‹ ŒuvresChapitre 40 sur 148 · AUX PROTESTANTS · texte numérisé non relu

AUX PROTESTANTS

SUR

LES LETTRES DU MINISTRE JURIEU

CONTRE L'HISTOIRE DES VARIATIONS

Le salut dans TÉglise romaine, selon ce ministre; le fanatisme établi dans la réforme par les ministres Claude et Jurieu, selon la doctrine des quakers ; tout le parti protestant exclu du titre d'Église , par M. Jurieu.

Une des promesses de l'Église, et celle qui fait le mieux sentir que la vérité, plus puissante que toutes choses, est en elle ; c'est qu'elle verra ses ennemis, et même ceux qui la calomnient ^ abattus à ses pieds, l'appeler, malgré qu'ils en aient, la cité du Seigneur, la SioH du Saint d'Israël '. Personne, je i'o* serai dire, n'a jamais plus indignement calomnié l'Église romaine que le ministre Jurieu; et néanmoins on va le voir forcé à la reconnaître pour la cité de Dieu, puisqu'il l'avoue pour vraie Église qui porte ses élus dans son sein, et dans laquelle on se sauve. 11 nie de l'avoir dit; et peut-être voudrait-il bien ne l'avoir pas fait. Mais nousallons vous montrer, et cela ne nous sera point fort difficile, premièrement, qu'il Ta dit; secondement, qu'il faut qu'il le dise encore une fois, et qu'il justifie l'Église romaine de toutes les calomnies qu'il lui fait luimême, à moins de renverser en même temps tous les principes qu'il pose, et en un mot tout son Système de l'Eglise. « Je n'ai pas pu négliger, dit-il », « les deux accusations que M. Bossuet me fait dans « son dernier livre (c'est le xv* des Variations ) de « sauver les gens dans le socinianisme et dans le pa- « pisme. Peut-être , continue-t-il , aurais-je pu me « passer de répondre sur la première accusation , « mais il est fort nécessaire de repousser la seconde; « c'est que, selon le ministre, on peut se sauver dans « l'Église romaine, et qu'ainsi c'est une grande té- « mérité d'en sortir. » Vous voyez, mes Frères, comme il s'élève contre cette accusation : avouer qu'on se sauve dans le papisme, c'est selon lui un si grand crime, qu'il trouve plus nécessaire de s'en défendre, que d'avoir mis le salut parmi les sociniens : mais , malgré ses vaines défaites, vous l'avez vu convaincu sur le dernier chef, et vous pouvez présumer de là qu'il le sera bientôt sur l'autre.

La preuve en est concluante, en présupposant la distinction que fait le ministre , de l'Église considérte

' /s. XL, H. Apoc. Il, 9; m, 9. — * Lelt. xi, p. 8(.

telon le corps, et de rhglise considérée selon l'âme. La profession du christianisme suffit pour faire partie du corps de l'Église (ce qu'il avance contre M. Claude, qui ne compose le corps de l'Église que de véritables Gdèles) ; mais pour avoir part à l'âme de l'Église, il faut être dans la grâce de Dieu '. « L'Église, dit le ministre * , est composée de corps « et d'âme : on en convient dans les deux coramu- « nions : l'âme de l'Église est la foi et la charité. » Pour décider maintenant, selon ce ministre, ce qui donne part à l'âme de l'Église, ou, comme il parle en d'autres endroits, ce qui rend les sociétés rieantest il ne faut qu'entendre le même ministre dans son Système. « Premièrement nous distinguons « les sectes qui ruinent le fondement, de celles qui « le laissent en son entier : et nous disons que celles « qui ruinent le fondement sont des sociétés mortes ;

• des membres du corps de l'Église à la vérité; mais « des membres sans vie, et qui n'ayant point de vie « n'en sauraient communiquer à ceux qui vivent au « milieud'elles^.M Parla raison opposée, les sociétés où les fondements sont en leur entier ont la vie et la communiquent; et voici quelles elles sont, selon le ministre : « Nous appelons communions vi- « vantes les Grecs, les Arméniens, les Cophtes, « les Abyssins, les Russes, les papistes et les pro- « testants. Toutes ces sociétés ont forme d'Église ; « elles ont une confession de foi , des conducteurs, n des sacrements, une discipline : la parole de Dieu

• y est reçue , et Dieu y conserve ses vérités fonda- « mentales. «Vous voyez qu'il range les papistesavec les Grecs et les autres, qui, selon lui, ont conservé les vérités fondamentales, et parmi lesquels pour cette raison il reconnaît qu'on se sauve par la vertu de la parole qui y est préchée : car c'est là son grand principe, comme vous l'avez déjà vu dans l'Avertissement précédent 4, et comme vous le verrez de plus en plus dans la suite. Voilà ce qu'il appelle les sociétés vivantes.

Il raisonne de la même sorte dans ses Préjugés légitimes*: « L'Église universelle s'est divisée en « deux grandes parties, l'Église grecque et l'Église la- « tine. L'Église grecque, avant ce grand schisme, « était déjà subdivisée en nestoriens, en eutychiens, ■ en melchites, et en plusieurs autres sectes. L'Église « latine s'est aussi partagée en papistes, vaudois, « hussites, taborites, luthériens, calvinistes, ana- « baptistes, divisés eux-mêmes en plusieurs bran- « ches. C'est une erreur de s'imaginer que toutes ces « différentes parties aient absolument rompu avec

• Jésus-Christ, en rompant les unes avec les au- « très. » Je ne m'arrêterai pas à l'ignorance de votre ministre, qui, en comptant les melchites parmi les sectes de l'Orient, les oppose aux nestoriens et aux eutychiens, sans songer que le nom de melchites, qui veut dire royalistes, est celui que les eutychiens donnèrent aux orthodoxes, à cause que les empereurs qui étaient catholiques autorisaient la saine doctrine par leurs édits, et au contraire proscrivaient les eutychiens; ce qui fait voir en passant

' P'ar. liv. XV- — » Syst. p. lo. — ^ Syit. p. 147. — !«' Avertisscm. — ' PirJ. Uigit. \. part. p. t.

que ce n'est pas d'aujourd'hui que les héréttque.<i, qui n'ont pas pour eux les puissances, tâchent de tirer avantage de ce que l'Église catholique en est protégée. Mais, laissant à part cette remarque, arré tons- nous à cette parole du ministre : // ne faut pas croire que toutes ces sectes ( ce sont celles qu'il vient de nommer, parmi lesquelles il nous range), en rompant entre elles , aient rompu absolument avec Jésus-Christ. Nous avons observé ailleurs' que gui ne rompt pas avec Jésus-Christ ne rompt pas, pour ainsi parler, avec le salut et avec la vie ; et qu'aussi pour cette raison le ministre a compté ces sociétés parmi les sociétés vivantes, sans s'émouvoir del'objection qu'on leur fait de renverser le fondement ^r des conséquences qu'ils nient : ce que le ministre pousse si loin , qu'il ose bien dire » que « les eutyn chiens renversaient le fondement, c'est-à-dire, « l'incarnation du Verbe, en supposant que leVer- « be s'était fait chair non par voie d'assomption , « mais par voie de changement , comme l'air se fait « eau, et l'eau se fait air; en supposant que la na- « ture humaine était absorbée dans la nature divi- « ne, et entièrement confondue. Si tel a été leur « sentiment, continue-t-il, ils ruinaient le mystère « de l'incarnation ; mais c'était seulement par consé- « quence : car d'ailleurs ils reconnaissaient en Jé- « sus-Christ divinité et humanité, et ils avouaient « que le Verbe avait pris chair réellement et de « fait. » Cette doctrine du ministre sur l'incarnation paraîtra étrange aux théologiens; mais ce qu'il dit de Nestorius ne l'est pas moins : « Si Nestorius a « cru qu'il y a dans Jésus-Christ deux personnes « aussi bien que deux natures , son hérésie était « notoire ; cependant elle ne détruisait rincarnation « que par conséquence : car cet hérésiarque confes- « sait un Rédempteur, Dieu béni éternellement « avec le Père : » d'où il conclut, qu'il est « aisé que « Dieu se conserve des élus dans ces sortes de sec- « tes , parce qu'il y a dans ces communions mille et « mille gens qui ne vont point jusqu'aux conséquen- « ces, et d'autres qui y allant les rejettent formel- « lement. »

Je ne veux point disputer avec le ministre sur la doctrine de Nestorius et d'Eutychès, ni s'il est permis à des gens sages d'en croire plutôt des auteurs modernes, qui viennent les excuser après douze cents ans , que les Pères qui ont vécu avec eux et les ont ouïs , et que les conciles d'Éphèse et de Clialcédoine, où leur cause a été jugée. Mais qu'en supposant leur erreur telle qu'on vient de la rapporter, on s'en puisse contenter jusqu'à les sauver de détruire formellement l'incarnation; c'est ce qu'aucun catholique, aucun luthérien, aucun calviniste n'avait osé dire. Les termes mêmes y résistent, puisque l'incarnation n'étant autre chose que deux natures unies en la même personne divine , pour peu que l'on divise la personne, ou que l'on confonde les natures , le nom même d'incarnation ne subsiste plus. On sauve néanmoins ces hérétiques ; on sauve, dis-je , les nestoriens ou les eutychiens , bien qu'on avoue qu'ils renversent le mystère de l'incarnation ,

• rar. hv. XV. — ' Sijsl. 155.

TROISIEME AVERTISSEMENT

c'est-à-dire, bien qu'on avoue qu'ils renversent le fondement de la rédemption du genre humain. On traite aussi favorablement ceux qui font naître le Fils de Dieu dans le temps , et seulement un peu avant la création du monde'. Si ceux-là conservent le fond de la Trinité , il ne faut plus s'étonner qu'on fasse aussi conserver le fond de l'incarnation à ceux qui divisent la personne de Jésus-Christ, ou lui ôtent ses deux natures en les absorbant l'une dans l'antre, comme parle M. Jurieu. Tout est permis à ce prix : le mystère de la piété est anéanti ; la théologie n'est que dans les mots , et les hérétiques les plus pervers sont orthodoxes. Mais laissons cela ; ce dont nous avons ici besoin, c'est de ce principe du ministre ï qu'il ne faut point imputer les conséquences à qui les nie. Sur ce principe il a dit , et il a dû dire , que l'Église romaine était comprise parmi les sociétés vivantes, puisque selon lui elle ne renverse aucun des fondements de la foi, et que si on lui impute de les renverser par des conséquences , on doit répondre pour elle, ou qu'elle n'y entre pas, ou qu'elle les me-; ce qui en effet est très-véritable : de .sort€ que, pour parler avec le ministre, // est aisé à Dieu de s'y conserver des élus.

A la vérité , il est honteux à la réforme de ne sauver les enfants de l'Église catholique qu'avec les HPStoriens et les eutychiens , et avec tant d'autres snctes réprouvées; cela, dis-je,est honteux à la rt^forme : car, pour nous, notre témoignage vient de plus haut ; et quand tous les protestants conspireraient à nous damner, notre salut n'en serait pas moins assuré. C'est à eux qu'il est avantageux de nous mettre au rang des vrais fidèles , quoique ce soit avec ceux envers qui il ne faudrait pas être si facile; et, dans la haine que M. Jurieu a contre nous, c'est une espèce de miracle qu'il ait pu être forcé à cet aveu. Voici comme U s'en défend , et voici en même temps commeil e<i est convaincu : « On accuse , « dit-il » , M. Jurieu d'avoir franchi le pas , et d'avoir « avoué rondement qu'on peut se sauver dans l'Église « romaine. Enquelendroita-t-il donc franchi cepas.? « N'a-t-il pas dit partout que le papisme est un abo- « minable paganisme , et que l'idolâtrie y est aussi « grossière qu'elle était autrefois à Athènes.' >» U l'a dit, je le confesse : il passe outre; et après avoir exagéré nos idolâtries avec l'aigreur dont il a couturaed'accompagner ses paroles , il continue en cette sorte : « N'a-t-il pas dit , ce ministre qu'on accuse « de reconnaître qu'on peut se sauver dans l'Église « romaine, qu'elle était cette Babylone de laquelle « en était obligé de sortir, sur peine d'éternelle dam- « nation , par le commandenjentde Dieu : Sortez de « Babylone , mon peuple.? » Il a dit tout cela, et il a poussé ces calomnies au dernier excès. Mais avec tout cela Dieu est le maître : Dieu force les ennemis delà vérité et les calomniateurs de son Église, à dire plus qu'ils ne veulent : et tout en calomniant l'Église romaine de la manière qu'on voit , il faut qu'il vienne aux pieds de cette Église avouer qu'on se sauve dans sa communion , et que les enfants de Dieu sont dans son sein.

' I" .^icrl. — » Lett. XI , p. 8.

Les deux raisons qu'il allègue pour se défendre de cet aveu sont , premièrement , que l'Eglise roumaine, selon lui , est idolâtre; et, secondement, quelle est l'Eglise antichrétienne. Pour commencer par l'idolâtrie , voici les paroles du ministre : « L'Église, dit-il' , dans le cinq , le six, le sept et « le huitième siècle, adopta les divinités d'un second « ordre, en mettant les saints et les martyrs sur les « aatels destinés à Dieu seul; elle adora des reliques > « elle se fit des images qu'elle plaça dans les temples, « et devant lesquelles elle se prosterna^ C'était pour- « tant la même Église, mais devenue malade, in» « firme, ulcéreuse; vivante pourtant, parce que « la lumière de l'Évangile et des vérités du christia- « nisme demeuraient cachées , mais non étouffées , « sous cet amas de superstitions. » Voilà donc en propres termes l'Église vivante, malgré ses idolâtries envers les saints , envers leurs reliques , et même envers leurs images. Il n'y a point ici d'équivoque ; ce que le ministre appelle Église vivante, c'est l'Église oîi sont ceux qui vivent, c'est-à-dire, les vrais fidèles ; ceux qui participent à l'Église , nonseulement selon son corps , c'est-à-dire , selon là profession extérieure de sa foi ; mais encore selon son àme , c'est-à-dire , selon la foi et la charité, comme on a vu. Si donc l'Église est vivante malgré les idolâtries dont on l'accuse, ces idolâtries n'erapéchent pas que la foi et la charité ne s'y trouvent , ni par conséquent qu'on ne s'y sauve.

J'avais produit ce passage dans l'Histoire de^ Variations* : mais le ministre le passe sous silence, et se contente de s'écrier en cette sorte : « Quelle har- « diesse faut-il avoir pouravancer qu'un auteur qui « dit tout cela , » c'est-à-dire, qui dit entre autres choses que l'Église romaine est idolâtre, «a franchi « le pas , et avoué rondement qu'on peut se sauver « dans l'Église romaine ! Il faut avoir un front sem- « blable à celui du sieur Bossuet ^. » Il est en colère , vous le voyez : mais cela n'est rien en conîparaison de ce qui paraît dans la suite, lorsqu'il dit que « bien « des gens mettent ce prélat au nombre des hypocri- « tes qui connaissent la vérité , » et qui la trahissent sans doute , en parlant contre leur conscience ; ce qu'il répète encore en d'autres endroits. Que lui servent ces emportements et tous ces airs de dédain qui lui conviennent si peu.' H voudrait bien avoir avec moi une dispute d'injures, ou que je perdisse le temps à répondre aux sieimes; mais ce n'est pas de quoi il s'agit. Puisqu'il se vante de répondre à l'accusation que je lui fais de nous sauver malgré nos idolâtries prétendue*, il faudrait répondre aux passages dont je la soutiens ; et c'est un aveu de sa faiblessedene mettre que des injures àlaplaced'une défense légitime.

Mais il va être poussé bien plus avant. Selon lui, du temps de saint Léon l'idolâtrie était assez grande dans l'Église pour en faire une Église antichrétienne, et faire de saint Léon l'Antéchrist même; et néanmoins le ministre écrit ces paroles dans la treizième Lettre de cette année ^ : « Pendant que l' A n-

' Pré), légit. l. part. ch. i, p. 5. — ' Far. liv. xv. - •* Letl. XI. — • LfU. xjii de ICS9, p. 98.

SUR LES LETTRES DE AL JURIEU

■ tpdirist fut petit, il ncruina pas l'essence de rfiglise.

• l>.on (car il nest plus saint, et M. Jurieu l'a dégra- « dé) , Léon donc , et quelques-uns de ses successeurs, « furent d'honnêtes gens , autant que l'honnêteté et la « piété sont compatibles avec une ambition excessive. «11 est certain aussi que de son temps l'Église se trou- « va engagée fort avant dans l'idolâtrie du culte « des créatures , qui est un des caractères de l'anti- « christianisme ; et bien que ces maux ne fussent pas « encore extrêmes , et ne fussent pas tels qu'ils dam-

• NASSENT la personne de Léon , qui d'ailleurs avait « de bonnes qualités , c'était pourtant assez pour « faire les commencements de l'antichristianisme. » Vous vovez donc qu'on n'est point damné, quoiqu'on soit non-seulement idolâtre , mais encore fort avant engagé dans l'idolâtrie du culte des créatures. Si on n'est pas du nombre des saints, et qu'il faille rayer saint Léon de ce catologue, on est au moins du nombre des honnêtes gens; et le mal de l'idolâtrie n'est pas si extrême qu'on en perde le salut.

Poussons encore. On a démontré dans le livre des Variations et ailleurs' , par les paroles expresses de saint Jean, que la bête et l'Antéchrist ont blasphémé et idolâtré dès leur naissance , et pendant toute l'étendue des 1260 jours de leur durée. Le ministre a voulu le dissimuler, pour n'être point obiisé de reconnaître ces attentats, du temps et dans la personne de saint Léon, de saint Simplice, de saint Gélase, et des autres saints pontifes du cinquième siècle ; mais à la fin il a fallu trancher le mot. « Il « est certain que dès ce temps commencèrent tous les « caractères de la bête. Dès le temps de I^o«i , les « Gentils ou païens commencèrent à fouler l'Église « aux pieds : car le paganisme , qui est le culte des « créatures , y entra. Dès lors on commença à b!as- « phémer contre Dieu et ses saints : car ôter à Dieu « son véritable culte pour en faire part aux saints, « c'est blasphémer contre Dieu». » Voilà donc le blasphème et l'idolâtrie antichrétienne établie sous saint Léon. Il n'en était pas exempt , puisqu'il était lui-même rAntechrjst : et en effet il est constant qu'il n'honora pas moins les reliques , et ne demanda pas moins le secours de la prière des saints , que tous les autres. Voilà donc non-seulemeut un idolâtre, mais encore le chef de l'idolâtrie antichrétienne dans le nombre des élus ; et l'idolâtrie n'empêche pas le salut.

Mais est-il possible, direz-vous , que notre ministre ait dit ces choses, lui qui avoue à l'auteur des Variations que l'idolâtrie , un si grand blasphème contre Dieu, n'a point d'excuse, et qu'on n'a jamais cru ni pensé qu'on ptU saucer un idolâtre sous prétexte de sa bonne foi ^? N'est-il pas vrai qu'il a écrit ces paroles ? Je l'avoue : il les a écrites dans l'onzième Lettre ; mais néanmoins dans la treizième il a excusésaint Léon, quoique idolâtre et chef de l'idolâtrie. Bien plus :on luiafaitvoirquesur lesujet de l'honneur des saints , saint Léon n'en avait dit ni plus ni moins que saint Basile, que saint

' ,<poc. XI, XII, 6, 14. xili, 5, 6. rar. liv. Xlll. Apocal. Jvertus. aux Protesl.p. 27 , 28. — ' Lctt. Xiil, /). 99 , c. 2 — 3 l^^l !k.\,f>. »i.

iiiy>svtr. — TOME IV.

Chrysostôme, que saint Ambroise, que saint Augustin, que saint Grégoire de Naziauze, et tous les autres Pères du quatrième siècle, qui, selon lui, ne sont pas seulement d'honnêtes gens , comme saint Léon , maisencoredes saints. Le faita passé pour constant , et voici les paroles du ministre ' : « Cent ans avant « saint Léon l'adoration des saints et des reliques « était inconnue. Quinze ou vingt ans après , on « commença à en voir quelques vestiges dans les « écrits des Pères; mais ce ne fut riendeconsidérable « avant la fin du quatrième siècle. » Laisons-lui arranger à sa fantaisie toute cette histoire ; et en ne prenant que ce qu'il nous donne, posons pour principe certain : que ce qu'il appelle idolâtrie , et adoration des reliques , était devenu considéraljle sur la fin du quatrième siècle où ces grands hommes fleurissaient. Non-seulement ils souffraient , mais encoreils enseignaient cette idolâtrie: ils prêchaient les miracles dont le démon , dit le ministre, fascinait les yeuxdes hommes pourrautoriser;e/î7e.v/cer/a/n, dit M. Jurieu », que ce fui un esprit trompeur qui abusa saint Ambroise , et qui lui découvrit ces reliques (ce furentcelles de saint Gervaiset de saint Protais^) poMr en faire des idoles. Voilà donc non-seulement un adorateur de l'idole, mais celui qui l'érigé dans la maison de Dieu , et que le diable abuse pour le faire servir d'organe à l'impiété , au nombre des saints. Saint Augustin entre en part de ce crime, puisqu'il le rapporte , qu'il le loue, qu'il le consacre. Voilà donc des saints idolâtres ; et l'idolâtrie , loin d'être un crime qui damne , n'empêcbe même plus qu'on soit saint.

Le ministre a prévu cette objection, et voici comme il se la fait à lui-même •< : « Vous avouez « que l'invocation des saints a plus de douze cents « ans sur la tête : cela ne vous fait - il point de « peine.' et comment pouvez-vous croire que Dieu « ait laissé reposer son Église'sur l'idolâtrie depuis <■ tant de siècles? » Il n'y a personne qui ne frémît à une semblable objection , et ne criit qu'il n'y a de salut qu'à nier le fait; mais le ministre accorde tout ; et sans s'étonner, « Nous répondrons, dit-il , que « nous ne savons point respecter l'antiquité sans vé- « rite. Nous ne sommes point étonnés de voir une « si vieille idolâtrie dans l'Église, parce que cela « nous a été formellement prédit : il faut que l'idolâ- « trie règne dans l'Église chrétienne 1260 ans. » Voilà donc l'état de l'Église dès le quatrième siècle. Dans le siècle de saint Basile, de saint Ambroise et de saint Chrysostôme, l'idolâtrie régnait; l'Église se reposait sur l'idolâtrie : on se sauvait néanmoins; on parvenait à la sainteté dans cette Église oîj régnait l'idolâtrie, et qui se reposait dessus. II nefaut donc plus alléguer l'idolâtrie de l'Église pour montrer qu'on ne s'y sauve pas.

Quelqu'un me dira peut-être : J'ai trouvé dans M. Jurieu la résolution de cette difficulté. « L'é- « véque de .Meaux, dit-il s, répète la vaine déc(a-

' Lett. XI, p. 82. — » Jcc. des Proph. p. 166. — » ApocaL Avertiss. aux Protest. p. .16. -• < Apoc. Avert. sur lesPnrpH. p. 29. Jur. Lett. xvil, de la I" ami. p. 13». — » Lell. x\ /)« ' camm. p. 313.

sss

TROISIÈME AVERTISSEMENT

•< mation tirée de re (jtiVn accusant le culte de l'É- •< glise romaine d'idolâtrie, cette accusation toml)e « nécessairement sur les saint Ambroise et les « saint Augustin, le*S saint Jérôme, lessaint Grégoire « de Kazianze , et sur tous les chrétiens de ces <• siècles, qui ont vénéré les Veliques et invoqué « les saints. » I^a dédamalion est pressante sans doute; mais voyons si le ministre , qui la méprise, osera du moins nier le fait qu'on y avance sur le sentiment des Pères du quatrième siècle. Point du tout. Voici sa réponse : Nom avons répondu à cela bien des fois. C'en est assez pour tromper les ignorants; il ne faut que leur dire qu'on y à répondu. Mais qu'avez- vous répondu? que dans ces siècles il n'y avait point de superstitions des reliques , ou d'invocation des saints ? Non. « Kous avons répou- « du , dit-il , que dans ces siècles la superstition des « reliques et de l'invocation des saints n'était pas « encore montée au degré de l'idolâtrie où elle est « arrivée depuis, et que Uieu a toléré quelques sor- « tes de superstitions dans ces grands hommes, qui « d'ailleurs ont rendu tant de services à l'Église. » Quelle misère de gauchir toujours, et de n'oser jamais parler franchement dans une matière de religion.' CetU superstition des reliques, cette invocation des saints, qui était alors, et qui selon vous était pratiquée joa?' /es saint Augustin, parles saint Ambroise, par lessaint Basile elles autres, était-ce une idelâtrie, ou n'en était-ce pas une? Si c'en était une, ils sont damnés : si ce n'en était pas une, nous sommes absous. Ou , peut-être , c'en était une , mais non encore dans le degré qu'il fallait pour damner les hommes ; et il y a une idolâtrie, c'est-à-dire, un transport du culte divin à la «réature, qui ne damne pas, et qu'on peut si bien compenser par d'autres ser' vices, que Dieu n'y prendf-a pas garde : comme s'il pouvait y avoir un service agréable à Dieu dans ceux qui rendent le culte divin à la créature. Qui jamais ouït parler d'un égarement semblable ? Mais encore que manquait-il à l'idolâtrie de saint Augustin et de saint Ambroise ? à celle qui, selon vous, régnait alors et sur laquelle on se reposait? Que votre ministre ne vous dise pas que cette idolâtrie n'était pas publique : car qu'importe, premièrement, qu'elle soit publique? Est-ce que l'idolâtrie qui se ferait en particulier ne damnerait pas? Michas cesse-t-il d'être idolâtre, à cause que l'idole qu'il servait était dans sa maison ' ? L'Éphod, dont la maison de Gédéon se fit une idole, mérita-t-elle moins ce nom, parce qu'elle ne fut pas posée dans un temple , et que selon les apparences ce faux culte prit commencement dans une famille particulière? Quelle erreur donc de vouloir excuser les Pères et les chrétiens du quatrième et cinquième siècle, sous prétexte qu'ils n'idolâtraient qu'en particulier! Mais d'ailleurs, quelle illusion d'oser nous dire que l'idolâtrie n'était pas publique, pendant qu'on nous avoue qu'elle éx&xt régnante^:, pendant qu'on la reconnaît dans les sermons de ces Pères , qui sans doute étaient publics et se faisaient dans

» Jud. XVII, 4. — ' Lelt. XV de la l^ ann. p. 125. Me. des Projj/t. l. part. eh. liy etc. Far. lu: xiii.

les églises et dans l'assemblée des fidèles, et faisaient alors, comme maintenant et toujours, une partie essentielle du culte divin; et non-seule>ment dans leurs sermons, mais encore dans leurs liturgies, dans les Églises où ils servaient Dieu, dans les oratoires des martyrs, et jusque sur les autels , où leurs reliques étaient déposées par honneur comme dans le lieu le plus saint du temple de Dieu ! « Qu'on met- « te, disait saint Ambroise, ces triomphantes vic- « tiines dans le lieu où Jésus-Christ est l'hostie. » « Les fidèles, dit saint Jérôme, regardent les « tombeaux des saints martyrs comme des autels de h Jésus-Christ. » « Kous honorons leurs reliques, « dit saint Augustin , jusqu'à les placer sur la su- « blimité du divin autel. » Voilà, ce me semble, pour ne pas appuyer sur l'autel et sur le sacrifice, dont il ne s'agit pas ici ; voilà pour les saints et pour leurs reliques une vénération assez marquée , assez publique, assez solennelle : et ceux qui, non contents de la leur rendre, la prêchent avec tant de force, ne laissent pas d'être saints.

Et qu'on ne nous dise pas que les saints n'avaient {Ktint alors d'oratoires, ni de chapelles : car on demeure d'accord qu'ils en avaient aux quatrième et cinquième siècles * ; et encore qu'on ose dire que la sainte Vierge n'en avait pas dans ces deux siècles, c'est une ignorance grossière; puisque le concile d'Éphèse, comme il paraît par ses actes, fut assemblé, en 430, dans une église appelée l/ane», du nom de la sainte Vierge, qui sans doute ne fut pas construite alors pour y tenir le concile.

Qu'on ne dise pas que ces Pères n'employaient point envers Dieu les mérites des saints ; car, an contraire, on convient que c'est par là que l'on commença. « Dans le commencement , dit M. Ju-- « rieu ^ , les prières s'adressaient au Dieu des mar- « tyrs , par rapport aux mérites et aux souffrances p. des martyrs. »

Qu'on ne dise pas que du moins l'Église n'avait pas été avertie de la prétendue erreur de ce cuhe : car elle l'avait été par Vigilance , que saint Jérôme mit en poudre dès sa naissance ; et toute l'Église d'alors prit tellement le parti de ce saint, que depuis on n'entend pas seulement parler de Vigilance ni de son erreur.

Voilà donc en tout et partout la prétendue idolâ* trie de ces temps-là dans le même état où elle a été depuis : et quand tout cela ne serait pas, se prosterner devant les reliques, et demander des prières aux martyrs; les appeler des remparts et des forteresses , ce que M. Jurieu appelle le culte des Maozzinis , après son auteur Joseph Mède ^ ; en quelque sorte qu'on le fasse, en particulier ou en public, dans l'église, dans les cimetières, ou d;>ns les matsons; c'est toujours une idolâtrie, selon les ministres, toujours par conséquent un crime d;in)nablc; et quand cette idolâtrie ne serait pas assez formée au quatrième siècle, elle l'était au cinquième, et

' Jiir. ibid. — * Conc. Ephes. act. i , etc. Lahh. t. m, col. 445 et seq. — ^ Lctt. x\, p. 123. — • ^cc. des Proph. I. part, ch. 15, etc. Leil. xix de la I'* ann. p. 16, 17. Al>oc. Avttk aux Prot. p. 28. Far. liv. xm.

SUR LES LETTRES DE M. JURIEU

à»ius saint Léon , que néanmoins on n'ose damner lion plus que ses prochains successeurs. Votre ministre prononce lui-même que « le faux culte des « saints et la doctrine des seconds intercesseurs « était si bien formée dans les paroles de Théodoret « en l'an 450 • , « qu'il y en avait assez pour constituer dès lors l'Église antichrétienne, et assez d'adhérence à cette erreur dans saint Léon pour en faire un antechrist formé, sauvé toutefois ; et voilà encore insensiblement la seconde défense de votre ministre entièrement renversée. Car peut-il dire qu'on ne peut trouver son salut dans une Église aatichrétienne, puisque selon lui on est sauvé, non seulement étant sectateur de l'Antéchrist, mais encore étant l'Antéchrist même.? Qui jamais ouït parler d'un semblable excès, et que faut- il davantage pour appliquer à un auteur ce mot de saint Paul : que sa folie est connue à tous ? Mais allons encore plus avant, et voyons comme le ministre a établi par principes le salut uni avec l'antichristianisme. Il est vrai qu'il a semblé donner pour règle qu'on ne peut pas se sauver dans l'Église antichrétienne : ce qui est tres-vrai dans le fond ; parce que, comme dit le ministre, il n'y a point de communion entre Christ et Bélial. Mais ce qui en soi est indubitable, dans les principes du ministre ne peut être qu'une vaine exagération, que cet auteur réfute lui-même par le discours que voici : « Je ne veux point dé- « finir quelles sont les sectes où Dieu peut avoir des « élus, et où il n'en peut avoir : l'endroit est trop « délicat et trop périlleux. Mais ce que je puis assu- 1 rer, c'est que Dieu peut se conserver des élus dans « les communions et dans les sectes très-corrom- « pues : ce qui est clair; parce qu'il s'en est con- « serve dans le règne même de l'Antéchrist, et dans « celle de toutes les religions qui , sans avoir re- « nonce aux principes de la religion, est pourtant « la plus antichrétienne. Saint Paul nous dit ex- « pressément que l'Antéchrist doit être assis dans « le temple de Dieu, c'est-à-dire, dans une Église « qui sera chrétienne , et qui aura assez de reste « du véritable christianisme pour conserver le nom « d'Église et de temple de Dieu. Ces cent quarante- « quatre mille de l'Apocalypse sont représentés « être dans l'empire de l'Antéchrist comme les Israé- « lites étaient dans l'Egypte , où les poteaux de « leurs maisons furent marqués, afin que l'ange des- « tructeur ne les touchât point». » Voilà, ce me semble, des élus en assez grand nombre, et assez bien marqués, dans l'Église de l'Antéchrist , c'està-dire, selon le ministre, dans la romaine, sans que son antichristianisme les en empêche. Mais achevons le passage, puisque nous y sommes : « Les Églises de l'Orient et du Midi sont assuré- « ment dans une grande décadence. » Sans doute, selon les principes du ministre; puisqu'on y voit bien assurément tout le culte et des images et des saints, qu'on nous impute à idolâtrie. « L'Église « des Abyssins n'est pas trop pure,» puisque, outre ces idolâtries , on y suit les erreurs de Dios-

• Aiiz. Il, p. 12, 21 , 22. — » Avis à tous les Chrét. avant V^cr. p. 48 , 48. Prëj. UqiU I. part. ch. l,p. 18.

core, et on y déteste la sainte doctrine du concile de Chalcédoine. « Cependant, poursuit le mi- « nistre, il n'y a pas lieu de douter que Dieu ne « s'y conserve un résidu selon l'élection de la grâ- " ce; car jamais la parole n'est prêchée en un pays, « que Dieu ne lui donne efficace à l'égard de quel- « qucs-uns. » Voilà toujours son grand principe, qui est la fécondité de la parole de Dieu partout où elle est prêchée.

Mais, afin que cette parole ait cette fécondité et cette efficace , il ne faut pas s'imaginer qu'elle doive être prêchée dans sa pureté; puisque, comme on voit , ces Églises ne sont guère pures. Il n'y a point d'Église moins pure que celle de l'Antéchrist, et néanmoins on y trouve cent quarante-quatre mille élus. Votre ministre a écrit ces choses; vous les voyez , vous les lisez de vos propres yeux ; et toutefois , mes chers frères , il se tient si assuré de vous faire croire tout ce qu'il voudra , qu'il ose nier qu'il les ait écrites , et il se fait fort de vous persuader que jamais il n'a songé à mettre des élus parmi nous, ni à confesser qu'on se sauve dans notre communion, parce que c'est la communion d? l'Antéchrist.

Ce qu'il dit dans le Système de l'Église est encore plus fort , puisqu'il entreprend d'y prouver par l'Apocalypse : « que l'Église peut être dans «Babylone, et que Babylone peut entrer dans « l'Église'. Il est vrai, poursuit-il , nous soutenons, « et nous avons raison de soutenir, que l'Église ro- « maine est la Babylone spirituelle dépeinte dans « l'Apocalypse; mais Dieu dit de cette Babylone : « Sortez de Babylone , mon peuple ; de peur que , « participante ses péchés, vous ne participiez à « ses peines. » Voilà donc encore une fois le peuple de Dieu dans Babylone; et cela jusqu'au moment où ses crimes sont montés si haut, qu'elle n'a plus à attendre que la dernière sentence, et qu'il n'y a plus aucun délai à son supplice.

Entreprenez sa défense , imaginez tout ce qu'il peut dire ; et lui-même au même moment il le réfutera. Vous pourriez croire que ce peuple, qui est renfermé dans Babylone jusqu'à ce moment fatal , n'est appelé le peuple de Dieu que selon la prédestination éternelle. Mais non, dit M. Jurieu », « il ne faut « pas dire que le peuple de Dieu sorte de Babylone « comme les chrétiens sortent du milieu des païens « quand ceux-ci se convertissent : car Dieu n'ap- « pelle point son peuple des gens en état de damna- « tion ; et si le peuple de Dieu renfermé dans Baby- «lone était lui-même un peuple babylonien, Dieu « ne le pourrait plus appeler son peuple. Il est plus « clair que le jour que Dieu dans ces paroles , Sor- «tez de Babylone, mon peuple, fait allusion au « retour du peuple juif de la captivité de Babylone; et « pendant que les Juifs furent dans Babylone , ils ne « cessèrent pas d'être Juifs , et le peuple de Dieu. » Vous le voyez , mes chers frères : il ne dit pas seulement , mais il prouve , par tous les principes dont on convient dans la réforme, que le vrai peuple de

' Syst. Uv. I , cA. I, p. 144, 145. rar. liv. xv. — » y,«r. iLid.

Vileu , le peuple justifié, le peuple saint et séparé des liiéchants par la grilce qu'il a reçue, se trouve tJr>ns sa Bahylone, qui est l'Église romaine, jusqu'au monient de sa chute : et cet homme ose dire encore qu'il n'a jamais enseigné qu'on se sauvât parmi nous.

!Mais, dit-il, ceux qui s'y sauvent, ce sont les enfants : car il avoue dans sa Lettre, qu'il dit bien " que dans l'Église romaine il y a une infinité d'a- « mes sanctifiées par la vertuduchristianinie;» mais qu'il a ajouté « que ces âmes sont celles des en- « ftintsqui ont été baptisés au nom de Jésus-Christ, « et qui , étant morts avant l'âge de raison , n'ont «pris aucune part aux abominations du papisme', o Ce qu'il répète encore une fois en ces termes : « Nous ne reconnaissons d'élus dans l'Église romaine «qu'entre les enfants qui ne sauraient prendre part « à ses idolâtries*. » Sans doute, c'est aux enfants qui n'ont pas atteint l'âge de raison que s'adresse ''ette parole : Sortez de Babylone , mon peuple : Ils entendront à merveille que Babylone, c'est l'Église romaine; que c'est celle-là d'oiî il faut sortir, et qu'il faut passer en Hollande pour se joindre au peuple de Dieu. Les enfants entendent cela avant l'usage de la raison , et ils sont le peuple de Dieu à qui s'adresse cette voix du ciel. Qu'on espère de vous faire croire de telles absurdités ! Mais si vous n'avez pas oublié ce que votre docteur vient de vous dire, ceux qui se sauvent dans la communion romaine , c'est-à-dire dans la Babylone spirituelle , ont été comparés aux Juifs qui étaient dans la Babylone temporelle ou en Egypte , qui sans doute étaient des adultes, et non pas de petits enfants avant l'âge de raison. On attribuait tout à l'heure le sîilut de ce grand nombre d'élus , qui se trouve dans Babylone et sous le règne de l'Antéchrist, à l'eflicace de la parole , qui n'est jamais préchée inutilement 3. Est-ce que ces enfants écouteront cette parole ; et qu'à la faveur des vérités qu'elle contient, ils sauront bien se séparer de la corruption ? Pour qui veut-on vous faire passer, et dans quel rang met-on ceux qu'on espère contenter par de tels moyens? Il n'y a donc rien à répondre à des passages si clairs : les plus sourds les entendent, les plus ignorants en sont frappés ; et il ne vous reste que le seul refuge oij l'on se jette ordinairement quand on n'en peut plus: c'est de dire ce que tous les jours nous entendons de votre bouche : Nous ne saurions vous répondre ;mais notre ministre, s'il était ici , vous répondrait bien. Quelle réponse pour des gens à qui tout est clair, et qui croient pouvoir décider seuls au-dessus de tous les docteurs et ^é tous les synodes! Mais encore, ce misérable refuge vous est-il fermé à cette fois. Il n'est pas question de dire que votre ministre répondra quand on lui objectera ces passages tirés de ses livres , on les lui a objectés dans l'Histoire des Variations 4 ; vous les trouverez dansce livre xv, qu'il reconnaît avoir lu , et auquel il s'est engagé de répondre, du moins pour les endroits qui le touchent. 11 ne dit mot

TROISIÈME AVERTISSEMENT

' I^tt. n, p. 80.

— ♦ rar. iiv. XV.

ï Ibid. - ^ f oyez ci-dessus , p. 339.

néanmoins de ceux-ci ; et ces témoignages qu'il a portés contre lui-même lui ferment la bouche.

Mais vous trouverez dans ce même livre de quoi le confondre plus démonstrativement. Le ministre propose deux voies dont Dieu se sert pour sauver son peuple au milieu de la corruption de Babylone: la première est la voie de tolérance, parce qu'îVsM^porte les erreurs et les superstitions en ceux qui y viventde bonne foi, etqici (Tailleurs ontbeaucoup de piété et de charité' ; la seconde, est la voie de séparation , parce qu'il éclaire ceux qu'il veut sauver , jusqu'à leur faire séparer la doctrine divine des additions humaines^. C'est ainsi, dit-il , qu'on se sauve dans le régne même de l' Antéchrist. Or constamment ce n'est pas ainsi que Dieu veut sauver les enfants : ni il supporte leurs erreurs , ni il ne leur donne de discernement. Ce n'est donc pas eux qu'on entend par ce peuple sauvé dans Babylone, ce sont les adultes : ce sont, dis-je , ceux-là qui, selon les principes de votre ministre , sont sauvés dans l'Église romaine , non-seulement en rejetant ses prétendues erreurs, mais encore en les croyant de bonne foi.

Vous ne croyiez pas , mes chers frères , qu'on en pût venir parmi vous dans la conjoncture présente jusqu'à nous donner cet avantage; mais Dieu l'a voulu ainsi : Dieu , qui a soin de votre salut, a voulu vous donner ce témoignage par la bouche d'un ministre, d'ailleurs si implacable envers nous; et il n'a pu s'en défendre. Car il a déclaré formellement que la voie de la tolérance pour les erreurs regarde ceux qui y vi"ent de bonne foi ; et ce qu'il n'a dit qu'en passant dans ses Préjugés légitimes^, il l'explique à fond dans son Système, oii il parle ainsi4 : « Pour ce qui est des sectes qui renversent « le fondement par additions , sans l'oter pourtant, » (vous entendez bien que c'est de nous et de nos semblables qu'il veut parler) « il est certain qu'on n'y «peut communier sans péché; et afin de pouvoir « espérer de Dieu quelque tolérance, il faut pre- « mièrement qu'on y soit engagé par la naissance. « 2. Qu'on ne puisse communier avec aucune autre « société plus pure. C'est pourquoi il n'edt pas été « permis de communier tantôt avec les vaudois , et « tantôt avec les prétendus catholiques. 3. Qu'on y « communie de bonne foi , croyant qu'elle a conser- « vé l'essence des sacrements , et qu'elle n'oblige « à rien contre la conscience. » Vous voyez donc clairement que ceux qui se sauvent dans ces communions impures , où néanmoins les fondements subsistent toujours , ce sont ceux qui y vivent de bonne foi , et qui croient qu'on n'y oblige à rien qui blesse la conscience. « Car , poursuit-il , si on « croitquecettesociétéoblige à quelque chose contre « la conscience , on pèche mortellement quand on «participe à ses sacrements : c'est pourquoi il « ne vous est pas permis de communier alterna- «tivement avec les prétendus catholiques et avec « les réformés ; parce qu'étant dans les sentiments « des réformés, nous sommes persuadés que le pa-

' Jur. ibid. p. 57. — ^ Prcj. l. part. ch. i, p. 17. — * Tbxd, — « Syst. liv. 1 .

SUR LES LETTRES DE M. JURIEU

Stt

« pisme nous oblige dans sa communion à bien des « cboses contre la conscience , comme , dit-il , à c adorer le sacrement : » par où l'on voit manifestement {|u'ila compris rfii;lise romaine avec celles où l'on peut se sauver en y vivant de bonne foi , c'est-à-dire en participant sincèrement à sa doctrine et à son culte ; et c'est pourquoi il n'oblige à pédié mortel que ceux qui communieraient ou adoreraient avec nous, sans croire de bonne foi notre doctrine.

On voit par là le pas important qu'il a fait au delà de M. Claude et du commun de sa secte. M. Claude , avant la réforme, ne sauvait parmi nous que ceux qui n'étaient pas de bonne foi , en demeurant dans le sein de notre Église sans y croire : M. Jurieu , qui a bien vu combien il était absurde de ne sauver que les hypocrites, a été forcé de passer outre, et d'accorder le salut plutôt à la bonne foi qu'à la tromperie.

II est vrai qu'il semble y mettre deux conditions : l'une , qu'on soit engagé à une communion par la naissance; l'autre, qu'on ne puisse communier avec une société plus pure. ÎSIais il tempère luimême la première condition , en disant que ceux qui passent de bonne foi , et par persuasion , dans les sectes qui ne ruinent ni ne renversent le fondement, au nombre desquels il nous met, comme on a vu , ne sont pas en autre état que ceux qui y sont nés : et pour l'autre condition, qui est celle de ne pas pouvoir communier avec une société plus pure, il est fort commode pour cela; puisqu'en disant qu'il faut rompre avec les conciles qui détruisent tes fondements delà religion, soit en les niant, soit en les renversant , il y appose la condition : si on est en état de pouvoir le Jaire^. Les Questions qu'il propose ensuite vous feront encore mieux connaître ses intentions. « Il semble , dit- « il», que si l'idée de l'Église renferme générate- « ment toutes les sectes, on puisse sans scrupule « passer de l'une à l'autre ; être tantôt grec, tantôt • latin , tantôt réformé, tantôt papiste , tantôt cai- « viniste, tantôt luthérien. » Telle est la question qu'il propose , où l'on voit qu'il met également les latins et les grecs , les papistes et les prétendus réformés : et il répond premièrement, qu'il n'est pas permis de passer d'une communion à une autre pour faire profession de croire ce qu'on ne croit pas; ce qui est très-assuré : mais, secondement, il ajoute qu'on y peut passer, comme on vient de voir, sans risque de son salut, « en changeant de sentiment , « lorsqu'on passe dans les sectes qui ne ruinent ni « ne renversent le fondement 3. »

Lorsque pour répondre à ce passage il dit qu'il faut entendre sa proposition des sectes qui ne renversent en aucune sorte le fondement de la religion, ni en le niant, ni en y mêlant des erreurs mortelles, telles que sont les idolâtries qu'il nous impute* : il est battu premièremint par tous les endroits où il a sauvé, non-seulement les Grecs aussi idolâtres que nous, mais encoi-e les nestoriens et les eutychiens, qui joignent d'autres erreurs à

•• SysLjp- 239. — ' Ibid. ■ 3 Syst. p. I7ô. — ' Lelt. xu

ces prétendues idolâtries; et secondement par toutes les preuves par lesquelles on a démontré qu'il met des idolâtres reconnus pour tels par lui-nu)iiip, non-seulement au nombre des sauvés, mais encore au rang des plus grands saints.

Si tout cela ne démontre pas qu'il a sauvé parmi nous d'autres gens que les enfants décédés avant l'usage de raison, je ne sais plus ce qu'il y a de démonstratif. Mais voici encore une autre preuve, qui n'est pas moins concluante : « Nous avouons, « dit-il', à IM. de Meaux, que l'Église dont Jésus- « Christ parle là » (dans le passage de saint ?ilatthieu , XVI , où il dit que l'enfer ne prévaudra point contre l'Église) « est une Église confessante, une « Église qui publie la foi, une Église par consé- « quent extérieure et visible; mais nous nions que «cette Église confessante, et qui publie la foi, « soit une certaine communion chrétienne, dis- « tincte et séparée de toutes les autres. C'est l'a- « mas de toutes les communions qui prêchent « un même Jésus-Christ, qui annoncent le même «salut, qui donnent les mêmes sacrements eu « substance, et qui enseignent la même doc- « trine; » en substance encore, et quant aux points fondamentaux, comme il vient de dire : car s'il voulait qu'en tout et partout on enseignât jusqu'aux moindres points la même doctriae, il sortirait visiblement de son système, et ne pourrait plus sauver, comme il fait, ni les nestoriens, ni les jacobites, ni les Grecs; et c'est pourquoi il ajoute qus l'Église dont .lésus-Christ parle ici, « est nu « corps qui renferme toutes les communions, lesn quelles retiennent le fondement de la foi. » Or il nous comprend dans ce corps; il nous met dans cet amas, comme on a vu, et comme il le dit à chaque page de son livre, et en particulier dans cet endroit, puisque c'est de nous en particulier et de l'Église romaine qu'il s'agit. C'est dans cet amas que sont les élus : le ministre le décide ainsi par ces paroles : « Dans ce corps visible et externe est « renfermée Pâme de l'Église, les fidèles et les « vrais saints»; » et un peu plus bas : « Quelque « sens qu'on donne à cet article ( c'est à l'article du «Symbole où l'on croit l'Église universelle), et « quoique l'on avoue que par là il faut entend ro- « une vraie Église visible, les prétendus catholi- « ques n'en peuveot tirer aucun avantage ; puisque « cette Église visible , laquelle nous faisons pro- « fession de croire, est celle qui est répandue dans « toutes les communions véritablement chrétien- <• nés, et dnns laquelle est renfermée la partie ia- « visible, qui sont les élus et les vrais saints. » Nous sommes, comme on a vu plusieurs fois, une de ces communions véritablement chrétiennes, c'est-àdrre, de celles où l'on retient les fondements de la foi ; et nous sommes par conséquent une de ces communions où l'on est contraiivt d'av»uer que les saints sont renfermés. Qu'on ne nous objecte donc plus nos idolâtries prétendues comme exclusives du salut. Nous annonçons dans le fond le même salut que les autres qu'on reconnaît pour véritable*

• S'jst- p.llb.—' S^sl. p. 2i&.

TROISIÈME AVERTISSEMENT

chrétiens : en l'annonçant, nous y conduisons; puisque, selon les principes du Système, on ne l'annonce pas inutilement, et que la parole de Dieu n'est pas stérile. Qu'on ne nous objecte plus que nous retranchons avec la coupe une partie substantielle de l'eucharistie. Nous avons les sacrements en substance; et il n'y a aucune raison ni générale ni particulière de nous priver du salut. On ne peut ici se réduire aux enfants qui meurent parmi nous après le baptême et avant Tage de raison ; car il n'aurait fallu parler, ni de la doctrine, ni de la pré- «lication , puisqu'ils n'y ont aucune part eu l'état où ils sont. Les adultes se sauvent donc parmi nous, comme parmi les autres vrais chrétiens qui font une communion et retiennent les fondements; et c'est en vain qu'on voudrait tâcher de renfermer le salut dans les enfants.

En effet, dans le même endroit où le ministre semble s'y réduire; sentant bien en sa conscience qu'il n'y a pas moyen de s'en tenir là, il ajoute que .s'il y avait quelques élus entre les adultes, cela étant absolument inconnu ne pouvait servir à rien' : comme s'il y avait sur la terre une communion où l'oai coimût les élus, ou que l'on sût qu'il y en a par une autre voie que parcelle qui a forcé le ministre à en mettre selon ses principes dans toutes les sociétés où la parole de Dieu est prêchée , c'està-dire par l'efficace et par la fécondité de cette parole.

C'en serait trop sur cette matière, si elle était de moindre importance, et si le ministre à qui nous avons affaire voulait agir de bonne foi : mais comme U ne cherche qu'à éluder tout ce qu'il a dit de plus clair, il faut l'accabler de preuves. Car, après tout, quelle raison l'aurait empêché de nous sauver avec tous les autres, c'est-à-dire, non-seulement avec les luthériens , qui font partie des protestants, mais encore avec ceux qu'on ne met point en ce rang; avec les Grecs, les jacobites et les nestoriens, à qui U ne dénie pas qu'il ait accordé le salut? Commençons par ce qui regarde le culte; car c'est ce qu'on fait passer pour le point le plus essentiel. On ne nie pas que les Grecs n'aient avec nous le culte des saints, celui des reliques et des images, ni que ce culte n'ait passé en dogme constant au second concile de Nicée, tenu et approuvé dans l'Église grecque. Les nestoriens et les jacobites sont dans les mêmes pratiques : le fait est constant, et personne ne le conteste : ils sont donc déjà idolâtres comme nous et comme les Grecs ; et néanmoins on se sauve parmi eux. Venons à ce qui regarde la personne de Jésus-Christ et son incarnation. Sans disputer maintenant du sentiment des nestoriens et des eutychiens, ou demi-eutychiens et jacobites, vous avez vu que M. Jurieu les a sauvés , en présupposant dans la doctrine des nestoriens la désunion des personnes, et dans celle des eutychiens la confusion des natures. Vous avez vu, dis-je, qu'on peut être sauvé en croyant l'humanité absorbée dans la nature divine, et la personne de Jésus- Christ divisée en deux.

• lett. XI.

Passons à la doctrine de la grâce et de la prédestination. 'Vous sauvez les luthériens, encore que, de l'aveu de M. Jurieu, ils soient demi-pélagiens' et qu'ils attachent la conversion de l'homme à des actes purement humains, où la grâce n'a aucune part. 'Vous en avez vu les passages dans le deuxième Avertissement.

Vous avez vu, dans le même endroit, que les mêmes luthériens nient que les bonnes œuvres soient nécessaires au salut, et qu'ils avouent qu'on se peut sauver sans exercer les vertus et sans aimer Dieu; ce qui va à l'extinction de la piété, et n'empêche pas néanmoins qu'ils ne parviennent au salut.

Disons un mot des sacrements. Ce serait une cruauté, selon le ministre • , de chasser de l'Église et d'e.xcluredu salut ceux qui admettent d'autres sacrements que le baptême et la cène; et loin de nous en exclure pour y avoir ajouté la confirmation , l'extréme-onction et les autres, il n'en exclut même pas les chrétiens d'Ethiopie, à qui il fait recevoir la circoncision à titre de sacrement, encore que saint Paul ait dit : Si vous recevez la circoncision, Jésus-Christ ne vous servi7-a de rien'. Tout cela est objecté dans les Variations 3, et tout cela a passé sans contradiction.

Pour la présence réelle, on n'a plus besoin d'en parler; et il y a trop longtemps qu'on estconveiui, en ftiveur des luthériens, que cette doctrine, qui nous rangeait autrefois au nombre des anthropophages , est devenue innocente et sans venin. L'ubiquité , doctrine insensée et monstrueuse s'il en fut jamais, de l'aveu de vos ministres, où l'on fait Jésus-Christ, en tant qu'homme, aussi immense que Jésus-Christ en tant que Dieu, est tolérée dans les luthériens avec la présence réelle ; quoiqu'au fond cette doctrine emporte avec elle l'eutychianisnie tout pur, et l'humanité absorbée dans la nature di» vine : mais cela même est déjà passé aux jacobites , avec tout le reste.

Pour peu qu'il y eût de bonne foi , il ne faudrait plus disputer de la transsubstantiation, puisqu'il n'y a presque plus de protestants qui ne la reconnaissent parmi les Grecs, et que les savants la trouvent si claire dans les liturgies des nestoriens et des eutychiens, qu'il n'y a pas moyen de le nier : mais du moins, à quelque excès que l'on porte l'impudence, on ne niera pas parmi eux, non plus que parmi les Grecs , une oblation et un sacrifice dans la célébration de l'eucharistie, et un sacrifice offert à Dieu pour les morts comme pour les vivants, et pour les péchés des uns et des autres. Tout cela passe, et on se sauve avec tout cela; avec le culte des saints et l'idolâtrie des reliques et des images; avec un sacrifice propitiatoire pour les vivants et les morts , puisque c'est pour les péchés des uns et des autres ; avec la présence réelle et toutes ses suites; et ce qui est bien plus étrange, avec l'ubiquité des luthériens, avec le nestorianisme, l'eutychianisnie, le semi-pélagianisme. Et qu'est-ce qui ne passe point avec ces nionstres d'erreurs ? Ce ne sont point seulement les

' Syst. p. 53'J, 648. — "-Gai. V, 2. — = Far liv. XY.

SUR LES LETTRES DE M. JURIEIJ

fnfants que le ministre a voulu sauver dans toutes i et î> sectes en vertu de leur baptême ; ce sont les adultes , qui y vivent de bonne foi , et ne songent seulement pas à en sortir : autrement il retombernil dans la cruauté qu'il rejette, de damner tant de chrétiens qui lui paraissent de bonne foi. Ouvrant la porte dti ciel à tant d'hérétiques , quel front eilt-il fallu avoir pour nous en exclure!

Mais le {jrand principe du ministre l'oblige encore plus à nous recevoir. Car, comme on a vu souvent , ce qui l'oblige à sauver tant de sectes, et des sectes si corrompues de son aveu propre , c'est la fécondité, qui selon lui est inséparable de la parole de Dieu , quoique impurement précbée. Or la parole de Dieu se prêche parmi nous autant et plus sans difQfulté, que parmi les jacobites et les Grecs. Dieu serait cruel, selon le ministre , si cette parole n'était prêchée que pour rendre les hommes plus inexcusables: et c'est de là qu'il conclut qu'elle a son effet entier dans toutes ces sectes, et qu'elle y sauve quelqu'un. C'est pousser la haine trop avant et trop au delà de toutes les bornes, que de nous faire les seuls pour qui Dieu puisse être cruel ; les seuls qui, en retenant les fondements du salut, et les prêchant si solidement, ne puissions sauver personne; les seuls à qui il faille imputer les conséquences que nous nions. Avoir un pape à sa tête pour maintenir l'unité et le bon ordre, même en tempérant sa puissance par l'autorité des canons, est-ce un crime si détestable, qu'il vaille mieux nier la grâce, rejeter la nécessité des bonnes œuvres, diviser la personne ée Jésus-Christ, absorber son humanité dans sa nature divine, et tout cela en termes formels.? Ce serait une cruauté et une absurdité tout ensemble, qu'un front humain ne pourrait soutenir.

Après cela , si on nous demande d'où vient donc que les protestants sont si difficiles envers nous; et que M. Jurieu, qui nous admet au salut, fait semblant de s'en repentir : la raison en est bien aisée; et ce ministr.e nous apprend lui-même que c'est une fausse politique. C'est ce qu'il a dit clairement à la fin de la préface de son Système. Ce Système, qui met tant de sectes dans l'Église universelle, et les admet au salut , selon lui est un dénoûment des plus grandes difficultés qu'on puisse faire à la réforme; et ce ministre déclare que si on n'a pas encore beaucoup appuyé là-dessus , c'est Vejff'ef de la politique du parti : c'est, en un mot, qu'on a vu qu'il serait facile d'attirer les protestants qui aunent la paix , dans la communion de l'Église, si une fois on leur avouait qu'on s'y pût sauver. Il n'y a personne qui ne fut bien aise d'assurer son salut par ce moyen; et voilà bien certainement cette po/?%Me dont se plaint M. Jurieu, et qui a empêché jusqu'ici qu'on n'appuyât beaucoup sur son système.

Je lui ai fait cette objection dans le livre des Variations ' , et il n'a eu rien à répliquer : mais nous pouvons maintenant entier plus avant dans ce secret de la réforme. Il est certain qu'au commencement on n'y osait dire qu'il n'y eût point de fcalut daus la communion romaine ; au contraire ,

• Far. Uv. iv.

on faisait semblant de ne pas vouloir absolument y renoncer. les deux partis de la réforme, c'est-àdire tant les zuingliens que ceux de la Confession d' A ugsbourg, se soumettaient au concile que le pape asseuiblerait'. Nous avons vu qu'on mettait au nombre des saints les plus zélés défenseurs de l'Église et de la croyance romaine, un saint Bernard , un saint Bonaventure, un saint François; et Luther reconnaissait en termes magnifiques le salut et la sainteté dans cette Église ».

Je ne parle point des autres auteurs dont les discours vont au même but. Si dans la suite on a usé de plus de réserve, c'est l'appréhension qu'on a eue de rendre la réforme moins nécessaire au salut , et de faire voir, si on se sauvait dans la communion romaine, qu'iK valait mieux s'y tenir, qtie d'aller risquer ailleurs son éternité. On sait ce qui se passa dans la conversion de Henri IV. Quand il pressait ses théologiens , ils lui avouaient de bonne foi , pour la plupart, qu'avec eux l'état était plus parfait; mais qu'avec nous, il suffisait pour le salut. Ce prince ne trouva jamais aucun c^^tholique qui lui en dît autant de la prétendue réforme où il était. De là donc il concluait qu'il faudrait être insensé pour ne pas aller au plus sûr ; et Dieu se servait de l'aveu de ses ministres pour faire entrer ses lumières dans le grand cœur de ce prince. La chose était publique dans la cour : les vieux seigneurs, qui le savaient de leurs pères, nous l'ont raconté souvent ; et si on ne veut pas nous en croire, on en peut croire M. de Sully , qui , tout zélé huguenot qu'l était , non-seulement déclare au roi qu'il tient infaillible qu'on se sauve étant catholique, mais nomme encore à ce prince cinq des principaux ministres qui ne s'éloignaient pas de ce sentiment^. Cependant un si grand exemple , et la conversion d'un si grand roi , fit peur aux docteurs de la réforme , et ils n'osaient presque plus dire qu'on se sauvât parmi nous. M. Jurieu lui-même avait peine à se déclarer dans ses Préjugés légitimes. Nous avons vu ■* le passage où il dit, « qu'il ne veut point définir quelles « sont les sectes où Dieu peut avoir des élus, et où « il n'en peut avoir : l'endroit, poursuit-il, est trop « délicat et trop périlleax. » Il le dit pourtant dans la suite, comme on a vu ; mais la politique du parti le faisait encore un peu hésiter alors ; et ce n'est que dans son Système de l'Église qu'il blâme ouvertement cette politique.

Demandez-lui maintenant ce qu'il y avait de si délicat et de si périlleux dans ce système : était-ce de sauver les Grecs, les Russes, les jpcobjtes, les nestoriens? Craignait-il que ses protestants n'allassent en Orient rechercher le patriarche de Constantinople, ou celui des nestoriens.' Et qui ne voit au contraire <]ue ce qu'il craignait^ c'était de faciliter le passage de la réforme ver&nous? Il n'en faut pas. davantage pour vous convaincre que, puisqu'à la fin il s'est élevé au-dessus de la politique du parti , c'était nous qu'il voulait sauver ; et ce n'était pas les

' f'ar. m, 567, 571), 571. Prœf. Conf. Aug. Conclus. T.'V» Artjent. — » Far. ui, 5T0. — ' Mem. de Sulhj , rA. 36^-« ' Ci^dcssus, |). 339.

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TROISIEME AVERTISSEMENT

enfants qu'il avait en vue : ce ne sont point les enfants qu'il faut empêcher d'aller chercher leur salut dans une autrecommunion; les adultes seuls étaient l'objet de la politique, qu'il avait enfin méprisée en nous recevant au salut. S'il semble s'en repentir et révoquer son aveu, c'est que la politique, qu'il avait blâmée , reprend le dessus dans son esprit; et en deux mots , mes chers frères , il craint d'en avoir trop dit, et que, pour assurer votre salut , vous ne le cherchiez à la fin où lui-même il vous le montre.

Non , direz-vous , cet inconvénient n'est pas à craindre ; puisque, après tout, en avouant qu'on peut se sauver dans la communion romaine, il y met des restrictions qui font trembler, et n'ouvre aux catholiques la voie du salut que par une espèce de miracle. Mais, mes frères, tout cela est vain; et malgré les restrictions odieuses et excessives de votre ministre, l'avantage que nous remportons de son aveu est grand en toutes manières. Premièrement, parce qu'il s'ensuit que l'accusation d'idolatrie et celle d'antichristianisme est tout à fait nulle ; puisque ces deux choses manifestement sont incompatibles avec le salut, et que le ministre n'a pu le nier que par la contradiction qu'on a remarquée entre ses principes : marque évidente et inévitable de leur fausseté.

Secondement, tout le monde ne donnera pas dans les idées de IM. Jurieu, où il faut composer l'Église catholique de tant de sectes ennemies qui poussent le schisme et la division jusqu'à s'excommunier mutuellement, et jusqu'aux épées tirées, comme parle ce ministre '. C'est détruire le christianisme, que de donner cette faible idée de l'unité chrétienne; c'est ôter au royaume de Jésus-Christ le caractère de paix qui le rend éternel , et lui donner le caractère du royaume de Satan , prêt à tomber, selon la parole du Fils de Dieu, parce qu'il est divisé en lui-même». Si donc on ouvre une fois les yeux à la vérité, si on voit qu'il n'est pas possible de nous refuser le titre de vraie Église, où l'on peut trouver le salut que nous cherchons tous, ceux qui le cherchent véritablement ne tarderont pas à pousser leurs réflexions plus loin. Ils reconnaîtront les avantages plus éclatants que le soleil de l'Église catholique romaine au-dessus de toutes les autres sociétés qui s'attribuent le titre d'Église. Ils y verront Tuntiquité, la succession, la fermeté à demeurer dans le même état, sans qu'on puisse lui marquer, par aucun fait positif, ni la date du commencement d'aucun de ses dogmes, ni aucun acte où elle renonce à ses anciens maîtres. Ils y verront la chaire de saint Pierre, où les chrétiens de tous les temps ont fait gloire de conserver l'unité; dans cette chaire, une éminente et inviolable autorité , et l'incompatibilité avec toutes les erreurs , qui ont toutes été foudroyées de ce haut siège. Ils y verront en un mot tous les avantages de la catholicité, qui forcent ses ennemis, au milieu de leurs calomnies , à lui rendre témoignage : ce qui fera confesser à tous les gens de I)on sens qu'on devait d'autant moins la quitter, qu'à la fin il faut avouer qu'on y trouve la vie éter-

» Préj.p. 4. ~ » Matth. xu, 25, 26.

nelle; et il paraîtra évident que comme on est sorti de son sein , c'est à ce sein maternel qu'il faut retourner de tous les coins de la terre, pour assurer son salut.

En effet, en troisième lieu, les difficultés qu'on s'imagine à le trouver parmi nous ne sont point fondées en raison , mais dans la haine la plus aveugle qu'on puisse jamais imaginer; puisque même on a osé dire qu'on se sauverait plus aiscm nt j)armi les ariens ' , quoiqu'ils nient la divinité du Fils de Dieu. Voilà ce qu'a dit votre ministre, où vous vovez clairement que c'est la haine seule qui le lait parler : et rien ne le prouve mieux que la raison dont il se sert pour donner la préférence aux ariens : car c'est , dit-il, que parmi eux on ne nie que cet article fondamental, c'est-à-dire, la divinité de Jésus-Christ; et que parmi les catholiques romains on en nie plusieurs. îMais vous venez de le voir forcé d'avouer que nous n'en nions aucun : et s'il ditque nous les nions par conséquence, outre qu'il a justifié ceux qui rejettent les conséquences qu'on leur impute, toujours nous serions en meilleur état que les ariens, qui nient directement le fondement de la foi avec la divinité de Jésus-Christ. Or, constaniment et selon les propres principes de M. Jurieu , ceux qui nient directement le fondement du salut sont en pire état que ceux qui ne le nient qu'indirectement et par des conséquences qu'ils rejettent. Nous sommes de ce dernier nombre, selon lui ; par conséquent, sans aucun doute et selon lui-même, préférables aux ariens, au-dessous desquels il nous met : c'est donc manifestement la haine qui le fait parler, et non la raison. D'où , premièrement , je confirme , quoi qu'il dise, qu'il ne cherche qu'à diminuer l'impiété de ceux qui nient la divinité de Jésus-Christ ; et je conclus , secondement , que tous tes obstacles qu'on cherche avec tant d'aigreur au salut des catholiques , sans en avoir aucune raison, ne servent qu'à faire voir dans leurs adversaires une aversion injuste et insupportable.

Une objection si pressante , proposée au livre xv des Variations , est demeurée sans réplique. Vous y voyez d'un côté la haine la plus excessive et la plus aveugle qu'on puisse imaginer ; et d'autre part , malgré cette haine, l'aveu le plus authentique et le plus formel , qu'on peut se sauver parmi nous. Dieu ne vous donne pas en vain ce témoignage , Dieu ne permet pas en vain que ce Caïphe prophétise : trompé et trompeur en tant d'endroits , il est forcé à dire cette vérité, pour aider les faibles, pour ramener les gens de bonne foi , et à la fin rendre les autres autant inexcusables qu'ils sont endurcis.

Enfin, si l'aveu que fait le ministre, qu'on peut se sauver parmi nous et dans l'Église romaine, n'était pas pour elle d'une extrême conséquence , ce ministre , après l'avoir fait si solennellement et tant de fois dans ses Préjugés légitimes, dans son Système, et ailleurs, comme on a vu , ne ferait pas tant d'efforts, dans sa Lettre onzième, pour nous cacher un aveu si constant , ou plutôt pour se dédire s'il pouvait. Mais il se tourmente en vain ;

' PrrJ- IfH't- I- r^rt. c. '.. S'jxt. p. t:23. Far. XV, IV5.

SUR LES LETTRES DE M. JURIEU

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