‹ ŒuvresChapitre 44 sur 148 · AUX PRÉTENDUS RÉFORMÉS · texte numérisé non relu

AUX PRÉTENDUS RÉFORMÉS

Mes chers frères,

Un nouveau personnage va paraître; on est las de M. Jurieu etde ses discours emportés ; la réponse que M. Burnet avait annoncée en ces termes , t/«/rs réponses qu'onprépare à M. de Meaux » , est venue avec toutes les duretés qu'il nous a promises ; et s'il ne faut que des malhonnêtetés pour le satisfaire, il a sujet d'être content : M. Basnage a bien répondu à son attente. Mais savoir si sa réponse est solide et ses raisons soutenables, cet essai le fera connaître. Nous reviendrons, s'il le faut, à M. Jurieu. Les écrits oh l'on m'avertit qu'il répand sur moi tout ce qu'il a de venin , ne sont pas encore venus à maconnaissance;je les attends avec joie, nonseulement parce que les injures et les calomnies sont des couronnes à un chrétien et à un évêque , mais encore comme un témoignage de la faiblesse de sa cause. Quand j'aurai vu ces discours, je dirai ce qu'il conviendra : non pour ma défense, car ce n'est pas de quoi il s'agit; mais pour celle de la vérité, si on lui oppose quelque objection qui soit digne d'une réplique. En attendant, commençons à parler à M. Basnage, qui vient avec un air plus sérieux ; nous pourrons le suivre pas à pas dans la suite, avec toute la promptitude que nous permettront nos autres devoirs; mais la matière où nous a conduits lecinqui?-* me Avertissementjje veux dire celle des révoltes deia-

• Crit. des Far. p. 32. /*, Il

DE L'HISTOIRE DES VARIATIONS

reforme, si souvent armée contre ses rois et sa patrie, mérite bien d'être épuisée pendant qu'on est en train de la traiter. Vous avez vu, mes eliers frères, dans cet Avertissement, sur un sujet si essentiel , les excès du ministre Jurieu : ceux du ministre Basnage ne vous paraîtront ni moins visibles , ni moins odieux: et puisque sa réponse paraît justement dans le temps qu'une si grande matière nous occupe , nous la traiterons la première.

Voici comme ce ministre commence : « La guerre « n'a rien de commun avec l'Histoire des Varia- » tions : mais il plaît à M. de Meaux de trouver <i qu'elle est visiblement de son sujet'. » M. Jurieu en a dit autant : ces messieurs voudraient bienqu'on eriU que ce prélat, embarrassé à trouver des variations dans leur doctrine , se jette sans cesse à l'écart, et ne songe qu'à grossir son livre de matières qui ne sont pas de son sujet; mais ils ne font qu'amuser le monde. La soumission due au prince ou au magistrat est constamment une matière de religion, que les protestants ont traitée dans leurs Confessions de foi, et qu'ils se vantent d'avoir éclaircie. Si , au lieu de l'éclaircir, ils l'ont obscurcie; si, contre l'autorité des Écritures, ils ont entrepris la guerre contre leur prince et leur patrie, et qu'ils l'aient fait par maxime, par principe de religion, par décision expresse de leurs synodes, comme l'Histoire des Variations l'a fait voir plus clair que le jour : qui peut dire que cette matière n'appartienne pas à la religion , et que varier sur ce sujet, comme on leur démontre qu'ils ont fait, non pas en particulier, mais en corps d'Église, ce ne soit pas varier dans la doctrine? Voilà donc, dès le premier mot, M. Basnage convaincu de vouloir faire illusion à son lecteur. Poursuivons. Ce ministre se jette d'abord sur la récrimination , et il objecte à l'Église qu'elle persécute les hérétiques. Il suffirait de dire que ce reproche est hors de propos : c'est autre chose que les souverains puissent punir leurs sujets hérétiques, selon l'exigence du cas; autre chose que les sujets aient droit de prendre les armes contre leurs souverains , sous prétexte de religion : cette dernière question est celle que nous traitons, et l'autre n'appartient pas à notre sujet. Voilà comme M. Basnage, qui m'accuse de me jeter sur des questions écartées, fait lui-même ce qu'il me reproche. Mais enfln, puisqu'il veut parler contre le droit qu'ont les princes de punir leurs sujets hérétiques, écoutons.

Il y a ici un endroit fdcheux à la réforme, qui se présente toujours à la mémoire lorsque ces messieurs nous reprochent la persécution des héréti- (î'jcs : c'est l'exemple de Servet et des autres que Calvin Gt bannir et brûler par la république de Genève, avec l'approbation expresse de tout le parti , comme on le peut voir sans aller loin dans l'Histoire des Variations ». La réponse de M. Basnage est surprenante : « On ne peut, dit-il ' , repro- « cher à Calvin que la mort d'un seul homme,

» 1. 1. II. pari. ch. VI, p. 491. — ' Far. liv. x. li part. ch. VI, p 4W

« qui était un impie blasphéuiatour; et au lieu de « le justifier, on avoue que c'était la un reste du « papisme. » Il est vrai : c'est là un bon mot de M. Jurieu, et une invention admirable, d'attribuer au papisme tout ce qu'on voudra blâmer dans Calvin. Car cet hérésiarque était si plein de complaisance pour la papauté, qu'à quelque prix que ce fdt il en voulait tenir quelque chose : quoi qu'il en soit, M. Basnage, qui peut-être n'a pas toujours pour M. Jurieu toute la complaisance possible , a pris de lui ce bon mot. Mais vous n'y pensez pas, monsieur Basnage : permettez-moi de vous adresser la parole : Servet est un impie blasphémateur ^ ce sont vos propres paroles ; et néanmoins , selon vous , c'est un reste de papisme de le punir : c'est donc un des fruits de la réforme, de laisser l'impiété et le blasphème impunis; de désarmer le magistrat contre les blasphémateurs et les impies : on peut blasphémer sans craindre, à l'exemple de Servet, nier la divinité de Jésus-Christ avec la simplicité et la pureté infinie de l'Être divin, et préférer la doctrine des mahométans à celle des chrétiens. Mais écoutons toutde suite le discours de notre ministre, et la belle idée qu'il nous donne delà réforme. « On ne peut accuser Calvin que de la mort de Servet , « qui était un impie blasphémateur; et au lieu de « justifier cette action de Calvin , on avoue que c'é- « tait là un reste du papisme : l'hérétique n'a pas « besoin d'édits pour vivre en repos dans les États « réformés; et si on lui en a donné quelques uns, « il n'est point troublé par la crainte de les voir a abolis : on est tranquille quand on vit sous la do- « mination des protestants '. » Après cette pompeuse description, où M. Basnage prend le ton dont on célèbre l'âge d'or, il ne reste plus qu'à s'écrier : Heureuse contrée , où l'hérétique est en repos aussi bien que l'orthodoxe ; où l'on conserve les vipères, comme les colombes et les animaux innocents; où ceux qui composent les poisons jouissent de la même tranquillité que ceux qui préparent les remèdes! qui n'admirerait la clémence de ces États réformés? On disait dans l'ancienne loi : Chasse le blasphémateur du camp , et que tout Israël l'accable à coups de pierre* .^abuchodonosor est loué pour avoir prononcé dans un édit solennel : Que toute langue qui blasphémera contre le Dieu de Sidrac , Misacet Abdenago , périsse, et que la maison des blasphémateurs .soit renversée ^\ Mais c'était là des ordonnances de l'ancienne loi ; et l'Église romaine les a trop grossièrement transportées à la nouvelle : où la réforme domine, l'hérétique n'a rien à craindre, fût-il aussi impie qu'un Servet, et aussi grand blasphémateur. Jésus-Christ a re tranché de la puissance publique la partie de cette puissance qui faisait craindre aux blasphémateurs la peine de leur impiété; ou si on perce la langue à ceux qui blasphémeroiît par emportement, on se gardera bien de toucher à ceux qui le feront par maximes et par dogme : ils n'ont besoin d'aucuns édits pour être en sûreté; et si par force, ou par

' Bam. ibid. — > Levit. xxiT, H. — ' Dan. \\, 9«.

DEFENSE

politique, ou par quelque autre considération, on leur en accorde quelques uns , ce seront les seuls qu'on tiendra pour irrévocables, et sur lesquels la puissance des princes qui les auront faits ne pourra rien. Que le blasphème est privilégié! que l'impiété est heureuse!

Voilà sérieusement où en viennent les fins réformés ; ils prononcent sans restriction que le prince n'a aucun droit sur les consciences, et ne peut faire des lois pénales sur la religion : ce n'est rien de l'exhortera la clémence; on le flatte, si on ne lui dit que Dieu lui a entièrement lié les mains contre toutes sortes d'hérésies, et que, loin de le servir, il entreprend sur ses droits, dès qu'il ordonne les moindres peines pour les réprimer. La réforme inonde toute la terre d'écrits où l'on établit cette maxime comme un des articles les plus essentiels de la piété. C'est où allait naturellement M. .lurieu, après avoir souvent varié sur cette matière. Pour M. Basnage, il se déclare ouvertement, non-seulement en cet endroit, mais par tout son livre : telle est la règle qu'il prétend donner à tous les Étals protestants : L'hérétique, dit-il, y est en repos : il parleen termes formels, et de l'hérétique indistinctement , et des États protestants en général : il n'y a qu'à être brouniste, anabaptiste, socinien, indépendant, tout ce qu'on voudra; mahométan, si l'on veut ; idolâtre, déiste même ou athée : car il n'y a point d'exception à faire; et tous répondront également que le magistrat ne peut rien sur la conscience, ni obliger personne à croire en Dieu, ou empêcher ses sujets de dire sincèrement ce qu'ils pensent. Aveugles, conducteurs d'aveugles, en quel abîme tombez- vous ? iMais du moins parlez de boime foi : n'attribuez pas ce nouvel article de réforme à tous les États qui se prétendent réformés. Quoi! la Suède s'est-elle relâchée de la peine de mort qu'elle a décernée contre les catholiques ? le bannissement , la confiscation et les autres peines ont-elles cessé en Suisse ou en Allemagne, et dans lesautrespays protestants? Les luthériens du moins ou les calvinistes ont-ils résolu de s'accorder mutuellement le libre exercice de leur religion partout où ils sont maîtres .' L'Angleterre est-elle bien résolue de renoncer à ses lois pénales envers tous les non-conformistes? Mais la Hollande elle-même , d'où nous viennent tous ces écrits, s'est-elle bien déclarée en faveur de la liberté de toutes les sectes , et même delà socinienne? Avouez de bonne foi qu'il n'était pas encore temps de nous dire indéfiniment : L'hérétique n'a rien à craindre dans les Etats protestants , ni de nous donner vos désirs pour le dogme de vos Églises. Mais quoi! il fallait conserver aux réfugiés de France ce beau titre d'orthodoxie, qu'on fait consister à souffrir pour la religion : il vaut mieux laisser en repos les sectes les plus impies, que de leur donner la moindre part à la persécution , qu'on veut nous faire passer pour le caractère le plus sensible de la vérité; et afin que Rome soit la seule persécutrice, il faut que tous les États ennemis de Rome ouvrent leur sein à tous les impies , et les mettent » ''abri des lois.

, Après quelques autres récriminations qui ne sont pas plus du sujet, et dont nous parlerons ailleurs, M. Basnage vient au fond , et il rapporte les paroles des Variations, où M. deMeaux, dit-il • , oppose notre conduite à celle de Vancieime Église. Pour détruire une opposition si odieuse , il entreprend d'apporter des exemples de rancïe»«e Église, et il allègue celui de Julien l'Apostat, tué, à ce qu'il prétend, par un chrétien, en haine des maux qu'il faisait souffrir à l'Église ; celui de l'empereur Anastase, contraint de se renfermer dans son palais contre les fureurs d'un peuple soulevé; et celui des Arméniens, qui, tourmentés parChosroès,se donnèrent aux Romains. Mais d'abord ces exemples lui sont inutiles pour deux raisons. La première, qu'ils neprouvent rien; la seconde, qu'ils prouvent trop. Ils ne prouvent rien : car, en faisant l'Église infaillible, nous ne faisons pas pour cela les peuples et les chrétiens particuliers impeccables. Pour nous produire des exemples de l'ancienne Église, qui est notre question , il ne suffit pas de montrer des faits anciens; il faudrait encore montrer que l'Église les ait approuvés, comme nous montrons à nos réformés que leurs Eglises en corps ont approuvé leurs révoltes par décrets exprès. Mais le ministre ne songe pas seulement à nous donner cette preuve, parce qu'il sait bien en sa conscience qu'elle est impossible.

Secondement, ces faits, qu'il allègue , prouveraient trop ; puisqu'ils prouveraient, non qu'il soit permis à l'Église persécutée de prendre les armes pour se défendre, qui estlepoint dont ils'agit,mais qu'il est permis non-seulement dechangerde maître et se donner à un autre roi , à l'exemple des Arméniens, ce que nos réformés protestaient, dans toutes leurs guerres civiles, qu'ils ne voulaient jamais faire ; mais encore, à l'exemple de ce prétendu soldat chrétien, et du peuple de Constantinople, d'attenter sur la personne du prince, et de tremper ses mains dans son sang : cequiestsiabominable^quenos adversaires n'ont encore osé l'approuver; puisqu'ils font encore semblant de détester Cromwell et le cromwellisme* . Que prétend donc aujourd'hui M. Basnage, de nous alléguer des exemples manifestement exécrables, qu'il aurait honte de suivre, et qu'on voit bien aussi que l'ancienne Église ne peut jamais avoir approuvés, à moins d'avoir approuvé qu'où attentât sur la vie des princes : ce que je ne crois pas que ce ministre lui-même, quelque mépris qu'il ait pour elle , ose lui imputer?

Vous voyez , mes chers frères , qu'il n'en faudrait pas davantage pour lui fermer la bouche. Mais afin que vous connaissiez comment on vous mène, et avec quelle mauvaise foi on traite avec vous, il faut, en descendant au particulier de son discours , vous y montrer, sans exagérer, plus de faussetés que de paroles. Je commence par l'exemple de l'empereur Anastase,qui est le plus apparent des trois qu'il produit. Car voici comme il le raconte ^ : « M. de

» l'bi siipr. p. 496.— * Foyez y* Avertis, p. 410. -«

DE L'HISTOIRE DES VARIATIONS

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• I^îeaiix ignore ou dissimule ce qui s'est fait sous « Anastase, où Mao^donius, patriarche de Constan- « tinople, homme célèbre par ses jeûnes et par sa « piété, voyant que les eutychiens voulaient insé- « rer dans le Trisagion quelques termes qui sem- « blaieiit favoriser leur opinion, se servit de son « cleraé pour soulever Le peuple : on tua , on brdla ; « et l'empereur, qui n'était plus en sdretédans son

• palais, fut obligé de paraître en public sans cou- « ronne, et d'envoyer un héraut pour publier qu'il « se démettait de l'empire. » Voilà le peuple, le clergé, les moines émus, et le patriarche à la tête, et encore un saint patriarche, qui autorise la sédition, ou plutôt qui l'excite lui-même : cela paraît convaincant. Mais pour ne point répéter que cet exemple prouve trop, puisqu'il prouve qu'on peut attenter sur la personne du prince, et encore sans qu'il y paraisse de persécution , il y a bien à rabattre de ce que le ministre avance ; et d'abord il en faut ôter ce qu'il y a de plus essentiel , c'est-à-dire, tout ce qu'il raconte du clergé et du patriarche Î^Iacédonius.Car voici ce qu'en dit Évagre » : « Sévère écrit « dans la Lettre à Soteric, que l'auteur et le clief

• de cette sédition fut le patriarche Macédoniuset « le clergé de Constantinople. « Telles sont les paroles de cet historien , le plus entier des anciens auteurs qui nous restent sur cette matière. Il ne dit pas que cela soit, mais que Sévère l'écrit ainsi dans la Lettre à Soteric. Mais qui était C3 Sévère } Le chef des eutychiens, qu'on appelle sévériens de son nom , c'est-à-dire, le chef du parti qu'Anastase soutenait : par conséquent l'ennemi déclaré du patriarche Macédonius, du concile de Chalcédoine et des ortliodoxcs. Et à qui est-ce qu'il l'écrit.' A Soteric, du même parti, à qui il ne faut point s'étonner qu'il fasse un récit qui ne pouvait que lui plaire, puisqu'il tendait à rendre odieuse la conduite de leur ennemi comnmn et celle de l'Église catholique dont ils s'étaient séparés. Aussi n'ajouta-t-on aucune foi à un témoignage si suspect; et après l'avoir rapporté, Évagre ajoute ces mots : « Ce fut , à mon avis , par « ces calomnies, outre les raisons que nous avons

• rapportées, que Macédonius fut chassé de son « siège. » De cette sorte Sévère, auteur de ce récit, était un calomniateur qui voulait rendre le patriarche odieux à l'empereur, aûn qu'il le chassât; et le ministre a fondé tout son discours sur une calomnie. Après cela que lui reste-t-il d'une histoire qu'il fait tant valoir, si ce n'est une émotion populaire où l'Église n'a aucune part.? Voilàl'exemple de l'ancienne Eglise, que M. Basnage nous a promis; voilà comme il lit les livres d'où il emprunte ce qu'il nous oppose.

Il n'a pas mieux examiné le fait de Julien l'A postât. « M. de Meaux, dit-il, est trop crédule, s'il a est persuadé que le trait qui le perça fut lancé « de la main d'un ange ; les historiens ecclésiasti- « ques, mieux instruits de ce fait que lui , ne nient « pas que ce fut un chrétien, irrité des desseins que « cet empereur avait formés contre la religion

* Bvang. l. ni, cap. 44.

« chrétienne , qui le tua. » Quel raisonnement ! C« n'est pas un ange : s'ensuit-il que ce soit un chrétien? Les historiens ecclésiastiques ne le nient pas : donc cela est. Pour tirer cette conséquence, il faudrait auparavant nous faire voir que les historious païens l'ont assuré ; et ce serait quelque chose alors, qu'un fait avancé par les historiens païens ne filt pas nié par les historiens ecclésiastiques. Mais nous allons voir qu'il est bien certain que ni les historiens païens, ni les historiens ecclésiastiques, ne le rapportent pas, et mémequ'ils rap()ortent le contraire. Ne voilà-t-il pas une belle preuve; et n'y a-t-il pas bien de quoi me reprocher ici ma crédulité, en supposant que je pourrais croire qu'un ange aurait fait ce coup?

J'avouerai pourtant franchement que si j'en avais de bons témoignages , sans faire ici l'esprit fort, ni me soucier des railleries de ]\I. Basnage, je le croirais de bonne foi. Car je sais non-seulement que Dieu a des anges , mais encore qu'il les emploie à punir les rois impies; et je ne vois pas que depuis Hérode , qui fut frappé d'une telle main ' , Dieu se soit exclu de s'en servir. Ce qui m'empêche de croire déterrainémentque Julien ait péri de la main d'un ange, c'est que je n'en ai pas de témoignage suffisant. Mais , par la même raison , je crois encore moins qu'il ait péri de la main d'un chrétien ; parce qu'encore veut-il des gens, et même quelques païens domestiques de cet empereur, par exemple un nommé Calliste , qui crurent que ce fut un ange, ou, comme parlaient les païens, un démon ou quelque autre puissance céleste, qui frappa cet apostat»; et qu'il ne s'est trouvé personne qui assurât de bonne foi , et comme un fait positif, que ce fût un chrétien. « Mais, continue le ministre *, « il y en a quelques uns (des historiens ecclésias- <■ tiques) qui louent celui qui fit le coup. On ne doit « pas, dit Sozomène, condamner un homme qui, a pour ramour de Dieu et de la religion , a fait une « si belle action. » D'où M. Basnage conclut aussitôt après : « Voilà des mouvements fort riolents « de l'Église sous Julien. » Ainsi ce particulier, qu'on fait auteur, sans raison , de cet attentat, c'est l'Église; Sozomène, un historien qui n'est qu'un laïque, et qui n'est suivi de personne, c'est l'Église : et on ne craint point d'assurer, sur de si faibles témoignages, que l'Église, non contente de se révolter contre l'empereur (ce qui n'avait jamais été), a même trempé ses mains dans son sang : ce qu'on ne peut penser sans horreur. Tel est le raisonnement de notre ministre. Mais pour enfin venir au détail que j'ai promis, tout est faux dans soi: discours : il est faux d'abord qu'un soldat chrétier» soit coupable de la mort de Julien. Aucun historien, ni païen ni chrétien, ne le dit. Zozime, l'ennemi le plus déclaré du christianisme et des chrétiens, ne le dit ni à l'endroit où il raconte la mort de Julien, ni en aucun autre •». Il eût eu honte de reprocher aux chrétiens un crime que personne ne leur imputait. Ammian 31arcellin , auteur du temps,

» Jet. xn, 23.- » Sorr. ni, 21. Soz. VI, 2. Theodor. n, ». — » Bam. ibid. — * loz. UL

DÉFENSE

et païen aussi bien queZoziine, en rapportant avec soin tout ce qu'on a su de la mort de Julien ' , ne marque en aucune sorte cette circonstance , qu'il n'aurait pas oubliée; au contraire, on doit juger par son récit que le coup partit d'un escadron qui fuyait devant l'empereur, et ne cessait de tirer en fuyant : ce qui faisait qu'on criait de tous côtés à ce prince , qu'il prît garde à lui. Et quand on le vit tomber, toute l'armée ne douta pas d'où venait le coup, et ne songea plus qu'à venger sa mort sur les ennemis. Eutrope, qui l'avait suivi dans cette guerre, dit expressément que « cetempereur, ens'ex- « posant inconsidérément, fut tué de la main d'un « ennemi, hostill manu ^. » Aurélius Victor ajoute que ce fut « par un ennemi qui fuyait devant lui « avec les autres - . » C'était pourtant un païen, aussi bien qu'Eutrope. Voilà trois païens, auteurs du lenips ou des temps voisins , qui justifient les chrétiens contre la calomnie de î\l. Basnage; et Rufus Festus, pareillement auteur du temps, et apparemment païen comme les autres, confirme leurs témoignages : « Comme il s'était, dit-il 4, éloigné « des siens, il fut percé d'un dard par un cavalier « ennemi qui vint à sa rencontre. » Loin qu'on pût soupçonner les siens d'avoir fait le coup , on voit , par ck historien , qu'il en était éloigné lorsqu'il le reçut. Philoslorge raconte aussi « qu'il fut tué par « un Sarrasin qui servait dans l'armée de Perse; et « qu'après que ce Sarrasin eut fait son coup, un « des gardes de l'empereur lui coupa la tête ^. » Quoique cet historien soit arien , il est aussi bon qu'un autre, hors les intérêts de sa secte, surtout étant soutenu par tant d'autres historiens aussi peu suspects. Toute l'armée , comme on vient de voir, n'en eut pas une autre opinion"; Julien même, qui n'aurait pas ménagé les Galiléens , ne les accusa de rien ^, encore qu'après sa blessure il ait eu de longs entretiens avec ses amis , et même avec le philosophe Maxime, qui l'aigrissait le plus qu'il pouvait contre les chrétiens : mais il ne fut rien dit contre eux en cette occasion. Le seul qui attribue le coup à un chrétien c'est Libanius, que M. Basnage n'a osé citer parce qu'il sait bien que ce n'est pas un historien, mais un déclamateur et un sophiste, et, qui pis est, un sophiste calomniateur manifeste des chrétiens , qui porte par conséquent son reproche dans son nom ; qu'aucun historien ne suit, que les liistoriens démentent; qui ne fait pas une histoire, mais une déclamation, où encore il ne dit rien de positif, et nous allègue pour toutes preuves ses conjectures et sa haine. Mais encore, quelles conjectures : « Personne, dit-il 7, ne s'est vanté, parmi les « Perses , d'un coup qui lui aurait attiré tant de ré- « compenses » Comme si celui qui le fit en fuyant , comme on vient de voir, n'avait pas pu le faire au hasard, et sans le savoir lui-même, ou qu'il n'eût pas pu périr aussitôt après , à la manière que dit Philostorge, ou par cent autres accidents. Mais quand Libanius aurait bien prouvé que Julien fut tué par

' JJb. XXV. — ' Lib. X, n. 16. — ^ Aiir. in. Juliano. — < /?(//. Fest. Brcv. ad Fal. Aug. — ' Philost. lib. vu, c. 15. — « Amm. Marc. ibid. — ' Lihan. Jiil. Epitaph,

un des siens; pour en venir à un chrétien, il n'a» vaitplus pour guide que sa haine : « On ne peut, « dit-il , accuser de cette mort que ceux à qui sa' « vie n'était pas utile , et qui ne vivaient pas selon « les lois. » C'est ainsi qu'il désignait les chrétiens, « qui , dit-il, ayant déjà attenté sur sa per* « sonne, ne le manquèrent pas dans l'occasion. » Il ose dire que les chrétiens avaient déjà souvent attenté sur la vie de l'empereur; chose dont aucun autre auteur ne fait mention, et dont personne, ni.Iulien même, ne s'est jamais plaint : au contraire' nous avons vu qu'encore qu'il haït l'Église au point que le monde sait ', jamais il n'en a tenu la fidélité pour suspecte. Il est donc aussi vrai qu'il a été tué par un chrétien , qu'il est vrai que les chrétiens avaient déjà attenté sur sa vie. Libanius a dit l'un et l'autre, et n'est pas moins calomniateur dans l'un que dans l'autre.

Pour ce qui est des historiens ecclésiastiques , dont il semble que le ministre veuille s'appuyer, à cause seulement qu'ils n'ont pas nié le fait, il se trompe encore, car il cite en marge Socrate et Sozomène; mais voici ce que dit Socrate» : « Pendant « qu'il combat sans armes, se fiant à sa bonne for- « tune, le coup dont il mourut vint on ne sait « d'où. Car quelques-uns disent qu'un transfuge « perse le donna; et d'autres, que ce fut un soldat « romain : et c'est le bruit le plus répandu, » ajoute cet historien; ce qui pourtant ne paraît pas véritable, puisqu'on voit tout le contraire dans plus d'historiens, et dans ceux mêmes qui étaient présents. « Mais Calliste, poursuit Socrate, un des gar- « des de l'empereur, et qui a écrit sa vie en vers hé- « roïques, dit qu'il fut tué par un démon : ce qu'il « a peut-être in venté par une fiction poétique, et peut- « être la chose est-elle ainsi. » Voilà tout ce que dit Socrate, et il rejette assez clairement ce qu'on dit de ce prétendu chrétien, puisqu'il ne donne aucun lieu à cette opinion parmi les bruits incertains qu'ils racontent tous : sans même faire mention du sentiment de Libanius, que personne ne suivait. Théodoret en use de même ^, sans rien décider sur le fait; et sans même daigner répéter ce qu'avait imaginé Libanius, comme chose qui ne méritait et en effet n'avait trouvé aucune créance.

Il ne reste à examiner que Sozomène, dont le ministre fait son fort, mais sans raison. Car il raconte seulement qu'un « cavalier, en courant fort « vite, avait frappé l'empereur dans l'obscurité, « sans que personne le connût : qu'on ne sait point « qui le frappa: que les uns disent que ce fut unPer- « san, et d'autre un Sarrasin : d'autres un soldat ro- « main indigné contre l'empereur, qui jetait l'armée « romaine en tant de périls'*. » Si cela est, ce ne fut donc pas le christianisme qui le poussa à faire ce coup : et tels étaient, selon Sozomène, les bruits populaires : après quoi il rapporte encore, pour ne rien omettre, le discours du sophiste Libanius ; puis, en disant son avis, il se déclare pour l'opinion qui attribue cette mort à un coup du ciel , dont il

' V* Avertiss. —''Socr. m, 2, ?. — 3 Theodor. Histi lib. ni, 20, édil. I6i2, p. 657. — * Suz. VI, I, 2.

DE L'HISTOIRE DES VARIATIONS

donne pour garant « une vision où» dans une grande • assemblée des apôtres et des prophètes, après les « plaintes qu'on y fit contre Julien, on vit ceux de « l'assemblée partir soudain, et peu après revenir « comme d'une grande expédition, en disant que « c'en était fait, et que Julien n'était plus, » Il raconte h ce propos beaucoup d'autres choses qui tendent à confirmer que Julien était mort par un coup miraculeux; et ainsi le parti qu'il prend est directement opposé à celui de M. Basnage, qui ne craint rien tant que de voir les esprits célestes mêlés dans cette mort. Il est vrai qu'en récitant le discours de Libanius qui accusait un chrétien , quoique ce ne soit pas là à quoi il s'en lient, il reconnaît que cela peut être; car en effet on ne prétend pas que tous les chrétiens soient incapables de faillir; et Sozomène excuse Taction par l'exemple de ceux qui ont été tant loués, principalement parmi les Grecs, pour avoir tué les tyrans : discours qui peut avoir lieu contre Libanius et les païens, qui élevaient jusqu'au ciel de tels attentats ; mais que le christianisme ne reçut jamais.

Voilà ces exemples de l'ancienne Église qu'on nous avait tant vantés. Tout se réduit , dans le fait, à la conjecture du seul Libanius, manifeste Calomniateur et ennemi juré des chrétiens; et dans le dogme, au sentiment du seul Sozomène, à qui, sans lui dénier dans les faits l'autorité qu'il peut lavoir conime historien, nous refuserons hardiment telle qui peut convenir à un docteur. Car enfin, s'il est permis de mettre la main sur un empereur, sous prétexte qu'il persécute l'Église, que deviennent ces déclarations qu'elle faisait durant la persécution, dans toutes ses apologies, lorsqu'elle y prolestait solennellement qu'elle regardait dans les princes une seconde Majesté, que la première Majesté, c'est-à-dire celle de Dieu, avait établie; en sorte qu'honorer le prince c'était un acte de religioti, comme en violer la majesté c'était un sacrilège'.' Que si M. Basnage a voulu penser que l'Église du quatrième siècle, et sous Julien l'Apostat, eûtdégénérédecettesaintedoctrine, il eût fallu nous alléguer un saint Basile , un saint Grégoire de Naxianze, un saint Ambroise, un saint Chrysostome, un saint Augustin, et les autres saints évêques qu'elle reconnaissait pour ses docteurs , dont aussi le sentiment unanime réglait celui de tous les fidèles. Mais le ministre n'a pas osé seulement les nommer; car il savait bien qu'en parlant souvent contre Julien l'Apostat , et contre les autres princes persécuteurs, ils n'ont eu et n'ont inspiré à tous les peuples qu'un inviolable respect pour leur autorité. Je ne répéterai pas tout ce que j'ai dit sur cette matière dans le cinquième Avertissement», où il paraît plus clair que le jour que, loin de rien attenter contre la personne des princes, l'Église, quoique constamment la plus forte dans ce siècle, a persisté dans l'obéissance par maxime, par piété, par devoir, autant que dans les siècles où elle était plus faible. Seulement, pour fermer la bouche à notre

» /'oy«z \* Avertiss. — * Ihid.

KUSSl'ET. — T05IE IV.

4ir

ministre , je te ferai souvenir de ce témoignage de saint Augustin' : « Quand Julien disait à ses sol- « dats chrétiens : Offrez de l'encens aux idoles, ils « le refusaient : quand il leur disait : Marchez, « combattez, ils obéissaient sans hésiter. » Mais c'était peut-être pour trouver plus commodément dans la mêlée l'occasion de l'assassiner. Laissons-le croire à M. Basnage, à Libonius , et aux autres ennemis de la piété. Saint Augustin dit tout autre chose de ces religieux soldats : « Ils distinguaient, dit-il, le Roi « éternel du roi temporel , et demeuraient assu- « jettis au roi temporel pour l'amour du Roi éter- « nel : parce que, poursuit le même Père, lorsque « les impies deviennent rois, c'est Dieu qui le n fait pour exercer son peuple. » Comment l'exercer, si ce n'est par la persécution? D'où ce grand homme conclut que, loin de rien entreprendre contre l'autorité et encore moins contre la personne du prince , on ne peut pas refuser à cette puissance établie de Dieu , comme il vient de le prouver , fobéissance qui lui est due. Saint Augustin fait deux choses en cette occasion, toutes deux entièrement décisives : la première, il pose le fait constant et public; c'est-à-dire l'obéisSance que les soldats chrétiens rendirent toujours à Julien, sans s'être jamais démentis: secondement, il va au principe, selon sa coutume, et il montre que cette pratique constante et universelle des soldats chrétiens était fondée sur les maximes inébranlables de l'Église ; « en sorte qu'on ne pouvait pas refuser à cette a puissance l'honneur qui lui était dû : » Non paierai non reddi honos ei dehitus potestati. C'est d'un si grand évêque qu'il fallait apprendre la pratique inviolable aussi bi«n que la doctrine constante de l'Église sous Julien, et non pas de Libanius , ou même de Sozomène. Car, outre la différence qu'il y a entre un docteur si autorisé et un simple historien, Sozomène raisonne sur un récit en l'air, que lui-même croyait faux ; et saint Augustin rapporte un fait constant, dont il avait pour témoin tout l'univers : Sozomène répond à un païen selon les principes du paganisme, et saint Augustin propose les plus sûres et les plus saintes maximes du christianisme; et, ce qui seul emporte la décision, Sozomène parle seul , sans qu'on puisse alléguer un seul chrétien qui ait parlé comme lui; et saint Augustin est soutenu, comme on l'a fait voir", par la tradition constante de tous les siècles passés , par le consentement unanime de tous les évéques de son temps.

Et puisque nous sommes tombés sur saint Augustin, pour ne m'en tenir pas ici seulement à ce quej'en avais rapporté ailleurs , vous serez bien aises, mes frères , de remonter avec lui jusqu'au principe qui peut rendre les guerres légitimes, afin d'entendre à fond combien sont injustes celles que les ministres ont fait entreprendre à vos pères, et quii» voudraient encore aujourd'hui vous faire imiter.

Saint Augustin, attaqué par diverses objectioi.»

' A"« Avertiss. Aug. in Psal. cxxiv , n. 7 ; /on», iv, col. UI&. — » V* Averl.

DEFENSE

éès manichéens, qui condamnaient beaucoup de pratiques et de lois de l'ancien Testament, comme contraires aux bonnes mœurs; pour connaître la règle des mœurs, consulte, avant toutes choses, la loi éterneltey c'est-à-dire, comme il la définit, la raison divine et l'immuable volonté de Dieu, qui ordonne de conserver l'ordre naturel, et défendde le troubler*. Puis venant à parler des guerres entreprises par l'ordre de Dieu, sous Moïse et les autres princes du peuple saint, il montre aux manichéens, qui les blâmaient, que si l'on peut entreprendre justement la guerre par l'ordre des princes, à plus forte raison le peut-on par l'ordre de Dieu, pour punir ou pour corriger ceux qui se rebellent contre lui». Par ce moyen, il entre nécessairement dans le principe qui rend les guerres légitimes parmi les hommes; et là, en considérant la loi éternelle qui ordonne de conserver l'ordre naturel , il donne cette belle règle : « L'ordre naturel, dit-il 3 , sur le- « quel est établie la tranquillité publique, demande « que l'autorité et le conseil d'entreprendre la guerre « soit dans le prince, et en même temps que l'exé- « cution des ordres de la guerre soit dans les « soldats , qui doivent ce ministère au salut et à « la tranquillité publique. » Ainsi, selon l'ordre de la nature, que la loi éternelle veut conserver, saint Augustin établit dans le prince , comme dans le chef, la raison et l'autorité; et dans les soldats, comme dans les membres, un ministère qui lui est soumis : d'où il s'ensuit que quiconque n'est pas le prince ne peut commencer ni entreprendre la guerre. Autrement contre la nature il ôte à la tête l'autorité et le conseil , pour les transporter aux membres , qui n'ont que le ministère et l'exécution : il partage le corps de l'État : il y met deux princes et deux chefs : il fait deux États dans un État ; et, rompant le lien commun des citoyens, il introduit dans un empire la plus grande confusion qu'on y puisse voir, et la prochaine disposition à sa totale ruine, conformément à cette parole de notre Sauveur : Tout royaume divisé en lui-même sera désolé, elles maisons en toinberont tune sur l'autre*.

Il ne faut donc pas s'étonner si saint Augustin n'a laissé aux soldats de Julien autre parti à prendre dans la guerre , que celui d'obéir à leur empereur, lorsqu'il leur disait : Marchez; s'ils marchent sans son ordre, et encore plus s'ils marchent contre son ordre, de membres ils se font les chefs, et renversent l'ordre public : ce qui va si loin , que qui combat même l'ennemi sans l'ordre du prince , se rend digue de châtiment : combien plus s'il tourne ses armes contre le prince lui-même , et contre sa patrie , comme on fait dans les guerres civiles !

Et de peur qu'on ne s'imagine qu'en combattant sous un prince injuste on ait part à l'injustice de ses entreprises, saint Augustin établit un autre principe*; ou plutôt du premier principe qu'il a établi , il tire cette conséquence : « qu'un homme

» C<mt. Faust. Ub. xxu , eap. 27 ; tom. vni, col. 378. — ' îbld. eap. 74; col. 401 et seq. — » Ibid. cap. 75. — * Matth. \u,25, Luc. XI, 17. — * Ibid, cap. 75.

« de bien qui en combattant suit les ordres d'un « prince impie, et ne voit pas manifestement l'in- « justice de ses desseins , ni une expresse défense « de Dieu dans ses entreprises, peut innocemment « faire la guerre en gardant l'ordre public et la « subordination nécessaire au corps de l'État; » c'est-à-dire en se soumettant à l'ordre du prince , qui seul eu fait le lien : « en sorte, continue-t-il, " que l'ordre de la sujétion rend le sujet innocent, « lors même que l'injustice de l'entreprise rend le « prince criminel. » Tant il importe à l'ordre, dit le même Père, de savoir ce qui convient à chacun^ \ et tant il est véritable que l'obéissance peut être louée, encore même que le commandement soit injuste et condamnable.

Par là donc on voit clairement que dans les guer» res on n'est assuré de son innocence que lorsque l'on combat sous les ordres de son prince ; et qu'au contraire, lorsque l'on combat , ou sans son ordre^ ou , ce qui est encore pis , contre son ordre et contre lui, comme dans les guerres civiles, la guerre n'est qu'un brigandage, et on commet autant de meurtres qu'on tire de fois l'épée.

]\lais parce qu'on pourrait imaginer d'autres règles à suivre lorsqu'on est injustement opprimé par son prince légitime, saint Augustin fait voir dans la suite, par l'exemple de Jésus-Christ», qu'encore qu'il fût l'innocence même, et tout ensemble le plus parfait et le plus indignement opprimé de tous les justes, « il ne permet pas à saint « Pierre d? tirer l'épée pour le défendre, et répare « par un miracle la blessure qu'il avait faite à un « des exécuteurs des ordres injustes qu'on avait « donnés contre lui : » montrant en toutes manières à ses disciples , et par ses exemples aussi bien qu'il avait fait par ses paroles , qu'il ne leur laissait aucun pouvoir ni aucune force contre la puissance publique, quand ils en seraient opprimés avec autant d'injustice et de violence qu'il l'avait été lui-même.

Ainsi , loin de conclure , comme a fait M. Jurieu , que Jésus-Christ, en commandant à ses disciples d'avoir des épées, avait intention de leur commander en même temps de s'en servir pour le défendre contre ses injustes persécuteurs 3, saint Augustin remarque, au contraire •< , « qu'il avait « bien ordonné d'acheter une épée; mais qu'il « n'avait pas ordonné qu'on en frappât , et même « qu'il reprit saint Pierre d'avoir frappé de lui- « même » et sans ordre : afin de lui faire entendre qu'il n'est permis aux particuliers d'employer l'épée qu'avec l'ordre ou la permission de la puissance publique, et qu'il est encore bien moins permis de l'employer contre elle-même , dans quelque abus qu'elle tombe. C'est aussi manifestement ce que Jésus-Christ nous fait voir, lorsqu'à l'occasion de ces épées et des coups que ses disciples en donnèrent : Il faut, dit-il *, que cette prophétie soit encore accomplie de moi : Il a été mis au nombre des scélérats; mettant manifestement au

• Jbid. cap. 73. — » Ibid. cap. 76, 77. — * V* Jvert ~ . * Ibid. cap. 77. — » Luc. xxu , 37.

DE L'HISTOIRE DES VARIATIONS

rang des crimes, la résistance que voulurent faire ses disciples à la puissance publique : encore que ce fût dans une occasion où l'injustice et la violence furent poussées au dernier excès , ainsi que nous l'avons plus amplenjent expliqué ailleurs'.

Selon ces paroles de Jésus-Christ , il ne reste plus aux fidèles opprimés par la puissance publique, que de souffrir à l'exemple du Fils de Dieu, sans résistance et sans murmure, et de répondre comme lui à ceux qui voudraient combattre pour les en empêcher : -Ve voulez-vous pas qiie je boite le calice que mon Pérem'apréparé* ? Cest ce qu'a fait Jésus- Christ , et c'est ce qu'il prescrit aux siens : // leur présente, dit saint Augustin ^, le calice qu'il a pris; et sans leur permettre autre chose, il les oblige à la patience par ses préceptes et par ses exemples. Cest pourquoi, dit le même Père -i, « quoique • le nombre de ses martyrs fût si grand , que s'il « avait voulu en faire des armées , et les protéger « dans les combats , nulle nation et nul royaume « n'eût été capable de leur résister, » il a voulu qu'ils souffrissent : parce qu'il ne convenait pas à ses enfants humbles et pacifiques de troubler l'ordre naturel des choses humaines , ni de renverser , avec l'autorité des princes , le fondement des empires et de la tranquillité publique.

Telle est la doctrine de saint Augustin, qui se trouve renfermée tout entière dans ce seul mot de saint Paul : Ce n'est pas en vain que le prince porte Cépée Comme ministre de Dieu, et comme vengeur des crimes^; par où il montre que le prince est seul armé dans un État : qu'on n'a nulle force que sous ses ordres : que c'est à lui seul à tirer l'épée que Dieu luia miseen main pour la vengeance publique; et que l'épée tirée contre lui est celle que Jésus- Christ ordonne de remettre dans le fourreau. Ainsi les guerres civiles , sous prétexte de se défendre de l'oppression , sont des attentats ; et saint Augustin , qui a établi cette vérité par de si beaux principes , n'a été que l'interprète de saint Paul.

Selon ces lois éternelles qui ont réglé durant les persécutions la conduite de l'Église , et qu'elle n'a constamment jamais démenties, elle n'avait garde d'approuver le soulèvement du peuple de Constantmople contre l'empereur Anastase, où ce bel ordre et si naturel des choses humaines était si étrangement renversé , que les membres mettaient en péril non-seulement l'autorité , mais encore la rie de leur chef : encore moins eût-elle approuvé ce prétendu attentat d'un soldat chrétien contre Julien, qui selon les règles de l'Église, quoi que Sozomène en eût pu dire, eût passé pour une entreprise contre la loi éternelle, et même pour un sacrilège contre la seconde Majesté.

Pour ce qui regarde les Arméniens sujets à la Perse, ou, comme on les appelait, les Pers-Arméniens, qui, maltraités pour leur religion par le roi de Perse, se donnèrent à l'empereur Jnstin; il faudrait savoir, pour en juger, àquelles conditions le royaume d'Arménie était sujet à celui de Perse.

» f» Avert. — * Joan. xvni, II. — ' Aug. ibid. cap. 76. — * C<Mt. Faust, etc. cap. 76. — » Rom. xiu, *.

Car tous les peuples ne sont pas sujets à même titre; et il y en a dont la .Mjjétion tient autant de l'alliance et de la confédération , quede la parfaite et ▼éritahle dépendance : ce qui se remarque principalement dans les grands empires et surtout dans leurs provmcesles plus éloignées , au nombre desquelles était la Pers-Arménie, dans le vaste royaume de Perse. Elle avait été détachée du reste de l'Arménie ; et tout ce royaume avait autrefois appartenu aux Romains , mais à des conditions bien différentes da reste des peuples sujets : puisque l'empire romain n'exerçait aucun droit sur ceux-ci, que celui de leur donner un roi de leur nation et du sang des Arsacides; sans au surplus en rien exiger , ni se mêler de leui- gouvernement.

Après même qu'ils eurent cessé d'avoir des rois , ils conservaient de grands privilèges , et prétendirent en général devoir vivre selon leurs lois , et en particulier d'être exempts de tous impôts ' : en sorte qu'en étant chargés, ils se donnèrent au roi de Perse. Si la partie de ce royaume qui fut depuis sujette à la Perse, en s'unissant à ce grand empire s'était réservé ou non quelque droit semblable, et avait fait ses conditions sur la religion chrétienne, qu'elle avait presque reçue dès son origine , c'est ce que les historiens de M. Basnage ne nous disent pas ' , ni aucune des circonstances qui pourraient uous faire juger jusqu'à quel degré on pourrait condamner ou excuser la défection de ces peuples. Mais comme ces historiens nous racontent dans le même temps, et pour la même cause , une semblable action des Ibériens, nous pouvons juger de l'une par l'autre-'Orconstamment les Ibériens , quoique sujets de la Perse, ne Tétaient pas si absolument qu'ils n'eussent leur roi , et n'usassent de leurs lois. C'est Procope qui nous l'apprend ^ , et que le roi des Ibériens qui se retira d'avec les Perses pour s'attacher aux Romains , s'appelait Gui^ène ; ces peuples, qui avaient leurs rois, ordinairement étaient bien sujets du grand roi de Perse pour certaines choses , et devaient le suivre à la guerre : mais dans le reste le roi de Perse n'exerçait sur eux aucune souveraineté ^. Ainsi on peut croire que les Ibériens et leur roi étaient soumis à l'empire persien à peu près aux mêmes conditions que les Laziens leurs voisins (c'était l'ancienne Colchos) l'étaient aux Romains; et tout le droit des Romains consistait à envoyer au roi de Colchos les marques royales , sans en pouvoir exiger d'autres services.

Telle était la condition de ces peuples. Mais, après tout, que nous importe ; puisque dans le fond, et quoi qu'il en soit, si les Pers- Arméniens étaient sujets aux mêmes conditions que les Perses , leur sentence est prononcée dès le temps de la persécution de Sapor, où nous avons vu les évêques et les chrétiens, accuses d'intelligence avec les Romains , s'en défendre comme d'un crime, et repousser cette accusation comme une manifeste calomnie ^. On sait aussi que Constantin ne lit autre chose que

» Proc. Pen. ^ i, c. 3. — ' Evag. lib. r. Theopk. B'jxane. apud Phot. Jonn. Biclar. i» Chrom. — * Proe. Per*. I , Il ; U, 8, 15. — ♦ Ibid. U, 16. — » f • AverL

tt.

DÉFENSE

d'écrire en leur faveur; comme nous Tavons fait voir par Sozomène ' ; el nous y ajoutons maintenant le témoignage conforme de Théophane , qui assure en termes formels qu'ils furent calomniés par les Juifs et par les Perses ». Ainsi les Pers- Arméniens , s'ils étaient sujets comme les autres et à même condition, ne peuvent qu'augmenter le nombre des rebelles que la loi éternelle condamne. On voit clairement par là que les exemples de M. Basnage, à la manière qu'il nous les propose, sont des exemples réprouvés. Ce ne sont donc pas des exemples de l'ancienne Église , dont aussi on ne nous fait voir aucune approbation.

Ainsi, ceux qui nous les proposent, au lieu d'autoriser leurs attentats, en prononcent la condamnation, et montrent qu'il ne leur reste plus aucune ressource.

On s'imaginera peut-être que la réforme, si «ouvent livrée au mauvais esprit qui la poussait à la révolte, n'aura qu'à la désavouer, et tous ceux qui l'ont excitée. Mais non : car on a vu , par des pièces qui ne souffrent aucune réplique , que ceux qui ont excité la révolte, et qui l'ont autorisée par leurs décrets, sont les ministres eux-mêmes, sans en excepter les réformateurs ; et que le peuple réformé a été porté à prendre les armes contre son roi et sa patrie par les décrets des synodes les plus authentiques. ^

Telle a été l'accusation que j'ai intentée a la reforme ' et il ne faut pas s'étonner si elle est tombée, en se défendant, dans de manifestes contradictions. Car voici la juste sentence du souverain Juge : Ceux qui combattent la loi éternelle de la vérité', sur laquelle est établi l'ordre du monde, par une suite inévitable de leur erreur sont forcés à se contredire eux-mêmes; et c'est ce qui a causé dans la réforme les variations infmies qu'on a vues dans cette matière. La loi de la vérité, gravée dans les cœurs, l'avait forcée à ne montrer au commencement que douceur et que soumission envers les puissances. Aussitôt qu'elle s'est senti de la force , elle a mis en évidence ce qu'elle portait dans le sein; elle a changé de langage comme de conduite : et le même esprit de vertige et de variation , qui a paru dans tout le parti, s'est fait sentir en particulier dans les auteurs qui ont écrit pour sa défense.

Nous avons vu dans l'Histoire des Variations 3 que la réforme, si souvent vaincue et tellement désarmée que la révolte était impossible, s'est tournée à faire voir, si elle pouvait , que ces guerres qu'on lui reprochait étaient guerres de politique, où la religion n'avait aucune part ; et c'est à quoi les meilleures plumes du parti, les Bayle, les Burnet, les Jurieu même ont consumé leur esprit; mais on ne veut plus maintenant s'en tenir là : on veut que la réforme arme de nouveau , si elle peut ; et le même Jurieu qui a condamné les guerres civiles , comme contraires à l'esprit du christianisme, sonne maintenant le tocsin, et n'oublie rien pour montrer que ces guerres sont légitimes : il méprise l'an-

• Soz.' Il, 8. — » Theoph. Chronogr. an. 5817 , p. 19. — » Far. liv. X.

cienne Église; il profane l'Ecriture en cent endroits ; il dogmatise, il prophétise : tout lui est bon , pourvu qu'il vienne à son but de porter le flambeau de la rébellion dans sa patrie qu'il a renoncée.

Qu'on ne s'imagine pas que le ministre Basnage soit moins agité de cet esprit de la secte, sous prétexte qu'il paraît plus modéré. Il a fait plus que le ministre Jurieu , puisqu'il n'a pas craint d'attribuer non-seulement des révoltes, mais encore des parricides à l'ancienne Église, ce que l'autre n'avait osé. Il ne faut pas s'étonner, après cela, s'il excuse toutes les guerres civiles , et jusqu'à la conjuration d'Amboise" ; mais il ne peut pas demeurer ferme dans un sentiment si insoutenable : en même temps qu'il trouve justes tous ces attentats, il fait les derniers efforts pour en défendre la réforme et ses synodes; c'est-à-dire que toutes ces bonnes actions, au fond lui paraissent dignes d'être désavouées; et pendant que sa plume les justifie , sa conscience lui dicte au dedans que ce sont des crimes. C'est ce qui jette l'esprit de vertige et de contradiction dans sa défense; puisque les deux moyens qu'il y emploie, se combattent l'un l'autre : il soutient que toutes les guerres des prétendus réformés sont justes ; et en même temps il fait violence à toutes les histoires, pour nous faire accroire que la religion n'y a point de part. Mais quelle difficulté de lui donner part à ce qui est juste ? C'est ce qu'on ne comprend pas ; et cependant , sans nous contenter de cet avantage, nous montrerons dans le reste de ce discours nonseulement que ces deux moyens sont incompatibles, mais encore que chacun des deux est mauvais en soi.

« Il est aisé, dit M. Basnage», de justifier no- « tre premier attentat, malgré les démonstrations « que M. de Meaux a produites : car un prince du « sang était l'auteur de l'entreprise d'Amboise, « qui fut formée par tous les ennemis de la maison « de Guise, sans aucune distinction de religion. Je « ne sais , conclut-il ensuite , si cela se doit appeler « rébellion. » Mais d'abord , et sans encore entrer plus avant dans le fond , où trouve-t-il qu'un prince du sang, qui après tout est un sujet, puisse autoriser les ennemis du duc de Guise et du cardinal son frère à attenter sur leurs personnes , et à les enlever dans le palais du roi et entre ses bras? « Le « roi , faible et jeune , dit-il , ne gouvernait pas lui- « même. » S'il est permis, sous ce prétexte, de faire des coups de main , quels États sont en sûreté dans la jeunesse des rois? Le ministre, qui est né Français, et qui doit savoir les lois du royaume, n'ose'nier que François II n'y fût reconnu majeur selon ces lois. Était-il donc permis d'usurper sur lui l'autorité souveraine, et de lui arracher l'épée que Dieu lui avait mise en main, pour la mettre entre les mains d'un prince du sang , qui n'était que plus obligé par sa naissance à respecter l'autorité royale? M. Basnage cite par deux fois Castelnau. qui fut employé, dit-il' , pour savoir le secret de > T. 1, l- n, ch. 6, p. 612, 513. - » Basn. ibid. p. 612. — s Basn. ibid. p. 613, 614.

DE L'HISTOIRE DES VARIATIONS

la conjuration , et qui assure qu'on avait dessein de procéder contre ceux de Guise par foutes les formes de la justice. Mais il supprime ce que dit le même auteur y que « les protestants conclurent « qu'il fallait se défaire du cardinal de Lorraine et « du duc de Guise par forme de justice, sMI était ■ possible, pour n'être estimés meurtriers '. » C'est dire assez clairement que le nom de la justice était le prétexte, et qu'à quelque prix que ce filt on les voulait faire périr. Mais puisqu'on allègue cet auteur, digne en effet de toute croyance par son désintéressement et son grand sens , écoutez , mes frères, comme il parle de vos ancêtres : écoutez vous-même, monsieur Basnage, qui en faites un de vos témoins, comme il explique les causes de la conjuration d'Amboise » : « Les protestants de France se « mettant devant les yeux l'exemple de leurs voisins, « c'est à savoir des royaumes d'Angleterre , de Da- « nemarck, d'Ecosse, de Suède, de Bohême, etc., où « les protestants tiennent la souveraineté , et ont ôté « la messe; à l'imitation des protestants de l'Empire « se voulaient rendre les plus forts , pour avoir « pleine liberté de leur religion : comme aussi es- « péraient-ils et pratiquaient leur secours et ap- « pui de ce côté-là, disant que la cause était com- « naune et inséparable. » Ainsi les protestants de France pratiquaient dès lors le secours de ceux d'Alkmagne^, sous prétexte que la cause était commune. C'est ce qui avait déjà éclaté en diverses occasions; et depuis peu très-clairement, lorsque les princes de la Confession d'Ausbourg, sollicités par les huguenots à se mêler du gouvernement de ce royaume , les obligèrent à demander qWon donnât au roi François II un légitime conseil. Étrange hardiesse pour des sujets, de vouloir qu'on gouvernât le royaume au gré des étrangers ! mais ce n'était là qu'un commencement ; et ce qui parut dans la suite, où les armes des étrangers furent ouvertement appelées , fît bien voir ce que la réforme méditait dès lors. Voilà donc , selon Casteinau , quel fut le dessein des protestants lorsqu'ils ourdirent ee noir attentat de la conspiration d'Amboise. Ils voulaient se rendre les maîtres, et pratiquaient déjà secrètement pour cé\di le secours des étrangers. Par quelle autorité, et de quel droit? Mais continuons la lecture de Casteinau : « Les chefs du parti « du roi , poursuit cet auteur, n'étaient pas igno- « rants des guerres avenues pour le fait de la re- « ligion es lieux susdits ; mais les peuples, ignorants • pour la plupart, n'en savaient rien, et beaucoup « ne pouvaient croire qu'il y en eût une telle mul- « titude en France , comme depuis elle se décou\Tit , « ni que les protestants osassent ou pussent faire « tête au roi , et mettre sus une armée , et avoir « secours d'Allemagne comme ils eurent. » Remarquez tous ces desseins, monsieur Basnage, et osez dire qu'il n'y a pas là de rébellion. Vous voyez en termes précis le contraire dans votre auteur : il

* CatLl.x, c. 7 VUU, t.l,p. 637.

édiLde Lab. p. IS. -•^ Il>id. -^ * Xiu.

prend soin de vous expliqdiria disposition du peuple ignorant qui ne connaissait ni le pouvoir ni le» desseins des protestants , ce qui leur donnait espérance de pouvoir engager le peuple dans leurs attentats sous d'autres prétextes; mais au fond le desseinétaitderendre leur religion maîtresse en France, en opprintant , comme vous voyez , le parti di» roi : car c'est ainsi que le nomme cet historien. Il poursuit : « Aussi ne s' assemblaient-ils pas seulement « (les protestants) pour l'exercice de leur religion, « ains aussi pour les affaires d'État , et pour essayer « tous les moyens de se défendre et assaillir,' de « fournir argent à leurs gens de guerre, et faire des « entreprises sur les villes et forteresses pour avoir « quelques retraites. » Après cela vous ne voulez pas qu'on ait tenu ni qu'on tienne encore leurs assemblées pour suspectes, pendant que sous prétexte de religion ils font des menées secrètes contre l'État! Osez dire que tout cela n'est pas véritable, et qu'il ne fut pas résolu dans l'assemblée de Nantes de lever de l'argent et des troupes, et d'allumer la guerre civile par tout le royaume : dites que tout cela ne se fit pas à l'instigation de la Renaudie, ensuitedes résolutions de cette assemblée : dites encore que la Renaudie, huguenot lui-même, ne fiit pas établi par les huguenots et par leur chef pour être le conducteur de la conjuration d'Amboise, qui éclata quelques mois après. Par quelle autorité et par quel droit faisait-on toutes ces menées? La loii éternelle et l'ordre public les souffrent-ils dans les États? Mais écoutez comme conclut CasteU nau : Après donc avoir levé nombre de leurs ad' hérents par toute la France ( c'est toujours les protestants dont il parle ) , et connu leurs foT' ces et leurs enrôlements : voilà, ce me semble, assez clairement prendre l'épée , contre le précepte de saint Paul, qui la met uniquen^at en la- maii> du prince, ou qui assure plutôt que c'est Dieu qui l'y a mise. Mais continuons : ils conclurent qu'il fallait se dé/aire du cardinal de Lorraine et du duc de Guise, et par forme de justice, s'il était possible, pour n'être pas estimés meurtriers^ Voilà la belle justice des protestants, selon cet auteur tant cité par M. Basnage : mais voilà , ce qui est pis, le fond du dessein; et sous le prétexte de punir les princes de Guise, c'était au parti du roi. et à sa souveraineté qu'on en. voulait , puisqu'on levait malgré lui des troupes et de l'argent dans tout le royaume, pour occuper ses places etses provinces. M. Basnage croit tout sauver en dissimulant le fond du dessein, et en disant. « qu'il s'y agissait « seulement de savoir si les lois divines et humai-^ « nés permettaient- d'arrêter un ministre d'État , « a\'ant que d'avoir fait son procès : défaut de for- « malité , continue-t-il • , qui se trouvait dans l'en- « treprise d'Amboise , auquel on tâcha de suppléer • par des informations secrètes. » Mais s'il ne veut pas écouter la loi éternelle , qui lui dira dans le fond du cœur que ces informations secrètes faites sans autorité , par les ennemis de ces princes , élaienl

' BnsH. ibid. p. &U.

DÉFENSE

de manifestes attentats^ qu'il écoute du moins son autour, qui lui déclare que telles informations et procédures , siaucu7ies y en avaient, étaient folies de gens passionnés contre tout droit et raison^.

Telles sont les défenses de M. Basnage, et celles de tout le parti, car il n'y en a point d'autres; et ce ministre en explique le mieux qu'il peut les raisons. Mais si ces raisons sont bonnes , il ne faut point parler de gouvernement, ni de puissance publique ; et il n'y aura, pour tout oser, qu'adonner un prétexte au crime.

Mais en tout cas , nous dit-il », ce n'est pas un crime de la réforme , puisque « l'entreprise fut forci méepar tous les ennemis delà maison de Guise, « sans aucune distinction de religion. » Son auteur le dément encore; et si ce n'est pas assez de ce qu'on en a rapporté, pour montrer que les protestants étaient les auteurs de l'entreprise , le même historien raconte encore ^ « qu'il fut envoyé par Sa Majes- « té, pour apprendre quelle était la délibération des «conjurés; et qu'il fut vérifiéqu'uneassembléedeplu- « sieurs ministres, surveillants, gentilshommes et au- «. très protestants de toute qualité, s'était faite en la « ville de Nantes. »0n voit donc , plus clair que le jour, que c'est l'entreprise et l'assemblée des protestants. Il continue: LaRenaudie, protestant luimême par dépit et par vengeance , comme on a vu 4, « communiqua le secret à des Avenelles, qui trouva « cet expédient fort bon; aussi était-il protestant. » (l'est donc, encore une fois, l'affaire de la sect«. Dans la suite de l'entreprise, Castelnau parle toujours du rendez-vous des protestants ^ et de la requête que les conjurés devaient présenter au roi, n pour être assurés par le moyen de cette requête , « qui se devait présenter pour la liberté de leurs con- « sciences, de quelque soulagement au reste de la «France*. » C'était donc, pour la dernière fois, une requête des protestants ; mais il ne faut pas oublier que cette requête se devait prétenter à main armée, et par des gens soutenus d'un secours de cavalerie dispersée aux environs fi : ce que le même Castelnau trouve avec raison « fort étrange, et du tout « contre le devoir d'un bon sujet, principalement « d'un Français obéissant et fidèle à son prince, de « lui présenter une requête à main armée?. » Mais enfin le fait est constant, non-seulement par Castelnau , mais encore unanimement parmi les auteurs , sans en excepter les protestants ; et cependant ce n'est pas là une rébellion, ni une entreprise de la réforme , si nous en croyons M. Basnage.

Mais, dira-t-il, dans cette requête on demandait aussi le soulagement du peuple. Il n'y a donc qu'aie demander à main armée, pour être innocent, et la réforme sera lavée d'une rébellion si ouverte, à cause qu'à la manière des autres rebelles, ceux-ci l'auront revêtue d'un prétexte du bien public ? Mais qui ne voit au contraire que les plus noirs attentats deviendraient légitimes par ce moyen, et que le

< Casteln. ibid. ch. 7, p. 10. — ^ Bam. ibid. p. 512. - » Cast. ibid. p. 8. — * far. liv. X, p. 8. - ^ Ch. 8, a. — « Th. XMU, t. 1, G73. — ' Liv. II, c. I, pag. 25.

comble de l'iniquité c'est de donner un beau nom au crime?

Mais, dit-on, il y entra quelques catholiques. Quoi donc! quelques mauvais catholiques, entraînés dans un parti de protestants , le feront changer d'esprit, de dessein et de nom même ? on oubliera que le chef du parti était un prince huguenot; que la Renaudie, huguenot, en était l'âme; que le ministre Chandieu était son associé; que ceux à qui on se fiait étaient de même secte ; que les huguenots composaient le gros du parti ; que l'action devait commencer par une requête pour la liberté de conscience ■ ; qu'après la conjuration découverte, l'amiral, interrogé par la reine sur ce qu'il y avait à faire pour en prévenir les suites , ne lui proposa que la liberté de conscience * ? On oubliera tout cela ; et on aura tant de complaisance pour les protestants, qu'on croira la conjuration entreprise pour toute autre fin.

Mais l'affaire fut découverte par deux protestants, qui se repentirent d'y être entrés ^. Il y eut deux hommes fidèles dans tout un parti. Donc il est absous. Qui fit jamais un raisonnement si pitoyable ?

Il ne sert de rien de nous dire encore que les conjurés avaient protesté de ne point attenter sur la vie du roi , ni des personnes royales 4. Car aussi aurait-on pu espérer de trouver autant qu'il fallait de conjurés, en leur déclarant un dessein si exécrable? Mais enfin, sans attenter sur la vie du roi , n'étaitce pas un crime assez noir que d'entrer dans son palais à main armée, soulever toutes ses provinces, le mettre en tutelle, se rendre maître de sa personne sacrée et de celle des deux reines, sa mère et sa femme , jusqu'à ce qu'on eût fait tout ce qu'on voulait? M. Basnage dissimule toutes ces choses, parce qu'elles ne souffrent point de repartie, et croit la réforme assez innocente, pourvu qu'elle soit exempte d'avoir attenté sur la vie du roi. Mais qui répondait aux complices de ce qui pouvait arriver dans un si grand tumulte , et de toutes les noires pensées qui auraient pu entrer dans l'esprit d'un prince devenu maître de son roi et de tout l'État? Comment peut-on justifier de tels attentats? et n'est-ce pas se rendre sourd à la vérîté éternelle , qui établit l'ordre des empires et consacre la majesté des souverains ?

C'est se moquer ouvertement , après cela , que de dire qu'on voulait tout faire contre les princes de Guise et dans tout le reste par l'ordre de la justice et par les états-généraux^. Mais si le roi ne voulait pas les convoquer ; si les états, plus religieux que les protestants , refusaient de s'assembler au nom du prince de Condé , qui ne pouvait les convoquer qu'en se faisant roi; qu'aurait-on fait? Les conjurés auraient-ils posé les armes , et remis nonseulement le roi et les reines, mais encore les princes de Guise, en liberté? On insulte à la foi publique, lorsqu'on s'imagine pouvoir persuader au

» Ibid. Th. XXV, 675. — ''^ Thuan. ibid. p. 676. Cas. l. If, p. -24. Bez. III , 26i. — ^ Basn. ibid. - < Ibid. — » Bain. ibid., p. 514, 515.

DE L'HISTOIRE DES VARIATIONS

monde de tels contes. Aussi l'histoire dit-elle net> tement que sans hésiter on aurait massacré le duc de Guise et son frère le cardinal, s'ils ne promettaient de se retirer de la cour et des affaires '. On sait le nom de celui qui s'était chargé de tuer le duc * : et après un si beau commencement , qui peut répondre de tous les excès où se serait emporté un peuple appâté de son sang? Telle fut la résolution que ût prendre la Reuaudie dans l'assemblée de Nantes, après avoir invoqué le nom de Dieu. Car Bèze sait bien remarquer que c'est par là qu'il commença^ : après cela tout est permis; et pourvu qu'on donne à l'assemblée un air de réforme, on peut destiner des assassins à qui l'on veut , fouler aux pieds toutes les lois , forcer le roi dans son palais , et mettre en feu tout le royaume.

Que si à la un on est forcé d'avouer que cette conjuration est un crime abominable, il faut avouer encore avec la même sincérité que c'est un crime de la réforme, un crime entrepris par dogme, par expresse délibération de jurisconsultes et de théologiens protestants, comme l'assure M. de Thou en termes formels ■* ; un crime approuvé des ministres et en particulier de Bèze , qui en avait fait l'éloge dans son Histoire ecclésiastique 5. Les passages en sont rapportés dans le livre des Variations ^ : le prince de Condé , selon Bèse 7 , est un héros chrétien , pour avoir en cette occasion postposé toutes choses AU DEVom qu'il avait à sa patrie , à Sa Majesté et a son sang : la province de Saintonge est louée d'avoir fait son devoir comme les autres; combien qu'v^E si juste entreprise, parla DÉLOYAUTÉ de quclqucs hommes, ne succédât comme on le désirait. Ainsi ces réformateurs renversent tout : ils appellent justice une affreuse conspiration , et déloyauté le remords de ceux qui se repentent d'un crime; ils sanctifient les attentats les plus noirs, et ils en font un devoir , tant pour les princes du sang que pour les autres sujets.

M. Basnage a vu cet endroit de Bèze dans l'Histoire des Variations , et il fait semblant de ne le pas voir. Cest sa perpétuelle coutume : ce ministre croit tout sauver, en dissimulant ce qui ne souffre point de repartie ; en récompense , il soutient que parmi les consultants qui autorisèrent la conjuration ilyavoit des jurisconsultes papistes : du moins il n'ose avancer qu'il y eût des théologiens de notre religion ; ni démentir M. de Thou , qui n'y admet quedes protestants. Mais si le ministre veut mettre des nôtres parmi les jurisconsultes , qu'il les nomme: qu'il nomme un seul auteur catholique qui ait approuvé cette entreprise; comme nous lui nommons Bèze , qui en fait l'éloge. Mais pourquoi lui nommer ce réformateur et les autres de même temps? Je nomme à M. Basnage M. Basnage luimême, et je lui demande devant Dieu quel intérêt il peut prendre à excuser, comme il fait , une si noire

» Thuan. 675. - » Brant. Fie de Guise; le Labour. Adiltt, à Casteln. 1. 1, 1. 1. p. 398. — 3 Liv. ni , 252. — * Thuan. 670. — » Hist. Eccles. m, 251. — « Fur. liv. x. n. 26. - »£er. ibid-, p. 3i3.

entreprise, si la réforme , comme il le prétend , aV a point de part.

Enfin, pour dernière excuse, on nous dit qun plusieurs des chefs du parti improuvèrent ce dessein. M. Bayle nomme l'amiral , à qui on n'osa jamais le confier; et s'il l'eût su, dit Brantôme, it aurait bien rabravé les conjurateurs et révélé le tout'. Calvin même, qui sutrentrepris€,ditM. Basnage », déclara une et deux fois qu'il en avait de l'iiorreur , et il le prouve par ses lettres , que j'ai aussi alléguées dans l'Histoire des Variations^. Mais si Calvin et l'amiral ont en effet et de bonne foi détesté un crime si noir, comment ose-t-on aujourd'hui le justifier ? Qui ne voit ici qu'on se moque, et qu'il n'y a dans les réponses des ministres ni sincérité ni bonne foi ? Calvin , je l'avoue , improuva beaucoup l'entreprise après qu'elle eut manqué , et s'en disculpe autant qu'il peut : mais si Bèze avait remarqué, dans le fond et dès l'origine , qu'elle lui eût paru criminelle plutôt que mal concertée , en aurait-il entrepris si hautement la défense? Y avaitil si peu de concert entre ces deux chefs de la réforme sur la règle des moeurs, et sur le devoir des sujets? Bèze aurait-il proposé comme une chose approuvée par les plus doctes théologiens , ce quo Calvin aurait détesté jusqu'à en avoir de l'horreur? Calvin tenait-il un si petit rang parmi les théologiens de la réforme ? AL Basnage , selon sa coutume , dissimule tout cela, et se contente de dire que M. de Meaux fait éclater son injustice contre Calvin d'une manière trop sensible^. Pourquoi? Parce que je dis que ce prétendu réformateur , à prendre droit par lui-même , agit trop mollement en cette occasion , et qu'il devait dénoncer le crime ^. Mais l'amiral lui en donnait l'exemple; puisqu'on vient de voir qu'il était en disposition de tout révéler , s'il l'eût su : il ne fallait pas qu'un réformateur sût moins son devoir qu'un courtisan. M. Basnage devait répondre à cette raison , avant que de m'accuser d'une injustice si «ensiôfe envers Calvin. Mais il ne pénètre rien, etnefait que supprimer les difficultés. Cependant , comme s'il avait satisfait à celle, ci, qui est si pressante et si clairement exposée dans l'Histoire des Variations , il demande avec un ton de confiance: Que pouvait faire Calvin, qu'il n'ait fait"^ Ce qu'il pouvait ? Rompre absolument l'entreprise , en la faisant déclarer au roi ou à la justice. L'ordre des empires le veut, la loi éternelle l'ordonne : si Calvin en ignorait les règles sévères, pourquoi prenait-il le titre de ré/»rmateur f Il était Français, et faisait semblant de conserver dans Genève les sentiments d'un bon citoyen et d'un bon sujet s. Quand donc il l'en faudrait croire, et se persuader , sur sa parole , qu'il a fait véritablement tout ce qu'il raconte, après que le coup a failli; toujours de son aveu propre il demeurera impliqué dans le crime , puisqu'il l'a su sans In révéler. Lorsqu'on sait un complot d'assassinat, on n'enestpas quitte pour l'improuver : il faut avertir

' Far. liv. x» — * P. 618. — » Far. ibid. — * Far. liv. x. — « f AvertS

liv. x. — * SaaaL

1)EFE^SE

celui qui est en péril ; et en matière d'État , il faut du moins faire entendre au coupable que , s'il ne se désiste d'un si noir dessein contre son roi et sa patrie, on en avertira le magistrat : autrement on y participe. Et voilà le chef de la réforme , quoi <|u'en dise M. Basnage , complice manifestement , »eIon la loi éternelle, du crime des conjurés.

Il Ta été beaucoup davantage des guerres civiles. Que diriez- vous d'un docteur, si, écrivant à un chef de rebelles ou de voleurs, qui se glorifierait d'être son disciple; au lieu de lui faire sentir l'horreur de son crime , il lui prescrivait seulement , comme à un homme autorisé par le public , les lois d'une milice légitime ? C'est précisément ce qua fait Calvin. J'ai rapporté une lettre qu'il écrit au baron des Adrets , le plus ardent et le plus cruel de tous les chefs de la réforme. Dans cette lettre, il ne blâme que les viol nées, la déprédation des reliquaires, et les autres choses de cette nature faites sans l'autorité publique. Mais il se garde bien de lui dire que le titre même du commandement, qu'il'usurpait, était destitué de cette autorité : par conséquent que la guerre , entreprise de cette sorte , était nonseulement dans ses excès , mais encore dans son fond , une révolte , un attentat , et en un mot un l)rigandage plutôt qu'une guerre légitime. Au lieu de lui reprocher son impiété à tourner ses armes infidèles contre sa patrie et contre son prince, il se contente de lui dire, comme saint Jean faisait aux soldats légitimement enrôlés sous les étendards publics : Ne faites pas de violence , et contentez-vous de votre paye'. Les catholiques et les protestants concluent d'un commun accord de cette décision de saint Jean, avec saint Augustin et les autres Pères, que la guerre sous un légitime souverain est permise : puisque saint Jean n'en reprenant que les excès, il s'ensuit qu'il en approuve le fond. Mais , par la même raison, on démontre manifestement à Calvin qu'il autorisait la guerre civile. M. Basnage répond premièrement, qu'oui ne dit pas toujours tout dans une kttre 3; et que Calvin avait assez expliqué ailleurs4 mxHl fallait obéir aux rois, lors même qu'ils étaient méchants et indignes de porter le sceptre. JjC ministre voudrait nous donner le change. La question n'était pas s'il fallait obéir aux mauvais rois. La réforme ne prenait pas pour prétexte de sa révolte leur injustice en général , mais en particulier la seule persécution : c'était donc contre cette çfreur que Calvin la devait munir, pour lui ôter les ^rrnes des mains; et il fallait lui montrer qu'à l'exemple de l'ancienne Église, on doit obéir niême aux princes persécuteurs. C'est ce que devais faire un réformateur : mais c'est de quoi Calvin ne dit pas un TftOl dans le passage allégué par notre ministre ; et s'il eût eu ce sentiment dans le coeur , il le fallait expliquer eu écrivant à un chef de la révolte : car c'est le cas d'appliquer les grandes maximes au fait particulier , et d'instruire à fond de ses devoirs celui qu'on entreprend d'enseigner.

« Fnr. liv. x. — » Luc. ui, 14. — = Jbid. 516. — ♦ Calv. fiut. IV , c. 20 , art. 25.

Mais M. Basnage répond en second lieu • : que « c'était assez entreprendre contre le baron des «Adrets, que de vouloir d'abord réprimer sa fureur ; «on n'obtient rien , poursuit-il, quand on demande «beaucoup.» Je vous entends, monsieur Basnage: en effet, c'est trop demander à la réforme , que de lui prescrire de poser les armes qu'elle a prises contre sa patrie. Mais si Calvin n'eût rien obtenu , si se» disciples avaient persisté contre son avis dans une guerre criminelle; la protestation qu'il eût faite contre leur infidélité eût servi de témoignage à son innocence. Je crois ici que M. Basnage se moque en son cœur de notre simplicité, de demander à Calvin de semblables déclarations. Ce n'est pas le style des ministres : nous trouvons bien dans Bèze les protestations qu'ils firent contre la paix d'Orléans , afin que la postérité fât avertie comme ils s'étaient portés dans cette affaire'; mais des protestations contre ia guerre civile , on n'en trouve point dans leur histoire : ce n'était pas là leur esprit , ni celui de la réforme.

M. Basnage ose soutenir cette protestation des ministres; mais la raison qu'il en rend est ad' mirable. « Les ministres, dit-il ^, avaient raison de « s'opposer à ce traité , puisque le prince voulait « les sacrifier à sa grandeur. » Sans doute , il valait bien mieux que les ministres le sacrifiassent à leurs intérêts , avec toute la noblesse et le peuple qui le suivait , et que toute la France fût en sang, plutôtque de blesser la délicatesse de ces docteurs, qui voulaient être les maîtres de tout. L'aveu au moins est sincère ; « mais , poursuit M. Basnage , « leurs demandes étaient justes dans le fond , puis- « qu'ils souhaitaient seulement qu'on obervât un « édit qu'on leur avait donné : il ne s'agissait pas de «décider si la guerre était juste ou non.» Quelle erreur de prêcher la guerre, sans avoir auparavant décidé qu'elle était juste! M. Basnage se moque-t-il d'alléguer de telles raisons ? Mais les ministres ne songeaient , continue-t-il , qu'à pourvoir à la su' reté de leurs troupeaux. Nous avons fait voir ailleurs ■* que le prince y avait pourvu , et que toute la question n'était que du plus au moins; mais, en quelque façon qu'on le prenne, c'était donc un point résolu par le sentiment des ministres , que la guerre était légitime , puisqu'à quelque prix que ce fût , et aux dépens du sang de tous les Français, ils voulaient qu'on la continuât.

Voyons maintenant les raisons par lesquelles notre auteur ose soutenir que cette guerre était juste : il les réduit à trois principales ; la première : « qu'il « s'agissait de la punition du massacre de Yassi , « commis par le duc de Guise , laquelle la reine, « avec son conseil , avait solennellement promise , « malgré les oppositions du roi de Navarre et du « cardinal de Ferrare ; et qu'ainsi les protestants « avaient droit de la demander , et de se plaindre « si on ne la faisait pas^,» La seconde raison de

« Basn. 516. — ' Hist. (. il, liv. VF, p. 282. Far. Up. %, —3 Jbid. p. 52Q. -r- * Far. liv. \. — ' Ibid., p. bl».

DE L'HISTOIRE DES VARIATIONS

HT. Basnage, « c'est qu'on ne s'unissait que pour un « édit que les parlements de France et les états « avaient vérifié'. » La troisième, qui paraît la plus vraisemblable , c'est que le prince, sous la conduite duquel la réforme se réunit, agissait par les ordres de la reine régente : c'était donc lui qui était muni de l'autorité publique; et il ne regardait le duc de Guise , qui était le chef du parti contraire , quecomine un particulier contre lequel on avait droit de s'élever , comme contre un ennemi de l'État». Au reste, M. Basnage déclare d'abord : « qu'il ne « prétend pas traiter cette matière, épuisée par « d'autres auteurs, et qu'il touchera seulement les « réflexions que M. de Meaux a faites. « Mais c'est justement ce qu'il oublie. Sur le prétendu massacre de rassi, ma principale remarque a été que ce n était pas une entreprise préméditée ; ce que j'établis en un mot ^, mais d'une manière invincible, par le consentement unanime des historiens non suspects. Ma preuve est si convaincante, que M. Burnet s'y est rendu. .Te lui avais fait le reproche d'avoir pris le désordre de Fassi pour une entreprise préméditée •* , et voici comme il y réjhind : «Il m'accuse (M, de Meaux) de m'étre mépris p sur le but du massacre de Vassi. iSIais il n'y a « rien, dans l'anglais, qui marque que j'aie cru que «ce fût un dessein formé , et je ne suis responsable «que de l'anglais^.» Je n'en sais rien, puisqu'il a donné à la version française une approbation si authentique. Quoiqu'il en soit , jo leprendsau mot, et je le loue de désavouer de bonne foi ce qu'il dit que son traducteur avait ajouté du sien. M. Basnage n'a qu'à l'imiter : puisqu'il le comble de tant de louanges en lui dédiant sa réponse, il ne doit pas avoir Iwnte desui\Teson exemple. Qu'il avoue donc de bonne foi que ce qu'on appelle le massacre de rassi ne fut qu'une rencontre fortuite; et que c'est un fait avéré par l'Histoire de M. de ïhou , et par celle de la Popelinière, auteurs non suspects : qu'il ajoute, sur la foi des mêmes auteurs, que le duc de Guise fit ce qu'il put pour empêcher le désordre; et qu'ainsi c'était à la réforme une manifeste injustice d'exiger par tant de clameurs , ensuite par une guerre déclarée , que sans connaissance de cause, et sur la seule accusation de ses ennemis, on le punît d'un crime dont il était innocent. Mais, après tout , quand le duc de Guise serait aussi criminel que les protestants le publiaient , le faible du raisonnement de M. Basnage n'en est pas moins clair , puisque , même en lui accordant tout ce qu'il demande , on voit qu'il ne conclut rien , et qu'enfin tout ce qu'il conclut c'est que la reine , avec son conseil, ayant promis la punition de ce prétendu massacre , les protestants avaient droit de la demander, et de se plaindre si on ne la faisait. Mais qu'ils eussent droit de la demander par la force ouverte et par une guerre déclarée, ou de se plaindre les armes à la main , c'est précisément de quoi il s'agit : c'est ce qu'il fallait établir , pour jus-

' Batn., 519. - ' Ibid., 5i7, 51». - J Far. liv. i — « ibid. - ^Crit. de l'ifut. des Fariat.

tifierla réforme. Mais M. Basnage lui-même ne Ta osé dire: il a senti la loi éternelle qui lui criait, dans sa conscience, qu'on renverse l'ordre du monde, lorsque des sujets entreprennent de se faire justice à eux-mêmes contre les plus criminels, et à plus forte raison contre un innocent.

La même raison détruit encore le vain prétexte tiré des édits. Car, sans se tourmenter vainement l'esprit par la discussion des faits , dans une occasion où l'on s'accusait mutuellement d'avoir manqué à la foi donnée ; la règle invariable de la vérité décide que les sujets doivent conserver les édits qu'on leur accorde , par les mêmes voies dont ils ont dû se servir pour les mériter, c'est-à-dire par d'humbles supplications et de fidèles services. Ainsi, de quelque contravention qu'on ait à se plaindre , cette règle de la vérité et de l'ordre public revient toujours : qu'on ne se doit pas faire justice à soimême : que les sujets n'ont point de force contre la puissance publique, et que le glaive n'est donné qu'aux souverains. Nos ancêtres les martyrs n'ont pas fait la guerre à Sévère et à Valérien, pour rappeler en usage les favorables édits d'Adrien et de Marc-Aurèle; ni à Julien l'Apostat, en faveur de ceux de Galère et de Maximin , de Constantin et de Constance. Le bel ordre dans un État, si toutes les plaintes de contravention aux libertés et aux droits de chaque corps se tournaient en guerre civile! Mais quel prodige d'égarement de s'imaginer qu'en donnant des privilèges, le prince donne le droit d'armer contre lui, partage son autorité, et se dégrade lui-même : ou que les grâces qu'il accordera, en faveur d'une religion contraire à la sienne, soient plus inviolables et plus sacrées que les autres! Que si l'on nie que ces édits fussent des grâces , c'était donc de deux choses l'une, ou un effet de la violence faite au souverain , ce qui est un attentat manifeste, ou un droit légalement acquis, et une justice due à toutes les sectes; ce qui est une prétention trop nouvelle, encore même parmi les protestants , pour faire une loi.

Il n'y a donc plus aucune ressource, pour la réforme si souvent rebelle , que de dire qu'elle a armé par l'autorité publique , et d'en revenir à ces ordres secrets donnés par la reine au chef du parti. Mais d'abord il est manifeste que cette excuse n'est bonne , en tout cas , que pour les premières guerres commencées durant la régence de Catherine de Médicis. Car ce n'est qu'en cette occasion qu'on peut alléguer de tels ordres; et il n'y en a pas le moindre vestige dans les guerres qui ont suivi , depuis Charles IX jusqu'à Louis XIII de triomphante mémoire. Qu<îlle misérable défaite, qui , dans la vaste étendue qu'ont occupée ces guerres civiles, ne trouve à justifier qu'une seule année, puisque la première guerre ne dura pas davantage! Mais, après tout , que peut-on conclure de ces lettres de la reine .» J'y ai donné deux réponses ' , la première entièrement déxîisive : « Que la reine , qui appelait en secret le prince de « Condé au secours du roi son fils , n'en avait pas « le pouvoir ; puis<^u'on est d'accord que la régence

• • far. Uv X.

DEFENSE

• lui avait été déférée à condition de ne rien faire de « conséquence que dans leconseil, avecla participation

• et de l'avis d'Antoine de Bourbon , roi de Navarre, « comme premier prince du sang et lieutenant géné-

• rai du roi dans toutes ses provinces et dans toutes « ses armées , durant sa minorité. » C'est ce que portait l'acte de tutelle arrêté dans les états généraux : le fait est constant par l'histoire». Cette réponse ferme la bouche aux protestants : aussi M. Basnage, qui avait promis de répondre à mes réflexions , demeure muet à celle-ci , comme il fait dans tout son ouvrage à celles qui sont les plus décisives : on appelle cela répondre à Y Histoire des Variations, comme si répondre était faire un livre , et lui donner un vain titrtu

Le ministre , qui passe sous silence un endroit si essentiel de ma réponse, en touche un autre, mais pour le corrompre. M. de Meaux soutient que le duc de Guise ne faisait rien que par l'ordre du roi^. Il m'impose : il n'était pas même question des ordres du roi, qui était mineur, et qui avait à peine douze ans : je parle du roi de Navarre, et je dis, ce qui est certain, que le duc de Guise ne fit rien que par les ordres du roi^, comme il devait. Le ministre, qui n'a rien à dire à une réponse si précise , change mes paroles : est-ce là répondre, ou se moquer et insulter à la foi publique? Il poursuit : « Maimbourg ne « chicane point ; et il avoue que la reine écrivit coup « sur coup quatre lettres extrêmement fortes , où « elle conjure le prince de Condé de conserver la « mère , les enfants et le royaume , en dépit de ceux « qui voulaient tout perdre''. » On dirait, à entendre le ministre, que je dissimule ces lettres; mais j'en rapporte tous les termes qu'il a relevés, et je reconnais que la reine les écrivit pour prier ce prince de vouloir bien conserver la mère et les enfants, et tout le royaume, contre ceux qui voulaient tout perdre^. Est-ce chicaner sur ces lettres que de les rapporter de si bonne foi ? Mais j'ajoute ce que vous taisez , monsieur Basnage : que la reine, qui écrivait en ces termes , et qui semblait vouloir se livrer avec le roi et ses enfants au chef d'un parti rebelle et aux huguenots , n'en avait pas le pouvoir : répondez , si vous pouvez ; et si vous ne pouvez pas , comme vous l'avouez assez par votre silence, cessez de tromper le monde par une vaine apparence de réponse.

J'avais fait une autre remarque qui n'était pas Ricins décisive : « que ces sentiments de la reine ne iR durèrent qu'un moment ; qu'après qu'elle se fut n rassurée , elle rentra de bonne foi dans le senti- «i ment du roi de Navarre, et qu'elle fit ce qu'elle « put, par de continuelles négociations avec le prin- « ce de Condé, pour le ramener à son devoir. « Tous ces faits , que j'avais rapportés dans l'Histoire des Variations^, sont incontestables , et en effet ne sont pas contestés par M. Basnage. J'ajoute encore , dans le même endroit, que la reine écrivit ces lettres « en secret, par ses émissaires, de peur qu'en

' Thuan. /. i, lib. xxvi, 719. Édit. 1606. — * Basn. ibid. ». 517. — "• rar. liv. x. — * Bas/i. p. 518. — » Far liv. X. ~- ♦ far. liv X. Thuan. l. u, lib. XXIX.

« favorisant la nouvelle religion , elle ne perdît Ta- « mitié des grands et du peuple, et qu'on ne lui ôtât « enfin la régence. » Ce sont les propres termes de M. de Thou : et voilà ce qui fit prendre de meilleurs conseils à cette princesse, que son ambition avait jetée d'abord dans des conseils désespérés. M. Basnage n'a rien à répondre, sinon que la reine chan^ gea, parce qu'elle se vit opprimée par les Guises, qu'il fallut flatter^. U dissimule que tout se faisait par les ordres du roi de Navarre , selon l'acte de tutelle autorisé par les états ; et qu'à la réserve du prince de Condé et de l'amiral , ce roi avait avec lui les autres princes du sang, les grands du royaume^ le connétable et les principaux officiers de la couronne, la ville et le parlement de Paris, les parlements, les provinces, et en un mot toutes les forces de l'État. M. Basnage oublie tout cela, et il appelle oppression les ordres publics : tout cela étaient les rebelles et les ennemis de PÉtat : et le prince de Condé fut 1& seul fidèle , à cause qu'il avait pour lui les huguenots seuls , et qu'il était à leur tête. Peut-on s'aveugler soi-même jusqu'à cet excès , sans être frappé de l'esprit d'étourdissement.'

Si l'on se souvient maintenant de ce qu'entreprit peu de temps après , et dans les secondes guerres, ce parti fidèle et si obéissant à la reine, ou sera biea plus étonné. 11 appela l'étranger au sein du royaume : il livra le Havre-de-Grâce , c'est-à-dire la clef du royaume, aux Anglais, anciens ennemis derÉ-^ tat, et les consola de la perte de Calais et de Boulogne. Il n'y avait point là de lettres de la régente : elle fut contrainte de prendre la fuite avec le roi, devant ce parti fidèle : on les attaqua dans le chemin, au milieu de ce redoutable bataillon de Suisses : il fallut fuir pendant la nuit, et achever le voyage avec les terreurs qu'on sait : cependant ceux qui poursuivaient le roi et la reine, sans garder aucune mesure, étaient les fiJèles sujets; et ceux qui les gardaient étaient les rebelles.

M. Basnage , qui se tait à tous ces excès , croi t excuser la réforme en nous alléguant en tout cas d'autres rébellions : il n'a que de tels exemples pour se soutenir. Mais toutes les rébellions sont faibles, à comparaison de celles de la réforme : les rois , pour ne pas ici répéter le reste , s'y sont vus assiégés dans leurs palais, comme François II à Aniboise, et au milieu de leurs gardes, comme Charles IX dans la fuite de Meaux à Paris. Quelle rébellion poussa jamais plus loin son audace? Oubliera-t-on cette réponse de Montbrunà une lettre oiiHonri III lui parlait naturellement avec l'autorité convenablo à un roi envers son sujet ? Que lui répondit ce fier réformé : « Quoi, dit-il », le roi m'écrit com^me roi, « et comme si je devais le reconnaître? Je veux « bien qu'il sache que cela serait bon en temps de « paix , et que lors je le recomiaîtrais pour tel ; « mais en temps de guerre, qu'on a le bras armé « et le cul sur la selle , tout le monde est conipa- « gnon. » C'est l'esprit qui régnait dans le parti ; e*

« Ibid. 518. - » Brant. L. Lab. Addit- aux Mém. é* Cmteln,. tom. U. p. 613.

DE L'HISTOIRE DES VARIATIONS

jf ne Gnirais jamais , si je commençais à raconter les paroles et , ce qui est pis , les actions insolentes des héros de la réforme.

Si ce ne sont là des rébellions et des félonies manifestes, je n'en connais plus dans les histoires. Kncore pour les autres révoltes, on en rougit; mais pour celles-ci , on les soutient , on les loue, on les imite : il le faut bien , puisqu'elles ont été faites par religion , et autorisées par les synodes.

M. Basnage ose le nier, et nous avons déjà dit que par là il se réfute lui-même. Car si ces conjurations et ces guerres sont légitimes, pourquoi en rougir, et n'oser y faire entrer les synodes? Mais c'est que l'iniquité se dément toujours elle-même; ces révoltes couvrent de honte ceux qui les soutiennent : c« sont de bonnes actions, disent les ministres ; mais que chacun serait plus aise de n'avoir point faites , et dont on voudrait du moins pouvoir laver les synodes.

Le ministre le tente vainement, et il est encore plus faible et plus faux dans cet endroit de sa réponse, que dans tous les autres : on le va voir. La pièce la plus décisive contre la réforme est un décret du synode national de Lyon en 1563, dès l'origine des guerres. IVous en avons produit deux articles , que, malgré leur ennuyeuse longueur, je ne craindrai pas de remettre encore devant les yeux du lecteur. Car il faut une fois confondre ces'inQdèles écrivains , qui osent nier les faits les plus constants. J'ai donc produit deux articles de ce synode' : le xxxviii'', oii il est écrit « qu'un minis- « tre de Limosin, qui autrement s'était bien « porté , a écrit à la reine-mère qu'il n'avait ja- « mais consenti au port des armes , jaçoit qu'il y ait « consenti et contribué ; item : qu'il promettait de « ne plus prêcher , jusqu'à ce que le roi le lui per- « mettrait. Depuis , connaissant sa faute , il en a « fait confession publique devant tout le peuple ; « et un jour de cène, en la présence de tous les min nistres du pays et de tous les fidèles : on demande « s'il peut rentrer dans sa charge.' On est d'avis « que cela suffit : toutefois il écrira à celui qui l'a « fait tenter, pour lui faire connaître sa pénitence : « etlepriera-t-onqu'onlefasseentendrcALAREiNE, « et là où il adviendrait que le scandale en arrivât « à son Église : et sera en la prudence du synode « de Limosin de le changer de lieu. »

L'autre article du même synode, qui est le XLViiie, n'est pas moins exprès : « Un abbé venu, « dit-on, à la connaissance de l'Évangile, a brillé ses « titres, et n'a pas permis depuis six ans qu'on « ait chanté messe en l'abbaye; ains s'est toujours «PORTÉ fidèlement, et' a porté les armes - pour maintenir l'Évangile : il doit être reçu à « la cène, » conclut tout le synode national.

Voilà qui est clair : il n'y 'faut point de notes , ni de commentaire : c'est le décret d'un svnode national , qu'on a en forme authentique avec tous les autres ; c'est l'acte d'un de ces svnodcs où , selon la disciphne de nos réformés , se fait Ja suprême et

• rar. liv. X. F* JverL

finale résolution, tant au dogme qu'en la discipline, et il n'y a rien au-dessus dans la réforme : tout y enseigne , tout y autorise , tout y respire la guerre et la désobéissance. Que fera ici M. Basnage.' ce que font les avocats des causes déplorées : ce que lui-même il fait partout dans sa réponse , comme on a vu , et comme on verra dans tout* la suite. C'est de passer sous silence ce qui ne souffre aucune réplique ; et si on trouve un petit mot par où l'on puisse embrouiller la matière, de s'y accrocher par une basse chicane. L'article de l'abbé est d'une nature à ne point souffrir de repartie : les circonstances du fait sont trop bien marquées : c'est un abbé huguenot, qui garde «ix ans son abbaye, sans en acquitter aucune charge , ni faire dire aucune partie de l'office ; les revenus l'accommodaient, et c'est assez pour garder le bénéfice : ce qui l'excuse envers la réforme, c'est qu'il a brûlé tous les titres , pour abolir la mémoire de l'intention des fondateurs, et toutes les marques de la papauté, dans son abbaye. Car, au reste, un homme de main comme lui n'avait besoin que de la force pour se maintenir dans la possession : et un abbé de cette trempe, qui sait se porter fidèlement et prendre les armes pour r Évangile, n'a que faire de titre. Voilà au moins le cas bien posé, la cause de la guerre bien expliquée, l'abbaye en très-bonnes mains : on reçoit l'abbé à la cène, et la guerre qu'il fait à son roi et à sa patrie lui en ouvre les entrées. Il n'y a ici qu'à se taire, comme fait RL Basnage.

Personne ne peut douter que l'article du m^e synode sur le ministre limosin , ne soit de même esprit et de même sens : mais parce qu'il y est parlé du déni, que fait le ministre, d'avoir consenti au port des armes, jaçoit qu'il y eût consenti et contribué, et de la promesse qu'il fait de ne prêcher plus sans la permission du roi; M. Basnage s'attache à ces derniers points : « Il suffit , dit-il ' , de « savoir lire pour voir que la censure tombe sur « deux choses : la première , que le ministre avait « proféré un mensonge public en écrivant à la reine « qu'il n'avait jamais consenti au port des armes , « quoiqu'il y eût consenti et contribué : et la se- « conde, parce qu'il abandonnait son ministère. 11 « ne s'agissait donc pas de la repentance de ce mi- « nistre, et encore moins d'une décision en faveur « de la guerre. » Quoi ! le ministre n'est paslouéde s'être bien porté d'ailleurs, et d'arotr contribué comme les autres au port des armes? Ce n'est pas là tout l'air du décret; et cet homme n'est pas continué dans le ministère, encore qu'il ait consenti et contribué à la guerre : en sorte que tout le scandale qu'il a donné à l'Église, c'est d'avoir eu honte de sa révolte , et d'avoir promis, sur ce fondement, de ne prêcher plus ? J'en appelle à la conscience des sages lecteurs. Car aussi, pour<iuoi le synoite aurait-il refusé à ce ministre la louange de consenr tir à la guerre , puisqu'on a bien loué l'abbé de l'avoir faite lui-même ? Et quand nous voudrions nous attacher à ce que M. Basnage reconnaît pour

' Btun. l. u, art. TI, p. 618, el Jnrteu.

DEFEiNSE

la seule cause de la censure : si la guerre contre sa patrie et contre son roi était réputée dans le synode un fait honteux et reniable, comme on parle, serait-ce un si grand scandale de le désavouer? Si contribuer à la révolte, en y animant les peuples, eût été réputé un attentat contre son roi et sa patrie, quelle honte y aurait-il eu d'abandonner le ministère dont on aurait abusé ? N'eût-il pas fallu se souvenir de cette parole du Saint-Esprit : Dieu a dit au pécheur : Pourquoi annonces-tu ma justice, et portes-tu mon alliance dans ta bouche ? Tu as haï la discipline , et tu as rejeté ma parole loin de toi : tu t'es joint avec les voleurs « : ou » ce qui n'est pas moins impie : Tu as augmenté le nombre des rebelles , et tu as allumé dans ta patrie le flambeau de la guerre civile : ta bouche a abondé en malice , et ta langue a été adroite à forger des fraudes, pour engager dans la révolte ceux qui écoutaient tes discours ? Quoi de plus juste en cet état que d'abdiquer le ministère dont on aurait abusé contre son prince, et du moins de ne le reprendre qu'avec sa permission ? Mais ce qui ferait l'édification d'une vraie Église, fait un scandale dans, la réforme : il faut que toutes les Églises du parti , il faut que la reine même sache qu'on se repent d'avoir eu la guerre civile en horreur ; et il ne reste que ce moyen-là d'être maintenu dans le ministère. Voilà comme M. Basnage sauve son Église et le synode national de Lyon. M. Jurieu est plus sincère : il a tâché , comme les autres , de déguiser autant qu'il a pu le fait des guerres civiles : lorsqu'il a vu qu'on savait le décret du synode national , il a reconnu la vérité ; mais aussi en même temps il a repris son audace , qu'il n'avait quittée que pour un moment : et, dit-il», M. de Meaux doit savoir que nous ne nous faisons pas une honte de ces décisions de nos synodes. Voilà deux ministres bien opposés : l'un accorde ce que l'autre nie : l'un est contraint d'avouer que le synode approuve la prise des armes , et soutient qu'il a eu raison de le faire ; l'autre, qui ne s'est pas encore durci le front jusqu'à croire que les synodes doivent autoriser de tels excès, ne se sauve qu'en niant un fait constant : mais la réforme demeure toujours également confondue, soit qu'elle craigne d'avouer ce fait honteux , ou qu'elle ait l'audace de le soutenir.

La question est terminée par ces seuls décrets d'un synode si solennel , et si suivi dans tout le parti. Mais j'ai encore d'autres synodes à produire , et ce sont ceux des vaudois calvinisés , en l'an 1560.

C'est ici que M. Basnage semble triompher, puisqu'il se vante d'avoir prouvé que je cite faux ; et voici comment : « On tâche , dit-il ^ , en passant « d'Allemagne dans les vallées de Piémont , d'y « trouver quelque ombre de rébellion. » Que le lecteur attentif prenne garde à ces paroles , on tâche (c'est de moi qu'il parle) de trouver dans les vallées quelque ombre de rébellion ; il n'y a donc eu dans ces vallées , selon le ministre , ni aucun attentat

contre le prince , ni pas même une ombre de r<^ bellion. D'où viennent donc tant de sièges , tant de combats, et tant de sang répandu? Mais, sans encore entrer dans ce détail, que M.deThou et la Popelinière racontent si amplement ; que répondrat-on au traité transcrit mot à mot par ces historiens', dont voici le commencement : Capitulation ei articles dernièrement accordés entre M. de Raconis, de la part de Son Altesse, et ceux des vallées de Piémont, appelés vaudois. Il en rapporte les paroles, et conclut ainsi : Que l'on expédiera lettres-patentes de Son Altesse , par lesquelles ii constatera qu'il fait rémission etpardon à ceuxdes vallées dAngrogne , et des autres , qu'il nomme toutes , tant pour avoir pris les armes contre Son Altesse y que contre les seigneurs et gentils hommes particuliers [à qui ces lieux appartenaient], lesquels il reçoitet tient en sa sauvegarde particulière. Voilà , ce me semble, toutes les vallées spéciOées avec assez de soin , qui toutes ensemble demandeut pardon d'avoir pris les armes contre leurs seigneurs et contre leur prince souverain. Cependant , à entendre notre ministre , il n'y a pas eu parmi les vaudois une ombre de rébellion, et c'est en vain que M. de Meaux tâche d'y en trouver le moindre vestige. Ce traité , que j'ai tiré de la Popelinière , est raconté en un mot, mais toujours dans le même sens, par M. de Thou, puisqu'il dit qu'o»^^ U7i traité cT amnistie, par lequel le prince pardonnait à ses sujets des vallées tout ce qui s'était passé dans les guerres^.. Cependant M. Basnage m'insulte, comme si j'avais faussement cité ces deux auteurs. J.e rapporterai ses paroles , alin qu'on voie une fois ce qu'il faut croire de son jugement et de sa sincérité. « Les Vaudois , dit M. de Meaux , avaient^ «enseigné tout nouvellement cette doctrine (qu'on « pouvait armer contre son prince ; et la guerre « fut entreprise dans les vallées contre les ducs de- «Savoie, q^ui ea étaient les souverains^.» .le reconnais mes paroles ; et il est vrai que je- donne pour garants M. de Thou et la Popelinière , deux historiens non.suspects. Écoutons sur cela M. Basnage : « On cite M. de Tliou pour le prouver : « mais il dit précisément le eontraire de ce que M. « de Meaux lui fait dir*. H est vrai , poursuit M. « Basnage 4, que les ministres permirent, aux vau- « dois de repousser, la viofcence de quelques soldats « qui s'attroupaient pour les piller ; car iKest perjius 0 de s'armer contre des voleurs. Mais quand les ar- « mées du duc de Savoie , commandées par un chef, « s'approchèrent, M. de Thou. dit qu'on- délibéra « s'il était permis de pr^adre les armes contre son « prince pour la défense de la. religion , et que les « syndics et les. pasteurs des vallées décidèrent que « cette défense a'était point permise; qu'il fallait « se retirer sur les montagnes, et se r-eposer sur « la bonté de Dieu,^ qui n'abandonnerait pas ses en- « fants : et il remarque, comme une espèce de jiror. adige, qu'après cette décision il n'y en. eut pas.

I ' La Pop. 1. 1, Uv. vu,/. 253. — ^ Thuan. t. Il , Hi. xxviv » Ps. XLix. — ' Leit. IX. - - ' Bnsn. II. part. c. vi, p. 410. i p. 18. — ^ Bam. il)id. — * Ibi/L

DE L'HISTOIRE DES VARIATIONS

« un soûl ({ui ne quittât ses maisons et ses biens , « au lieu de les défendre. « Ainsi , conclut le minis- Tre « on ne peut parler d'une manière plus con- « traire àM.deMeaux.» Il est vrai , si ces belles résolutions avaient duré. Mais le ministre déguise d'une étrango sorte ce qu'ajoute M. de Thou. « Il « ajoute, dit M. Basnage, que dans la suite quelques « ministres varièrent , s'imaginant qu'on pouvait «se défendre, parce qu'il ne s'agissait point de la « religion, mais de la conservation de ses femmes « et de ses enfants, qui allaient être immolés à la « violence des persécuteurs ; et que d'ailleurs on « ns faisait pas la guerre à son souverain , mais au • pape , qui était l'auteur de cette violence. Mais , « continue M. Basnage , ces raisons, qui étaient sou- ■« tenues par les mouvements de la nature, ne « furent point suivies , et on demeura ferme dans la « première décision. La Popelinière rapporte pré- «cisément la même chose que M. de Thou : et ces « deux historiens font voir que M. de Meaux est « souverainement injuste dans ses accusations. «

Où me cacherai je , si j'ai falsiflé si honteusement les deux historiens que je produis.' Mais aussi que répondra M. Basnage , si c'est lui qui les a tronqués.' La chose n'est pas douteuse , puis- •qu'il ne fallait que continuer un moment la lecture «de M. de Thou pour y trouver, trois pages après' , « que les pasteurs d'AngrognecHANGÈBENT d'avis, «et résolurent, d'un commun consentement, « qu'on dé fendrait dorénavant la religion par les « armes. »

Après une si honteuse dissimulation de M. Bas- Rage , où un passage si clair est entièrement retranelié de l'histoire de M. de Thou, il n'y aura plus que les aveugles qui ne verront pas que les ministres, lorsqu'ils nous répondent , ne songent qu'à faire dire qu'ils ont répondu, et entretenir la réputation du parti, sans au reste se mettre en peine de répliquer rien de sincère ni de sérieux. Ne faissons pas de faire voir à M. Basnage la conduite des nouveaux martyrs dont il nous vante la constance. INI. de Thou lui apprendra que cette courageuse résolution de tout perdre, jusqu'à sa vie^, plutôt que de résister à son souverain, ne dura que peu de jours , puisqu'un peu après , l'armée du duc de Savoie s' étant avancée sous la conduite du comte de la Trinité , les habitants prirent les armes, qu'ils avaient auparavant rejetées; qu'ils combattirent jusqu'à la nuit , résolus de maintenir leur religion jusques au dernier soupir; qu'ils envoyèrent demander secours à ceux de Pérouse , et même à ceux de Pragelas, dans le royaume de France : que le comte de la Trinité, craignant de les pousser au désespoir, les porta à entrer en quelque accommodement; qu'ils présentèrent une requête au prince, où ils lui promettaient une prompte et inviolable fidélité , et lui demandaient pardon pour ceux qui avaient pris les armes par une extrême nécessité et comme par désespoir , le suppliant de leur

« Tkuan. t.n, Ub. xxvn.p. 16. — » Ibid.f. is.

laisser la liberté de leurs consciences» : que les députés n'ayant rapporté de la part du duc que des ordres qui parurent trop rigoureux à ceux de Luzerne et de Bobio , ils écrivirent à Pragelas et aux autres vallées du royaume de France, pour leur demander conseil et secours » ; qu'il se fit un traité entre eux de s'entre-secourir mutuellement, sans jamais pouvoir traiter d'accommodement les uns sans les autres : que les habitants , enflés du succès de ce traité , résolurent de refuser les conditions imposées parle duc, et désavouèrent leurs députés qui les avaient accordées : que , pour confirmer l'alliance par quelque entreprise mémorable, ils pillèrent les vallées voisines , et, sous prétexte d'aller entendre le sermon dans une église , en renversèrent les autels et les images : qu'un corps de troupes du duc , qui venaient exécuter le traité que les députés des vallées avaient conclu , trouvèrent , au lieu de la paix qu'ils attendaient , tous les habitants armés , qui les poussèrent jusque dans la citadelle , où ils les contraignirent de se rendre à discrétion ; et qu'enfin le comte de la Trinité étant venu à Luzerne avec son armée, et ayant mis garnison dans Saint-Jean , ce fut alors qu'on changea d'avis , comme on a vu, et qu'après avoir conclu qu'on pren^ drait les armes contre le duc, on confirma faccord arrêté avec ceux de Pragelas.

M. Basnage a raison de dire que la Popelinière a raconté précisément la même chose^. Voilà comme ces deux auteurs disent positivement le contraire de ce que M. de Meaux en a rapporté. Les vaudois de l'obéissance de Savoie , par le commun avis de leurs pasteurs, ont renoncé à la patience et au martyre , dont d'abord ils avaient eu quelque idée : ceux de Pragelas , sujets du roi , qui font de telles confédérations avec des étrangers sans la permission de leur prince, ne sont pas moins criminels; et voilà tout ce qui restait de vaudois coupables manifestement de la rébellion , dont le ministre avait entrepris de les excuser , jusqu'à dire qu'on n'en trouva pas même l'ombre parmi eux.

Cependant c'était ici cette réponse dont on me menaçait il y a deux ans , et qui devait me convaincre d'énormes infidélités. Les ministres ne manquent pas de se vanter les uns les autres , et ils éblouissent les simples par cet artifice. M. Jurieu a publié qu'on saurait bien me montrer que j'avais falsifié beaucoup de passages dans l'Histoire des Variations , sans néanmoins en marquer un seul. Dans sa petite critique de trente-six pages, M. Burnet , qui se vante d'avoir détruit toute mon histoire , ajoute qu'une belle plume , et trop belle à son gré pour la matière où elle s'emploie , me fera voir mon peu de sincérité. A la vérité , ces messieurs n'ont pas voulu se charger de cette recherche; et M. Burnet me passe tous les faits que j'ai rapportés sur sa réforme anglicane et sur son Cranmer , aussi bien que sur ses autres héros ^ , sans en contredire aucun : aussi ne le peut-il pas, puisque

» Thuan. t. Ii , lih. xxvn, p. 13. — ' Ihid. H. — > Ptvp. î if. VU. — • Burn. Crit. de* Far. n. xi,p. 32.

DÉFENSE

je les ai pris de lui-même. La gloire de découvrir mes prétendues faussetés dans la conduite variable dont j'ai convaincu la réforme , était laissée à M. Basnage, qui répète aussi à toutes les pages que je n'ai rien vu par moi-même ; que j'ai suivi en aveugle mes compilateurs , en relisant tout au plus les endroits qu'ils m'avaient marqués, sans considérer tout le reste , et qu'aussi je suis convaincu de faux partous les auteurs quejeproduis : mais c'est principalement dans le fait des guerres civiles , qu'il prétend m'avoir convaincu d/a ces honteuses falsiGcations; et son frère, qui fait ce qu'il peut dans son Histoire des Ouvrages des Savants pour lui préparer un théâtre favorable , a remarqué en particulier que c'est sur les guerres de France et d'Allemagne, qu'on accuse M. de Meaux de bien des infidélités^. On a vu les principales dont on m'accusait , et on peut juger maintenant de la sincérité de M. Basnage.

Ce ministre, trop aisément ébloui par la belle résolution que les vaudois avaient fait paraître, n'a pas voulu passer outre, ni pousser plus loin son récit. La décision des vaudois était en effet plus forte encore que M. Basnage ne nous l'a représentée; puisqu'au lieu de dire simplement que la défense n'était pas permise contre son prince, M. de Thou leur fait dire : loin qu'on pût défendre sa maison et ses biens , qu'il n'était pas même permis de défendre sa vie contre son souverain. Mais ces courageuses maximes, si promptement démenties par des maximes contraires, ne servent qu'à justifier ce que j'ai dit des variations de la réforme , qui d'une part a été forcée par la vérité à reconnaître ce qu'on doit au prince et à la patrie; et de l'autre y a renoncé par d'expresses décisions.

On peut voir encore en cette occasion ce qu'on doit attendre de notre ministre sur l'histoire des albigeois et des vaudois, où il prend le ton de vainqueur, d'une manière qui, à ce qu'on dit, a ébloui tout le parti : mais j'espère qu'il faudra bientôt déposer cet air superbe ; et dès à présent on peut voir combien l'histoire vaudoise est inconnue à cet auteur, en la reprenant dès son origine, puisqu'il en ignore même ce qui s'est passé du temps de nos pères : jusqu'à nous donner les vaudois de ce dernier temps comme des gens où l'on cherche en vain une ombre de rébellion , et leurs barbes comme des docteurs qui n'ont jamais varié dans une partie si essentielle de la doctrine chrétienne.

Après leur décision , qui fut prononcée en 1561 , toute la réforme retentit de décrets semblables , ou la domination fut ravilie, et la majesté blasphémée. En 1562, une assemblée tenue à Paris, où étaient les principaux de l'Église, résolut qu'on prendrait les armes, si la nécessité amenait les Églises à ce point * : c'est Bèze qui le raconte dans son Histoire ecclésiastique '. Pour excuser l'Église de cet attentat, M. Basnage fait semblant de vou-

' Hàt. des Ou^. des Sav. mois de Dec. 89 , Janv. et Fév. M , p. 260, - » Far. lit: x. - ' Liv. VI.

loir douter si ces principaux de l'Église étaient ecclésiastiques, ou plutôt laïques '. Sans doute, il y avait beaucoup de laïques; puisque les assemblées de la réforme les plusecclésiastiqiiessontcomposées d'anciens, c'est-à-dire de purs laïques , plus que de ministres. Mais enfin s'il y eut de l'ordre dans cette assemblée , où la question proposée regardait la religion et la conscience , les ministres y devaient tenir le premier rang : et sans s'arrêter à ces chicanes de M. Basnage, Castelnau, dont il loue l'histoire, nous apprend qu'au commencement de la guerre civile « les huguenots firent assembler « le synode général en la ville d'Orléans, où il fut « délibéré des moyens de faire une armée, d'amas- « ser de l'argent, lever des gens de tous côtés, et « enrôler tous ceux qui pourraient porter les ar- « mes. Puis ils firent publier jeûnes et prières so- « lennelles par toutes leurs Églises, pour éviter les « dangers et persécutions qui se présentaient con- « tre eux *. »

Qu'on dise encore que ce synode général n'était pas une assemblée ecclésiastique, ou qu'on n'y approuva pas la prise des armes contre le roi et la patrie. On n'en demeura pas là : il se tint encore un synode à Saint- Jean-d'Angely, où la question étant proposée « s'il était permis par la parole de Dieu n de prendre les armes pour la liberté de conscien- « ce, et pour délivrer le roi et la reine, contre « ceux qui violent les édits et contre les per- « turbateurs du repos public; il fut décidé qu'on « le pouvait 3. » Laissons à part les prétextes qui ne manquent jamais à la révolte , et dont aussi nous avons vu la vanité. Enfin le fait est constant , et un synode résolut, par la parole de Dieu, que des sujets peuvent armer sans ordre du prince, et se soulever contre lui, sous prétexte de le délivrer. Car on voulait le tenir pour captif entre les bras des princes du sang, à qui les états généraux l'avaient confié, et dans le sein, pour ainsi parler^ de son parlement et de sa ville capitale. C'était là qu'il était captif selon la réforme, et il eût été entièrement libre entre les mains du prince de Condé et des huguenots. Le synode le décide ainsi ; et afin que rien ne manque à l'iniquité , la parole de Dieu y est employée. La même chose fut résolue dans un synode de Saintes, pour raffermir ceux qui doutaient « si cette guerre était licite; atten* « du que le roi et la reine sa mère ayant l'admi' « nistration du royaume par les états, et le roi « de Navarre, lieutenant général, représentant la « personne du roi , tenaient le parti contraire *. » Voilà du moins le fait bien posé: et on supposait la régente bien revenue de l'erreur où son ambition inquiète l'avait plongée. Elle tenait le parti contraire, et demeurait bien unie avec le roi de Navarre, représentant la personne du roi par l'autorité des états. Mais le prince de Condé, son cadet, avait lui seul plus d'autorité que tout cela , parce

> r. I , //. pirt. ch. \l,p- 519. —^Mem, de CasUlmam^ l.m. — ^Thu.t.H, t. XXX, p. 104, an. 1682.— ♦ Thu. ijiû.Lu Fop. l. VIII, /. o32.

DE L'HISTOIRE DES VARIATIONS

qu'il se disait réformé, et qu'il était le chef du parti : en sorte que ce synode , où il y avait soixante ministres, résolut par la parole de Dieu (sans laquelle on ne résout rien dans la réforme) que la guerre n'était pas seulement permjse et légiti- MB, mais encore absolument kecessaire; ce qui fut ainsi décidé, pour user de leurs propres termes , toutes objections et doutes bien débattus par tout droit divin et humain. Voilà , ce me semble , assez de synodes, assez d'assemblées et assez de décrets pour autoriser la guerre civile -, et néanmoins on en vint encore àla résolution du synode national de Lvon , que nous avons rapportée , qui confirma et exécuta toutes les résolutions précédentes, en leur donnant la dernière force qu'elles pouvaient recevoir dans le parti. Et après cela je suis un faussaire d'accuser toute la réforme d'avoir entrepris la guerre civile par principe de religion, et en corps d'Église!

Il n'y a encore qu'à se souvenir des décisions de Calvin. Il n'y a qu'à rappeler celles de Bèze, qui se glorifie « d'avoir averti de leur devoir, tant « en public par ses prédications , que par lettres « et de parole, tant M. le prince de Condé que M. « l'amiral et tous autres seigneurs et gens de tou- « tes qualités, faisant profession de l'ïivangile, « pour les induire à maintenir, par tous moyens à « eux jwssibles, l'autorité des édits du roi et l'in- « nocence des pauvres opprimés : et depuis , pouro suit ce réformateur, il a toujours continué dans « la même volonté, exhortant toutefois un chacun « d'user des armes en la plus grande modestie qu'il « est possible, et de chercher après l'honneur de « Dieu la paix sur toutes choses , pourvu qu'on « NE SE laisse décevoib '. » C'cst assez, en autorisant la révolte, que d'y recommander la modestie; comme si on pouvait être à la fois et modeste et rebelle contre son roi.

Les ministres étaient si ardents à prêcher la guerre, que les Rochelois,résolusaucommencement à demeurer dans l'obéissance, furent contraints de chasser Ambroise Faget , dont les prêches séditieux les animaient à prendre les armes. Le fait est constant par Aubigné» et par d'autres historiens. Il fallait bannir les ministres, lorsqu'on voulait demeurer dans son devoir; et nous avons vu qu'on ne put conclure la paix, après le siège d'Orléans, qu'en excluant les ministres de toutes les délibérations 3. Il ne faut donc plus demander si l'assemblée de Paris, où l'on résolut de prendre les armes , était gouvernée par les ministres ; et la protestation qu'ils publièrent contre cette paix fit bien voir de qui venaient les conseils de la guerre.

Je ne dois pas omettre ici la lettre que la prétendue Église de Paris écrivit à la reine Catherine*, parce qu'elle est d'un style extraordinaire envers une reine, et confirme admirablement tout ce qu'on a vu de l'esprit de la réforme. Elle fut écrite en 1560, un peu avant la condamnation

' Ci-dessns . et Far. liv. \. Bez. Hist. liv. \t. -> Liv. m «. 6. -- » Q-deuas. — • Bez liv, ii, p 227. '

d'Anne du Bourg : et la lettre porte « que si on « attentait plus outre contre lui et les autres chré- « tiens , il y aurait grand danger de troubles et « émotions, et que les hommes , pressés par trop « grande violence, ne ressemblassent aux eaux « d'un étang, la chaussée duquel rompue, les eaux « n'apportaient par leur impétuosité que ruine et « dommage aux terres voisines : non , poursui- « vaient-ils, que cela avfnt par ceux qui dessous « leur ministère avaient embrassé la réformation « de l'Évangile, car elle devait attendre d'eux toute « obéissance ; mais pour ce qu'il y en avait d'autres, « en plus grand nombre cent fois, qui connaissant « les abus du pape, et ne s'étant encore rangés à « la discipline ecclésiastique, ne poubb aient sou- « FBIB la persécution : de quoi ils avaient bien « voulu l'avertir, afin qu'avenant quelque raéchef , « elle ne pensât celui procéder d'eux. «

Bèze nous a conservé cette lettre, et on y remarque deux choses contraires. En apparence, on y promettait une obéissance inviolable. Le royaume n'a rien à craindre, disent les ministres, de ceux qui se sont soumis à leur ministère : il n'y a que ceux des réformés qui ne sont pas encore rangés à la discipline, qui ne pourront souffrir la persécution .les autres, aies ouïr, sont à toute épreuve. Voilà parler en sujets, à qui la loi éternelle fait sentir leur devoir. Mais ils ne demeurent pas longtemps sur ce ton soumis : on les aurait crus trop endurants; et ils ajoutent aussitôt après qu'il yen a beaucoup d'autres parmi eux de qui tout est à craindre, jusqu'aux plus grands excès et jusqu'aux débordements les plus furieux : ainsi ils diront, si vous voulez, avec saint Paul, pour exagérer leur patience : Nous sommes comme des brebis destinées à la boucherie • : mais si vous les pressez, ils tiendront bientôt un autre langage, et vous diront hardiment : Ne vous y trompez pas ; nous ne sommes pas si brebis ni si patients que vous pourriez croire : il est vrai qu'il y en a parmi vous dont vous n'avez rien à craindre: mais le nombreenest petit, le nombre des emportés est cc/i^/o/.s/j/i/s grand. Que ne devait-on craindre de cette réforme ? Au lieu que les premiers chrétiens disaient aux empereurs et à tout l'empire, comme on a vu dans le précédent Avertissement » : Vous n'avez rien à craindre de nous; ceux-ci écrivent à la reine : Tout esta craindre. Leurs menaces ne furent pas vaines : tôt après on les vit suivies de la conjuration d'Amboise, de la prise universelle des armes, des décrets de trente synodes qui les autorisaient : tout, et peuples et ministi'es même, et synodes et consistoires, passa aux rangs de ces âmes indisciplinées dont on avait menacé la reine : on vit cette prétendue Église de Paris, qui promettait selon l'Évangile une soumission à toute épreuve . sonner le tocsin pour animer toutes les autres à la guerre; et les ministres, qui avertissaient que les peuples , comme les eaux d'un étang, pourraient enfin rompre leurs digues, furent les premiers à les lever.

• Rom. Tiii, 39. — » f^ .^vert.

4St

DEFENSE

Cette seule lettre est capable de poussera bout les Jurieu , les Burnet , les Basnage , et en un mot tous les écrivains de la réforme. Car, d'un côté , la prétendue Église de Paris promet une obéissance à toute épreuve, et malgré la persécution ; ce qu'elle n'aurait pas fait, si elle ne s'y fût sentie obligée par la règle de la vérité : de l'autre , elle menace le roi , en la personne de la reine sa mère , et lui fait en effet la guerre un an ou deux ans après. Que diront donc les ministres? qu'il est permis de prendre les armes contre son roi ? la prétendue Église de Paris les confond par ses promesses : que leur parti est demeuré dans la soumission ? la même prétendue Église les dément par ses menaces : que la réforme n'a point varié dans ce dogme si essentiel à la tranquillité publique? On voit toutes les variations , dont nous l'avons convaincue , ramassées dans une seule lettre, où, en même temps qu'elle établit la loi de l'obéissance, elle y déroge d'abord par ses discours menaçants, toute prête à l'anéantir parles actions les plus sanguinaires.

M. Basnage entreprend de justifier la réforme de l'assassinat du duc de Guise; et d'abord il réussit mal pour l'amiral. « On lui fait un crime, dit-il », « d'avoir ouï quelquefois parler du dessein d'assas- « siner le duc de Guise, sans s'y être opposé forte- « ment. » Il supprime le principal chef de l'accusation. L'amiral n'est pas seulement convaincu d'avoir ouï quelquefois parler de cet assassinat : il avoue lui*même que l'assassin lui a découvert son dessein en partant d'auprès de lui pour l'exécuter; et que, loin de l'en détourner, il lui donna de l'argent pour se monter, et pour vivre dans l'armée du roi , où il allait le commettre. C'est une complicité manifeste : c'est non-seulement nourrir l'assassin, mais lui fournir des moyens pour exécuter son traître attentat. Bèze nous a conservé la déclaration où se trouve cet aveu formel de l'amiral ». M. Basnage le tait , parce qu'il n'a rien à y répondre ; mais , avec tous ses artifices, il n'a pu dissimuler deux faits décisifs : l'un , que l'amiral a su le crime; l'autre , qu'il n'a voulu ni détourner ni découvrir le criminel. C'en est assez pour le condamner, selon la loi éternelle qui met au rang des coupables ceux qui consentent au crime, et ne prennent aucun soin de l'empêcher. L'amiral , dit M. Basnage 3, l'avait fait autrefois : je le veux , quoique je ne le sache que de la bouche de.l'amiral même, qui s'en vante; mais, en tout cas, il devait donc continuer à bien faire , et à satisfaire à une loi dont il avait reconnu la force. Mais, ajoute M. Basnage, ce qui l'empêcha de découvrir cet assassinat , c'est que le dpc de Guise avait attenté à sa personne. C'est l'amiral qui le dit , et le dit seul et le dit sans preuve : je l'ai fait voir dans l'Histoire des Variations 4 : M. Basnage le dissimule , et il croit le crime du duc de Guise sur la seule déposition de son ennemi s. Ce n'est pas ainsi que je procède, et j'ai convaincu l'amiral par l'aveu de l'amiral même. Mais après tout , et quoi qu'il en soit , la justice chrétienne

souffre-t-elle qu'on permette d'attenter sur son ennemi , ni qu'on laisse périr son frère pour qui Je*' sus-Christ est mort, en lui permettant de courir à la trahison et au meurtre, sans seulement se mettre en peine de l'en détourner ; pour ne pas dire en lui fournissant de l'argent et du secours? Mais je fais nos prétendus réformés d'une conscience trop délicate sur l'assassinat. On sait assez que d'Andelot ne s'excusa que faiblement du meurtre commis en la personne de Charri : l'amiral sou frère n'en fut non plus ému que lui ' : ces messieurs voulaient bien qu'on sût qu'il ne faisait pas bon s'attaquer à eux , et que leurs amis ne leur manquaient pas dans le besoin; et le meurtre ne leur était rien , pourvu qu'on ne pût pas les en convaincre dans les formes. Ce ne sont pas là des soupçons, ce sont des assassinats bien avérés dans l'histoire. La prédiction d'Anne du Bourg coûta la vie au président Minard ». M. Basnage m'a demandé si j'étais assez crédule pour m'imaginer que Julien l'Apostat ait été tué par un ange : je pourrais bien à mon tour lui demander, s'il est si crédule que de croire que du Bourg ait été prophète , ou que quelqu'un des esprits célestes ait tué Minard. La réforme était toute pleine d'anges semblables. Les deux compagnonsdu président n'échappèrenlà leurs mains que par hasard : mais Julien Frême ne s'en sauva pas : « Il portait, dit Castelnau 3, des mé- « moires et papiers pour faire le procès à plusieurs « grands protestants et partisans de cette cause. « Il en mourut : les anges de la réforme ne manquèrent pas leur coup à cette fois, et l'envoyèrent avec le président Minard.

Je me suis senti obligé à remarquer ces assassinats dans l'Histoire des Variations , et je suis encore contraint de les répéter : si la réforme s'cfl fâche , je veux bien m'en taire à jamais, pourvu enfin qu'elle cesse de nous tant vanter ses héros et sa feinte douceur. M. Basnage nous veut faire accroire que tous ces meurtres infâmes, et même celui de Poltrot, fut hautement désavoué par les chefs du parti : il ne fut que faiblement désa^ voué, comme on a vu 4, puisque l'amiral en avoue assez pour se déclarer complice. Il n'y a qu'à revoir l'Histoire des Variations , pour en demeurer convaincu. Pour Bèze , je lui fais justice ; et je reconnais que Poltrot, après l'avoir accusé d'abord, persista jusqu'à la mort à le décharger s. M. Basnage le répète, et prouve parfaitement bien ce que personne ne lui conteste; mais en récompense il ne dit mot sur ce qui charge la réforme de tous ces crimes : c'est que Poltrot et les autres s'en expliquaient hautement , sans que personne les en reprît; ce qui montre combien la réforme était indulgente à ces pieux assassinats. J'ai aussi reproché à Bèze l'approbation qu'il avait donnée à l'entreprise d'Amboise, sans comparaison plus crimineile que le meurtre de Poltrot ^.

' Ba*n.p. &23 » » Vbi tupra. -

— ^Bèze, liv. VI. Far. liv. x. n. 18, 18. ♦ Far. liv. X, 16, 18. — ' Batn. ibid.

' Brant. Le Lab. addit. l. I, t. I, p. .388- - ' Far. Iw. X. 3 Cast. L I, ch. 5, p.9. -* Basa p. 531 - » Far. lu: X.

— 6 jbld.

DE L'HISTOIRE DES VAUIAIIU.NS

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