IV AVERTISSEMENT AUX PROTESTANTS
SUR
LES LETTRES DU MINISTRE JURIEU
CONTEE l'histoire DES VABI.ITIONS.
La sainteté et la concorde du mariage chrétien violées.
QUATRIEME AVERTISSEMENT
Mes chebs Fbères,
Il n'y a rien de si sacré, dans les mystères de la religion, que M. Jurieu n'ait cru devoir attaquer pour défendre votre cause : vous l'avez vu dans les Avertissements précédents. Les deux suivants vous feront voir qu'il attaque encore les fondements que Jésus-Christ a donnés à l'union des famdies et au repos des empires ; et ce ministre n'a rien épargné.
C'était pour lui et pour toute la réforme un endroit fâcheux que le vi* livre des Variations , oîi Ton voit la permission donnée à Philippe , landgrave de Hesse , Ip héros et le soutien de la réforme, d'avoir deux femmes ensemble, contre la disposition de l'Évangile et la doctrine constante des chrétiens de tous les siècles. 11 n'y avait rien de moins convenable à une réforme et au titre de réformateurs , que d'a-
« De cuUu latr. p. 523, 526 <
neantir im si bel article .!e la morale chrétienne, et la réforme que Jésus-Christ même avait faite dans le mariasie, lorsque, s'élevant au-dessus de Mo'ise et des patriarches, il régla la sainte union du mari et de la femme, selon la forme que Dieu lui avait donnée dans son origine. Car alors, en bénissant l'amour conjugal comme la source du genre humain, il ne lui permit pas de s'épancher sur plusieurs objets, comme il arriva dans la suite lorsqu'un même homme eut plusieurs femmes : mais réduit à l'unité de part et d'autre, il en fit le lien sacré de deux cœurs unis; et pour lui donner sa perfection, et à la fois le rendre une digne image de la future union de Jésus-Christ avecson Église , il voulut que le lien en filt éternel comme celui de l'Église avec J ésus-Christ. C'est sur cette idée primitive que Jésus- Christ réforma le mariage, et, comme disent les Pères , il se montra le digne Fils du Créateur, en rappelant les choses au point où elles étaient à la création. C'est sur cet immuable fondement qu'il a établi la sainteté du mariage chrétien, et le repos des familles. La pluralité des femmes autrefois permise ou tolérée, mais pour un temps et pour des raisons particulières, fut ôtée à jamais, et tout ensemble les divisions et les jalousies qu'elle introduisait dans les mariages les plus saints. Une femme qui donne son cœur tout entier et à jamais, reçoit d'un époux fidèle un pareil présent , et ne craint point d'être méprisée ni délaissée pour une autre. Toute la famille est unie par ce moyen : les enfants sont élevés par des soins communs; et un père qui les voit tous naître d'une même source , leur partage également son amour. C'est l'ordre de Jésus -Christ, et la règle que les chrétiens n'ont jamais violée par aucun attentat.
Mais Luther, Bucer et Melanchton, trois chefs principaux de la réforme , ont osé y donner atteinte : ce sont les premiers des chrétiens qui ont permis d'avoir deux femmes à un prince qui confessait son intempérance. On ne pouvait pousser plus loin la corruption; et comme cette permission est inexcusable, il en fallait abandonner les auteurs à la déteslation de tous les fidèles. Mais l'endroit est trop délicat. Quel abus oserait-on dorénavant reprocher à l'Église catholique, si on en avouait un si criant dès le commencement de la réforme, sous ses chefs et dans sa plus grande vigueur? C'est pourquoi M. Jurieu rappelle ici tout son esprit pour excuser les réformateurs le mieux qu'il peut ; et lui, qui ne fait que courir, ou, pour mieux dire, voltiger sur les autres variations des protestants , prend un soin particulier de défendre celle-ci.
D'abord il voudraitpouvoirdouterdufait.«Jedirai, « dit-il' , quelque chose sur un fait dont M. Bossuet « fait grand bruit : c'est une consultation véritable « ou prétendue du landgrave : » il n'ose dire qu'elle soit fausse. J'ai fait voir qu'elle était publique il y a douze ans, sans avoir été contredite^ : les actes en sont produits tout entiers en forme authentique dans une histoire ^ attaquée en mille endroits , même
' Lelt. WM^p. 56. — î Far. liv. vi. ^ '" FarlUus, UitU (U l'Hér. l. J2.
nm
par dos auteurs protestants , sans qu'ils aient osé toucfier à celui-ci. J'ai ajouté, pour confirmer ce fait important, l'instruction donnée à Bucer par le landgrave lui-même , pour obtenir de Luther et de Melanchton celte honteuse dispense. Tout cela a été rendu public , comme on a vu dans l'Histoire des Variations, par un électeur palatin, et par un prince de la maison de Hesse,un des descendants du landgrave. Nous avons encore produit, en confirmation , des Irttres de Luther et du landgrave ' : et un fait si honteux à la réforme est devenu plus clair que le soleil. Il ne faut donc pas s'étonner si le ministre n'a osé le nier. Vous voyez en même temps qu'il voudrait bien ne pas avouer qu'il soit constant : mais c'est un faible artifice ; et s'il y avait quelque chose à dire contre des actes si authentiques que j'ai soutenus de tant de preuves , on l'aurait dit il y a longtemps dans le parti , ou enfin M. Jurieu le dirait maintenant.
Passez donc condamnation sur le fait. Il faut voir comment on pourra le pallier , et connaître à cette fois pour toujours les vains raisonnements, la vaine science, et en un mot les vains artifices de votre grand défenseur.
Il prend d'abord son air de dédain , comme il fait quand il n'en peut plus: eU^oito, dit-il», quirevient bien au titre et au but des r'ariations. Quoi ! ce n'est pas innover et varier dans la doctrine , que d'en changer un article auquel aucun chrétien , et pas même les réformateurs, n'avaient encore osé donner d'atteinte? et le mariage chrétien deviendra semblable àceluidfs infidèles, sans qu'on puisse in^puter de variations aux auteurs d'une si étrange nouveauté? « Mais, dit-ii ', cela ne fait rien pour « prouver que les vérités venues de Dieu obtiennent « d'abord toute leur perfection. » Je l'avoue. Je ne prétends pas prouver ici cette vérité :je la suppose connue et même prouvée ailleurs, si elle avait besoin de preuves'^ : je fais voir seulement ici que l'Église protestante est entraînée par un esprit d'innovation , et ne laisse rien d'inviolable parmi les fidèles, pas même la sainte alliance du mariage. Voyons comme on se défend de ce reproche.
Après les airs de dédain, on vient aux injures; autre marque de faiblesse : et on écrit ce que j'ai honte de répéter , mais ce que néanmoins je ne puis taire , que « l'Église romaine donne des dispenses « des crimes les plus affreux, accorde des indulgences « à ceux qui ont couché avec leur mère et avec leur n s(Eur , permet d'exercer la sodomie les trois plus « chauds mois de l'année, et en a signé la permission « par son pape '=. » On ne peut assez s'étonner ni de l'impudence d'un si infâme langage, ni de celle d'avancer sans la moindre preuve des faits si atroces : car il s'agit de dispenses et de permissions; il s'agit non des indulgencesqu'on pourrait donner, après les crimes commis, aux pécheurs vraiment repentants, de peur quabimés dans un excès de tristesse, ils ne tombent dans le désespoir : car de
telles indulgences n'ont point de difficulté , et on sait que l'apôtre même en a donné de semblables • : les indulgences qu'on veut ici que nos papes aient signées ne sont pas celles qu'on accorde à un pécheur accablé par la douleur de son crime, mais de celles où on lui permet de le commettre. Votre ministre ose nous imputer de cette sorte d'indulgence qui nous fait horreur : mais on connaît son artifice. Il ne croit pas que vous puissiez vous imaginer qu'il écrive des faits si étranges sans quelques preuves, et il est vrai que cela n'est pas croyable ; mais néanmoins il est vrai en même temps qu'il ne cite rien pour prouver ce qu'il avance. Il ne produit point ces décrets honteux signés par les papes : on ne peut pas deviner où il les a pris , non plus que ses autres calomnies. Il n'y a que le père de mensonge , dont le nom propre est celui de calomniateur, qui puisse les avoir inventées. Mais, quoi ! plus la raison manque, plus un homme violent répand d'injures ; et il n'y a plus à s'étonner que de ce qu'on l'écoute parmi vous.
Mais venons au fond. Il est question de savoir si Luther, Melanchton, Bucer, ces trois piliers de la réforme, ont eu droit de dispenser le landgrave de la loi de l'Évangile qui réduit le mariage à l'unité; et par là d'établir une doctrine directement contraire à celle de tout ce qu'il y a jamais eu de chrétiens dans l'univers. Le ministre s'embarrasse ici d'une si terrible manière , qu'on ne comprendrait rien dans tout son discours , si pour le rendre plus intelligible on ne tachait de le réduire à quelques principes. Voici donc comme il raisonne : « Les « lois naturelles, dit-il», sont entièrement indis- « pensables : mais quant aux lois positives, telles « que sont celles du mariage, on en peut être dis- « pensé , non-seulement par le législateur, mais en- « core par la souveraine nécessité. Ainsi, continue-t- « il , les enfants d'Adam et de ÎSoé se marièrent au « premier degré de consanguinité , frères et sœurs , « quoiqu'ils n'en reçurent dispense ni du souverain « Législateur, ni de ses ministres : la nécessité en « dispensa. » Dissimulons pour un temps la prodigieuse ignorance de ce ministre, qui premièrement ose avancer que les enfants de Noé se marièrent frères, et sœurs comme ceux d'Adam. Où a-t-il rêvé cela ? L'Écriture dit expressément, et répète cinq ou six fois , que les trois enfants de Koé avaient leurs femmes dans l'arche , dont ils eurent des enfants après le déluge ^ : mais qu'elles fussent leurs sœurs, c'est ce qu'on ne voit nulle part. Qui les aurait obligés à épouser leurs sœurs avant que d'entrer dans l'arche (car ils y entrèrent mariés), pendant que toute la terre était pleine d'hommes? et où M. Jurieu pourrait-il trouver alors celte souveraine nécessité qu'il nous allègue? 11 n'en paraît non plus dans la suite : les enfants de l'un des trois frères pouvaient choisir une femme dans la famille des autres : de cette sorte , sans se marier frères et sœurs aupremier degré de consanguinité, comme
I F(ir. liv. VI. — » Lett. TUl, p.
Prif. — » Lelt- vni , p. 57.
— 3 liid. - * Far.
' II. Qt. II, 6 , 7.
viu, i\, X.
' Lelt. VUI, p. 57. — ' Gen. VI, VH,
QUATRIÈME AVERTISSEMENT
l'assure M. Turîeu, les mariages pouvaient se faire entre les f^ermains; et on ne sait où le ministre a pris le contraire. Mais cette erreur n'est rien en comparaison de celle où il tombe, lorsqu'il conclut par ses raisons, que le mariage d'entre frères et sœurs n'est pas contre la loi naturelle , sous prétexte qu'il s'en est fait de semblables dans l'origine des choses ; par où il montre qu'il ne sait pas même qu'il y a un ordre entre les lois naturelles , les moindres cédant aux plus grandes. Ainsi, lorsque les enfants d'Adam se marièrent ensemble au premier degré de cont-riuguinité , ce ne fut pas une dispense de la loi naturelle, qui défend le mariage de frère à sœur; mais l'effet de la subordination de cette loi à une autre loi plus essentielle, et, si on peut parler ainsi, plus fondamentale, qui était celle de continuer le genre humain.
Il n'y a donc rien de plus mauvais sens à votre ministre, que de parler ici de dispense. Mais après tout s'il en fallait une ou pour les enfants d'Adam, ou enfin, s'il plaît au ministre, pour ceux de Noé, elle était suffisamment renfermée dans ce commandement exprès de Dieu : Croissez et multipliez, et remplissez la terreK Commandement donné aux [)remiers hommes dès l'origine du monde, et qui obligerait sans difficulté en pareil cas; mais commandement que Dieu daigna bien encore réitérer à Noé et à ses enfants * : de sorte qu'avoir recours à la seule nécessité dans cette prétendue dispense, sans y reconnaître l'expresse autorité du Législateur, c'est assurément une ignorance du premier ordre. Mais c'en est une de la même force de ne pas entendre dans ce précepte divin la voix même de la nature, qui veut être multipliée et qui ne veut pas périr, parce que son auteur l'a faite pour durer. C'est aussi pour cette raison qu'il a créé les deux sexes, qu'il les a bénis, qu'il y a répandu sa fécondité, et quelque image de l'éternelle génération de son Fils : ce qui fait que leur union est autant de droit naturel , que leur distinction ; de sorte que c'est sans raison qu'on a ici recours aux lois positives.
Il ne fallait donc pas dire si absolument que les lois du mariage sont des lois positives, et que le mariage est de pure institution : comme s'il n'était pas fondé sur la nature même , ou que la sainte société de l'homme et de la femme, avec la production et l'éducation des enfants, ne fût pas au fond de droit naturel , sous prétexte que les conditions en sont réglées dans la suite par les lois positives.
Mais il y a encore ici une autre erreur : c'est qu'en parlant des lois positives qui ont réglé le mariage, le ministre oublie de dire ce qui était en ce cas le principal, qui est qu'elles sontdivines, par conséquent indispensables de leur nature tant qu'elles subsistent : et si M. .Turieu y avait pensé, il n'aurait pas dit, comme il fait, que la souveraine nécessité puisse dispenser de ces lois; puisque c'est dire que Dieu commande des choses dont il est souvent nécessaire de se dispenser, doctrine aussi ridicule qu'elle est inouïe. Mais laissons ignorer ces choses à notre mi-
« C.en. I, 28. - » Ihid, IX, I.
nistre, et efforçons-nous de comprendre où il en veut venir par tous ces détours.
Ce fondement des dispenses des lois positives, même divines, par la souveraine nécessité étant supposé, 1\I. Jurieu passe au divorce, dont il ne s'agit nullement dans cette affaire; puisque le landgrave, sans faire divorce avec sa femme, en prit une autre, et demeura également avec les deux. Mais puisque M. Jurieu, pour embarrasser la matière, veut nous parler du divorce, ayons la patience de l'entendre. « Les lois, dit-il', qui regardent le di- « vorce ne sont point d'une autre nécessité que cel- « les qui regardent les degrés dans lesquels les ma- « riages sont incestueux : ni Dieu ni les hommes « n'en dispensent plus; mais au moins la nécessité « eiipeutdispenser.LeSeigneurJésus-Christdéclare « que l'adultère dissout le mariage, et un homme « qui y surprend sa femme la peut abandonner et en « prendre une autre : c'est la raison de la nécessité « qui fait cela, et non pas la nature et l'adultère. »
Ne donnons pas ici le plaisir à notre ministre de nous détourner sur la question de l'adultère et de la dissolution du mariage en ce cas ; mais si c'est là une dispense , qu'il reconnaisse du moins que l'autorité du législateur y intervient, puisqu'il l'attribue lui-même à notre Seigneur.
Passons outre. « L'apôtre saint Paul, poursuitM. « Jurieu » , nous donne un autre cas de nécessité qui « dispense des lois du mariage : c'est le refus de la « cohabitation. » Voici une nouvelle doctrine, et de quoi grossir les Variations, si on enseigne que le mariage contracté entre les fidèles après le baptême peut se rompre, même quant au lien, par le refus de l'une des deux parties. Luther l'a dit ; je le sais , et je m'en suis étonné ^ : mais je ne croyais pas que ces excès fussent approuvés dans la réforme. Les lumières y croissent tous les jours, et le ministre ne fait « aucune difficulté qu'un mari dont la femme « serait entre les mains des Barbares, sans aucune « espérance de pouvoir être retirée, après y avoir « fait tout ce qui est possible, pourrait légitimement « passer à un autre mariage; de même que les lois « civiles permettent à une femme dont le mari « est absent durant plusieurs années, de présumer « son mari mort et de se remarier 4. » Nous allons loin par ces principes : la perpétuelle indisposition survenue à un mari ou à une femme, n'est pas un empêchement moins invincible que l'absence ou la captivité même : il faut donc que les mariés se quittent impitoyablement dans ces tristes états. Mais l'incompatibilité des humeurs, maladie des plus incurables, ne sera pas un empêchement moins nécessaire. M. Jurieu n'a qu'à suivre son raisonnement : par ses soins le mariage deviendra si libre, qu'il n'y aura plus à se plaindre de ses contrainter ou de ses incommodités; et les apôtres auront eu tort de dire à leur maître, lorsqu'il défendait si sévèrement le divorce : Maître, si telle est la coiidition du mari et de la femme, il vaut mieux ne se pas marier^. Quand ils parlaient de cette sorte, ils ne
» Lett. vin, 73. 58, c. 2. — * Ibid. p. r.9. — ' rar. liv. VL — ♦ Lett. VJU, p. &9. — ' Maitli. xix, lU.
SUR LES LETTRES DE M. JURIEU
«oogeaient pas aux commodités que le christianisme réformé defftit apporter aux mariages. Voilà des facilités et des complaisances que notre discipline ne connaît pas. La réforme devait du moins les chercher dans l'Écriture, où elle se vante de trouver toute sa doctrine; et nous n€ croyons pasqu'elle diU régler les consciences sur les tolérances de la loi civile , pour la plupart abolies.
Pour nous, il y a longtemps que nous en avons purgé le christianisme. C'esl une règle inviolable parmi nous de ne permettre les secondes noces à Tune des parties, qu'après que les preuves delà mort de l'autre sont constantes. On n'a point d'égard aux captivités ni aux absences les plus longues. Les papes, que ht réforme veut regarder comme les auteurs du relâchement , n'ont jamais laissé affaiblir cette sainte discipline'. L'Église parle pour l'absent, et ne permet pas qu'on l'oublie, ni qu'on mette au rang des morts celui pour qui le soleil se lève encore. M. Jurieu nous apprend que « le droit « commun de l'État des Provinces-Unies et de • tous les États protestants, est que l'absence in- « vincible et la perte irréparable du mari ou de la k femme , après quelques années , est réputée une « mort *. » Mais comment est-ce qu on peut croire l'absence d'une personne invincible, et sa perte irréparable, tant qu'elle est vivante.' Cependant c'es< le droit commun de tous les États protestants; et tes exemples par conséquent en sont ordinaires : une absence de quelques années a cet effet. Apparemment ces quelques années s'écoulent bien vite : car un chrétien réformé ne peut pas attendre longtemps la liberté de sa femme, quoiqu'il la sache vivante; il suffit qu'il en croie la perte irréparable pour lui , selon l'état de ses affaires. Si elles l'appellent à Batavia ou plus loin , et que sa femme ne puisse supporter la mer; après quelques années, M. Jurieu , et, si nous l'en croyons, le droit commun de la réjorme, lui permettra d'en prendre une autre. Qui peut douter après cela de l'empêchement d'une maladie incurable? Nulle absence ne sera jamais plus irréparable; et il est plus aisé de s'échapper d'une captivité , quelque dure qu'on se l'imagine, que de guérir de telle maladie. Un confrère de M. Jurieu lui reproche ses facilités ^ : mais il le traite d'ignorant, et méprise sa critique. Cet auteur, dit-il 4, ne sait rien, et critique tout. Pour les papes, dans ces occasions ils conseillent la prière, le jeûne, la patience ; et Jésus-Christ ayant prononcé si absolument $w€ l'homme ne sépare pas ce que Dieu atmi^, nous ne trouvons point de nécessité qui dispense de cette loi. Si la réforme l'a corrigée, nous ne voulons pas être réformés à ce prix. Mais enfln passons tout ceci à M. Jurieu, et tâchons de voir à la fin s'il conclura quelque chose en faveur de la permission donnée au landgrave.
■ Il faut, dit-il^, observer après cela que le di- « vorce est une espèce de polygamie. « Voici une
' Ext. cap. In praseuUa, de Sponsal. lib. Vf Décrétai, tit. i, cap. 19. ^ * Lett. XXI, p. 168. — » Rép. d'un Ministre sur le sujet d»s p. Pxoph. du Dauph. etc. — * Lttt. XX r. — ♦ Matlh. lU, fl. — • Lett. Mil.
B05SCET. — TOÏE IV.
étrange idée : le divorce, qui est la rupture du lien du mariage, est un moyen de l'étendre et d'établir la polygamie. Mais voyons la preuve du ministre : R Car celui , dit-il , qui se marie ù une autre femme, « la première étant vivante, a plusieurs femmes ac- « tuellement, encore qu'il n'habite pas avec les deux « ensemble. » A la bonne heure : qu'on permette donc au landgrave de faire divorce avec sa femme, puisqu'on lui en veut donner une autre. Ce sera sans doute un attentat contre l'Évangile , mais bien moindre que d'autoriser hautement la polygamie à l'exemple des mahométans , et de vouloir mettre deux femmes également légitimes dans un même lit nuptial.
Au reste , je laisse passer pour un peu de temps cette étrange proposition : qu'une épouse qu'on abandonne, et sur laquelle on n'a plus aucun droit, non plus qu'elle sur nous, le contrat étant résolu de part et d'autre , soit encore une épouse , je laisse, dis-je , passer c<la par le désir qui me presse ; je r,ivoue , de voir enfin les conclusions que le ministre prétend tirer de ces beaux principes : les voici : « Toutes ces considérations font voir que les théolo- « giens luthériens, qui eurent la complaisance de « permettre au landgrave de prendre une seconde « femme du vivant de la première , se sont trompés « beaucoup plus dans le fait que dans le droit '. » C'est directement le contraire. Le fait était que le landgrave leur déclarait fort grossièrement, et sans équivoque , ce que j'ai honte de répéter, qu'il ne voulait ni ne pouvait se contenter de sa femme » ; et le droit était de juger que c'était là un moyen légitime d'en avoir une autre. Ils se trompent donc beaucoup moins dans le fait, qui pouvait dépendre en quelque façon de la bonne foi du prince , que dans le droit, qui était constant par l'Évangile, où il est clair qu'on ne peut avoir qu'une seule femme , sans que jamais on ait douté de cette règle. Mais passons. « Le principe sur lequel ils se sont fondés, « (Luther et ses consultants), c'est que les lois du « mariage étant des lois positives, la nécessité en « certains cas en dispensait. » U fallait avoir ajouté , quoiqu'elles fussent divines : et l'erreur serait en c« cas de reconnaître des nécessités contre ces lois ; puisque c'est donner le moyen de les éluder et de s'élever au-dessus de Dieu. Poursuivons. « Ils ont « fondé cette maxime sur la permission que don- « nent Jésus-Christ et saint Paul de rompre les « liens du mariage en certains cas. » Mais au contraire, bien éloignés d'avoir fondé leur résolution sur la permission de rompre ce mariage , ils ont si bien supposé qu'il n'y avait pas lieu de le rompre , qu'ils ont donné au landgrave une autre femme sans le séparer d'avec la sienne : en sorte que ce n'était ^\\i% deux personnes dans une même chair, comme Jésus-Christ l'avait commandé 3; mais trois, contre son précepte, et contre le sacré mystère du mariage chrétien , qui ne donne à un mari qu'une seule épouse, comme il ne donne à Jésus-Christ qu'une seule Église. Mais voici la conclusion, plus
' Lett.-nu^p.'A.-* Inst.du Lund. far. tiv.ri.-^.VaUh. XIX, &.
ridicule €l plus indigne , s'il se peut, que tout le reste : « Ils peuvent , dit-il' , avoir poussé ce prin- « cipe trop loin , en l'étendant à la polygamie for- « melle : s'ils se sont trompés en cela , leur erreur « vient de ce que j'ai dit, que le divorce est une es- » pèce de polygamie ; et ils ont confondu la polyga- « mie directe avec la polygamie indirecte : ce qui «t n'est qu'une erreur humaine. » Si , pour éluder une loi expresse de Jésus-Christ, il ne faut qu'embarrasser un discours, et en pousser l'ambiguïté jusqu'à la dernière extrémité où l'on peut aller; le ministre a gagné sa cause : mais tâchons de développer, s'il est possible , l'obscurité affectée de son discours.
La polygamie directe et formelle doit être d'avoir deux femmes ensemble, avec lesquelles on vit conjugalement : la polygamie indirecte doit être , après le divorce, d'avoir une femme, vraie femme, sur laquelle on ait le droit conjugal , et une autre qu'on ait quittée, et sur laquelle il ne reste plus aucun droit. Je demande si on s'est jamais avisé d'appeler cela polygamie? Mais tout est permis pour excuser les réformateurs : il faut bien embrouiller les choses quand on n'en peut plus , et que le faible de la cause va se faire sentir aux plus ignorants. Que si on réduit en termes communs le raisonnement du ministre , il veut dire que Luther et ses consultants, persuadés qu'en certains cas, comme dans celui de l'absence ou de l'adultère , on pouvait rompre le mariage en ôtant tout droit au mari sur la femme qu'il avait, sont excusables d'avoir cru sur ce fondement qu'on pouvait donner en même temps à un seul mari un droit légitime sur deux femmes. Mais c'est tout le contraire qu'il faudrait conclure : puisque, par les exemples du divorce que le ministre nous allègue, quand ils seraient approuvés, il paraît qu'on ne peut donner une nouvelle femme à un mari , qu'en lui ôtant tout droit sur celle qu'il avait auparavant : de sorte qu'il n'y a rien de plus ridicule que de s'imaginer des nécessités telles qu'étaient celles du landgrave, où il n'y ait point de remède qu'en tenant deux femmes ensemble ; puisque c'est manifestement lâcher la bride à la licence , et renverser l'Évangile.
Revenons un peu maintenant aux propositions que nous avons laissé passer. Je dis que les lois positives divines, tant qu'elles subsistent, ne sont pas moins indispensables que les naturelles. Je dis qu'on ne peut non plus admettre de nécessité contre les unes que contre les autres, et que tant qu'une loi divine subsiste , alléguer une nécessité pour s'en dispenser, c'est s'élever au-dessus de Dieu même. Je dis que M. Jurieu, qui enseigne le contraire , quoi que Grotius, dont il s'autorise, ait pu dire sur ce sujet, n'a compris m la notion ni la force de la loi naturelle, qui après tout n'est inviolable qu'à cause qu'elle est divine. Je dis que, sans disputer si Jésus-Christ ou saint Paul ont permis le divorce en certains cas, c'est un attentat impie d'en pousser la permission au-delà. Je dis enfin que le divorce n'a rien de commun avec la polygamie; et que ce
» LeH.\m,p. 54.
QUATRIÈME AVERTISSEMENT
serait se moquer de Dieu, quand il aurait peitnis d'ôter une femme , d'en conclure que sans sa permission on pût en même temps en avoir deux.
Ce raisonnement du ministre, que « la relation « de mari à femme ne peut non plus être anéan- « tie que celle de fils à père, à cause qu'elle est « fondée sur des actions très-réelles, qui ne peu- « vent pas n'avoir pas été faites ' , » est une preuve constante qu'il n'entend pas ce qu'il dit : car pour peu qu'il l'eût entendu , il aurait pu épargner à son lecteur la peine de réfléchir sur cette action si réelle à laquelle il donne tant de force; puisqu'après tout, ce n'est pas celle qui fait le mariage : autrement elle marierait tous les impudiques. Le mariage consiste dans la foi , dans le lien , dans le droit mutuel qu'on a l'un sur l'autre ; et quand on ôte ce droit , quand il n'y a plus de foi conjugale, et qu'on résout le contrat de part et d'autre , on n'est non plus mari et femme que si on ne l'avait jamais été.
Quand le ministre allègue ici la séparation de corps et de biens », il ne fait que confirmer de plus en plus qu'il parle sans entendre de quoi il s'agit ; puisque si le mariage subsiste dans cet état, ce n'est pas, comme le dit ce docteur, parce que cette relation fondée sur une action si réellenesepeutja' mais anéantir : c'est à cause que ce qu'on appelle la foi, le contrat, en un mot le lien du mariage subsiste toujours : autrement chacun des conjoints aurait la liberté de se pourvoir; ce que la séparation de corps et de biens constamment n'opère pas.
A quoi servent donc tous ces détours, et tous les vains raisonnements de la Lettre viii de M. Jurieu, si ce n'est à éblouir les ignorants, et a se donner un air de savant par des distinctions frivoles? C'a été manifestement à ce ministre une faiblesse digne de pitié , de prétendre faire accroire aux gens de bon sens, soit protestants, soit catholiques, que des docteurs qui ont permis expressément la polygamie ne se sont trompés que dans le fait , et n'ont pas détruit un dogme certain de la religion chrétienne, ni établi une erreur judaïque et mahométane ; et tout cela pour quelle fin ? Pour prouver, en tout cas, que ces docteurs n'étaient pas des scélérats^, car c'est tout ce qu'il prétend. N'estce pas là un beau fruit de son travail , un bel éloge pour les réformateurs du genre humain ?
Mais, puisqu'il nous pousse jusque-là, comment veut-il donc que nous appellions, et comment veutil appeler lui-même des gens assez corrompus pour flatter l'intempérance d'un prince jusqu'à lui permettre la polygamie dont ils rougissaient en leur cœur, puisqu'ils prenaient tant de précautions pour la cacher*; des gens qui , ayant honte de ce qu'ils faisaient, le font néanmoins, de peur de choquer ce prince, qui était l'appui de la réforme; qui leur déclarait ouvertement qu'il pourrait bien s'adresser à l'empereur pour cette affaire ; qui leur faisait aussi entrevoir qu'on pourrait bien y mêler le pape; qui leur faisait craindre par là qu'il pourrait bien échapper au parti ; qui pour ne rien oublier, et ga-
' Left. XM,p. 4» — » Ibid. — » Jbid. 59, c. 2.- < f ai*. lu: VI
SUR LES LETTRES DE M. JURIEU
f lier ces âmes vénales par les intérêts les plus bas, leur pro|)OSc de leur accorder pour prix de leur iniquité tout ce qu'ils lui demanderaient; soit que ce fût les biens des monastères, ou d'autres choses semblables' ? C'est ainsi que les traita le landgrave, qui assurément les connaissait; et au lieu de lui repoudre avec la vigueur et le désintéressement qne le nom de réformateur demandait , ils lui répondent en tremblant» : Notre pauvre Église, petite, misérable et abandonnée , a besoin de princes régents vertueux; tel qu'était sans doute celui-ci, qui voulait bien tout accorder à la réforme et lui demeurer fidèle , pourvu qu'on lui permît d'avoir plusieurs femmes en sûreté de conscience, à l'exempte des mabométans ou des païens, et de coutenler ses désirs impudiques.
Voilà ceux que votre ministre tâche d'excuser ; et « pour ce qui est du landgrave, à Dieu ne plaise, « dit-iP, que je le justifie d'avoir en «n désir si dé- • réglé que celui de prendre une seconde femme « avec celle qu'il avait déjà! » Mais si ce prince est inexcusable, Luther et les autres chefs de la réforme le sont beaucoup davantage de lui trouver des excuses dans son crime et d'autoriser son impénitence. Au lieu d'être des réformateurs, on voit par là qu'ils ne sont que de ces conducteurs aveugles dont le Fils de Dieu a prononcé non-seulement qu'i'/s tombent dans tabime, mais encore qn'ils y précipitent ceux qui les suivent^. Je n'ai pas besoin d'exagérer davantage une si grande prostitution de la tliéolof ie réformée : la chose parie d'elle-même ; et quelque étrange qu'elle paraisse dans la déduction qu'on en vient d« voir, j'ose assurer qu'elle paraîtra plus odieuse encore et plus horrible quand on en verra l'histoire entière, comme elle est fidèlement rapportée dans le livre des Variations.
Toute la réforme est armée contre ce livre ; et M. Burnet a interrompu ses grandes occupations pour y répondre, ou plutôt pour dire qu'il y répondait. Car on n'appellera pas une réponse quarante ou cinquante pages d'un petit volume qu'il vient d'opposer à cette Histoire , sans avoir osé attaquer aucun des faits qu'elle contient. C'est une nouvelle manière de combattre une histoire , que d'en laisser tous les faits en leur entier. Tous les autres qui se soulèvent contre celle-ci , la laissent également inviolable. On blâme, on gronde, on menace; mais pour les faits , on n'en a pas encore marqué un seul qu'on accuse de fausseté ; et en particulier M. Burnet a laissé passer tous ceux qu'on a avancés sur son Cranmer et sur les autres réformateurs. Ainsi on peut dorénavant tenir pour certain que Luther, Bucer et Melanchton ne sont pas les seuls qui aient flatté les princes intempérants. Il faut mettre encore en ce rang le héros de M. Burnet , et le chef de la réformation anglicane. M. Burnet continue bien à l'égaler aux Athanase, aux Cyrille, aux Grégoire, et aux autres grands saints : mais pour le purger de sa perpétuelle lâcheté, et de la honteuse
• Itut. du Land. Far. liv. -n. — ' Consutt. de Luth. T*r. liv. TI. — ' Lett. TUI, p. 59. — • Matlh. nr, 14.
prostitution de sa conscience, livrée à toutes les volontés d'un mauvais prince, il n'y songe seulement pas. Nous parlerons à lui une autre fois; il ne faut pas mêler tant de matières , lorsqu'on en veut donner l'intelligence.
Au reste, je suis bien aise'de voir que les maximes dont M. Jurieu tâche de souiller la sainteté du mariage, ne soient pas universellement approuvées dans la réforme. Pendant que nous écrivions ceci , nous avions devant les yeux une lettre, dont nous avons déjà dit un mot, d'un ministre qui trouve aussi mauvais que nous, que M. Jurieu « soit assez « inaccessible aux conseils modérés, pour oser dire « qu'un mari dont la femme est captive entre les « mains des Barbares, sans espérance de la pouvoir « retirer, peut se remarier : parce que la nécessité « n'a point de loi , et que le fâcheux remède de la « polygamie est plus soutenable que les impuretés « inévitables dans une perpétuelle séparation à « ceux qui n'ont pas le tempérament tourné du côté « de la continence'. » Ce ministre rougit pour son confrère de ces nécessités contre l'Évangile , et de ces impuretés inévitables y sans que la prière, ni le jeune , y puissent apporter de remède. Il voit comme nous l'inconvénient de cette impure doctrine, qui introduirait le divorce et même la polygamie, aussitôt que l'un des conjoints serait travaillé de maladies, je ne dis pas incurables, mais longues; ou qu'il se trouvât d'ailleurs quelque empêchement qui les obligeât à demeurer séparés. Si cette doctrine avait lieu , qu'y aurait-il de plus inhumain ni de plus brutal que la société du mariage ? Mais en permettant de quitter sa femme, ou, ce qui est bien plus détestable, d'en prendre une autre avec elle en cas de captivité; s'il arrivait par hasard que, contre l'espérance du mari, sa femme fût délivrée, laquelle des deux demeurerait ? Ou bien serait-il permis à un chrétien d'en avoir deux ? M. Basniige en a honte, et il voudrait bien qu'on ne souffrît pas de tels excès. jNIais M. Jurieu a pris le dessus , et le traite d'ignorant. La réforme ne permet pas qu'on abandonne ses chefs , ni qu'on en fasse les plus corrompus et les plus infâmes de tous les hommes. On aimera toujours mieux M. Jurieu qui les excuse , quoique pitoyablement, que M. Basnage tout prêt à les condamner. Aussi se tait-on dans les consistoires ; les synodes sont muets : M. Basnage luimême ne reprend l'erreur qu'en tremblant , et comme un homme qui craint la colère envenimée d'un adversaire toujours prêt à se venger à toute outrance; car c'est ainsi qu'il en parle. M. Jurieu triomphe , et la vérité est opprimée.
' Kèp. de M...., ministre, sur le sujet des fret. Proph. dm Dauphiné , etc. , p. i, e. i.
CINQUIÈME AVERTISSEMENT
Ve AVERTISSEMENT AUX PROTESTANTS
SUR
LES LETTRES DU MINISTRE JURIEU
Le fondement des empires renversé par ce ministre.
"Mes chebs Frères,
Dieu , qui est le père et le protecteur de la société humaine, qui a ordonné les rois pour la maintenir, qui les a appelés ses christs, qui les a faits ses lieutenants , et qui leur a mis l'épée en main pour exercer sa justice, a bien voulu , à la vérité, que la religion fût indépendante de leur puissance, et s'établît dans leurs États malgré les efforts qu'ils feraient pour la détruire : mais il a voulu en même temps que, bien loin de troubler le repos de leurs empires ou d'affaiblir leur autorité , elle la rendît plus inviolable, et montrât, par la patience qu'elle inspirait à ses défenseurs, que l'obéissance qu'on leur doit est à toute épreuve. C'est pourquoi c'est un mauvais caractère et un des effets des plus odieux de la nouvelle réforme d'avoir armé les sujets contre leurs princes et leur patrie, et d'avoir rempli tout l'univers de guerres civiles^ et il est encore i)lus odieux et plus mauvais de l'avoir fait par principes, et d'établir, commefait encore M. Jurieu, des maximes séditieuses qui tendent à la subversion de tous les empires , et à la dégradation de toutes les puissances établies de Dieu. Car il n'y a rien de plus opposé à l'esprit du christianisme, que la réforme se vantait de rétablir, que cet esprit de révolte; ni rien de plus beau à l'ancienne Église, que d'avoir été tourmentée et persécutée jusqu'aux dernières extrémités durant trois cents ans , et depuis à diverses reprises par des princes hérétiques ou infidèles , et d'avoir toujoursconservé dans une oppression si violente une inaltérable douceur, une patience invincible, et une inviolable fidélité envers les puissances. C'est un miracle visible qu'on ne voie durant tous ces temps , ni sédition, ni révolte, ni aigreur, ni murmure parmi les chrétiens : et ce qu'il y avait de plus remarquable dans leur conduite, c'était la déclaration solennellequ'ilsfaisaient de pratiquer cette soumission envers l'empire persécuteur, non point comme une chose de perfection et de conseil , mais comme une ( chose de précepte et d'obligation indispensable; alléguant non-seulement les exemples, mais encore les commandements exprès de Jésus-Christ et des apôtres : d'où ils concluaient que l'empire ni les empereurs n'auraient jamais rien à craindre des chrétiens, en quelque nombre qu'ils fussent, et quelques persécutions qu'on leur fit souffrir. /'/«s ilyaurade chréiiens, disaient-ils à leurs persécuteurs • , plus il y viura de gens de qui jamais vous n'aurez rien à xraindre. Il n'y a donc rien, encore un coup, de
« Tertull. Apol c. 3G c>/ s'.q.
plus opposé à l'ancien christianisme que ce chrisli» nisme réformé, puisqu'on a fait et qu'on fait encore dans celui-ci un point de religion de la révolte, et que dans l'autre on en a fait un de l'obéissance et de la fidélité.
Que la réforme ne pense pas s'excuser sur ce qu'elle semble à la On avoir condamné en France et en Angleterre, par ses plus fameux écrivains, ces guerres civiles de religion , et les maximes dont on les avait soutenues. Car les réprouver quelque temps pour y revenir après , c'est bien montrer qu'on a honte de son erreur; mais c'est montrer en même temps qu'on ne veut pas s'en corriger : et c'est enfin augmenter, dans un article si important à la tranquillité publique, les variations dont la réforme est convaincue.
C'est, mes frères , ce que j'entreprends de vous découvrir dans cet Avertissement. J'entreprends , dis-je, de vous découvrir que votre réforme n'est pas chrétienne, parce qu'elle n'a pas été fidèle fî ses princes et à sa patrie. Que la proposition ne vous fâche pas ; il sera temps de se fâcher si ma preuve vous paraît défectueuse , si je vous laisse le moindre doute de ce que j'avance : en attendant, lisez sans aigreur ce que je vous expose pour votre bien. .Te dirai tout avec ordre; et quoiqu'il fût naturel en déduisant ce que j'ai à dire d'un seul et même principe, de vous le développer sans interruption par la suite d'un même discours , je partagerai celui-ci pour votre commodité en plusieurs parties , que les titres vous apprendront.
Maxime de M. Jurieu , qu'on peut faire la guerre à son prince et à sa patrie pour défendre sa religion ; que cette maxîme est née dans Théré^ sie. Fariations de la réforme.
Ce qui aggrave le crime de la réforme si s<ïuvenl rebelle, c'est de voir d'un côté naître l'Église avec l'esprit de fidélité et d'obéissance, au milieu de l'oppression la plus violente , et de voir de l'aulrc l'esprit contraire, c'est-à-dire l'esprit de sédition et de révolte , prendre naissance et se perpétuer dans les hérésies. Les premiers des chrétiens qui ont pris séditieusement les rxmes avec une ardeur furieuse , sous prétexte de persécution , ont été les donaUstes : c'est une vérité constante. Il n'est pas moins assuré que les premiers qui ont fait des guertres réglées à leurs souverains pour la même cause ont été les manichéens, les plus insensés et les plus impies de tous les hommes. Pour ce qui regarde les donatistes , il n'y a personne qui ne sache les fureurs de leurs Circumcellions , rapportées en tant de lieux de saint Augustin ' , qui montre même que les violences de ce parti séditieux ont égalé les ravages que les Barbares faisaient alors dans les plus belles provinces de l'empire. Et quant aux manichéens , nous en avons raconté les guerres sanglantes dans le livre xi des Variations ». Les albigeois ont suivi ce mauvais exemple : aussi avons-nous vu qu'ils
» Epht. c%\,ad Ficlorian. iom. ii, mi. 31*. liv. XI.
' Ver.
SUR LES LETTRES DE M. JURIEU
*tni.Mil (le dignes rejetons de cette abominable aet-te. Les viHéfites n'ont point eu de honte de marcher sur leurs pas : les hussites et les taborites les ont imités ; et puisqu'enfin il en faut venir aux sectes de ces derniers siècles , on sait l'histoire des kithériens et des calvinistes.
C'était un terrible préjugé contre la réforme naissante , de n'avoir pu prendre l'esprit de l'ancien christianisme qu'elle se vantait de rétablir, et d'avoir pris au contraire l'esprit turbulent et séditieux qui avait été conçu et qui s'était conservé dans rhérésie. Car c'était d'un côté ne pouvoir prendre l'esprit de Jésus-Christ, et de l'autre prendre Tesprit opposé, c'est-à-dire, l'esprit de sédition, que Jésus-Christ nous fait voir être l'esprit du démon et de son empire ' : d'où suit, aussi selon sa parole, la désolation des royaumes et de toute la société humaine , que Dieu a formée par ses lois et qu'il a prise en sa protection.
Sur une si pressanteaccusation, il n'est pas aisé d'exprimer combien la réforme a été déconcertée. Tantôt elle a fait profession d'être soumise et obéissante; tantôt elle a étalé les sanguinaires maximes qui exhortaient à prendre les armes sans se soucier (lu nom ni de l'autorité du prince. Elle a fait d'abord la modeste : il le fallait bien , quand elle était faible; et d'ailleurs comment soutenir, sans ce caractère, le nom et le caractère de christianisme réformé? C'est pourquoi au commencentîent , à l'exemple des premiers chrétiens , oa ne nous vantait que douceur, que patience, que Cdélité. Il vaut mieua: souffrir y disait Meianchton*, toutes sortes d'extrémités, que de prendre les anmes pour les affaires de FÈvançile{c'e&t du nouvel Évangile qu'il voulait parler,) et d'exciter des guerres civiles : tout bon chrétien, tout homme de bien , continuait-il, doit empêcher les ligues- qu'on trame secrètement sous prétexte de reîigiofl. Luther , tout violent qu'il était, défendait lesarmesdans cette cause , et.iît même un sermon exprès , dont le titre était : Que les abus doivent éir£ ôtés, non par la main, mais par la parole ^.. La papauté devait tomber dans peu de temps ; mais seulement par le souffle de la. prédication de Luther, pendant qu'il boirait sa bière et tiendrait de doux propos aur.ovi de son/eu avec son cher Melanchton et avec Amsdorf. Les calvinistes n'étaient pas moins (k)u\ en apparence. Une faut qu'écouter Calvin écrivant à François 1" eu 1536 , à la tête de ce fameux livre de l'Institution , oî« il se plaint à ce prince qu'on lui faisait immoler à la vengeance publique ses plus fldèles sujets , avec de solennelles protestations de l'inébranlable fidélité de lui et des siens. Il ne faut , trente ans après , et jusqu'à la veille des guerres civiles , qu'écouter Bèze et sa magnifique comparaison de l'Église avec une enclume, qui n'était faite que pour recevoir des coups, et non pas pour en donner; mais qui aussi en les recevant brisait souvent les marteaux dont elle était frappée-'. Voilà des colombes et des brebis qui
« MtLttk. XII, 31 , 26. — » Lib. lit, Ep. IC; Uh IT, Ep. 35, U«, 111. Far. liv. v. — > Vax. lii: i tt Uv. a - » Uist. dt htze, liv. VI. far. liv. x. \
n'ont en partage que d'humbles gémissements et la patience : c'était le plus pur esprit et la parfaite résurrection de l'ancien christianisme; mais il n'était pas possible qu'on soutînt longtemps ce qu'on n'avait pas dans le cœur. Au milieu de ces modesties de Luther, il échappait des paroles de me^ naceset de violence qu'il ne pouvait retenir; témoin celles qu'il écrivit à Léon X, après la sentence où ce pape le citait devant lui : qu'il espérait bientôt y comparaître avec vingt mille hommes de pied ett cinq mille clievaux, et qu'alors il se ferait croire *■. Ce n'était là encore que des paroles ; mais on en vint bientôt aux effets ». Ces ligues tant détestées par Melanchton se formèrent à son grand regret par les conseils de Luther 3. Le landgrave et les protestants prirent les armes sur de vains ombrages : Jlelanchton en rougissait pour le parti , mais Luther prit en main la défense des rebelles , et il osa bien menacer George de Saxe , prince de la maison de ues maîtres, de faire tourner contre lui les armes des^ princes pour l'exterminer lui et ses semblables , qui n'approuvaient pas la réforme. EnOn , il n'oubliarien de ce qui pouvait animer les siens ; et irrité contre Rome , qui , malgré ses prédications et ses prophéties, avait bien osé subsister au delà du terme qu'il lui donnait , il mit au jour la thèse sanguinaire où il soutenait que le pape était « un loup « enragé, contre lequel il fallaitassembler les peuples, « et ne pas épargner les princes qui le soutiendraient, « fût-ce l'empereur lui-même 4. » L'effetsuivit les paroles. L'électeur de Saxe et le landgrave prirent les armes contre Charles V; mais l'électeur, plus consciencieux que ne voulait la réforme, ne savait comment concilier avec /'Évangile cette guerre contre le chef de l'Empire. On trouva l'expédient dans le manifeste de traiter Charles V , non comme empereur (car c'était précisément cette qualité qui troublait la conscience de l'électeur, mais comme se portant pour empereur ^ ; comme si c'était un usurpateur, ou qu'il fût au pouvoir des rebelles de le dépouiller de l'empire. Tout devint permis par cette illusion ; et la propre déclaration des princes ligués. fut un témoignage éternel que ceux qui entre-prenaient cette guerre la tenaient injuste contre uth empereur reconnu de tout le monde.
Je n'ai pas besoin de parler de la France : on sait assez que la violence du parti réformé , reteime sous les règnes forts de François I'"^ et de Henri II, ne manqua pas d'éclater dans la faiblesse de ceux de François II et de Charies IX. On sait, dis-je, que le parti n'eut pas plutôt senti ses forces, qu'on n'y médita rien de moins que de partager l'autorité, de s'emparer de la personne des rois , et de faire la loi aax catholiques. On alluma la guerre dans toutes les villes et dans toutes les provinces j on appela les étrangers de toutes parts au seiu de la- France, comme à un pays de conquête ; et on mit ce florissant royaume , l'honneur de la chrétienté ,
• far. liv. i. Luth, adv.^mt. Bull. I. n. — > far. liv. JT. — 3 far. liv. II. — • Disp. 1540; prop. 39 et siq. t. i. VW. Sleid. l. 10. far. liv. i tt-liv. vin. - ' Stritl. Ub. 17 fa»x liv. \m.
CINQUIÈME AVERTISSEMENT
Bur le bord de sa ruine, sans presque jamais cesser de faire la guerre, jusqu'à ce que le parti, dépouillé de ses places fortes , fut dans l'impuissance de la soutenir.
Ceux qui n'ont que les dragons à la bouclie , et qui pensent avoir tout dit pour la défense de leur cause quand ils les ont seulenoent nommés , doivent souffrir à leur tour qu'on leur représente ce que le royaume a souffert de leurs violences, et encore presquede nosjours. Ils sont convaincus par actes, et par leurs propres délibérations qu'on a en original , d'avoir alors exécuté en effet , par «ne puissance usurpée, plus qu'ils ne se plaignent à présent d'avoir souffert de la puissance légitime. Le fait en a été posé dans l'Histoire des Variations % et n'a pas été contredit. On y a dit qu'on avait en main en original les ordres des généraux et ceux des villes à la requête des consistoires , pour contraindre les papistes à embrasser la réforme p«r taxes, par logements , par démolition de l€U7's maisons , et par découverte de leurs toits. Ceux qui s'absentaient pour éviter ces violences étaient dépouillés de leurs biens. Les registres des hôtels de ville de Kîmes,de Montaaban , d'Alais, de Montpellier » et d'autresvillesdu parti, sont pleines de telles ordonnances. On a été bien plus avant; une infinité de prêtres, de religieux, de catholiques de tous les états ont été noassacrés dans le Béarn par les ordres de la reine Jeanne, sans autre crime que celui de leur religion ou de leur ordre. Il y a encore des actes authentiques des liabitants de la Rochelle, où il est porté que la guerre fut renouvelée à l'occasion de prêtres qu'ils précipitèrent dans la mer jusqu'au nombre de vingt-six ou de vingt-sept : de sorte que ceux qui nous vantent leur patience et leurs martyres sont en effet les agresseurs, et le sont de la nvmière la plus sanguinaire. Ces dragons dont on fait sonner si haut les violences , ontils approché de ces excès ? et tout ee qu'on leur reproche d'avoir entrepris sans ordre , de combien est-il au-dessous des violences oii les protestants se sont emportés par des ordres bien délibérés et bien signés ? On a avancé ces faits publiquement : M. Jurieu ou quelque autre les ont-ils niés, ou ont-ils dit un seul mot pour les affaiblir? Rien du tout; parce qu'ils savent bien qu'ils sont connus par toute la chrétienté , écrits dans toutes les histoires , et de plus prouvés par actes publics. Mais c'étaient, disaient-ils, des temps de guerres, et il n'en faut plus parler : comme s'ils étaient les seuls qui eussent droit de se plaindre de la violence; et que ce ne fut pas au contraire une preuve contre leur réforme , d'avoir entrepris par maximes de religion des guerres dont les effets ont été si cruels.
Joignons à toutes ces choses les explicatioûs sanguinaires qu'on donnait à l'Apocalypse, où la r^orme en prenant pour elle et interprétant contre Rome ce commandement : Sortez de Babylone , s'appliquait aussi à elle-même cet autre commandement du même lieu : Faites-lui comme elle vous ajfait : d'où nous avons vu qu'elle concluait, qu'il lui était
» fur. liv. X.
commandé non-seulement de sortir de Rome, mais encore de l'exterminer à main armée avec tous ses sectateurs , partout où on les trouverait , avec une espérance certaine de la victoire k
Voilà donc la réforme convaincued'avoir entrepris, et encore d'avoir entrepris par maximes, et comme par un précepte divin, les guerres qu'elle semblait détester au comnfjencement. Mais si elle rougissait dudesseinde les entreprendre, elle en a encore rougi après l'avoir exécuté. C'est pourquoi, ne pouvant nier le fait, ni faire oublier au monde ses guerres sanglantes ; quand elle a cru que les causes en pouvaient être oubliées par le temps , elle a employé tout ce qu'elle avait de plus habiles écrivains pour soutenir que ces guerres , tant reprochées à la réforme, ne furent jamais des guerres de religion : et non-seulement M. Bayle dans sa Critique de M. Maimbourg, et M. Burnet dans son Histoire de la Réformation anglicane », mais encore M. Jurieu, qui s'en dédit aujourd'hui dans son Apologie de la Réforme , ont épuisé toute leur adresse à soutenir ee paradoxe.
Il n'y a rien de plus étrange que la manière dont il défend les réformés, de la conjuration d'Amboise ; qui est l'endroit par où ont commencé toutes les guerres ; « La tyranaie des princes de Guise ne pou- « vait être abattue que par une grande effusion de « sang; l'espbit du christianisme ne souffbb « PoiNi CELA : mais si l'on juge de cette entre- « prise par les règles de la morale du monde , elle « n'est point du tout criminelle ; » et il conclut <■ qu'elle ne l'est en tout cas que selon les règles de « l'Évangile^. » Par où l'on voit clairement, en premier lieu , que toutes ces guerres des prétendus réformés, selon lui, étaient injustes et contraires à l'esprit du christianisme ; et en second lieu, qu'il se console de ce qu'elles sont contraires à cet esprit et aux règles de l'Évangile, sur ce qu'en tout cas , à ce qu'il prétend , elles sont conformes aux règles de la morale du monde : comme si ce n'était pas le comble du mal de lui chercher des excuses dans le dérèglement du genre humain corrompu, qui ne l'est pourtant pas assez, comme nous l'avons démontré ailleurs-*, pour approuver de tels attentats. C'est ainsi que M. Jurieu défend la réforme; et tout cela pour confirmer ce qu'il avait dit, « que la religion s'est trouvée purement par « accident dans ces querelles,, et pour y servix de « prétexte *. »
Il n'a pas été malaisé de le convaincre. Car, outre que c'était à la réforme une action assez honteuse de vouloir bien donner un prétexte à une guerre que ce ministre avouait alors contraire à l'esprit et aux règles du christianisme ; il est plus, clair que le jour que la religion était le fond.de toutes ces guerres. C'est ce qu'on voit dans le livre des Variations*', par la propre Histoire de Bèze,
• Explic. de l'Apoc. Avert. aux Prof, stén l'Ace, des Proph,
11. 1. — ' Jlist. de la Réf. Angl. II. part. liv. 3. Far, liv. x.
' Apol. de la Réf. /. part. ch. 15, p. 453. Far. liv. X.
- ♦ Fat. uW supca. — * Apol. de la Réf. ^ibid. r*. lo.
— ' Fur. liv. X,
SUR LES LETTRES DE M. JURIEU
far les consultations , par l«s requêtes , par les délibérations et par les traités qu'il rapporte; on voit, dis-je, plus clair que lejour, par toutes ces choses,que la guerre fut entreprise dans la réforme par délibération expresse des ministres et de tout le parti, et par principe de conscience : en sorte qu'il n'est pas possible de s'empêcher de le voir en lisant le x* livre des Variations, où celte matière est traitée; et qu'en effet M. Jurieu n'a rien eu à y répliquer, si ce n'est ce mot seulement : « Ce n'est point, « dit-il' , mon affaire de parler de cette matière; « on y répondra si l'on veut : et pour moi , ce que « j'en ai dit dans ma réponse à l'Histoire du jésuite « Maimbourg me suffit. » Il est content de luimême , c'est assez ; et il ne veut pas seulement songer que tout ce qu'il a dit sur ce sujet est clairement réfuté, non point par raisonnement, mais par actes; et sans ici répéter tout le reste, qui est produit dans l'Histoire des Variations », par les décrets trèsformelsdu synode national de Lyon en 1563 , dès le commencement des guerres.
On y accorde par décret exprès la cène à un abbé réformé à la nouvelle manière, parceque, sans se défaire de son abbaye , dont le revenu l'accommodait, « il en avait brûlé les titres , et n'avait pas «permis depuis six ans qu'on y chantât messe; « ainsi s'était toujours pobté fidèlement, et « avait POETE LES abmes pour maintenir l'É- « \A>'GILE 3. Ce n'est pas ici un prétexte :ce sont les armes portées ouvertement pour l'Évangile réformé, et cette action honorée dans le parti jusqu'à y être récompensée et ratifiée par la réception de la cène.
Oser vous dire après cela que ce n'est pas ici une guerre de religion, c'est vous déclarer, mes Frères, qu'on n'a besoin ni de raison ni de bonne foi , ni même de vraisemblance, pour vous persuader tout Cf. que l'on veut. IMais voici un cas bien plus étrange, et un décret bien plus surprenant du même synode national. Un vùnixtre qui autrement s'était bien comporté, e'est -à-dire, qui avait bien fait son devoir à inspirer la révolte , pour réparer cette faute « avait écrit à la reine -mère, « qu'il n'avait jamais consenti au port des armes, « jaçoit qu'il y eût consenti et contribué ; fut obligé • à un jour de cène de faire confession publique « de sa faute devant tout le peuple, » et, pour pousser l'audace jusqu'au bout, à Jaire entendre a la reine sa pénitence : de peur que cette princesse, qui était alors régente, ne s'imaginât qu'on fût capable de garder aucune mesure avec elle et avec le roL ÎV'est-ce pas là déclarer la guerre, et la déclarer à la propre personne de la régente, et de la part de-tout un synode national, afin qu'on ne doute pas^ que ce ne soit une guerre de religion,, et encore de toatle parti? Mais on n'en. demeure pas là. Pour éviter le scandale que ce ministce avait donné à son Église en se repentant de son crime , et marquant ses soumissions à la reine, on permet au synode de sa province de le changer de
' LeU. IX. — » far. Uv. x . —> Ibid
Heu, en sorte qu'on ne le voie plus dans celui qu'iJ avait scandalisé en se montrant bon sujet. Loin de se repentir d'avoir pris les armes , la réforme ne se repent que de s'être repentie de les avoir prises; et au lieu de rougir de ces excès , M. Jurieu répond hardiment : « M. de Meaux doit savoir que nous ne « nous faisons pas une honte de ces décisions de nos « synodes. »
iNIais si la réforme n'avait point de honte des guerres qu'elle avait faites pour la religion, pourquoi donc M. Jurieu ne les osait-il avouer il y a quelques années.' et pourquoi écrivait-il que la religion s'y était troitvée purement par accident T C'était une espèce de réparation de ces attentats, que de tâcher de les pallier comme il faisait : mais maintenant il lève le masque. En parlant de ses réformés en l'état où ils sont en France , il déclare qu'il « faut être aveugle pour ne pas voir que des « gens à qui on renfonce la vérité dans le cœur à « coups de barre, ne se relèveront pas le plus tôt
« qu'ils pourront , ET PAR TOUTES SORTES DB
« VOIES". » D'où il conclut que « dans-peu d'années « on verra un grand éclat de ce feu que l'on ren- « ferme sans l'étouffer. » Ce n'est pas seulement prédire, c'est souffler la rébellion , que de parler de cette sorte. Il ne dissimule point que les prétendus réformés n'aient la fureur et la rage dans le coeur : etc'est, dit-il ^., ce qui fortifie la haine qu'ils avaient pour ridolàtrie ; dont il rend cette raison , que les passions humaines, telles que sont la rage et la fureur, sont de grand secours aux vertus chrétiennes. Voici un nouveau moyen de fortifier les vertus, et des vertus chrétiennes ., que les apôtres ne connaissaient pas. Saint Paul a fondé sur la charité toutes les vertus chrétiennes : mais qu'a-til dit de la charité, sinon « qu'elle est douce, qu'elle « est patiente, qu'elle n'est ni envieuse ni ambi- « tieuse, qu'elle ne s'enorgueillit point, ni ne s'ai- « grit point ^? » Et notre docteur nous dit qu'elle est furieuse. Quelle vertu, quelle vérité, quelle religion^ est celle-là, qui emploiejusqu'àlarage pour se mainte nir dans un cœur.' C'est ainsi que sont disposés lesréformés , selon M. Jurieu; et c'est ainsi qu'il les veut. Car il n'oublie rien pour nourrir en eux ces sentiments qui les portent à la révolte : et pour les y exciter il fait une lettre entière ■* , où , sans pallier comme auparavant le crime des guerres civiles , il entreprend ouvertement de les justifier. Lui qui hésitait auparavant, ou plutôt qui sans hésiter décidait , comme on vient de voir, que ces guerres contre son pays et son prince légitime étaient contraires à L'esprit du christianisme et aux règles de V Évangile ; trop heureux de pouvoir les excuser par les règles de la morale corrompue du monde, dît maintenant, à la fac« de l'univers et au nom de toute la réforme : Nous ne nous faisons pas une honte des décisions de nos synodes^ qui ont soutenu qu'on est en droit, pour défendre la religion , de faire la guerre à son roi et à sa patrie. C'est la femme prostituée, qui ne rou-
' Accompl. des Proph. Avis à tous les Chrét. — * Loc. moj tit. — 2 1 Cor. xill, 4. — • Lett. n.
CINQUIEME AVERTISSEMENT
pit plus ; qui après avoir longtemps déguisé son crira», et cherché de vaines excuses à ses infidélités, à la fin étant convaincue se fait un front d'impudique , comme parle l'Écriture sainte » et dit hardiment : Oui, j'ai aimé des étrangers, et je rnarchei'ai après eux^.
H ne faudrait rien davantage que sa honte d'un côté, et sa hardiesse de l'autre, pour la confondre. Que nous dira donc M. Jurieu , qui , après avoir condamné ces guerres , aujourd'hui en entreprend la défense? et n'est-îl pas confondu par ses propres variations ? Mais ne laissons pas d'écouter ses faibles raisonnements.
Jféponses de M. Jurieu à l'exemple de l'aneiemie Église. Question : Si la soumission des premiers chrétiens n'était que de conseil, ou en tout cas un précepte accommodé à un certain temps.
Les réponses de ce ministre sont prises d'un dialogue de Buchanan, qui a pour titre : Du droit de régner dans l'Ecosse. Les sentiments en sont si excessifs , qu'il a été détesté par les plus habiles gens de la réforme : mais aujourd'hui M. Jurieu en prend l'esprit; et aussi ne lui restait-il que ce moyen-là de saper les fondements et de renverser le droit des monarchies.
Il faut écouter avant toutes choses ce qu'ils répondent à l'exemple des martyrs. Il n'y a personne qui ne soit touché quand on les voit , dans leur passion, entre les mains et sous les coups des persécuteurs, les conjurer par le salut et la vie de l'empereur », comme par une chose sainte, de conlerfter le désir qu'ils avaient de souffrir pour Jésus- Christ. « A Dieu ne plaise , disaient-ils ^ , que nous « offrions pour les empereurs le sacriOce que vous « nous demandez pour eux : on nous apprend a « leur obéir, mais non pas à les adorer. » L'obéisgance qu'ils leur rendaient , servait de preuve a celle qu'ils voulaient rendre à Dieu. « J'ai été, « disait saint Jule * , sept fois à la guerre : je n'ai « jamais résisté aux puissances ni reculé dans les « combats , et je m'y suis mêlé aussi avant qu'au- « cunde mes compagnons. Mais si j'ai été fidèle dans • de tels combats, croyez-vous que je le sois moms « dans celui-ci, qui est bien d'une autre importan- « ce? » Tout est plein de semblables discours dans les Actes des martyrs : la profession qu'ils faisaient, parmi les supplices, de demeurer fidèles à leurs princes en tout ce qui ne serait ponit contraire à la loi de Dieu, faisait la gloire de leur mart>Te ; et ils la scellaient de leur sang , cpmme le reste des vérités qu'ils annonçaient. Mais écoutons ce que leur répond M. Jurieu. « A Dieu ne plaise , «dit-il^, que je voulusse diminuer le mérite des « martyrs, et rien rabattre des louanges qu'on leur « donne ! mais je voudrais bien qu'on me fit voir « qu'ils ont été en état de se pourvoir contre les
• violences des empereurs romains. Que pouvait
I /«r II, 25. —' Act. Jul. Act. Marc, et Nicand. etc. -
• Jet Phil. Eput.Heracl. etc. ~ * Jet. Jul. — ^Jur Ittt. U, f. 67, c. 2e< tuiv.
« faire , continue-t-îl , un si petit nombre de gens , « épars dans toute l'étendue d'un grand empire , « qui avait toujours sur pied des armées nombreu- « ses pour la garde de ses vastes frontières? Ce n'é* « tait donc pas seulement piété , mais c'était pru^ « dence aux premiers chrétiens, de souffrir un « moindre mal pour en éviter un plus grand. » C'est sa première raison , qu'il a tirée de Buchanan son grand auteur : mais voyons celles dont il la soutient'. « Outre cela, on ne saurait tirer un grand « avantage de la conduite des premiers chrétiens « au sujet de la prise des armes. Il y en avait plu- « sieurs qui ne croyaient pas qu'il fût permis de se « servir du glaive en aucune manière, ni à la guerre « ni en justice, pour la punition des mminels : • c'était une sévérité outrée, et une maxime généra- « lement reconnue pour fausse aujourdliui ; telle- « nïent que leur patience ne venait que d'une « erreur et d'une morale mal ntendue. » Voilà donc la seconde cause de la patience des martyrs : la première était leur faiblesse; la seconde était leur erreur. Voilà d'abord comme on traite ceux dont on dit qu'on ne voudrait diminuer en rie» le mérite.
Mais le ministre sait bien , en sa conscience , que le sentiment de l'Église n'était pas celui d» ces esprits outrés qui condamnaient universellement l'usage des armes. Nous venons d'ouïr un martyr qui fait gloire d'avoir bien servi les empereurs à la guerre : cent autres en ont fait autant ; et l'Église ne les met pas moins parmi les saints. Tertutlien , dont on aurait le plus à craindre ces maximes outrées , n'hésite point à dire au sénat et aux magistrats de Rome, au nom de tous les chrétiens • : « Nous sommes comme tous les autres citoyens « dans les exercices ordinaires; nous labourons, « nous naviguons, nous faisons la guerre avec « vous. Nous remplissons la ville, le palais , le sé- M nat, le marché, le camp et les armées; il n'y a « que les temples seuls que nous vous laissons. » C'est-à-dire, que, hors la religion, tout le reste leur était commun avec leurs concitoyens et les autres sujets de l'empire. Il y avait même des légions toutes composées de chrétiens. On connaît celle dont les prières furent si favorables à Marc-Aurèle^, et celle qui fut immolée à la foi , sous la conduite de saint Maurice : on entend bien que je parle de cette fameuse légion thébaine, dont le martyre est si fameux dans l'empire deDioclétien et de Maximien. M. Jurieu n'ignorait pas ces grands exemples; et c'est pourquoi il ajoute : « Dans le fond ce n'é- « tait point cette délicatesse de conscience, qui a « empêché les premiers chrétiens de se défendre « contre leurs persécuteurs ; car ces dévots , dont « la morale était si sévère, étaient en petit nombre « en comparaison des autres 4. » Il eût donc mieux fait de supprimer cette raison , qui lui paraît sans force à lui-même. Mais c'est qu'il est bon d'enibroui Iler toujours la matière , en entassant beaucoup d'i-
• Lett. IX , p. 68. — ' Jpol. cap. 37 , 40. — ' Ibid. -' Lett. II, p. 68.
SUR LYS LETTRfô DE M. JURIEU.
niitilités, et à la fin d'affaiblir un peu l'autorité de l'ancienne Église , dont les exeniples l'accablent. Il poursuit ; et pour montrer que le nombre de ecs faux dévots, qui croyaient les armes défendues Dux chrétiens, était petit, il nous dit ceci pour toute preuve : « Par les plaintes que les Pères nous « font des maux des chrétiens de leur siècle , il « est bien aisé à comprendre que des gens aussi « peu réguliers dans leur conduite qu'étaient plu-
• sieurs chrétiens d'alors , ne se laissaient pas tuer « par conscience , mais par faiblesse et par impuis- « sance. » C'est ce que diraient des impies , s'ils voulaient affaiblir la gloire des martyrs et les témoignages de la religion. Au reste, il est évident que tout cela ne servait de rien à M. Jurieu. Il avait, comme on vient de voir, assez de moyens pour justifier les chrétiens des premiers siècles, sans en alléguer les mauvaises mœurs : mais il n'a pu se refuser à lui-même ce trait de chagrin contre l'Église primitive , dont on lui objecte trop souvent l'autorité.
• Enfin, conclut-il, quand les premiers chrétiens, « par tendresse de conscience, n'auraient pas pris « leparti de se défendre, en cela sans doute ilsn'au- « raient pas mal fait : il est toujours permis de se
• relâcher de son droit , car on fait de son bien ce « qu'on veut : mais on ne pèche pourtant pas en « se servant de ses droits. Il y a, continue-t-il , de « la différence entre le mieux et le bien. Celui qui « marie sa fille fait bien , et celui qui ne la ma- « rie pas fait mieux. Supposé que les chrétiens « aient mieux fait , en ne prenant pas les armes « pour se garantir de la persécution ( car c'est de « quoi le ministre doute), il ne s'ensuit pas que ceux « qui font autrement ne fassent bien , et que peut- « être ils ne fassent mieux en certaines circonstan- « ces. » Il ne restait plus au ministre que de proposer un moyen de mettre la réforme armée , et non-seulement menaçante, mais encore ouvertement rebelle à ses rois, au-dessus de l'Église ancienne, humble et souffrante, qui ne connaissait d'autres armes que celles de la patience.
Telles sont les réponses de M. Jurieu. Pour commencer par la dernière, qu'il fonde sur la distinction de perfection et de conseil , et du bien de nécessité et d'obligation, le ministre nous allègue te mot de saint Paul : Celui qui marie sa fille fait bien, et celui qui ne la marie pas fait miettx'. Mais , pour appliquer ce passage à la matière dont il s'agit, il faudrait qu'il filt écrit quelque part, ou qu'on pût attribu r aux apôtres et aux premiers chrétiens cette doctrine : Cest bien fait, à des sujets persécutés, de prendre les armes contre leurs princes; mais c'est encore mieux fait de ne pas les prendre. M. Jurieu oserait-il bien attribuer cette doctrine aux apôtres.' Mais en quel endroit de leurs écrits en trouvera-t-il le moindre vestige? Quand les premiers chrétiens nous ont fait voir qu'ils étaient fidèles à leur patrie, quoique ingrate, et aux empereurs , quoique impies et f erséculeurs, ont-ils laissé
< ]« Ccr. vu , 3S.
échapper la moindre parole pour faire entendre qu'il leur eût été permis d'agir autrement , et que la chose était libre.' Au contraire, lorsqu'ils entreprennent de prouver qu'ils sont fidèles à tous leurs devoirs, ils commencent par déclarer qu'ils ne manquent à rien, « ni envers Dieu, ni envers l'em- « pereur et sa famille ; qu'ils paient fidèlement les « charges publiques , selon le commandement de « Jésus-Christ : Rendez à César ce qui est à César » ; •» qu'ils font des vœux continuels pour la prospérité de l'empire, des empereurs, de leurs officiers, du sénat dont ils étaient les chefs , de leurs armées : et enfin , leur disaient ces bons citoyens , fidèles à Dieu et aux hommes, « à la réserve de la reli- « gion, dans laquelle notre conscience ne nous per- « met pas de nous unir avec vous, nous vous ser- « vons avec joie dans tout le reste ; priant Dieu de « vous donner, avec la souveraine puissance, de • saintes intentions '. » Cest ainsi qu'ils n'oublient rien pour signaler leur fidélité envers leurs princes; et afin qu'on ne doutât pas qu'ils ne la crussentd'obligation indispensable, ilsen parlentcomme d'un devoir de religion. Ils l'appellent « la piété , « la foi, la religion envers la seconde Majesté, en- « vers l'empereur que Dieu a établi , et qui en exerce « la puissance sur la terre ^. » C'est pourquoi lorsqu'on les accuse de manquer de fidélité envers le prince, ils s'en défendent non-seulement comme d'un crime, mais encore comme d'un sacrilège, où la majesté de Dieu est violée en la personne de son lieutenant; et ils allèguent non-seulement les apôtres, mais encore Jésus-Christ même, qui leur dit : Rendez à César ce qui est à César, et a Dieu ce qui est à Dieu ^ : par où il met, pour aiiïsi parler, dans la même ligne ce qu'on doit au prince avec ce qu'on doit à Dieu même ; afin qu'on reconnaisse dans l'un et dans l'autre une obligation également inviolable, ce qui aussi était suivi par le prince des apôtres, lorsqu'il avait dit, Craignez. Dieu, honorez le roi ^ : où l'on voit qu'à l'exemple de son maître, il fait marcher ces deux choses d'un pas égal, comme unies et inséparables. Que sils poussaient cette obligation jusqu'à être toujours soumis malgré les persécutions les plus violentes, c'est que Jésus-Christ , qui assurément n'ignorait pas que ses disciples ne dussent être persécutés par les princes, puisque même il l'avait prédit si souvent, n'en rabattait rien pour cela de l'étroite obéissance qu'il leur prescrivait : au contraire, en leur prédisant qu'ils seraient traînés devant les présidents et devant les rois, et hais de tout le monde pour son nom « , il leur déclare en même temps qu'il les envoie comme des brebis au milieu des loups 7 , sans armes et sans résistance , ne leur permettant que la fuite d'une ville à l'autre, et ne leur donnant autre moyen de posséder If urs âmes, c'est-*» dire , d'assurer leur vie et leur liberté, en un moi, de jouir d'eux-mêmes , que la patience. Ce sera ,
Alhenaj. Légat, pro Christ. Just. Apol. i. num. i, p 64. — ^ Juit. ibid. Tertull. .4pol. eap. 5, 39. — ' Tertulh .4pol. cap. 32, 34, 35, 3«. — * Matlh. xxil, 21.-5 I. Peir. II, 17. - • Maltlt. X, 16. 23. — ' Luc. \\i, 12, 19.
CllNQUlÈME AVERTISSEMEINT
dit-il ', par votre patience que vous posséderez vos âmes. Telles sont les instructions , tels sont les ordres que Jésus-Christ donne à ses soldats. L'effet suivit les paroles. Les apôtres ne prévoyaient pas seulement les persécutions; mais ils les voyaient commencer, puisque saint Paul disait déjà : Tous tes jours on nous fait mourir pour famour de vous, et on nous regarde comme des brebis destinées à la boucherie >. Mais les chrétiens ne sortirent pas pour cela du caractère de brebis que Jésus-Christ leur avait donné; et déchirés, selon sa parole , par les loups, ils ne leur opposèrent que la patience qu'il leur avait laissée en partage. C'est aussi ce que IfS apôtres leur avaient enseigné : lorsqu'ils virent que les empereurs et tout l'wnpire romain entraient en furieux dans le dessein de ruiner le christianisme; bien instruits, par le Saint-Esprit, de ce qui allait arriver : de peur que la soumission des chrétiens ne fût ébranlée par une oppression si longue et si violente, ils leur recommandèrent, avec plus de soin et de force que jamais , l'obéissance envers les rois et les magistrats. « Il est temps, « disait saint Pierre^ , que le jugement commence « par la maison de Dieu, Que nul de vous ne souf- « fre comme homicide, ou comme voleur; mais si « c'est comme chrétien, qu'il n'en rougisse pas, et « qu'il glorifie Dieu en ce nom. » Ce qu'il répète trois ou quatre fois en mêmes paroles ■^ , de peur que l'oppression où l'Église était déjà , où elle allait être jetée de plus en plus , ne le surprît. Mais il ne répète pas avec moins de soin qu'on soit soumis aux '■ois et aux magistrats, et afin de ne rien omettre, à ses maîtres même fâcheux et inexorables; tant il craignait qu'on ne manquât à aucun devoir, dans un temps où la patience , et avec elle la fidélité , allait être poussée à bout de toutes parts. On ne peut donc plus douter que ces préceptes de soumission et de patience ne regardent précisément l'état de persécution. C'était en cette conjoncture et en cet état que saint Paul , déjà dans les liens, et presque sous le coup des persécuteurs, ordonnait qu'on leur fût fidèle et obéissant, et qu'on priât pour eux avec instance ^.
Buchanan a bien osé éluder la force de ce commandement apostolique, en disant qu'on priait bien pour les voleurs afln que Dieu les convertît. Impie et blasphémateur contre les puissances ordonnées de Dieu , qui n'a point voulu ouvrir les yeux , ni entendrequ'on ne prie pas Dieu pour l'état et la condition (les voleurs , et qu'on ne s'y soumet pas ; mais qu'on prie Dieu pour l'état et la condition des princes, (juoique impies et persécuteurs, comme pour un état ordonné de Dieu, auquel on se soumet pour son amour. On demande à Dieu , dans cet esprit , qu'il donne à tous les empereurs , à tous, remarquez, bons ou mauvais, amis ou persécuteurs, « unelongue « vie, un empire heureux, une famille tranquille, « de courageuses armées, un sénat fidèle, un peuple
• Ltie.Wl, 19. -' Aom. MU, 3C — M. Pelr. IV, 15, 16, 17. — Ihiil. II, ly, 20; in, I4, I7, y. 9» etc. — » TU. m, I. 3Vm. n . 1 , 2.
« juste et obissant , et que le monde soît en reptt* « sous leur autorité'. » Mais peut-on demander cette sûreté du monde et des empereurs , même dans les règnes fâcheux, si on se croit en droit de la troubler.'
Enfin , saint Jean avait vu et souffert lui-même la persécution; et il en voyait les suites sanglantes dans sa Révélation : mais il n'y voit de couronne ni de gloire que pour ceux qui ont vécu dans la patience. C'est ici, dit-il », la foi et la patience des saints : marque indubitable que les témoins et les martyrs qu'il voyait ^ n'éta ient pas ces témoins guerriers de la réforme, toujours prêts à prendre les armes quand ils se croiraient assez forts ; mais des; témoins qui n'avaient pour armes que la croix de Jésus-Christ, et pour règle que ses préceptes et se» exemples : martyrs, comme dit saint PauM, qui résistent jusqu'au sang ; jusqu'à prodiguer le leur , et non pas jusqu'à verser celui des autres, et à armer des sujets contre la puissance publique , contre la<|iMille nul particulier n'a de force ni d'action. Car c'est là le grand fondement de l'obéissance , qu& comme la persécution n''ôte pas aux saints persécutés la qualité de sujets, elle ne leur laisse aussi» selon la doctrine de Jésus-Christ et des apôtres , que l'obéissance en partage. C'est ce que les premiers chrétiens avaient dans le cœur, c'est l'exemple que Jésus-Chïist leur avait donné, lorsque, soumis à César et à ses ministres , comme iU'avait enseigné» il reconnaît dans Pilate, ministre de l'empereur, une puissance que le ciel- lui avait donnée sur luimême^. C'est pourquoi il lui répond, lorsqu'il l'interroge juridiquement, comme il avait fait au pontife, se souvenant dti personnage humble et soumis qu'il était venu faire sur la terre; et ne daigna dire un seul mot à Hérode, qui n'avait point de pouvoir dans le lieu où il était. C'est donc ainsi qu'il accomplit toute justice, comme il avait toujours fait; et il apprit à ses apôtres ce qu'ils devaient à la puissance publique, lors même qu'ellfrabusait de son autorité et qu'elle les opprimait. Aussi esl>-il bien visible que les apôtres ne nous donnent pas la soumission aux. puissances comme une chose de simple conseil ou de perfection seulement , et en un mot comme un> mieux, ainsi que M. Jurieu se l'est imaginé, maiscomme le bien nécessaire, qui obligeait , dit saint Paul, en conscience ^; ou comme disait saint Pierre,, lorsque après avoir écrit ces mots : Soj/ez soumis au roi et au magistrat pour l'aynour de Dieu, il ajoute, parce que c'est la volonté de Dieu 7, qui veut que par ce moyen vous fermiez la bouche à. ceux qui vous calomnient comme ennemis de l'empire. Les chrétiens avaient reçu cesinstructions comme des commandements exprès de Jésus-Christ et des apôtres ; et c'est pourquoi ils disaient aux persécuteurs , par la bouche de Tertullien , dans la plussainte et la plus docte apologie qu'ils leur aient jamais présentée, non pas : On ne nous a pas couseHIé de nous soulever ; mais : Cela nous est défen-
' Tcrt. Apol. cap. 32. — ' Apoc. XIU, 10, XIV, 12. — ' Ihidi XI. — * Hebr. xil, 4.-5 Joan. XJX, 1.1. — *^ Rom. xiii, ». — ' l Petr. H, W, 14, Ib.
SUR LES LETTRES DE M. JURIEIT
en , Fetamur* : ni , C'est une chose de perfection , mais , C'est une ciiose de précepte , Prxceptum est nobis* : ni , que c'est bien fait de servir l'empereur , mnis que c'est une chose due , débita irapiratoribus ; et due encore, comme on a vu, à titre de religion et de piété (pie tas et religio imperafnribus débita ^j : ni qu'il est bon d'aimer le prince, mais que c'est une obligation et qu'on ne peut s'en empêcher, à moins de cesser en même temps d'aimer Dieu qui l'a établi : yecesseest ut et ipsum diligat*. C'est pourquoi on n'a rien fait et on n'a rien dit, durant trois cents ans , qui fît craindre la moindre chose , ou à l'empire et à la personne des empereurs , ou à leur famille : et Tertullien disait, comme on a vu , non-seulement que l'État n'avait rien à craindre des chrétiens ; mais que , par la constitution du christianisme, il ne pouvait arriver de ce côtélà aucun sujet de crainte : J qiUbus nihil timere possitis^ : parce qu'ils sont d'une religion qui ne leur permet pas de se venger des particuliers , et à plus forte raison de se soulever contre la puissance publique.
Voilà ce qu'on enseignait au dedans, ce qu'on déclarait au dehors, ce qu'on pratiquait dans l'Église, comme une chose ordonnée de Dieu aux chrétiens. On le prêchait, on le pratiquait de cette sorte par rapport à l'état où l'on était; c'est-à-dire, dans l'état de la persécution la plus violente et la plus injuste. C'était donc par rapport à cet état qu'on établissait l'obligation de demeurer parfaitement soumis , sans jamais rien remuer contre l'empire. Et on ne peut pas ici nous alléguer, comme M. Jurieu fera bientôt, le caractère excessif de Tertullien, ni ces maximes outrées qui défendaient de prendre les armes pour quelque cause que ce fût ; car l'Église ne se fondait pas sur ces maximes, qu'on a vu qu'elle réprouvait , et n'aurait jamais souffert qu'on eût a Tancé une doctrine étrangère ou particulière dans les apologies qu'on présentait en son nom. D'où il faut conclure nécessairement que les chrétiens étaient retenus dans l'obéissance, non par des opinions particulières que l'Église n'approuvait pas, mais par les principes communs du christianisme.
Il n'y a donc plus moyen de dire que tout cela n'était qu'un conseil et un mieux : et non-seulement les propres paroles de Jésus-Christ et des apôtres, mais encore leur pratique même et celle des premiers siècles, résistent à cette glose. Ainsi, il ne reste plus à M. Jurieu que celle qu'il a aussi proposée d'abord : que la patience des chrétiens était fondée sur leur impuissance, parce que dans leur petit nombre ils ne pouvaient rien contre la puissance romaine.
C'est aussi la glose de Buchanan , qui soutient que les préceptes de Jésus-Christ et des apôtres , qui ordonnaient aux chrétiens de tout souffrir, étaient préceptes accommodés au temps d'alors , où l'Église, encore faible et impuissante, ne pouvait rien contre les princes ses persécuteurs; en sorte que la patience tant vantée des martyrs est un effet
• Tert. yépol. cap. 36. — » Ibid. cap. 32. — ' Ibid. cap. 36. — * Ttrt. dd Scap. cap. 2. — ^ Jpol. cap. 36 , 43.
de leur crainte plutôt que de leur vertu. Mais cette glose n'est pas moins impie ni moins absurde que l'autre; et pour en entendre l'absurdité, il ne faut qu'ajouter à l'apologie des chrétiens , qui se glorifiaient de leur inviolable fidélité , ce que Buchanan et M. Jurieu veulent qu'ils aient eu dans le cœur. Il est vrai , sacrés empereurs, vous n'avez rien à craindre de nous tant que nous serons dans l'impuissance : mais si nos forces augmentent assez pour vous résister par les armes , ne croyez pas que nous nous laissions ainsi égorger. Nous voulons bien ressemblera des brebis, nous contenter de bêler comme elles et nous couvrir de leur peau pendant que nous serons faibles : mais quand les dents et les ongles nous seront venus comme à déjeunes lions, et que nous aurons appris à faire des veuves et à désoler les campagnes , nous saurons bien nous faire sentir , et on ne nous attaquera pas impunément. Avoir de tels sentiments, n'est-ce pas, sous un beau semblant d'obéissaace et de modestie , couver la rébellion et la violence dans le sein.? Mais que serait-ce , s'il fallait trouver cette hj-pocrisie , non plus dans les discours des chrétiens , mais dans les préceptes des apôtres et dans ceux de Jésus-Christ même? Oui, mes frères, dira un saint Pierre ou un saint Paul , dites bien qu'il faut obéir aux puissances établies de Dieu, et que leur autorité est inviolable ; mais c'est tant qu'on sera en petit nombre : à cette condition et en cet état vantez votre obéissance à toute épreuve : croissez cependant ; et quand vous serez plus forts, alors vous commencerez à interpréter nos préceptes, en disant que nous les avons accommodés au temps: comme si obéiretse soumettre, c'était seulement attendre de nouvelles forces et une conjoncture plus favorable , ou que la soumission ne fût qu'une politique.
Enfin, il faudra encore faire dire à Jésos-Christ, selon ces principes : Vous, Juifs, qui souffrez avec tant de peine le joug des Romains, rendez à César ce qui lui est dû; c'est-à-dire, gardez-vous bien de le fâcher, jusqu'à ce que vous vous sentiez en état de vous bien défendre. Que si cette glose fait horreur dans les préceptes de Jésus-Christ et des apôtres, avouons donc que les chrétiens , qui lesaU léguaient pour prouver qu'il n'y avait rien à craindre d'eux, en quelque nombre qu'ils fussent et quel, le que fût leur puissance, ne voulaient pas qu'on les crût soumis par l'effet d'une prudence charnelle, qui, comme dit M. Jurieu , préfère un moindre mal à un plus grand; mais par un principe de fidélité et de reliiîion envers les puissances ordonnées de Dieu , que les tourments , quelque grands qu'ils fussent, n'étaient pas capables d'ébranler.
Laissons donc ces gloses impies de M. Jurieu et de Buchanan , qui aussi bien ne peuvent cadrer arec l'Écriture; car saint Paul nous fait bien entendre que ce n'est pas seulement par la prudence de la chair, et pour éviter un plus grand mal , qu'il faut être soumis aux puissances , lorsqu'il dit : Soyez soumis par nécessité, non-seulement à cause de ta colère, mais encore à cause de la conscience »; où il
' Rem. XIII, 5.
aNQUIÈME AVERTISSEMENT
ftpinble qu*il ait eu en vue ces deux gloses des protestunts, pour les condamner en deux mots. Si l'on entreprend de nous faire accroire que les chrétiens demeuraient soumis , mais seulement par conseil , sriint Paul détruit cette glose en disant : Soyez aoumis par nécessité. Que si l'on revient à nous dire qu'on doit à la vérité être soumis parla nécessité; mais par celle de la crainte , de peur de se voir bientôt accabler par une plus grande puissance : saint Paul tombe sur cette glose encore avec plus de force, en enseignant clairement que cette nécessité n'est pas celle de la crainte, pour laquelle on n'a pas besoin des instructions d'un apôtre, mais celle de la conscience.
En effet, ce ne pouvait être une autre nécessité que saint Paul voulût établir dans ce passage. Celle d être mis à mort n'est pas la nécessité que les apôtres Tentent faire craindre aux chrétiens; au contraire, ils voulaient munir les chrétiens contre une telle nécessité, à l'exemple de Jésus-Christ, qui leur avait <lit : Ne craignez pas ceux qui ne peuvent faire mourir que te corps, et n'ont point de pouvoir sur Pâme '. Ainsi la nécessité, dont parle saint Paul, visiblement ne peut être que celle de la conscience : nécessité supérieure à tout, et qui nous tient soumis aux puissances, non-seulement lorsqu'elles peuvent nous accabler, mais encore lorsque nous sommes le plus en état de n'en rien craindre.
Car enfin , s'il était vrai que les chrétiens eussent eu d'autres sentiments ; si, comme dit M. Jurieu, la faiblesse ou la prudence les eût retenus plutôt que ta religion et la conscience , on aurait vu leur audace croître avec leur nombre ; mais on a vu le contraire. M. Jurieu traite Tertullien de déclamateur et d'esprit outré *, lorsqu'il àiique les chrétiens remplissaient les villes, les citadelles, les armées, les palais j les places publiques, et enfin tout, excepté les temples^, où l'on servait les idoles. Mais pourquoi, ne vouloir pas crou*e la prompte et prodigieuse multiplication du christianisme, qui était l'accomplissement djes anciennes, prophéties et de celles de Jésus-Christ même .'A peine l'Évangile avait-il paru, et les Juifs, i|uoique ce fût le peuple réprouvé , entraient dans l'Eglise par milliers. Foijez, mon frère , disait saint Jacques à saint Paul 4, combien de milliers de Juif s ont cru. Combien plus se multipliaient les fidèles parmi les Gentils qui étaient le peuple appelé, et dans l'empire romain., qui dans l'ordre des desseins de Dieu en devait être le siège principal ! Saint Paul n'outrait point les choses et n'était pas un déclamateur, lorsqu'il disait aux Romains : / otrefoiestannoncéepartoutl'univers^;etaux Colossiens, quel' Évangile qu'ils ont reçuest et fructifie, et s'accroiipar tout le monder.ommeau milieu d'èux^. Que si l'Eglise, si étendue datemps des apôtres, ne cessait de s'augmenter tous lesjours sans le fer et tlans le feu, comme il avait été prédit, ce n'était donc pas un excès à Tertullien de dire , deux cents ans après la prédication apostolique , que tout était* plein de clirétiens : c'était un fait qu'on posait à la
' Matlh X, 28. — » Lctt. IX, p..6ç. — ' Terlull. .IpoL eip. 87, p. 20. — • Ait. XXI, 20. - i Hom. I, 8. — ' Cit i.
face de tout l'univers. Ce qu'on disait aux Geiitibv dans l'apologie qu'on leur présentait pour les fidèles, afin de les obliger à épargner un si grand nombre d'hommes, on le disait aux Juifs pour leur faire voir l'accomplissement des anciennes prophéties. Tertulr lien, après saint Justin, mettait en fait que les chréi tiens remplissaient tout l'univers, et même les peuples les plus barbares, que l'empire romain, qui maîtrisait tout, n'avait pu dompter '. C'était donc ici un fait connu qu'on alléguait également aux. Gentils et aux Juifs. Les Gentils eux-mêmes encon-rvenaient. C'étaient eux, dit Tertullien, qui se plaignaient qu'on trouvait partout des chrétiens ; que la campagne, les lies, les châteaux, la ville même ea. était obsédée ». Quelque outré qu'on s'imagine Tertullien, l'Eglise, pour qui il parlait, lui aurait-elle permis ces prodigieuses exagérations, afin qu'on pût la convaincre de faux et qu'onsemoqufitdesesvanteries? Quand donc Tertullien dit aux Gentils que les chrétiens pouvaient se faire craindre à l'empire autant du moins que les Parthes et les Marcomans , si leur religion leur permettait de se faire craindre à leurs souverains et à leur patrie ^ ; si c'était une expression forte et vigoureuse, ce n'était pas une vaine ostentation. Car qui eût empêché les chrétiens d'obtenir la liberté de conscience par les armes.' Était-ce le petit nombre? On vient de voir que tout l'univers, en était pldn. Nous faisons, disait Tertullien 4, presquela plus grande partie de toutes les villes. Nos. protestants approchaient-ils de ce nombre, quand, ilsont arraché par force tant d'édits à nos rois ? Est-c» qu'ils n'étaient pas. unis, eux qui dès l'origine du christianisme n'étaient qu'un cœur et qu'une âme } Est-ce qu'ils manquaient de courage , eux à qui la raortet lesplus affreux supplices n'étaient qu'un jeu,, et l'étaient non-seulement aux hommes, mais encore aux femjnes et aux enfants ; en sorte qu'on les appelait des hommes d'airain , qui ne sentaient pas les tourments? Peut-être n'étaient-ils pas assez poussés à bout, eux qui ne trouvaient de repos, ni, nuit ni jour, ni dans leurs maisons , ni dans les déserts, ni même dans les tombeaux et dans l'asile de la sépulture. Que n'y aurait-il pas à craindre, dit Tertullien ^ , de gens si unis, si courageux, ou plutôt si intrépides, et en même temps si maltraités? Mais peut-être ne savaient-ils pas manier les armes, eux qui remplissaient les armées et y composaient des légions entières ? ou qu'ils manquaient de chefs ; comme si la nécessité et même le désespoir n'en faisait pas lorsqu'on est capable de s'y abandonner. N'auraient -ils pas pu du moins se prévaloir de tant de guerres civiles et étrangères , dont l'empire romain était agité, pour obtenir un traitement plus favorable? Mais non : on les a vus durant trois cents ans également tranquilles, en quelqueé,tat que l'empire se soit trouvé : non-seulement ils n'y ont, formé aucun parti, mais on ne lésa jamais trouvés, dans aucun.de ceux.qui se formaionttous les jours.. Non-seulement, dit Tertullien ^, il ne s'est point;
< Tertull. ad Jiid: Jiist. adr. Tnjph. — » .4pQl. c. t. — 3 Ibid. c. ■*!. -~ * yid.Siap. c. 1. — '■> Ibid. c. 37v — '^Aiwli c. 'i[>. Ad Scap. c. 2.
SUR LES LETTRES DE M. JURIED
iti
trouvé parmi nous de Niger, ni d'Albin, ni de Castius , mais il ne s'y est point trouvé de nigriens , ni tle cassiens, ni d'albiniens. Les usurpateurs de l'empire ne trouvaient point de partisans parmi les «lirétiens ; et ils servaient toujours Gdèlement ceux •que Rome et le sénat avaient reconnus. Cest ce qu'ils mettent en fait avec tout le reste, à la face de tout l'univers, sans craindre d'être démentis. Ils ont donc raison de ne pas vouloir qu'on leur impute leur soumission à faiblesse. SiTertullien est outré lorsqu'il raconte la multitude des fidèles, saint Cyprien ne l'est pas moins , puisqu'il écrit à Démétrien, un des plus grands ennemis des chrétiens : Admirez notre patience, de ce qu'un peuple si prodigieux ne songe pas seulement à se venger de votre injuste violence^. S'ils parlaient avec cette force du temps de Sévère et de Dèce, qu'eussent-îls dit cinquante ans après, sous Dioclétien , lorsque le nombre des chrétiens Tétait tellement accru , que les tyrans étaient obligés rpar une feinte pitié à modérer la persécution , 'pour flatter le peuple romain », dont les chrétiens faisaient dès-lors une partie si considérable.' Les <:onversions étaient si fréquentes et si nombreuses, tju'il semblait que tout aflait devenir chrétien. On t?ntendait en plein théâtre ces cris du peuple, étonné ou de la constance ou des miracles des martyrs : Le ï)ieu des chrétiens est grandi On marque des villes entières dont tout le peuple et les magistrats étaient dévoués à Jésus-Christ, etlui furent tous consacrés en un seul jour et par un seul sacrifice, péle-méle, riches et pauvres, femmes et enfants '. On sait aussi le martjTe de cette sainte légion tbébaiue, où tant de hraves soldats , que l'ennemi avait vus toujours intrépides dans les combats, à l'exemple de saint Maurice qui les commandait, tendirent le cou comme des moutons à l'épée du persécuteur. O « empereur,drsaient-ils ^, nous sommes vos soldats; « mais nons sommes serviteurs de Dieu : nous vous « devons le service militaire, mais nous lui devons « l'innocence : nous sommes prêts à vous obéir , « comme nous avons toujours fait, lorsque vous ne « nous contraindrez pas de Toffenser. Pouvez-vous « croire que nous puissions vous garder la foi , si « nous en manquons à Dieu.' Notre premier serment « a été prêté à Jésus-Christ, et le second à vous; « croirez-vous au second, si nous violons le pre- « mier? « Tels furent les derniers ordres qu'ils donnèrent aux députés de leur corps , pour porter leurs sentiments à Maximien. On y voit les saintes maximes des chrétiens fidèles à Dieu et au prince , non par faiblesse, mais par devoir. Si Genève, qui les avait vus mourir dans son voisinage et à la tête de son lac, s'était souvenue de leurs leçons, elle n'aurait pas inspiré, comme elle a fait pa'r la bouche de Calvin, de Bèze et de ses autres ministres, la rébellion àtoute la France, sous prétexte de persécution. Qu'on ne dise point qu'une légion ne pouvait pas résister à toute l'armée : car les maximes qu'ils po-
« rypr. ad Demttr. p. 2I6. — » Euseb. l. vin. rnp. 1 1. — •iéirf. 14. Ltut. DU). Instit.Ub. ▼, cap. \i. — • ^rm. S €uch pats. .4gnun. .Vart. .Ict. Mart. p. -IVi.
sent , de fidélité et d'obéissance envers l'empereur, font voir que leur religion ne leur eût non plus permis de lui résister, quand ils auraient été les plus forts; et enfin si les chrétiens avaient pu se mottrs dans l'esprit que la défense contre le prince fdt légitime, sans conjurer de dessein formé la ruine de l'empire , ils auraient pu songer à ménager à l'Église quelque traitement plus doux, en montrant que les chrétiens savaient vendre clier leur vie, et ne devaient pas être poussés à l'extrémité. Mais c'est à quoi on ne songeait pas ; «t si on obtenait , comme il arrivait souvent, des édits plus avantageux, ce n'était pas en se faisant craindre , mais ea lassant les t^Tans par sa patience. A la fin , on eut la paix; mais sans force , et seulement , dit saint Augustin, à cause que les chrétiens firent honte , pour ainsi dire, aux lois qui les condamnaient, et contraignirent les persécuteurs à les changer. Imputer à de telles gens qu'ils sont soumis par faiblesse , ou mo» destes par crainte, ce n'est pas vouloir seulement déshonorer le christianisme, mais encore vouloir obscurcir la vérité même, plus claire que le soleil. Car, au contraire, on voit manifestement que plus l'Église se fortifiait, plus elle faisait éclater sa soumission et sa modestie.
C'est ce qui parut plus que jamais sous Julien l'Apostat , où le nombre des chrétiens était si accru et l'Eglise si puissante, que toute la multitude qu'on a vue si grande dans les règnes précédents , en comparaison de celle qu'on vit sous cet empereur, parut petite. Ce qui fait dire àsaint Grégoire de Nazianze »: « Julien ne songea pas que les persécutions précé- « dentés ne pouvaient pas exciter de grands troubles, « parce que notre doctrine n'avait pas encore toute « son étendue, et que peu de gens connaissaient la « vérité; » ce qu'il faut faire toujours entendre, en comparaison du prodigieux accroissement arrivé durant la paix sous Constantin et sous Constance : « mais maintenant, poursuit ce saint docteur, que la « doctrine salutaire s'était étendue de tous côtés , et « qu'elle dominait principalement parmi nous , vou- « loir changer la religion chrétienne, ce n'était riea « moins entreprendre que d'ébranler l'empire romaia « et mettre tout en hasard. »
L'Église n'était pas faible , puisqu'elle était dominante, et en état défaire trembler l'empereur; l'Église était attaquée d'une manière si formidable, que tout le monde demeure d'accord que jamais elle n'avait été en plus grand péril : l'Église cependant fut aussi soumise en cet état de puissance , qu'elle avait été sous Néron et sous Domitien, lorsqu'elle ne faisait que de naître. Concluons donc que la soumission des chrétiens était un effet des maximes de leur religion ; sans quoi ils auraient pu obliger les Sévère , les Valérien , les Dioclétien à les ménager, et Julien jusqu'à les craindre comme des ennemis plus redoutables que les Perses : de sorte que toutes les bouches qui attribuent la soumission de l'Église à la faiblesse ou à la prudence de la chair, plutôt qu'à la relrgion, sont fermées par cet exemple.
' Orat. m, in Jul. tum. i, p. 80.
Et il ne faut pas s'imaginer que la religion ne filt «lominante que parmi le peuple, cl qu'elle fût plus faible dans l'armée : car il paraît au contraire qu'açrès la mort de Julien , les soldats ayant déféré l'em- |)ire à Jovien, qui le refusait, parcequ'il ne voulait commander qu'à des chrétiens, toute l'armée s'écria : Nous sommes tous chrétiens, et élevés dans la foi sous Constantin et Constance^ : et encore six mois après , cet empereur étant mort , l'armée élut en sa place Valentinien, non-seulement chrétien, mais encore confesseur de la foi, pour laquelle il avait quitté généreusement les marques du commande- >iiient militaire sous Julien.
On voit aussi combien les soldats étaient affectionnés à Jésus-Christ, par le repentir qu'ils témoi- ■gnèrent d'avoir brûlé de l'encens devant la statue de vJulien et aux idoles, plutôt par surprise que de dessein. Car alors , comme le raconte saint Grégoire de Nazianze», ils rapportèrent à cet apostat le don ■qu'ils venaient d'en recevoir pour prix de ce culte «mbiga, en s'écriant : « Nous sommes, nous som- « mes chrétiens ; et le don que nous avons reçu de « vous n'est pas un don, mais la mort. » Des sol- <lats si lidèles à Jésus-Christ, furent en même temps très-obéissants à leur empereur. « Quand Ju- « lien leur disait : Offrez de l'encens aux idoles, ils le « refusaient : quand il leur disait : Marchez, com- « battez, ils obéissaient sans hésiter, comme dit « saint Augustin^ : ils distinguaient le Roi éternel •" du roi temporel, et demeuraient assujettis au roi « temporel pour l'amour du Roi éternel : parce que, « dit le même Père , lorsque les impies deviennent « rois, c'est Dieu qui le fait ainsi pour exercer son « peuple; de sorte qu'on ne peut pas ne pas rendre « à cette puissance l'honneur qui lui est dû : » ce qui détruit en un mot toutes les gloses de M. Jurieu ; puisque dire qu'on ne peut pas faire autrement, ce n'est pas seulement exclure la notion d'un simple conseil, mais c'est encore introduire un précepte dont Tobligation est constante et perpétuelle.
Il ne faut non plus répondre ici que Julien n'était pas persécuteur; puisque outre qu'il autorisait et animait secrètement la fureur des villes qui déchiraient les chrétiens, et que lui-même, pour ne point parler de ses artifices , plus dangereux que ses violences , il eût répandu beaucoup de sang chrétien sous de faux prétextes; on savait qu'il avait voué à ses dieux le sang des fidèles, après qu'il aurait vaincu les Perses : et cependant ces fidèles , destinés à être la victime de ses dieux, ne laissaient pas de combattre sous ses étendards , et de promouvoir de toute leur force la victoire dont leur mort devait être le fruit. Lui-même n'entra jamais dans aucune défiance de ses soldats qu'il persécutait , parce que , bien instruit qu'il était des commandements de Jésus- Christ et de l'esprit de l'Église , il savait que la fidélité des chrétiens pour les puissances suprêmes était à toute épreuve ; et comme nous disait saint Augustin < , qu'»/ ne se pouvait pas Jaire qu'on ne rendît à
* Socr., 22. Soz. VI, 3. Thèodor. ni, I. — * Orat. m, p. 85. — 3 S. Auij. in Fs. I2i, w. 7, toin. iv, col. IIIG. — * S. Au(j. lUid.
CINQUIÈME AVERTISSEMENT
cette puissance l'honneur qui lui était dû. C'est aussi ce que ce tyran expérimenta , lorsque , faisant tourmenter jusqu'à la mort deux hommes de guerre d'une grande distinction parmi les troupes, nommés Juventin et Maximin , ils moururent en lui reprochant ses idolâtries , et lui disant en même temps , qu'i/ n'y avait que cela qui leur déplût dans son empire • : montrant bien qu'ils distinguaient ce que Dieu avait mis dans l'empereur, de ce que l'empereur faisait contre Dieu, et toujours prêts à lui obéir en toute autre chose.
Ainsi, soit que l'on considère les préceptes de l'Écriture, ou la manière dont on les a entendus et pratiqués dans l'Église, la maxime qui prescrit une obéissance à toute épreuve envers les rois, ni ne peut être un simple conseil , ni un précepte accommodé aux temps de faiblesse, puisqu'on la voit établie sur des principes qui sont également de tous les temps ; tels que sont l'ordre de Dieu , et le respect qui est dû pour l'amour de lui et pour le repos du genre humain aux puissances souveraines : principes qui, étant tirés des préceptes de Jésus-Christ, devaient durer autant que son règne; c'est-à-dire , selon l'expression du Psalmiste, autant que le soleil et que la lune, et autant que l'univers.
Ce qui a paru dans l'Église sous les princes infi» dèles , ne s'est pas moins soutenu sous les princes hérétiques. Il est aisé de montrer, et nous-mêmes nous l'avons fait dans le premier Avertissement, que le nombre des catholiques a toujours été sans comparaison plus grand que celui des ariens. L'empereur Constance se mit à la tête de ce malheureux parti , et persécuta si cruellement les catholiques par confiscations de biens, par bannissements, par emprisonnements , par de sanglantes exécutions , et même par des meurtres ; tels que furent ceux qu'un Syrien et ses autres officiers firent sous ses ordres et de son aveu; que cette persécution était regardée comme plus cruelle que celle des Dèce et des Maximien, et en un mot comme un prélude de celle de l'A ntechrist*. Et toutefois, dans le même temps qu'on lui reprochait à lui-même ses persécutions sans aucun ménagement, il n'en passait pas moins pour constant qu'il n'était pas permis de rien entreprendre contre lui , « parce que le règne et l'autorité de régner vient « de Dieu , et qu'il faut rendre à César ce qui appar- « tientàCésar. «C'est ce qu'enseignait saint Hilaire^, c'est ce qu'enseignait Osius, non pas dans le temp3 de sa faiblesse, mais dans la force de sa glorieuse confession , lorsqu'il écrivait à l'empereur, au nom de tous les évêques4 : a Dieu vous a commis l'empire, « et à nous l'Église ; et comme celui qui affaiblit votre n empire par des discours pleins de haine et de ma- « lignite s'oppose à l'ordre de Dieu ; ainsi vous devez « prendre garde que, tâchant de vous attirer ce qui « appartient à l'Église, vous ne vous rendiez coopa- « ble d'un grand crime. Rendez à César ce qui est à
' Theodor. m, 15. — ' Hil. lib. cont. Const. col.. 1240. Athan. Apol. éd. Bén. , Hist. Arian. n. 74 , tom. i , p. 388. Ibid. Apol. ad imp Const. n. 3, p. 296. — ^ ^7. fratjm. I, n. h, col. 1282. — * Apud. Athan. Uist. Arian. n. ii, 1. 1, p.b'U Apol. ad Const.
SUR LES LETTRES DE M. JURIEU
• César, et à Dieu ce qui est à Dieu : ainsi ni l'empire « ne nous appartient, ni l'encensoir et les choses sat. crées ne sont à vous. » Peut-on établir plus clairement, comme un principe certain, par l'Évangile, la nécessité d'obéir à un prince, même hérétique et |)ersécuteur? Saint Athanase n'avait point d'autre sentiment, lorsqu'il protestait au même empereur de lui être toujours obéissant , et lui déclarait que lui et les catholiques, dans toutes leurs assemblées, lui souhaitaient une longue vie et un règne heureux'. Tous les évêques lui faisaient de pareilles déclarations, et même dans les conciles. Ce courageux confesseur de Jésus-Christ , saint Lucifer de Cagliari , adressa à cet empereur un livre dont le titre était, Qu'il ne faut point épargner ceux qui offensent Dieu en reniant son Fils ' ; et toutefois y établit comme un principe constant, » qu'on demeure tou- « jours débiteur envers les puissances souveraines , a selon le précepte de l'apôtre : « de sorte qu'il n'y a rien à faire contre l'empereur, que de « mépriser les « ordres impies qu'il donne contre Jésus-Christ, et w tout au plus lui dénoncer librement qu'il est ana- « thème. »
On peut ajouter ici, avec les anciens historiens ecclésiastiques ^ , qu'au commencement de la persécution de Constance , pendant qu'il persécutait saint Athanase et les autres évêques orthodoxes jusqu'à les bannir et leur faire craindre la mort , le parti catholique était si fort, qu'il avait pour lui deux empereurs, qui étaient Constantin et Constant, les deux frères de Constance, dont le premier le menaça de lui faire la guerre s'il ne rétablissait saint Athanase: et cependant les catholiques qui vivaient sous l'empire de Constance ne songèrent pas seulement à remuer; et saint Athanase , accusé d'avoir aigri contre Constance l'esprit de ses frères, s'en défend comme d'un crime, en faisant voir à Constance, dont il était sujet, qu'il ne lui avait jamais manqué de fidélité 4.
Valens, empereur d'Orient, arien comme Constance , fut encore un plus violent persécuteur ; et c'est de lui qu'on écrit qu'Uparut un peu s'adoucir, lorsqu'il changea en bannissement la peine de mort^ : et néanmoins les catholiques, quoique les plus forts, même dans son empire, ne lui donnèrent jamais le moindre sujet decraindre, ni ne songèrent à se prévaloir des longues et fâcheuses guerres où à la fin il périt misérablement. Au contraire, les saints évêques ne prêchaient et ne pratiquaient que l'obéissance. Saint Basile rendit à Modeste, que l'empereur lui envoyait, toutes sortes de devoirs*». Ce saint évêque Eusèbe de Samosate , craignant quelque émotion populaire contre celui qui lui portait l'ordre de se retirer, l'avertit de prendre garde à lui, et de se retirer sans bruit, apaisant le peuple qui accourut à son pasteur, et lui récitant ce précepte apostolique, qu'il faut obéir aux rois et aux ma- ^isfrafs 7. Je ne finirais jamais, si je voulais raconter
» ^pol. ad Const. etc. sup. cit. — * Athan. Ep. de Syn. t. 1 , part. Il, p. 716 et seq. — » Socr. vi, 22. Soz. Ul, 2. Theoânr. H, 1,2.—' Jpol. ad Contt. sup. cit.— ^ Greij. Naz. Ornt. •», tom. «, p. 370 et seq. Socr. lib. iv, c. 32. — ^ Greg. A'<iz. Iliid. p. 337. - ' Theod. lib. iv. 14.
I tous les exemples semblables. Saint Ambroise était le plus fort dans Milan, lorsque l'impératrice Jus* tine, arienne, y voulut faire tant de violences en faveur des hérétiques : mais il n'en fut pas moins soumis, ni n'en retint pas moins tout le peuple dans le respect, disant toujours : « Je ne puis pas « obéir à des ordres impies, mais je ne dois point « combattre : toute ma force est dans mes prières : « toute ma force est dans ma faiblesse et dans ma « patience : toute la puissance que j'ai, c'est d'offrir « ma vie et de répandre mon sang'. » Le peuple, si bien instruit par son saint évêque , s'écria : « O « César, nous ne combattons pas ; mais nous vous « prions :nous ne craignons rien; mais nous vous «prions: » etsaint Ambroisedisaii : «Voilà parler, B voilà agir comme il convient à des chrétiens. » M. .Turieu aurait bien fait d'autres sermons, et leur aurait enseigné que la modestie n'est d'obliga* tion que lorsqu'on est le plus faible : mais saint Ambroise et tout le peuple parlèrent ainsi, depuis même que les soldats de l'empereur, tous catholiques, se furent rangés dans l'Église avec leur évêque, et dans une conjoncture où l'empereur, menacé du tyran Maxime, avait plus besoin du saint évêque que le saint évêque de lui , comme la suite des affaires le fit bientôt paraître. C'en est assez; et de tous les exemples qui se présentent en foule à ma mémoire , je ne veux plus rapporter que ceux des catholiques africains, sous l'impitoyable persécution des Genséric et des Hunéric, ariens. Ils résistèrent, dit saint Gélase ; mais ce fut en endurant avec patience les dernières extrémités^. Les chrétiens ne connaissaient point d'autre résistance ; et pour montrer que ce sentiment leur venait non de leur faiblesse, mais de la foi même et de la religion, saint Fulgence , l'honneur de l'Afrique comme de toute l'Église d'alors, écrivait à un de ces rois hérétiques^: «Quand nous vous parlons librement de « notre foi , nous ne devons pas pour cela vous être « suspects ou de rébellion ou d'irrévérence; puisque « nous nous souvenons toujours delà dignité royale, « et des préceptes des apôtres , qui nous ordonnent « d'obéir aux rois. »
Cette doctrine se trouve établie partout où le christianisme s'était répandu. Au quatrième siècle, Sapor, roi de Perse, fit un effroyable carnage des chrétiens; puisqu'on encomptede martyrisés « jus- « qu'à seize mille dont on sait les noms , sans parler « des autres, qu'on ne peut pas même nombrer'*. » On objecta d'abord à leur archevêque d'avoir intelligence avec les Romains , ennemis de l'empire des Perses. Mais les chrétiens s'en défendaient comme d'un crime, et soutenaient que c'était là une calomnie. On ne poussa point une accusation si mal fondée; et pour achever de la détruire, un chrétien trouva le moyen d'obtenir de Sapor qu'en le traînant au supplice, « on publierait auparavant, «par un cri public, qu'il n'était pas infidèleau prince,
• Orat. de Basil. Iraà, post Epist. xx\n, nunc xxi. EpisI, XXXIII, ad Marcell. nunc xx; tom. il, col. 85* et seq. — » Epist. xni. — ' Ad Trasim. lib. I, c. 2 ; éd. 1684, p 70. — ' Soz. lib. II , cai). 8 et stq.
CINQUIÈME AVERTISSEMENT
* ni accusé d'autre chose que d'être chrétien'. » Les chrétiens, quoiqu'en si grand nombre et constamment les plus forts da7is une province des plus imp<fTtantes et des plus voisines des Romains », se laissaient traîner au supplice comme des brebis à la boucherie , sans se prévaloir de ce voisinage, ni des guerres continuelles qui étaient entre les Romains et les Perses : contents de trouver un refuge assuré dans l'empire romain, ils ne le remplissaient pas de leurs cris pour animer tous les peuples et les empereurs contre leur patrie; ils ne ieuroffraientpointlear main contre elle, et on ne •es vit point à la guerre contre leur prince.
Les Goths, zélés chrétiens , si cruellement persécutés par leur roi Athanaric , se contentèrent aussi.de se réfugier chez les Romains ^; mais ils ne songèrent pas à en faiire des ennemis à leur roi. L'amour de la patrie et la soumission pour leur prince régna toujours dans leur cœur. La maxime demeurait ferme , que la soumission doit être à toute épreuve : la tradition en était constante en tous lieux commeen tous temps, parmi les Barbares comme parmi les Romains : ettout le nom chrétien 4a conservait. Il n'est pas ici question de chercher de mauvais exemples depuis que la vigueur de la discipline chrétienne s'est relâchée : l'Eglise ne les a jamais approuvés ; et la foi des premiers siècles est demeurée ferme. Quand l'Église (ce qu'à Dieu ne plaise) aurait dégénéré de ces anciennes maximes sur lesquelles la religion a été fondée , c'était à des chrétiens , qui se disaient réformés , à purger le christianisme de ces erreurs; mais au fond l'Eglise catholique ne s'est jamais démentie de l'ancienne tradition. S'il y a eu de mauvais exemples dans les derniers temps , s'il y en a eu de mêlés , l'Église n'a jamais autorisé le mal; et en un mot la révolte, sous prétexte de persécution , n'a pu trouver d'approbation dans ses décrets. Les protestants sont les seuls qui en ont donné en faveur de la rébellion , que leurs synodes nationaux ont passée en dogme , jusqu'à déclarer eux-mêmes , pour ainsi parler, la guerre aux rois. Nous condamnons hautement tous les attentats semblables , en quelque lieu et en quelque temps qu'on lésait vus ; et tout le monde sait les décrets de nos conciles œcuméniques en faveur de l'inviolable majesté des rois. Mais la réforme défend encore aujourd'hui les décrets de ses synodes, puisque M. Jurieu ose dire qu'elle n'en a point de honte. Ce ne sont pas des faiblesses dont elle rougisse ; ce sont des attentats qu'elle soutient.
Ainsi l'opposition entre les premiers chrétiens et nos chrétiens réformés est inGnie. Les premiers chrétiens n'avaient rien que de doux et de soumis : mais on ne voit rien que de violent et d'impétueux dans ces chrétiens qui se sont dits réformés. Leurs propres auteurs nous ont raconté que dès le commencement ils étaient pleins de vengeance, et se servaietit dans leurs entreprises de gens aiguillonnés de leurs passions^ ; et leur ministre nous les
• Soz. lib. u, cap. 8 et seq. — ' Ihid. — ' Paul. Oros. lib. ?li, 32. AïKj. de Civ. Del, l. xvn, c. 5j , tom. vu, col. 53}.— * fur. lib. X,
représente encore à présent comme gens en qui la rage et la fureur fortifrent l'attachement qu'ils ont à leur religion. Mais les premiers chrétiens n'avaient rien d'amer ni d'emporté dans leur zèle. Aussi disaient-ils hautement, sans même que les inGdèlcs osassent le nier, qu'ils n'excitaient point de trouble, ni n'attroupaient le peuple par des discours séditieux • : au contraire, les premières prédications de nos réformés furent suivies partout de sédition et depilleries. Les inGdèles avouaient eux-mêmes que les premiers chrétiens ne blasphémaient point leurs fauxdieux » , encore qu'ils en découvrissent la honte avec une extrême liberté; parce qu'ils parlaient sans aigreur, et ne disaient que la vérité , sans y mêler de calomnie : au contraire, tout a étéaigreet calomnieux dans nos chrétiens réformés , qui n'ont cessé de défigurer notre doctrine , et ont rempli l'univers de satires envenimées, pour exciter la haine publiquecontrenous. Les premiers chrétiens n'ont jamais été ni orgueilleux ni menaçants : nos chrétiens réformés, non contents de violentes menaces, en sont venus aux effets dès le commencement de leur rë" forme.Il est vrai que nos chrétiens réformés ont eu à souffrir en quelques endroits , et la réforme a tâché d'avoir le caractère des martyrs. Mais, comme nous avons vu, les martyrs souffraient avec humilité; et les autres , de leur aveu propre , avec dépit : les uns soutenus par leur seule foi, et les autres par leur passion : c'est pourquoi de si différents principes ont produit des effets bien contraires. Trois cents ans de continuelle et implacable persécution n'ont pu altérerladouceurdes premiers chrétiens : la patience a d'abord échappé aux autres , et leur violence les a emportés aux derniers excès. A peine nomme-t-on en Allemagne trois ou quatre hommes punis pour le luthéranisme; cependant toute l'Allemagne vit bientôt les ligues etsentit les armes de nos réformés. Ceux de France furent patients durant environ trente ans, à différentes reprises, sous les règnes de François I" et de Henri IL Ils ne furent pas à l'épreuve d'une plus longue souffrance ; et ils n'eurent pas plutôt trouvé de la faiblesse dans le gouvernement , qu'ils en vinrent aux derniers effort! contre l'État.
M. Jurieu donne pour raison de la justice de leurs armes le massacre de Vassi , sans répondre un mot seulement aux témoignages incontestables même des auteurs protestants, par lesquels nous avons montré que ce prétendu massacre ne fut qu'une rencontre fortuite, et un prétexte que la rébellion déjà résolue se voulait donner^. Mais, sans répéter les preuves que nous en avons rapportées contre ce ministre, nous avons de quoi le confondre par lui-même. « Le massacre de Vassi , « dit-il 4 , avait donné le signal par toute la France : « parce que, continue-t-il , au lieu qu'il ne s'agis- « sait que de la mort de quelques particuliers , sous « les règnes de François I" et de Henri II; ici , et « dans ce massacre, la vie de tout un peuple était
* yéct. IX, XIV, 12. - ï Ad. XI.X, 37. — » rar. liv M. — * Lett. IX , p. 70.
« en péril. » Mais si l'on attendait ce signal , pour qui donc avait-on déjà machiné la conspiration d'Ainboise par expresse délibération de la réforme, conjme nous l'avons démontré par cent preuves , et par l'aveu de Bèze même? Et pourquoi donc avait-on résolu de s'emparer du château où le roi (lait , arracher ses ministres d'entre ses bras , se rt-ndre maitre de sa personne, lui contester sa majorité, lui donner un conseil forcé, et allumer la guerre civile dans toute la France, jusqu'à ce que ce noir dessein fût accompli ? car tout cela est prouvé plus clair que le jour dans l'Histoire des Variations' , sans que M. Jurieu y ait répondu, ni pu répondre un seul mot. Et quant à ce que dit ce ministre, qu'on songea à prendre les armes lorsqu'on vit que tout un peuple était en péril , au lieu qu'il ne s'agissait auparavant, c'est-à-dire sous François T'^et Henri II, que de quelques particuliers : Bèze a été bien plus sincère , puisqu'il est demeuré •d'accord que ce qui causa les grands troubles de ce royaume , fut que les seigneurs considérèrent que les rois François et Henri n'avaient Jamais voulu attenter à la personne des gens d'Etat, <;'est-à-dire , des gens de qualité , se contentant de hattre le ctiien devant le loup , et les gens de plus basse condition devant les grands; et qu'on faisait alors le contraire*. Ce fut donc, de l'aveu de Bèze, ce qui les Ct réveiller cowwie d'un profond assoupissement; et ils émurent le peuple, /lont ils avaient méprisé les maux tant qu'on ne s'était attaqué qu'à lui. Mais ni Bèze , ni Jurieu n'ont <i4t le fond. Les suplices des protestants condamnés à titre d'hérésie, par édits et par arrêts, sous François P' et Henri H, mettaient en bien plus grand péril tout le parti réformé, et devaient lui donner bien plus de crainte que la rencontre fortuite de Vassi , où il était bien constant que ni on n'avait eu de mauvais dessein, ni on n'avait rien oublié pour empêcher qu'on ne s'échauffât. L'intérêt des gens de qualité ne fut pas aussi la seule cause qui obligea la réforme à se remuer sous François II ou Charles IX; car ils se seraient remués dès le temps de François I*'' et de Henri II , puisqu'ils sentaient que ces princes ne les épargneraient pas , s'ils se déclaraient , et qu'ils ne se sauvaient de leur temps qu'en dissimulant. Il ne s'agissait non plus, dans nos guerres civiles, de la vie des protestants ; puisque nous avons fait voir et qu'il est constant qu'ils ont pris les armes tant de fois, non point pour leur vie, à laquelle il y avait longtemps qu'on n'en voulait plus, mais pour avoir part aux honneurs, et un peu [dus de commodité dans leur exercice II n'y a qu'à voir leurs traités et leurs délibérations , pour en être convaincu; et Bèze demeure d'accord ^ , qu'il ne tint pas aux ministres qu'on ne rompît tout pour quelques articles , si légers qu'on en a honte en les lisant. Ainsi la vraie cause des révoltes arrivées sous François II , sous Charles IX «t sous les règnes suivants, c'est que la patience, qui n'est con-
« Uv. X. -ï Far. ibid. — » HùL liv. yi. BOSSl'ET. — TOME !T.
çue et soutenue que par des sentiments humains , ne dure pas; et que le dépit, retenu dans des règnes forts, se déclare quand il en trouve de plus faibles. C'est ensuite que la réforme délicate a pris pour persécution ce que les anciens chrétiens n'auraient pas seulement compté parmi les maux; c'està-dire la privation de quelques honneurs publics et de quelques facilités, comme on a dit : encore le plus souvent leurs plaintes n'étaient que des prétextes. Les rois qui leur ont été le plus contraires n'eussent pas songé à les troubler, si des esprits si remuants avaient pu se résoudre à demeurer en repos. Certainement sous Louis XIII ils étaient devenus si délicats et si plaintifs dans leurs assemblées politiques , et encore plus dans leurs synodes, qu'on les voyait prêts à échapper à tous moments; en sorte qu'on n'osait rien entreprendre contre l'étranger quoi qu'il fît, tant qu'on avait au dedans un parti si inquiet et si menaçant. Voilà dans la vérité, et tous les Français le savent, ce qui a fait nos guerres civiles ; et voilà en même temps ce qui mettra une éternelle différence entre les premiers chrétiens et les chrétiens réformés. M. Jurieu ne sortira jamais de cette difficulté : Qu'il brouille tout, qu'il mêle le ciel à la terre; qu'il change les préceptes en conseils, et les règles perpétuelles fondées sur l'ordre de Dieu et le repos des États , en préceptes accommodés au temps ; qu'il change encore la patience des premiers chrétiens en faiblesse, qu'il fasse leur obéissance forcée; qu'il cherche de tous côtés des prétextes à la rébellion de ses pères : il est accablé de toutes parts par l'Écriture, par la tradition, par les exemples de l'ancienne Église, par ses propres historiens ; et il n'y eut jamais une cause plus déplorée.
Exemples de M. Jurieu en faveur des guerres civiles de religion. Premier exemple , tiré de Jésus-Christ même.
Prêtez maintenant l'oreille, mes frères, aux exemples dont on se sert parmi vous, pour permettre aux chrétiens opprimés de défendre leur religion à main armée contre les puissances souveraines. Étrange illusion ! M. Jurieu a osé produire l'exemple de Jésus-Christ même , et encore dans le temps de sa passion , lorsqu'il ne fit autre chose, comme dit saint Pierre' , que de se livrer à un juge inique, comme un agneau faible et muet, sans ouvrir seulement la bouche pour se défendre». Mais voyons comme le ministre argumente: « L'Évan<»ile, ditce il ^ n'a ôté à personne le droit de se défendre' co n - « tre de violents agresseurs : et c'est sans doute ce « que le Seigneur a voulu signifier, quand . allant «au jardin où il savait que les Juifs devaient ve- « nir l'enlever avec violence, et comme on lui eut « dit : Voici deux épées , il répondit : C'est assez. » Sur quoi le ministre fonde ce raisonnement : « Ce n'est pas assez pour repousser la violence : « car deux hommes armés ne pouvaient pas résis-
' I. Pttr. II, sa. - » It. uu, 7. - î Lett. \x, p. 69.
SSR
CINQUIÈME AVERTISSEMENT
« ter à ia' troupe qui accompagnait Judas : mais « c'était assez pour son but, qui était de faire • voir que ses disciples, dans une telle occasion , « ont le droit 'de se sefvir des armes : car, autre- « ment, quel sens cela aurâit-il : Prenez vos épées?» Il ne fallait rien changer aux paroles du Fils de Dieu , qui n'a point parlé en ces termes. Mais , pour en venir au sens et à l'esprit, le ministre songe-til bien à ce qu'il dit , lorsqu'il tient un tel discours ? songe-t-il bien, dis-je, que ceux qui venaient prendre Jésus-Christ étaient les ministres de la justice , et que le fonse// ou le sénat de Jérusalem , qui les envoyait ' , avait en maîn une partie de la puissance publique? Car il pouvait faire arrêter qui il voulait, et il avait la garde du temple , et d'autres gens armés eu sa puissance potir exécuter ses décrets. C'est pourquoi on voit si souvent, dans les Actes , que tes apôtres ont été arrêtés par les pontifes et les magistrats du temple , et mis dans la prison publique pour comparaître devant le conseil », où en effet ils répondent juridiquement sans en contester le pouvoir. Aussi , lorsqu'ils prirent le Sauveur; sans les accuser d'usurper un droit qui ne leur appartenait pas , il se contente de leur dire : f-'ous venez me prendre à main armée comme un voleur : j'étais tous les jours au milieu de vous , enseignant dans le temple, et vous ne în'avez pas arrêté^; reconnaissant clairement qu'ils en avaient le pouvoir, et dans la suite reprenant saint Pierre qui avait frappé un des soldats, dont aussi il guérit la plaie par un miracle 4. Au lieu donc qu'il faudrait conclure de ce lieu , comme fait aussi saint Chryaoslôme, qu' il/aùt sou^rir les persécutions avec patience et avec douceur, et que c'est là ce que le Sauveur a voulu montrer par cette action^ : xM. Jurieu conclut au contraire qu'il a ■voulu montrer qu'en cette occasion on a droit de se servir des armes. Mais qui lui donne la liberté de tourner ainsi l'Écriture à contre-sens, et de porter son venin jusque sur les actions de Jésus-Christ même? « Quel sens,dit-il6, aurait cela : « Prenez vos épées ? et de quel usage seraient-elles, « si on ne pouvait s'en servir? » Et il ne veut passeulemententendre cette parole de Jésus-Christ, lorsqu'il ordonne à ses apôtres d'avoir une épée , car je vous dis qu'il faut encore que ce qui est écrit de moi soit accompli : Il a été compté au nombre des scélérats T . Tel était donc le but de Jésus-Christ, non, comme dit M. Jurieu, d'instruire les chrétiens à prendre les armes contre la puissance publique, lorsqu'ils en seraient maltraités; mais d'accomplir la prophétie où il était dit qu'on le mettrait au rang des scélérats. En quoi , si ce n'est que, comme un voleur, il se faisait accompagner de gens violents, pour s'empêcher d'être pris, et qu'il en>|)loyait les armes contre les ministres de la justice, pour ne point tomber entre ses mains? Jésus-Christ regardait donc cette résistance qu'il
• Matth. XXVI, 47. - ^y4ct. iv, 4,V. 18. - ^ Matth. xxvr, W. — ♦ Joan. xvin, 3G. — ' Hom. 83, in Joaii. t. vi , p. 498. — *>/.«//. iX i>. 69- — ' Lue. xxu, 37.
prévoyait qu'on ferait en sa faveur, fiofi pas, à la manière de M. Jurieu , comme une défense légitime, mais comme une violence et un attentat manifeste , qui aussi le ferait mettre par le peuple au nombre des scélérats. C'est pourquoi il reprend saint Pierre de s'être servi de son épée, et dit à lui et aux autres qui se mettaient en état de l'imiter : Demeurez-en là ; qui prend l'épée , périt del'épée « : non pour défendre de s'en servir légitimement , mais pour défendre de s'en servir dans de semblables occasions , et surtout contre la puissance publique. M. Jurieu ose dire que Jésus-Christ ne reprit saint Pierre de s'être servi de l'épée, qu'à cause du temps où il le fit > , qui était celui où , selon l'ordre de son Père, il fallait qu'il mourût : comme si dans une autre occasion .lésus- Christ eût voulu permettre à ses disciples d'opposer la force aux puissances légitimes. Voilà ce que M. Jurieu ose attribuera Jésus-Christ. Socrate , un païen , aura bien connu qu'on est obligé d'obéir aux lois et aux magistrats de son pays, quand même ils vous condamnent injustement ' ; autrement, dit-il, il n'y aurait plus, ni peuple , ni jugement, ni loi , ni État : par ces solides maximes ce philosophe aura consenti à périr, plutôt qua d'anéantir les jugements publics par sa résistance , et n'aura pas > voulu s'échapper de la prison contre l'autorité de ces lois , de peur de tomber après cette vie entre les mains des lois éternelles, lorsqu'elles prendront la défense des lois civiles leurs sœurs(car c'est ainsi qu'il parlait) ; et Jésus-Christ, qui rejette ceux dont la justice n'est pas au-dessus de celle des païens <, aura été moins juste et moins patient qu'un philosophe, et aura voulu montrer à ses disciples que la défense contre le public est légitime ? Qui vit jamais un semblable attentat? et n'est-ce pas faire prêcher la révolte à Jésus-Christ même? Mais qui ne voit manifestement que ce qu'il bidme en cette occasion n'est pas seulemeut une résistance dans le temps où son Père voulait qu'il mourût; ce qui n'eût regardé que ses disciples à qui il avait appris ce secret de Dieu> mais en général une résistance qui le faisait met'> tre au rang des méchants et des scélérats ; en un mot, une résistance contre la puissance publique, contre laquelle un particulier, un sujet, qui était le personnage que Jésus-Christ voulait faire alors sur la terre , n'a point de défense ?pC'est pourquoi il répond juridiquement au conseil de Jérusalem, comme nous l'avons déjà dit; et il demeure d'accord que la puissance de vie et de mort , dont Pilate le menaçait*, lui venait d'en-haut comme étant légitime et ordonnée de Dieu, ainsi que son apôtre le dit après lui ^ ; et il ajoute que son royaume n'est pas de ce monde i , non plus que les ministres dont la force le pourrait défendre contre l'injustice des hommes : afin que ses disciples entendent qu'il veut bien en tout et partout se
I Luc. xxn, 49, 50. Matth. xxvi, 52. Joan. xviii, II. — » IMt. IX, p. G9. — ' Plat. Crilo. — * Matth. V, !«<>. — i Joan. XIX, 10, II. —« i?o>«. xni. —' Joan. XVIII, 3».
SUR LES LETTRES DE M. JURIEU
bisser traiter comme un sujet, et leur enseigner en même temps ce qu'ils doivent aux magistrats même injustes et persécuteurs.
M. Jurieu ne rougit pas de nous alléguer cet exemple , et de mettre la défense de sa religion dans un attentat manifeste, dans un attentat déclaré tel par les prophètes qui l'ont prédit , que Jésus- Christ qui l'a vu a réprouvé, et qu'il a même réparé par un miracle, de peur qu'on ne piU jamais le lui imputer. Un tel exemple, qu'est-ce autre chose qu'une parfaite démonstration de la doctrine opposée à celle que le ministre voulait soutenir? et le tour qu'y donne M. Jurieu , une manifeste profanation des paroles de Jésus-Christ?
Second exemple. Les MacMbées
Mais ce ministre se promet une victoire plus as- Burce de l'exemple des Machabées ou des Asmonéens ; puisqu'il est certain qu'ils secouèrent le joug des rois de Syrie, qui les persécutaient pour leur religion. Il n'en faut pas davantage à notre ministre pour égaler la réforme, et la nouvelle république des Pays-Bas , au nouveau royaume de Judée érigé par les Asmonéens'. Mais pour se désabuser de cette comparaison, il ne faut que lire l'histoire ' et bien comprendre l'état du peuple de Dieu.
Premièrement, il est constant qu'Antiochus et les autres rois de Syrie ne se proposaient rien de moins que d'exterminer les Juifs, en faire passer toute la jeunesse au fil de l'épée , vendre tout le reste aux étrangers; en même temps donner à ces étrangers la terre que Dieu avait promise aux patriarches pour toute leur postérité; détruire la nation avec la religion qu'elle professait, et en éteindre la mémoire; profaner le temple, y effacer le nom de Dieu, et y établir l'idole de Jupiter Olympien 3. Voilà ce qu'on avait entrepris , et ce qu'on exécutait contre les Juifs avec une violence qui n'avait point de bornes.
Secondement, il n'est pas moins assuré que la religion et toute l'ancienne alliance était attachée au sang d'Abraham , à ses enfants selon la chair, à la terre de Chanaan , que Dieu leur avait donnée pour y habiter; au lieu choisi de Dieu pour y établir son temple; au ministère lévitique et au sacerdoce attaché au sang de Lévi et d'Aaron , comme toute l'alliance en général l'était à celui d'Abraham : en sorte que sans tout cela il n'y avait ni sacrifice, ni fête, ni aucun exercice de la religion. C'est pourquoi le peuple hébreu , selon les anciennes prophéties, ne devait être tiré de cette terre que deux fois : l'une sous Nabuchodonosor et dans la captivité de Babylone par un ordre exprès de Dieu, que le prophète Jérémie leur porta , et avec promesse d'y être rappelés bientôt après pour n'en être jamais chassés, selon que le même Jérémie et les autres prophètes le leur promettaient 4. Telle est la première transportation du peuple de Dieu hors de sa terre. La seconde et la dernière est celle qui devait
' Ze«. IX, ;>. 07. - ' II. Mach. li, m. - » Ibid., V VI - *^«r. XXI, XXV, XXTIII, XXIX, XXX. SXH,*/C.
leur arriver, selon l'oracle de Daniel, après avoir mis à mort l'Oint de Dieu et le Saint des saints'; qui devait être perpétuelle, et emportait aussi avec elle l'entière réprobation de l'alliance et de la religion judaïque.
Troisièmement, il était constant par là que, tant que l'ancienne alliance subsistait, il n'était non plus permis aux Juifs de se laisser transporter hors de leur terre, que de renoncera tout le culte extérieur de leur religion; et que consentir à la perte totale de la famille d'Abraham, où celle d'Aaron était comprise, c'était consentir en même temps à l'extinction de la religion, de l'alliance et du sacerdoce. D'où ii s'ensuit manifestement ,
En quatrième lieu , que lorsque Dieu ne leur donnait aucun ordre d'abandonner la terre promise, où il avait établi le siège de la religion et de l'alliance, ni ne leur montrait aucun moyen de conserver la race d'Abraham que celui d'une résistance ouverte, comme il leur arriva manifestement dans cette cruelle persécution des rois de Syrie , c'était une nécessité absolue , et une suite indispensable de leur religion , de se défendre.
Et néanmoins , en cinquième lieu , ils n'en sont venus à ce dernier et fatal remède qu'une seule fois, et après une déclaration manifeste de la volonté de Dieu. Car auparavant, en quelque oppression qu'on les tînt dans le superbe et cruel empire de Babylone, ils y demeurèrent paisibles et soumis, offrant à Dieu des vœux continuels pour cet empire et pour SOS rois , selon l'ordre qu'ils en avaient reçu de Dieu par la bouche de Jérémie et de Baruch ». Quand ils virent paraître Cyrus, qui devait être leur libérateur; encore qu'il leur eût été non-seulement prédit, mais encore expressément nommé par leurs prophètes , ils ne se remuèrent pas en sa faveur, et attendirent en patience sa victoire, d'où dépendait leur délivrance : et quand Assuérus, un de ses successeurs, séduit par les artifices d'Aman, entreprit de détruire toute la nation, et de fermer par toute ta terre la bouche de ceux qui louaient Dieu 3 , ils ne firent aucun effort pour lui résister ; parce que Mardochée, un prophète et un homme manifestement inspiré de Dieu, leur faisait voir une espérance assurée de protection en la personne de la reine Esther : en sorte qu'il ne leur restait qu'à prier Dieu , dans le sac et dans la cendre, qu il conduisît les desseins de cette reine. Que si dans la suite ils prirent les armes pour punir l'injustice de leurs ennemis, ce fut par un édit exprès du roi< ; et Dieu le permit ainsi, pour montrer que les fidèles naturellement ne troublaient point les États, et n'y entreprenaient rien qu'avec l'ordre de la puissance souveraine. Ils seraient donc demeurés aussi humbles et aussi soumis à Antiochus, si Dieu leur avait donné une semblable espérance, et un moyen aussi naturel de fléchir le roi. Mais le temps était arrivé où il avait résolu de les sauver par d'autres voies, ainsi qu'il était marqué dans Daniel et Zacharie *.
■ Dan.xx. ^■'* Jerem. XXIX, 7. Bar. J, II, 12. —*Eslk. m, IV, \m,etc. - * Ibid. V, VII, vm. - * Ban. vu.tiii, %, XI, XII. Zach. XI. ' etseq.
tfiS
CINQUIÈME AVERTISSEMENT
Alors donc il iirspira ]\I;it!ialhias, qui, poussé du même esprit que son ancêtre Piiinées , c'est-à-dire , manifestement de l'esprit de Dieu • ; du même esprit dont Moïse avait été poussé à tuer l'Égyptien qui maltraitait les enfants d'Israël», selon qu'il est expliqué dans les Actes^ ; du même esprit qui avait incité Aod à enfoncer un couteau dans le sein d'Églon, roi deMoab'i, et Jahel , femme d'Héber, à attirer Sisara dans sa maison pour lui percer les tempes tnvec un clou*; du même esprit dont Judith était animée lorsqu'elle coupa la tête d'Holoferne^ : Mathathias donc , poussé de cet esprit , perça d'un coup de poignard un Juif qui se présentait pour sacrilier aux idoles, et l'immola sur l'autel où il allait sacrifier au dieu étranger?. Il enfonça le même poignard au sein de celui qui , par l'ordre d'Antiochus, contraignait le peuple à ces sacrifices impies, et il leva l'étendard de la liberté en disant : Quiconque a le zèle de la loi , qu'il me suive ^. C'est donc ici ^manifestement une inspiration extraordinaire, telle ^ue celles qu'on voit paraître si souvent dans l'Écriture et ailleurs. Il n'y a que des impies qui puissent nier de semblables inspirations extraordinaires; et si les hypocrites ou les fanatiques s'en vantentà tort, il ne s'ensuit pas que les vrais prophètes, et les hommes vraiment poussés par 1 esprit de Dieu, se les attribuent vainement. Mathathias fut du nombre des ces hommes vraiment inspirés : il en soutint le caractère jusqu'à la mort; et il distribua entre ses enfants les fonctions auxquelles Dieu les destinait , avec une prédiction manifeste des grands succès qui leur étaient préparés 9. La suite des événements justifia clairement que Mathathias était inspiré : car, outre qu'il parut des signes et des illuminations surprenantes et miraculeuses dans le ciel , on vit paraître , dans les combats , des anges qui soutenaient le peuple de Dieu , et, enjoudrof/ant les enneinis, jetaient le désordre et la confusion dans leur armée">. Le prophète Jérémie apparut à Judas Machabée datis un songe digne de toute croyance, et lui mit en main l'épée par laquelle il devait défaire les ennemis de son peuple , en lui disant : Recevez cette sainte épée et ce présent de Dieu, par lequel vous renverserez les ennemis de mon peuple d'Israël ". Tant de victoires miraculeuses, qui suivirent cette céleste vision, firent bii-n voir qu'elle n'était pas vaine; et la vengeance divine fut si éclatante sur Antiochus , que lui-même la reconnut, et fut contraint d'adorer, mais trop tard, la main de Dieu dans son supplice •». Que si nos réformés ne veulent pas reconnaître ces signes divins, à cause qu'ils sont tirés des livres des Maciiabées, qu'ils ne reçoivent pas pour canoniques; sans leur opposer ici l'autorité de l'Église, qui les a mis dans son canon il y a tant de siècles, je me contente de l'aveu de leurs auteurs , qui respectent
• I. Maeh. n. 24, ctr. - ' Exod. ii, 12. — ' Jet. vu, 24, îfi.. — ♦ Judic. lil. - ' Ihkl. IV, 17 et seq. v, 24 e/ seq. - • Judith. VIM, etc. - '• I. Sîach. n, 23, 2i. — » Ibid. Ti et $tQ — • Ihid. 49 , Gi fl ne.j. — '•> 11. .VkcA. X, 29 , 30. — " II. JWÛtrA. XV, 11, 16, ffc. -• '2 i. Much. VI. II. Mach. ix, 12.
ces livres comme contenant une histoire véritable et digne de tout respect, où Dieu a étalé magnifiquement la puissance de son bras et les conseils de sa providence pour la conservation de son peuple élu. Que si M. Jurieu, ou quelque autre aussi emporté que lui, refusaient à des livres si anciens la vénération qui leur est due, il n'y aurait qu'à leur demander d'où ils ont donc pris l'histoire des Machabées qu'ils nous opposent. Que s'ils sont contraints d'avouer que les livres que nous leur citons sont les véritables originaux d'où Josèphe et tous les Juifs ont tiré cette admirable histoire, il faut ou la rejeter comme fabuleuse , ou la recevoir avec toutes les merveilleuses circonstances dont elle est revêtue. Et il ne faut point s'étonner que Josèphe en ait supprimé une partie , puisqu'on sait qu'il dissimulait ou qu'il déguisait les miracles les plus certains , de peur d'épouvanter les Gentils pour qui il écrivait. Si les protestants veulent se ranger parmi les infidèles, et refuser leur croyance aux miracles dont Dieu se servait pour déclarer sa volonté à son peuple, nous ne voulons pas les imiter, et nous soutenons, avec l'histoire originale do la guerre des Machabées , qu'elle ne fut entreprise qu'avec une manifeste inspiration de Dieu.
Enfin, en sixième lieu. Dieu, qui avait résolu d'accumuler tous les droits pour établir le nouveau royaume qu'il érigea en Judée, sous les Machabées, fit concourir à ce dessein les rois de Syrie, qui accordèrent à Jonathas et à Simon, avec l'entier affranchissement de leur peuple , non-seulement toutes les marques, mais encore tous les effets de la souveraineté : ce qui fut aussi accepté et confirmé par le commun consentement de tous les Juifs '.
Je veux bien accorder à M. Jurieu et aux Provinces-Unies, si elles veulent, qu'elles ont eu en quelque chose un succès pareil à ce nouveau royaume de Judée, puisqu'à la fin les rois d'Espagne, leurs souverains, ont consenti à leur affranchissement. Bien plus : afin que les choses soient plus semblables, puisqu'en regardant ces Provinces comme imitatrices du nouveau royaume de Judée il faut aussi regarder les princes d'Orange comme les nouveaux Machabées qui ont érigé cet État, je n'empêche pas qu'on ne dise qu'à l'exemple des Asmonéeiis ces princes se sont faits les souverains du peuple qu'ils ont affranchi , et qu'ils peuvent s'en dire les vrais rois , comme ils y ont déjà de gré ou de force l'autorité absolue. Si les Provinces-Unies donnent enfin leur consentement à cette souveraineté , il sera vrai que la fin des princes d'Orange sera à peu près semblable de ce côté-là à celle des Machabées; mais il y aura toujours une différence infinie dans les commencements des uns et des autres. Car, quelque dévoué qu'on soit à la maison d'Orange, on ne dira jamais sérieusement ni que le prince d'Orange Guillaume V ait été un homme manifestement inspiré, un Phiuées, un Mathathias, un Judas le Machabée , qui ne respirait que la piété ; ni
> I. .Vach. c. XI, xu et teq.
SUR LES LETTRES DE M. JL'RIEU
qae la nollande, dont il conduisait tes troupes, fiU le seul peuple où, par une alliance particulière, Dieu eût établi la religion et ses sacrements; ni que la religion qu'il soutenait filt la seule cause qui lui fit prendre les armes, puisque, sans parler de ses desseins ambitieux si bien marqués dans toutes les histoires , il cacha si longtemps luimême sa religion, et donna tout autre prétexte à ses entreprises; ni que lui et ses successeurs n'aient jamais rien attenté pour subjuguer ceux qui leur araient confié la défense de leur liberté. Il faudrait donc laisser là l'exemple des Machabées; et, pour ne plus parler ici de la vaine flatterie que le ministre Jurieu fait aux Provinces-Unies , je soutiens que l'action des Machabées, et des Juifs qui les ont suivis, étant extraordinaire et venant d'un ordre spécial de Dieu dans un cas et un état particulier, ne peut être tirée à conséquence pour d'autres cas et d'autres états. En un mot , il n'y a rien de semblable entre les Juifs d'alors et nos réformés ni dans l'état de la religion , ni dans l'état des personnes. Car, dans la religion chrétienne , il n'y a aucun lieu ni aucune race qu'on soit obligé de conserver, à peine de laisser périr la religion et l'alliance. Au lieu de dire, comme pouvaient faire les Juifs, Il faut sauver notre vie pour sauver la religion; il faudrait dire au contraire, selon les maximes de Jésus-Christ, Il Éaut mourir pour l'étendre : c'est par la mort et la corruption que ce grain se multiplie ; et ce n'est pas lesangtransmis à une longue postérité qui fait fructifier l'Évangile, mais c'est plutôt le sang répandu pour le confesser : ainsi la religion ne peut jamais être parmi nous en l'état et dans la nécessité oîi elle était sous les Machabées. L'état des personnes est encore plus dissemblable que celui de la religion. Les Machabées voyaient toute leur nation attaquée ensemble, et prête à périr tout entière comme par un seul coup : mais nos réformés , loin de combattre pour toute la nation dont ils étaient , n'en faisaient que la plus petite partie, qui avait entrepris d'accabler l'autre et de lui faire la loi. Les Machabées et les Juifs qui les suivaient, loin de vouloir forcer leurs compatriotes à corriger la religion dans laquelle ils étaient nés, ne demandaient que de vivre dans le même culte où leurs pères les avaient élevés : mais nos rebelles condamnaient les siècles passés, et ne cherchaient qu'à détruire la religion où leurs pères étaient morts, quoiqu'eux-mêmes ils l'eussent sucée avec le lait. Les Machabées combattaient afinqu'on leur laissât la possessiondu saint temple où leurs pères servaient Dieu : nos rebelles renonçaient aux temples et aux autelsde leurs pères, quoique ce fût le vrai Dieu qu'ils y adorassent ; ou s'ils les voulaient avoir, c'était en les enlevant à leurs anciens et légitimes possesseurs, et encore en y changeant tout le culte pour lequel la structure même de ces édifices sacrésfaisait voir qu'ils étaient bâtis : en quoi ils étaient semblables, non point aux Machabées défenseurs du temple, mais aux Gentils, qui en étaient les profanateurs; puisque si ceux-ci profanaient le temple en y mettant leurs idoles , nos reformés, pour avoir occasion de pro-
faner aussi les temples de leurs pères, faisaient semblant d'oublier qu'ils étaient dédiés au Dieu vivant; et, autant qu'il était en eux, ils en faisaient des temples d'idoles , en appelant de ce nom les images érigées par nos pères pour honorer la mémoire des mystères de Jésus-Christ et celle de ses saints. Bien loin qu'on puisse dire que le ministère de la religion fût corrompu et interrompu par les Machabées , ils étaient eux-mêmes revêtus de l'ancien sacerdoce de la nation , où ils étaient élevés par la succession naturelle et selon- les loi* établies; nos rebelles disaient au contraire que, sans égard à la succession, ni à ceux qu'elle mettait en possession du ministère sacré, il en fallait dresser un autre : ce qui était renoncer à la ligne du sacerdoce et à la suite de la religion, ou plutôt à la religion dans son fond, puisque la religion ne peut subsister sans cette suite. On voit bien, selon ces principes, qu'il y a pu avoir dans les Machabées , qui venaient dans la succession légitime et dans l'ordre établi de Dieu , un instinct particulier de son Saint-Esprit pour entreprendre quelque chose d'extraordinaire; mais au contraire l'esprit dont étaient agités ceux qui menaient nos réformés au combat et en commandaient les armées, étant entièrement détaché de l'ordre établi de Dieu et de la succession du sacerdoce , ne pouvait être qu'un esprit de rébellion et de schisme. Aussi l'Esprit de Dieu parait-il si peu dans les capitaines de la réforme , que loin d'oser dire qu'ils fussent des hommes pleins de Dieu,. comme étaient un Mathathias et ses enfants; M.. Jurieu n'a osé dire que ce fussent de vrais gens de bien selon les règles de l'Évangile, ni autre chose tout au plus selon lui-même, que des héros à la manière du monde : de sorte que ce serait se jouer manifestement de la foi publique, de reconnaître ici la moindre apparence d'un instinct divin et prophétique. Aussi n'y en avait-il ni marque ni nécessité ; ni , en un mot , rien de semblable , entre les Machabées et les protestants, que le simple extérieur d'avoir pris les armes.
C'est pourquoi nous ne voyons pas que l'ÉgJise,. persécutée par les princes infidèles ou hérétiques >. se soit jamais avisée de l'exemple des Machabées pour s'animer à la résistance. Il était trop clair que cet exemple était extraordinaire , dans un cas et dans un état tout particulier, manifestement divin dans ses effets et dans ses causes ; en sorte que, pour s'en servir, il fallait pouvoir dire et justifier qu'on était manifestement et particulièrement inspiré de Dieu. Mais pour connaître la vraie tradition de l'ancien peuple , qui devait servir de fondement à celle du nouveau , il ne fallait que considérer sa pratique continuelle dès son origine: car, à commencer par le temps desa servitude eu Egypte, il est certain qu'il n'employa pour s'en délivrer que ses gémissements et ses prières'. Que'si Dieu employa des voies plus fortes, ce furent tout autantdecoupsdesamaintoute-puissanteetdesonbraa
' Exod. V et seq.
étendu, comme parle l'Ecriture, sans que ni le peuple, ni Moïse qui le conduisait, songeassent jamais ni à se défendre par la force , ni à s'échapper de l'Egypte d'eux-mêmes ou à main armée; en sorte que Dieu les laissa dans l'obéissance des rois qui les ovaient reçus dans jeur royaume , se réservant de les délivrer par un coup de sa souveraine puissance. Nous aurons lieu, dans la suite, d'examiner leur conduite sous leurs rois , et les droits de la monarchie que Dieu avait établie parmi eux. Mais on peut voir, en attendant , quelle obéissance eux et leurs propliètes crurent toujours devoir à ces rois ; puisque sous des rois impies , tels qu'étaient un Achab , un Achaz , un Manassès, quoiqu'ils fissent mourir les prophètes et qu'ils contraignissent le peuple à un culte impie , en sorte que les fidèles étaient contraints de se cacher : pendantque toutes les villes et Jérusalem elle-même regorgeaient de sang innocent, comme il arriva sous Manassès; un Élie, un Elisée, un Isaïe, un Osée, et les autres saints prophètes, qui criaient si haut contre les égarements de ces princes, ne songeaient pas seulement à leur contester l'obéissance qui leur était due. Le peuple saint fut aussi paisible sous le joug de fer de Babylone , comme nous avons déjà vu : et pour ne point répéter ce que j'ai dit , ni prévenir ce que j'ai à dire dans la suite sur ce sujet, on voit régner dans ce peuple les mêmes maximes , que le peuple chrétien en a aussi retenues , de rendre à ses rois, quels quils fussent , un fidèle et inviolable service. C'est par toute cette conduite du peuple de Dieu, qu'il fallait juger du droit que Dieu même avait établi parmi eux. S'il a voulu une seule fois s'en dispenser sous les Machabées avec les restrictions et dans les conjonctures particulières qu'on vient de voir, il a marqué clairement que ce n'était pas ie droit établi , mais Texception de ce droit faite par sa main souveraine; et c'est pourquoi, sans »e fonder sur ce cas extraordinaire, l'Église chrétienne s'est fait une rè^le de la pratique constante de tout le reste des temps : de sorte qu'on peut assurer, comme une vérité incontestable, que la <loçtrine qui nous oblige à pousser la fidélité envers jes roisjusqu'aux dernières épreuves, est également établie dans l'ancien et dans le nouveau peuple.
Troisième exemple. Celui de David.
Il reste à examiner le troisième exemple de M. Jurieu, qui est celui de David , que ce ministre propose, pour prouver qu'on peut défendre sa vie ^ main armée contre son prince; et il répète souvent que si on peut prendre les armes contre son roi pour la vie , on le peut à plus forte raison pour Ja religion et pour la vie tout ensemble. D'abord et sans hésiter, j'accorde la conséquence : mais voyons comme il établit le fait d'où il la tire, « Pourquoi , f dit-il", David avait-il assemblé autour delui quatre « Qu cinq cents hommes , tous gens braves et bien « armés? N'était-ce pas pour se défendre, pour résis-
\ lad. XTil.P- 134. Xe«. W,
CINQUIÈME AVERTISSEMENT
« ter à ia violence par la force, et pour résistera « son roi, qui voulait le tuer? Si Saul fût venu l'at- « taquer avec pareil nombre de gens, s'en serait-il «fui? N'aurait-il pas combattu pour sa vie, quand « même c'aurait été avec quelque péril de la vie de « Saûl lui-même ; parce que dans le combat on ne « sait pas où les coups portent? David savait son « devoir; il avait la conscience délicate ; il respecte « l'onction de Dieu dans les rois : mais il ne croit «pas qu'il soit toujours illégitime de leur résister: et « même David était dans un cas où nous ne vou- « drions pas permettre de résister par les armes à « un souverain ; dans le fond il était seul , et n'était « qu'un particulier. Nous n'étendons pas le pouvoir « de résister à un souverain jusque-là : mais celui « qui a cru qu'un particulier pouvait repousser la « violence par la force , a cru à plus forte raison « que tout un peuple le pouvait. » J'ai rapporté exprès tout au long le discours de M. Jurieu , afin qu'on voie que ce ministre détruit lui-même son propre raisonnement; car en effet il sent bien qu'il prouve plus qu'il ne veut. Il veut prouver quetout un peuple, c'est-à dire non-seulement tout un royaume , mais encore une partie considérable d'un royaume, tel qu'était tout le peuple chrétien dans l'empire romain , ou en France tous les protestants, ont pu prendre les armes contre leur prinoe. Voilà ce qu'il voulait prouver : mais sa preuve porte plus loin qu'il ne veut, puisqu'elle démontrerait, si elle était bonne, non-seulement quetout un grand peuple , mais encore tout particulier, peut s'armer contre son prince, lorsqu'il lui fait violence; ce que le ministre rejette non-seulement ici, comme il paraît par les paroles qu'on vient de produire, mais encore en d'autres endroits'. C'est néanmoins ce qu'il prouve; et par conséquent , selon lui-même, sa preuve est mauvaise , n'y ayant rien de plus assuré que cette règle de dialectique : Qui prouve trop ne prouve rien. Cela paraît encore plus évidemment , en ce qu'il attribue à David d'avoir cru qu'un particulier pouvait repousser à maijiarmée la violence, même celle de son roi; car c'est de quoi il s'agit : ce qui est lui attribuer une erreur grossière et insupportable, et par conséquent condamner toute l'action qu*on fonde sur une maxime si visiblement erronée : en quoi non-seulement M. Jurieu blâme en David ce que l'Écriture n'y blâme pas ; mais encore il se confond lui-même , en nous alléguant un auteur qui selon lui est dans l'erreur , et nous donnant pour modèle un exempje qui est mauvais selon ses principes.
Je n'aurais donc qu'à lui dire, si je voulais lui fermer la bouche par son propre aveu , que David , qui agissait sur de faux principes, ne doit pas être suivi dans cette action ; mais la vérité ne me permet pas de profiter ou de l'ignorance ou de i'inconsidération de mon adversaire. Toute l'Écrir ture me fait voir que dans cette conjoncture David agit toujours par l'Esprit de Dieu ; que, dans toutes ses entreprises, il attendait la déclaration de sa
' Lett. xviii, p. 134.
SUR LES LETTRES DE M. JURIEU
volonté ; qu'il consultait ses oracles ; qu'il était averti par ses prophètes , qu'il était prophète luimême , et que l'esprit prophétique qui était en luiiie l'abandonna jamais'. Témoins les Psaumes qu'il fit dans cet état, et même chez le roi Achis, et au milieu du pays étranger où il s'était réfugié : Psaumes que nous chantons tous les jours comme des cantiques inspirés de Dieu. J'avoue donc qu'il n'y a rien à blâmer dans la conduite de David; et ce qui a trompé M. Jurieu , qui abuse de son exemple , c'e5t qu'il n'a pas voulu considérer ce que David était alors. Car s'il avait seulement songé que ce David, qui n'est selon lui qu'un particulier , en effet était un roi sacré par l'ordre de Dieu* , il aurait vu le dénoûment manifeste de toute la difficulté : mais en même temps il aurait fallu renoncer à toute sa preuve, car on n'aurait pu nier que ce ne filt un cas tout particulier; puisque celui qu'on verrait armé pour se défendre du roi Saùl , est roi lui-même. Et sans vouloir examiner si on ne pourrait pas soutenir qu'en effet il était roi de droit , et que Saùl ne régnait que par tolérance , ou en tout cas par précaire et comme simple usufruitier , pour honorer en sa personne le titre de roi qu'il avait eu; quand il ne faudrait regarder dans le sacre de David qu'une simple destination à la couronne : toujours faudrait-il dire, puisque cette destination venait de Dieu , que Dieu , qui lui avait donné ce droit, était censé lui avoir donné en même temps tout le pouvoir nécessaire pour le conserver. Car , au reste , le droit de David était si certain , qu'il était connu de Jonathas , fils de Saùl, et de Saùl même ^: de là vient que Jonatlias demandait pour toute grâce à David d'être le second après lui. Le peuple aussi était bien instruit du droit de David , comme il parait par le discours d'Abigaï^. Ainsi personne ne pouvait douter que sa défense ne fût légitime , et Saùl lui-même le reconnaissait; puisqu'au lieu de le traiter de rebelle et de traître, il lui disait: Fous êtes plus juste que moi; et il traitait avec lui conmie d'égal à égal , en le priant de conserver sa postérité '.
Il ne faut pourtant pas s^maginer que Dieu ait voulu se servir de David pour diviser les forces de son peuple, ni que ses armes, toujours fatales aux Philistins , dussent jamaissetournercontresa patrie et contre son prince. Car premièrement , lorsqu'il assembla ces quatre cents hommes , son intention n'était pas de demeurer dans le royaume d'Israël, niais avec le roi de Moad avec qui il était d'accord pour sa sûreté. S'il campait et se tenait sur ses gardes , cette précaution était nécessaire contre des gens sans aveu qui auraient pu l'attaquer; et au surplus il tenait son père et sa mère entre les mains du roi de Moad , jusqu'à ce que la volonté du Seigneur se fût déclarée^. Loin donc de vxuiloir combattre contre son pays , il allait chercher la sûreté de sa personne sacrée dans une terre étrangère. Que s'il en
' î. Rerj. xxii. 3, 5. xxin, 2,4. — ' Jbid. xvi, I?, 13. — 3 Ihii. XXUI, 17. XXIV, 21. — 4 Ibid. XXV, 30, 31. — 5 I. Jfey. WIV, 18, 21, XJlVlv^ — * Ibid. XJUl, 3»
«ortit enfin pour se retirer dans les terres de la tribu de Juda,qui lui était plus favorable, à cause que c'était la sienne; ce fut un ordre exprès de Dieu , porté par le prophète Gad, qui J'y obligea'. lorsqu'il fut dans le royaume de Saùl, il y fit si peu de. mal à ses citoyens , qu'au contraire , sur le mont Carmel , l'endroit le plus riche de tout le royaume , et au milieu des biens de Nabal , le plus puissant homme du pays , il ne toucha ni à ses biens, ni à ses troupeaux : on ne trouva jamais à dire une seule de ses brebis ; et au contraire, les gens de Nabal rendaient témoignage aux troupes de David , que, loin de les vexer, elles leur étaient un rempart et une défense assurée*. Pendant qu'on le poursuivait à toute outrance , il fuyait de désert en désert pour éviter la rencontre des gens de Saùl , et pour assurer sa personne, dont il devait la conservation à l'État, sans jamais avoir répandu le sang d'aucua de ses citoyens, ni profité contre eux, nicontre Saut d'aucun avantage : mais au contraire il était toujours attentifs au bien de son pays; et, contre l'avis de tous les siens, il sauva la ville de Ceilan des Philistins qui allaient la surprendre , et qui déjà en avaient pillé tous les environs ^ : ainsi , dans une si grande oppression , il ne songeait qu'à servir son prince et son pays. Lorsqu'enfin il fut obligé de traiter avec les ennemis , ce fut seulement pour la sûreté de sa personne. Il ne fit jaraaisde pillage que sur les Amalécites et les autres ennemis de sa patrie ■». De cette sorte , la nécessité où il se voyait réduit ne lui fit jamais rien entreprendre qui fût indigne d'un Israélite ni d'un fidèle sujet : le traité q^ii'il fit avec l'étranger servit à la fin à sa patrie; et il incorpora, au peuple de Dieu la ville de Sicel^ , que les Philistins lui avaient donnée pour retraite.
Si M. Jurieu savait ce que c'est que d'expliquer l'Écriture , il aurait pesé toutes ces circonstances , et il se serait bien gardé de dire ni que David fût u» simple particulier , ni qu'il ait jamais rien entrepris contre la puissance publique. Au lieu de peser en théologien et en interprète exact ce5 circonstances importantes , il se met à raisonner en l'air ; et il nous demande pourquoi David était armé, si ce n'était pour se défendre contre son roi. Comme s'il, n'eût pas eu à craindre cent particuliers qui , pour faire plaisir à Saùl, pouvaient l'attaquer, ou que , sans aucun dessein d'en venir avec Saùl aux extrémités , il n'eût pas pu avoir «u vue de faire envisager à ce prince ce que la nécessité et le désespoir pouvaient inspirer contre le devoir à de braves gens poussés à bout. Mais M. Jurieu passe plus avant, et il ne veut pas qu'on croie que David avec desfor^ ces égales s'en serait fui devant Saùl. Pourquoi non, plutôt que d'être forcé à combattre contre son roi .' Mais le vaillant Jurieu ne peut comprendre qu'on fuie. Qu'il permette du moins à David défaire devant l'ennemi une belle et glorieuse retraite. Non, dit-il, il faut donner; et David aurait combattu, au hasard, dit notre ministre * , de mettre en pérîi la vie du roi son beau-père : car ces titres de roi et
• Ibid. 5. — » Ibid. xxi, 8 , 15. -J Ibid. XXIU, I et m». — * Ibid. XXVIU 8, », 10. - * lett. xviu
CINQUIÈME AVERTISSEMENT
de beau-père ne lui sont rien. Comment n'a-t-ii pas frémi en écrivant ces paroles ? David rencontrant Saul à son avantage , après lui avoir sauvé la vie malgré les instances de tous les siens , se sentit saisi de frayeur pour lui avoir seulement coupé le bord de sa robe, et avoir mis la main , quoique d'une manière si innocente, sur sa personne sacrée' : et celui qu'on voit si frappé d'une ombre d'irrévérence envers son roi , ne fuirait pas un combat où on aurait pu attenter sur sa vie ? Voilà ' comme les ministres enseignent à ménager le sang des rois. Cependant M. Jurieu , comme nous verrons , fait semblant d'avoir en horreur les attentats sur les souverains; et ici, contraire à lui-même, il veut qu'un particulier ait droit de donner combat à son roi présent , au hasard de le tuer dans la mêlée. Mais David était bien éloigné de ce sentiment impie, lorsqu'il disait : « Dieu me garde de mettre « la main sur mon maître, l'oint du Seigneur » ! » Et il criait à Saùl : « Ne croyez pas les calomniateurs « qui vous disent que David veut attenter sur vous. « Vous le voyez de vos yeux , que Dieu vous a mis « entre mes mains dans la caverne. Mais j'ai dit en « mon cœur : A Dieu ne plaise que j'étende la main « sur l'oint du Seigneur! Que le Seigneur juge entre « vous et moi , et qu'il me venge de vous comme « il lui plaira ; mais que ma main ne soit pas sur « vous 3 !" Il ne reconnaissait donc autre puissance que celle de Dieu , qui pût lui faire justice de Saiil. Ce qu'il explique encore plus clairement, lorsque, devenu une seconde fois maîtrede la vie de ce prince, il dit h Abisaï qui l'accompagnait * : « Gardez-vous « bien de mettre la main sur Saùl , car qui pourra « étendre sa main sur l'oint du Seigneur , et demeu- « rer innocent ? Vive le Seigneur ! si le Seigneur ne le « frappe , ou que le jour de sa mort n'arrive , ou que « venant à une bataille il n'y meure » (comme Saùl mourut en effet dans une bataille contre les Philistins), « il n'a rien à craindre, et ma main ne sera «jamais sur lui. Dieu m'en garde, et ainsi me soit- il « propice ! » C'est en cette sorte que David a recours a Dieu comme à son unique vengeur. Encore lorsqu'il parlait de cette vengeance , c'était pour montrer à Saùl ce que ce prince avait à craindre , et non pas pour lui déclarer ce que David lui souhaitait; puisque , loin de souhaiter la mortà Saùl , il la pleura si amèrement, et on fit un châtiment si prompt lorsqu'elle lui fut annoncée ^ Un homme qui parle et agit ainsi est bien éloigné de vouloir lui-même combattre contre son roi , ni attenter sur sa vie en quelque manière que ce soit. Et en effet , s'il eût cru l'attaque légitime , ou qu'il pût avoir d'autre droit que celui de s'empêcher d'être pris , comme il faisait en se cachant , il aurait pu au^si bien attenter contre son roi dans une surprise que dans un combat. Le même droit de la guerre permet également l'un et l'autre : et s'il voulait épargner le sang de Saùl , il pouvait du moins s'assurer de sa personne. Mais il savait trop qu'un sujet n'a ni droit , ni force contre la personne de son prince ; et le mi-
' 1. Reif. xxH, 6 etseg. — ' Ibid. 7. - ' Ibid. 10. — * Ibid. »XVJ, 9. -*II. Reg.l, 14,18.
nistre le met en droit de le faire périr dans un combat! Il a oublié toute l'Écriture; mais il a oublié tous les devoirs d'un sujet. Il ne songe plus à ce qui est dû à la majesté ni à la personne sacrée des rois, ni a la sainte onction qui est sur eux. Je ne m'en étonne pas : il ne se souvient même plus qu'il est Français; et i I nous parle avec dédain de la loi salique, véritable , dit-il ' , ou prétendue., comme ferait un homme venu des Indes ou du Malabar; tant est sorti de son cœur ce qui est le plus avant imprimé de tout temps , et dès l'origine de la nation, dans le cœur de tous les Français.
Mais, pour revenir à notre sujet , concluons qu'il n'y a rien de plus mal allégué que l'exemple de David ; puisque, bien loin qu'il fût permis de le regarder comme un simple particulier. Dieu, qui l'avait sacré roi , voulait qu'on le regardât comme un personnage public , donllaconservationétait nécessaire à l'État ; et qu'après tout il n'a fait que pourvoir à sa sûreté, comme il y était obligé, non-seulement sans rien attenter contre son roi ni contre son pays, mais encore sans jamais cesser de les servir au milieu d'une si cruelle oppression. Voilà ce qui est constant dans le fait. Aussi M. Jurieu , qui n'a pu trottver aucun attentat dans les actions de David , n'a de refuge qu'à des questions en l'air; et il est réduit à rechercher , non ce qu'il a fait , car il est déjà bien constant qu'il n'a rien fait de mal contre son prince; mais ce qu'il aurait fait en tels et tels cas qui ne sont point arrivés. Que s'il faut enfin lui répondre sur ses imaginations, nous lui dirons, en un mot , que ces grands hommes, abandonnés aux mouvements de leur foi et à la divine Providence , apprenaient d'elle à chaque moment ce qu'ils avaient à faire , et y trouvaient des ressources pour se dégager des inconvénients où ils paraissaient inévitablement enveloppés ; comme on le voit en particulier dans toute l'histoire de David : de sorte que s'inquiéter de ce qu'auraient fait ces grands personnages dans les cas que Dieu détournait par sa providence, c'est oser demander à Dieu ce qu'il aurait inspiré, et craindre que sa sagesse ne fût épuisée.
Enfin donc nous avons ôté toute espérance au ministre; et il ne lui reste, pour soutenir la prise d'armes de ses pères, ni autorité ni exemple. Au contraire, tous les exemples le condamnent, et tous les martyrs combattent contre lui.
Raisonnements de M. Jurieu en faveur des guerres civiles de religion.
Nous n'aurions pas un moindre avantage, si nous voulions attaquer les vaines maximes que le ministre appelle à son secours , et les frivoles raisonnements dont il les appuie. Le droit , dit-il», de la propre conservation est un droit inaliénable. S'il est ainsi , tout particulier injustement attaqué dans sa vie par la puissance publique a droit de prendre les armes , et personne ne peut lui ravir ce droit.
• Lelt. xvm, p. 139, 2. — ' Leti. a, p. 167.
SUR LES LETTRKS DE M. JURIEU
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Il ne sert de rîcn de répondre qu'il parle d'un peuple ; car sans raisonner ici sur cette chimère qu'il propose, savoir ce qu'on pourrait faire contre un tyran qui voudrait tuer tout son peuple, et demeurer roi des arbres et des maisons sans habitants , il met expressément dans le même droit une grande partie dupeuple qui verrait sa vie injustement attaquée : et c'est pourquoi il soutient que les chrétiens eussent pu armer contre leurs princes, s'ils en eussent eu les moyens ; et par la même raison , que les protestants ont pu le faire, quoique les uns et les autres, loin d'être tout le peuple , n'en fussent que la plus petite partie. Que deviendront les États , si on établit de telles maximes? Que deviendront-ils, encore un coup, si ce n'est une boucherie, et un théâtre perpétuel et toujours sanglant de guerres civiles? Car , comme l'opinion fait le même effet dans l'esprit des hommes que la vérité, toutes 1^ fois qu'une partie du peuple s'imaginera qu'elle a raison contre la puissance publique, et que la punir de sa rébellion c'est s'attaquer injustement à sa vie, elle se croira en droit de prendre les armes, et soutiendra que le droit de se conserver ne peut lui être ravi. Qu'on nous montre que les chrétiens persécutés aient jamais songé à ce prétendu droit. Et pour ne pas seulement parler du temps des persécutions et de la cause de la religion , Antioche , la troisième ville du monde, qu'on appelait l'œil de l'Orient, et par excellence Antioche la peuplée, sévit en péril d'être ruinée par Théodose le Grand , dont on avait renversé les statues. On pouvait dire qu'il n'était pas juste de punir toute une ville de l'attentat de quelques particuliers, qui même étaient étrangers , ni de mêler l'innocent avec le coupable ; et en effet , saint Chrysostôme' met cette raison dans la bouche de Flavien, patriarche d'Antioche , qui allait demander pardon à l'empereur pour tout le peuple. Mais cependant on ne disait point (que dis-je , on ne disait point ? ) , il ne venait pas seulement dans la pensée qu'il fût permis de défendre sa vie contre le prince : au contraire, on ne parlait à ce peuple que de l'obligation de révérer le magistrat » : on lui disait qu'il avait à craindre la plus grande puissance qui fdt sur la terre ; et qu'il n'avait à invoquer que celle de Dieu , qui seule était au-dessus ^. C'est ce que saint Chrysostôme inculquait sans cesse ; et ce Démosthène chrétien fit sur ce sujet des homélies dignes, parleur éloquence, de l'ancienne Grèce, et dignes, par leur piété, des temps apostoliques. Mais pourquoi alléguer les chrétiens instruits par la révéïatii a céleste? Les païens , par leur simple raison naturelle, ont bien vu qu'il fallait souffrir les violences des mauvais princes, en souhaiter de meilleurs , les supporter quels qu'ils fussent , espérer un temps plus serein pendant l'orage, et comprendre que la Providence , qui ne veut pas la ruine du genre humain ni de la nature , ne tient pas éternellement le peuple opprimé par un mauvais gouvernement, comme elle ne bat pas l'univers d'une
' Nom. m ad pop. Ant. n. i , iom. Il, p. 33. — » Hom. ti, p. 75. — 3 Hom. II, n. 4, p. 24.
continuelle tempête. Les teaux jours pourront don<; refaire ce que les mauvais auront gâté; et c'est vouloir trop de mal aux choses humaines, que de joindre aux maux d*un mauvais gouvernement un remède plus mortel que le mal même, qui est la division intestine. Par ces raisons, les païens ne permettaient pas à tout le peuple ce que M. Jurieu ose permettre à la plus petite partie contre la plus grande; que dis-je? ce qu'il ose permettre à chaque particulier. Un tel homme , celui qui dirait qu'un souverain « a droit de faire violence à la vie d'une « partie de son peuple, et que des sujets n'ont pas » celui de se défendre et d'opposer la force à la vio- « lence , sera réfuté par tous les hommes : car il « n'y en a point qui ne croie être en droit de secon- « server par^oute voie , quand il est attaqué par « une injuste violence'. » Voilà donc non-seulement tout le peuple ou une partie du peuple , mais encore tout particulier , légitimement armé contre la puissance publique , et en droit de se défendre contre elle/jarr ^o«^e voie , sans rien excepter, ni même ce qui fait le plus dhorreur à penser. M. Jurieu nous parle ici des flatteurs des princes , et il ne songe pas aux flatteurs des peuples. Tout flatteur , quel qu'il soit, est toujours un animal traître et odieux : mais s'il fallait comparer les flatteurs des rois avec ceux qui vont flatter dans le cœur des peuples ce secret principe d'indocilité et cette liberté farouche qui est la cause des révoltes , je ne sais lequel serait le plus honteux. M. Jurieu a pris le dernier parti ; et on ne peut pas plus bassement ni plus indignement flatter la populace, que de prodiguer, je ne dis pas à tout le peuple , mais encore à une partie et jusqu'aux particuliers , le droit d'armer contre le prince. Mais cela suit nécessairement du principe qu'il pose. « C'est en vain , dit-il», qu'on raisonne « sur les droits des souverains : c'est une que^tion o où nous ne voulons point entrer; mais il faut savoir « seulement que les droits de Dieu, les droits du « peuple et les droits du roi sont inséparables. Le « bon sens le démontre : et par conséquent un « prince qui anéantit le droit de Dieu ou celui des « peuples, par cela même anéantit ses propres droits.» De cette sorte, il n'est donc plus roi : on ne lui doit plus de sujétion; car, poursuit le séditieux ministre^, « on ne doit rien à celui qui ne rend « rien à personne, ni à Dieu , ni aux hommes. » On ne peut pas pousser plus loin la témérité ; et c'est à la face de tout l'univers renouveler la doctrine tant détestée de Jean Viclef et de Jean Hus, qui disent qu'on n'a plus de sujet , dès qu'on cesse soi-même d'être sujets à Dieu. Voilà comme le ministre ne veut pas entrer dans cette question du droit des rois, pendant qu'il décide si hardiment contre ces droits sacrés. Un reste de conscience le retenait , et il n'osait entrer dans une matière où il se sentait des opinions si outrées; mais à la On il est entraîné par l'esprit qui le possède, et il décide contre les rois tout ce qu'on peut avancer de plus outrageant : car il conclut hardiment desoapnncipe,
» Lett. IX , p. 67. - » ihtd. - î Ibid.
que les chrétiens sujets de l'empire romain pouvaient résister par les armes à Dioclétien, « puisque, dit- « il, si leurs empereurs, four toute autre cause « que pour celle de religion , les eussent opprimés « de la même manière, ils eussent été en droit de « se défendre. » Pesez ces mots , pour toute autre cause : ce n'est pas seulement la cause de la religion et de la conscience qui arme les sujets contre les princes , c'est encore toute autre cause : et qu'estce qui n'est pas compris dans des expressions aussi générales? Voilà l'esprit du ministre; et bien que, rougissant de ses excès , il ait tâché d'apporter ailleurs de faibles tempéraments à ses séditieuses maximes, son principe subsiste toujours : mais, par malheur pour sa cause, ces chrétiens si opprimés sous Dioclétien , loin de songer à cette défense, qu'on vent leur rendre légitime, ont démenti toutes les raison dont on l'autorise , non-seulement par leurs discours , mais encore par leur patience ; et on peut dire qu'ils n'ont pas moins scellé de leur sang les droits sacrés de l'autorité légitime, sur lesquels Dieu a établi le repos du genre humain , que la foi et l'Évangile.
Et il ne faut pas s'imaginer que le ministre en veuille seulement aux rois. Car son principe n'attaqqe pas moins toute autre puissance publique, souveraine ou subordonnée, quelque nom qu'elle ait, et en quelque forme qu'elle s'exerce ; puisque ce qui est permis contre les rois le sera par conséquent contre un sénat , contre tout le corps des magistrats, contre des états , contre un parlement , lorsqu'on y fera des lois qui seront, ou qu'on croira être contraires à la religion et à la sûreté des sujets. Si on ne peut réunir tout le peuple contre cette assemblée ou contre ce corps , ce sera assez de soulever une ville ou une province, qui soutiendra non plus que le roi, mais que les juges, les magistrats, les pairs, si l'on veut, et même ses députés, supposé qu'elle en ait eu dans cette assemblée, en consentant à des lois iniques, ont excédé le pouvoir que le peuple leur avait donné; ou en tout cas qu'ils en sont déchus, lorsqu'ils ont manqué de rendre à Dieu et au peuple ce qu'ils leur devaient. Voilà jusqu'où M. Jurieu pousse les choses par ses séditieux raisonnements. Il renverse toutes les puissances , et autant celles qu'il défend que celles qu'il attaque. Ce principe de rébellion, qui est caché dans le cœur des peuples, ne peut être déraciné qu'en ôtant jusque dans le fond, du moins aux particuliers en quelque nombre qu'ils soient, toute opinion qu'il puisse leur rester de la force, ni autre chose que les prières et la patience contre la puissance publique.
Au reste, notre ministre se tourmente en vain à prouver que le prince n'a pas le droit d'opprimer les peuples ni la religion. Car qui jamais a imaginé qu'un tel droit pût se trouver parmi les hommes , ni qu'il y eût un droit de renverser le droit même , c'est-à-dire , une raison pour agir contre la raison ; puisque le droit n'est autre chose que la raison même, et la raison la plus certaine, puisque c'est la raison reconnue par le consentement des hom-
CINQUIÈME AVERTISSEMENT
mes? Ainsi, quand le ministre veut prouver qu'o» n'a pas le droit de mal faire, parce que le peuple, d'où vient tout le droit, n'a pas celui-là, et ne peut donner ce qu'il n'a pas ; il parlerait plus juste et plus à fond, s'il disait qu'il ne peut donner ce qui n'est pas. L'état donc de la question est de savoir, non pas si le prince a droit de faire mal, ce que personne n'a jamais rêvé; mais en cas qu'il le fit et qu'il s'éloignât de la raison, si la raison permet aux particuliers de prendre les armes contre lui; et s'il n'est pas plus utile au genre humain qu'il ne reste aux particuliers aucun droit contre la puissance publique. Le ministre, qui soutient le contraire, a beau alléguer pour toute autorité un endroit de Grotius , où il permet dans un État à la partie affligée de se défendre contre le prince et contre le tout , et n'excepte, je ne sais pourquoi , de cette défense , que la cause de la religion. « Je n'ose presque , » dit cet auteur ' ( il parle en tremblant, et n'est pas ferme en cet endroit comme dans les autres) ; « je n'ose, dit-il , presque « condamner les particuliers, ou la plus petite par- « tie du peuple qui aura usé de cette défense dans. « une extrême nécessité, sans perdre les égards « qu'on doit avoir pour le public. » M. Jurieu a pris de lui les exemples de. David et des Machabées , dont nous lui avons démontré l'inutilité. Après qu'on lui a ôté les preuves que Grotius lui avait fournies, on lui laisse à examiner à lui-même si le nom de cet auteur lui suffit pour appuyer son sentiment, pendant que l'autorité et les exemples de l'Église primitive ne lui suffisent pas. Pour moi, je soutiens sans hésiter que c'est une contradiction et une illusion manifeste, que d'armer, avec Grotius , les particuliers contre le public, et de leur imposer en. même temps la condition d'y avoir égard ; car c'est brouiller toutes les idées et vouloir allier les deux contraires. Le vrai égard pour le public , c'est que tout particulier doit lui sacrifier sa propre vie. Ainsi, sans nous arrêter au sentiment ni à la timidité d'un auteur habile d'ailleurs et bien intentionné, mais qui n'ose en cette occasion suivre ses propres principes, nous conclurons que le seul principe qui puisse fonder la stabilité des États, c'est que tout particulier, au hasard de sa propre vie, doit respecter l'exercice de la puissance légitime et la form« des jugements publics; ou, pour parler plus clairement, qu'aucun particulier ou aucun sujet, ni par conséquent quelque partie du peuple que ce soit (puisque cette partie du peuple ne peut être, à l'égard du prince et de l'autorité souveraine , qu'un, amas de particuliers et de sujets ) , n'a droit de défense contre la puissance légitime; et que poser un autre principe, c'est, avec M. Jurieu, ébranler le fondement des États, et se déclarer ennemi de la tranquillité publique.
J'ai achevé ma démonstration , et la réforme est convaincue d'avoir eu dès son origine un esprit, contraire à l'esprit du christianisme et à celui du martyre; à quoi on peut ajouter les assassinats concertés visiblement dans le parti , tel qu'a été celui
' Ve Jure bclli et [lacis, Ub. i, 64, (l 7.
SUR LES LETTRES DE M. JURIEU
de François, duc de Guise. M. Jurieu voudrait faire entendre' que ce sont ici des choses rebattues qu'il ne faudrait plus retoucher : ce qui serait peut-être véritable, si l'Histoiredes Variations ne lesavaitpas établies par des preuves incontestables qui n'avaient jamaisétéassez relevées». Ellesn'étaientpourtant pas fort cachées, puisqu'on les a prises dans Bèze. dans les autres auteurs du parti, et dans une déclaration signée de Bèze et de l'amiral, et envoyée à la reine. Voic'i donc les faits avoués par la réforme : qu'on y parlait publiquement , dans les prêches mêmes, du duc de Guise, comme d'un ennemi dont il était à souhaiter que la réforme fût bientôt défaite ; qu'aussi Poltrot ne se cacha pas du dessein qu'il avait conçu de l'assassiner à quelque prix que ce fût, et qu'il en parlait hautement comme d'une chose certainement approuvée; que ce scélérat n'était pas le seul dans l'armée qui s'expliquât d'un tel dessein; mais que d'autres en parlaient de même , au vu et au su des généraux et des ministres , tant il passait pour constant qu'on approuvait cet attentat ; qu'en effet, loin de reprendre Poltrot ou les autres dont on connaissait les mauvais desseins, les ministres les laissaient agir, et continuaient leurs prêches scandaleux contre le duc ; que l'amiral demeure d'accord qu'il a su tout le complot ; qu'il n'en a point détourné l'auteur ; qu'il a même approuvé ce noir dessein , dans le temps et les circonstances où il fut exécuté; qu'il a donné de l'argent à l'assassin pour l'aider dans son entreprise , et faciliter sa fuite ; que lui et les autres chefs du parti l'encourageaient par des réponses adroites, qui, sous prétexte de refus, portaient dans son cœur une secrète et puissante instigation à consommer l'entreprise , comme d'Aubigné, témoin oculaire et irréprochable d'ailleurs, le raconte dans son Histoire » ; qu'on lui parlait en effet de vocations extraordinaires , pour lui laisser croire que l'instinct qui le poussait à ce noir assassinat était de ce rang; que Bèze nous le représente comme un homme poussé de Dieu par un secret mouvement, dans le moment qu'il Gt le coup; et que, lorsqu'il fut accompli , la joie en éclata jusque dans les temples avec des actions de grâces et un ravissement si universel , qu'on voyait bien que chacun, loin de détester l'action, à quoi personne ne pensa, s'en fût plutôt fait honneur. Voilà les faits établis dans l'Histoire des Variations par des preuves si concluantes , que le ministre n'a pas seulement osé les combattre. Qui ne voit donc quel esprit c'était que l'esprit du christianisme réformé ? Et que voit-on de semblable dans toute l'histoire du vrai et ancien christianisme? On n'y voit pas aussi des prédictions comme celles d'Anne du Bourg, ce martjT tant vanté dans la réforme ^ , ni cette nouvelle manière d'accomplir les prophéties par des meurtres bien concertés. Tous ces faits, soutenus par des preuves invincibles dans l'Histoire des Variations, soutdemeurés et, quoi qu'on en dise , demeureront sans répliques; ou les répliques, je le dis sans crainte, achèveront la conviction. On en pourrait
' Far. Itv. X. — » Far. ibid. ITJub. L 1, liv, ni, c. 17, p. 173. —3 f ar. lii-x.
dire autant de l'assassinat commis hautement par les ministres puritains en la personne du cardinal Béton, sans même trop se soucier de le déguiser. L'histoire en est trop connue pour être ici répétée. Quelle espèce de réformateurs et de martyrs a produits ce nouvel Évangile! Mais la haine, le dépit, le désespoir, et tout ce qu'il y a de plus outré dans les passions humaines, jusqu'à la rage , que les auteurs du parti et M. Jurieu lui-même nous font voir dans le cœur des réformés , ne pouvaient pas produire d'autres fruits.
Ceux de nos frères errants qui sont de meilleure foi dans le parti , et se sentent le cœur éloigné de ces noirceurs , ne doivent pas croire que j'aie dessein de les leur imputer. A Dieu ne plaise ! le poison même ne nuit pas toujours également à ceux qui l'avalent. Il en est de même de l'esprit d'un parti ; et je connais beaucoup de nos prétendus réformés, très-éloignés des sentunents que je viens de représenter. S'ils veulent conclure de là que ce ne soit pas là l'esprit de la secte, c'est à eux à examiner ce qu'ils auront à répondre aux preuves que je produis. Que s'ils n'ont rien à y répondre, non plus que M. Jurieu, qu'ils rendent grâces à Dieu de les avoir préservés de toutes les suites des maximes du parti ; et, poussant encore plus loin leur reconnaissance , qu'ils se désabusent enfln d'une religion où sous le nom de réforme on a établi de tels principes et nourri de tels monstres.
On demandera peut-être comment il peut arriver qu'on accorde ces noirs sentiments avec l'opinion qu'on a d'être réformé et mêmed'être martyr. Mais il faut montrer une fois à ceux qui n'entendent pas ce mystère d'iniquité et ces profondeurs de Satau; il faut, dis-je, leur montrer, par un exemple terrible , ce que peut sur des esprits entêtés la réformation prise de travers. Les donatistes s'étaient imaginé qu'ils venaient rendre à l'Église sa première pureté; et cette prévention aveugle leur inspira tant de haine contre l'Église , tant de fureur contre ses ministres, qu'on n'en peut lire les effets sans étonnement. Mais ce que je veux remarquer, c'est l'excès où ils s'emportèrent , lorsque , réprimés par les lois des empereurs orthodoxes, ils mirent tout l'avantage de leur religion en ce qu'elle était persécutée, et entreprirent de donner aux catholiques le caractère de persécuteurs. Car ils n'oublièrent rien pour forcer les empereurs à ajouter la peine de mort à la privation des assemblées et du culte, et aux châtiments modérés dont on se servait pour tâcher de les ramener. Leur fureur, dit saint Augustin ', longtemps déchargée contre les catholiques, se tourna enfin contre eux-mêmes : ils se donnaient la mort qu'on leur refusait, tantôt en se précipitant du haut des rochers, tantôt en mettant le feu dans, les lieux où ils s'étaient renfermés. Cest ce que fit un évêque nommé Gaudence ; et après que la charité des catholiques l'eut empêché de périr, avec une
' Jug. Episl. CLX\iu, n. 5,TXXXXV, n. 12; cciv, n. S; /. Il , col. 614 , 6l7 , 767. Retract, lib. il , cap. 59 ; tom. i ,. coL Cl. Contra GautLiit. lib. i, n. 32 et seq., tom. u, coi. 6âi et sej.
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CINQUIEME AVERTISSEMENT
partie de son peuple, dans une entreprise si pleine de fureur, il fit un livre pour la soutenir. Ce que ce livre nous découvre , c'est dans l'esprit de la secte jun aveugle désir de se donner de la gloire par une circonstance outrée, et à la fois de charger l'Église de la haine de tant de morts désespérés, comme si on y eût été forcé par ses mauvais traitements. Voilà qui est incroyable, mais certain. On peut voir, dans cet exemple , les funestes et secrets ressorts que remuent dans le cœur humain une fausse gloire, un faux esprit de réforme, une fausse religion, un entêtement de parti, et les aveugles passions qui l'accompagnent : et Dieu , en lâchant la bride aux fureurs des hommes, permet quelquefois de tels excès, pour faire sentir à ceux qui s'y abandonnent le triste état oii ils sont , et ensemble faire éclater combien immense est la différence du courage forcené que la rage inspire, d'avec la constance véritable, toujours réglée, toujours douce, toujours paisible , et soumise aux ordres publics , telle qu'a été celle des martyrs.
De la sonveratnelê du peuple : principe de la politique (le M. Jurieu : profanation de l'Écriture pour l'établir.
La politique de M. Jurieu, à la traiter par raisonnement, nous engagerait à de trop longs et de trop vagues discours : ainsi , sans vouloir entrer dans cette matière, et encore moins dans la discussion de tous les gouvernements , qui sont infinis, j'entreprends seulement d'examiner le prodigieux abus que ce ministre fait de l'Écriture, quand il s'en sert pour faire dominer partout une espèce d'état populaire qu'il règle à sa mode.
Il traite cette matière dans ses lettres xvi , xvii et xviTi; et après avoir consumé le temps à plusieurs raisonnements et distinctions inutiles , il vient enfin à s'en rapporter à l'Histoire sainte, nonseulement comme à la 7'ègle la plus certaine, mais encore comme à la seule qu'on puisse suivre : « puisqu'il n'y a, dit-il» , que les autorités divines « qui puissent faire quelque impression sur les es- « prits. » C'est aussi par là qu'il se vante de pouvoir montrer qu'en toutes sortes de gouvernements \ le peuple est le principal souverain , ou plutôt le seul souverain en dernier ressort ; puisque la souverainetéy demeure toujours, non-seulementcomme dans sa source, mais encore comme dans le premier et principal sujet où ell» réside. Voici par où le ministre commence sa preuve.
« Dieu, dit-il», s'était fait roi, comme immédiat, • du peuple hébreu : et cette nation, durant envi- « ton trois cents ans , n'a eu aucun souverain sur « terre, ni roi, ni juge souverain, ni gouverneur. » 11 n'y a rien de tel que de trancher net ; et cela donne un air de savant, qui éblouit un lecteur. Mais je demande à M. Jurieu : Que veulent donc dire ces paroles de tout le peuple à Josué : Nous votes obéirons en toutes choses, comme nous avons obéi à 'Moïse : qui ne vous obéira pas mourra^ ^ Ce qui
' L"Jl xvn, p. 131, 133. — * Ibid. p. 131. - ^ Jos. i, 17,18.
prouve la suprême autorité, non-seulement en Isr personne de Moïse , mais encore en celle de Josué. Est-ce là ce qu'on appelle n'avoir aucun juge ni magistrat souverain? I^es autres juj,'es, que Dieu suscitait de temps en temps, n'eurent pas une moindre autorité , et il n'y avait point d'appel de leurs jugements. Ceux qui ne déférèrent pas à Gédéon furent punis d'une mort cruelle'. Samuel ne jugea pas seulement le peuple avec une autorité que personne ne contredisait; mais il donna encore la même autorité à ses enfants» : et la loi même défendait, sous peine de mort , de désobéir au juge qui serait établi 3. C'est donc une erreur grossière de vouloir nous dire que le peuple de Dieu n'eut ni juge souverain ni gouverneur durant trois cents ans. Il est vrai qu'il n'y avait point de succession réglée : Dieu pourvoyait au gouvernement selon les besoins ; et encore qu'il soit écrit qu'e/i un certain temps, et avant qu'il y eût des rois , chacun faisait comme il voulait^, il en est bien dit autant du temps de Moïse* ; et cela doit être entendu avec les restrictions qu'il n'est pas ici question d'examiner.
Cet état du peuple de Dieu sous les juges est plus important qu'on ne pense : et si M. Jurieu y avait pris garde, il n'aurait pas attribué au peuple l'établissement de la royauté au temps de Samuel et de Saùl. « Quand, dit-il s, le peuple voulut avoir un « roi , Dieu lui en donna un. Il fit ce qu'il put pour « l'en détourner ; le peuple persévéra , et Dieu céda.. « Qu'est-ce que cela signifie, sinon que l'autorité- « des rois dépend des peuples ; et que les peuples « sont naturellement maîtres de leurgouvernement, « pour lui donner telle forme que bon leur semble ? » Je le veux bien , lorsqu'on imaginera un peuple dans l'anarchie : mais le peuple hébreu en était bien loin, puisqu'il avait en Samuel un magistrat souverain ; et c'est à M. Jurieu une erreur extrême et d'une extrême conséquence , que de vouloir rendre le peuple maître de son sort en cet état. Aussi, loin d'entreprendre de se faire un roi, ou de changer par eux-mêmes la forme de ce gouvernement, ils s'adressent à Samuel , en lui disant : « Vous êtes « âgé, et vos enfants ne marchent pas dans vos « voies : établissez-nous un roi qui nous juge, comme « en ont les autres nations?. » Ils en usèrent d'une autre manière envers Jephté. Venez, lui dirent-ils ', et soyez notre prince ; parce qu'alors la judicature, pour parler ainsi, était vacante, et le peuple pouvait disposer de sa liberté : mais il ne se sentait pas en cet état sous SaAmel ; et c'est aussi à lui qu'ils s'adressent pour changer le gouvernement. Le même peuple avait dit autrefois à Gédéon : Dominez sur nous, vous et votre fils ':* : ou, s'ils semblent vouloir disposer du gouvernement sous un prince déjàétabli, il faut remarquer que c'était en sa faveur; puisque, loin de lui ôter son autorité, ils ne voulaient que l'augmenter et la rendre héréditaire dans sa famille. Et néanmoins ce n'était ici qu'une simple proposition de la part du peuple à Gédéon
• ./w/. vin,25. — '1. 7{?</. VII. 15. vin, \. — ^ Dent. \\ii,\X — 4 Jud. XVII, 6. xvni, I, etc. — ' De^it. xii, 8. - « Lett. XVII. - ' I. Rey- VUI, 4, 5. — 8 Jud. XL, G. ■ a Ibid. VUI, 20^
SUR LES LETTRES DE M. JIRIEU
Tn^mft: et pour avoir son effet, on peut dire qu'il y "fallait non-seulement l'acceptation, mais encore l'autorisation de ce prince : à plus forte raison la fallait-il pour ôter au prince même son autorité. C'est pourquoi le peuple eut raison de s'adresser à Samuel , en lui disant : Établissez-nous un roi ' ; rt Dieu même reconnut ledroit de Samuel, lorsqu'il hii dit : Écoute la voix de ce peuple, et établis un i-oisureux*; et un peu après, Samuel parla en cette sorte au peuple, qui lui demandait un roi^ : •'était donc toujours à lui qu'on le demandait. Que si Samuel consulte Dieu sur ce qu'il avait à faire , il le fait comme chargé du gouvernement, et à la même manière que les rois l'ont fait en cent rencontres. Ce fut lui qui sacra le nouveau roi *, ce fut ^ai qui fit faire au peuple tout ce qu'il fallait, qui fit venir les tribus et les familles les unes après les autres, qui leur appliqua le sort que Dieu avait choisi comme le moyen de déclarer sa volonté sur celui qu'il destinait à la royauté; et tout cela, comme il le déclare, eu exécution de la demande qu'ils lui avaient faite : Donnez-nous un roi. M. Jurieu brouille encore ici à son ordinaire : « Le sort , dit- « il 5, est une espèce d'élection libre; car encore -. que la volonté ne concoure pas librement au choix « du sujet sur lequel le choix tombe , elle concourt « librement à laisser faire le choix au sort, et à con- « firmer ce que le sort a fait : » fausse subtilité , que le texte sacré dément , puisque le sort n'est pas ici choisi par le peuple, mais commandé par Samuel. Aussi, lorsque le sort se fut déclaré, et que Saiil eut paru , Samuel ne dit pas au peuple : Voyez celui que vous avez choisi; mais il leur dit : P'oyez relui que le Seigneur a choisi ^ ; par oiî aussi s'en va en fumée l'imagination du ministre , qui voudrait nous faire accroire que Dieu avait laissé au peuple la liberté ou l'autorité de confirmer ce que le ,sort avait fait : au lieu que , sans demander sa confirmation ni son suffrage, Samuel leur dit décisive- Mient , comme on vient d'entendre : roilà le roi rjue le Seigneur vous a donné. Ce fut encore Samuel qui déclara à tout le peuple la loi de la royauté, et la fit rédiger par écrit, et la mit devant le Seigneur 1. Le peuple en tout cela ne fait qu'obéir aux ordres qui lui sont portés en cette occasion , comme dans toutes les autres , par son magistrat légitime ; et l'obéissance est si peu remise à ia discrétion du peuple, qu'au contraire il est écrit en termes formels , qu'il n'y eut que les enfants de Jiélial qui méprisèrent Saûl^ ; c'est-à-dire qu'on ne pouvait résister que par un esprit de révolte.
Il faut donc déjà rayer ce grand exemple, par lequel M. Jurieu a voulu montrer indéfiniment que le peuple fait les rois , et qu'il est en son pouvoir de changer la forme du gouvernement. Tout le contraire paraît : mais le ministre , qui , comme on voit, réussit si mal dans l'exemple du premier roi, qui était Saiil, ne raisonne pas mieux sur le second, qui fut David. « Dieu, dit-ib, avait fait oindre
' I. Reg. vin, 5. — * Ibid. 22.-3 Jbid. lo , 22.- * Ibid. X, I, efc. - * Lett. XVil. - f I. Reg. X, 24.— ' Ibid. Î5. - » Ibid. 27. - » Letl. xvii, p. 132,
« David pour roi par Samuel : cependant il neveu- " lut point violer le droit du peuple pour l'électioa « d'un roi ; et nonobstant ce choix que Dieu avait « fait David eut besoin d'être choisi par le peuple. ■ Voici un étrange théologien, qui veut toujours qu'un homme que Dieu fait roi ait encore besoin du peuple pour avoir ce titre. La preuve en est pitoyable : • C'est pourquoi , dit-il , David monta en « Hébron , et ceux de Juda vinrent , et oignirent « là David pour roi sur la maison de Juda'. » Mais qui lui a dit que ce n'est pas la une installation et une reconnaissance d'un roi déjà établi , ou tout au moins déjà désigné de Dieu avec un droit certain à la succession.' puisque, comme nous l'avons vu , tout le peuple et Saiil lui-même, aussi bien que Jonathas son fils aîné , l'avaient reconnu; et David se porta tellement pour roi , incontinent après la mort de Saûl . que comme roi il vp.ngea son prédécesseur», et récompensa ceux de Jabès Galaad^. Il paraît même que tout Israël l'aurait reconnu , sans Abner, général des armées sous Saiil , qui fit régner Isboseth ,fils de ce prince , sur les dix tribus *.
Le ministre veut qu'on croie qu'Isboseth fut roi légitime, parce que les dix tribus lui avaient donné la puissance souveraine , e/ que les peuples sont les maîtres de leur souveraineté , et la donnent à qui bon leur semble ^ . Quoi l contre l'ordre exprès de Dieu, qui avait donné à David tout le royaume de Saûl? C'en est trop, et le ministre s'oublie tout-àfait : mais voyons encore quelle fut la suite de ce choix de Dieu. Lorsqu'Abner voulut établir le règne de David sur les dix tribus , il lui fait parler en cette sorte : .4 qui est la terre ^ si ce n'est à vous? Entendez-vous avec moi, et je vous ramènerai tout Israël^; comme on ramène le troupeau à sob pasteur et des sujets à leur roi. Mais que dit-il encore aux principaux d'Israël qui reconnaissaient Isboseth ? /fier et avant-hier vous cherchiez David , afin qu'il régnât sur vousi. II y avait sept ans qu'Isboseth réguait ; et on voit jusqu'aux derniers jours , dans les dix tribus qui le reconnaissent , un perpétuel esprit de retour à David comme à leur roi, et à un roi que Dieu leur avait donné, ainsi qu' Abner venait de le répéter * ; ce qui fait voir qu'ils ne demeuraient sous Isboseth que par force, à cause d'Abner et des troupes qu'il commandait. Aussi, dès la première proposition , tout Israël et Benjamin même, qui était la tribu d'Isboseth , consentirent à se soumettre à David comme à leur roi légitime; et Abner leur dit : f amènerai tout Israël au roi mon Seigneurs. On sait la suite de l'histoire , et comme les deux capitaines qui commandaient la garde d'Isboseth en apportèrent la tête à David : on sait aussi que David leur rendit le salaire qu'ils méritaient, comme il avait fait à l'Anialécite qui s'était vanté d'avoir tué Saiil ; car il les fit mourir sans miséricorde, comme il avait fait celui-ci •° : mais le discours qu'il tinta l'un et aux autres fut bien différent ; puisqu'il dit à l'Araalécite
•II . Reg. II, 2. 4. — » IT. Reg. i, 15, 16 , 18. — ' Ibid. II, 6,7. — * Ibid. 8,9. — ' Jur. ibid. — • II. Reg. ni, 12. — 'Ibid. 17. —'Ibid. 18. - » Ibid. 19, 20, 21. - ' fbid. IT, 2, «.
CINQUIÈME AVERTISSEMENT
SOS
qui se vantait d'avoir tué Saiil : « Comment n'as « tu pas craint de mettre la main sur l'oint du Sei- « gneur pour le tuer? son sang sera sur ta tête, « parce que tu as osé dire : J'ai tué l'oint du Sei- « gneur '• » Parla-t-il delà même manière aux deux capitaines qui se vantaient d'avoir fait un semblable traitement à Isboseth? Point du tout. « Vive K le Seigneur, leur dit-il>, j'ai fait tuer celui qui « pensait m'apporter une agréable nouvelle en me « disant : Saiil est mort de ma main : combien plu- « tôt punirai-je deux scélérats qui ont tué sur son « lit un homme innocent! » Il n'oublie rien, comme on voit , pour exagérer leur crime. Mais reprochet-il à ces traîtres, comme il a fait à l'Amalécite, qu'ils avaient attenté sur l'oint du Seigneur ? leur (lit-il du moins qu'ils ont fait mourir leur légitime seigneur? Rien moins que cela. Il reproche à l'Amalécite d'avoir versé le sang d'un roi ; et à ceuxci d'avoir répandu celui d'un homme innocent à leur égard, qu'ils avaient tué dans son lit, sans qu'il ût de mal à personne, et qui même, à le prendre de plus haut, ne s'était mis sur le trône qu'à la persuasion d'Abner, avec une prétention vraisemblable, et, comme nous parlons, avec un titre coloré, puisqu'il était fils de Saiil. M. Jurieu ne voit rien de tout cela ; et au lieu qu'il faut tout peser dans un livre aussi précis et aussi profond , pour ne pas dire aussi divin que l'Écriture, il marche toujours devant lui , entêté de la puissance du peuple , dont à quelque prix que ce soit il veut trouver des exemples , et croit encore avoir tout gagné quand il nous demande si l'Écriture traite le fils de Saûl de roi illégitime , ou les dix tribus de rebelles ^ , pour s'être soumises à son empire. Comme si nous ne pouvions pas lui demandera notre tour si l'Écriture traite de rebelles les mêmes tribus, lorsqu'elles se soumirent à David. Pouvaient-elles abandonner Isboseth, si c'était un roi, fils de roi et héritier légitime de son père , élu selon le droit de toutes les couronnes successives , comme parle M. Jurieu? Mais David est-il traité d'usurpateur pour avoir dépossédé un roi si légitimement établi? Car assurément un roi légitime ne peut être abandonné sans félonie ; et David n'aurait pu le dépouiller sans être usurpateur. Il le serait donc, selon le ministre , en recevant Abner et les dix tribus sous son obéissance; pendant qu'Isboseth leur roi légitime vivait encore. Or bien certainement ni les dix tribus ne furent infidèles en se soumettant à David, ni David sacré roi par ordre de Dieu n'a été usurpateur ni tyran. Qui ne voit donc qu'il faut dire nécessairement que David était le roi légitime de tout Israël , et qu'on n'avait pu reconnaître Isboseth que par attentat ou par erreur ?
Je ne sais plus ce qu'on peut penser de ce ministre après de tels égarements : mais voici un troisième exemple qui met le comble à ses erreurs. Le rebelle Absalom était défait et tué : mais David n'osait se fier à un peuple ingrat, oii la crainte d'être puni de son infidélité pouvait encore entretenir l'es-
« II Rcg. i, U, 18. - MI. Reg. iv, 9, 10, II. — ' Jur.iLid.
prit de révolte. En effet, les rebelles effrayés, au lieu de venir demander pardon au roi , et se ranger comme ils devaient sous ses étendards, s'étaient retirés dans leurs maisons avec un air de mécontentement'. Quelques-uns parlaient pour David, mais trop faiblement encore; et le mouvement fut si grand , qu'un peu après , Séba , fils de Bochri , souleva le peuple ; de manière que, si on ne se fût dépêché de l'accabler , cette dernière révolte eût été plus dangereuse que celle d'Absalom ». Avant donc que de retournera Jérusalem, David voulut reconnaître la disposition du peuple , et faisait parler aux uns et aux autres pour les rappeler à leur devoir. Il n'en faut pas davantage pour faire dire au ministre que « David ne voulut remonter sur le trône, que par " la même autorité par laquelle il y était première- « ment monté ^ , » c'est-à-dire , par celle du peuple. Mais, quoi! David n'était-il pas demeuré roi malgré la rébellion , et Absalom n'était-il pas un usurpateur? « Oui, dit M. Jurieu, c'était un infâme « usurpateur, et le peuple était rebelle. » Qu'attendait donc David, selon ce ministre? Avait-il besoin de Vautorité d'un peuple rebelle pour se mettre sur son trône et rentrer dans son palais? Non, sans doute : et il est visible que s'il différait , c'était pour mieux assurer les choses avant que de se remettre entièrement entre les mains des rebelles. Mais cette raison est trop naturelle pour notre ministre. « David, dit-il •*, aimait mieux avouer, par cette con- « duite, que les peuples sont maîtres de leurs cou- « ronnes , et qu'ils les ôtent et qu'ils les donnent à « qui ils veulent, » Quoi ! même des peuples rebelles ont tant de pouvoir , et sous un roi légitime ? et dans un attentat aussi étrange que celui d'un fils contre un père, il fallait encore adorer le droit du peuple? N'eût-ce pas été flatter la rébellion au lieu de l'éteindre, et soulever un peuple qu'il fallait abattre? Le ministre ne rougit pas d'un tel excès. Il en est averti par ses confrères : mais au lieu de s'en corriger il y persiste : c'est que le peuple a le droit, dit-il*; et quoiqu'il en ait abusé, en sorte que ce qu'il a fait soit un attentat manifeste , qui par conséquent le rend punissable, et rend du moins ce ce qu'il a entrepris de nul effet, il faut respecter cet attentat : un prince chassé, mais à la fin victorieux, n'osera user de son droit qu'avec le consentement et l'autorité des rebelles; et au lieu de les punir, il faudra encore qu'il leur demande pardon de sa victoire. Voilà, mes frères, les maximes qu'on vous prêche ; voilà comme on traite l'Écriture sainte. Oii en sommes-nous , si on écoute de tels songes ?
Je trouve un quatrième exemple dans la lettre XVIII*. » La couronne, dit le ministre^, appartc- « nait à Adonias plutôt qu'à Salomon, car il était « l'aîné : cependant le peuple la transporta d'Ado- « nias à Salomon. » S'il voulait bien une seule fois considérer les endroits qu'il cite, il nous sauverait la peine de le réfuter. Encore lui pardonnerais-je , s'il y avait un seul mot du peuple dans tout le récit de cette affaire : mais, quoique l'Histoire sainte la ra-
' II. Rcg. XIX, 9. — ' Ibid. xx, 6. — » Lett. xvii. p. l'a. — * Ibid. - » LctL xxi, p. 167. — ^ Lett. xvm , p. i lo.
SLR LES LETTRES DE M. JURIEU
conte dans tout le détail , on y voit au contraire que Bethsabée dit à D.ivid ' : « 6 mon seigneur et mon « roi, toute la niaison d'Israël attend que vous dé- « datiez qui doit être assis après vous dans votre « trône. » On voit donc, loin de décider , que le peuple était dans l'attente de la volonté du roi. Le roi en même temps donne ses ordres et fait sacrer Salomon » : « Qu'on le mette , dit-il , dans mon trôn ne, et qu'on me l'amène ; et je lui commanderai « de résner. » A l'instant tout le parti d'Adonias fut dissipé; et Abiathar vint lui dire : « Le roi Da- .. vid , notre souverain seigneur , a établi Salomon « roi^. »Dès qu'on vit qu'Adonias voulait régner, le prophète Nathan vint dire à David : « Le roi mon « seigneur a-t-il ordonné qu'Adonias régnât après « lui? » Et encore : « Cet ordre est-il venu du roi « mon seigneur ? et que n'a-t-il déclaré sa volonté à « son serviteur ^ ?» On ne songeait pas seulement que le peuple eût à se mêler dans cette affaire, et Ton n'en fait nulle mention.
Le cinquième et dernier exemple est celui des Machabées. « Qui , dit-on*, a trouvé à redire à ce que • firent les Juifs, après avoir secoué le joug des rois « (le Svrie? Pourquoi, au lieu de donner la cou- « ronne aux Machabées, ne la rendirent-ils pas à la « famille de David? ■> La réponse n'est pas difficile. Il y avait quatre cents ans et plus , non-seulement que le sceptre était sorti de la famille de David, mais encore que son trône était renversé, et le royaume assujetti à un autre peuple. Les rois d'Assyrie, les rois de Perse , les rois de Syrie en avaient prescrit la possession contre la famille de David, qui avait cessé de prétendre à la royauté depuis le temps de Sédécias ; et on n'espérait plus le rétablissement du royaume dans la maison de David qu'au temps du Messie. Ainsi le peuple affranchi avec le consentement des rois de Syrie , ses derniers maîtres , pouvait, sans avoir égard au droit prescrit et abandonné de la maison de David , donner l'empire à celle des Asmonéeus, qui avait déjà le souverain sacerdoce. Que si on venait à dire , quoique sans aucune apparence, qu'il n'y a point de prescription contre les familles royales, ni en particulier contre celle de David, à cause des promesses de Dieu, il s'ensuivrait de là que les Romains auraient été des usurpateurs, et que lorsque Jésus-Christ a dit. Rendez a César ce qui est à César, il aurait jugé pour l'usurpateur contre sa propre famille et contre luimême, puisqu'il était constamment le fils de David. Concluons donc qu'à ne regarder que l'empire temporel de la famille de David , la prescription avait lieu contre elle, que le trône n'en devait être éternel que d'une manière spirituelle en la personne du Christ; et qu'en attendant sa venue, le peuple pouvait se soumettre aux Asmonéens.
Voyons si votre ministre sera plus heureux à résoudre les objections, qu'à nous proposer ses maximes et ses exemples. On lui objecte ce fameux passage , où , pour détourner le peuple du dessein d'avoir un roi , Dieu parle ainsi à Samuel : « Ra-
• III. Reg. I, 20. — » Ibid. 3i et seq. — » Ibid. 44. — * Ibid. 27. - * Lett. XVII, p. 132.
« conte-lui le droit du roi qui régnera sur eux : et « Samuel leur dit : Tel sera le droit du roi ". » Tout le monde sait le reste : c'est en abrégé : « Il enlè- « vera vos enfants et vos esclaves; il établira des « tributs sur vos terres et sur vos troupeaux, sur « vos moissons et sur vos vendanges, et vous lui se- « rez sujets. » Voilà ce que Dieu Ut dire à sou peuple avant que de consentir à sa volonté : et quand le roi fut établi , « Samuel prononça au peuple le « droit du royaume, et l'écrivit dans un livre qu'il « posa devant le Seigneur » ; i> c'est-à-dire qu'il le posa devant l'arche, comme une chose sacrée.
M. Jurieu prétend que ces deux endroits n'ont rien de commun l'un avec l'autre. « Ceux qui ou- « trent tout, dit-il ■*, et qui ne comprennent rien , « veulent que cette description de la tyrannie des « rois (au chapitre vin, vers. 9 et U) soit la même « chose que le droit des rois dont il est dit dans le o chapitre x, vers. 25 : Lors Samuel prononça au « peuple le droit du royaume , et l'écrivit dans un « livTC qu'il posa devant le Seigneur. » Voilà donc, selon ce ministre , ce que disent ceux qui outrent tout et ne comprennent rien. Mais lui , qui n'outre rien et qui comprend tout, prend un autre parti; et voici pourquoi : « C'est , dit-il , qu'il n'y a qu'à voir « la différence des termes dont Samuel se sert dans « ces deux endroits , pour connaître la différence « des choses. Dans ce dernier passage (chapitre x, « vers. 25), ce que Samuel proposa au peuple est « appelé le droit du royaume, et dans le huitième « chapitre les menaces qu'il énonce sont appelées le <i traitement : Déclare-leur comment le roi qui ré- « gnera sur eux les traitera, et non pas comment il « aura droit de 'es traiter. Et Samuel dit aussi : « Cest ici le traiteinent que vous fera le roi qui « doit régner sur vous. Il ne dit pas : C'est ici le « traitement qu'il aura droit de vous faire. »
A entendre parler ce ministre avec une distinction et une résolution si précise, vous diriez qu'il ait lu dans l'original les passages qu'il entreprend d'expliquer : mais non; car au lieu qu'il dit décisivement que le Saint-Esprit se sert de uïots différents au huitième et au dixième chapitre pour expliquer ce qu'il a traduit, traitement et droit, il ne fallait que des yeux ouverts, et seulement savoir lire, pour voir que le Saint-Esprit emploie partout le même terme. Raconte-leur le droit du roi ( ch. vin, 9, Mischpath ). Tel sera le droit du roi ( ibidem ,11), encore Mischpath. Samuel prononça au peuple le droit du royaume (chap. x , 25) ; pour la troisième fois , Mischpath : et les Septante ont aussi dans les trois endroits le même mot, et partout ^ixaîwoa, qui veut dire, droit , jugement ; ou comme on voudra le traduire, toujours en signifiant quelque chose qui tient lieu de loi : qui est aussi ce que signifie naturellement le mot hébreu, comme on pourrait le prouver par cent passages.
Il faut donc, par les principes du ministre, prendre le contre-pied de ses sentiments. Le rapport du
• I. Reg. nu, 9, 10. — ' Ibid. x, 25. — ' Lett. xra, p. 174.
ch.ipitre vin et du chapitre x est manifeste. Le droit du chapitre x n'est pas la conduite particuHère des rois : ce n'est pas le traitement qu'ils feront au peuple à tort ou à- droit, que Dieu fait enregistrer dans un livre public et conserver devant ses autels; c'est un droit royal : donc le droit dont il est parlé au chapitre viii est un droit royal aussi. Et il ne faut pas objecter qu'il s'ensuivrait que le droit royal serait une tyrannie. Car il ne faut pas entendre que Dieu permette aux rois ce qui est porté au chapitre VIII, si ce n'est dans le cas de certaines nécessités extrêmes, où le bien particulier doit être sacrilié au bien de l'État et à la conservation de ceux qui le servent. Dieu veut donc que le peuple entende que c'est au roi à juger ces cas, et que s'il excède son pouvoir, il n'en doit compte qu'à lui : de sorte que le droit qu'il a n'est pas le droit de faire licitement ce qui est mauvais, mais le droit de le faire impunément à l'égard de la justice humaine; à condition d'en répondre à la justice de Dieu , à laquelle il demeure d'autant plus sujet , qu'il est plus indépendant de celle des hommes. Voilà ce qui s'appelle avec raison le droit royal , également reconnu par les protestants et par les catholiques; et c'est ainsi du moins qu'on régnait parmi les Hébreux. Mais quand il faudrait prendre ce droit , comme fait M. Jurieu , pour le traitement que les rois feraient aux peuples , le ministre n'en serait pas plus avancé ; puisque toujours il demeurerait pour assuré que Dieu ne donne aucun remède au peuple contre ce traitement de ses rois. Car loin de leur dire , Vous y pourvoirez , ou , Vous aurez droit d'y pourvoir; au contraire il ne leur dit autre chose, sinon : Fous crierez à moi à cause de votre roi que vous aurez voulu avoir, et je ne vous écouterai pas ' ; leur montrant qu'il ne leur laissait aucune ressource contre l'abus de la puissance royale, que celle de réclamer son secours , qu'ils ne méritaient pas après avoir méprisé ses avis. D'autres veulent que cette loi du royaume, dont il est parlé au P"" des Rois, x, 25, soit celle du Deutéronome » , où Dieu modère l'ambition des rois et règle leurs devoirs. Mais pourquoi écrire de nouveau cette loi, qui était déjà si bien écrite dans ce divin livre, et déjà entre les mains de tout le peuple? et d'ailleurs les objets de ces deux lois sont bien différents. Celle du Deutéronome marquait au roi ce qu'il devait faire, et celle du livre des Rois marquait au peuple à quoi il s'était soumis en demandant un roi. Mais qu'on le prenne comme on voudra, on n'y gagne pas davantage; puisqu'enfin cette loi des rois, dans le livre du Deutéronome, ne prescrit aucune peine qu'on puisse leur imposer s'ils manquent à leur devoir; tout au contraire de ce qu'on voit partout ailleurs, où la peine de la transgression suit toujours l'établissement du précepte. Mais lorsque Dieu commande aux rois , il n'ordonne aucune peine contre eux ; et encore qu'il n'ait rien omis dans la loi pour bien instruire son peuple , on n'y trouve aucun vestige de ce pouvoir sur les rois , que notre ministre lui donne comme le seul fondement de sa liberté : au contraire, tout y tend visiblement à l'indépendance
CINQUIÈME AVERTISSEMENT
' l. Reg. vin, 18. - ' Deul. XYU, 16
des rois; et la preuve démonstrative que tel est l'esprit de la loi et la condition de régner parmi les Hébreux , c'est la pratique constante et perpétuelle de ce peuple, qui jamais ne se permet rien contre ses rois. Il y avait une loi expresse qui condamnait les adultères à mort" : mais nul autre que Dieu n'entreprit de punir David, qui était tombé dans ce crime. La loi condamnait encore à mort celui qui portait le peuple à l'idolâtrie; et si une ville entière en était coupable, elle était sujette à la même peine». Mais nul n'attenta rien sur Jéroboam, gui pécha et fit pécher Israël, (comme le répète vingt et trente fois le texte sacré^), qui érigea les veaux d'or, le scandale de Samarie et l'erreur des dix tribus. Dieu le punit; mais il demeura, à l'égard des hommes, paisible et inviolable possesseur du royaume que Dieu lui avait donnée. Ainsi en fut-il d'Achab et de Jézabel; ainsi en fut-il d'Achaz et de Manassès , et de tant d'autres rois qui idolâtraient et invitaient ou forçaient le peuple à l'idolâtrie : ils étaient tous condamnés à mort, selon les termes précis de la loi; et ceux qui joignaient le meurtre à l'idolâtrie , comme un Achab et un Manassès , devaient encore être punis de mort par un autre titre, et par la loi spéciale qui condamnait l'homicide^. Et néanmoins ni les grands ni les petits, ni tout le peuple, ni les prophètes, qui envoyés de la part de Dieu devaient parler plus haut que tous les autres, et qui parlaient en effet si puissamment aux rois les plus redoutables , ne leur reprochaient jamais la peine de mort qu'ils avaient encourue selon la loi. Pourquoi , si ce n'est qu'on entendait qu'il y avait dans toutes les lois, selon ce qu'elles avaient de pénal , une tacite exception en faveur des rois ; en sorte qu'il demeurait pour constant qu'ils ne répondaient qu'à Dieu seul ? c'est pourquoi, lorsqu'il voulait les punir par les voies communes, il créait un roi à leur place, ainsi qu'il créa Jéhu pour punir Joram , roi de Samarie, l'impie Jézabel sa mère, et toute leur postérité^. Mais de ce pouvoir prétendu du peuple , et de cette souveraineté qu'on veut lui attribuer naturellement, il n'y en a aucun acte ni aucun vestige, et pas même le moindre soupçon, dans toute l'Histoire sainte, dans tous les écrits des prophètes, ni dans tous les livres sacrés. On a donc très-bien entendu dans le peuple hébreu ce droit royal , qui réservait le roi au jugement de Dieu seul : et non-seulement dans les cas marqués au premier livre des Rois, qui étaient les cas les plus ordinaires; mais encore dans les plus e.xtraorclinaires et à la fois les plus importants, comme l'adultère , le meurtre et l'idolâtrie. Ainsi on ne peut douter qu'on ne régnât avec ce droit, puisque l'interprète le plus assuré du droit public , et en général de toutes les lois , c'est la pratique.
Mais voici un autre interprète du droit royal. C'est le plus sage de tous les rois qui met ces paroles dans la bouche de tout le peuple : « J'observe la « bouche du roi : il fait tout ce qui lui plaît, et sa « parole est puissante ; et personne ne peut lui dire ;
• Deut. XXII, 22. — ' Ibid. xiil, 9, 21. — 3 m. Reg. xil, 20. XIII, 3i. XIV, 10, etc. — * Ibid. XI, 35 et seq. — * Exod. XXI, 12. Veut. XIX, 11. — «1"V. Reg. IX, 10.
SUR LES LETTRES DE M. JURIEU
« Pourquoi faites-vous ainsi'? » Façon de parler si ' pfopre à signifier riiidépendance, qu'on n'en a point de meilleure pour exprimer celle de Dieu. Personne, dit Daniel* , ne résiste à son pouvoir, ni ne lui dit : J*ourquoi le faites-tous ? Dieu donc est indépendant i par lui-même et par sa nature; et le roi est indépen- j dant à l'égard des hommes, et sous les ordres de Dieu, qui seul aussi peut lui demander compte de ce qu'il fait : et c'est pourquoi il est appelé le Roi des rois, et le Seigneur des seigneurs. M. Jurieu se mêle ici de nous e.xpliquer Salomon^, en lui faisant dire seulement : « qu'il n'est pas permis de contrôler les « rois dans ce qu'ils font, quand leurs ordres ne vont « pas à la ruine de la société, encore que souvent « ils incommodent. » Ce ministre prête ses pensées à Salomon : mais de quelle autorité , de quel exemple , de quel texte de l'Écriture a-t-il soutenu la glose qu'il lui donne? Auquel de ces rois cruels et impies, dont le nombre a été si grand , a-t-on demandé raison de sa conduite , quoiqu'elle allât visiblement à la subversion de la religion et de l'État ? On n'en trouve aucune apparence dans un royaume qui a duré cinq cents ans : cependant l'État subsistait, la religion s'e^t soutenue, sans qu'on parlât seulement de ce prétendu recours au peuple, où l'on veut mettre la ressource des États.
Il ne faut pas s'imaginer que les autres royaumes d'Orient eussent une autre constitution que celui des Israélites. Lorsque ceux-ci demandèrent un roi , ils ne voulaient pas établir une monarchie d'une forme particulière. Z>ofi«e--no?« wrt roi, disaient-ils^ comme en ont les autres nations; et nous serons , ajoutent-ils 5, comme tous les autres peuples : et dès le temps de Moïse : f^ous voudrez avoir un roi comme en ont tous les autres peuples aux environs^. Ainsi les royaumes d'Orient, où fleurissaient les plus anciennes et les plus célèbres monarchies de l'univers , avaient la même constitution. On n'y connaissait, non plus qu'en Israël, cette suprême autorité du peuple : et quand Salomon disait : Le roi parle avec empire, et nul ne peut lui dire : Pourquoi le faites-vous? \\ n'exprimait pas seulement la forme du gouvernement parmi les Hébreux; mais encore la constitution des royaumes connus alors , et, pour parler ainsi, le droit commun des monarchies.
Au reste, cette indépendance était tellement de l'esprit de la uionarchie des Hébreux , qu'elle se remit dans la même forme lorsqu'elle fut renouvelée sous les ISlachabées. Car encore qu'on ne donnât pas à Simon le titre de roi , que ses enfants prirent dans la suite , il en avait toute la puissance , sous le titre de souverain pontife et de capitaine; puisqu'il est porté, dans l'acte où les sacrificateurs et tout le peuple lui transportent, pour lui et pour sa famille, le pouvoir suprême sous ces titres, qu'on lui remet entre les mains les armes, les garnisons, les forteresses , les impôts , les gouverneurs et les magistrats?, les assemblées même, sans qu'on en pût
' Eccle. vin, 2,3,4. — » Dan. IV, 32. — ' Lett. XVU. - ♦ I. Reg. VIII, 5. — » Ibid. 20. — • Deut. xvii, 14.— ' I. Uach. XIV, 41 et seq. 49.
UOSStET. — TOME FV.
tenir aucune que par son ordre », et en un mot la puissance de pourvoir au besoin du peuple saint ' : ce qui comprend généralement tous les besoins d'un État, tant dans la paix que dans la guerre, sanspouvoir être contredit par qui que ce soit, sacrificateur ou autre, à peine d'être déclaré criminel. Enfin, on n'oublie rien dans cet acte : et loin de se réserver la puissance souveraine, le peuple ne se laisse rien par où il puisse jamais s'opposer au prince, ni armes, ni assemblées, ni autorité quelconque, ni enfin autre chose que l'obéissance.
Je voudrais bien demander à M. Jurieu , qui est si habile à trouver ce qui lui plaît dans l'Écriture, ce que le peuple juif s'est réservé par cet acte.' Quoi! peut-être la législation , à cause qu'il n'y en est point parlé? Mais il sait bien que dans le peuple de Dieu la législation était épuisée par la seule loi de Moïse; à quoi nous ajouterons, s'il lui plaît, les traditions constantes et immémoriales qui venaient de la même source. Que s'il fallait des interprétations juridiques dans l'application, la loi même y avait pourvu par le ministère sacerdotal , comme Malachie l'avait si bien expliqué ^ sur le fondement de la doctrine de Moïse : et on n'avait garde d'en parler dans l'acte qu'on fit en faveur de Simon, puisque ce droit était renfermé dans sa qualité de pontife. Tout le reste est spécifié; et si le peuple s'était réservé quelque partie du gouvernement, pour petite qu'elle fût , il n'aurait pas renoncé à toute assemblée , puisque s'assembler , pour un peuple , est le seul moyen d'exercer une autorité légitime : de sorte que qui y renonce, comme fait ici le peuple juif, renonce eu même temps à tout légitime pouvoir.
La seule restriction que je trouve dans l'acte dont nous parlons, c'est que la puissance n'était donnéo à Simon et à ses enfants que jusqu'à ce qu'il s'élevât un fidèle prophète ^ \ soit qu'il faille entendre le Christ , ou quelque autre fidèle interprète de la volonté de Dieu. Mais cette restriction si bien exprimée ne marque pas seulement qu'il n'y en avait aucune autre, puisque cette autre serait marquée comme celle-là; mais exclut encore positivement celle que M. Jurieu voudrait établir. Car ce qu'il voudrait établir, c'est dans toutes les monarchies , et même dans les plus absolues, la réserve du pouvoir du peuple pour changer le gouvernement dans le besoin : or, bien loin d'avoir réservé ce pouvoir au peuple, on le lui ôte en termes formels; puisque tout changement de gouvernement est réservé à Dieu et à un prophète venu de sa part : et voilà, dans la nouvelle souveraineté de Simon et de sa famille, l'indépendance la mieux exprimée, et tout ensemble la plus absolue qu'on puisse voir.
Ce que les nouveaux rabbins ont imaginé de la puissance du grand sanhédrin , ou du conseil perpétuel de la nation, où ils prétendent qu'où jugeait les crimes des rois, ni ne paraît dans cet acte , ni ne se trouve dans la loi , ni n'est fondé sur aucun eiem-
« I. Malach. \i\. 44. - ' Ibid. 42, 43. — SialacK IL — * I. Mac. XiV, 41.
CTN^QUIÈME AVERTISSEMENT
pic ni dans l'ancienne ni dans la nouvelle monarchie, ni on n'en voit rien dans l'Histoire sainte, ou dans Josèphe, ou dans Philon , ou dans aucun ancien auteur : au contraire, tout y répugne, et ou n'a jamais vu en Israël de jugement humain contre les rois, si ce n'est peut-être après leur mort, pour leur décerner l'honneur de la sépulture royale , ou les en priver : coutume qui venait des Égyptiens, et dont on voit quelque vestige dans le peuple saint, lorsque les rois impies étaient inhumés dans les lieux particuliers, et non pas dans les tombeaux des rois. Voilà tout le jugement qu'on exerçait sur les rois, mais après leur mort, et sous l'autorité de leur successeur; et cela même était une marque que leur majesté était jugée inviolable pendant leur vie. Voilà donc comme on a régné parmi les Juifs, toujours dans le même esprit d'indépendance absolue, tant sous les rois de la première institution, que dans la monarchie renaissante sous les Machabées. Qu'ai-je besoin d'écouter ici les frivoles raisonnements de votre ministre? Voilà un fait constant qui les détruit tous. Car que sert d'alléguer en l'air qu'il n'y a ni possibilité ni vraisemblance qu'un peuple ait pu donner un pouvoir qui lui serait si nuisible'? Voilà un peuple qui l'a donné, et ce peuple était le peuple de Dieu , le seul qui le connût et le servît, le seul par conséquent qui eût la véritable sagesse-, mais le seid que Dieu gouvernât, et à qui il eût donné des lois : c'est ce peuple qui ne se réserve aucun pouvoir contre ses souverains. Lorsqu'on allègue cette loi fameuse : que la loi suprême est le salut du peuple»; je l'avoue : mais ce peuple a mis son salut à réunir toute sa puissance dans un seul; par conséquent à ne rien pouvoir contre ce seul à qui il transportait tout. Ce n'était pas qu'on n'eût vu les inconvénients de l'indépendance du prince, puisqu'on avait vu tant de mauvais rois, tant d'insupportables tyrans; mais c'est qu'on voyait encore moins d'inconvénient à les souffrir quels qu'ils fussent , qu'à laisser à la multitude le moindre pouvoir. Que si l'État à la fin était péri sous ces rois qui avaient abandonné Dieu, on n'allait pas s'imaginer que ce fût faute d'avoir laissé quelque pouvoir au peuple ; puisque toute l'Écriture atteste que le peuple n'était pas moins insensé que ses rois. « Nous avons péché, disait Daniel^, nous et nos pè- « res, et nos rois, et nos princes, et nos sacrifîca- « teurs, et tout le peuple de la terre : » Esdras et Néhémias en disent autant. Ce n'était donc pas dans le peuplequ'on imaginait leremède aux dérèglements, ou la ressource aux calamités publiques: au contraire, c'était au peuple même qu'il fallait opposer une puissance indépendante de lui , pour l'arrêter; et si ce remède ne réussissait, il n'y avait rien à attendre que de la puissance divine. C'est donc pour cette raison que, malgré les expériences de l'ancienne monarchie, on ne laissa pas de fonder sur les mêmes principes la monarchie renaissante. Elle périt par les dissensions qui arrivèrent dans la maison royale. Le peuple, qui voyait le mal, ne
• Jur. Leit. XVI et xvu. — » Jur. ibid. -* ^ Dan. ix, 5, 6.
songea pas seulement qu'il pût y remédier. Les Romains se rendirent les maîtres, et donnèrent le royaume à Hérode, sous qui sans doute on ne songeait pas que la souveraine puissance résidât dans le peuple. Quand les Romains la reprirent sous les Césars, le peuple ne songeait non plus qu'il lui restât le moindre pouvoir pour se gouverner, loin de l'avoir sur ses maîtres ; et c'est cet état de souveraineté, si indépendante sous les Césars, que Jésus-Christ autorise, lorsqu'il dit : Rendez à César ce qui est à César.
Il n'y a donc rien de plus constant que ces monarchies où l'on ne peut imaginer que le peuple ait aucun pouvoir, loin d'avoir le pouvoir suprême sur ses rois. Je ne prétends pas disputer qu'il n'y en puisse avoir d'une autre forme , ni examiner si celle-ci est la meilleure en elle-même ; au contraire, sans me perdre ici dans de. vaines spéculations , je respecte dans chaque peuple le gouvernement que l'usage y a consacré, et que l'expérience a fait trouver le meilleur. Ainsi je n'empêche pas que plusieurs peuples n'aient excepté ou pu excepter contre le droit commun de la royauté, ou, si l'on veut, imaginer la royauté d'une autre sorte, et la tempérer plus ou moins, suivant le géniedes nations et les diverses constitutions des États. Quoi qu'il en soit, il est démontré que ces exceptions ou limitations du pouvoir des rois, loin d'être le droit commun des monarchies, ne sont pas seulement connues dans celle du peuple de Dieu. Mais celle-ci n'ayant rien eu de particu* lier, puisqu'au contraire on la voit établie sur la forme de toutes les autres ou de la plupart, la démonstration passe plus loin, et remonte jusqu'aux monarchies les plus anciennes et les plus célèbres de l'univers : de sorte qu'on peut conclure que toutes ces monarchies n'ont pas seulement connu ce prétendu pouvoir du peuple, et qu'on ne le connaissait pas dans les empires que Dieu même et Jésus- Christ ont autorisés.
Principes de la politique de M. Jurieu, et leur absurdité.
J'ai vengé le droit des rois etdetoutes les puissances souveraines; car elles sont également attaquées, s'il est vrai , comme on le prétend , que le peuple domine partout, et que l'état populaire, qui est le pire de tous, soit le fond de tous les États. J'ai répondu aux autorités de l'Écriture qu'on leur oppose. Celles-là sont considérables; et toutes les fois que Dieu parle, ou qu'on objecte ses décrets, il faut répondre. Pour les frivoles raisonnements dont se servent les spéculatifs pour régler le droit des puissances qui gouvernent l'univers , leur propre majesté les en défend; et il n'y aurait qu'à mépriser ces vains politiques, qui, sans connaissance du monde ou des affaires publiques, pensent ouvoit assujettir les trônes des rois aux lois qu'ils dressent parmi leurs livres, ou qu'ils dictent dans leurs écoles. Je laisserais donc volontiers discourir M. Jurieu sur les droits du peuple; et je n'empêcherais pas qu'il ne se rendit l'arbitre des rois, à niénie titre qu'jl est prophète : mais afin que le monde, qui est éton-
SUR LES LETTRES DE M. JURIEU
né de son audace, soit convaincu de son ignorance, je veux bien, en finissant cet Avertissement, parmi les absurdités iufinies de ses vains discours en relever quatre ou cinq des plus grossières.
Dans le dessein qu'avait M. Jurieu de faire l'apologie de ce qui se passe en Angleterre, il paraissait naturel d'examiner la constitution particulière de ce royaume ; et s'il s'était tourné de ce côté-là, j'aurais laissé à d'autres le soin de le réfuter. Car je déclare encore une fois que les lois particulières des États , non plus que les faits personnels , ne sont pas l'objet que je me propose. Mais ce ministre a pris un autre tour; et soit que l'Angleterre seule lui ait paru un sujet digne de ses soins-, ou qu'il ait trouvé plus aisé de parler en l'air du droit des peuples, que de rechercher les histoires qui feraient connaître la constitution de celui dont il entreprend la défense, iLa bâti une politique également propre à soulever tous les États ». En voici l'abrégé : « Le peuple fait les souverains et donne « la souveraineté : donc le peuple possède la sou- ■ veraineté, et la possède dans un degré plus émio nent; car celui qui communique doit posséder « ce qu'il communique, d'une manière plus parfai- « te : et quoiqu'un peuple qui a fait un souverain « ne puisse plus exercer la souveraineté par lui-mê- « Hie, c'est pourtant la souveraineté du peuple qui « est exercée par le souverain ; et l'exercice de la sou- « veraineté, qui se fait par un seul , n'empêche pas n que la souveraineté ne soit dans le peuple comme « dans sa source , et même comme dans son pre- « mier sujet. » Voilà les principes qu'il pose dans la xvi' lettre; et il en conclut, dans les deux suivantes , que le peuple peut exercer sa souveraineté eu certains cas , même sur les souverains , les juger, leur faire la guerre , les priver de leurs couronnes, changer l'ordre de la succession , et même la forme du gouvernement.
Ce qui d'abord se fait sentir dans ce discours , ce sont les contradictions dont il est plein. Le peuple , dit-on, donne la souveraineté : donc il la possède. Ce serait plutôt le contraire qu'il faudrait conclure; puisque si le peuple l'a cédée , il ne l'a plus; ou en tout cas, pour parier avec M. Jurieu, il ne l'a que dans le souverain qu'il a créé. C'est ce que le ministre vient d'avouer, en disant qu'un peuple qui a fait un souverain ne peut plus exercer sa souveraineté par lui-même, et que sa souveraineté est exercée par le souverain qu'il a lait.
Il n'en faut pas davantage pour renverser tout In système du ministre. Car tout ce où il veut venir par ses principes, c'est que le peuple peut faire la loi à son souverain en certains cas, jusqu'à lui déclarer la guerre, le priver, comme on l'a dit, de sa couronne, changer la succession et même le gouvernement. Or tout cela est contre la supposition que le ministre vient de faire. Car sans doute ce ne sera pas par le souverain que le peuple fera la guerre au souverain même , et lui ôtera sa cou-
' Leit. xri, n.\, p. 123.
tonne; ce sera donc par lui-même que le peup]« exercera ces actes de souveraineté , encore qu'on ait supposé qu'il n'en peut exercer aucun.
Mais, sans encore examiner les conséquences du système , allons à la source , et prenons la politique du ministre par l'endroit le plus spécieux. Il s'est imaginé que le peuple est naturellement souverain; ou, pour parler comme lui, qu'il possède naturellement la souveraineté, puisqu'il ladonneàqui il lui plaît : or, cela, c'est errer dans le principe, et ne pas entendre les termes. Car, à regarder les hommes comvne ils sont naturellement, et avant tout gouvernement établi, on ne trouve que l'anarchie, c'està-dire, dans tous les hommes une liberté farouche et sauvage , où chacun peut tout prétendre , et en même temps tout contester ; où tous sont en garde , et par conséquent en guerre continurMe contre tous ; où la raison ne peut rien , pa ce que chacun appelle raison Ja passion qui le tr^rnsporte ; où le droit même de la nature demeure sans force, puisque la raison n'en a point; où par conséquent il n'y a ni propriété, ni domaine, ni bien, ni repos assuré, ni , à dire vrai, aucun droit, si ce n'est celui du plus fort : encore ne sait-on jamais qui l'est; puisque chacun tour à tour peut le devenir , selon que les passions feront conjurer ensemble plus ou moins de gens. Savoir si le genre humain a jamais été tout entier dans cet état, ou quels peuples y ont été et en quels endroits, ou comment et par quels degrés on en est sorti ; il faudrait, pour le décider, compter l'infini , et comprendre toutes les pensées qui peuvent monter dans le cœur de l'homme. Qua qu'il en soit, voilà l'état où l'on imagine les hommes avant tout gouvernement. S'imaginer maintenant, avec M. Jurieu, dans le peuple considéré en cet état, une souveraineté, qui est déjà une espèce de gouvernement, c'est mettre un gouvernement avant tout gouvernement, et se contredire soi-même. Loin que le peuple en cet état soit souverain, il n'y a pas même de peuple en cet état. Il peut bien y avoir des familles , et encore mal gouvernées et mal assurées; il peut bien y avoir une troupe, un amas de monde , une multitude confuse : mais il ne peut y avoir de peuple; parce qu'un peuple suppose déjà quelque chose qui réunisse quelque conduite réglée et quelque droit établi : ce qui n'arrive qu'à ceux qui ont déjà commencé à sortir de cet état malheureux , c'est-à-dire, de l'anarchie.
C'est néanmoins du fond de cette anarchie que sont sorties toutes les formes de gouvernements , la monarchie, l'aristocratie, l'état populaire et les autres; et c'est ce qu'ont voulu dire ceux qui ont dit que toutes sortes de magistratures ou de puissances légitimes venaient originairement tfe la multitude ou du peuple. Mais il ne faut pas conclure de là, avec M. Jurieu , que le peuple, comme un souverain , ait distribué les pouvoirs à un chacun : car pour cela il faudrait déjà qu'il y eût eu ou xin souverain, ou un peuple réglé'; ce que nous voyons qui n'était pas. Il ne faut non plus s'imaginer que la souveraineté ou la puissance publique soit une rhose comme subsistante, qu'il faille avoir
ao.
)!Our la donner ; elle se forme et résulte de la cess on des particuliers, lorsque , fatigués de Fétat où tout le monde est le maître, et où personne ne l'est, lis se sont laissés persuader de renoncer à ce droit ciui met tout en confusion, et à cette liberté qui fait tout craindre à tout le monde, en faveur d'un gouvernement dont on convient.
S'il plaît à M. Jurieu d'appeler souveraineté cette liberté indocile qu'on fait céder à la loi et au majxistrat, il le peut ; mais c'est tout confondre : c'est confondre l'indépendance de chaque homme dans lanarchie , avec la souveraineté. Mais c'est là tout ,nu contraire ce qui la détruit. Où tout est indépendant, il n'y a rien de souverain : car le souverain 'do/nine de droit ; et ici le droitde dominer n'est pas encore : on ne domine que sur celui qui est dépendant. Or nul homme n'est supposé tel en cet état ; » t chacun y est indépendant, non-seulement de tout îiutre, mais encore de la multitude; puisque la multitude elle-même, jusqu'à ce qu'elle se réduise à faire un peuple réglé, n'a d'autre droit que celui de la force.
Voilà donc le souverain de M. Jurieu : c'est dans l'anarchie le plus fort; c'est-à-dire, la multitude et le grand nombre contre le petit : voilà le l>euple qu'il fait le maître et le souverain au-dessus de tous les rois et de toute puissance légitime ; voilà celui qu'il appelle fe tuteur' et le défenseur naturel de la véritable religion; voilà celui en un mot ([ui, selon lui, n'apas besoin d'avoir raisonpour valider ses actes : car, dit M. Jurieu », cette autorité îi'est que dans le petiple ; etonvoitce qu'il appelle le ])euple. Que le lecteur se souvienne de cette rare j)o!itique : la suite en découvrira les absurdités ; mais maintenant je n'en veux montrer que le bel endroit.
C'est la doctrine des pactes, que le ministre explique en ces termes : « Qu'il est contre la rai- « son qu'un peuple se livre à un souverain sans «< quelque pacte, et qu'un tel traité serait nul « et contre la nature. » Il ne s'agit pas, comme on voit, de la constitution particulière de quelque ]Uat; il s'agit du droit naturel et universel, que le ministre veut trouver dans tous les États. Il est , dit-il ^ , contre la nature de se livrer sans quelque pacte , c'est-à-dire , de se Hvrer sans se réserver le droit souverain; car c'est le pacte qu'il veut établir; comme s'il disait : Il est contre la natui'e de hasarder quelque chose pour se tirer du plus affreux de tous les états, qui est l'anarchie : il est contre la nature de faire ce que tant de peuples ont fait , comme on a vu. Mais laissons toutes ces raisons. Comme cespactesde M. Jurieu ne se trouvent plus , et qu'il y a longtemps que l'original en est perdu , le moins qu'on puisse demander à cç ministre , c'est qu'il prouve ce qu'il avance. Et il le fait en cette sorte * : « Il n'y a point de relation au monde qui ne « soit fondée sur un pacte mutuel ou exprès ou « tacite, excepté l'esclavage, tel qu'il était entre
' Lfit. XVI, n. 4. — ' Lett. xviii, p. HO- — ' Lelt. xvi, p. 12-i. — ♦ Ibid. 2 col.
CINQUIÈME AVERTISSEMENT
« les païens, qui donnait à un n»aître pouvoir d« « vie et de mort sur son esclave, sans aucune con- « naissance de cause. Ce droit était faux, tyran- « nique, purement usurpé, et contraire à tous les « droits de la nature. » Et un peu après : « I! est <• donc certain qu'il n'y a aucune relation de mai- « tre, de serviteur, de père, d'enfant, de mari, de « femme, qui ne soit établie sur un pacte mutuel «et sur des obligations mutuelles : en sorte que « quand une partie anéantit ces obligations, elles « sont anéanties de l'autre. » Quelque spécieux que soit ce discours , en général ; si on y prend garr^e de près , on y trouve autant d'ignoratice que de mots. Commençons par la relation de maître et de serviteur. Si le ministre y avait fait quelque réflexion, il aurait songé quel'origine de la servitude vient des lois d'une juste guerre, où le vainqueur ayant tout droit sur le vaincu , jusqu'à pouvoir lui ôter la vie, il la lui conserve : ce qui même, comme on sait, a donné naissance au mot de servi, qui^ devenu odieux dans la suite , a été dans son origine unterme de bienfait et declémence, descendu du mot servare, conserver. Vouloir que l'esclave en cet état fasse un pacte avec son vainqueur, qui est son maître, c'est aller directement contre la notion de la servitude. Car l'un , qui est le maître, fait la loi telle qu'il veut ; et l'autre, qui est l'esclave, la reçoit telle qu'on veut la lui donner : ce qui est la chose du monde la plus opposée à la nature d'un pacte, ol\ l'on est libre de part et d'autre , et où l'on se fait la loi mutuellement.
Toutes les autres servitudes , ou par vente ou par naissance ou autrement, sont formées et définies sur celle-là. En général, et à prendre la servitude dans son origine, l'esclave ne peut rien contre personne qu'autant qu'il plaît à son maître : les lois disent qu'il n'a point d'état, point de tête, caput non hahet; c'est-à-dire quece n'est pas unepersoime dans l'État. Aucun bien , aucun droit ne peut s'attacher à lui. Il n'a ni voix en jugement, ni action, ni force, qu'autant que son maître le permet; à plus forte raison n'en a-t-il point contre son njaître. De condamner cet état , ce serait entrer dans les sentiments que M. Jurieu lui-même appelle outrés; c'est-à-dire, dans les sentiments de ceux qui trouvent toute guerre injuste : ce serait non-seulement condamner le droit des gens, où la servitudeestadmise, comme il paraît par toutes les lois; mais ce serait condamner le Saint-Esprit, qui ordonne aux esclaves, par la bouche de saint Paul' , de demeurer en leur état, et n'oblige point leurs maîtres à les affranchir.
Cela va plus loin que ne pense M. Jurieu. Car il méprise le droit de conquête, jusqu'à dire que la conquête est une pure violence » : ce qui est dire manifestement que toute guerre en est une ; et par conséquent, contre les propres principes du ministre , qu'il ne peut jamais y avoir de justice dans la guerre, puisqu'il n'y a rien qui s'accorde moins que la justice et la violence. Mais si le droit de servitude
' /. Cor. VII, 24. Eph, VI, 7, etc. — ' Lell. XM, />. 2i, a« e.
SUR LES LETTRES DE M. JURIEU
est vcritahlc, parccque c'est le droit du vniiqueur sur le vaincu ; comme tout un peuple peut être vnincu jusqu'à être obligé de se rendre à discrétion, tout un peuple peut être serf; en sorte que sonseijineur en puisse disposer comme de son bien, jus(|u'à le donner à un autre , sans demander son consentement, ainsi que Salomon donnaàHiram, roi deXyr, vingt villes de Ganiée*. Je ne disputerai pas davantage ici sur ce droit de conquête , parceque je sais que M. Jurieu , dans le fond , ne peut le nier. Il faudrait condamner Jephté , qui le soutient avec tant de force contre le roi de Moab». 11 faudrait condamner Jacob, qui donne à Joseph ce qu'il a conquis avec son arc et son épée^. Je sais que .M. Jurieu ne soutiendra pas ces extravagances; et je ne relève ces choses qu'afin qu'on remarque , qu'éblo li par de vaines apparences, il jette en l'air de gran Is mots dont il ne pèse pas le sens , comme il lui e.^t arrivé lorsqu'il a confondu les conquêtes avec les pures violences.
La seconde relation que notre ministre établit sur pacte exprès ou tacite, est celle de père à enfant ^ ; ce qui est la chose du monde la plus insensée. Car qui est-ce qui a stipulé pour tous les enfants avec tous les pères? Les enfants qui sont au berceau out-ils fait aussi un pacte avec leurs parents, pour les obliger à les nourrir et à les aimer plus que leur vie? Mais les parents ont-ils eu besoin de faire lui pacte avec leurs enfants , aQn de les obliger à leur obéir? C'est bien écrire sans réflexion, que d'alléguer ces prétendus pactes.
Il y a plus de \Taisemblance à établir sur un pacte la relation de mari à femme, parce qu'en effet il y a une convention. Mais si l'on voulait considérer que le fond du droit et de la société conjugale , et celui de l'obéissance que la femme doit à son mari , est établi sur la nature et sur un commandement exprès de Dieu, on n'aurait pas vainement tâché à rétablir sur un pacte. Qui ne voit, en tout ce discours , un homme emporté par une apparence trompeuse , qui a confondu le terme de pacte avec celui d'obligation et de devoir? Et, en effet, il confond trop grossièrement ces deux mots, lorsqu'il dit que les relations dont nous venons de parler de serviteur à maître , d'enfant à père , et de femme à mari , sont établies sur des pactes mutuels et sur des obligations mutuelles ^ ; sans vouloir seulement considérer qu'il y a des obligations mutuelles, qui viennent à la vérité d'une convention entre les parties; et c'est ce qu'on a|)pelle pacte : mais aussi qu'il y en a qui fcont établies par la volonté du supérieur, c'est-àdire de Dieu , qui ne sont point des pactes ni des conventions, mais des lois suprêmes et inviolables, qui ont précédé toutes les conventions et tous les pactes. Car qui jamais a ouï dire qu'il soit besoin d'une convention , ou même qu'on en fasse aucune , pourse soumettre à la loi, eteneoreà la loi de Dieu ? Gomme si la loi de Dieu empruntait sa force du consentement des parties, à qui elle prescrit leurs devoirs! C'est faute d'avoir entendu une chose si
» Iir. n,-j. \\, II. — » Jud. XI. - î Gen. XLvn», 2-J. -i Leil. xvi, p. I2i. — 5 ibLd,
manifeste , que le ministre fait ce pitoyable raisoïc ncinent : « Il n'y a rien de plus inviolable et de plus « sacré que les droits des pères sur les enfants : « néanuioinslespèrfspeuventallersiloindansl'abus « de ces droits , qu'ils les perdent. » Qui jamais a ouï parler d'un tel prodige, que par l'abus du droit paternel un père le perde? Cela serait vra» , si lepèr.* n'avait de droit sur son enfant que par aw pacl-i mutuel , comme le ministre a voulu se l'imaginer. Mais comme le devoir d'un Gis est fondé sur queique chose de plus liaut, sur la loi du supérieur, qui est Dieu; loi qu'il a mise dans les cœurs avant que de l'écrire sur la pierre ou sur lé papier : si ua père peut perdre so;i rfro<Y, comme dit M. Jurieu, c'est Dieu même qui perd le sien. Il n'est pas moins ridicule de dire avec ce ministre , « qu*un mari qui « abuse de son pouvoir sur sa femme, par cela « même la met en droit de demander la protectioi» « des lois , de rompre tout lien et toute communion , « de résister, en un mot, à toutes ses volontés. » IS'e dirait-on pas que le mariage est rompu , et que ce n'est plus seulement l'adultère qui l'anéantît , selon la réforme , mais encore toute violence d'un mari ? Que si , malgré tout cela , le mariage subsiste, qui peut dire, sans être insensé, que tout lien et toute communion soit rompue, et qu'une femme acquiert le beau droit de résister à toutes les volontés d'un mari? Mais n'est-il pas vrai, dit-il, que les enfants et les fenmies-sont autorisés par les lois divines et humaines, à résister aux injustes volontés d'un mari et d'un père? n'est-il pas vrai que le pouvoir de-! maîtres sur les esclaves les plus vils a des bornes? Qui ne le sait? mais qui ne sait en même temps que ce n'est point en vertu d'une convention volontaire, qui ne fut jamais ni n'a pu être , mais d'un ordre supérieur? C'est que Dieu, qui a prescrit certaiiH devoirs aux femmes, aux enfants, aux esclaves, en a prescrit d'autres aux maîtres, aux pères, aux maris : c'est que la puissance publique , qui renferjne toute autre puissance sous^ la sienne , a réglé les actions et les droits des uns et des a'itres : c'est qu'oïl il n'y a poiiit de loi, la raison, qui est la source des lois, en est une que Dieu impose a tous les hommes : c'est que les devoirs les pluslégitimes. coinn)e. par exemple , ceux d'une femme ou d'un fds , peuvent bien être suspendus envers un mari et envers un père que son injustice et sa violence empêche de les recevoir; mais que le fond d'obligation puisse être altéré, ou que la disposition du cœur puisse être changée, on ne peut le dire sans extravagance.
J'avoue donc, selon ces principes, à M. Jurieu , qu'il y a des obligations mutuelles entre le prince / et le sujet ; de sorte qu'à cet égard il n'y a point de pouvoir sans bornes , puisque tout pouvoir est , borné par la loi de Dieu et par l'équité naturelle : \ mais que de telles obligations soient fondées sur un pacte mutuel , loin que !\I. Jurieu imîus Tait prouvé, il n'allègue pour le prouver que-de faux pnn» cipes, que lui-même ne peut soutenir de bonne-foi dans son cœur, et que par conséquent il n'entend point quand il les avance.
Depuis q^u'oa se mêle d'écrire , je ae ctois pas
CINQUIÈME AVERTISSEMENT
qu'on ait rien écrit de plus téméraire que ce qu'a écrit M. Jurieu ' : « Qu'on ne voit point d'érections « de monarchies, qui ne se soient faites par des « traités où les devoirs'des âbuverains soient expri- « mes aussi bien que ceux des sujets. » Qui ne croirait, à l'entendre, qu'il lui a passé sous les yeux beaucoup de semblables traités? Il en devrait donc rapporter quelqu'un; et surtout s'il avait trouvé ce contrat primordial, du roi et du peuple , qu'on prétend que le roi d'Angleterre a violé, il n'aurait pas M le dissimuler : car il aurait relevé la convention, dont il entreprend la défense, d'un grand embarras; surtout si l'on trouvait dans ce traité, qu'il serait nul en cas de contravention de part ou d'autre, et que le peuple reviendrait en même état que s'il n'avait jamais eu de roi. Mais par malheur M. Jurieu, qui avance qu'on ne \o\lpoint(rérecUondes monarchies où l'on ne trouve de tels traités, non-seulement n'a pas trouvé celui-ci , mais encore n'en a trouvé aucun , et n'entreprend même pas de prouver par aucun fait positif qu'il y en ait jamais eu. Il raille quelque part le docte G rôti us de ce qu'avec de beau grec et de beau latin il croit nous persuader tout ce qu'il veut; et il a peut-être raison de reprendre ce savant auteurdel'excès de ses citations. Mais qu'aussi, je ne dirai pas sans latin ni grec, mais sans exemple , sans autorité , sans témoignage ni de poète, ni d'orateur, ni d'historien, ni d'aucun auteur quel qu'il soit, notre ministre ait osé poser en fait qu'on ne voit aucune érection de monarchie qui ne soit faite sous des traités tels que ceux qu'il imagine, et que tous les peuples du monde , anciens et modernes, même ceux qui regardent leurs rois comme des dieux, ou plutôt qui n'osent les regarder, et ne connaissent d'autres lois que leurs volontés, se soient réservé sur eux un droit souverain , et encore sans te connaître et sans en avoir le moindre soupçon : eo vérité c'est un autre excès qui n'a point de nom , et on ne peut pas abuser davantage de la foi publique.
Pour moi , sans vouloir me perdre dans des propositions générales, je vois dans l'Histoire sainte l'érection de deux monarchies du peuple de Dieu , où, loin de remarquer ces prétendus traités mutuels entre les rois et les peuples , avec la clause de nullité en cas de contravention de la part des rois , je vois manifestement la clause contraire; et M. Jurieu ne le peut nier. Car, selon la doctrine de ce ministre , le traitement que Saniuel déclara au peuple qu'il recevrait de son roi était tyrannique, et un abus manifeste de la puissance. C'est le principe de M. Jurieu ; par conséquent il doit ajouter que la royauté fut d'abord proposée au peuple hébreu avec son abus : néanmoins le peuple passa outre; et loin de se réserver la moindre espèce de droit contre le roi qu'il voulait avoir, nous avons vu clairement qu'il n'y a pas seulement songé'. Ce peuple, encore un coup, n'a jamais songé qu'il se fût réservé un droit sur son souverain ; je ne dis pas dans les abus médiocres de la puissance royale que Samuel lui pro-
» l' tt. xvi, p. .25. - ' Ci-dessus.
posait, mais au milieu des plus grands excès de la tyrannie, tels que sont ceux que nous avons vus dans l'Histoire sainte sous les rois les plus impies et les plus cruels , sans que le peuple ait songé à se relever de ses maux par la force. Bien plus, après les avoir éprouvés, et toutes les suites les plus funestes qu'ils pouvaient avoir , le même peuple revient encore sous les Machabées dans la liberté de former son gouvernement; et il ne le forme pas sous d'autres lois, ni avec moins d'indépendance du côté des princes, qu'il avait fait la première fois. Nous en avons rapporté l'actcVoilà des faits positifs, et non pas des discours en l'air ou de vaines spéculations.
Je trouve, dans Hérodote, l'établissement de la monarchie des Mèdes sous Déjocès , et je n'y vois aucun traité de part ni d'autre; encore moins la résolution du traité en cas de contravention : mais ce qui est bien constant par toute la suite, c'est que l'empire des rois mèdes a dû être par sonîorigine le plus indépendant de tout l'Orient ; puisqu'on y voit d'abord cette indépendance d'une manière si éclatante, qu'elle n'a été ignorée de personne. Ainsi ces titres primordiaux ne sont pas tous favorables à la prétention du ministre ; et il tombe dans l'inconvénient de donner aux peuples un droit souverain sur eux-mêmes et sur leurs rois, sans que les peuples, à qui il le donne, en aient jamais eu le moindre soupçon.
M. Jurieu nous demande quelle raison pourrait avoir eue un peuple de se donner un maître si puissant à lui faire du mal. Il m'est aisé de lui répondre. C'est la raison qui a obligé les peuples les plus libres, lorsqu'il faut les mener à la guerre, de renoncer à leur liberté , pour donner à leurs généraux un pouvoir absolu sur eux : on aime mieux \ hasarder de périr même injustement par les ordres de son général, que de s'exposer par la division à une perte assurée de la main des ennemis plus unis. C'est par le même principe qu'on a vu un peuple très-libre , tel qu'était le peuple romain , se créer, . même dans la paix , un magistrat absolu , pour se ') procurer certains biens et éviter certains maux , qu'on ne peut ni éviter ni se procurer qu'à ce prix. C'est encore ce qui obligeait le même peuple à se lier par des lois que lui-même ne pût abroger : car un peuple libre a souvent besoin d'un tel frein con- \ tre lui-même; et il peut arriver des cas où le rempart dont il se couvre ne sera pas assez puissant pour le défendre, si lui-même peut le forcer. C'est ce qui fait admirer à Tite-Live la sagesse du peuple romain, si capable de porter le joug d'un commandement légitime, qu'il opposait volontairement à sa liberté quelque chose d'invincible à elle-même, de peur qu'elle ne devînt trop \icenc\e\ise : Jdeo sibi invicta quœdampatientissimajusti imperii civitas fecerat. C'est par de semblables raisons qu'un peuple qui a éprouvé les maux, les confusions, les horreurs de l'anarchie, donne tout pour les éviter; et comme il ne peut donner de pouvoir sur lui qui ne puissetourner contre lui-même, il aime mieux 1
■ Ci-dessus.
SUR LES LETTRES DE M. JURIEU
\ hasarilor d'élrc iiiallrailé quelquefois par un sou-
' veMiii, que de se mettre en état d'avoir à souffrir ses propres fureurs, s'il s« réservait quelque pouvoir. Il ne croit pas pour cela donner à ses souveraine; un pouvoir sans bornes. Car, sans parler des bornes de la raison et de l'équité , si les hommes
' n'y sont pas assez sensibles , il y a les bornes du
\propre intérêt, qu'on ne manque guère de voir, et qu'on ne méprise jamais quand ou les voit. C'est ce qui a fait tous les droits des souverains, qui ne sont pas moins les droits de leurs peuples que les leurs.
Le peuple , forcé par son besoin propre à se donner un maître, ne peut rien faire de mieux que dinléresser à sa conservation celui qu'il établit sur sa
' tête. Lui mettre l'État entre les mains, afin qu'il le conserve comme son bien propre, c'est un moyen très-pressant de l'intéresser. Mais c'est encore l'engager au bien public par des liens plus étroits , que
'de"donner lempire à sa famille, afin qu'il aime l'État comme son propre héritage, et autant qu'il aime ses enfants. C'est même un bien pour le peuple que le gouvernement devienne aisé ; qu'il se perpétue par'^les mêmes lois qui perpétuent le genre humain, et qu'il aille, pour ainsi dire, avec la nature. Ainsi, les peuples où la royauté est héréditaire , en apparence se sont privés d'une faculté , qui est celle d'élire leurs princes ; mais dans le fond c'est un bien de plus qu'ils se procurent ; le peuple doit regarder comme un avantage de trouver son souverain tout fait , et de n'avoir pas , pour ainsi parler, à remonter un si grand ressort. De cette sorte, ce n'est pas toujours abandonnement ou faiblesse , de se donner des maîtres puissants ; c'estsouvent, selon le génie des peuples et la constitution des États, plus de sagesse et plus de profondeur dans ses vues.
C'est donc une grande erreur de croire , avec M. Jurieu , qu'on ne puisse donner des bornes à la puissance souveraine, qu'en se réservant sur elle un droit souverain. Ce que vous voulez faire faible à vous faire du mal , par la condition des choses humaines le devient autant à proportion à vous faire du bien : et sans borner la puissance , par la force que vous vous pouviez réserver contre elle ;
•^ le moyen le plus naturel pour l'empêcher de vous opprimer, c'est de l'intéresser à votre salut.
Je ne sais s'il y eut jamais dans un grand empire un gouvernement plus sage et plus modéré qu'a
1 été celui des Romains dans les provinces. Le peuple romain n'avait garde d'imaginer aucun reste de souveraineté dans les peuples soumis, puisqu'il les ; avait réduits par la force, et qu'une de ses maximes, j pour établir son autorité , était de pousser la vie- ! toire jusqu'à convaincre les peuples vaincus de leur j impuissance absolue à résister au vainqueur. Mais \ encore qu'ils eussent poussé la puissance jusque-là, j sans s'imaginer dans ces peuples aucun pouvoir lé- ■ pitime qu'ils pussent opposer au leur, l'intérêt de l'État les retenait dans de justes bornes. On sentait bien qu'il ne fallait point tarir les sources publiques, ni accabler ceux dont on tiiait du secours. Si quel- ; quefois on oubliait ces belles maximes ; si le sénat, '
si le peuple, si les princes, lorsqu'il y en eut, quittaient les règles du bon gouvernement, leurs successeurs revenaient à l'intérêt de l'État , qui dans le fond était le leur i les peuples se rétablissaient; et, sans en faire des souverains, Marc-Aurèle se proposait d'établir, dans la monarchie la plus absolue, la plus parfaite liberté du peuple soumis : ce qui est d'autant plus aisé que les monarchies les plus absolues ne laissent pas d'avoir des bontés inébranlables dans certaines lois fondamentales, contre lesquelles on ne peut rien faire qui ne soit nul de soi. Ravir le bien d'un sujet pour le donner à un autre, c'est un acte de cette nature ; on n'a pas besoin d'armer l'oppressé contre l'oppresseur : le temps combat pour lui , la violence réclame contre ellemême; et il n'y a point d'homme assez insensé pour croire assurer la fortune de sa famille par de tels actes. Le prince même a intérêt de les empêcher : il sent qu'il faut faire aimer le gouvernement, pour le rendre stable et perpétuel. Comme on a vu que le vrai intérêt du peuple est d'intéresser à son salut ceux qui gouvernent; le vrai intérêt de ceux qui gouvernent est d'intéresser aussi à leur conservation les peuples soumis. Ainsi l'étranger est repoussé avec zèle , le mutin et le séditieux n'est pas écouté ; le gouvernement va tout seul , et se soutient , pour ainsi dire , de son propre poids. Sans craindre qu'on les contraigne, les rois habiles se donnent eux-mêmes des bornes pour s'empêcher d'être surpris ou prévenus ; ils s'astreignent à certaines lois, parceque la puissance outrée se détruit, enfin elle-même. Pousser plus loin la précaution ,. c'est, pour ne rien dire de plus, autant inquiétude que liberté , autant indocilité que prévoyance et sagesse , autant esprit de révolte et d'indépendanc& que zèle du bien public; et enfin (car je ne veux pas étendre plus loin ces réfl(jtions) on voit as.sez clairement que les maximes outrées de M. Jurieu répugnent à la raison, et même à l'expérience de la plus grande partie des peuples de l'univers.
Il faut néanmoins encore exposer ce que ce ministre croit avoir de plus convaincant. Il croit nous fermer la bouche , en nous demandant « ce qu'il « faudrait faire à un prince qui commanderait à la « moitié d'une ville de massacrer l'autre, sous pré- « texte de refus d'obéissance sur un commande- « ment injuste'. » Qu'un homme se mette dans l'esprit de fonder des règles de droit et des maximes de gouvernement sur des cas bizarres et inouïs parmi les hommes ! Mais écoutons néanmoins, et voyons où l'on veut aller. « Cette moitié « de la ville, poursuit-il , n'est pas obligée de mas- « sacrer l'autre : on en demeure d'accord ; car w« « donne des bornes à l'obéissance active. Mais si « ce souverain après cela a le droit de massacre» « toute cette ville, sans quelle ait le droit de se « défendre, il est clair que le prince aura le droit « de ruiner la société entière. » Puisqu'il voulait conclure à la ruine de toute la société en ce cas, que n'ajoutait-il encore que cette ville fdt la seule où
• Leti. ivi , p. 124.
CINQUIÈME AVERTISSEMENT
ce prince fi1t souverain, ou qu'il en voulût faire nuLiiit à toutes les autres qui composeraient son État ; en sorte qu'il y restât seul pour n'avoir plus de contradicteurs, et pour pouvoir tout sur des corps morts qui feraient dorénavant tous ces sujets ? Le ministre n'a osé construire ainsi son hypothèse, parcequ'il a bien senti qu'on lui dirait qu'elle est insensée; et que c'est encore quelque chose de plus insensé de fonder des lois, ou de donner un empire au peuple, sous prétexte de remédier à des maux qui ne sont que dans la tête d'un spéculatif, et que le genre humain ne vit jamais.
Comme donc^ à parler de bonne foi, ce prince de M. Jurieu , qui voudrait tuer tout l'univers , ne fut jamais , et que la fureur et la frénésie n'ont pas même encore été jusque-là ; demander ce qu'il faudrait faire à un prince qui aurait conçu un semblable dessein, c'est en autres termes demander ce /qu'il faudrait faire à un prince qui deviendrait fu- '^rieux ou frénétique au-delà de tous les exemples que le genre humain connaît : en ce cas , la réponse serait trop aisée. Tout le monde dirait au ministre qu'on a donné des tuteurs à des princes moins insensés que celui qu'il nous propose. Son prétendu empire du peuple n'est ici d'aucun usage : le successeur naturel d'un prince dont le cerveau serait si malade , ou les transiwrts si violents , ferait na- I tiireliement la charge de régent. Lorsque Ozias, frappé de la lèpre par un coup manifeste de la main de Dieu , prit la fuite tout hors de lui-même , on entendit bien que la volonté de Dieu était qu'on le séquestrât, selon la loi, de la société du peuple ; et Joatham , son fils aîné, qui était en état de lui succéder s'il fût mort , prit en main le gouvernement du royaume. On conserva le nom de roi au père : le fils gouverna sous son autorité ; et on n'eut pas besoin d'avoir recours à cette chimérique souveraineté dont on veut flatter tous les peuples.
Mais, après tout, oîi veut-on aller par cet empire du peuple? Ce peuple, à qui on donne un droit souverain sur ses rois , en a-t-il moins sur toutes les autres puissances? Si, parce qu'il a fait toutes les formes de gouvernement, il en est le maître; il est le maître de toutes, puisqu'il les a toutes faites également. M. Jurieu prétend, par exemple, que la puissance souveraine est partagée en Angleterre entre les rois et les parlements, à cause que le peuple l'a voulu ainsi. Mais si le peuple croit être mieux gouverné dans une autre forme de gouvernement , il ne tiendra qu'à lui de l'établir; et il n'aura pas moins de ; pouvoir sur le parlement, qu'on veut lui en attribuer sur le roi. Il ne sert de rien de répondre que le parlement c'est le peuple lui-même. Car les évê- [ «jues ne sont pas le peuple , les pairs ne sont pas le peuple , une chambre-haute n'est pas le peuple : si le peuple est persuadé que tout cela n'est qu'un soutien de la tyrannie, et que les pairs en sont les fauteurs, on abolira tout cela. Cromwell aura eu raison de réduire tout aux communes, et de réduire les communes mêmes à une nouvelle forme. On établira, si l'on veut, une république, si l'on veut l'état populaire, comme on en aeu le dessein, et que tant de gens l'ont
peut-être encore. Si les provinces ne conviennent p.ts de la forme du gouvernement, chaque province s'en fera un comme elle voudra. Il n'est pas de droit naturel que toute l'Angleterre fasse un même corps. L'Ecosse, dans la même île, fait bien encore un royaume à part. L'Angleterre a été autrefois partagée entre cinq ou six rois. Si on en a pu faire plusieurs monarchies, on en pourrait faire aussi bien plusieurs républiques , si le parti qui l'entreprendrait était le plus fort : le peuple , qui est le vrai souverain, l'aurait voulu. Mais le sage Jurieu , qui a établi l'empire du peuple, a prévu cet inconvénient, et a bien voulu remarquer que le peuple peut abuser de son pouvoir. Je l'avoue : il l'a dit ainsi. Il semble même donner des bornes à ia puissance du peuple, « qui, dit-il ', ne doit jamais résister à « la volonté du souverain, que quand elle va direc- « tement et pleinement à la ruine de la société. » Mais qui ne voit que, de tout cela, c'est encore le peuple qui en est le juge? c'est , dis-je , au peuple à juger quand le peuple abuse de son pouvoir. Le peuple, dit ce nouveau politique, est cette puissance qui seule n'a pas besoin d'avoir raison pour valider ses actes''. Qui donc dira au peuple qu'il n'a pas raison? Personne n'a rien à lui dire; oul^ien il en faut venir, pour le bien du peuple, à établir des puissances contre lesquelles le peuple lui-même ne puisse rien : et voilà en un moment toute la souveraineté du peuple à bas, avec le système du ministre.
Quelle erreur de se tourmenter à former une politique opposée aux règles vulgaires, pour être enfin obligé d'y revenir ! C'est comme dans une forêt, après avoir longtemps tournoyé parmi des sentiers embarrassés, se retrouver au point d'où on était parti. INIais examinons encore ce rare principe de M. Jurieu : « Il faut qu'il y ait dans les sociétés une « certaine autorité qui n'ait pas besoin d'avoir rai- « son pour valider ses actes. Or, cette autorité « n'est que dans le peuple 3. » C'est par où il tran^ che; c'est la finale résolution de toutes les difficultés. Un de ses confrères lui a objecté cette téméraire maxime ; et notre ministre lui répond^ comme on va voir : « Cette maxime ne peut avoir de mau- « vaise conséquence, qu'en supposant qu'on veut « dire que tout ce qu'un peuple fait par voie de « sédition doit valoir; mais c'est bien peu entendre « les termes. Qui dit un acte, dit un acte juridique, « une résolution prise dans une assemblée de tout « un peuple , comme peuvent être les parlements « et les états. Or, il est certain que si les peuiiles « sont le premier siège de la souveraineté, ils n'ont « pas besoin d'avoir raison pour valider leurs actes, « c'est-à-dire, pour les rendre exécutoires. Car, « encore une fois , les arrêts , soit des cours sou* « veraines, soit des souverains, soit des assemblées « souveraines , sont exécutoires , quelque injustes « qu'ils soient. » Je le prie, si ses pensées ont quelque ordre , s'il veut nous donner des idées nettes, qu'il nous dise ce qu'il entend par exécutoires. Veut-
« Lett. xvi, p. 125. — ' Ci-dessus. - 3 Lett. xvni, p. ua. * Lett. XKi , p. 167.
SUR LES LETTRES DE M. JURIEU
il (lire que tous les .irr^ts justes ou injustes des souverains et des assemblées souveraines sont exécutés en effet? Bien certainement cela n'est pas. Veut-il (lire qu'ils le doivent être, et enfin qu'ils le sont (le droit? Voilà donc, selon lui-même, un droit de mal faire, un droit contre la justice, qui est précisément , comme on a vu , ce qu'il a voulu éviter ; et néanmoins par nécessité il y retombe.
Qu'il cesse donc de nous demander quel droit a un prince d'opprimer la religion ou la justice : car il avoue à la lin que , sans avoir droit de mal ordonner ou de mal faire, (car personne n'a un tel droit, et ce droit même n'est pas), il y a dans la puissance publique un droit d'agir, de manière qu'on n'ait pas droit de lui résister par la force , et qu'on ne puisse le faire sans attentat.
Que s'il dit que , selon ses maximes , ce droit n'est que dans le peuple, et que le peuple a seul cette autorité de valider ses actes sans raison : il est frai qu'il l'a dit ainsi dans la lettre xviii* ; mais il n'est pas moins vrai qu'il s'en est dédit dans la lettre xxi", où nous avons lu ces paroles, que, nonseulement les arrêts du peuple , mais encore ceux lies cours souveraines ou des souverains , ou des assemblées souveraines , sont exécutoires de droit : et ainsi cette autorité n'est pas seulement dans le peuple, comme il l'avait posé d'abord.
S'il répond qu'à la vérité elle peut être dans les souverains ou dans les cours de justice, mais qu'elle n'est en sa perfection que dans le peuple; et encore, non pas dans un peuple séditieux, mais, comme il l'a défini , dans une assemblée où il fait un acte Juridique et légitime : ne voit-il pas que la question revient toujours ? Car qu'est-ce (ju'une assemblée, et qu'est-ce qu'un acte juridique ? L'acte qu'on passa sous Cromwell pour supprimer l'épiscopat et la chambre-haute, et attribuer aux communes la suprême autorité de la nation , jusqu'à celle d>3 juger le roi , n'était-ce pas l'acte d'une assemblée qui prétendait représenter tout le peuple et en exercer le droit ? Car qu'est-ce enfin que le peuple , se- Ir.n M. Jurieu, si ce n'est le plus grand nombre? Kt si c'est le petit nombre : qui peut lui donner son droit, si ce n'est le grand? L'a-t-il par la loi de Dieu, ou par la nature? Et s'il l'a par l'institution et la volonté du peuple, le même peuple , qui l'a donné , ne peut-il pas l'ôter ou le diminuer comme il lui plaît? Et quelles bornes M. Jurieu pourra-t-il donner à sa souveraine puissance ? Sera-ce les lois du pays et les coutumes déjà établies? Comme si M. Jurieu ne les fondait pas sur l'autorité du peuple, ou que le peuple n'en fdt pas autant le maître sous Cromwell, qu'il l'est à présent, et aut;mt cette puissance suprême qui n'a pas besoin d'avoir raison pour rendre ses actes valides et exécutoires de droit. Dira-t-il enfin que Cromwell agissait par la force, et avait les armées en sa main? Quand donc on a une armée , l'acte n'est pas légitime; ou bien est-ce peut-être qu'une armée de citoyens, telle qu'était celle de Cromwell, annule les actes, et qu'une armée d'étrangers rend tout léij^itinie? Avouons que M. Jurieu nous parle d'un
peuple qu'il ne saurait définir; et cela qu'est-ce / autre chose que ce peuple sans loi et sans règle , dont il a été parlé au commencement de ce discours ?
M. Jurieu ne rougit pas de flatter un tel peuple, et il appelle ses aciversaires les flatteurs des rois. Mais puisqu'il trouve plus beau d'être le flatteur du peuple , il doit songer que les gens d'un caractère si bas , sous prétexte de flatter les peuples, sont en effet des flatteurs , des usurpateurs et des tyrans. Car, en parcourant toutes les histoires des usurpateurs, on les verra presque toujours flatteurs des peuples. C'est toujours ou leur liberté qu'on veut leur rendre, ou leurs biens qu'on veut leur assurer, ou leur religion qu'on veut rétablir. Le peuple se laisse flatter, et reçoit le joug. C'est ; à quoi aboutit la souveraine puissance dont on le flatte; et il se trouve que ceux qui flattaient le peuple sont en effet les suppôts de la tjnrannie. C'est ainsi que les États libres se font des mo- i narques absolus, et deviennent insensiblement; mais que dis-je? ils deviennent manifestement l'annexe d'une monarchie étrangère. C'est ainsi que les États monarchiques se font des maîtres plus absolus que ceux qu'on leur fait quitter, sous prétexte de les affranchir. Les lois qui servaient de rempart à la liberté publique s'abolissent, et le prétexte d'affermir une domination naissante rend tout plausible. Deux peuples se lient l'un l'autre, et concourent ensemble à rendre invincible la puissance qui les tient tous également sous sa main : on a fait cet ouvrage en les flattant.
On a fait beaucoup davantage , et on a changé les maximes de la religion. M. Jurieu en convient, et, pour défendre la convention, il attaque directement l'Église anglicane. « C'est, dit-il ■, ici un « endroit à faire sentir à l'Église anglicane com- « bien les principes qu'elle a voulu établir depuis n le retour du roi Charles II , sont incompatibles « avec la droite raison et avec la liberté d'Angle- « terre. » C'est donc l'Église anglicane qu'il prend à partie directement , et il va lui découvrir ses variations. Il commence par la flatterie , car c'est en la caressant qu'on veut lui faire avaler le poison d'une nouvelle doctrine. « La mort de Charles I*' , « continue notre ministre , leur a fait horreur ; et « ils ont eu raison en cela. Us ont cherché une théo- « logie et une jurisprudence qui pdt prévenir de « semblables attentats; en quoi ils n'ont pas eu « tort. Ils ont reconnu que les ennemis des rois « d'Angleterre étaient aussi les leurs; car les fa- « natiques et les indépendants n'en veulent pas « moins à l'Église anglicane qu'à la royauté. Ils « ont cherché les moyens de mettre à couvert « l'Église anglicane : on ne saurait les blâmer là- « dedans. Ils ont voulu mettre la souveraine au- « torité des rois et leur propre conservation sous « un même asile : c'est la souveraine indépendance « des rois, enseignant que, sous quelque prétexte « que ce soit, soit de religion, soit de conserva- « tion de lois ou de privilèges , il n'est jamais per-
' Lett. \ym , p. 141.
CINQUIÈME AVERTISSEMENT
« mis de résister aux princes, et d'opposer la force « à la violence. » Voilà donc les maximes qu'avait établies l'Église anglicane, de l'aveu de M. Jurieu ; des maximes directement opposées à celles qu'on a suivies dans la convention, directement opposées à celles que M. Jurieu a établies pour la défendre. Voici maintenant la décision de ce ministre : « Ils « ne se sont pas aperçus » (les évêques et les universités qui ont établi par tant d'actes la maxime de la souveraine indépendance des rois, si contraire aux maximes de la convention, et de M. Jurieu, qui la défend) ; « ils ne se sont pas aperçus pre- « mièrement, que cela ne pouvait leur servir de « rien; secondement, qu'ils se mettaient dans un o état de contradiction, et renversaient toutes les « lois d'Angleterre. » C'est à quoi en voulait venir ce ministre, avec tout ce beau semblant et cet air flatteur : Ils ont eu raison, ils n'ont pas eu tort, on ne saurait les blâmer. Que veut-il conclure par là? Que ces docteurs, qu'il faisait semblant de vouloir louer, se sont mis dans wi état de contradiction, et ont renversé toutes les lois de leur pays.
Mais, après tout, que veulent dire ces fades louanges qu'il donne à l'Église anglicane : « Elle n'a pas « eu tort, elle a eu raison; on ne saurait la blâmer « d'avoir cherché les moyens de se mettre à cou- « vert des fanatiques , qui n'étaient pas moins ses « ennemis que ceux de la royauté, et de mettre sous « un même asile la souveraine autorité des rois et « sa propre conservation? » Que veulent dire, encore un coup, tous ces beaux discours, si ce n'est que les décisions de l'Église anglicane n'étaient qu'une politique du temps, qu'il fallait maintenant changer, comme contraires aux vrais intérêts de la nation? Il n'en faut pas davantage pour enrichir l'Histoire des Variations d'un grand exemple , de l'aveu même de M. Jurieu : L'Église anglicane avait posé, comme une maxime de religion, la souveraine indépendance des rois' ; en sorte qu'il ne lut jamais permis de leur résister par la force, sous quelque prétexte que ce fût , pas même sous celui de la religion, ou de la conservation des lois et des jmviléges. L'Angleterre agit maintenant par des maximes contraires ; l'Angleterre a donc changé les maximes de religion qu'elle avait établies. M. Jurieu l'avoue, et l'Histoire des Variations est augmentée d'un si grand article.
Mais venons encore un peu au fond de ce changement. Selon M. Jurieu, ce qui donna lieu dans l'Église anglicane aux maximes de la souveraine indépendance des rois fut le parricide abominable de Charles Fr; c'est-à-dire que ce fut le désir d'extirper le cromwellisme et la doctrine qui donnait au peuple ly pouvoir de juger ses rois à mort, sous prétexte d'avoir attaqué la religion ou les lois : car c'était l'erreur qu'il fallait combattre , et le grand principe de Cromwell. Mais voyons si M. Jurieu Ta bien détruit. « Il n'est rien , dit-il % de plus injuste « que d'attribuer à notre théologie te triste supplice
' LeK. xvni, p. III. - * ilid. /'. 137.
« de Charles I". C'est la fureur des fanatiques et le» « intrigues des papistes qui ont fait cette action « épouvantable.... Ne sait-on pas que c'est le fait de « Cromwell, qui se servitdes fanatiques pour rendre « vacante une place qu'il voulait occuper ? » Laissons croire à qui le voudra ces curieuses intrigues des papistes,et leur secrète intelligence avec Cromwell Venons aux vrais auteurs du crime. C'est Cromwell, et les fanatiques, je l'avoue. Mais de quelles maximes se servirent-ils pour faire entrer les peuples dans leurs sentiments? quelles maximes voit-on encore dans leurs apologies; dans celle d'un Milton, et dans cent autres libelles dont les cromwellistes inondaient toute l'Europe? De quoi sont pleins tous ces livres, et tous les actes publics et particuliers qu'on faisait alors, que de la souveraineté absolue des peuples sur les rois, et de toutes les autres maximes que IM. Jurieu soutient encore après Buchanan , que la convention a suivies , et où l'Église anglicane se laisse entraîner, malgré ses anciens décrets? Il n'est pas question de détester Cromwell et de le comparer à Catilina, quand après cela. on suit toute sa doctrine. Car écoutons comme s'en défend 1\I. Jurieu. « Nous ne disons pas, dit- « il ' , qu'il soit permis de résister aux rois jusqu'à, « leur couper la tête. Il y a bien de la différence « entre attaquer et se défendre. La défense est le- « gitinie contre tous ceux qui violent le droit des « gens et |es lois des nations : mais il n'est pas « permis d'attaquer des rois, et des rois innocents, « pour leur faire souffrir un honteux supplice. » Il semblait dire quelque chose en faveur des rois, en leur accordant du moins qu'il n'est pas permis de les attaquer, ni même de leur résister jusqu'à leur faire souffrir le dernier supplice; mais il n'ose soutenir ce peu qu'il leur donne. Il craint de s'engager trop en disant qu'il n'est pas permis de pousser les rois jusque-là, et il en vient aussitôt à la restriction des rois innocents. En effet, si les peuplessont toujours et en toute forme d'État les principaux souverains; si les rois sont leurs justiciables et relèvent de ce tribunal ; si on peut leur faire la guerre, appeler contre eux l'étranger, les priver de la royauté, les réduire par conséquent à un état particulier; qui empêche qu'on n'aille plus loin; et qui pourra les garantir des extrémités que je n'ose nommer? Leur innocence, dira M. Jurieu, comme les derniers du peuple. Mais encore qui sera le juge de leur innocence, si ce n'est encore le peuple; ce peuple qui n'a pas même besoin d'avoir raison pour rendre ses actes valides, juridiques et exécutoires, comme parle M. Jurieu? Qui ne voit donc que par les maximes de ce ministre, et par celles que l'Angleterre vient de suivre, le cromwellisme prévaut, et qu'il n'y a rien à lui opposer que les maximes qu'on reconnaît être celles de l'Église anglicane, mais qu'elle voit maintenant ensevelies avec la succession de ses rois?
Après la condamnation de ses anciennes maxi-mes, il faut encore qu'elle souffre les insultes d'uOi
> Leit, XVill.p. 137.
SUR LES LETTRES DE M. JURIEU
M. Jurieu,qui se moque d'elle en la louant, et ^ui ose lui reprocher que ce qu'elle a fait sous Charles II était l'effet d'une mauvaise politique, et uo entier renversement des lois du pays.
Mais , après l'avoir ainsi déshonorée, il espère de Taccabler par ces paroles • : « Je voudrais bien qu'on « me répondit à ce raisonnement : Être chef de « l'Église anglicane et membre de l'Église pro- « testante, c'est aujourd'hui la même chose. Les « lois d'Angleterre . depuis Henri VIII, ordonnent ^- que le roi sera chef de l'Église anglicane : donc « elles ordonnent qu'il sera membre de l'Église pron testante. » Le ministre se persuade que l'Angleterre, en oubliant ses dogmes, oubliera jusqu'à son histoire. Elle oubliera que Henri VIII, à qui le ministre même attribue la loi par laquelle les rois d'Angleterre sont chefs de l'Église, ne laissa pas d'appeler à sa succession Marie sa fille très-catholique, avant même Elisabeth protestante. Elle oubliera qu'on avait reçu le testament de ce prince comme un acte conforme aux lois fondamentales du royaume, qu'on se soumit à la reine Marie, qu'on punit de mort les rebelles qui avaient osé soutenir qu'elle était incapable de régner, et que depuis on lui demeura toujours fidèle. Elle oubliera, pour ne point parler de tout ce qui s'est passé sous Charles II en faveur de la succession à laquelle les factieux ne purent jamais donner dattei.ite, elle oubliera, dis-je, que Jacques II, son masnaiu'me frère, a été reconnu dans toutes les formes et avec tous les serments accoutumés, sans aucune contradiction , et a régné paisiblement plusieurs années. L'Angleterre oubliera tout cela; et M. Jurieu, un ministre presbytérien , un étranger qui a oublié son pays, apprendra aux Anglais le droit du leur, et réformera les maximes de leur Église.
Quoi qu'il en soit, le ministre a montré assez clairement à l'Église anglicane sa prodigieuse et soudaine variation sur le sujet de l'obéissance due aux rois. Cet avertissement a fait paraître dans toutes les Églises protestantes, et en particulier aux prétendus réformés de ce royaume, un semblable changement , et tout ensemble une manifeste opposition de leur conduite et de leurs maximes avec celles de l'ancien christianisme. Il n'y a qu'à entendre encore une fois Calvin, lorsqu'il présente à François I"^ l'apologie de tout le parti, dans la lettre où il lui dédie son Institution, comme la commune Confession de foi de lui et des siens». On ne peut rien alléguer de plus authentique qu'une apologie présentée à un si grand roi par le chef des prétendues Églises de France , au nom de tous ses disciples. Calvin l'a composée , autant qu'il a pu, sur le modèle des anciennes apologies de la religion chrétienne, présentées aux empereurs qui la persécutaient : il proteste, sur ce fondement, qu'on accuse en vain ses sectateurs de vouloir ûter le sceptre aux rois, et troubler la police, le repos et V ordre des Éfats^. C'était donc un crime qu'il détestait, ou qu'il faisait
' Lett. xviii, p. U2. - » Pfétf. udreg. Gall. -» Init. Epist. ad Franc. 1.
semblant de détester. Mais les nouvelles Églises n'ont maintenant qu'à examiner si elles n'ont point troublé les royaumes, attaqué la puissance souveraine par leurs actions et par leurs maximes, et ôté le sceptre aux rois. Calvin témoigne qu'il a toujours pour sa patrie , encore qu'il en soit chassé , toute l' afferj ion convenable , et que les autres bannis et fugitifs , comme lui ' , conservent toujours les mêmes sentiments pour elle. Nos prétendus réformés n'ont qu'à songer s'ils conservent ces sentiments que Calvin attribuait à leurs ancêtres , et s'ils ne ma* chinent rien contre leur patrie et contre leur prince; contre un prince ( pour ne point parler des qualités héroïques qui lui ont attiré l'admiration et ensuite la jalousie de toute l'Europe) que ses inclinations bienfaisantes rendent aimable à tous les Français, dont une fausse religion n'a pas encore entièrement corrompu le cœur. Calvin se plaint, à la vérité, pour lui et pour les siens , qu'o/t émeut de tous côtés des troubles contre eux; mais pour eux, qu iLs n'en ont jamais ému aucuns *, Mais il n'y a qu'à lire l'Histoire de Bèze, pour voir s'il y eut jamais rien de plus inquiet, de plus tumultueux, de plus hardi, de plus prêt à forcer les prisons, à envahir les églises, à se rendre maître des villes^, en un mot à prendre les armeset adonner des batailles contre ses rois, que ce peuple réformé. Calvin, qui faisait à François ler ces belles protestations , les a vues oubliées vingt ans après , et cette feinte douceur changée en fureurs civiles. Il ne s'en est point ému; il ne s'est point plaint de se voir dédit de ce qu'il avait autrefois protesté aux rois, au nom de tout le parti. Bien plus, il a approuvé ces guerres sanglantes4, lui qui se vantait que son parti n'était pas seulement soupçonné d'avoir causé la moindre émotion. « ?îous sommes, dit-il en parlant des « émotions populaires, injustement accusés de tel- « les entreprises, desquelles nous ne donnâmes ja- « mais le moindre sol^pçon. Et il est bien vraisembla*
• bie, poursuit-il en insultant ses accusateurs, il « est bien vraisemblable que nous, desquels n'a ja^ « mais été ouïe une seule parole séilitieuse, et des-. « quels la vie a toujours été connue simple et pai- « sible, quand nous vivions sous vous, Sire, ma-. « chinions de renverser les royaumes! » Cependant on sait ce que firent ces gens si simples et si paisibles, à qui il n'était jamais échappé de parois séditieuses , loin qu'ils fussent capables de songer à renverser les royaumes. Calvin les a vus changer lui-même. Il leur a vu commencer les guerres dont le royaume ne s'est sauvé que par miracle. Bèze, son fidèle disciple et le compagnon de ses travaux, se glorifie, devant toute la chrétienté, d'en avoir été l'instigateur, « en induisant tant M. le prince « de Condé que M. l'amiral, et tous autres seigneurs
; « et gens de toute qualité, à maintenir, par tous ■« moyens à eux possibles, l'autorité des édits et
• l'innocence des pauvres oppressés^. » Il comprend nommément entre ces moyens possibles la prise
' Ef,ùt.
ad Franc. 1. sub lia. -- ' Ibid. init. — * ibid. — » l!iid. IJisl. de Bez. l. vi, p. 298.
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DÉFENSE
des armes. Il impose aux princes du sang , aux officiers de la couronne, aux grands seigneurs du royaume, et afin que rien n'échappe à sa vigilance, aux gens de toute qualité, ce nouveau devoir d'entreprendre la guerre civile : elle devient juste et nécessaire, selon lui : il en a écrit l'histoire pour servir d'exemple aux siècles futurs; et il n'a point rougi de nous rapporter la protestation des ministres contre la paix conclue à Orléans , afin que la postérité fut avertie comme ils se sontpoi'tés dans cette affaire^. Il est constant qu'il ne s'agissait ni de la sdreté des personnes, ni même de celle des biens et des honneurs, puisque le prince deCondéy avait pourvu ; mais seulement de quelques légères modifications qu'on apporta aux édits. Cependant les ministres réclamèrent , et ils ne voulurent pas, non plus que Bèze leur historien , que la postérité ignorât qu'ils étaient prêts à continuer la guerre civile, à rompre une négociation , tout commerce , tout traité de paix , et à mettre en feu tout le royaume, pour des causes si peu importantes. Voilà ces gens si paisibles, dont Calvin vantait la douceur. iMais il ajoutait encore : « Comment pourrions-nous songer à « renverser le royaume, puisque maintenant, étant « chassés de nos maisons, nous ne laissons point « de prier Dieu pour votre prospérité et celle de vo- « tre règne? » AI. Juiieu et les réfugiés savent bien les vœux qu'ils font pour la prospérité de leur roi et du royaume, contre lequel ils ne cessent de soulever de tout leur pouvoir toutes les puissances de l'Europe, etneméditentrienmoinsquesa ruine totale. Ils savent bien quels sentiments ont succédé à cette feinte douceur que Calvin vantait; et leur ministre nous a avoué que ce n'est rien moins que la fureur et que la rage. Enfin Calvin finissait l'apologie de nos réformés en adressant ces paroles à François F' : « Si les détractions des malveillants empêchent lel- « lement vos oreilles, que les accusés n'aient aucun « lieu de se défendre; si ces impétueuses furies, sans « que vous y mettiez ordre, exercent toujours leur « cruauté par prisons, fouets, gênes, coupures, brû- « lures : ■> voilà toutes les extrémités prévues et rapportées par nos réformés; et Calvin, bien assuré dans Genève, les y envoyait sans crainte, à l'exemple des autres réformateurs, aussi tranquilles que lui. Mais que promettent-ils au roi en cet état? « Nous , « certes, comme brebis dévouées à la boucherie, se- «rons jetés en toute extrémité , tellement, néan- « moins, que nous posséderons nos âmes eu patien- « ce, et attendrons la main-forte du Seigneur. » Ainsi il reconnaissait qu'il n'y avait que ce seul refuge contre son prince et sa patrie , ni d'autres armes à employer que la patience. Les protestants d'alors y souscrivaient, et se croyai.nt du moins obligés à soutenir le langage des premiers chrétiens , dont ils se vantaient de ramener l'esprit. Mais ou c'était fiction ou hypocrisie, ou en tout cas cette patience si tôt oubliée n'avait [vas le caractère des choses divines , qui de leur nature sont durables; si ce n'est que nous voulions dire, avec M. Jurieu ;
' }!ixt. de Bez. l. xi, pag. 298.
que des paroles si douces sont bonnes lorsqu'on est faible, et qu'on veut se faire honneur de sa patience , en couvrant son impuissance de ce beau nom. Alais ce n'est pas ce qu'on disait au commencement, et ce que disait d'abord Calvin lui-même. Ainsi tout ce que lui et tous ses disciples, d'un commun accord , ont dit depuis; tout ce que les synodes ont décidé en faveur des guerres civiles ; tout ce que M. Jurieu tâche d'établir pour donner des bornes à la puissance des souverains et à l'obéissance des peuples, n'est qu'une nouvelle preuve que la réforme, faibleet variable, n'a pu soutenir ce qu'elle avait d'abord montré de chrétien, et ce qu'elle avait vainement tâché d'imiter des exemples et des maximes de l'ancienne Église.
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DÉFENSE
L'HISTOIRE DES VARIATIONS