IS
HISTOIRE
«lonc pas alors comme partie de l'Église universelle, puisqu'on ne songea seulement pas à les appeler dans un concile convoqué exprès pour la représenter.
Et en effet, écoutons comme ce concile parle des novatiens ou cathares : Ceux-là, dit-il' , lorsqu'ils vleiidront à l'Église catholique. Arrêtons; l'affaire est vidée : ils n'y sont donc point. Il ne parle pas en autres termes des paulianistes, dont il improuve le baptême : Touchant les paulianistes, lorsqu'ils demandent d'être reçus dans l'Église catholique » : encore un coup, ils n'y sont donc pas selon l'idée de ces Pères, et le ministre en convient. Mais afin qu'il n'ose plus dire que ceux dont on reçoit le baptême sont dans l'Église catholique, et non pas ceux dont on le rejette , le concile met également hors de l'Église catholique tant ceux dont il approuve le baptême, comme les novatiens , que ceux qu'il fait rebaptiser, comme les paulianistes : par conséquent, cette différence ne dépendait point du tout de ce que les uns étaient réputés membres de l'Église catholique, et les autres non.
Il en faut dire autant des donatistes, dont le concile de Nicée ne reçut pas la communion , ni les évêques; et au contraire, il reçut dans ses séances Cécilien, évêque de Carthage, dont les donatistes s'étaient séparés. Ce concile regardait donc aussi les donatistes comme séparés de l'Église universelle.
Que le ministre nous vienne dire maintenant que les Pères de Nicée sont de son avis , ou que leur doctrine était nouvelle, ou que , lorsqu'ils prononcèrent contre les ariens cette sentence : La sainte Église catholique et apostolique les frappe d'anathème, ils les laissaient unis avec eux dans cette même Église catholique, et ne les chassaient seulement que d'une confédération volontaire et arbitraire qu'ils pouvaient étendre plus ou moins à leur gré : ces discours devraient paraître comme des prodiges.
Le ministre range parmi les Symboles que tout le monde reçoit, ceux des apôtres, de Psicée, et de Constantinople. On est d'accord en effet que ces trois Symboles n'en font qu'un , et que celui de ces deux premiers conciles œcuméniques ne fait qu'expliquer celui des apôtres. Nous avons vu les sentiments du concile de Nicée. Le concile de Constantinople agit sur les mêmes principes, puisqu'il chasse toutes les sectes de son unité : d'où il conclut, dans sa lettre à tous les évêques, que le corps de l'Église n'est pas divisé^; et c'était dans ce même esprit qu'il avait dit dans son Symbole : Je crois une sainte Église, catholique et apostolique <; ajoutant ce mot vne à ceux de sainte et de catholique, qui étaient dans le Symbole des apôtres , et le fortifiant par celui à' apostolique, pour montrer que l'Église ainsi définie, et parfaitement une par l'exclusion de loules les sectes , était celle que les apôtres avaient fondée.
• Conc. ]Vie. can. 8, Lahb. tom. ii, col.ietseq. — ' Can. 19.
— » Couc. CP. epist. ad omn. Episc. Labb. tom. ii, coc. 9C5.
— ♦ Ibid. col. »&3.
Le lecteur intelligent attend ici ce que lui dira le hardi ministre sur le Symbole des "apôtres, et sur l'article ; Je crois l'Église catholique. Ou avait cru jusqu'ici , et même dans la réf rme, que ce Symbole, si unanimement reçu par tous les chrétiens, était un abrégé et comme un précis de la doctrine des apôtres et de l'Écriture. Mais le ministre nous apprend tout le contraire : car après avoir décidé que les apôtres n'en sont point les auteurs , il ne veut pas même accorder (ce que personne jusqu'ici n'avait nié) que du moins il ait été fait entièrement selon leur esprit'. Il dit donc, « qu'il faut chercher « le sens des artiles du Symbole, non dans l'Écri- « ture, mais dans l'intention de ceux qui l'ont com- « posé. » Mais, poursuit-il, le Symbole n'a pas été fait tout d'un coup : l'article. Je crois l'Église catholique, a été ajouté au quatrième siècle. A quoi sert ce raisonnement , si ce n'est pour se préparer un refuge contre le Symbole , et ne lui donner que l'autorité du quatrième siècle.' au lieu que tous les chrétiens l'ont regardé jusqu'ici comme la commune confession de foi de tous les siècles et de toutes les Églises chrétiennes , depuis le temps des apôtres.
Mais voyons enfin, quoi qu'il en soit, comment il définit selon le Symbole la sainte Église catholique. Il rejette d'abord la définition qu'il attribue aux catholiques; il n'approuve pas davantage celle qu'il donne aux protestants. Pour lui, qui s'élève au-dessus des protestants ses confrères comme audessus des catholiques ses ennemis; ayant à définir l'Église de tous les temps, il le fera en disant que « c'est le corps de ceux qui font profession de croire « Jésus-Christ le véritable Messie : corps divisé en « un grand nombre de sectes » ; » il faut encore ajouter, qui s'excommunient les unes les autres, afin que toutes les hérésies frappées d'anathème, et encore tous lesschismatiques, fussent-ils divisés d'avec leurs frères jusqu'aux épées tirées, pour nousservir de l'expression du ministre , aient le bonheur de se trouver dans l'Église du Symbole, et dans l'unité chrétienne qui nous y est enseignée. Voilà ce qu'on ose dire dans la réforme ; et le royaume de Jésus- Christ y porte dans sa propre définition le caractère de la division par laquelle tout royaume est désolé, selon l'Évangile^.
Le ministre devait du moins se souvenir du Catéchisme qu'il a enseigné lui-même à Sedan durant tant d'années, où, après qu'on a récité : Je crois l'Église catholique, on en conclut « que hors de l'Église « il n'y a que damnation et que mort; et que tous « ceux qui se séparent de la communauté des fidèles, « pour faire secte à part, ne doivent espérer de « salut 4. » Il est bien certain qu'on parle ici de l'Église universelle : on peut donc faire secte à part à son égard; on peut se séparer de son unité. Je demande si en cet endroit/aire secte à part est un mot qui signifie l'apostasie. Celui qui fait secte à part est celui qui prend le turban , et qui renonce publiquement à son baptême. Est-ce ainsi que par-
' Préj. lèg. ch. 2, p. 27, 28. Sysf. p. 217. — ' P.rij. p. î» ~ ' Luc. XI, 17. — * Cat. des piél. /?</. Oim. 17.
DES VARIATIONS, LIV. XV
knt les liommes? Est-ce ainsi qu'il faut parler dans matiques de tous, puisqu'ils connivaient à de teJ« Catéchisme à un enfant innocent, afin de lui * crimes et à de telles erreurs. Telle est l'idée qu'où
embrouiller toutes ses idées, et qu'il ne sache plus à quoi s'en tenir?
Je crois travailler au salut des âmes en continuant le récit des égarements du ministre, les plus grands et les plus visibles où la défense d'une mauvaise cause ait peut-être jamais jeté aucun homme. Ce qu'il a f;illu inventer, pour soutenir le système, est plus étrange, s'il se peut, et plus inouï que le système même. Il a fallu brouiller toutes les idées quenousdonnerÉcriture.Ellenousparleduschisme de Jéroboam comme d'une action détestable, qui a commencé par une révolte '|; qui s'est soutenue par une idolâtrie formelle, et en adorant des veaux d'or; qui a fait quitter jusqu'à l'arche; enOn qui a fait renoncer à la loi de Moïse , à Aaron , au sacerdoce, et à tout le ministère lévitique. pour conserver un faux sacerdoce aux dieux étrangers et aux démons ». Et toutefois il faut dire que ces schismatiques, ces hérétiques, ces déserteurs de la loi, ces idolâtres, faisaient partie du peuplede Dieu. Les sept mille que Dieu s'était réservés, et le reste de l'élection dans Israël, adhéraient au schisme 3-. Les prophètes du Seigneur communiquaient avec ces schismatiques et ces idolâtres, et rompaient avec Juda, où était le lieu que Dieu avait choisi ; et un schisme si qualifié ne devait pas être compté parmi les péchés qui détruisent la grâce ^. Si cela est, toute l'Écriture ne sera plus qu'une illusion, et que l'exagération la plus outrée qui se trouve dans tout le langage humain. Mais enOn , que faut-il dire aux passages qu'allègue M. Jurieu.' Tout, plutôt que d'avouer un si grand excès , et de mettre des idolâtres publics dans la société des enfants de Dieu : car ce n'est pas ici le lieu d'approfondir davantage cette matière.
L'Église chrétienne ne se sauve non plus des mains du ministre que l'Église judaïque : il l'attaque dans son fort et dans sa fleur, et jusque dans ces bienheureux temps où elle était gouvernée par les apôtres. Car, selon lui ^ , les Juifs convertis ( c'està-dire, la plus grande partie de l'Église, puisqu'il y en avait tant de milliers, selon la parole de saint Jacques^, et constamment la plus noble, puisqu'elle comprenait ceux sur lesquels les autres étaient entés, la tige, la racine sainte d'où la bonne séce de r olivier éx.d\l découlée sur les sauvageons") étaient hérétiques et scbismatiques, coupables même d'une hérésie dont saint Paul a dit qu'elle anéantissait la grâce, et ne la'issait rien a espérer de Jésus- Christ *. Le reste de l'Église, c'est-à-dire ceux qui venaient des Gentils , participaient au schisme et à rhérésieenyconsentant, et en reconnaissant comme saints et comme frères en Jésus-Christ ceux qui avaient dans l'esprit une si étrange hérésie, et dans le cœur une jalousie si criminelle ; et les apôtres euxmêmes étaient les plus hérétiques et les plus sebis»
' m. Ji<5. m, l'2. II. Par. II. 13. — » II. Par. \l, 15- — * Syst. liv. I, c. 13. — * Ibid. ch. xx, p. 153. — * Ibid. ch. ïl.V. ck. XXI, p. 167. — * .^ct. XXI. ao. - ' Rom. Xl. 17, etc. - *SytU ibid. ch. xx, p. 167. Gai. T, 2, 4.
nous donne de l'Église chrétienne sous les apôtres, lorsque lesangde Jésus-Christ était, pour ainsi dire, encore tout chaud , sa doctrine toute fraîche, l'esprit du christianisme encore dans toute sa force. Quelle idée auront les impies de la suite de l'Église , si ces commencements tant vantés sont fondés sur Phérésie et sur le schisme, et qu'il faille étendre la corruption jusqu'à ceux qui avaient les prémices de l'esprit?
Il semblait que notre ministre voulait du moins exclure les sociniens de la société du peuple de Dieu, puisqu'il a dit si souvent qu'ils attaquaient directement les vérités fondamentales , et que les sociétés d'où on les ôte sont des sociétés mortes , qui ne peuvent donner à Dieu des enfants '. Mais tout cela n'était qu'un faux semblant, et le ministre méprisait en son cœur ceux qui s'y laisseraient surprendre.
En effet, le principe fondamental de sa doctrine^ c'est que « jamais la parole <le Dieu n'esta prêchée n dans un pays , que Dieu ne lui donne eflieace à « l'égard de quelques-uns ». » Comme donc trèsconstamment la parole de Dieu est prêchée parmi les sociniens, le ministre conclut très-bien , selon ses principes, que « si le socianismese fût autant « répandu que l'est, par exemple, le papisme, Dieu « aurait aussi trouvé les moyens d'y nourrir ses élus, « et de les empêcher de participer aux hérésies mor- « telles de cette secte; comme autrefois il trouvait « bien moyen de conserver dans l'arianismeun nom-- « bre d'élus et de bonnes âmes qui se garantirent de- « l'hérésie des ariens. »
Que si les sociniens, dans l'état où ils se trouvent maintenant, ne peuvent pas contenir les élus de Dieu, ce n'est pas à cause de leur perverse doctrine ; c'est que « comme ils ne fontpoint nombre dans lemonde, « qu'ils y sont dispersés sans y faire figure, qu'en la « plupart des lieux ils n'ont point d'assemblée, il n'est n pas nécessaire de supposer que Dieu y sauve per- « sonne. » Cependant, puisqu'il est constant que les sociniens ont eu des églises en Pologne, et quils en ont encore aujourd'hui en Transylvanie, onpourrait demander au ministre quellequantité il en faut pour faire fgure. Mais, quoi qu'il en soit, selon kii, il ne tient qu'aux princes de donner des enfants de Dieu à toutes les sociétés, quelles qu'elles soient, en leur donnant des assemblées : et si le diable achève son œuvre, si en prenant les hommes par le pencliant des sens, et en répandant par ce moyen les sociniens dans le monde,. il trouve encore le moyen de leur procurer un exercice plus libre et plus étendu, il forcera Jésus-Girist à y former ses élus.
Le ministre répondra, sans doute que , s'il dit qju'on se peut sauver dans la communion des sociniens , ce n'est pas par voie de tolérance , mais par voie de discernement et de séparation : c'est-
^Préj.lég.p. 4,5, Wc. Syit.p. 147, 149, etc. — » PréJ. Ug. p. 16. Syst. l. i , ch. zii , p. 88 , to-i ; ck. VX^ ^ U»» etc; ch. XX, p. 153, elc
lîiSTOÎRE
«-dire que ce n'est pas en piesupposant que Dieu tolère le socinianisme , comme il fait les autres sectes qui ont conservé les fondements; mais, au contraire, en présupposant que ces associés des sociniens , eu discernant le bon d'avec le mauvais dans la prédication de cette secte, en rejetteront les blasphèmes dans leur cœur, encore qu'à l'extérieur ils demeurent unis avec elle.
Mais, de quelque sorte qu'il le prenne, sa réponse n'est pas moins pleine d'impiété. Car preinièrement il n'est point d'accord avec lui-même sur la tolérance de ceux qui nient la divinité du Fils de Dieu, puisqu'il étend cette tolérance jusqu'aux ariens : « Damner, dit-il * , tous ces chrétiens in- « nombrables qui vivaient sous la communion ex- « terne de l'arianisme , dont les uns en détestaient « les dogmes , les autres les ignoraient , les autres
« LES TOLÉRAIENT EN ESPKIT DE PAIX, IcS aUtrCS
« étaient retenus dans le silence par la crainte et par «i l'autorité; damner, dis-je,tous ces gens-là , c'est « une opinion de bourreau, et qui est digne de la « cruauté du papisme. » Ainsi la miséricorde de M.Jurieus'étendnon-seulementjusqu'àceuxquidemeuraientdansla communiondes ariens parcequ'ils en ignoraient les sentiments, mais encore jusqu'à ceux qui les savaient; et non-seulement jusqu'à ceux qui, en les sachant et les détestant dans leur cœur, ne les blâmaient point par crainte, mais encore jusqu'à ceux qui les toléraient en esprit de paix, c'est-à-dire, jusqu'à ceux qui jugeaient que nier la divinité de Jésus-Christ était un dogme tolérable. Qui empêche donc qu'era esprit de paix on ne tolère encore les sociniens comme on tolère les autres, et qu'on n'étende sa charité jusqu'à les sauver?
Mais quand le ministre se repentirait d'avoir porté ia tolérance jusqu'à cet excès, et que dans la communion des sociniens il ne voudrait sauver que ceux qui en détesteraient les sentiments dans leur cœur, sa doctrine n'en serait pas meilleure pour cela; puisqu'enfm il faudrait toujours sauver ceux qui sachant le sentiment des sociniens ne laisseraient pas de demeurer dans leur communion externe, c'est-à-dire, de fréquenter leurs assemblées, de se joindre à leurs prières et a leur culte , et d'assister à leurs prédications avec un extérieur si semblable à celui des autres , qu'ils passassent pour être des leurs. Si cette dissimulation est permise, on ne sait plus ce que c'est que l'hypocrisie, ni ce que veut dire cette sentence : /îetire:i-voiis des tabernacles des impies ^.
Que si le ministre répond que ceux qui fréquenteraient de cette sorte les assemblées des sociniens dirigeraieîit leur intention de manière qu'ils ne participeraient qu'à ce qu'il y a de bon parmi eux, c'està-dire, à l'unité de Dieu et à la mission de Jésus- Christ, c'est encore une plus grande absurdité; puisque rien n'empêche en ce sens qu'on ne vive encore dans la communion des Juifs et des mahométans : car il n'y aurait qu'à penser qu'on ne participe avec eux que dans !." croyance de l'unité de Dieu, en détestant dans son cœur, sans en dire
^ Pl-rj. p 22. — » Num. XYl, 16..
mbt, ce qu'ils prononcent contre Jésus-Christ; et si l'on dit que c'est assez pour être damné de faire son culte ordinaire d'une assemblée où .Tésus-Christ est blasphémé, les sociniens, qui blasphèment sa divinité et tant d'autres de ses vérités, ne sont pas meilleurs.
Telles sont les absurdités du nouveau système : on ne s'y jette pas volontairement, et on ne prend pas plaisir à se rendre soi-même ridicule en avançant de tels paradoxes. Mais c'est qu'un abîme en attire un autre : on ne tombe dans ces excès que pour sauver d'autres excès où l'on était déjà tombé. J.a réforme était tombée dans l'excès de se séparer non-seulement de l'Église où elle avait reçu le baptême, mais encore de toutes les Églises chrétiennes. Dans cet état, pressée de répondre où était l'Église avant les réformateurs , elle ne pouvait tenir un langage constant; et l'iniquité se démentait ellemême. Enfin, n'en pouvant plus, et peu contente de toutes les réponses qu'on avait faites de nos jours, elle a cru enfin se dégager, en disant que ce 71 est point aux sociétés particulières , aux luthériens , aux calvinistes , qu'il faut demander la suite visible de leur doctrine et de leurs pasteurs; qu'il est vrai qu'elles n'étaient pas encore formées il y a deux cents ans, mais que l'Église universelle dont ces sectes font partie était visible dans les communions qui composaient le christianisme, les Grecs, les Abyssins, les Arméniens, les Latins ', et que c'est toute la succession dont on a besoin. Voilà le dernier refuge : c'est là tout le dénoûment. Mais toutes les sectes en diront autant , il en faut convenir. Il n'en est ni n'en fut jamais aucune, qui , à ne prendre en chacune que la profession commune du christianisme , ne trouve sa succession comme notre ministre a trouvé la sienne ; de sorte que, pour donner une suite et une perpétuité toujours visible à son Église , il a fallu prodiguer la même grâce aux sociétés les plus nouvelles et les plus impies.
Le plus grand outrage qu'on puisse faire à la vérité est de la connaître, et en même temps de l'abandonner, ou de l'affaiblir. M. Jurieu a reconnu de grandes vérités : Premièrement , que l'Église se prend ordinairement pour une société toujours visible; et je vais même, dit-il*, sur ce sujet plus loin que M. de Meaux. A la bonne heure : ce que j'avais dit était suffisant ; mais puisqu'il nous en veut donner davantage, je le reçois de sa main.
Secondement , il convient qu'on ne peut nier que l'Église, laquelle le Symbole nous oblige de croire^ ne soit une Église visible^.
C'en était assez pour démontrer la perpétuelle visibilité de l'Église; puisque ce qu'on croit dans le Symbole est d'une éternelle et immuable vérité. Mais afin qu'il demeure pour constant que cet article de notre foi est fondé sur une promesse expresse de Jésus-Christ, le ministre nous accorde encore que l'Église, à qui Jésus-Christ avait promis que l'enfer ne prévaudrait point contre elle, était « une
I Syst. liv. 1, c. 26, p. 236 ; îiv. III, C 17. — * làid. p. 216 — 3 ibid. p. m.
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t'^l\$6 confessante, une Église qui publie ia foi ' élus et un ministère, a qui le ministère est essentie?.
« avec saint Pierre, une Église par conséquent tou- « jours extérieure et visible'; » ce qu'il pousse si avant , qu'il assure sans hésiter que celui « qui au- « rait la foi , sans la profession de la foi , ne serait « pas de l'Église». »
C'est encore ce qui lui a fait dire, « qu'il est de « l'essence de l'Église chrétienne qu'elle ait un mi- « nistère ^. » Il approuve aussi bien que !M. Claude que nous inférions de ces paroles de notre Seigneur, Enseignez, baptisez, et je suis avec vous jusqu'à kl fin des siècles 4 , « qu'il y aura toujours des doc- « teurs avec lesquels Jésus-Christ enseignera, et « que la vraie prédication ne cessera jamais dans « l'Église '. » Il en dit autant des sacrements , et il demeure d'accord que le lien des chrétiens par les a sacrements est essentiel à l'Église ; qu'il n'y a point « de véritable Église sans sacrements^ : » d'où il conclut qu'il en faut avoir l'essence et le fond pour être du corps de l'Église.
De tous ces passages exprès, le ministre conclut avec nous que l'Église est toujours visible, nécessairement visiblei; et, ce qu'il y a de plus remarquable, non-seulement selon le corps, mais encore selon rame, comme il parle : parce que, dit-il, tt quand je vois les sociétés chrétiennes, où la doc- « trine conforme à la parole de Dieu est conservée . M autant qu'il est nécessaire pour l'essence de l'É- <i "lise, je sais et je vois certainement qu'il y a là « des élus , puisque partout où sont les vérités fon- « damentales , elles sont salutaires à quelques « gens. »
Après cette suite de doctrine, que le ministre confirme par tant de passages exprès on croirait qu'il n'y a rien de mieux établi dans son esprit par les Écritures, parles promesses de Jésus-Christ, par le Symbole des apôtres, que la perpétuelle visibilité de l'Église : et néanmoins il dit le contraire, non par conséquence , mais en termes formels ; puisqu'il dit en même temps que cette perpétuelle visibilité de l'Église ne se prouve point par ces preuves qu'on appelle de droite, c'est-à-dire par l'Écriture, comme il l'explique, « qu'en supposant que « Dieu se conserve toujours un nombre de fidèles « cachés , une Église pour ainsi dire souterraine, et « inconnue à toute la terre : car une Église cachée « et inconnue est tout aussi bien le corps de Jésus- « Christ , son épouse, et son royaume , qu'une Église «connue; et enfin, que les promesses de Jésus- « Christ demeureraient en leur entier, quand l'É- « glise serait tombée dans un si grand obscurcisse- « ment, qu'on ne pût marquer et dire : Là est la « vraie Église, et là Dieu se conserve des élus. »
Que devient donc cet aveu formel , que l'Église dans l'Écriture est toujours visible; que les promesses qu'elle a reçues de Jésus-Christ pour sa perpétuelle durée s'adressent aune Église visible, à une Église qui publie sa foi, à une Église qui a des
» Sy$t. p. 215. — » Ibid. p. 2. — ' Ibid. c. 15 , p. 549, etc. — i
* Mutfh. XXVin, 19,20. — ^ SysL Ibid. p. 228, 229. — I
• P. 539 , 548. - ' Préj. lég. c. S , p. 18, I» , 20 - » Ibid
im.ia, «ic. Sv»r. p. 23L '
et qui n'est plus une Église, si la profession de la foi lui manque? On n'en sait rien : le uïinistre croit tout conrilier, en nous disant q-.e pour lui, à la vérité, il croit l'Églisf» toujours visible, et qu'on peut prouver par l'histoire qu'elle l'a toujours été'. Qui ne voit où il en veut venir? C'est qu'en un mot s'il arrive qu'un protestant soit forcé d'avouer selon sa croyance que l'Église ait cessé d'être visible , en tout cas il aura nié un fait; mais il n'aura pas renversé une promesse de Jésus-Christ. Mais c'est li trop grossièrement nous donner le change. Il im s'agit pas de savoir si l'Église, par bonheur, a toujours duré jusqu'ici dans sa visibilité; mais si elle a des promesses d'y durer toujours: ni si M. Jurieu le croit; mais si M. Jurieu a écrit que tous les chrétiens sont obligés de le croire comme une vérité révélée de Dieu, et comme un article fondamental inséré dans le Symbole. Constamment il l'a écrit, nous l'avons vu : il le nie aussi clairement, nous le voyons; et il continue à faire voir que la question de l'Église jette les ministres dans un tel désordre, qu'ils ne savent par où en sortir, et ne songent qu'à se laisser quelque échappatoire.
Mais il ne leur en reste aucun , pour peu qu'ils suivent les principes quils ont accordés : car si l'Église est visible, et toujours visible, par la confession de la vérité; si Jésus-Christ a promis qu'elle le serait éternellement : il est plus clair que le jour qu'il n'est permis en aucun moment de s'éloigner de sa doctrine; ce qui est dire en d'autres termes qu'elle est infaillible. La conséquence est très-claire; puisque s'éloigner de la doctrine de celle qui enseigne toujours la vérité , ce serait trop visiblement .se déclarer ennemi de la vérité même : encore une fois, il n'y a rien de plus clair ni de plus simple.
Voyonsnéanmoins par où les ministres ont tâché de parer ce coup. Jésus-Christ a promis, disent-ils, un ministère perpétuel , mais non pas un ministère toujours pur : l'essence du ministère subsistera dans l'Église, parce qu'on gardera les fondements ; mais ce qu'on ajoutera par-dessus y mettra de la corruption : ce qui fait dire à M. Claude que le ministère n'en viendra jamais à la soustraction d'une vérité fondamentale», telle qu'on la voit, par exemple, dans le sociar.isme, où la divinité de Jésus- Christ est rejetée; mais qu'il n'y a pas un pareil inconvénient à corrompre par addition les vérités salutaires, comme on a fait dans l'Église romahie; parce que les fondements du salut subsistent toujours.
Selon les mêmes principes , M. Jurieu demeure d'accord que Jésus-Christ a promis « qu'il y aurait « toujours des docteurs avec lesquels il enseigne- « rait, et ainsi que la véritable prédication ne ce'sse- « rait jamais dans son Éghse^; » mais il distingue : il y aura toujours des docteurs avec lesquels Jésus- Christ enseignera les vérités fondamentales, il l'avoue; mais que jamais il n'-- ait d'erreur dans ce ministère, il le nie : de même, « la vraie prédic/ir
« Sysl. p. 125. Préj. 22. - » Rép. au dite, de M. dt Coni ar) et tuiv. — 3 Sy$t. p. 23$, ag.
HISTOIRE
« tion ne cessera jnniais dans l'Église : nous l'a- « vouons , répond-il ■ , si par la vraie prédication on « entend une prédication qui annonce les vérités es- « sentielles et fondamentales; mais nous le nions, « si parla vraie prédication on entend une doctrine c qui ne renferme aucunes erreurs. »
Pour dissiper tous ces nuages , il n'y a qu'à demander en un mot à ces messieurs oii ils ont appris à restreindre les promesses de Jésus-Christ : celui qui est puissant pour empêcher les soustractions, pourquoi ne le sera-t-il pas pour empêcher les additions dangereuses? Quelle certitude a-t-on donc que la prédication sera plus pure et le ministère plus privilégié du côté de la soustraction que du côté de l'addition? La parole. Je suis avec vous * , marque «ne protection universelle à ceux avec qui Jésus- Christ enseigne. Si la durée du ministère extérieur et visible est un ouvrage humain, il peut également manquer de tous côtés : si parceque Jésus-Christ s'en mêle selon ses promesses, on est assuré que la soustraction n'y a jamais régné, on n'entend plus comment l'addition y pourra régner plus tôt.
Et certainement il n'est pas possible, en convenant , comme on fait , que Jésus-Christ a promis à son Église que la vérité y serait toujours annoncée , et qu'il serait éternellement avec les ministres de la même Église pour enseigner avec eux , il n'est, dis-je, pas possible qu'il n'ait voulu dire que la vérité qu'il promettait d'y conserver serait pure, ft telle qu'il l'a révélée ; n'y ayant rien de plus ridicule que de lui faire promettre qu'il enseignerait toujours la vérité avec ceux qui en retiendraient un fond qu'ils inonderaient de leurs erreurs, et même qu'ils détruiraient, comme on le suppose, par la suite inévitable de leur doctrine.
En effet , je laisse à juger aux protestants si ces magnifiques promesses de rendre l'Église inébranlable dans la visible profession de la vérité sont remplies , dans l'état que le ministre nous a représenté par ces paroles : « Nous disons que l'Église « est perpétuellement visible; mais la plupart du « temps et presque toujours elle est plus visible « par la corruption de ses mœurs , par l'addition « de plusieurs faux dogmes , par la déchéance « de son ministère , par ses erreurs et par ses « SUPERSTITIONS , quc par les vérités qu'elle con- « serve '. » Si c'est une telle visibilité que Jésus- (]hrist a promise à son Église ; si c'est ainsi qu'il promet que la vérité y sera toujours enseignée-^; il n'y a point de secte, quelque impie qu'elle soit, qui ne puisse se glorifier que la promesse de Jésus- Christ s'accomplit en elle : et si Jésus-Christ promet seulement d'enseigner avec tous ceux qui enseigneront quelque vérité, de quelque erreur qu'elle soit mêlée, il ne promet rien de plus à son Église qu'aux sociniens, aux déistes, aux athées même, puisqu'il n'y en a guère de si perdu qui ne conserve quelque reste de la vérité.
Il est maintenant aisé d'entendre ce que nous avons souvent avancé, que l'article du Symbole, Je
• Syst. p. 228, 220. — ' Matth. xxvni. 20. — » Préj. lég. f. ai. -. 4 Matth. XVI. 18.
crois r Église catholique et universelle , emporte nécessairement la foi de son infaillibilité; et qu'il n'y a point de différence entre croire l'Église catholique, et croire à l'Église catholique, c'est-à-dire en approuver la doctrine.
Le ministre s'élève avec mépris contre ce raisonnement de M. de Meaux, et il y oppose deux réponses '. La première, que l'Église universelle n'enseigne rien; la seconde, que quand on opposerait qu'elle enseignerait la vérité, il ne s'ensuivrait pas qu'elle l'enseignât toute pure.
Mais il se contredit dans ces deux réponses : dans la première , en termes formels , comme on va voir ; dans la seconde, parla conséquence évidente de ses principes, comme on le verra dans la suite.
Écoulons donc comme il parle dans sa première réponse. «L'Église universelle, dit-il», dont il « est parlé dans le Symbole , ne peut, à proprement « parler, ni enseigner ni prêcher la vérité : » et moi je lui prouve le contraire par lui-même, puisqu'il avait dit, deux pages auparavant, que l'Église à laquelle Jésus-Christ promet une éternelle subsistance, en disant : Les portes d'enfer ne prévav,' dront point contre elle, « est une Église confes- « santé, une Église qui publie la foi^ : >- or cette Église est constamment l'Église universelle , et la même dont il est parlédans le Symbole : doncl'Église universelle, dont il est parlé dans le Symbole, con-? fesse et publie la vérité; et le ministre ne peut plus nier, sans se démentir lui-même, que cette Église ne confesse, qu'elle n'enseigne, qu'elle ne prêche la vérité, si ce n'est que la publier et la confesser soit autre chose que la prêcher à tout l'univers.
Mais enfonçons davantage dans les sentiments du ministre sur cette importante matière. Ce qu'il répète le plus , ce qu'il presse le plus vivement dans son système , c'est que l'Église universelle n'enseigne rien, ne décide rien, n'a jamais rendu, ne rendra jamais et ne pourra jamais rendre aucun jugement; et ({n'enseigner, décider, juger, c'est le propre des Églises particulières 4.
Mais cette doctrine est si fausse, que, pour la trouver convaincue d'erreur, il ne faut que continuer la lecture des endroits où elle est établie; car voici ce qu'on y trouvera : « Les communions « subsistantes, et qui font figure, sont les Grecs, « les Latins, les protestants, les Abyssins, lesAr- « méniens , les nestoriens , les Russes. Je dis que « le consentement de toutes les communions à en- « SEiGiNER certaines vérités , est une espèce de
« JUGEMENT, et de JUGEMENT INFAILLIBLE ^. »
Ces communions enseignent donc; et puisque ces communions, selon lui, sont l'Église universelle, il ne peut nier que l'Église universelle n'enseigne : il ne peut non plus nier qu'elle ne juge en un certaia sens, puisqu'il lui attribue une espèce de jugement^ qui ne peut rien être de moins qu'un sentiment déclaré. Voilà donc, du consentement du ministre, un sentiment déclaré, et encore un sentiment infaillible, de l'Église qu'il appelle universelle,
' Syst. l. I, ch. 26, p. 217, 218. — ^ P. 218. - 3 P. 315. - • P. 6, 218, 233, 234, 235. — * P. 236.
DES VARIATIONS, LIV. XV
Il poursuit : « Quand le consentement de l'É- « glise universelle est général dans tous les siè- « des, aussi bien que dans toutes les communions, « alors je soutiens que ce consentement unanime « fait une démonstration '. »
Ce n'est pas assez : cette démonstration est fondée sur l'assistance perpétuelle que Dieu doit, selon lui, à son Église : « Dieu, dit-il », ne sau- « RAiT PERMETTRE quc dc grandes sociétés chré- « tiennes se trouvent engagées dans des erreurs « mortelles , et qu'elles y persévèrent longtemps. » Et un peu après : « Est-il apparent que Dieu ait o abandonné l'Église universelle à ce point , que « toutes les communions, unanimement dans tous « les siècles, aient renoncé des vérités de la dernière « importance ? »
De là il suit clairement que le sentiment de l'Église universelle est une règle certaine de la foi; et le ministre en fait l'application aux deux disputes les plus importantes qui puissent être , selon lui-même, parmi les chrétiens. La première est celle des sociniens, qui comprend tant de points essentiels : et sur cela, « on ne peut, dit-il ^, regar- « der que comme une témérité prodigieuse et une « marque certaine de réprobation l'audace des so- « ciniens, qui, dans les articles de la divinité de • Jésus-Christ, de la Trinité des personnes, de la « rédemption , de la satisfaction , du péché origi- « nel , de la création , de la grâce, de l'immortalité «i de l'âme et de l'éternité des peines , se sont éloi- « gnés du sentiment de toute l'Église universelle. » Elle a donc, encore un coup, un sentiment, cette Église universelle : son sentiment emporte avec soi une infaillible condamnation des erreurs qui y sont contraires, et sert de règle pour la décision de tous les articles qu'on vient de voir.
Il y a encore une autre matière oii ce sentiment sert de règle : « Je crois que c'est encore ici la « RÈGLE LA PLUS sÛBE pour juger quels sont les « points fondamentaux, et les distinguer de ceux « qui ne le sont pas ; question si épineuse et si dif- « ficile à résoudre : c'est que tout ce que les chrétiens « ont cru unanimement et croient encore partout, « est fondamental et nécessaire au salut. »
Cette règle n'est pas seulement assurée et claire , mais encore très-suffisante; puisijue le ministre, après avoir dit que la discussion des textes, des versions, des interprétations de l'Écriture, et même la lecture de ce divin livre, n'est pas nécessaire au fidèle pour former sa foi , conclut enfin « qu'une « simple femme qui aura appris le Symbole des apô- « très, et qui l'entendra dans le sens de l'Église uni- «verselle (en gardant d'ailleurs les commandements « de Dieu), sera peut-être dans une voie plus sûre « que les savants qui disputent avec tant de capa- « cité sur la diversité des versions ^. »
11 y a donc des moyens aisés pour connaître ce que croit l'Élglise universelle, puisquecette connaissance peut venir jusqu'à une simple femme. Il y a de la sûreté dans cette connaissance , puisque cette
* Sysl. p. 237. - ' Ibid. — î Jbid. p. iCô.
*lbid. Lui, c. 4,
simple femme se repose dessus : il y a enfin une entière suffisance, puisque cette femmen'a rien à rechercher davantage , et que, pleinement instruite sur la foi, elle n'a plus à songer qu'à bien vivre. Cette croyance n'est ni aveugle ni déraisonnable, puisqu'elle se fonde sur des principes clairs et sûrs, et qu'en effet quand on est faible , comme nous le sommes tous, la souveraine raison est de savoir à qui il faut se fier.
Mais poussons encore plus loin ce raisonnement. Ce qui , en matière de foi , fait une certitude absolue, une certitude de démonstration, et la meilleure règle pour décider les vérités, doit être clairement fondé sur la parole de Dieu. Or est-il que cette espèce d'infaillibilité, que le ministre attribue à l'Église universelle, emporte une certitude absolue et une certitude de démonstration; et c'est la plus sûre règle pour décider les vérités les plus essentielles et à la fois les plus épineuses : elle est donc clairement fondée sur la parole de Dieu.
Lors donc que dorénavant nous presserons les protestants par l'autorité de l'Église universelle ; s'ils nous objectent que nous suivons l'autorité et les traditions des hommes, leur ministre les confondra, en leur disant avec nous que suivre l'Église universelle, ce n'est pas suivre les hommes, mais Dieu même, qui l'assiste par son Esprit.
Si le ministre répond que nous ne gagnons rien par cet aveu, puisque l'Église où il reconnaît cette infaillibilité n'est pas la nôtre, et que toutes les communions chrétiennes entrent dans la notion qu'il nous donne de l'Église : il n'en sera pas moins confondu par ses propres principes ; puisqu'il vient de mettre parmi les conditions de la vraie foi , qu'il faut entendre le Symbole dans le sens de l'Église universelle. Il faut donc entendre en ce sens l'article du Symbole oii il est parlé de l'Église universelle elle-même. Or est-il que l'Église universelle n'a jamais cru que l'Église universelle fût l'amas de toutes les sectes chrétiennes : le ministre ne trouve point cette notion dans tous les lieux , ni dans tous les temps; il est au contraire demeuré d'accord que la notion qui réduit l'Église aune parfaite unité, en excluant de sa communion toutes les sectes , est de tous les siècles , et même des trois premiers ■ : il l'a vue dans les deux conciles dont il reçoit les Symboles, c'est-à-dire dans celui de ÎNicée et dans celui de Constantinople. Ce n'est donc point en ce sens, mais au nôtre, que \a simple femme , qu'il fait marcher si sûrement dans la voie du salut, doit entendre dans le Symbole le mot d'Église universelle; et quand cette bonne femme dit qu'elle y croit, elle est obligée de regarder une certaine communion que Dieu aura distinguée de toutes les autres, et qui ne contient en son unité que les orthodoxes : communion qui sera le vrai royaume de Je' sus-Christ parfaitement uni en soi-même, et opposé au royaume de Satan, dont le caractère est la désunion», comme on a vu.
Que si le ministre croit se sauver en répondant
" Ci-devant, dans ce même livre, p. 145 et suiv. — ï Lut, xr. 17.
HISTOIRE
que quand nous aurions prouvé qu'il y a une communion de cette sorte , nous n'aurions encore rien fait, puisqu'il nous resterait à prouver que cette communion est la nôtre; j'avoue qu'il y aurait encore quelques pas à faire avant que d'en venir jusque-là : mais en attendant que nous le fassions, et que nous forcions les ministres à les faire selon ses principes, nous trouvons déjà dans ses principes de quoi rejeter son Église. Car lorsqu'il nous a donné pour règle ce que l'Église universelle croit partout unanimement, de peur de comprendre les sociniens dans cette Église universelle dont il leur opposait l'autorité , il a réduit l'Église aux communions qui sont anciennes et étendues^, en excluant les sectes qui n'ont ni l'un ni l'autre de ces avantages, et qui pour cette raison ne pouvaient être appelées 7ii communions , ni communions chrétiennes. Voilà donc deux grands caractères que doit avoir , selon lui, une communion, pour mériter d'être appelée chrétienne , l'antiquité et l'étendue : or est-il qu'il est bien constant que les Églises de la réforme n'étaient au commencement ni anciennes ni étendues, non plus que celles des sociniens et des autres que le ministre rejette : elles n'étaient donc ni Églises, ni communions : mais si elles ne l'étaient pas alors, elles ne l'ont pu devenir depuis ; elles ne le sont donc pas encore, et, selon les règles du ministre, on n'en peut trop tôt sortir.
Il ne sert de rien de répondre que ces Églises avaient leurs prédécesseurs dans ces grandes sociétés qui étaient auparavant, et qui conservaient les vérités fondamentales; car il ne tient qu'aux sociniens d'en dire autant. Le ministre les presse en vain par ces paroles : « Que ces gens nous mon- «i trent une communion qui ait enseigné leur dog- « me. Pour trouver la succession de leur doc- «trine, ils commencent par un Cérinthus; ils « continuent par un Artémon , par un Paul de Sa- « mosate, par un Photin, et autres gens sembla- « blés, qui n'ont jamais assemblé en un quatre mille « personnes, qui n'ont jamais eu de communion, « et qui ont été l'abomination de toute l'Église ». » Quand le ministre les presse ainsi , il a raison dans le fond; mais il n'a pas raison selon ses principes, puisque les sociniens lui diront toujours que le seul fondement du salut , c'est de croire un seul Dieu, et un seul Christ médiateur; que c'est l'unité de ces dogmes, où tout le monde convient , qui fait l'unité de l'Église; que les dogmes surajoutés peuvent bien faire des confédérations particulières, mais non pas un autre corps d'Église universelle ; que leur foi a subsisté et subsiste encore dans toutes les sociétés chrétiennes ; qu'ils peuvent vivre parmi les calvinistes, comme les prétendus élus des calvinistes vivaient dans l'Église romaine avant Calvin ; qu'ils ne sont non plus obligés à montrer ni à compter leurs prédécesseurs, que les luthériens ou les calvinistes; qu'il n'est pas vrai qu'ils aient été l'abomination de toute l'Église, puisque, outre qu'ils en étaient, toute l'Église n'a jamais pu s'assembler contre eux; que toute Vtj%\\se, n'enseigne rien, ne
• Sijit. l. Il, Cl, p. 238. - I Ihid.
décide rien , ne déteste rien ; que toutes ces fonctions n'appartiennent qu'aux Églises particulières; qu'on a tort de leur reprocher la clandestinité , ou plutôt la nullité de leurs assemblées ;-que celles des luthériens ou des calvinistes n'étaient pas d'une autre nature au commencement ; qu'à cet exemple ils s'assemblent lorsqu'ils le peuvent, et où ils en ont la liberté; que si d'autres l'ont arrachée par des guerres sanglantes, leur cause n'en est pas meilleure; et qu'en quelque sorte qu'on obtienne du prince ou du magistrat une telle grâce, soit par négociation ou par force, y attacher le salut, c'est faire dépendre le christianisme de la politique.
Après les grandes avances que le ministre vient de faire , pour peu qu'il voulût s'entendre lui-même , il serait bientôt de aotre avis. Le sentiment de l'Église universelle , c'est une règle ; c'est une rè"le certaine contre les sociniens ; il faut donc pouvoir montrer une Église universelle où les sociniens ne soient pas compris. Ce qui les en exclut , c'est le défaut d'étendue et de succession : il faut donc leur pouvoir montrer une succession qu'ils ne puissent trouver parmi eux : or ils y trouvent manifestement la même succession dont les calvinistes se vantent, c'est-à-dire une succession dans les principes qui kur sont communs avec les autres sectes ; ij faut donc en pouvoir trouver une autre; il faut, dis-je, pouvoir trouver une succession dans les dogmes particuliers à la secte dont on veut établir l'antiquité. Or cette succession ne convient pas aux calvinistes , qui dans leurs dogmes particuUers n'ont pas plus de succession ni d'antiquité que les sociniens : il faut donc sortir de leur Église , aussi bien que de l'Église socinienne : il faut pouvoir trouver une antiquité et une succession meilleure que celle des uns et des autres. En la trouvant, cette antiquité et cette succession , on aura trouvé la certitude de la foi : on n'aura donc qu'à se reposer sur les sentiments de l'Église et sur son autorité; et tout cela qu'est-ce autre chose , je vous prie , que de reconnaître l'Église infaillible ? Ce ministre nous conduit donc par une voie assurée à l'infaillibilité de l'Église.
Je sais qu'il use de restriction. « L'Église uni- « verselle , dit-il' , est infaillible jusqu'à un certain « degré, c'est-à-dire jusqu'à ces bornes qui divisent « les vérités fondamentales de celles qui ne le sont « pas. » Mais nous avons déjà fait voir que cette restriction est arbitraire. Dieu ne nous a point expliqué qu'il renfermât dans ces bornes l'assistance qu'il a promise à son Église, ni qu'il dût restreindre ses promesses au gré des ministres. Il donne son Saint- Esprit, non pas pour enseigner quelque vérité, mais pour enseigner toute vérité'; parce qu'il n'en a point révélé qui ne fût utile et nécessaire en certains cas. Jamais donc il ne permettra qu'aucune de ces vérités s'éteigne dans le corps de l'Église universelle.
Ainsi, quelle que soit la doctrine que je montrerai une fois universellement reçue, il faut quele ministre la reçoive selon ses principes : et s'il croit se sauver en répondant que cette doctrine , par exemple
' Sysl. l. u, c. I, p. 236. — ' Jjoan. xvi, 13.
DES VARIATIONS. LIV. XV
3tt
la transsubstanliation, le sacrifice , l'invocation des saints , l'honneur des images , et les autres de cette nature, se trouvent en effet dans toutes les communions orientales aussi bien que dans l'Église d'Occident, mais qu'elles n'y ont pas toujours été , et que c'est dans*cette perpétuité qu'il a mis le fort de sa preuve et l'infaillibilité de l'Église universelle, il ne s'est pas entendu lui-même ; puisqu'il n'a pu croire dans l'Église universelle une assistance perpétuelle du Saint-Esprit, sans comprendre dans cet aveu non-seulement tous les temps ensemble , mais encore chaque temps en particulier; cette perpétuité les enfermant tous : d'où il s'ensuit qu'entre tous les temps de la durée de l'Église, il ne s'en pourra jamais trouver un seul où l'erreur dont le Saint-Esprit s'est obligé de la garder prévale. Or on a vu que le Saint-Esprit s'est également obligé de la garder de toute erreur , et pas plus de l'une que de l'autre ; il n'y en aura donc jamais aucune.
Ce qui fait ici hésiter les adversaires , c'est qu'ils n'ont qu'une foi.humaine et chancelante. Mais le catholique, dont la foi est divine et ferme, dira sans hésiter : Si le Saint-Esprit a promis à l'Église universelle de l'assister indéfiniment contre les erreurs, donc contre toutes; et si contre toutes, donc toujours : et toutes les fois qu'on trouvera en un certain temps une doctrine établie dans toute l'Église catholique , ce ne sera jamais que par erreur qu'on croira qu'elle est nouvelle.
Nous le pressons trop, dira-t-il, et enfin nous le forcerons à abandonner son principe de l'infaillibilité de l'Église universelle. A Dieu ne plaise qu'il abandonne un principe si véritable, ni qu'il se plonge dans tous les inconvénients qu'il a voulu éviter en l'établissant! car il lui arriverait ce que dit saint Paul : Si je rebâtis ce que j'ai abattu, je me rends moi-même prévaricateur ^ . Mais puisqu'il a commencé à prendre une médecinesi salutaire, il faut la lui faire avaler jusqu'à la dernière goutte, quelque amère qu'elle lui paraisse maintenant; c'està-dire, qu'il faut du moins lui marquer toutes les conséquences nécessaires de la vérité qu'il a une fois reconnue.
Il s'embarrasse sur l'infaillibilité des conciles universels : mais premièrement quand il n'y aurait point de conciles , le ministre demeure d'accord que le consentement de l'Église, même sans être assemblée , servirait de règle certaine. Son consentement pourrait être connu , puisqu'on suppose qu'à présent il l'est assez pour condamner les sociniens, et pour servir de règle immuable dans les questions les plus épineuses. Or, par le même moyen qu'on condamne les sociniens , on pourra asssi condamner les autres sectes. Et, en effet, on ne peut nier que sans que toute l'Église fût assemblée, elle n'ait suffisamment condamné Novatien, Paul de Saraosate, les manichéens, les pélagiens , et une infinité d'autres sectes. Ainsi, quelque secte qui s'élève, on la pourra toujours condamner comme on a fait celles-là, et l'Église sera infaillible dans cette condamnation , puisque son consentement servira de
' Gai. n, 18.
règle. Secondement , en avourrnt que l'I^^lise universelle est infaillible, comment ne le seront point les conciles qui la représentent, qu'elle reçoit, qu'elle approuve , et où on n'a fait autre chose que porter ses sentiments dans une assemblée légitime?
Mais cette assemblée est impossible , parce qu'on ne peut assembler tous les pasteurs de l'univers , et qu'on peut encore moins assembler tant de communions opposées. Quelle chicane! S'est-on jamais avisé de demander pour un concile œcuménique que tous les pasteurs s'y trouvassent.' N'estce pas assez qu'il en vienne tant, et de tant d'endroits, et que les autres consentent si évidemment à leur assemblée , qu'il sera clair qu'on y a porté le sentiment de toute la terre? Qui pourra donc refuser son consentement à un tel concile , sinon celui qui dira que Jésus-Christ , contre sa promesse , a abandonné toute l'Église.' Et si le sentiment de l'Église avait tant de force pendant qu'elle était répandue, combien plus en aura-t-elle étant réunie!
Pour ce que dit le ministre sur les communions opposées, je n'ai qu'un mot à lui dire. Si l'Église universelle est infaillible dans les communions opposées , elle le serait beaucoup davantage en demeurant dans son unité primitive. Prenons-la donc en cet état ; assemblons-en les pasteurs au troisième siècle, avant que l'Église se fut gâtée, avant, si l'on veut, que Novatien se fût séparé : il faudra reconnaître alors que, pour empêcher le progrès d'une erreur, l'assemblée dune tel concile sera un secours divin. Supposons maintenant ce qui est arrivé : un superbe Novatien se fait évêque dans un siège déjà rempli , et fait une secte qui veut réformer l'Église ; on le chasse , on l'excommunie. Quoi ! jparce qu'il continue à se dire chrétien , il sera de l'Eglise malgré qu'on en ait.' Parce qu'il poussera son audace jusqu'au.x derniers e.vcès, et qu'il ne voudra écouter aucune raison, l'Église aura perdu sa première unité, et ne pourra plus s'assembler, ni former un concile universel, que cet orgueilleux ne le veuille.' La témérité aura-t-elle tant de pouvoir.' et ne tiendrat-il qu'à couper une branche , et encore une branche pourrie, pour dire que l'arbre a perdu son unité et sa racine?
11 est donc incontestable que malgré un Novatien , malgré un Donat , malgré les autres esprits également contentieux et déraisonnables, l'Église pourra s'assembler en concile œcuménique. Que dis-je, elle le pourra ? elle l'a fait , puisque malgré Novatien , malgré Donat , on a tenu le concile de Nicée. Qu'il y fallût appeler, et, qui pis est, y faire venir actuellement les sectateurs de ces hérésiarques pour tenir légitimement cette assemblée , c'est à quoi on ne songea seulement pas. S'aviser maintenant de cette chicane, et treize cents ans après que tout le monde, à la réserve des impies, a tenu ce saint concile pour universel , soutenir qu'il ne l'était pas, et qu'il n'était pas possible à l'Eglise catholique de tenir un tel concile , à cause qu'on ne pouvait pas y assembler les rebelles qui avaient injustement rompu l'unité, c'est vouloir la faire dépendre de ses ennemis , e^ punir leur rébellion sur eUe-méqie.
HISTOIRE
Voilà donc enfin un concile bien universel , par conséquent infaillible , si ce n'est qu'on ait oublié tout ce qu'on vient d'accorder ; et je suis bien aise ici de faire entendre à M. Jurieu ce qu'en dit un savant Anglais, bon protestant'. « Il s'agissait dans « ce concile d'un article principal de la religion « chrétienne. Si dans une question de cette impor- « tanceon s'imagine que tous les pasteurs de l'Église « aient pu tomber dans l'erreur et tromper tous les « fidèles , comment pourra-t-on défendre la parole « de Jésus-Christ , qui a promis à ses apôtres , et « en leurs personnes à leurs successeurs , d'être « toujours avec eux.^ promesse qui ne serait pas « véritable, puisque les apôtres ne devaient pas « vivre si longtemps ; n'était que leurs successeurs « sont ici compris en la personne des apôtres mé- « mes ; » ce qu'il confirme par un passage de Socrate*, qui dit que « les Pères de ce concile, quoi- « que simples et peu savants , ne pouvaient tomber « dans l'erreur, parce qu'ils étaient éclairés par « la lumière du Saint-Esprit : » par oij il nous montre tout ensemble l'infaillibilité des conciles universels par l'Écriture, et par la tradition de l'ancienne Église. Dieu bénisse le savant Bullus! et en récompense de ce sincère aveu , et ensemble du zèle qu'il a fait paraître à défendre la divinité de Jésus- Christ, puisse-t-il être délivré des préjugés qui l'empêchentd'ouvrir les yeux aux lumièresde l'Église catholique, et aux conséquences nécessaires de la vérité qu'il avoue!
Je n'entreprends ni l'histoire, ni la défense de tous les conciles généraux : il me suffit d'avoir marqué dans un seul, par des principesavoues.ee qu'un lecteur attentif étendra facilement à tous les autres; et le moins qu'on puisse conclure de cet exemple, c'est que Dieu ayant préparé dans ces assemblées un secours si présent à son Église agitée , c'est renoncer à la foi de la Providence, de croire que les schismatiques puissent tellement changer la constitution de l'Église, que ce remède lui devienne absolument impossible.
Pour affaiblir l'autorité des jugements ecclésiastiques sur les matières de foi, M. Jurieu a osé dire que ce ne sont pas même des jugements, que les pasteurs assemblés en ce cas ne sont pas des juges , mais des sages et des experts, et qu'ils n'agissent pas avec autorité^ \ que c'est faute d'avoirentendu ce secret, que ses confrères ont écrit sur cette matière avec si peu de netteté ^\ et la raison qu'il apporte pour ôter aux conciles le titre déjuges , est que, n'étant pas infaillibles , ils ne sawaient être juges dans les décidions de foi , parce que qui dit juge dit une personne à laquelle il faut se soumettre *.
Que les pasteurs ne soient pas juges dans les questions de la foi , c'est ce qu'on n'avait jamais ouï dire parmi les chrétiens, pas même dans la réforme, ou l'autorité ecclésiastique est si affaiblie. Au contraire M. Jurieu nous produit lui-même des paroles du synode de Dordrect , où ce synode se dé-
' fluïlun, Defens.fid. Nican. proœm. n. 2, p. 2. — * Ihid. «.3. Socr. lib. I, c. 9. —5 Sytt. lib. m, c.2,p. 243; c. 3, p. Zôl ; c, 4,iJ. 25« — ' Ibid. 248. — * P. 2ô».
clarejuge, et même jttge légitime, dans ta cauêê d'Arminius ' , qui constamment regardait la foi.
On lit aussi dans la Discipline que tous « les « différends d'une province seront définitivement «jugés, et sans appel, au synode provincial d*!- « celle, à la réserve de ce qui touche les suspensions
« et dépositions et aussi ce qui concerne la doc-
« trine, les sacrements, et le général de la disci- « pline, tous lesquels cas pourront de degré en « degré aller jusqu'au synode national, pour en avoir « le jugement définitif et dernier » ; » ce qui s'appelle dans un autre endroit tentière et finale résolution ^.
Dire avec M. Jurieu que le terme de jugement se prend ici dans un sens étendu 4 , pour un rapport d'experts, et non pas pour une sentence de juges qui aient autorité de lier la conscience, c'est faire illusion au langage humain : car qu'est-ce donc que d'agir avec autorité et de lier les consciences, si ce n'est de pousser les choses jusqu'à obliger les particuliers condamnés à acquiescer de point en point, et avec exprés désaveu de leurs erreurs enregistrées^ à peine d'être retranchés de l'Église ^ ?
Est-ce là un jugement dans un sens impropre» et plus étendu, et non pas un jugement en toute rigueur.? Et que les synodes aient usé de ce pouvoir, nous l'avons vu dans l'affaire de Piscator ^ , où l'on obligea de souscrire au formulaire qui condamnait sa doctrine : nous l'avons vu dans l'affaire d'Arminius^ et dans la souscription qui fut exigée aux canons du synode de Dordrect; et tous les registres de nos réformés sont pleins de souscriptions semblables.
A cela M. Jurieu n'a trouvé d'autre remède que de dire que « lorsqu'un synode termine des contro- « verses qui ne sont pas importantes , il ne doit ja- « mais obliger les parties condamnées à souscrire , « et à croire ses décisions 7 : » mais cela est contre les termes exprès de la Discipline, qui oblige à « ac- « quiescer de point ea point, et avec exprès désa- « veu des erreurs enregistrées, à peine d'être re- « tranché de l'Église; » ce que M. Jurieu entend luimême « des controverses moins importantes qui « ne détruisent ni ne blessent le fondem^at *. »
Il ne restait plus que de dire que retrancher de l'Église, en cet endroit, c'est seulement retrancher d'une confédération arbitraire , contre les paroles expresses de la Discipline , qui , expliquant ceretraachement dans le même chapitre , n'en connaît poiut d'autre que celui qui retranche du corps un membre pourri, et le- renvoie avec les païens, comme nous avons déjà vu 9.
Il n'est donc que trop visible que ce ministre a changé les nraxiines de la secte. Rétablissons-les maintenant, et joignons-les aux principes^^ du ministre, nous trouverons clairement l'infaillibilité reconnue. Par les principes du ministre, si les conciles étaient juges dans les matières de la foi, ilsse-
' p. 257. — » Discip. C.8, art. \0. — ' IbidyC. 5, art. 32, p. 114. — * Syst. p.. 257. — » Discip. art. 32. — « Cl-de«fU», liv. XII. — ' Syst. p. 306. — » Ibid. p. 270. — '^P. 269. Dittifi^ art. 17.
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rafent infaillibles : or parles principes de son Église ils sont juges : il faut donc que le ministre condamne ou lui-même, ou son Église, s'il n'avoue l'infaillibilité des conciles, du moins de ceux où se trouve la dernière et finale résolution : mais quand il aurait ôté aux pasteurs assemblés le titre de juges, pour ne leur laisser que celui d'experts, les conciles n'en demeureront que mieux autorisés par sa doctrine ; puisqu'il n'y a point d'homme de bon sens qui ne se tînt pour le moins aussi téméraire de résister au sentiment de tous les experts , qu'à une sentence de tous les juges.
Il n'est pas moins embarrassé des lettres de soumission que les députés de tous les synodes provinciaux devaient porter au national en bonne forme, et en ces termes : « Nous promettons devant « Dieu de nous soumettre à tout ce qui sera conclu « et résolu dans votre sainte assemblée, persuades « que nous sommes que Dieu y présidera, et vous « conduira par son Saint-Esprit en toute vérité et « équité , par la règle de sa parole '. » Les dernières paroles démontrent qu'il s'agissait de religion ; et on ne sait plus ce que c'est que d'être juges, et encore juges souverains , si des gens à qui on fait un tel serment ne le sont pas. Nous avons montre ailleurs ' qu'on l'exigeait en toute rigueur; que plusieurs provinces furent censurées pour avoir fait difliculte de se soumettre à la clause d'approbation , de soumission et d'obéissance ; et qu'on était obligé a la /aire en propres termes à tout ce qui strait conclu et arrêté , sans condition ou modification. Ces paroles sont si pressantes, qu'après s'être longtemps tourmenté à les expliquer, M. Jurieu, à la fln, en vient à dire qu'on promet cette soumission sous les règlements de discipline qui regardent des choses indifférentes ^ , ou en tout cas sur des controverses moins importantes, qui ne détruisent : ni ne blessent le fondement de la foi de sorte, conclut-il, « qu'il n'e^t pas étrange qu'en ces « sortes de choses on rende au synode une entière « soumission-, parce que, dans les controverses qui « ne sont pas de la dernière importance, on doit « sacrifier des vérités au bien de la paix. »
Sacrifier des vérités , et des vérités révélées de Dieu : ou l'on ne s'entend pas , ou l'on blasphème. Sacrifier ces célestes vérités; si c'est à dire les renoncer, et en souscrire la condamnation, c'est le blasphème. Il n'y a aucune vérité révélée de Dieu qui ne mérite qu'on se sacrifie pour elle, loin de les sacrifier elles-mêmes. Mais peut-être que les sacrifier, c'est se taire. L'expression est bien violente. Passons néanmoins, pourvu qu'on se contente de notre silence : mais le synode viendra après sa dernière et finale résolution vous presser, en vertu de la Discipline et de votre propre serment, à acquiescer de point en point, et avec exprès désaveu de votre opinion bien enregistrée, afin qu'il n'y ait point d'équivoques , à peine d'être retranché du peuple de Dieu, et tenu pour un païen. Que ferez-vous, si vous ne savez faire céder votre jugement à celui
• DUcip.p. 144. — » Expos, n. 19. Conf. avec M. Claude, m. 1,3. —3 Sy5/. p. 270,271.
de l'Église ? Certainement ou vous souscrirez ♦ et vous trahirez votre conscience, ou bientôt vous serez tout seul toute votre Église.
Au reste , quand le ministre nous dit que les points de controverse que l'on soumet au synode ne sont pas ceux qui sont contenus dans la Confession de foi' ^ il ne songe pas combien de fois on a voulu la changer dans des articles importants, pour complaire aux luthériens. Bien plus, il a oublié la coutume de tous les synodes, où le premier point qu'on met en délibération est toujours, en relisant la Confession de foi , d'examiner s'il n'y a rien à y corriger. Le fait a été posé, et n'a pas été nié par M. Claude »; et d'ailleurs il est constant par les acte^ de tous les synodes. Qui s'étonnera maintenant qu'on ait tout changé dans la nouvelle réforme , puisqu'après tant de livres et tant de synodes, ils en sont encore tous les jours à délibérer sur leur foi?
Mais rien ne fera mieux voir la faible constitution de leur Église que le changement que je vais raconter. 11 n'y a rien de plus essentiel ni de plus fondamental parmi eux. que d'obliger chacun à former sa foi sur la lecture de l'Écriture. Mais une seule demande qu'on leur a faite à la fin les a tirés de ce principe. On leur a donc demandé quelle était la foi de ceux qui n'avaient en?ore ni lu ni ouï lire l'Écriture sainte , et qui allaient commencer cette lecture. Il n'en a pas fallu davantage pour les jeter dans un désordre manifeste. De dire qu'en cet état on n'ait point de foi , avec quelle disposition et dans quel esprit lira-t-on donc l'Écriture sainte.' Mais si on dit qu'on en ait, où l'a-t-on prise? Tout ce qu'on a eu à répondre , c'est « que la doctrine chrétienne « prise en son tout se fait sentir elle-même; que « pour faire un acte de foi sur la divinité de l'Écn- « ture, il n'est pas nécessaire de l'avoir lue; qu'il suf- « fit d'avoir lu un sommaire delà doctrine chrétienne, « sans entrer dans le détail 3; que les peuples qui « n'avaient pas l'Écriture sainte ne laissaient pas de « pouvoir être bons chrétiens ; que la doctrine de « l'Évangile fait sentir sa divinité au simple , indé- « pendamment du livre où elle est contenue; que « quand même cette doctrine serait mêlée à des inu- « tilités et à des choses peu divines, la doctrine « pure et céleste qui y serait mêlée se ferait pour- « tant sentir; que la conscience godte la vérité, et a qu'ensuite le fidèle croit qu'un tel livre est cano> « nique, à cause qu'il y a trouvé les vérités qui le « touchent; en un mot, qu'on sent la vérité comme « on sent la lumière quand on la voit, la chaleur a quand on est auprès du fea, le doux et l'amer « quand on en mange-*. •
C'était autrefois un embarras inexplicable aux ministres de répondre à cette demande : S'il faut former sa foi sur les Écritures, faut-il en avoir lui tous les livres? Et s'il sufQt d'en avoir lu quelquesuns , quels sont les privilégiés qu'il faille lire plutôt que les autres pour former sa foi ? Mais on s'est tiré de peine en disant qu'on n'a pas même besoin d'en lire aucun; et on est allé si avant, qu'on fait
' Syst. p. 270. — I RiJUx. sur un ierit de M. Claude, ». \ — 3 Syst. p. 428. « lUd. p. va H suiv. .
HISTOIKH
former sa croyance à un fidèle sans qu'il sache quels sont les livres inspirés de Dieu.
On s'était trop engagé dans la Confession de foi , lorsqu'on avait dit , en parlant des livres divins , « qu'on les connaissait pour canoniques , non tant « par le consentement de l'Église, que par le té- « moignage et la persuasion intérieure du Saint-Es- « prit'. » Il paraît que les ministres sentent maintenant que c'est là une illusion, et qu'en effet il n'y avait aucune apparence que les fidèles avec leur goût intérieur, et sans le secours de la tradition, fussent capables de discerner le Cantique des cantiques d'avec un livre profane , ou de sentir la divinité des premiers chapitres de la Genèse, et ainsi des autres. Aussi établit-on maintenant que l'examen de la question des livres apocryphes n'est pas nécessaire au peuple*. M. Jurieu a fait un chapitre exprès pour le prouver ^ ; et , sans qu'il soit besoin de se tourmenter ni des canoniques , ni des apocryphes , ni de texte, ni de version, ni de discuter l'Écriture, ni de la lire, le? vérités chrétiennes , pourvu qu'on les mette ensemble, se font sentir par elles-mêmes , comme on sent le froid et le chaud.
M. Jurieu dit tout cela ; et ce qu'il y a de plus remarquable est qu'il ne ledit qu'après M. Claude 4 : et puisque ces deux ministres ont concouru ensemble dans ce point, c'est-à-dire qu'il n'y avait pour le parti que ce seul refuge ; arrêtons-nous un moment pour considérer d'où ils sont partis , et où ils viennent. Les ministres établissaient autrefois la foi par les Écritures : ils composent maintenant la foi sans les Écritures. On disait dans la Confession de foi, en parlant de l'Écriture, que toutes choses doivent être examinées , réglées et réformées selon elle ^ : maintenant ce n'est pas le sentiment qu'on a des choses qui doit être éprouvé par l'Écriture , niais l'Écriture elle-même n'est connue ni sentie pour Écriture que par le sentiment qu'on a des choses avant que de connaître les saints livres; et la religion est formée sans eux.
On regardait, et avec raison, comme un fanatisme et comme un moyen de tromper, ce témoignage du Saint-Esprit qu'on croyait avoir sur les saints livres , pour les discerner d'avec les autres ; parce que ce témoignage n'étant attaché à aucune preuve positive, il n'y avait personne qui ne pût ou s'en vanter sans raison, ou même se l'imaginer sans fondement. Mais maintenant voici bien pis : au lieu qu'on disait autrefois : l^oyons ce qui est écrit , et puis nous croirons ; ce qui était du moins commencer par quelque chose de positif et par un fait constant : maintenant on commence par sentir les choses en elles-mêmes, comme on sent le froid et le chaud, le doux et l'amer; et Dieu sait , quand on vient après à lire l'Écriture sainte en cette disposition, avec quelle facilité on la tourne à ce qu'on tient déjà pour aussi certain que ce qu'on a vu de ses deux yeux et touché de ses deux mains.
' Conjess. art. i. — * Syst.l. m. c. 2, p. 452. — ' Ihid. eh. 2 , 3. — < Déf. de la Réf. II. part. c.9,p. 29G et suiv. — * Confess, de foi, art. 6.
. Selon cette présupposition que les vérités nécessaires au salut se font sentir par elles-mêmes , Jésus- Christ n'avait besoin ni de miracles, ni de prophéties : Moïse en aurait été cru, quand la mer Rouge ne se serait pas ouverte , quand le rocher n'aurait pas jeté des torrents d'eaux au premier coup de la baguette : il n'y avait qu'à proposer l'Évangile ou la Loi. Les Pères de Nicée et d'Éphèse n'avaient non plus qu'à proposer la Trinité et l'incarnation , pourvu qu'ils les proposassent avec tous les autres mystères : la recherche de l'Écriture et de la tradition, qu'ils ont faite avec tant de soin, ne leur était pas nécessaire : à la seule proposition de la vérité, la grâce la persuaderait à tous les fidèles : Dieu inspire tout ce qu'il lui plaît à qui il lui plaît , et l'inspiration toute seule peut tout.
Ce n'était pas de quoi on doutait , et la toutepuissance de Dieu était bien connue par les catholiques , aussi bien que le besoin qu'on avait de son inspiration et de sa grâce. Il s'agissait de trouver le moyen extérieur dont elle se sert , et auquel il a plu à Dieu de l'attacher. On peut feindre ou imaginer qu'on est inspiré de Dieu, sans qu'on le soit en effet; mais on ne peut pas feindre ni imaginer que la mer se fende, que la terre s'ouvre , que des morts ressuscitent, que des aveugles-nés reçoivent la vue ; qu'on lise une telle chose dans un livre , et que tels et tels qui nous ont précédés dans la foi l'aient ainsi entendue, que toute l'Église croie et qu'elle ait toujours cru ainsi. Il s'agit donc de savoir, non pas si ces moyens extérieurs sont suflisants sans la grâce et sans l'inspiration divine; car personne ne le prétend : mais si , pour empêcher les hommes de feindre ou d'imaginer une inspiration , ce n'a pas été l'ordre de Dieu et sa conduite ordinaire, de faire marcher son inspiration avec certains moyens de fait que les hommes ne pussent ni feindre en l'air sans être convaincus de faux, ni imaginer par illusion. Ce n'est pas ici le lieu de déterminer quels sont ces faits, quels ces moyens extérieurs, quels ces motifs de croyance; puisque déjà il est bien constant qu'il y en a quelques-uns : car le ministre en est convenu; il est, dis-je, convenu, non-seulement qu'il y a de ces faits constants, mais encore que ces faits constants peuvent servir de règle infaillible. Par exemple, selon lui , c'est un fait constant que l'Église chrétienne a toujours cru la divinité de Jésus-Christ, l'immortalité de l'âme et l'éternité des peines, avec tels et tels autres articles : mais ce fait constant, selon lui, est. une règle infaillible , et la meilleure de toutes les règles , non-seulement pour décider tous ces articles , mais encore pour résoudre l'obscure et épineuse question des points fondamentaux. Nous avons vu les passages où le ministre l'enseigne et le prouve' : mais quand il l'enseigne ainsi , et qu'il veut que la plus sûre règle, pour juger ces importantes et épineuses questions , soit ce consentement universel ; en proposant ce motif extérieur, qui, selon lui, emporte démonstration, il n'a pas prétendu exclure la grâce, et l'inspiration au dedans : la question
> Ci-dessus, liv. xv.
DES VARIATIONS, LIV. XV
est de sa\t)ir si rautorité de l'Église , qui , jointe .î la grâce de Dieu, est un motif suffisant, et la plus sûre de toutes les régies sur certaines questions, ne le peut pas être en toutes; et si mettre une inspiration détachée de tous ces moyens extérieurs , et dont on se donne soi-même et son propre sentiment pour caution à soi et aux autres , n'est pas le plus assuré de tous les moyens qu'on puisse fournir aux trompeurs, et la plus sûre illusion pour outrer les entêtés.
Après avoir mis dans la tête d'un peuple qu'il est particulièrement inspiré de Dieu, il n'y a pour l'achever qu'à lui dire encore qu'il se peut faire à son gré des conducteurs , déposer tous ceux qui sont établis, en établir d'autres qui n'agissent que par le pouvoir qu'il leur a donné. C'est ce qu'on a fait dans la réforme. M. Claude et M. Jurieu s'accordent encore dans cette doctrine.
L'Église catholique parle ainsi au peuple chrétien : Vous êtes un peuple, un État et une société : mais Jésus-Christ qui est votre roi ne tient rien de vous, et son autorité vient de plus haut : vous n'avez naturellement non plus de droit de lui donner des ministres, que de l'instituer lui-même votre prince : ainsi ses ministres, qui sont vos pasteurs , viennent de plus haut comme lui-même, et il faut qu'ils viennent par un ordre qu'il ait établi. Le royaume de Jésus-Christ n'est pas de ce monde , et la comparaison que vous pouvez faire entre ce royaume et ceux de la terre est caduque ; en un mot , la nature ne vous donne rien, qui ait rapport avec Jésus-Christ et son royaume , et vous n'avez aucun droit, que celui que vous trouverez dans les lois ou dans les coutumes immémoriales de votre société. Or ces coutumes immémoriales, à commencer par les temps apostoliques, sont que les pasteurs déjà établis établissent les autres : Élisez, disent les apôtres, et nous établirons ' : c'était à Tite à établir les pasteurs de Crète; c'est de Paul, établi par Jésus-Christ, qu'il en avait reçu le pouvoir. Je vous ai, dit-il » , laissé en Crète pour y établir des prêtres par les villes, selon l'ordre que Je vous en ai donné. Au reste , ceux qui vous flattent de la pensée que votre consentement est absolument nécessaire pour établir vos pasteurs , ne croient pas ce qu'ils vous disent; puisqu'ils reconnaissent pour vrais pasteurs ceux d'Angleterre, quoique le peuple n'ait aucune part à leur élection. L'exemple de saint Matthias, élu extraordinairement par un sort divin, ne doit pas être tiré à conséquence ; et néanmoins tout ne fut pas permis au peuple; et ce fut Pierre, pasteur déjà établi par Jésus-Christ, qui tint l'assemblée : aussi ne fut-ce pas l'élection qui établit Matthias; ce fut le ciel qui se déclara. Partout ailleurs l'autorité d'établir est déférée aux pasteurs déjà établis; le pouvoir qu'ils ont d'en haut est rendu sensible par l'imposition des mains, cérémonie réservée à leur ordre. C'est ainsi que des pasteurs s'entre-suivent : Jésus-Christ, qui a établi les premiers, a dit qu'il serait toujours avec ceux à qui ils transmettraient leur pouvoir : vous ne pouvez prendre de pasteurs que dans cette
ici. VI, 6. 7.- » Tit. I, ».
succession ; et vpus ne devez non plus appréhender qu'elle manque que l'Église môme, que la prédication, que les sacrements.
Voilà comme on parle dans l'Église; et les peuples ne présument pas au-dessus de ce qui leur est donné : mais la réforme leur dit tout le contraire : En vous, leur dit-elle, est la source du pouvoir céleste : vous pouvez non-seulement présenter, mais établir les pasteurs. S'il fallait prouver ce pouvoir du peuple par les Écritures , on y demeurerait court. Pour se dispenser de cette preuve, on dit au peuple que c'est un droit naturel de toute société; ainsi que pour en jouir on n'a pas besoin de l'Écriture , et qu'il suffit qu'elle n'ait pas révoqué le droit que la nature a donné. Le tour est adroit, je le confesse; mais prenez-y garde , ô peuples qui vous flattez de cette pensée. Pour se faire un maître sur la terre , il suffit de le reconnaître pour tel; et chacun porte ce pouvoir dans sa volonté. Mais il n'en est pas de même pour se faire un Christ, un Sauveur, un Roi céleste, ni pour lui donner ses officiers. Et en effet, leur imposerezvous les mains, vous peuples, à qui l'on dit qu'il appartient de les établir? Ils n'osent: mais on les rassure, en leur disant que cette cérémonie d'inipo ser les mains n'est pas nécessaire. Quoi donc ! n'estce pas assez, pour la juger nécessaire, qu'on la trouve si souvent dans T Écriture, et qu'on ne trouve ni dans l'Écriture , ni dans toute la tradition, que jamais il y ait eu pasteur établi d'une autre sorte, ni qu'il y en ait un seul qui n'ait été fait par les autres.' N'importe, faites toujours, ô peuples! croyez que le pouvoir de lier et de délier, d'établir et de détruire est en vous , et que vos pasteurs n'ont de pouvoir que comme vos représentants ; que l'autorité de leurs synodes vient de vous; qu'ils ne sont que vos délégués : croyez, dis-je, toutes ces choses , encore que vous n'en trouviez pas un seul mot dans l'Écriture ; et croyez surtout que lorsque vous vous croirez inspirés de Dieu pour réformer l'Église , dès que vous serez assemblés en quelque manière que ce soit, vous pouvez faire ce qu'il vous plaira de vos pasteurs, sans que personne puisse vous ôter cette liberté, à cause qu'elle est naturelle. Voilà comme on prêche la réforme; c'est ainsi qu'on met en pièces le christianisme, et qu'on prépare la voie à l'Antéchrist.
Avec de telles maximes et un tel esprit (car, encore qu'il se déclare plus clairement dans nos jours, le fond en a toujours été dans la réforme), il ne faut plus s'étonner de l'avoir vu se précipiter dès son origine de changement en changement, ni d'avoir vu naître de son sein tant de sectes de toutes les sortes. M. Jurieu a osé répondre qu'en cela comme en tout le reste , elle ressemble à l'Église primitive '. En vérité , c'est trop abuser de la crédulité des peuples , et du nom vénérable de l'ancienne Église. Les sectes qui l'ont déchirée ne sont pas la suite ni un effet naturel de sa constitution. Deux sortes de sectes se sont élevées dans l'ancien christianisme : les unes purement païennes dans leur
' Uist. du Cal. I. part. ch. 4.
IRB
HISTOIRE
fand, comme celles d^F valentiniens, des simoniens, des manichéens, elles autres semblables, ne se sont rangées en appa ence au nombre des chrétiens (jue pour se parer du grand nom de Jésus-Christ; et ces sectes n'ont rien de commun avec celles des derniers siècles. Les autres sectaires pour la plupart sont des chrétiens qui , n'ayant pu porter toute la hauteur et, pour ainsi dire, tout le poids de la foi, ont cherché à décharger la raison tantôt d'un article, tantôt d'un autre : ainsi les uns ont ôté la divinité à Jésus-Christ ; les autres, ne pouvant unir la divinité et l'humanité , ont comme mutilé en diverses sortes l'une ou l'autre. C'est dans des tentations semblables que l'orgueilleux esprit de Luther s'est perdu. Il s'est abîmé dans l'accord de la grâce et du libre arbitre, qui est à la vérité un grand mystère : il a outré les matières de la prédestination ; et il n'a plus vu pour les hommes qu'une fatale et inévitable nécessité , où le bien et le mal se trouvent également compris. On a vu comme ses maximes outrées ont produit celles des calvinistes , plus outrées encore. Quand , à force de pousser à bout, sans garder aucune mesure, la prédestination et la grâce , on est tombé dans des excès si sensibles qu'on ne les a pu supporter , l'horreur qu'on en a conçue a jeté dans l'extrémité opposée ; et des excès de Luther qui outrait la grâce , qui l'eût cru ? on a passé aux excès des demi-pélagiens qui l'affaiblissent. C'est de là que nous sont venus les ariï-iniens, qui de nos jours ont produit les pajonistes , parfaits pélagiens, dont M. Pajon, ministre d'Orléans, a été l'auteur dans ces dernières années. D'autre côté, le même Luther, abattu par la force de ces paroles, Ceci est mon corps, ceci est mon sang, n'a pu se défaire de la présence réelle; mais en même temps il a voulu soulager le sens humain en ôtant le changement de substance. On n'en est pas demeuré là , et la présence réelle a été bientôt attaquée. Le sens humain a pris goût à ces inventions; et après qu'on l'a voulu contenter sur un mystère, il a demandé le même relâchement pour tous les autres. Comme Zuingle et ses sectateurs ont prétendu que la présence réelle était dans le luthéranisme un reste du papisme qu'il fallait encore réformer, les sociniens en ont dit autant de la Trinité et de l'incarnation; et ces grands mystères, qui n'avaient reçu aucune atteinte depuis douze cents ans, sont entrés dans les controverses d'un siècle où toutes les nouveautés ont cru avoir droit de se produire.
On a vu les illusions des anabaptistes , et on sait que c'est en suivant les principes de Luther et des autres réformateurs qu'ils ont rejeté le baptêmesans immersion, et le baptême des enfants ; parce qu'ils ne les trouvaient point dans l'Écriture, où on leur disait que tout était. Les unitaires ou sociniens se sont joints à eux , mais sans vouloir s'en tenir à leurs maximes ; parce que les principes qu'ils avaient pris des réformateurs les avaient poussés plus loin. M. Jurieu remarque qu'ils sont sortis longtemps après la réforme du milieu de l'Église romaine. Quelle merveille! Luther et Calvin en étaient bien
sortis eux-mêmes. La question est de savoir si c'est la constitution de l'Église romaine qui a donne heu à ces innovations, ou si c'est la nouvelle forme que les réformés ont voulu donner à l'Église. Mais la question est aisée à décider par l'histoire du socinianisme'. En 154.5 et dans les années suivantes, vingt ans après que Luther eut renversé les bornes posées par nos pères , tous les esprits étant agités et le monde ébranlé par ses disputes , toujours prêt à enfanter quelque nouveauté, Lélio Socin et ses compagnons tinrent secrètement en Italie leurs conventicules contre la divinité du Fils de Dieu. George Blandrate et Fauste Socin , neveu de Lélio, en soutinrent la doctrine en 1558 et 1573, et formèrent le parti. Avec la même méthode que Zuingle avait employée pour éluder ces paroles : Ceci est mon corps , les socins et leurs sectateurs éludèrent celles où le Christ est appelé Dieu. Si Zuingle se crut forcé à l'interprétation figurée par l'impossibilité de comprendre un corps hinnain tout entier partout où se distribuait l'eucharistie, les unitaires crurent avoir le même droit sur tous les autres mystères également incompréhensibles; et af)rès qu'on leur eut donné pour règle d'entendre figu rément les passages de l'Écriture où le raisonnement humain était forcé , ils ne firent qu'étendre cette règle partout où l'esprit avait à souffrir une semblable violence. Aces mauvaises dispositions, indroduitesdans les esprits par la réforme, ajoutons les fondements généraux qu'elle avait posés, l'autorité de l'Église méprisée, la succession des pasteurs comptée pour rien , les siècles précédents accusés d'erreur, les Pères même indignement traités , toutes les barrières rompues, et la curiosité Immaine entièrement abandonnée à elle-même : que devait-il a' iver, sinon ce qu'on a vu; c'est-à-dire une licenseeffrénée dans toutes les matières de la religion .* Mais l'expérience a fait voir que ces hardis novateurs n'ont pas vu la moindre ouverture à s'établir parmi nous : c'est aux Églises de la réforme qu'ils ont eu recours; à ces Églises de quatre jours, qui, encore tout ébranlées par leurs propres mouvements, étaient capables detous les autres. C'est dans le sein de ces Églises, c'est à Genève, c'est parmi les Suisses et les Polonais protestants que les unitaires cherchèrent un asile. Repoussés par quelques-unes de ces Églises, ils se firent des disciples dans les autres en assez grand nombre pour faire un corps à part. Voilà constamment quelle a été leur origine. Il ne faut que voir le testament de George Schoman , un des chefs des unitaires, et la relation d'André Wissovats : Comment les imîtaires se sont séparés des réformés *, pour être convaincu que cette secte n'a été qu'un progrès et une suite des enseignements de JMher, de Calvin, de Zuingle, de Menon (ce dernier fut un des chefs des anabaptistes ). On voit que toutes ces sectes ne sont « qu'une ébauche et a comme l'aurore (le laréforme,etqueranabaptisme «joint au socinianisme en est le plein jour î. »
» Vide Biblioth. Antitrinil. — ' Test. Georg. Sch. et Re^ lut. JFissov. in Biblioth. Jntitrinit. Sand. p. 191 , 2û*. - » Jbid.
DES VARIATION?., I.IV. XV
Qa'on ne nous allègue donc plus les sectes de l'ancienne Église , et qu'on ne se vante plus de lui ressembler. L'ancienne Église n'a jamais varié dans sa doctrine, jamais supprimé, dans ses Confessions de foi , des vérités qu'elle a cru révélées de Dieu : ;elle n'a jamais retouché à ses décisions, jamais délibéré de nouveau sur des matières une fois résolues, ni proposé une seule foisdenouvelles expositions de sa foi, si ce n'est lorsqu'il est né quelque nouvelle question. Mois la réforme, tout au contraire, n'a jamais pu se contenter elle-même : ses symboles n'ont rien de certain , les décrets de ses synodes rien de fixe ; ses Confessions de foi sont des confédérations et des marchés arbitraires; et ce qui y est article de foi ne Test ni pour tous ni pour toujours ; on se sépare par humeur, on se réunit par politique. Si donc il est né des sectes dans l'an- «ienne Église, c'a été par la commune et invétérée dépravation du genre humain; et s'il en est né dans la réforme, c'est pnr la nouvelle et particulière constitution des Églises qu'elle a formées.
Afin de rendre cette vérité plus sensible, je choisirai pour exemplel'Égliseprotestantede Strasbourg , comme une des plus savantes de la réforme, et conuiie celle qu'on y proposait dès les premiers temps pour modèle de discipline à toutes les autres. Cette grande ville fut des premières ébranlées par la prédication de Luther, et ne songeait pas alors à contester la présence réelle. Toutes les plaintes qu'on faisait de son sénat, c'est qu't7 ôtait ks images, el faisait communier sous les deujr espèces '. Ce fut en 1523 que Bucer et Capiton, qu'elle écouta, la rendirent zuinglienne. Après qu'elle eut ouï quelques années leurs déclamations contre la messe; sans l'abolir tout à fait, et sans être bien assurée qu'elle fût mauvaise, le sénat ordonna qu'elle serait suspendue jusqu'à ce qu'on eût montré que c'était un culte agréable à Dieu*. Voilà une provision en matière de foi bien nouvelle; et quand je n'aurais pas dit que ce décret partît du sénat , on entendrait aisément que l'assemblée où il fut fait n'avait rien d'ecclésiastique. Le décret est de 1529; et la même année, ceux de Strasbourg, n'ayant jamais pu convenir avec les luthériens, se liguèrent avec les Suisses, zuingliens comme eux '. On poussa le sentiment de Zuingle et la haine de la présence réelle jusqu'à refuser de souscrire la Confession d'Augsbourg en 15304, et à se faire une Confessiou particulière, que nous avons vue sous le nom de la Confession de Strasbourg , ou des quatre villes *. L'année d'après, ils biaisèrent avec tant d'adresse sur cette matière, qu'ils se firent comprendre dans la ligue de Smalcalde, dont les autres sacramentaires furent exclus^. Mais ils passèrent plus avant en 1536, puisqu'ils souscrivirent à l'accord de Vitemberg , où l'on avoua, comme on a \u 7, la présence substantielle et la communion du vrai corps et du vrai sang dans les indignes , encore qu'ils n'eussent pas la foi. Par là
• Sleid. m. VI. fol. 69. - » SUid. lib. \\, fol. 93. - * Sleid. ibid. 100. — ♦ Jbid. Vin, /. 104. — ' Ci-dessus, liv. lu. — • Sleid. Tiii, 125. — ' Ci-dessus, liv. iv. Hosp. II. fort, an.' 1536.
BOSSIXT. — TOME VI.
ils passèrent insensiblement au .sentiment de Lutlii-» ,
et depuis ils furent comptés parmi les défenseurs de la Confession d'Augsbourg, qu'ils souscrivirent. Ils déclarèrent néanmoins, en 1548, que c'était sans se départir de leur première Confession', qui, encore qu'elle leur eût fait rejeter celle d'Augsbourg, à ce coup s'y trouva conforme. Strasbourg cependant était si attachée à l'accord de Vitemberg et à la Confession d'Augsbourg, que Pierre Martyr et Zanchius, alors les deux premiers hommes des sacramentaires, furent enfin obligés de se retirer de cette ville ' : l'un pour avoir refusé de souscrire à l'accord ; et Pautre pour n'avoir souscrit à la Confession qu'avec quelque limitation : tant on était devenu zélé à Strasbourg pour la présence réelle. En 1598, cette ville souscrivit au livTe de la Concorde ; et après avoir été si longtemps comme le chef des villes opposées à la présence réelle, elle en poussa, malgré Sturmius, la confession jusqu'au prodige de l'ubiquité'. Les villes de Landau et de Memmingue, autrefois ses associées dans la haine de la présence réelle, suivirent cet exemple. En ce temps l'ancienne agende fut changée; et on imprima à Strasbourg le livre de Marbachius, où il disait << que Jésus-Christ, avant « son ascension , était dans le ciel selon son huma- « nité ; que cette ascension visible n'était au fond « qu'une apparence ; que le ciel, où l'humanité de Jé- « sus-Christ a été reçue, contenait non-seulement « Dieu et tous les saints , mais encore tous les dé- « mons et tous les damnés ; « et que Jésus-Christ était selon « sa nature humaine non-seulement dans « le pain et dans le vin de la cène, mais encore dans « tous les pots et dans tous les verres^. » Voilà les extrémités où l'on se trouve emporté , lorsqu'après avoir secoué le joug salutaire de l'autorité de l'Église, on s'abandonne aux opinions humaines, comme à un vent changeant et impétueux.
Si Ton oppose maintenant aux variations et à l'instabilité de ces nouvelles Églises la constance et la gravité de l'Église catholique, il sera aisé de juger où le Saint-Esprit préside; et parce que je ne puis ni je ne dois dans cet ouvrage raconter tousles jugements qu'elle a rendus dans les matières de foi, je ferai voir l'uniformité et la fermeté dont je la loue , dans les articles où nous avons vu l'inconstance de nos réformés.
Le premier qui a fait secte dans l'Église, et qui a osé la condamner ouvertement sur la présence réelle , c'est constamment Bérenger. Ce que nos adversaires disent de Ratramne n'est rien moins qu'un fait constant, comme on a vu*; et quand nous leur aurions accordé que Ratramne les favorisât, ce qui n'est pas, un auteur ambigu, que chacun tirerait de son côté, ne serait pas propre à faire secte. J'en dis autant de Jean Scot , dont l'erreur n'eut aucune suite.
L'Église ne foudroie pas toujours les erreurs naissantes : elle ne les relève point , tant qu'elle peut espérer qu'elles se dissiperont par elles-mêmes ; et
» Hosp. ibid. an. I54«,/. 203. —* Hosp. ibid. an. I5.'.û et lôfiS. — ' Hosp. Conc. discors, c. 56, f>. 278. — * Ibid. fol, «9. — ' Ci-dessus , liv. iv.
HISTOIRE
souvent elle craint de les rendre fameuses par ses anathèmes. Ainsi Arténion et quelques autres, qui avaient nié la divinité de Jésus-Christ avant Paul de Samosate, ne s'attirèrent pas des condamnations aussi éclatantes que lui, parce qu'on ne les croyait pas en état de faire secte. Pour Bérenger , il est constant quMl attaqua ouvertement la foi de l'Église , et qu'il eut des disciples de son nom , comme les autres hérésiarques , encore que son hérésie fût bientôt éteinte.
Klle parut environ en 1030. Ce n'est pas que nous n'ayons déjà remarqué quelques années auparavant, et dès l'an 1017, la présence réelle manifestement attaquée par les hérétiques d'Orléans , qui étaient manichéens'. Tels furent les premiers auteurs de la doctrine dont Bérenger releva depuis un des articles. Mais comme cette secte se cachait, l'Église fut étonnée de cette nouveauté ; mais elle n'en fut pas alors beaucouptroublée. Ce fut contre Bérenger qu'on fit la première décision sur cette matière en 1052, dans un concile de cent treize évéques convoqués à Rome de tous côtés par Nicolas II * : Bérenger se soumit ; et le premier qui fit une secte de l'hérésie des sacramentaires fut aussi le premier qui la condamna.
Personne n'ignore cette fameuse Confession de foi qui commence, EgoBerengarius, où cet hésiar- « que reconnut que le pain et le vin qu'on met sur « l'autel après la consécration n'étaient pas seulement « le sacrement, mais encore le vrai corps et le vrai « sang de notre Seigneur Jésus-Christ , et qu'ils « étaient sensiblement touchés par les mains du prê- <' tre , rompus et froissés entre les dents des fidèles , n non-seulement en sacrement, mais en vérité. »
Il n'y eut personne qui n'entendît que le corps et le sang de Jésus-Christ était brisé dans l'eucharistie au même sens qu'on dit qu'on est déchiré , qu'on est mouillé, quand les habits dont on est actuellement revêtu le sont. On ne parle pas de même lorsque nos habits ne sont pas sur nous : de sorte qu'on voulait dire que Jésus-Christ était aussi véritablement sous les espèces qu'on rompt et qu'on mange, que nous sommes véritablement dans les habits que nous portons. On disait aussi que Jésus-Christ était sensiblement reçu et touché, parce qu'il était en personne et en substance sous les espèces sensibles qu'on touchait et qu'on recevait . et tout cela voulait dire que Jésus-Christ était reçu et mangé , non pas dans sa propre espèce et sous l'extérieur d'un homme, mais dans une espèce étrangère , et sous l'extérieur du pain et du vin. Et si l'Église disait encore en un certain sens que le corps de Jésus-Christ était rompu , ce n'était pas qu'elle ne sût qu'en un autre sens il ne l'était pas : de même qu'en disant en un certain sens que nous sommes déchirés et mouillés lorsque nos habits le sont, nous savons bien dire aussi en un autre sens que nous ne sommes ni l'un ni l'autre en notre personne. Ainsi les Pères savaient bien dire à
' ci-dessus, liv. XI. — » Concil. Rom. sub. Me. ii , an. 105», t. IX. Conc. Lab. col. lOIO. Guitm. t. 3, t. vin, Bib. PP. mux. p. 462, etc.
Bérenger ce que nous disons encore, que « le corpj «de Jésus-Christ était tout entier dans tout le «sacrement, et tout entier dans chaque particule; «partout le même Jésus-Christ toujours entier, «inviolable et indivisible, qui se communiquait «sans se partager, comme la parole à tout un «auditoire, et comme notre âme à tous nos mem- «bres». ■> Mais ce qui obligea l'Église à dire, après plusieurs Pères et après saint Chrysostôme, que le corps de Jésus-Christ était rompu, fut que Béreu-*^ ger, sous prétexte de faire honneur au Sauveur du monde, avait accoutumé dédire : « A Dieu ne plaise « qu'on puisse briser de la dent ou diviser Jésus- « Christ, de même qu'on met sous la dent et qu'on « divise ces choses», » c'était à dire, le pain et le vin. L'Église, qui s'est toujours attachée à combattre dans les hérétiques les paroles les plus précises et les plus fortes dont ils se servent pour expliquer leur erreur, opposait à Bérenger la contradictoire de la proposition qu'il avait avancée, et mettait en quelque façon sous les yeux des chrétiens la présence réelle de Jésus-Christ, en leur disant que ce qu'ils recevaient dans le sacrement après la consécration était aussi réellement le corps et le sang , qu'avant la consécration c'était réellement du pain et du vin. Au reste , quand on disait aux fidèles que le pain et le vin de l'eucharistie étaient en vérité le corps et le sang, ils étaient accoutumés à entendre non qu'ils l'étaient par leur nature , mais qu'ils le devenaient par la consécration : de sorte que le changement de substance était renfermé dans cette expression; encore qu'on s'y attachât principalement à rendre sensible la présence, qui aussi était principalement attaquée. Quelque temps après on s'aperçut que Bérenger et ses disciples variaient. Car nous apprenons des auteurs du temps que dans le cours de la dispute ils reconnaissaient dans l'eucharistie la substance du corps et du sang , mais avec celle du pain et du vin ; se servant même du terme d'impanation et de celui d'invination , et assurant que Jésus-Christ était impané dans l'eucharistie, comme il s'était incarné dans les entrailles delà sainte Vierge^. C'était, dit Guitmond, comme un dernier retranchementde Bérenger ; et ce n'était pas sans peine qu'on découvrait ce raffinement de la secte. Mais l'Église, qui suit toujours les hérétiques pas à pas pour en condamner les erreurs à mesure qu'elles se déclarent ; après avoir si bien établi la présence réelle dans la première Confession de foi de Bérenger, lui en proposa encore une autre où le changement de substance était plus distinctivement exprimé. Il confessa donc sous Grégoire VII, dans un concile de Rome , qui fut le sixième tenu sous ce pape , en 1079 , que <> le pain et le vin qu'on « met sur l'autel, par le mystère de la sacrée oraison « et les paroles de Jésus-Christ , étaient substan- « tiellement changés en la vraie, vivifiante et propre «chair de Jésus-Christ, etc.*, » et on dit le même
' Guitm. lib. I , adv. Bereng. ibld. p. 443 , 449. — ' Bcr. aptid Guit. ibid. 441. — ^ Guit. ibid. p. 441 , 442, 462, 463 , 464. Mg. de sacr.corp. ettang.prœf. t. xxi, p 25i. — ♦ Conc. Rom. VI, sub Creg. Fil., t. X. Conc. Lab. an. 1079, col. 378
DES VARIATIONS, LIV. XV
du sang. On spécifie que le corps qu'on reçoit ici est le même qui « est né de la Vierge, qui a été «attaché à la croix, qui est assis à la droite du
• Père ; et que le sang est le même qui a coulé
• du côté : » et afin de ne laisser aucun lieu aux équivoques dont les hérétiques fascinent le monde, on ajoute que cela se fait « non en signe et en vertu « par un simple sacrement, mais dans la propriété « de la nature et la vérité de la substance.»
Bérenger souscrivit encore, et se condamna luiinéme pour la seconde fois : mais à ce coup il fut serré de telle sorte , qu'il ne lui resta aucune équivoque , ni aucun retranchement à son erreur. Que si on insista plus précisément sur le changement de substance, ce n'était pas que l'Église ne le tînt auparavant pour également indubitable; puisque dès le commencement de la dispute contre Bérenger, Hugues de Langres avait dit « que le pain et le vin « ne demeuraient pas dans leur première nature ;
• qu'ils passaient en une autre; qu'ils étaient changés
• au corps et au sang de Jésus-Christ par la toute- « puissance de Dieu , à laquelle Bérenger s'opposait « en vain '. « Et aussitôt que cet hérétique se fut déclaré, Adelman, évêque de Bresse, son condisciple, qui découvrit le premier son erreur, l'avertit
• qu'il s'opposait au sentiment de toute l'Église ca- « tholique, et qu'il était aussi facile à Jésus-Christ n de changer le pain en son corps, que de changer « l'eau en vin, et de créer la lumière par sa pa- " rôle ». « C'était donc une doctrine constante dans l'Église universelle, non que le pain et le vin contenaient le corps et le sang de Jésus-Christ, mais qu'ils le devenaient par un changement de substance.
Ce ne fut pas le seul Adelman qui reprocha à Bérenger la nouveauté et la singularité de sa doctrine : tous les auteurs lui disent d'un commun accord , comme un fait constant , que la foi qu'il attaquait était celle de tout l'univers ; qu'il scandalisait toute l'Église par la nouveauté de sa doctrine; que pour suivre sa croyance , il fallait croire qu'il n'y avait plus d'Église sur la terre ; qu'il n'y avait pas une ville, ni pas un village de son sentiment; que les Grecs , les Arméniens , et en un mot tous les chrétiens, avaient en cette matière la même foi que l'Occident; de sorte qu'il n'y avait rien de plus ridicule que de traiter d'incroyable ce qui était cru par le monde entier '. Bérenger ne niait pas ce fait ; mais , à l'exemple de tous les hérétiques , il répondait dédaigneusement, que les sages ne devaient pas suivre les sentiments, ou plutôt les folies du vulgaire*. Lanfranc et les autres lui faisaient voir que ce qu'il appelait le vulgaire , c'était tout le clergé et tout le peuple de l'univers * ; et après un fait si constant , sur lequel il ne craignait pas d'être démenti, il concluait que si la doctrine de Bérenger était véritable, l'héritage promis à Jésus-Christ était péri, et ses promesses anéanties; enfin, que l'Église ca-
' Conc. Rom. vi, sub Greg. vii, t. XTIII , p. 417. — ''Ibid. p. 438, 439. — 3 .^scel. Ep. ad Ber. Guitm. ibid. lib. 3, p. 46), 493, Lanfranc. de corp. et sang. Dont. ibid. cap. 2,4, ^, ii2, p. 768, 766, 776. — ♦ Ibid. — » Lanfranc. de corp. et «M«9 Vom. ibid. cap. 4, p. 'e,i.
tholique n'était plus; et que si elle n'était plus, elU n'avait jamais été '.
On voit encore ici un fait remarquable : c'est que , comme tous les autres hérétiques , Bérenger trouva l'Église ferme et universellement unie contre le dogme qu'il attaquait : c'est ce qu'on a toujours vu. Parmi tous les dogmes que nous croyons , on n'en saurait marquer un seul qu'on n'ait trouvé Invinciblement et universellement établi lorsque le dogme contraire a commencé à faire secte, et où l'Église ne soit demeurée, s'il se peut, encore plus ferme depuis ce temps-là : ce qui seul suffirait pour faire sentir la suite perpétuelle et l'immutabilité de sa croyance.
On n'eut pas besoin d'assembler de concile universel contre Bérenger, non plus que contre Pelage : les décisions du saint-siége et des conciles qu'on tint alors furent reçues unanimement par toute l'Église; et l'hérésie de Bérenger, bientôt anéantie , ne trouva plus de retraite que chez les manichéens.
Nous avons vu comme ils commençaient à se répandre par tout l'Occident , qu'ils remplissaient de blasphèmes contre la présence réelle, et en même temps d'équivoques pour se cacher à l'Église, dont ils voulaient fréquenter les assemblées». Ce fut donc pour s'opposer à ces équivoques que l'Église se crut obligée de se servir de quelques termes précis, comme elle avait fait autrefois si utilement contre les ariens et les nestoriens; ce qu'elle fit en cette manière sous Innocent III , dans le grand concile de Latran l'an 1215 de notre Seigneur. « Il y a / « une seule Église universelle des fidèles, hors de « laquelle il n'y a point de salut, où Jésus-Christ « est lui-même le s<îcrificateur et la victime, dont « le corps et le sang sont véritablement contenus « sous les espèces du pain et du vin dans le sacre- « ment de l'autel ; le pain et le vin étant transsubs- « tantiés , l'un au corps et l'autre au sang de notre « Seigneur par la puissance divine ; afin que pour « accomplir le mystère de l'unité nous prissions du « sien ce qu'il a lui-même pris du nôtre 3. » Il n'y a personne qui ne voie que le nouveau mot de transsubstantier, qu'on emploie ici , sans rien ajouter à l'idée de changement de substance qu'on vient de voir reconnue contre Bérenger, ne faisait que l'énoncer par une expression qui par sa signification précise servait de marque aux fidèles contre les subtilités et les équivoques des hérétiques, comme avait fait autrefois YHomoousion de ÎN^icée et le Théotocos d'Éphèse. Telle fut la décision du concile de Latran, le plus grand et le plus nombreux qui ait jamais été tenu, dont l'autorité est si grande, que la postérité l'a appelé par excellence le coocile général.
On peut voir, par ces décisions , avec quelle brièveté, avec quelle précision, avec quelle uniformité l'Église s'explique. Les hérétiques, qui cherchent leur foi , vont à tâtons et varient. L'Église, qui porta toujours sa foi toute formée dans son cœur, ne cher-
' Lanfranc. cap. 22, p. 778. — 'Ci-dessos, liv. M. — • Conc. Later. iv, A xi. Conc. Lab. col. U3.
It.
HISTOIRE
che qu'à l'expliquer sans embarras et sans équivoques : c'est pourquoi ses décisions ne sont jamais chargées de beaucoup de paroles. Au reste, comme elle envisage sans s'étonner les difficultés les plus hautes, elle les propose sans ménagement; assurée de trouver dans ses enfants un esprit toujours prêt à se captiver, et une docilité capable de tout le poids du secret divin. Les hérétiques, qui cherchent à soulager le sens humain, et la partie animale où le secret de Dieu ne peut entrer, se tourmentent à tourner l'Écriture sainte à leur mode. L'Église ne songe au contraire qu'à la prendre simplement. Elle entend dire au Sauveur : Ceci est mon corps, et ne comprend pas que ce qu'il appelle corps si absolument soit autre chose que le corps même : c'est pourquoi elle croit sans peine que c'est le corps en substance , parce que le corps en substance n'est autre chose que le vrai et propre corps : ainsi le mot de substance entre naturellement dans ses expressions. Aussi Bérenger ne songea jamais à se servir de ce mot; et Calvin, qui s'en est servi, en convenant dans le fond avec Bérenger, nous a fait voir seulement par là que la flgure que Bérenger admettait ne remplissait pas toute l'attente et toute ridée du chrétien.
La même simplicité qui a fait croire à l'Église le «orps présent dans le sacrement, lui a fait croire qu'il en était toute la substance; Jésus-Christ n'ayant pas dit : Mon corps est ici; mais, Ceci l'est : et comme il ne l'est point par sa nature, il le devient, il Test fait par la puissance divine. Voilà ce qui fait entendre une conversion , une transformation, un changement: parole si naturelle à ce mystère, qu'elle ne pouvait manquer de venir contre Bérenger; puisque même on la trouvait déjà partout dans les liturgies et dans les Pères.
On opposait ces raisons s? simples et si naturelles à Bérenger. Nous n'en avons point d'autres encore à présent à opposer à Calvin et à Zuingle : nous les avons reçues des catholiques qui ont écrit contre Bérenger ' , comme ceux-là les avaient reçues de ceux qui les avaient précédés ; et le concile de Trente n'a rien ajouté aux décisions de nos Pères , que ce qui était nécessaire pour éclaircir davantage ce que les protestants tâchaient d'obscurcir : comme le verront aisément ceux qui savent tant soit peu l'histoire de nos controverses.
Car il fallut, par exemple, expliquer plus distinctement que Jésus-Christ se rendait présent, non pas seulement dans l'usage, comme le pensent les luthériens, mais incontinent après la consécration, à cause qu'on y disait, non point Ceci sera, mais Ceci est : ce qui néanmoins dans le fond avait déjà été dit contre Bérenger, lorsqu'on attacha la présence, non à la manducation, ou à la foi de celui qui recevait le sacrement , niais à la prière sacrée et à la parole du Sauveur » ; par où aussi paraissait non-seulement l'adoration , mais encore la vérité de l'oblation et du sacrifice, ainsi que nous Ta-
' Dur. Troarn. t. xvni, Bih. PP. p. 422, Guitm. ibid. 402, etc. -^ ' Ci-dessus, liv. XV. *
VOUS VU avoué par les protestants" : de sorte qiit dans le fond il n'y a de difficulté que dans la présence réelle, où nous avons l'avantage de recon^ naître que ceux même qui s'éloignent en effet de notre doctrine tâchent toujours, tant elle est sainte, d'en approcher le plus qu'ils peuvent».
La décision de Constance, pour approuver et pour retenir la communion sous une espèce 3, est une de celles où nos adversaires s'imaginent avoir le plus d'avantage. Mais pour connaître la gravité et la constance de l'Église dans ce décret , il ne faut que se souvenir que le concile de Constance, lorsqu'il le fit, avait trouvé la coutume de communier sous une espèce établie sans contradiction depuis plusieurs siècles. Il en était à peu près de même que du baptême par immersion , aussi clairement établi dans l'Écriture que la communion sous les deux espèces le pouvait être , et qui néanmoins avait été changé en infusion, avec autant de facilité et aussi peu de contradiction que la communion sous une espèce s'était trouvée établie ; de sorte qu'il y avait la même raison de conserver l'un que l'aulre.
C'est un fait très-constamment avoué dans la ré-^ forme, quoique quelques-uns veulent maintenant chicaner dessus, que le baptême fut institué eh plongeant entièrement le corps; que Jésus-Christ le reçut ainsi, et le fit ainsi donner par ses apôtres; que l'Écriture ne connaît point d'autre baptême que celui-là ; que l'antiquité Tentendait et le pratiquait ainsi ; que le mot même l'emporte, et que baptiser c'est plonger : ce fait, dis-je, est avoué una* nimement par tous les théologiens de la réforme, même par les réformateurs, et par ceux même qui savaient le mieux la langue grecque et les anciennes coutumes, tant des juifs que des chrétiens; par Luther, par Melanchton, par Calvin, par Casaubon, par Grotius, par tous les autres, et depuis peu encore par Jurieu , le plus contredisant de tous les ministres 4. Luther même a remarqué que le mot allemand qui signifiait le baptême venait de là, et que ce sacrement était nommé tauf, à cause de la profondeur, parce qu'on plongeait profondément dans les eaux ceux qu'on baptisait. Si donc il y a au monde un fait constant, c'est celui-là : mais il n'est pas moins constant, même par tous ces auteurs, que le baptême sans cette immersion est valide, et que l'Église a raison d'en retenir la coutume. On voit donc, dans un fait semblable, ce qu'on doit juger du décret de la communion sous une espèce , et que ce qu'on y oppose n'est qu'une chicane.
En effet, si on a eu raison de soutenir le baptême sans immersion , à cause qu'en le rejetant il s'ensuivrait qu'il n'y avait plus de baptême depuis plusieurs siècles, par conséquent plus d'Église; puisque l'Église ne peut subsister sans la substance des sacrements : la substance de la cène n'y est p;!S
' Ci-dessus , liv. ni , liv. vi. — * Ci-dessus , liv. ne.— ^ Conc Const. Sess. 8. — * Luth, de Sacr. Bapt. t. \. Mel. Loc comm. cap. de Bapt. Calv. Inst. lib. iv, 15, 19, etc. Casunà nott. in Matih. ni, G. Grot. Ep. 336. Jiir. Syst. l. ni, en m.
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moins nécessaire; It y avait donc la même raison de Miuteniria communion sous une espèce, que de soutenir le baptême par infusion; et l'Eglise, en maintenant ces deux pratiques, que sa tradition faisait voir également indifférentes, n'a fait, selon la coutume, que maintenir contre les esprits contentieux l'autorité sur laquelle se reposait la foi des simples.
Qui en voudra voir davantage sur cette matière peut répéter les endroits de cette histoire oii il en est parlé , et entre autres ceux où il paraît que la communion sous une espèce s'est établie avec si peu ^ de contradiction, qu'elle n'a pas été combattue par les plus grands ennemis de l'Église, pas même par «Luther au commencement '.
} A près la question de l'eucharistie, l'autre question principale de nos controverses est celle de la justification : et l'on peut aisément entendre sur cette matière la gravité des décisions de l'Église catholique; puisqu'elle ne fait que répéter dans le concile de Trente ce que les Pères et saint Augustin avaient autrefois décidé, lorsque cette question fut^agitée avec les pélagiens.
Et premièrement il faut supposer qu'il n'y a point de question entre nous, s'il faut reconnaître dans l'homme justifié une sainteté et une justice infuse dans l'âme par le Saint-Esprit; car les qualités et habitudes infuses sont , comme on a vu » , reconnues par le synode de Dordrect, Les luthériens ne sont pas moins fermes à les défendre ; et en un mot tous les protestants sont d'accord que par la régénération et la sanctification de l'homme nouveau , il se fait en lui une sainteté et une justice comme une habitude permanente : la question est de savoir si c'est cette sainteté et cette justice qui nous justifie devant Dieu. Mais où est l'inconvénient? une sainteté qui ne nous fasse pas saints , une justice qui ne nous fasse pas justes, serait une subtitité inintelligible. Mais une sainteté et une justice que Dieu fit en nous , et qui néanmoins ne lui plût pas ; ou qui lui fût agréable , mais ne rendît pas agréable celui où elle se trouverait : ce serait une autre finesse plus indigne encore de la simplicité chrétienne.
Mais au fond quand l'Église a défini , dans le concile de Trente, que la rémission des péchés nous était donnée, non par une simple imputation de la justice de Jésus-Christ au dehors, mais par une régénération qui nous change et nous renouvelle au dedans, elle n'a fait que répéter ce qu'elle avait autrefois défini contre les pélagiens dans le concile de Carthage : que « les enfants sont véritablement • baptisés en la rémission des péchés ; afin que la « régénération purifiât en eux le péché , qu'ils ont « contracté par la génération ^. »
Conformément à ces principes, le même concile de Carthage entend par la grâce justifiante, nonseulement celle qui nous remet les péchés commis^
' Cl-dessiis, liv. Il, liv. III, lit: vit, liv. xi, liv. xiv. /m*, xt — » Liv. XIV. — 3 Conc. Carih. cap. t , seii Coitc. A/nc. can. 77, 78 et tei,: LabU. t. il , lol. iwi4.
maïs ceHe encore qui nous aide à n'en plus commettre ', non-seulement en nous éclairant dans l'esprit , mais encore en nous inspirant la charité dans le cœur, afin que nous puissions accomplir les commandements de Dieu. Or la grâce qui fait ces choses n'est pas une simple imputation; mais c'est encore un écoulement de la justice de Jésus-Christ ; donc la grâce justifiante est autre chose qu'une telle imputation ; et ce qu'on a dit dans le coneile de Trente n'est qu'une répétition du concile de Gartlwge, dont les décrets ont paru d'autant plus inviolables aux Pères de Trente , que les Pères de Carthage ont senti en les proposant qu'ils ne proposaient autre chose sur celte matière que ce qu'en avait toujours entendu t Église catholique répandue par toute la terre^.
Nos Pères n'ont donc pas cru que pour détruire la gloire humaine, et tout attribuer à Jésus-Christ, il fallût ou ôter à l'homme la justice qui était en lui , ou en diminuer le prix , ou en lier l'effet : maiy ils ont cru qu'il la fallait reconnaître comme uniquement venue de Dieu par une bonté gratuite ; et c'est aussi ce qu'ont reconnu après eux les Pères de Trente , comme on l'a vu en plusieurs endroits de cet ouvrage 3.
C'est en ce sens que l'Église catholique avait toujours reconnu, après saint Paul, que Jésus-, Christ nous était sagesse 4 , non pas en nous imputant simplement la sagesse qui était en lui , mais en répandant dans nos âmes une sagesse découlée de la sienne; qu'il noits était justice et sainteté dans le même sens ; et qu'il nous était rédemption , non pas en comTant seulement nos crimes , mais en les effaçant entièrement par son Saint-Esprit répandu dans nos coeurs : au reste , que nous étions faits justice de Dieu en Jésus-Christ d'une manière plus intime que Jésus-Christ n'avait été fait péché pour nous^; puisque Dieu Vaw ait fait péché, c'est-à-dire victime pour le péché, en le traitant comme pécheur, quoiqu'il fût juste : au lieu qu'iL nous avait faits justice de Dieu en lui, non pas en nous laissant nos péchés, et simplement en nous, traitant comme justes ; mais en nous étant nos pédiés, et en nous faisant justes.
Pour faire cette justice inhérente en nous absolument gratuite, nos Pères n'avaient pas cru qu'il fût nécessaire de dire qu'on ne peut pas s'y disposer par de bons désirs, ni l'obtenir par ses prières : mais ils avaient cru que ces bons désirs et ces prières étaient eux-mêmes inspirés de Dieu ; et c'est ce qu'a fait à leur exemple le concile de Trente 6, lorsqu'il a dit que toutes nos bonnes d/s/)OJ<//on5 venaient d'une grâce prévenante; que nous ne pouvions nous disposer et îious préparer à la grâce qu'étant excités et aidés par la grâce même; que Dieu était la source de foute justice , et que c'était en cette qualité qulil le fallait aimer; et qu'on ne pouvait croire, espérer, aimer, ni se repentir comme il fallait, afin que la grâce de la justification nous 'fût con-
' Ibid. 3, 4, 5. — » Ibid. eap. 4. — » Ci-<Irssus, liv. in. — * I. Cor. I, 2», 30, 31. — * I« Cor. y, 21. - « Srts. Vf, CMk
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HISTOIRE
férée, sans une inspiration préoenante du Saint- Esprit' . En quoi ce saint concile n'a fait autre chose que de répéter ce que nous lisons dans le concile d'Orange, que nous ne pouvons nivouloir, ni croire, ni penser, ni aimer comme il faut, et comme il est utile , que par l'inspiration de la grâce prévenante » ; c'est-à-dire qu'on n'a voulu disputer ni contre les hérétiques ni contre les Infldèles, ni même contre les païens, ni en un mot contre tous les autres qui s'imaginent aimer Dieu , et qui ressentent en effet des mouvements si semblables à ceux des fidèles. Riais , sans entrer avec eux dans la discussion impossible des différences précises de leurs sentiments d'avec ceux des justes , on se contente de définir que ce qui se fait sans la grâce n'est pas coynme il faut, et qu'il ne plaît pas à Dieu; puisque sans la foi il n'est pas possible de lui plaire '.
Si le concile de Trente en défendant la grâce de Dieu a soutenu en même temps le libre arbitre , c'a encore été une fidèle répétition des sentiments de ; nos Pères lorsqu'ils ont défini , contre les pélagiens, que la grâce ne détruisait pas le libre arbitre, mais le délivrait , afin que de ténébreux il déviait rempli de lumière; de malade, sain; de dépravé, droit; et d'imprudent , prévoyant et sage •* : c'est pourquoi la grâce de Dieu était appelée un aide et un secours du libre arbitre; par conséquent quelque chose qui , loin de le détruire , le conservait et lui donnait sa perfection.
Selon une si pure notion , loin de craindre le mot de mérite, qui en effet était naturel pour exprimer la dignité des bonnes œuvres, nos Pères le soutenaient contre les restes des pélagiens , dans le même concile d'Orange , par ces paroles répétées à Trente : « La bonté de Dieu est si grande en- « vers tous les hommes , qu'il veut même que ce « qu'il nous donne soit notre mérite*; » d'où il s'ensuit , comme aussi l'ont décidé les mêmes Pères d'Orange, que « toutes les œuvres et les mérites des n saints doivent être rapportés à la gloire de Dieu, « parce que personne ne lui peut plaire que par les « choses qu'il a données^. «
Enfin, si l'on n'a pas craint de reconnaître à Trente avec une sainte confiance que la récompense éternelle est due aux bonnes œuvres, c'est encore en conformité, et &ur les mêmes principes qui avaient fait dire à nos Pères, dans le même concile d'Orange : « Que les mérites ne préviennent « pas la grâce; et que la récompense n'est due a aux bonnes œuvres qu'à cause que la grâce, qui « n'était pas due, les a précédées?. »
Par ce moyen nous trouvons dans le chrétien une véritable justice ; mais qui lui est donnée de Dieu avec son amour, et qui aussi lui fait accompUr ses commandements : en quoi te concile de Trente ne fait encore que suivre cette règle des Pères d'Orange : « Qu'après avoir reçu la grâce par le baptê-
' Can. I. — * Conc. Araus. ii, c. 6, 7, 25. Labh. t. iv, col. 166 et seq. — 3 Hebr. xi. 6. — * Auct. Sed. Apost. de crut, inierced. Cœlest. PP. — * Conc, Araus. u. Conc. Trid. ^cis. vi, 16- — " Conc. Araus. u. c. 5. — ' Ibid. c. IH.
«i me, tous les baptisés, avec la grâce et la coopér.> « tion de Jésus-Christ , peuvent et doivent acconi- « plir ce qui appartient au salut , s'ils veulent lidè- « lement travailler" ; » où ces Pères ont uni la grâce coopérante de Jésus-Christ avec le travail et la fidèle correspondance de l'homme , conformément à cette parole de saint Paul : Non pas moi, mais la grâce de Dieu avec moi ».
Dans cette opinion que nous avons de la justice chrétienne, nous ne croyons pourtant pas qu'elle soit parfaite et entièrement irrépréhensible , puisque nous en mettons une principale partie dans la demande continuelle de la rémission des péchés. Que si nous croyons que ces péchés, dont les plus justes sont obligés tous les jours à demander pardon, ne les empêchent pas d'être vraiment justes , le concile de Trente a puisé encore une décision si nécessaire dans le concile de Carthage^, où il est porté : « Que ce sont les saints qui disent humble- « ment et véritablement tout ensemble , Pardon- « nez-nous nos fautes : Que l'apôtre saint Jacques , <■ quoique saint et juste , n'a pas laissé de dire : « Nous péeJions tous en beaucoup de choses: QueDa- « niel aussi, quoique saint et juste, n'avait pas laissé « de dire : Nous avons péché. » D'où il s'ensuit que^ de tels péchés n'empêchent pas la sainteté et la justice, à cause qu'ils n'empêchent pas que l'amour de Dieu ne règne dans les cœurs.
Que si le concile de Carthage veut qu'à cause de ces péchésnousdisioiiSContinuellementàDieu:. Vendre:; point en jugement avec votre serviteur , parce que nul homme vivant ne sera justifié devant yoî«4; nous l'entendons, comme ce concile, de la justice parfaite, sans exclure de l'homme juste une justice véritable; reconnaissant néanmoins que c'est encore par un effet d'une bonté gratuite, et pour l'amour de Jésus-Christ, que Dieu, qui pouvait mettre à des damnés comme nous un aussi grand bien que la vie éternelle à un aussi haut prix qu'il eût voulu , n'avait pas exigé de nous une justice sans tache ; et au contraire avait consenti de nous juger, non selon l'extrême rigueur qui ne nous était que trop due après notre prévarication, mais selon une rigueur tempérée et une justice accommodée à notre faiblesse : ce qui a obligé le concile de Trente à reconnaître « que l'homme n'a pas de quoi se « glorifier ; mais que toute sa gloire est en Jésus- « Christ, en qui nous vivons, en qui nous méri- « tons , en qui nous satisfaisons ; faisant de dignes « fruits de pénitence , qui tirent leur force de lui , « par lui sont offerts à son Père, et sont acceptés " pour l'amour de lui par son Père*. »
L'écueil qui était à craindre , en célébrant le mystère de la prédestination , était de la mettre pour le bien comme pour le mal ; et si l'Église a détesté le crime des réformateurs prétendus qui se sont emportés à cet excès , elle n'a fait que marcher sur les pas du concile d'Orange, qui prononce un anathème éternel, avec toute dé testât ioji , cojitre ceux qui
' Concil. Trid. sess. VI, cap. II. can. 18. Concif. Araus. II. cap. 25. — ' I. Cor. XV. 10. — ^ I.oc. cit. cop. 7. h. — ' VUi
sitjir. c. 7, 8. —''Ses!' XIV, cap. ».
oseraient dire que rhomme soit prédestiné au mal par la puissance divine ' ; et du concHe de Va!eiu*e, qui décide pareillement que « Dieu par sa « prescience n'impose à personne la nécessité de pé- « cher, mais qu'il prévoit seulement ce que l'homme « devait être par sa propre volonté : en sorte que « les méchants ne périssent point pour n'avoir point * pu être bons, mais pour n'avoir pas voulu le deve- « nir , ou pour n'avoir pas voulu demeurer dans la « grâce qu'ils avaient reçue ». «
Ainsi quand une question a été une fois jugée dans r Église , comme on ne manque jamais de la décider selon la tradition de tous les siècles passés : s'il arrive qu'on la remue dans les siècles suivants , après mille et douze cents ans on trouve toujours rf:glise dans la même situation, toujours prête à opposer aux ennemis de la vérité les mêmes décrets .que le saint-siége apostolique et l'unanimité catholique a prononcés; sans jamais y rien ajouter que ce qui est nécessaire contre les nouvelles erreurs.
Pour achever ce qui reste sur la matière de la grâce justiOante, je ne trouve point de décision touchant la certitude du salut; parce que rien n'avait encore obligé l'Église à prononcer sur ce point : mais personne n'a contredit saint Augustin , qui enseigne que cette certitude n'est pas utile en ce lieu de tentation, où l'assurance pourrait produire l'orgueil^-^ ce qui s'étend aussi, comme on voit, à la certitude qu'on pourrait avoir de la justice présente: si bien que l'Église catholique, en inspirant à ses enfants une conOance si haute qu'elle exclut l'agitation et le trouble, y laisse, à l'exemple de l'apôtre, le contre-poids de la crainte, et n'apprend pas moins à l'homme à se défler de lui-même qu'à se confier absolument en Dieu.
Enfin si l'on repasse ce qu'on a vu dans tout cet ouvrage accordé par nos adversaires sur la justification et les mérites des saints 4, on demeurera entièrement d'accord qu'il n'y a aucun sujet de se plaindre de la doctrine de l'Eglise. Melanchton, si zélé pour cet article, avoue aussi qu'o?i en peut facilement convenir de part et d'autre'^. Ce qu'il semble demander le plus, c'est la certitude de la justice : mais tout humble chrétien se contentera aisément de la même certitude sur la justice que sur le salut éternel : toute la consolation qu'on doit avoir en cette vie est celle d'exclure par la confiance , non-seulement le désespoir, mais encore le trouble et l'angoisse; et on n'a rien à reprocher a un chrétien qui, assuré du côté de Dieu, n'a plus à craindre ni à douter que de lui-même^.
Les décisions de l'Église catholique ne sont pas
/ moins nettes et moins précises, qu'elles sont fermes
et constantes; et on va toujours au-devant de ce
qui pourrait donner occasion à l'esprit humain de
s'égarer.
' Conc. Araus. u, cap. 25. — ' Conc. Fahnt. m ,can. 2 et 6. iMhb. t. viit, cnl. 138 et seq. — ^ De Corrept. et Grat. e. 1.3, p. 40, tom. X, col. 772. De Civit. Dei. Ub. XI, cap. 12, tom. vil, col. 282. — i Ci-dessus, liv. m, lit: yiu. — * Sent. Fhil. Mel. de pare. l^c. p. lo. — « Bern. ^rrm. I, de Sept.
DES VAKlAflONS, UV. XV. 295
Honorer les saints dans les assemblées , c'était y honorer Dieu, auteur de leur sainteté et de leur béatitude; et leur demander la société de leurs prières, c'était se joindre aux chœurs des anges, aux esprits des justes parfaits, et à l'Église des premiers nés qui sont dans le ciel. L'on trouve une si sainte pratique dès les premiers siècles', et on n'y en trouve pas le commencement , puisqu'on n'y tro uve personne qui ait été remarqué comme novateur. Cequ'il y avait à craindre pour les ignorants, c'était qu'ils ne fissent l'invocation des saints trop semblable à celle de Dieu , et leur intercession trop semblable à celle de Jésus-Christ ; mais le concile de Trente nous instruit parfaitement sur ces deux points, en nous avertissant que les saints prient : chose infiniment éloignée de celui qui donne; et qu'ils prient par Jésus-Christ * : chose qui les met infiniment au-dessous de celui qui est écouté par lui-même.
Dresser des images , c'est rendre sensibles les mystères et les exemples qui nous sanctifient. Ce qu'il y aurait à craindre pour les ignorants , c'est qu'ils ne crussent qu'on peut représenter la nature divine, ou la rendre présente dans les images , ou en tout cas les regarder comme remplies de quelque vertu pour laquelle on les honore : ce sont là les trois caractères de l'idolâtrie. Mais le concile les a rejetés en termes précis 3; de sorte qu'il n'est pas permis d'attribuer à une image plus de vertu qu'à une autre , ni par conséquent d'en fréquenter l'une, plutôt que l'autre , si ce n'est en mémoire de quelque miracle, ou de quelque histoire pieuse qui pourrait exciter la dévotion. L'usage des images ainsi purifié , Luther même et les luthériens démontreront que ce n'est pas des images de cette sorte qu'il est parlé dans le Décalogue4; et le culte qu'on leur rendra ne sera visiblement autre chose qu'un témoignage sensible et extérieur du pieux souvenir qu'elles excitent , et l'effet simple et naturel de ce langage muet qui est attaché à ces pieuses représentations, et dont l'utilité est d'autant plus grande qu'il peut être entetidu de tout le monde.
En général , tout le culte se rapporte à l'exercice intérieur et extérieur de la foi , de l'espérance et de la charité : principalement à celui de cette dernière vertu, dont le propre est de nous réunir à Dieu : de sorte qu'il y a un culte en esprit et en vérité partout 011 se trouve l'exercice de la charité envers Dieu, ou envers le prochain, conformément à cette parole de saint Jacques : que c'est un culte pur et sans tache de soidager les orphelins et les veuves , et au surplus de se tenir net de la contagion du siècle = ; et tout acte de piété qui n'est pas anime de cet esprit est imparfait, charnel ou superstitieux.
Sous prétexte que le concile de Trente H'a pas voulu entrer en beaucoup de difficultés , nos adversaires ne cessent, après Fra-Paolo , de lui reprocher : qu'il a expliqué les dogmes avec des manières gêné- •
' Ci-dessus, Uv. xni. — ' Sess. xxv, dec. «/-? invoc. SS. — ^ Ibitl. — * Odessos, là: n. — * Jac. i. 27.
2'JG
HISTOIRE
r.iies, obscures et équivoques, pour contenter en iipparence plus de inonde; mais ils prendraient des st-ntiments plus équitables, s'ils voulaient considérer que Dieu , qui sait jusqu'à quel point il veut conduire notre intelligence, en nous révélant quelque vérité ou queique mystère, ne nous révèle pas toujours ni les manières de l'expliquer, ni les circonstances qui l'accompagnent, ni même en quoi il consiste jusqu'à la dernière précision , ou , comme on parle dans l'école, jusqu'à la différence spécifique : de sorte qu'il faut souvent dans les décisions de l'Église s'en tenir à des expressions générales, pour demeurer dans cette mesure de sagesse tant louée par saint Paul , et n'être pas contre son précepte plus savant qu'il ne faut '.
Par exemple, sur la controverse du purgatoire, le concile de Trente a cru fermement , comme une vérité révélée de Dieu , que les âmes justes pouvaient sortir de ce monde sans être entièrement purifiées. Grotius prouve clairement que cette vérité était reconnue par les protestants, par Mestresat, par Spanheim * , sur ce fondement commun de la réforme, que dans tout le cours de cette vie l'âme n'est jamais tout à fait pure; d'où il suit qu'elle sort du corps encore souillée. Mais le Saint-Esprit a prononcé que rien d'impur n'entrera dans la cité sainte^', "et \e mhùslre Spanheim démontre trèsbien que l'amené peut être présentée à Dieu, qu'elle ne sftit sans tache et sans ride, toute pure et irréprochable ^ , conformément à la doctrine de saint Pattl^', ce qu' i 1 avoue qu'el le n'a poi nt durant cette vie.
La question reste après cela , si cette purification de fârae se fait ou dans cette vie au dernier moment, ou après la mort : et Spanheim laisse la chose indécise. ^ Le fond, dit-il 6, est certain; mais <» la manière et les circonstances ne le sont pas. » Mais, sans presser davantage cet auteur par les principes de la secte , l'Église catholique passe plus avant : car la tradition de tous les siècles lui ayant appris à demander pour les morts le soulagement de ieur âme , la rémission de leurs pèches , et leur rafraîchissement; elle a tenu pour certain que la parfaite purification des âmes se faisait après la mort , et se faisait par de secrètes peines qui n'étaient point expliquées de la même sorte par les saints docteurs , mais dont ils disaient seulement qu'elles pouvaient être adoucies ou relâchées tout à fait par les oblations et par les prières, conformén>ent aux liturgies de toutes les Églises.
Sans vouloir ici examiner si ce sentiment est bon ou mauvais , il n'y a plus d'équité ni de bonne foi , si l'on refuse du moins de nous accorder que dans cette présupposition le concile a dû former son décret avec une expression générale, et définir comme il a fait : premièrement, qu'il y a un purgatoire après cette vie; et secondement, que les prières des vivants peuvent soulager les âmes des fidèles trépassés 7 , sans entrer dans le particulier ni de
' Rom. XIII. 3. — » Grot. epist. ext. ord. 575, 578, 579. — » Apoe. XX. 27. — * Spanh. Dub. Eu. tom. m ; Dub. 141 , n. a, 7. — * Ephes. y. 27. — • Ubt supr. n. 7. — ' Sess. xxv , Jec, de Purgat-
leur peine, ni de la n>anière dont elles sont puri» fiées, parce que la tradition ne l'expliquait pas; mais en faisant voir seulement qu'elles ne sont purifiées que par Jésus-Christ, puisqu'elles ne le font que par les prières et les oblations faites en son non).
11 faut juger de la même sorte des autres décisions, et se bien garder de confondre, comme font ici nos réformés , les termes généraux avec les termes vagues et enveloppés, ou avec les termes ambigus. Les termes vagues ne signifient rien; les termes ambigus signifient avec équivoque, et ne ; laissent dans l'esprit aucun sens précis; les termesenveloppés brouillent les idées différentes : mais quoique les termes généraux ne portait pas l'évi-; dence jusqu'à la dernière précision, ils sont clairs..' néanmoins jusqu'à un certain degré.
Nos adversaires ne nieront pas que les passages de l'Écriture qui disent que le Saint-Esprit procède du Père ne nous marquent clairement quelque vérité» puisqu'ils marquent sans aucun doute que la troisième personne de la Trinité tire son origine du Père aussi bien que la seconde; encore qu'ils n'expriment pas spécifiquenryent en quoi consiste sa procession , ni en quoi elle est différente de celle du Fils. On voit donc qu'on ne peut accuser les expressions générales sans ac<;user en même temps Jésus- Christ et l'Évangile.
C'est en ceci que nos adversaires se montrent toujours injustes envers le concile, puisque quelquefois ils l'accusent d'être trop descendu dans le détail, et quelquefois ils voudraient qu'il eût décidétous les démêlés des scotistes et des thomistes , à peine d'être convaincu d'une obscurité affectée : comme si on ne savait pas que dans les décisions de foi il faut laisser le champ libre aux théologiens.,, pour proposer différents moyens d'expliquer les vérités chrétiennes ; et par conséquent que, sans s'attacher à leurs explications particulières, il faut se restreindre aux points essentiels qu'ils défendent tous en commun. Loin que ce soit parler avec équivoque, que de définir en cette manière les articles de notre foi, c'est au contraire un effet de la netteté , de définir si clairement ce qui est certain , qu'on n'enveloppe point dans la décision ce qui est douteux ; et il n'y a rien de plus digne de Tautorité et de la majesté d'un concile que de réprimer l'ardeur de ceux qui voudraient aller plus avant.
Seton cette règle, comme on eut proposé à Trente une formule pour expliquer l'autorité du pape , tournée d'une manière d'où Ton pouvait inférer en quelque façon sa supériorité sur le concile général , le cardinal de Lorraine et les évêques de France s'y étant opposés, le cardinal Palavicin raconte luimême dans son Histoire que la formule fut supprimée, et que le pape répondit qu'il ne fallait définir que ce quiplairait unanimement à tous les Pères « .■> rè"le admirable pour séparer le certain d'avec le douteux. D'où il est aussi arrivé que le cardinal du Perron , quoique zélé défenseur des intérêts de la
' Hist. CouU Trid. interp. Giattin. lib. xix, cap. M , 15, 14, 15.
DES VARIATIONS, LIV. XV
«our de Rome, a déclaré an roi d'Angleterre que « le différend de l'autorité du pape, soit par le regard
• spirituel au respect des conciles œcuméniques, - soit par le regard temporel à l'endroit des juri- ■ dictions séculières, n'est point un différend de « choses qui soient tenues pour articles de foi , ni « qui soit inséré et exigé en la Confession de foi , ni . qui puisse empêcher Sa Majesté d'entrer dans l'É- « glise lorsqu'elle sera d'accord des autres points • . » Et encore de nos jours le célèbre André Duval, docteur de Sorbonne , à qui les ultramontains s'étaient remis de la défense de leur cause , a décidé que la doctrine qui nie le pape infaillible n'est pas absolument contre la foi , et que Cîelle qui met le concile au-dessus du pape ne peut être notée d'aucune censure , ni d'hérésie , ni d'erreur, ni même de témérité ».
On voit par là que les doctrines qui ne sont pas appuyées sur une tradition constante et perpétuelle ne peuvent prendre racine dans l'Église, puisqu'elles ne font point partie de sa Confession de foi, et que ceux même qui les enseignent les enseignent comme leur doctrine particulière, et non pas comme la doctrine de l'Église catholique. Rejeter la primauté et l'autorité du saint-siége avec cette salutaire modération, c'est rejeter le lien des chrétiens, c'est être ennemi de Tordre et de la paix , c'est envier à l'Église le bien que Melanchton même lui a souhaité 3.
Après les choses qu'on vient de voir, il n'y a plus rien maintenant qui puisse empêcher nos réformés de se soumettre à l'Église ; le refuge d'Église invisible est abandonné : il n'est plus permis d'alléguer pour le défendre les obscurités de l'Église judaïque ; les ministres nous ont relevé du soin d'y répondre, eu démontrant clairement que le vrai culte n'a jamais été interrompu , pas même sous Achaz et sous Manassès •* : la société chrétienne, plus étendue selon les conditions de son alliance , a été encore plus ferme , et on ne peut plus douter de la perpétuelle visibilité de l'Église catholique.
Ceux de la Confession d'Augsbourg sont encore plus obligés à la reconnaître que les calvinistes ^ : l'Église invisible n'a trouvé de place ni dans leur Confession de foi, ni dans leur Apologie , où nous avons vu au contraire l'Église , dont il est parlé dans le Symbole, revêtue d'uue perpétuelle visibilité; et il faut, selon ces principes , nous pouvoir montrer une assemblée composée de pasteurs et de peuple, où la saine doctrine et les sacrements aient toujours été en vigueur.
Tous les arguments qu'on faisait contre l'autorité de l'Église se sont évanouis. Céder à l'autorité de l'Église universelle, ce n'est plus agir à ra\eugle, i ni se soumettre à des hommes; puisqu'on avoue que ces sentiments sont la règle , et encore la règle la plus sûre, pour décider les vérités les plus importantes de la religion*». On convient que si on eût
' Réplique, Uv. vi, prc/. p. 858. — ' Duvall. Elench. p. 9. Jt. tract, de sup. Hom. Pont, potest. part. II, q. i. p.
♦ ; g. 7, ». — 3 Ci-devant, Uv. iv; lit: v. Met. de pot. Pontif. |i. «. — • IF'. Reg. x\1, 4, 13. \\\. Jur. Syst. p. 222, 223. — » U4i'»^U3, Ih; XV.— « ibid
suivi cette règle, et qu'on se fût proposé d'entendre l'Écriture sainte selon qu'elle était entendue par l'Église universelle, il n'y aurait jamais en de sociniens; jamais on n'aurait entendu révoquer en doute avec la divinité de Jésus-Christ l'immortalité de l'âme , l'éternité des peines , la création , la prescience de Dieu, et la spiritualité de son essence : choses qu'on croyait si fermes parmi les chrétiens, qu'on ne pensait pas seulement qu'on en pût jamais douter ; et qu'on voit maintenant attaquées avec des raisonnements si captieux, que beaucoup de faibles esprits s'y laissent prendre. On convient que l'autorité de l'Église universelle est na remède infaillible contre ce désordre. Ainsi l'autorité de l'Église, loin d'être, comme on le disait dans la réforme, un moyen d'introduire parmi les chrétiens toutes les doctrines qu'on veut, est au contraire un moyen certain pour arrêter la licence des esprits , et empêcher qu'on n'abuse de la sublimité de l'Écriture, d'une manière si dangereuse au salut des âmes.
La réforme a enfln connu ces vérités; et si les luthériens ne veulent pas les recevoir de la main d'un ministre calviniste, ils n'ont qu'à nous expliquer comment on peut résister à l'autorité de l'Eglise» après avoir avoué que la vérité y est toujours manifeste'.
On ne doit plus hésitera venir, de toutes les eom-; munions séparées , chercher la vie éternelle dans le ' sein de l'Église romaine , puisqu'on avoue que le vra i peuple de Dieu et ses vrais élus y sont encore, comme on a toujours avoué qu'ils y étaient avant la réforme prétendue *. Mais on s'est enfin aperçu que la différence qu'on voulait mettre entre les siècles qui l'ont précédée et ceux qui l'ont suivie était vaine» et que la difficulté qu'on faisait de reconnaître cette vérité venait d'une mauvaise politique.
Que si les luthériens font encore ici les difficiles , et ne veulent pas se laisser persuader aux sentiments de Calixte; qu'ils nous montrent donc ce qu'a fait; depuis Luther, l'Église romaine pour déchoir du titre de vraie Église , et pour perdre sa fécondité , en sorte que les élus ne puissent plus naître dans son sein.
Il est vrai qu'en reconnaissant qu'on se peut sauver dans l'Église romaine, les ministres veulent fuire croire qu'on s'y peut sauver comme dans un air empesté , et par une espèce de miracle, à cause de ses impiétés et de ses idolâtries. Mais il faut savoir remarquer dans les ministres ce que la haine leur fait ajouter à ce que la vérité les a forcés de reconnaître. Si l'Église romaine faisait profession d'impiété et d'idolâtrie, on n'a pas pu s'y sauver devant la réforme , et on ne peut pas s'y sauver depuis ; et si on peut s'y sauver devant et après, l'accusation d'impiété et d'idolâtrie est indigne et calomnieuse.
Aussi montre-t-on pour elle unehainetrop visible, puisqu'on s'emporte jusqu'à dire qu'on s'y peut sauver à la vérité, mais plus difficilement que parmi les ariens^, qui nient la divinité du Fils de Dieu et du Saint-Esprit; qui par conséquent se croient dédiés à des créatures par le baptême; qui regardent
' Ci-dessus, Uv. \\. — ^ Ci-dessus, ibid. - i Préjm^ lég. h part. ch. i. Syst. p- 226,
HISTOIRE DES VABîATIONS, LIV. XV.
dans l'eurharistie la cliaîr d'un homme gui n'est pas Dieu, comme la source de la vie; qui croient que sans être Dieu un homme les a sauvés , et a pu payer le prix de leur rachat; qui l'invoquent comme celui à qui est donnée la toute-puissance dans le ciel et dans la terre; qui sont consacrés au Saint-Esprit, c'est-à-dire à une créature , pour être ses temples ; qui croient qu'une créature , c'est-à-dire le même Saint-Esprit, leur distribue la grâce comme il lui plaît, les régénère et les sanctilie par sa présence. Voilà la secte qu'on préfère à l'Église romaine; et eela n'est-ce pas dire à tous ceux qui sont capables d'entendre ; Ne nous croyez pas; quand nous parlons de cette Église, la haine nous transporte, et BOUS ne nous possédons plus?
Enfin, il n'est plus possible de tirer nos réformés du nombre de ceux qui se séparent eux-mêmes, et qui font secte à part, contre le précepte des apôtres et de saint Jude' , et contre ce qui est porté dans leur propre Catéchisme». En voici les termes dans l'explication du Symbole : « L'article de la rémission « des péchés est n)is après celui de l'Église catholique, « parce que nul n'obtient pardon de ses péchés qwe « premièrement il ne soit incorporé au peuple de « Dieu , et persévère en unité et communion avec le « corps de Christ, et ainsi qu'il soit membre del'É- « glise : ainsi hors de l'Église il n'y a que damnation « et que mort; car tous ceux qui se séparent de la « communauté des fidèles, pour fa.ibe secte a « PART , ne doivent espérer de salut cependant qu'ils « sont en division. »
L'article parle clairement de l'Église universelle, visible, et toujours visible; et nous avons vu qu'on en est d'accord : on est pareillementd'accord, comme d'un fait constant et notoire , que les Églises qui se disent réformées , en renonçant à la communion de l'Église romaine, n'ont trouvé sur la terre aucune Église à laquelle elles se soient unies ^ : elles ont donc fait secte à part avec toute la communauté des chrétiens et de l'Église universelle; et selon leur propre doctrine elles renoncent à la grâce de la rémission des péchés , qui est le fruit du sang de Jésus- Christ : de sorte que la damnation et la mort est leur partage.
Les absurdités qu'il a fallu dire pour répondre à ce raisonnement font bien voir combien il est invincible; car, après mille vains détours, il en a enfin fallu venir jusqu'à dire qu'on demeure dans l'Église catholique et universelle , en renonçant à la communion de toutes les Églises qui sont au monde , et se faisant une Église à part-J; qu'on demeure dans la même Église universelle , encore qu'on en soit chassé par une juste censure; qu'on n'en peut point sortir par un autre crime que par l'apostasie, en renonçant au christianisme et à son baptême; que toutes les sectes chrétiennes, quelque divisées qu'elles soient, sont un même corps et une même Église en Jésus- Christ; que les Églises chrétiennes n'ont entre elles aucune liaison extérieure par l'ordre de Jésus-Christ; que leur liaison est arbitraire; que les Confessions
' Jiid. 17, 18. — ^ Dim. 16. — ' Ci-dcEsus, Uv. xv. — « Cidessus , Ibid. '
defoi par lesquellesellets'unrssent sont pareiliempp.t arbitraires , et des marchés où l'on met ce qu'on veut ; qu'on en peut rompre l'accord sans se rendre coupable de schisme; que l'union des Églises dépend des empires, et de la volonté des princes; que toutes les Églises chrétiennes sont naturellement et par leur origine indépendantes les unes des autres, d'où il s'ensuit que les indépendants, si grièvement censurés à Charenton , ne font autre chose que conserver la liberté naturelle des Églises; que pourvu qu'on trouve le moyen de s'assembler de gré ou de force, et <\g faire figure dans le monde, on est un vrai membre du corps de l'Église catholique; que nulle hérésie n'a jamais été ni pu être condamnée par unjugcment de l'Église universelle; qu'il n'y a même et n'y peut avoir aucun jugement ecclésiastique dans les matières de foi ; qu'on n'a point droit d'exiger des souscriptions aux décrets des synodes sur la foi ; qu'on se peut sauver dans les sectes les plus perverses, et même dans celle des sociniens.
Je ne finirais jamais si je voulais répéter toutes les absurdités qu'il a fallu dire pour sauver la réforme de la sentence prononcée contre ceux qui font secte à part. Mais sans avoir besoin d'en raconter le détail, elles sont toutes ramassées dans celle-ci, qu'on a toujours soutenue plus ou moins dans la réforme , et où plus que jamais on met maintenant toute la de fense de la cause : que l'Église catholique , dont il est parlé dans le Symbole , est un amas de sectes divisées entre elles, qui se frappent d'anathème les unes les autres; de sorte que le caractère du royaume de Jésus-Christ est le même que Jésus- Christ a donné au royaume de Satan, ainsi qu'il a été expliqué'.
Mais il n'y a rien de plus opposé à la doctrine de Jésus-Christ même. Selon la doctrine de Jésus- Christ, le royaume de Satan est divisé contre luimême, et doit tomber maison sur maison jusqu'à la dernière ruine*. Au contraire, selon la promesse de Jésus-Christ, son Église, qui est son royaume, bâtie sur la pierre, sur la même confession de foi et le même gouvernement ecclésiastique, est parfaitement unie : d'où il s'ensuit qu'elle est inébranlable , et que les portes de l'enfer ne pourront jamais prévaloir contre elle ^ ; c'est-à-dire que la division , qui est le principe de la faiblesse et Je caractère de l'enfer, ne l'emportera point contre l'unité , qui est le principe de la force , et le caractère de l'Église. Mais tout cet ordre est changé dans la réforme ; et le royaume de Jésus-Christ étant divisé comme celui de Satan, il ne faut plus s'étonner qu'on ait dit, conformément à un tel principe , qu'il était tombé en ruine et désolation.
Ces maximes de division ont été le fondement de la réforme , puisqu'elle s'est établie par une rupture universelle ; et l'unité de l'Église n'y a jamais été connue : c'est pourquoi ses variations , dont nous avons enfin achevé l'histoire , nous ont fait voir ce qu'elle était, c'est-à-dire un royaume désuni , divisé contre lui-même, et qui doit tomber tôt ou tard : pendant que l'Église catholique, immuablement at-
' Ci-dessus, Uv. xv. — ' Luc. si. — ' Matth. «vu
PUKMIER AVEftTISSEMEiNT SUR LES LETTRES DE M. JURIEU.
tactiëe aux décrets une fois prononcés, sans qu'on y puisse montrer la moindre variation depuis l'origine du christianisme, se fait voir une Église bâtie sur la pierre, toujours assurée d'elle-même, ou plutôt dos promesses qu'elle a reçues , ferme dans ses principes, et guidée par un esprit qui ne se dément jamais.
Que celui qui tient les cœurs en sa main , et qui seul sait les bornes qu'il a données aux sectes rebelles , et aux afflictions de sou Église , fasse revenir bientôt à son unité tous ses enfants égarés ; et que nous ayons la joie de voir de nos yeux l'Israël , malheureusement divisé , se faire avec Juda un même chef» !