‹ ŒuvresChapitre 41 sur 148 · S'IS · texte numérisé non relu

S'IS

et do peur que vous ne croyiez que ce ministre n'en •si venu là que parce qu'il l'a bien voulu, ou qu'il «•11 pourrait revenir s'il lui plaisait, il est bon de \i»ii,sidérer par quelle force invincible il y a été . iitraîné. L'histoire en est courte; et je veux bien i.'péter ici,en abrégé, ce qui en est expliqué un peu plus au long, mais encore très-brièvement, au quinzième livre des Variations .

Tout est fondé sur la question : Oîi était l'Église avant la réforme? Lachimèred'itglise invisibleayant clé vainement tentée, et à la Qn étant reconnue pour i.isufûsante, il a fallu avouer, non-seulement que l'Église était toujours, mais encore qu'elle était toujours visibleet visiblement subsistante dans une immortelle société de pasteurs et de peuple. C'est cet aveu qu'on a démontré autant nécessaire qu'important dans les écrits des ministres Claude et Jurieu, qui , après tout , n'était qu'une suite des principes déjà avoués dans la réforme. La question est donc toujours revenue : Où y avait-il dans le monde une Église semblable à celle dss protestants, avant la réformation prétendue 7 Là , après avoir vainement cherché par toute la terre une Église qui eut la même foi que celle qui se disait réformée , il a fallu enfin avouer qu'on n'en reconnaissait aucune de cette sorte dans quelque partie que ce fût de l'univers, et ajouter que l'Église subsistait visiblement dans ce corps de pasteurs et de peuple qu'on appelait l'Église romaine, où les prétendus reformateurs, et tous ceux qui les ont suivis, avaient été élevés et avaient reçu le baptême. On pouvait donc se sauver dans cette communion : les élus de Dieu y étaient. Quoiqu'on la dit idolâtre, quoiqu'on la dit antichrétienne ,*ce qui est le comble lies maux, des impiétés et des erreurs parmi les chrétiens ; il a fallu en même temps lui donner la gloire de porter les enfants de Dieu , sans qu'elle eut perdu sa fécondité par tous les crimes et par toutes les erreurs qu'on lui imputait. La question étant ainsi résolue, du commun aveu de la réforme , une autre question s'élève naturellement. Si on pouvait se sauver aans la communion romaine avant la réforme, qui empêche qu'on ne s'y sauve depuis.? ]N'y avait-il pas , quand on s'y sauvait , la même messe , les mêmes prières, le même culte, qu'on y veut regarder aujourd'hui comme un obstacle au salut? On s'y sauvait néanmoins : d'où viendrait donc aujourd'hui qu'on ne pourrait s'y sauver ?

Dire qu'elle eût ajouté depuis dans le concile de Trente de nouveaux articlesde foi ; quand cela serait , ce ne serait rien ; car il était bien constant qu'on n'avait pas de nouveau ajouté la messe, ni tout ce que la réforme voulait appeler idolâtrie ; et tout cela y était, pendant qu'il faut confesser qu'on s'y sauvait : pourquoi donc encore un coup ne pourraiton mainleuant que s'y danmer?

Alléguer ici l'ignorance, et la faire servir d'excuse aux bonnes intentions de ceux qui vivaient avant la grande lumière de la réforme, c'est, premièrement , une fausseté manifeste; puisque la réforme préteiid que dans le fond la même lumière a précédé dans les hi'."isites , dans les vidélites , daus les vaudcis , dans

' l'ar. liv. XY.

les albigeois , dans Bérenger , dans les autres : et c'est, secondement , une vaine excuse pour des abus qu'on taxe d'idolâtrie manifeste ; étant chose avoucc parmi les chrétiens , comme elle l'est encore tout nouvellementparleministre Jurieu, qu'on n'a jamais cru ni pensé qu'on put sauver un idolâtre, sous prétexte d'ignorance ou de bonne foi. Ainsi excuser nos pères sur leur ignorance', c'était détruire entièrement l'accusation d'idolâtrie, ôter tout le fondement de la réforme et toute excuse du schisme. Il fallait donc ou damner nos pères, et ne laisser durant tant de siècles aucune resso.urce au christianisme, ou nous sauver avec eux : et l'argument ne souffrait aucune réplique. Ajoutez à tout cela les luthériens, que toute la réforme sauve avec la présence réelle, avec le monstre de l'ubiquité, avec le semi-pélagianisme, ennemi de la grâce de Jésus- Christ; avec l'erreur où l'on nie la nécessité des bonnes œuvres. Faites la comparaison de ces dogmes qu'on veut tolérer, avec ceux qu'on veut trouver intolérables; ajoutez l'ambiguïté des articles fondamentaux, énigme indissoluble à la réforme : voilà par où yi. Jurieu s'est trouvé forcé à l'aveu que nous avons vu, et dont il est maintenant si embarrassé.

Je ne m'étonne donc pas si les ministres, et en général tous les protestants , évitent autant qu'ils peuvent la question de l'Église, comme Pécueil où ils se brisent. Ils parlent tous et toujours de cette question , comme si elle n'était pas du fond de la religion : c'est, disent-ils, une dispute étrangère, et une chicane où on les jette. Mais il faudrait donc effacer cet article du Symbole , Je crois l'Église universelle : c'est de cet article qu'il s'agit dans la question de l'Église ; si on l'entend bien ou mal ,ou , pour mieux dire , si on l'enttnd ou si on ne l'entend pas. Il s'agit donc du fond de la foi et d'un article principal du christianisme; et il n'y a pas moyen de le nier. Bien plus : il ne s'agit pas seulement ici d'un des articles principaux, mais d'unarticle dont la décision entraîne celle de tous les autres. Car considérons où il nous mène, et commençons par considérer où il a conduit M. Jurieu. Je ne parle pi us de la conséquence qu'il a tirée malgré lui, et forcé par la vérité , qu'on peut se sauver parmi nous : en voici d'autres aussi importantes et aussi certaines. S'il y a toujours une Église où l'on se sauve, et que cette Église soit toujours visible, ce doit être en vertu de quelque promessedivme,etd'uneassistanee particulière qui ne la quitte jamais: caria raison nous enseigne, l'Ecriture décide, l'expérience confirme, qu'un ouvrage humain se dissiperait de lui-même'. Les ministres passent condamnation; et ils avouent que l'Église subsiste visiblenient dans ses pasteurs et dans son peuple en vertu de cette promesse ; Je suis arec vous; de celle-ci : Les portes d'en/erneprévaudrontpoiut, et des autres de cette nature. Mais l'Église ne peut subsister sans la profession de la vérité : c'est pourquoi M. Jurieu avoue, après M. Claude, que l'Église, à qui Jésus- Christ promet uneéternelle durée, est ujie Église confessante, une Église qui publie ta foi, et par conséquent qui a pourcela une assistance particulière : oa

' Lcll. xt , />. su. - '• Act. V, 05 cl uq.

TROISIÈME AVERTISSEMENT

en a vu les passages' -,61 ses deux ministres l'avouent en termes formels. II est vrai que c'est avec restriction ; car ils confessent que Jésus-Christ assiste l'Église visible , quoique non pas jusqu'au point de ne la laisser tomber en aucune erreur, du moins jusqu'au point de ne la laisser tomber en aucune erreur capitale. C'est pourquoi M. Jurieu demeure d'accord que « l'Église universelle est infaillible « jusqu'à un certain degré, c'est-à-dire jusqu'à ces « bornes qui divisent les vérités fondamentales de « celles qui ne le sont pas ». » C'est déjà un attentat manifeste de donner des restrictions à la promesse de .Tésus-Christ qui est absolue, et trois raisons s'y opposent, tirées l'une du côté de Dieu, l'autre du côté des dogmes qu'il révèle , et la troisième du côté des promesses mêmes. Du côté de Dieu , il est toutpuissant ; il sauve en peu, comme en beauconp , ainsi que dit l'Écriture ^ ; et il ne lui est pas plus difficile de garantir de toute erreur, que de quelque erreur; ni de conserver tous les dogmes , que de conserver seulement les principaux , en laissant périr cependant ceux qui en sont des accessoires et des dépendances. Il les conserve donc tous dans son Église; d'autant plus qu'à considérer les dogmes mêmes, Jésus-Christ qui nous les a révélés, ou par lui-même ou par ses apôtres , n'est pas un maître curieux qui enseigne des dogmes inutiles et dont la croyance soit indifférente : au contraire, c'est de lui qu'il est écrit dans Isaïe : Je suis le Seigneur qui t'enseigne des choses utiles, et qui te conduis dans la voie où tu dois marcher^. Il n'a donc rien enseigné qui ne soit utile et nécessaire à sa manière : si quelqu'un de ses dogmes ne l'est pas à tous et toujours , il l'est toujours au général, et il l'est aux particuliers en certains cas : autrement il n'aurait pas du le révéler ; et par la même raison qu'il a dil le révéler à son Église , il a dû aussi l'y conserver par l'assistance perpétuelle de son Saint-Esprit. C'est pourquoi, et c'est la troisième raison , c'est pourquoi , dis-je, les promesses de cette assistance n'ont point de restriction ; car Jésus-Christ n'en apporte aucune , quand il dit : Je suis avec vous, et quand il dit : Les portes d'enfer ne prévaudront point. Il ne dit pas , Je suis avec vous dans certains articles , et je vous abandonne dans les autres; il ne dit pas. L'enfer prévaudra dans quelques points, et dans les autres je rendrai ses efforts inutiles : il dit, sans restriction. L'enfer ne prévaudra pas. Il n'y a point là d'exception , ni aucun endroit de sa doctrine que Jésus- Christ veuille abandonner au démon ou à l'erreur : au contraire , il a dit que l'Esprit qu'il enverrait à ses apôtres leur enseignerait, non pas quelque vérité, \x\d\% toute vérité^ : ce qui devait durer éternellement , à cause que cet Esprit ne devait pas seulement être en eux , mais encore y demeurer ^, et que Jésus- Christ les avait choisis, non-seuiement pour /;or/^r du fruit, mais encore afin que le fruit qu'ils pareraient demeurât i; et , comme dit Isaïe * , afin

' Far. liv. xv. — ' Sijst. p. 256. Far. liv. xv. — ' Rcg. X^^\ c. -- < is. xLvni, 17. — ' Joan. xvi, 13. *■ Ibid. xiv, K, 17. - ' Ibid. XV, l«. - » Js. LI.\, 2|.

que l'Esprit qui était en eux et la parole qu'il k'/t mettrait à la bouche passât de génération en génération, de la bouche du père à celle du fils, et à celle du petit-fds , et ainsi à toute éternité. Ces promesses n'ont point d'exceptions ou de restrictions, et on n'y en peut apporter que d'arbitraires, qu'on tire de son cœur et de son esprit particulier; ce qui est la peste de la piété. Que le Seigneur juge donc entre nous et nos frères; ou plutôt qu'il prévienne son jugement, qui serait terrible, en leur inspirant la docilité pour les jugements de l'Église à qui Jésus-Christ a tout promis. Mais , sans les pousser plus loin qu'ils ne veulent, ce qu'ils nous donnent suffit pour les tirer de tous leurs doutes; et vous en serez convaincus en lisant le xv* livre de l'Histoire des Variations : car je ne veux ici répéter ni soutenir que ce que M. Jurieu en a attaqué dans ses réponses.

Il traite avec un grand air de mépris les sophismes de ce livre, comme il les appelle, et ne daigne entrer dans cet examen; mais puisqu'il a quelques endroits qu'il a jugés dignes de réponse, voyons s'il y en aura du moins un seul où il ait pu se défendre. Comme il ne songe, à dire vrai , qu'à rendre tout difficile , il prétend qu'on tombe parmi nous dans des embarras inévitables, par le recours qu'on y a dans les controverses aux décisions de l'Église universelle; parce que l'Église universelle n enseigne rien., selon lui, ne décide rien, ne Juge rien ' et qu'on n'en peut savoir les sentiiuents qu'avec un travail inmiense.

On voit bien où cela va : c'est à jeter tout particulier, savant ou ignorant, et jusqu'aux femmes les plus incapables, dans la discussion du fond des controverses, au hasard de n'en sortir jamais, ou de n'en sortir que par une chute ; et au hasard , en s'imaginant avoir tout trouvé de soi-même, de se laisser emporter au premier venu. Voilà où IM. Jurieu et ses semblables ont entrepris de mener tous les fidèles.

Pour cela, ce ministre a osé dire que l'Église n'enseigne rien et ne juge rien. Comment le peutil dire , puisqu'il dit en même temps que le consentement de toutes les Églises à enseigner certaines vérités est une espèce de jugement, e^ de jugement infailible; si infaillible, selon lui, qu'il fait une démonstration (ce sont ses paroles) , et qu'on ne peut regarder que comme une marqua certaine de réprobation. » l'audace de s'y opposer? Ce sont encore ses paroles, et on ne pouvait en imaginer de plus fortes. Mais , poursuit-il , on ne peut savoir le sentiment de l'Église universelle qu'avec beaucoup de recherches. Quelle erreur! et pourquoi ainsi embrouiller les choses les plus faciles } On fait im. giner à un lecteur ignorant que, pour savoir les sentiments de l'Église catholique, il faut envoyer des courriers par toute la terre habitable; comme s'il n'y avait pas dans les pays les plus éloignes des choses dont on peut s'assurer infailliblement, sans qu'il en coûte autre chose que la peine de vouloir

' Far. liv.w. Stjst. p. C, 217, 233 et suiv. - ' i'ti*d Sijsi. p. 23û.

SUR LES LETTRES DE M. JURIEU

)ti apprendre ; ou que tout particulier, dans quelque partie qu'il habitât du monde connu , ne pût pas aisément savoir ce qui , par exemple, avait été déridé à Nicée ou à Constantinople sur la divinité de Jésus-Christ ou du Saint-Esprit, et ainsi du reste. Je ne sais comment on peut contester des choses si évidentes; ni comment on peut s'imaginer qu'il soit difficile d'apprendre des décisions, que ceux qui les font sont soigneux de rendre publiques par tous les moyens possibles; en sorte qu'elles deviennent aussi éclatantes que le soleil , et qu'on en peut dire ce que saint Paul disait de la prédication apostolique : Le bruit s'en est répandu dans toute la terre, et la parole en a pénétré jusqu'aux extrémitésde PunUers ■. Saint Paul parlait aux Romains d'une vérité qui leur était connue, sans avoir besoin de dépêcher des courriers par tout le monde, ni d'en attendre des réponses. Et pour venir à des exemples qui touchent de plus près les protestants, faut-il envoyer en Suède pour savoir qu'on y professe le luthéranisme , ou en Ecosse pour savoir que le puritanisme y prévaut, et que l'épiscopat y est haï; ou en Hollande, pour savoir que les arminiens, qui y sont fort répandus, tendent fort à la croyance des sociniens? Mais puisque le ministre est en humeur de contester tout, qu'il se souvienne du moins de ce qu'il a dit lui-même : que ce consentement de « l'Église universelle est la règle la plus sûre pour a juger quels sont les points fondamentaux, et « les distinguer de ceux qui ne le sont pas : queso tion, dit-il, si épineuse et si difficile à résou- « dre*. »

Voilà les passages de M. Jurieu, que je lui objecte à lui-même , dans le livre xv des Variations. Ils sont assez importants, et surtout le dernier, pour montrer l'autorité infaillible des jugements de l'Église. Que croyez-vous, mes chers frères, que ce ministre y réponde.' Une chose rare sans doute : éroute/-la , et voyez d'abord de quelle hauteur il le prend : « On veut bien que M. Bossuet sache qu'on « ne parle pas à des simples, mais à des savants, B qui examinent la question des points fondamen- « taux et non fondamentaux. Mais, poursuit-il un « peu après , à l'égard des simples cette règle est « de nul usage'. » Mais quelle règle auront donc les simples pour résoudre cette question si épineuse et si difficile'? L'Écriture. Mais comment donc dites-vous que la règle la plus sûre est le consentement des Églises.' Il y aurait donc une règle plus sûre que l'Écriture.' Mais si l'Écriture est claire, comme vous le soutenez, comment est-ce que la question des articles fondamentaux est si épineuse et si difficile à résoudre? Ou bien est-ce qu'elle est difficile pour les savants seulement, sans l'être j)Our le simple peuple; et que l'Écriture, qui la décide pour le peuple, ne la décide pas pour les savants? Reconnaissez que souvent on s'embarrasse beaucoup , quand on ne songe , en expliquant les difficultés, qu'à éblouir le vulgaire. Mais voici un beau dénoùment^ : « C'est que les simples ne sont guère

• Rom. X, l«. Ps. xvin, 5. — ' Ubi supra. - * Lcti. \f, fi. 83 , c. 1. — • Jbid.

« appelés à distinguer les points fondamentaux; 1 cela ne leur est aucunement nécessaire. Mais s'ils « veulent entrer dans cet examen, leur unique rè- " gle sera leur baison et l'Écriture saintf; <i et par ces deux lumières ils jugeront aisément du CI poids et de l'importance d'une doctrine pour le « salut. » Mais si les simples peuvent \e juger aisément, pourquoi les savants seront-ils les seuls à qur cette question est si épineuse et si difficile à résoudre? La raison et l'Écriture ne sont-elles que pour les simples ? Et les savants ont-ils une autre règle de leur croyance que les antres? Mais pourquoi vous met-on ici votre raison avec V Écriture? Leur raison et l' Écriture, dit-on, seront leur unique règle. Est-ce qu'à ce coup l'Écriture n'est pas suffisante? ou bien est-ce qu'en cette occasion il faut avoir de la raison pour bien entendre l'Écriture, et que dans les autres questions la raison n'est pas nécessaire? O peuples fascinés et préoccupés! car c'est à vous que je parle ici ; et je laisse pour un moment les superbes docteurs qui vous séduisent : ne sentirez-vous jamais que vos ministres se jouent de votre foi? Car, je vous prie, pourquoi vous exclure de l'examen des articles fondamentaux, et se le réserver à eux seuls ? K'est-ce pas un article nécessaire à tous , de bien savoir, par exemple , que Jésus-Christ est le fondement^ ? Mais si quelqu'un venait dire que l'article de sa divinité , ou celui du péché originel et de la grâce, ou celui de l'immortalité de l'âme et de l'éternité des peines, ou quelque autre de cette importance, n'est pas fondamental, et qu'il faut communier les sociniens qui les nient; pourquoi le peuple sera-t-il exclu de la connaissance de cette question ? Mettons , par exemple, que quelque ministre ose avancer qu'il faut recevoir à la communion, non-seulement les luthériens, mais encore ceux qui rejettent les articles qu'on vient de rapporter, ou qui veulent qu'ils n'appartiennent pas à l'essence de la religion : ce n'est point là une idée en l'air; M. Jurieu sait bien que plusieurs ont proposé et proposent encore de semblables tolérances : les docteurs jugeront-ils seuls cette question, ou seront-ils infaillibles à cette fois , et le peuple sera-t-il tenu de les en croire à l'aveugle? Mais si les ministres se trompent, car ils ne veulent être infaillibles, ni en particulier, ni en corps ; faudra-t-il consentir à leur erreur? Peuple aveugle} où vous mène-t-on, en vous disant que vous voyez, tout par vous-même? et à qui peut-on mieux appliquer cette parole du Sauveur : Si vous étiez, aveugles, vous n'auriez point de pécfié; mais maintenant que vous dites : Nous voyons; votre pécfié demeure sur cous » ?

Mais voici encore une autre illusion. M. Nit cole presse le ministre sur l'invincihle difficulté, oîi se trouvera une bonne femme dans un article important; lorsque, par exemple (car il m'est permis de réduire la question générale à un cas particulier), lors, dis-je, qu'un socinien viendra lui dire, comme font tous ceux de cette secte, que

» l. Cor. m, IL - » Joan. \l, II

TROISIÈME AVERTISSEMENT

l'intelligence des paroles par où on lui prouve la divinité de Jésus-Christ, ou le péché originel, ou rélernilé des peines, dépend des langues originales, dont les versions , et même les plus fidèles, ne peuvent jamais égaler la force ni remplir toutes les idées. L'embarras assurément n'est pas petit, lorsqu'à vec les protestants on tient pour certain que dans les points de la foi on ne peut se fier qu'à soimême ; et cette femme est agitée d'une terrible manière. Mais M. .lurieu apaise ses troubles, en lui disant ' : « qu'une simple femme qui aura appris le « Symbole des apôtres , et qui l'entendra dans le « sens de l'Église universelle, sera peut-être dans « un,i \oii ^)lus sûre que les savants qui disputent « avec tant decapacité sur la diversité des versions. » Le livre des Variations proposait encore à votre ministre ce témoignage tiré de lui-même, où il paraît clairement que , pour tirer d'embarras cette pauvre femme, il lui propose l'autorité de l'Église universelle , comme un moyen plus facile que celui de la discussion. C'était là parler en catholique; c'était donner à cette femme le même moyen d'affermir sa foi , que nous donnons généralement à tous les fidèles; et dans un état si embarrassant, votre ministre n'a pu s'empêcher de revenir à notre doctrine. Mais il tâche de se relever contre cet aveu. « Vit-on jamais, répond-il», une plus misérable « chicanerie.? Le ministre dit bien qu'une femme « peut entendre le Symbole dans le sens de l'Église «universelle; mais il ne dit pas qu'elle puisse sa- « voir le sens de l'Église universelle. » Et un peu après : « Elle ne connaîtra point le sens de PÉglise « universelle par l'Église universelle elle-même; ce « sera par l'Écriture. Car elle fera ce raisonnement : « C'est ici le vrai sens de l'Écriture ; et par conséquent «c'est celui de l'Église universelle. » Ne voilà-t-il pas un doute bien résolu, et une femme bien contente .!* Troublée en sa conscience surl'intelligence de l'Écriture, et embarrasséed'unexamenoùelleseperd, elle trouvaitdu soulagement lorsque vous la renvoyiez à l'autorité de l'Église universelle, comme à un moyen plus connu ; et maintenant vous lui faites voir qu'elle ne voit goutte en ce moyen ! Pourquoi donc lehii proposer? qui vous obligeait à lui parler de l'Église universelle, pour dans la suite l'embarrasser d'avantage? et ne valait-il pasmieux,selon vos principes, sans lui parler de l'Église ni du Symbole , la renvoyer tout court à l'Écriture, que d'y revenir enfin par ce circuit embarrassant? Mais c'est que les principes de la réforme veulent une chose , et que la force de la vérité ou plutôt le besoin pressantd'une conscience 'igitée en demande une autre.

Que si le ministre nous demande comment on peut s'assurer du consentement de tous les siècles dans certains articles , sans lire beaucoup d'histoires et remuer beaucoup de livres : ce moyen était tout trouvé dans les principes qu'il posait, s'il eût voulu les pousser dans toute leur suite. Il n'avait qu'à se souvenir que Jésus-Christ, selon lui, promet une Église où la vérité sera toujours annon-

i Si/sl. liv. in, (7t. i, p. loa. — ■•■ LctL .\i,/). hi.

cée, du moins quant aux articles capitaux; infaiU lible par conséquent à cet égard , comme il en e.st convenu. Or une Église infaillible n'erre dans aucun moment; qui n'erre point croit toujours la même chose ; et il n'y a dans ce cas qu'à voir ce qu'on croit de son temps pour savoir ce qu'on a toujours cru'. Les principes sont avoués, la conséquence est claire; on nous donne un dénoûment sûr à la principale difficulté qu'on nous fait sur l'autorité de l'Église. On nous objecte sans cesse, et autant de fois que nous recourons à cette autorité, que c'est recourir aux hommes, au lieu de se tourner du côté de Dieu. Que si on avoue maintenant que le consentement de l'Église est une règle certaine, ei la plus sûi^e de toutes , il est clair qu'en s'y souiwettant ce n'est pas aux hommes qu'on cède , mais . Dieu; et l'objection que la réforme nous faisait est résolue par la réforme même.

C'est ce que j'ai dit au ministre 2; et sans seulement songer à y répondre, il continue ses plaintes contre l'évêque de Meaux en cette sorte : « Vit-on « jamais un plus étrange exemple de hardiesse, qi'.e « l'accusation qu'il fait aux ministres Claude et Ju- « rieu , d'avoir confessé ou écrit qu'il n'est pas né- « cessaire aux simples de lire et d'étudier l'Écriture « sainte? Dans quel esprit faut-il être pour imputer « à des gens un aveu formellementcontraire à tou- « tes leurs disputes et à leurs sentiments 3? » Le ministre change un peu les termes. Je n'accuse ni IM. Claude ni lui de nier absolument la nécessité de lire ou d'étudier l'Écriture sainte : je dis seulement qu'ils ont nié que l'Écriture fût nécessaire aux simples pour former leur foi. Et afin de marquer les termes précis de l'accusation, je soutiens que ces deux ministres ont enseigné positivement « que l'Écriture n'est pas nécessaire au fidèle pour « former sa foi; qu'il peut la former sans avoir lu « aucun livre, et sans savoir même quels sont les li- « vres inspirés de Dieu'*. » J'avoue bien que cette doctrine est contraire à toutes les maximes de la secte, et c'est aussi pour cette raison que je maintiens que la secte est insoutenable, puisqu'à la fin il en faut nier toutes les maximes. Mais voyons ce qu'on nous répond. Voici les propres paroles de M. .furieu 5 : « Les ministres Claude et Jurieu ont « avoué qu'il n'était pas d'une absolue nécessité « aux simples d'étudier la question des livres cano- « niques et apocryphes : donc ils ont avoué qu'il ne « leur est pas permis de lire l'Écriture. Quelle « croyance devez-vous avoir à un convertisseur d'une « mauvaise foi si découverte? » Encore un coup, on change les termes de l'accusation pour lui ôter la vraisemblance : car qui croira que des ministres en soient venus jusqu'à dire que la lecture de l'Ecriture ne soit pas permise aux simples? Aussi n'estce pas là ce que je dis ; mais seul enient , que 1' Èc\'\- Xuxe n'est pas nécessaire aujïdèle pour former sa foi. Voilà mon accusation , surprenante à la vérité contre des ministres ; mais par malheur pour celui-

» Far. lit liv. XV

•li-

» Jbid. — 3 Lett. XI, p. s;?, c 2. - i t'a

Lctt. XI , p. 83.

SUR LES LETTRES DE M. JURIEU

ei, qui fait tant Pétonné, il en avoue déjà la moitié, et encore, comme on va voir, une moiliéqiii entraîne l'autre. Car enfin, qu'il biaise tant qu'il lui plaira, et qu'il tâche de dissimuler son aveu, en disant qu'il n'est pas de nécessité absolue aux simples d'étudier la question des livres canoniques : ou cett« question est indifférente, et les fidèles formeront leur foi sans connaître quels sont les livres divins ; ou s'il leur est nécessaire de le savoir , et qu'ils ne le sachent pas, il faudra bien ou qu'ils l'étudient, ou qu'ils s'en lient à leurs docteurs et à l'autorité de l'Église ; ou que, comme des fanatiques, ils attendent que, sans étude et sans aucun soin, Dieu leur révèle par lui-même les livres divins. Quoi qu'il en soit, et de quelque côté qu'il se tourne, au fond il est constant qu'il accorde ce que M. Claude avait aussi accordé, qu'il n'est pas besoin qu'un homme étudie hquestiun des livres apocryphes et canoniques; et il avoue lui-même en termes formels « que « la question des livres apocryphes et canoniques « fait partie de cette science qu'on appelle théo- « logie; mais qu'elle ne fait point partie de l'objet « de la foi '. » Quoi donc! il n'appartient point à la foi si l'Apocalypse, si TÉpîtreaux Hébreux, si d'autres livres sont divins ou non? On peut errer sur ce point sans blesser la foi ? Que deviendra donc la doctrine, que l'Église romaine est Babylone^; doctrine si importante, qu'elle est à présent le princit)al fondement de la séparation , et un article sans lequel on ne peut pas être chrétien? Que deviendra cet article selon la réforme, et quel fondement aura-t-il, si l'on peut révoquer en doute la divinité de l'Apocalypse? D'ailleurs, s'il est permis une fois aux simples de croire, par exemple, sur la foi de saint Innocent et du concile de Carthage, pour ne point parler ici des autres auteurs, que les livres des Machabées sont divins ; il faudra donc passer nécessairement , et le sacrifice pour les morts , et la rémission des péchés après cette vie ^, comme choses révélées de Dieu. Je crois alors que la question des livres canoniques ou apocryphes deviendra appartenante à la foi, autant pour les simples que pour les doctes protestants : autrement ce qu'on leur donne pour assuré par la foi ne le sera plus. Que dira ici la réforme, si vivement pressée par les propres réponses de ses ministres? Avouez que la confusion se met parmi vous d'une manière terrible, et, comme disait le Psalmiste, que finiquitése dément trop visiblement elle-même*. Mais , encore , qui pouvait obliger deux ministres si précautionnés et si subtils à un aveu si considérable? Je le dirai en peu de mots : c'est qu'enfin ils ont reconnu qu'on ne peut plus soutenir cet article de la réforme : « qu'on connaissait « les livres divins pour canoniques , non tant par «le consentement de l'Église universelle, que par « le témoignage et la persuasion intérieuredu Saint- «Esprit*.» Les ministres ont bien senti que défaire croireà tous les fidèles qu'ils vont connaître d'abord

' Syst. liv. m, cA. 2, /). 451 , 453. — ' Prrf. de VAcc. de» Pn.yà. Leit. XI, etc. - ^ //. Macit. XII, 43 et ie^. — * Ps. ixvii, 12. — i Con/. de foi, art.i.

par un goût sensible la divinité du Cantique des cantiques, ou du commencement de la Genèse, ou d'autres II vres semblables, sans le secours de la tradition ; ce serait une illusion trop manifeste , ou , pour enfin trancher le mot , un franc fanatisme. De renvoyer les fidèles au consentement de l'Église, que, pour ne point donner tout à l'inspiration fanatique , on était forcé en cette occasion de reconnaître du moins comme un moyen subsidiaire; cela serait dangereux : car, à quelque prix que ce soit, on veut que ce consentement de l'Église, moyen que l'antiquité a toujours donné pour si facile, soit d'une recherclie si abstruse et si embarrassante , que les simplts n'y connaissent rien. Que faire donc? Le plus court a été de dire que la question des livres canoniques et apocryphes , où il s'agit d'établir le fondement de la foi et la parole qui en règle tous les articles, n'appartient pas à la foi et n'est pas nécessaire aux simples.

Mais comme enfin il a bien fallu donner aux simples un moyen facile de discerner les livres divins d'avec les autres, à moins de les exposer à autant de chutes que de pas, on a trouvé ce moyen dans nos jours , de dire que la foi commence par sentir \ les choses en elles-mêmes; et que, par le goût qu'on a pour les choses , on apprend aussi à godter les livres oii elles sont contenues. C'est ce que le ministre Claude a dit le premier , cet homme que les protestants nomment maintenant leur invîncible Achille: c'est ce que le ministre Jurieu a suivi depuis; et voici ses propres paroles' : « C'est la doc- « trine de l'Évangile et la véritable religion qui fait «sentir sa divinité aux simples, inlépendamment « du livre oùelleest contenue ; » et pourconclusion: « En un mot , continue-t-il , nous ne croyons pas « divin ce qui est contenu dans un livre, parce que « ce livre est canonique ; mais nous croyons qu'un « tel livre est canonique , parce que nous avons « senti que ce qu'il contient est divin : et nous « l'avons senti comme on sent la lumière quand « on la voit , la chaleur quand on est auprès du « feu , le doux et l'amerquand on mange.»

Ainsi, contre les maximes qu'on avait crues jusqu'ici les plus constantes dans la réforme , le fidèle ne forme plus sa foi sur l'Écriture; mais après avoir formé sa foi en lui-même, indépendamment des livres divins, il commence la lecture de ces livres. Ce n'est donc point pour apprendre ce que Dieu a révélé qu'il les lit : il le sait déjà, ou plutôt i! le sent ; et je vous laisse à penser avec cette prévention s'il trouvera autre chose dans ces divins livres que ce qu'il aura déjà cru voir connue on voit le soleil , et sentir c^mme on sent le froid et le chaud.

Or, cela, c'est formellemont ce qu'enseignent les fanatiques , comme il paraît par leurs tlïèses: car voici celles que les quakers ou les trembleurs, c'est-à-dire les fanatiques les plus avérés , ont publiées, et qu'ils ont ensuite traduites en français par ces paroles » : « Les révélations divines et

> Dèf. de Ut Réf. II. part. ch. », p. 193 et suiv. Syst. tiv ïn,ch. 2, p. 453. — » Les Prhic. de la f'ér. etc., avec U» Thèses théolog. impr. à Rolerd. en 1C75; TA. 2 , ju. 'ij , 23.

«intérieures, lesquelles nous croyons absolument ^ nécessaires pour fohmeb la \fiAiE foi ; comme « elles ne contredisent point au témoignage ex- «térieur des Écritures, non plus qu'à la saine rai- « son ; aussi n'y peuvent-elles jamais contredire. « Une s'ensuit pas toutefois delà que ces révélations « divines doivent être soumises à l'examen du « témoignage extérieur des Écritures , non plus « qu'à celui de la raison naturelle et humaine , com- « me à la plus noble et à la plus certaine règle et «mesure : car la révélation divine et illumination « intérieure est une chose qui de soi est évidente « et claire , et qui contraint, par sa propre évidence et «clarté, un entendement bien disposé à consen- «tir, et qui le meut et le fléchit sans aucune ré- «sistance; ne plus ne moins que les principes «naturels meuvent et fléchissent l'esprit au con- «sentement des vérités naturelles, comme sont : « Le tout est plus grand que sa partie : Deux con- « tradictoires ne peuvent être ensemble vrais ou « faux. » D'où s'ensuit la troisième thèse , que de ces saintes révélai ions de V Esprit de Dieu sont émanées les Écritures , dont la thèse fait une espèce de dénombrement, et puis elle poursuit en cette sorte: « Cependant ces Écritures n'étant seulement que la « déclaration de la source d'où elles procèdent , et « non pas cette même source, elles ne doivent pas « être considérées comme le principal fondement « de toute vérité et connaissance , ni comme la règle « première et très-parfaite de la foi et des mœurs; « quoique rendant un fidèle témoignage de la pre- « mière vérité , elles en soient et puissent être esti- « mées la seconde règle, subordonnée à l'esprit , du- « quel elles tirent toute l'excellence et toute la cer- « titude qu'elles ont. »

Quand ils disent que l'Écriture n'est que la seconde règle, conforme néanmoins à la première, qui est la foi déjà formée dans l'intérieur avec toute 8â certitude par la révélation avant l'Écriture; ils ne font que dire en autres termes ce qu'on vient d'entendre de la bouche de vos ministres : qu'avant toute lecture des livres divins, on a déjà senti au dedans toute vérité ; comme on sent le froid et le chaud , c'est-à-dire , d'une manièredont on ne peut jamais douter : ce qui opère nécessairement, non qu'on juge de ces sentiments par l'Écriture, et qu'on les rapporte à cette règle comme à la première, ainsi qu'on l'avait toujours cru dans la réforme ; mais qu'on accommode l'Écriture à sa prévention, et qu'on appelle cette prévention de son jugement une révélation de l'Esprit de Dieu. Qu'on me cherche un moyen plus sûr de faire des fanatiques. La réforme tombe à la fin dans ce malheur; et c'était l'effet nécessaire de ces enseignements.

Je ne m'étonne donc pas si M. Jurieu a tant déguisé l'accusation que je lui faisais , aussi bien qu'à M. Claude; et s'il en a dissimulé la moitié , c'està-dire, cette formation , pour ainsi parler, delà foi indépendamment de l'Écriture. Pressé par la vérité, on hasarde de telles choses dans un long discours , où les simples ne les sentent pas au milieu d'un embarras infini de questions et de distinctions dont

TROISIÈME AVERTISSEMENT

on les amuse; mais s'il eût fallu dire la chose en trois mots précis dans un article d'une lettre, on eût fait trop tôt sentir à la réforme l'étrange variation qu'on introduit dans ses maximes les plus essentielles : et tout le monde aurait frémi à un établissement si manifeste du fanatisme, où l'on veut que chacun jugede sa foi par son goût , c'est-à-dire, qu'il prenne pour inspiration toutes les pensées qui lui montent dans iecœur ; en un mot , qu'il appelle Dieu tout ce qu'il songe.

Ainsi cette accusation de l'évêque de Meaux, qui devait faire sentir toute la mauvaise foi de ce convertisseur ( plût à Dieu , encore une fois, que j'eusse pu mériter ce titre ! ), se trouve à la fin trèsvéritable : mais le ministre sera encore plus tôt confondu dans sa dernière plainte. Elle est fondée sur ce qu'il exclut les sociniens et les autres sectes semblables d'être des communions, et des communions chrétiennes , à cause qu'elles ne sont ni anciennes ni étendues ; d'où j'ai conclu qu'il reconnaît donc que toute communion chrétienne doit avoir l'antiquité, c'est-à-dire, la succession, qui manque visiblement aux calvinistes'. Cette conséquence est claire, ce raisonnement est court et démonstratif. Toute communion chrétienne, selon M. Jurieu , doit avoir l'antiquité ou la succession , et en même temps l'étendue : elle ne doit pas venir d'elle-même; mais elle doit montrer ses prédécesseurs dans tous les temps précédents : elle ne doit pas s'élever comme une parcelle détachée du tout , ni comme le petit nombre qui se soulève contre le grand et contre l'universalité; c'est-à-dire, en autres termes , que toute société chrétienne doit être universelle et pour les temps et pour les lieux; et voilà ce beau caractère de catholicité, tant loué par les chrétiens de tous les âges , caractère inséparable de la vraie Église, et en même temps inimitable à toutes les hérésies , dont aussi M. Jurieu sesert lui-même pour confondre les sociniens. Mais il ne veut pas entendre qu'il confond en même temps toute la réforme : car ayant trouvé dans le livre des Variations cette objection tirée de lui-même : « Cela est faux, répond-il » : si le ministre a dit que, « par les communions qu'il renferme dans l'Église « universelle , il n'entend que les grandes commu- « nions qui ont de l'étendue et de la durée, c'est à «la vérité pour en exclure les sociniens, qui n'ont «ni étendue ni durée ; mais il n'a pas voulu dire que « quand cette secte aurait étendue et durée, il voulût «la renfermer dans le vrai christianisme. » Je l'entends. La succession et l'étendue ne font pas qu'on soit compris dans l'Église : à la vérité on en est exclu par le défaut de ces deux choses, il faut plus que cela pour l'inclusion; mais pour l'exclusion cela suffit : je n'en veux pas davantage. On est exclu du titre d'Église et de communion chrétienne, lorsqu'on manque de succession et d'étendue (c'est la proposition de M. Jurieu contre les sociniens) : or est-il que les calvinistes et les luthériens , comme

' Si/st. liv. UJ, ch. I, p. 232. Far. liv. XV. * Latt. ll«

SUR LES LETTRES DE M. JURIED

toutes les autres sectes, n'avaient au commencement ni antiquité ou succession , ni étendue, non plus que les soeiniens : comme eux donc ils étaient alors exclus de TÉglise universelle; qui est tout ce que je voulais dans l'Histoire des Variations , et à quoi M. Jurieu n'a pas seulement songé à répondre, quoiqu'il traite expressément cet endroit-là.

Il est donc vrai, meschers frères, que la vérité l'accable. Il a conçu une injuste horreur contre l'Église romaine ; sa haine le porte jusqu'àdire qu'on se sauve plus aisément avec les ariens qu'avec elle : mais à la fin il faut avouer qu'on fait son salut dans sa communion. Il fait semblant d'être impitoyable aux soeiniens Jusqu'à les mettre sans miséricorde au rang des mahométans : cependant les principes qu'il pose le forcent à reconnaître que leur erreur n'empêcherait pas que leur prédication ne produisît de vrais saints dans leur communion, s'ils pouvaient venir à bout d'être une communion ou une société chrétienne. Il entreprend de leur montrer qu'ils n'en sont pas une , et qu'ils ne méritent pas le nom d'Église, à cause deleur état malheureux où manquent ces deux caractères, l'antiquité, ou la succession et l'étendue. Mais, quoi! un calviniste reprocher aux autres le défaut de succession ou d'étendue! ne songe-t-il pas à lui-même et à la société dont il est ministre? Cette société se méconnaît-elle.' un siècle ou deux de durée lui ont-ils fait oublier ses commencements , et ne sentira-t-elle jamais qu'elle les condamne? Non , mes frères, la vérité est plus forte que toutes ces considérations. Parle, parle, dit-elle au ministre; condamne les soeiniens par une preuve qui retombera contre toi-même : ainsi deux m;uivaises sectes seront percées d'un même coup , et à travers du socinien le calviniste portera le couteau jusque dans son propre sein. Je vous avais dit, mes frères , dès mon premier Avertissement , que cela devait arriver ; mais maintenant le fait est constant par l'expérience.

Que si vous dites peut-être qu'aussi votre ministre s'est trop avancé, et qu'il a eu tort de se servir de ces preuves dont les papistes tirent de si grands avantages; désabusez-vous, mes chers frères : car il n'avait point d'autre moyen d'exclure les soeiniens de l'unité de l'Église, et du nombre des sociétés vraiment chrétiennes. Vous avez vu ses variations sur leur sujet ; mais dans les temps où il a voulu les exclure du titre d'Église et de communion chrétienne, il n'avait point de meilleur moyen de le faire, qu'en leur montrant, par le défaut de la succession et de l'étendue, qu'ils ne méritaient même pas le nom de communion , qu'il ne pouvait refuser aux sociétés à qui il attribuait la succession et l'étendue.

Voilà donc une première raison qui l'obligeait à condamner les soeiniens par le défaut d'étendue et d'antiquité. Mais une autre raison plus pressante l'y forçait encore : c'est qu'il sentait en sa conscience .■jue cette preuve, quoique fatale à votre réforme, en effet et par elle-même était invincible : car, mes frères, ce sera toujours, quoi qu'on en dise, un coup mortel aux soeiniens , et à tous ceux qui nient ou qui ont nié la divinité du Fils de Dieu, toutes

les fois que vous leur direz : Quand vous êtes venus au monde, il n'y avait dans le monde personne de votre croyance : si donc votre doctrine est la vérité, ils'ensuitquelavérité était éteinte surla terre. Cette objection suffit pour fermer la bouche à ces hérétiques : ils n'ont rien eu , ils n'ont rien encore, ils n'auront jamais rien à y répondre toutes les fois que vous la ferez : car nulle oreille chrétienne nesouffrira qu'on assure que sous un Dieu si puissant, si sage, si bon, la vérité soit éteinte sur la terre. Mais en même temps que vous aurez lâché le mot , et que vous aurez fait cette objection aux hérétiques qui venaient nier la divinité du Fils de Dieu; en même temps nous retombons sur vous, et nous vous forçons d'avouer que la vérité, qu'on se vantait de rétablir dans la réforme, était donc éteinte avant que la réforme parût, aussi bien que celle que les soeiniens, et avant eux les ariens, les paulianistes elles autres, se vantaient de rétablir.

Il n'est pas vrai, direz-vous; il y avait les sept mille gui n'avaient point fléchi le genou devant Baal. Mais qui empêche les ariens et les soeiniens et en un mot tous les hérétiques , d'en dire autant ? On les confond , en leur montrant que la vérité ne voulait pas seulement être crue, mais encore annoncée, et que l'Église ne devait pas être seulement, mais encore être visible , ainsi que nous l'avons vu très-clairement reconnu par vos ministres. Mais sans avoir recours à cet argument, quoique invincible, on les confond encore par une voie plus courte, en leur disant : Si lorsqu'un Artémon , un Paul de Samosate, un Bérylle, un Arius, et les autres qui s'opposaient à la divinité de Jésus-Christ , ont commencé à prêcher, leur doctrine eût déjà été dans l'Église , en quelque sorte que ce fut , cachée ou publique ; on ne se serait pas étonné de leur nouveauté, ils n'auraient pas été réduits à n'être d'abord que quatre ou cinq, ni contraints d'avouer qu'ils avaient eux-mêmes été élevés dans une croyance contraire à celle qu'ils voulaient introduire dans le monde, sans pouvoir nommer personne, je ne dis pas qui la professât, mais qui la reçut auparavant. Osez faire le même argument à ces hérétiques; vous les réduirez à la honte de ne pouvoir trouver dans tout l'univers un seul homme qui crût comme eux quand ils sont venus. Mais en même tempsvous voilàperdus, puisque vous ne sauriez vous sauver du même reproche.

La preuve en est bien facile, en vous faisant seulement cette demande. Mes frères , donnez gloire a Dieu. Quand on a commencé votre réforme, y avaitil, je ne dis pas quelque Église (car il est déjà bien certain qu'il n'y en avait aucune), mais du moins y avait-il un seul homme, qui en se joignant à Luther, àZuingle, à Calvin, à qui vous voudrez, lui aitdit en s'yjoignant: J'ai toujours cru comme vous; je n'ai jamais cru ni à la messe , ni au pape , ni aux dogmes que vous reprenez dans l'Église romaine? Mes chers frères, pensez-y bien, vous a-t-on jamaii nommé un seul homme qui se soit joint de cette sorte à votre réforme? En trouverez-vous quelqu'un dans vos Annales, où l'on a ramassé autant qu'on a j>a

TROISIÈME AVERTISSEMENT

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tout ce qui pouvait vous justin^r contre les reproches des catholiques, et surtout contre le reproche de la nouveauté , qui était le plus pressant et le plus sensible? Donnez gloire à Dieu, encore tin coup; et en avouant que jamais vous n'avez rien ouï dire de semblable, confessez que vous êtes dans la même cause que les sociniens , et que tout ce qu'il y a jamais eu d'hérétiques.

Vous pouvez dire, mes frères, car je cherche tous les moyens dont vous pouvez fortifier vos prétentions ; vous pouvez donc dire : Il est vrai , on ne nous a jamais nommé personne qui se soit rangé dans la réforme, en disant qu'il avait toujours cru comme elle; mais c'est aussi que peut-être on n'a jamais fait cette question à nos ministres. Mes chers frères, ne vous flattez pas de cette pensée : on la leur a faite cent fois ; on leur a demandé cent fois qu'ils montrassent quelqu'un qui crût comme eux quand ils sont venus : moi-même, le dernier des évêqu"es, et le moindre des serviteurs de Dieu, j'ai demandé à M. Claude ' , le plus subtil de vos défenseurs, s'il pouvait nommer un seul homme qui se soit uni à la réforme en disant : J'ai toujours cru comme cela, je n'ai jamais adhéré à la foi romaine. Qu'a répondu ce ministre si fécond en évasions , si adroit à éluder les difficultés? M de Meaux s'imayîne-til qu'on ait tout écrit^ ? Vous le voyez , mes chers frères, il n'a eu personne à vous nommer. J'ai relevé cette réponse dans ma Lettre pastorale ; et de ce que IM. Claude n'a rien eu à dire sur un fait si bien articulé, sur une demande si précise, j'ai conclu, comme on fait dans un légitime interrogatoire , que le fait était avéré , et ma demande sans réplique ^. Qu'a répondu M. Jurieu, qui se vante A^anéantir cette Lettre pastorale? Voici tout ce qu'il a répondu quand il est venu à cet endroit : « Ensuite de « cela, notre auteur entre en grosse dispute avec M. « Claude, pour lui prouver que la supposition des « fidèles cachés est ridicule 4. » Vous voustrompez, lui disons-nous; ce n'est point ici une grosse dispute, comme vous voudriez le faire accroire à vos lecteurs, afin de les rebuter par la difficulté de la matière; encore un coup, ce n'est point ici un long procès ; il ne s'agit que d'un simple fait ; savoir, si parmi vous on sait quelqu'un qui, en se joignant aux réformateurs , leur ait déclaré que toujours il avait cru comme eux. Voilà cette grosse dispute oh vous voudriez qu'on n'entrâtjamais, parce que vous y trouvez votre honte. Ce fait dont il s'y agit devait être constantparmi vous , s'il n'était pas absolument faux. Répondez-y du moins, monsieur Jurieu, vous qui avez entrepris d'y répondre : si vous savez sur ce fait quelque chose de meilleur que M. Claude , il est temps de nous le dire. Mais, mes frères, vous vous y attendez en vain , et voici tout ce que vous en aurez : « En répondant à M. Nicole et à M. Bos- « suet , on a répondu cent fois à ce sophisme : « nous y avons répondu dans nos Lettres pastora- « les, et encore tout nouvellement en réfutant le

^ Cnnfcr. Tiéf. xni. — » M. Claude, licpnnuc au dise, de if. de Cond. p. 362. — •* Lcit. past. de .V. de Maïux, n.S. -• U'U. a.is.yp. ijo, i' col. ^

« troisième livre des Variations'. » Je reconnais le style ordinaire de vos ministres; ils ont toujours répondu atout : mais ne les en croyez pas. M. Jurieu n'a pas dit un seul mot sur ce fait articulé à M. Claude; il n'a même rien dit qui approche de cette matière. Mais il sait bien que vous n'irez pas lire tous ses ouvrages, où il vous renvoie en général, sans vous en marquer aucun endroit, pour chercher la réponse qu'il se vante d'avoir faite. Il est vrai qu'il vous a marqué la réfutation du troisième livre des Variations ». C'est dans sa septième Lettre de cette année que se trouve cette prétendue réfutation : elle consiste en deux ou trois pages qui ne font rien à la question, comme vous verrez en son lieu ; mais où constamment vous ne trouverez pas un seul mot du fait proposé à M. Claude , ni qui y tende. Vous en pouvez juger autant des autres endroits où il vous renvoie; et parle silenceobstiné de vosministres sur un fait de cette importance , le tenir pour avoué.

Mais vous n'avez qu'à entendre ce qu'il dit encore sur ce sujet-la dans sa xix« Lettre , pour voir qu'il ne sait où il en est. L'objection qu'il voulait détruire de ma Lettre pastorale était qu'on ne pouvait du moins nier qu'on n'eût cru la réalité et adoré l'eucharistie depuis Bérenger, c'est-à-dire, depuis six à sept cents ans. Donc, ai-je dit, tous les chrétiens étaient idolâtres, selon vous; et si on ne peut montrer au temps de Zuingle et de Calvin aucun homme qui leur ait déclaré, en se joignant à eux, qu'il n'avait jamais pris de part à la croyance ni au culte de Rome, il sera vrai que tout le n)onde adorait donc ce qu'ils appelaient une fable. A cette pressante instance M. Jurieu répond : Que cela soit, il ne nous importe '. Il ne nous importe que Dieu ait eu des adorateurs, du moins cachés. Et que deviendront ces sept mille tant vantés? C'était déjà trop avouer que de dire qu'ils étaient cachés, puisque le vrai culte doit être public, aussi bien que la vraie croyance. Jlais j'ai voulu entrer avec vous jusque dans la dernière condescendance, et je vous disais dans ma Lettre pastorale : Que ces sept mille se soient caché? avant la réforme, ils se seront du moins déclarés quand ils l'ont embrassée ; et ils auront dit du moins alors : Dieu soit loué! nous voyons enfin des gens qui croient comme nous faisions, et il nous est à présent permis de déclarer notre pensée. Mais on ne trouve aucun homme qui ait parlé de cette sorte. M. Claude n'en a rien trouvé dans les registres de la réforme, ni dîJns ce nombre infini d'écrits qu'elle a publiés pour sa défense : il n'a rien trouvé sur un fait qui eût vérifié si clairement , au grand désir de la réforme , que Dieu s'était réservé des adorateurs du moins cachés; un fait, par conséquent, qui à cet égard eût fermé la bouche aux catholiques , étant prouvé; et qui les rendait invincibles ne l'étant pas. M. Jurieu n'en trouve rien, non plus que M. Claude, et il est réduit à dire : Que nous importe? sur un fait dont l'importance est si visible. Le fait

L II. \i\ , p.

— ' Lut. \i\

MO, 2' col. - 2 L^t. vu de la 3* ann.

SUR LES LETTRES DE M. JURIED

est donc avéré -, encore un coup ; et il n'y a rien de fii certain que la vérité était éteinte sur la terre, si on dit que la vérité est dans la réforme.

Mais ce qu'ajoute M. Jurieu n'est pas moins clair. Que nous importe, dit-il donc ' , si tous les (Â rétiens depuis ce temps-là ont été idolâtres? ajoutons, et s'ils l'étaient encore lorsque la rélurine a coniniencé? Avouez que cela presse M. Jiirie(\ , et qu'il serait à désirer, pour votre défense , qu'on pût alors trouver quelqu'un qui n'adorât pas l'idole que tout le monde servait. IVIais loin de l'assurer, voici ce qu'il dit : « C'est ce que nous n'af- « llnnons pas, de peur d'être téméraires, comme « M. Bossuet, qui assure que depuis ce temps-là « (depuis le temps de Bérenger) tous les chrétiens « ont adoré le Dieu de la messe. Nous ne le croyons « pas ainsi : il est bien plus probable que Dieu « en a garanti plusieurs de cette idolâtrie. » Mais si c'est constamment une idolâtrie , il n'e«t pas seulement plus probable, il est certain et indubitable que Dieu en a garanti quelques-uns : autrement il ne serait pas certain qu'il y aurait eu des élus ou des saints, par conséquent des adorateurs véritables, dans tous les temps. Or c'est une vérité que personne n'a encore osé nier, et que M. Jurieu confesse comme constante en cinquante endroits de son Système, pour ne point parler ici de ses autres ouvrages; il est, dis-je, très-constant que Dieu a eu de tout temps un corps d'Église universelle, où s'est trouvée la communion des saints, la rémission des péchés et la vie éternelle ; par conséquent, de véritables adorateurs : autrement le Symbole serait faux. Mais ce qui est constant par le principe commun de tous les chrétiens , sans en excepter 4es prétendus réformés , n'est seulement que plus probable quand on presse davantage les ministres ; et ils n'ont rien à répondre , non plus que tous les autres hérétiques, quand on leur demande oii était Ja vérité quand ils sont venus.

Il ne faut donc plus s'étonner si cette seule demande les jette dans les contradictions que vous avez vues. H a fallu trouver des élus avant la réforme; car il en faut trouver dans tous les temps. Il en a fallu trouver même dans l'Église romaine, aussi bien ou même plutôt que dans les autres; puisque les fondements du salut s'y trouvaient comme chez les autres ou mieux, et qu'ainsi on ne pouvait lui refuser d'être du moins une partie de cette Église catholique que l'on confesse dans le Symbole. Mais dans l'Église romaine il ne pouvait y avoir que de quatre sortes de gens : ou ceux qui y étaient de bonne foi , croyant sa doctrine et consentant à son culte; ou des impies déclarés qui se moquaient ouvertement de toute religion; ou des hypocrites et des politiques qui , s'en moquant dans leur cœur, faisaient semblant au dehors d'y communiquer avec les autres; ou ces prétendus sept mille réformés avant la réforme, qui, luthériens ou calvinistes dans le cœur, trouvaient moyen de ne rien faire et de ne rien dire qui approuvât ou \i culte ou la doctrine de Rome. On vient de voir

• V'ji supra.

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