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LIVRE IV

Depuis 1530 jusqu'à 1537.

SOMMAIRE

Les ligues des protestants, et la résolution de prendre les armes autorisée par Luther. Embarras de Meianchtou sur ces nouveaux projets, si contraires au premier plan. Bucer déploie ses équivoques pour unir tout le parti protestant, et les sacramentaires avec les luthériens. Les zuingliens et Luther les rejettent également. Buter à la lin trompe Luther, eu avouant que les indignes reçoivent la vérité du corps. Accord de Vitemberg conclu sur ce fondement. Pendant qu'on revient au sentiment de Luther, Melanchton commence à en douter, et ne laisse pas de souscrire tout ce tjue veut Luther. Articles de Snwlcalde, et nouvelle explication de la présence récllti par Luther. L'imitation de Melanchton sur l'article qui regarde le Pape.

Le décret de la diète d'Augsbourg contre les pro-

' LU. I. ep. C. — ' Lih. IV. ep. 9D. — ^ llid-. — • LU. i , ep o.

DES VARIATIONS, LIV. IV

testants fui rigoureux. Comme l'empereur y établissait une espèce de ligue défensive avec tous les États catholiques contre la nouvelle religion, les protestants de leur côté songèrent plus que Jamais à s'unir entre eux : mais la division sur la cène, qui avait si visiblement éclaté à la diète, était un obstacle per|)étuel à la réunion de tout le parti. Le landgrave, peu scrupuleux, fit son traité avec ceux (le Bâie, de Zurich et de Strasbourg ■. Mais Luther n'en voulait point entendre parler; et l'électeur Jean-Fréderic demeura ferme à ne faire avec eux aucune ligue : ainsi , pour accommoder cette affaire , le landgrave fit marcher Bucer, le grand négociateur de ce temps pour les affaires de doctrine, qui s'aboucha par son ordre avec Luther et avec Zuingle.

En ce temps un petit écrit de Luther mit en rumeurtoute l'Allemagne, ^'ous avons vu que le grand succès de sa doctrine lui avait fait croire que l'Église romaine allait tomber d'elle-même; et il soutenait fortement alors, qu'il ne fallait pas employer les armas dans l'affaire de l'Évangile , pas même pour se défendre de l'oppression ». Les luthériens sont d'accord qu'il n'y avait rien de plus inculqué dans tous ses écrits, que celte maxime. Il voulait donner à sa nouvelle Église ce beau caractère de l'ancien christianistne : mais il n'y put pas durer long-temps. Aussitôt après la diète ^ , et pendant que les protestants travaillaient à former la ligue de Smalcalde , Luther déclara qu'encore qu'il eût toujours constamment enseigné jusqu'alors, « qu'il « n'était pas permis de résister aux puissances lé- « gitimes; maintenant il s'en rapportait aux ju- « risconsultes , dont il ne savait pas les maximes, « quand il avait fait ses- premiers écrits. Au reste, « que l'Évangile n'était pas contraire aux lois poli- I- tiques ; et que dans un temps si fâcheux ou pourrait -. se voir réduit à des extrémités, où non-seulement « le droit civil , mais encore la conscience obligerait « les fidèles à prendre les armes , et à se liguer contre < tous ceux qui voudraient leur faire la guerre , et ' <' même contre l'empereur *. »

La lettre que Luther avait écrite contre le duc George de Saxe * avait déjà bien montré qu'il n'était plus question parmi les siens de cette patience évangélique tant vantée dans leurs premiers écrits : mais ce n'était qu'une lettre écrite à un particulier. Voici maintenant un écrit public , oii Luther autorisait ceux qui prenaient les armes contre le prince.

Si nous en croyons IMelanchton ^ , Luther n'avait pas été consulté préeisément sur les ligues : on lui avait un peu pallié l'affaire ; et cet écrit était échappé sans sa participation. Mais ou Melanchton ne disait pas tout ce qu'il savait; ou l'oii ne disait pas tout à Melanchton. Il est constant par Slei- ^ dan:, que Luther fut expressément consulté, et on ne voit pas que son écrit ait été publié par un autre

' Recess. Aug. Sleiâ. t. vn, III. — » Ci-deuus^ IJv. i, n. 31. Uv. II, «. 9, — 3 Sfeid. lib. Til, tiii. — *Ibid. l. viii, 2|7. — > Ci'dess., /. II. — * Lib. iv. ep. III. — < Sleid. l. viii.

que par lui-même : car aussi, qui Teât osé faire sans son ordre? Cet écrit mit toute l'Allemagne ea feu. Melanchton s'en plaignit en vain : <■ Pourquoi, « dit-il « , avoir répandu l'écrit par toute lAllema- « gne.' Et fallait-il ainsi sonner le tocsin, pour « exciter toutes les villes à faire des ligues? » Il avait peine à renoncer à cette belle idée de réformation que Luther lui avait donnée , et qu'il avait lui-même si bien soutenue, quand il écrivit au landgrave , « qu'il fallait plutôt tout souffrir, que « de prendre les armes pour la cause de l'Évan- « gile ». » Il en avait dit autant des ligues que traitaient les protestants ^ , et il les avait empêchées de tout son pouvoir au temps de la diète de Spire , où son prince l'électeur de Saxe lavait mené. « C'est « mon sentiment, dit-il 4, que tous les gens de bien «.doivent s'opposer à ces ligues : » mais il n'y eut pas mo}'en de soutenir ces beaux sentiments dans un tel parti. Quand ou vit que les prophéties ne marchaient pas assez vite, et que le souflle de Luther était trop faible pour abattre cette papauté tant haïe, au lieu de rentrer en soi-même, on s© laissa entraîner à des conseils plus violents. A là fin Melanchton vacilla : ce ne fut pas sans des peines extrêmes; et l'agitation où il paraît, durant qu'on tramait ces ligues, fait pitié. Il écrit à son ami Camerarius ^ : a On ne nous consulte « plus tant sur la question, s'il est permis de se « défendre en faisant la guerre r il peut y en avoir « de justes raisons. La malice de quelques-uns est

• si grande , qu'ils seraient capables de tout entre- « prendre s'ils nous trouvaient sans défense. L'é- « garemeut des hommes est étrange, et leur igno- « rance est extrême. Personne n'est plus touché de « cette parole : >'e vous inquiétez pas, parcb-,

« QUE VOTBE PÈRE CELESTE SAIT CE QU'iL VOUS

• FAUT. On ne se croit point assuré, si on n'a de « bonnes et siîres défenses. Dans cette faiblesse B des esprits , nos maximes théologiques ne pour- « raient jamais se faire entendre. » II fallait ici ouvrir les yeux, et voir que la nouvelle réforme, incapable de soutenir les maximes de l'Évangile, n'était pas ce qu'il en avait pensé jusqu'alors. Mais écoutons la suite de la lettre* « Je ne veux, dit-il, « condamner personne, et je ne crois pas qu'il faille « blâmer les précautions de nos gens, pourvu qu'on « ne fasse rien de criminel ; à quoi nous saurons « bien pourvoir- » Sans doute, ces docteurs sauront bien retenir les soldats armés , et donner des bornes à l'ambition des princes , quand ils les auront engagés dans une guerre civile. Eh ! comment espérait-il empêcher les crimes durant cette guerre , si cette guerre elle-même, selon les maximes qu'il avait toujours soutenues, était un crime? Mais il n'osait avouer qu'on avait tort ; et après qu'il n'a pu empêcher les desseins de guerre, il s» voit encore forcé à les appuyer de raisons. C'est- « ce qui le fait soupirer. « Ahî dit-il, que j'avais « bien prévu tous ces mouvements à Augsbourg ! »•

• Lib. VI. ep. m. — » Lib. m. ep. I«. — s Lib. Vf. ef, 85, Ul. — * Ibtd. ep. S6. — » Lib. IV, efi. llfl.

Si

HISTOIRE

Ij'était lorscju'il y d(''plorait si amèrement les emporlCDients (ics siens, qui poussaient tout à bout, et 7ie se mettaient, disait-il, en peine de rien^. C'est pourquoi il pleurait sans fin ; et Luther, par toutes les lettres qu'il lui écrivait, ne pouvait le consoler. Ses douleurs s'accrurent quand il vit tant de projets de ligues autorisés par Luther m^me. Mais « enfin, mon cher Canierarius (c'est « ainsi qu'il finit sa lettre), cette chose est toute « particulière, et peut-être considérée de plusieurs « côtés : c'est pourquoi il faut prier Dieu. »

Son ami Camerarius n'approuvait pas plus que lui , dans le fond de son cœur, ces préparatifs de guerre; et Melanchton tachait toujours de le soutenir le mieux qu'il pouvait : surtout il fallait bien excuser Luther. Quelques jours après la lettre que nous avons vue, il mande au même Camerarius », « que Luther a écrit très-modérément , et qu'on « a eu bien de la peine à lui arracher sa consulta- « tion. Je crois, poursuit-il , que vous voyez bien « que nous n'avons point de tort. Je ne pense pas « que nous devions nous tourmenter davantage sur « ces ligues; et pour dire la vérité, la conjoncture « du temps fait que je ne crois, pas les devoir bkl- « mer : ainsi revenons à prier Dieu. »

C'était bien fait. Mais Dieu se rit des prières qu'on lui fait pour détourner les nuilheurs publics, quand on ne s'oppose pas à ce qui se fait pour les attirer. Que dis-je? quand on l'approuve et qu'on y souscrit, quoique ce soit avec répugnance. Melanchton le sentait bien ; et troublé de ce qu'il iajsait, autant que de ce que faisaient les autres, il prie son ami de le soutenir : « Ecrivez-moi « souvent, lui dit-il; je n'ai de repos que par vos « lettres. »

Ce fut donc un point résolu dans la nouvelle réforme, qu'on pouvait prendre les armes, et , qu'il fallait se liguer. Dans cette conjoncture , Bucer entama ses négociations avec Luther; et soit qu'il le trouvât porté à la paix avec les zuingliens par le désir de former une bonne ligue, ou que par quelque autre moyen il ait su le prendre en bonne humeur, il en remporta de bonnes paroles. Il part aussitôt pour joindre Zuingle : mais la négociation fut interrompue par la guerre qui s'émut entre les cantons catholiques et les protestants. Les derniers, quoique plus forts, furent vaincus. Zuingle fut tué dans une bataille ; et ce disputeur emporté sut montrer qu'il n'était pas moins hardi combattant. Le parti eut peine à défendre cette valeur à contre-temps d'un pasteur; et on disait pour excuse qu'il avait suivi l'armée protestante pour y faire son personnage de ministre, plutôt que celui de soldat ^ : mais enfin il était constant qu'il s'était jeté bien avant dans la mêlée, et qu'il y .était mort l'épée à la main. Sa mort fut suivie de celle d'Œcolanipade. Luther dit qu'il fut accablé des coups du diable, dont il n'avait pu soutenir V^^ffort *; et les autres, qu'il était mort de douleur,

• • Ci-dcws, Uv. m. — ^ Ijb. FV- ep.Wl. 1531 — * ir.Je itltroy. Miu. t. vu , 230.

■•' Hcisp. adann.

et n'avait pu résister à l'agitation que lui causaient tant de troubles. En Allemagne, la paix de i\nremberg tempéra les rigueurs du décret de la dicte d'Augsbourg : mais les zuingliens furent exceptés de l'accord, non-seulement par les catholiques, mais encore parles luthériens; et l'électeur Jean- Fréderic persistait invinciblement à les exclure de la ligue , jusqu'à ce qu'ils fussent convenus avec Luther de l'article de la présence. Bucer poursuivait sa pointe sans se rebuter, et par toute sorte de moyens il s'efforçait de surmonter cet unique obstacle de la réunion du parti.

Se persuader les uns les autres était une chose jugée impossible, et déjà vainement tentée à Marbourg. La tolérance mutuelle , en demeurant chacun dans ses sentiments, y avait été rejetée avec mépris par Luther; et il persistait avec Melanchton à dire qu'elle faisait tort à la vérité qu'il défendait. Il n'y avait donc plus d'autre expédient pour Bucer, que de se jeter dans des équivoques, et d'avouer la présence substantielle d'une manière qui lui laissât quelque échappatoire.

Le chemin par où il vint à un aveu si considérable , est merveilleux. C'était un discours commun des sacramentaires, qu'il se fallait bien garder de mettre dans les sacrements de simples signes. Zuingle même n'avait point fait de difficulté d'y reconnaître quelque chose de plus ; et pou r vérifier son discours, il suffisait qu'il y eût quelque promesse de grâce annexée aux sacrements. L'exemple du baptême le prouvait assez. Mais comme l'eucharistie n'était pas seulement iiistitiiée comme un signe de la grâce, et qu'elle était appelée le corps et le sang; pour n'en être pas un simple signe, constamment le corps et le sang y doivent être reçus. On dit donc qu'ils y étaient reçus par la foi : c'était le vrai corps qui était reçu; car Jésus-Christ n'en avait pas deux. Quand on en fut venu à dire qu'on recevait par la foi le vrai corjjs de Jésus-Christ, on dit qu'on en recevait la propre substance. Le recevoir sans qu'il fdt présent, n'était pas chose imaginable. Voilà donc, disait Bucer, Jésus-Christ substantiellement présent. Il n'était plus besoin de parler de la foi, et il suffisait de !a sous-entendre. Ainsi Bucer avoua dans l'eucharistie, absolument et sans restriction, la présence réelle et substantielle du corps et du sang de notre Seigneur, encore qu'ils demeurassent uniquement dans le ciel : ce qu'il adoucit néanmoins dans la suite. De cette sorte, sans rien admettre de nouveau, il changea tout son langage : et à force de parler comme Luther, il se mit à dire qu'on ne s'était jamais entendu , et que cette longue dispute, dans laquelle on s'était si fort échauffé, n'était • qu'une dispute de mots.

Il eût parlé plus juste, en disant qu'on ne s'accordait que dans les mots; puistju'enfin cette substance qu'on disait présente était aussi éloignée de l'eucharistie que le ciel l'était de la terre , et n'était non plus reçue par les fidèles que la substance du soleil est reçue dans l'ccil. C'est ce que disaient Luther et Melanchton. Le premier appelait les

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s.icramemnircs une faction à deux langues*, à cause de leurs équivoques , et disait qu'ils faisaient un Jeu diabolique des paroles de notre Seigneur. I^ présenre que Bucer admet, disait le dernier», ■'est « qu'une présence en parole, et une présence « de vertu. Or c'est la présence du corps et du « sang , et non celle de leur vertu , que nous de- « mandons. Si ce corps de Jésus-Christ n'est que « dans le ciel , et n'est point avec le pain ni dans le « pain ; si enfin elle ne se trouve dans l'eucharistie « que par la contemplation de la foi, ce n'est « qu'une présence imaginaire. »

Bucer et les siens se fâchaient ici de ce qu'on appelait imaginaire ce qui se faisait par la foi, comme si la foi n'eût été qu'une pure imagination. « I\'est-ce pas assez, disait Bucer ^, que Jésus- « Christ soit présent au pur esprit et à l'âme élevée « en haut? »

Il y avait dans ce discours bien de l'équivoque. Les luthériens convenaient que la présence du corps et du sang dans l'eucharistie était au-dessus des sens, et de nature à n'être aperçue que par l'esprit et par la foi. Mais ils n'en voulaient pas moins que Jésus-Christ fût présent en sa propre substance dans le sacrement '- au lieu que Burer voulait qu'il ne fût présent en effet que dans le licl , où l'esprit Tallait chercher par la foi , ce qui n'avait rien de réel , rien qui répondît à l'idée que donnaient ces mots sacrés : Ceci est mon corps, ceci est mon sang.

INIais quoi donc , ce qui est spirituel n'est-il pas réel? et n'y a-t-il rien de réel dans le baptême, à cause qu'il n'y a rien de corporel? Autre équivoque. Les choses spirituelles, comme la grâce et le Saint-Esprit, sont autant présentes qu'elles peuvent l'être quand elles le sont spirituellement. Mais qu'est-ce qu'un corps présent en esprit seulement, si ce n'est un corps absent en effet , et présent seulement par la pensée ? Présence qui ne peut , sans illusion, être appelée réelle et substantielle.

Mais voulez-vous donc, disait Bucer , que Jésus- Christ soit présent corporellement ? et vous-mêmes n'avouez- vous pas que la présence de son corps dans l'eucharistie est spirituelle?

Luther et les siens ne niaient non plus que les catholiques que la préséance de Jésus-Christ dans l'eucharistie ne fût spirituelle quant à la manière, pourvu qu'on leur avouât qu'elle était corporelle quant à la substance; c'est-à-dire, en termes plus simples que le corps de Jésus-Christ était présent, mais d'une manière divine, surnaturelle, incompréhensible, où les sens ne pouvaient atteindre: spirituelle en cela, que le seul esprit soumis à la foi la pouvait connaître, et qu'elle avait une fin toute céleste. Saint Paul avait bien appelé le corps humain ressuscité ?<« corps spirituel^, à cause des qualités divines , surnaturelles , et supérieures aux sens dont il était revêtu : à plus forte raison le corps du Sauveur mis dans l'eucha-

' r,uik. rp. ad Sen. Franco/. Uosp. ad 1503. I2S. - » Epixt. »el. ap. Hosp. 153». 1 10. — * U>ld. p. ni, — ' I. Cor. XV, 44 , 4&.

ristie d'une manière si fort ineompréhensibic pouvait-il être appelé de ce nom.

Au reste, tout ce qu'on disait, que l'esprit s'élevait en haut pour aller chercher Jésus-Christ à la droite de son Père , n'était encore qu'une métaphore peu capable de représenter une réception substantielle du corps et du sang; puisque ce corps et ce sang demeuraient uniquement dans le ciel, couime l'esprit demeurait uniquement uni à son corps dans la terre , et qu'il n'y avait non plus d'union véritable et substantielle entre le fidèle et le corps de notre Seigneur , que s'il n'y eilt jamais eu d'eucharistie, et que Jésus-Girist n'eût jamais dit : Ceci est mon corps.

Feignons en effet que ces paroles ne soient jamais sorties de sa bouche, la présence par l'esprit et par la foi subsistait toujours également; et jamais on ne se serait avisé de l'appeler substantielle. Que si les paroles de Jésus-Christ obligent à des expressions plus fortes, c'est à cause qu'elles nous donnent ce qui ne nous serait point donné sans elles, c'est-à-dire le propre corps et le propre sang, dont l'immolation et l'effusion nous ont sauvés sur la croix.

Il restait encore à Bucer deux fécondes sources de chicane et d'équivoque; l'une dans le mot de local , et l'autre dans le mot de sacrement ou de mystère.

Luther et les défenseurs de la présence réelle n'avaient jamais prétendu que le corps de notre Seigneur fût enfermé dans l'eucharistie, comme dans un lieu par lequel il fût mesuré et compris à la manière ordinaire des corps : au contraire, ils ne croyaient dans la chair de notre Seigneur, qui„ leur était distribuée à la sainte table, que la sim, pie et pure substance avec la grâce et la vie dont elle était pleine; mais au surplus dépouillée de toutes qualités sensibles, et des manières d'être que nous connaissons. Ainsi Luther accordait facilement à Bucer que la présence dont il s'agissait n'était pas locale, pourvu qu'il lui accordât qu'elle était substantielle; et Bucer appuyait beaucoup sur l'exclusion de la présence locale, croyant affaiblir autant ce qu'il était forcé d'avouer de la présence substantielle. Il se servait même de cet artifice pour exclure la manducation du corps de notre Seigneur, qui se faisait par la bouche. Il la trouvait non-seulement inutile, mais encore grossière, charnelle, et peu digne de l'esprit du christianisme : comme si ce gage sacré de la chair et du sang offert sur la croix, que le Sauveur nous donnait encore dans l'eucharistie pour nous certifier que la victime et son immolation était toute nôtre, eût été une chose indigne d'un chrétien ; ou que cette présence cessât d'être véritable , sous prétexte que dans un mystère de foi Dieu n'avait pas voulu la rendre sensible ; ou enfin que le dirétien ne fût pas touché de ce gage inestimable de l'amour divin , parcequ'il ne lui était connu que par la seule parole de Jésus-Christ : choses tellement éloignées de l'esprit du christianisme, qu'on ne peut assei: 5'étonner de la grossièreté de ceux ^i ae £ou.vâa^

HISTOIRE

I);is les coûter traitent encore de grossiers ceux qui les goiUent.

L'autre source des écjuivoques était dans le mot de sacreme/it et dans celui de mystère. Sacrement , dans notre usage ordinaire, veut dire un signe sacré; mais dans la langue latine, d'oii ce mot nous est venu, sacrement veut dire souvent chose haute, chose secrète et impénétrable. C'est aussi ce que signifie le mot de mystère. Les Grecs n'ont point d'autre mot pour signifier sacrement que celui de mystère; et les Pères latins appellent souvent le mystère de l'Incarnation, sacrement de l'incarnation, et ainsi des autres.

Jîucer et ses compagnons croyaient tout gagner, quand ils disaient que l'eucharistie était un mystère, ou qu'elle était un sacrement du corps et du sang; ou que la présence qu'on y reconnaissait, et l'union qu'on y avait avec Jésus-Christ, était une présence et une union sacramentelle : et au contraire , les défenseurs de la présence réelle , catholiques et luthériens , entendaient une présence et une union réelle , substantielle , et proprement dite; mais cachée, secrète, mystérieuse, surnaturelle dans sa manière, et spirituelle dans sa fin, propre enfin à ce sacrement : et c'était pour toutes ces raisons qu'ils l'appelaient sacramentelle.

Ils n'avaient donc garde de nier que l'eucharistie ne fût un mystère au même sens que la Triliité et l'Incarnation, c'est-à-dire une chose haute autant que secrète, et tout-à-fait incompréhensible à l'esprit humain.

Ils ne niaient pas même qu'elle ne fût un signe sacré du corps et du sang de notre Seigneur; car ils savaient que le signe n'exclut pas toujours la présence : au contraire, il y a des signes de telle nature qu'ils marquent la chose présente. Quand on dit qu'un malade a donné des signes de vie, on veut dire qu'on voit par ces signes que l'âme est encore présente en sa propre et véritable substance : les actes extérieurs de religion sont faits pour manquer qu'on a en effet la religion au fond du cœur : et lorsque les anges ont paru en forme humaine , ils étaient présents en personne sous cette apparence qui nous les représentait. Ainsi les défenseurs du sens littéral ne disaient rien d'incroyable, quand ils enseignaient que les symboles sacrés de l'eucharistie, accompagnés de ces paroles. Ceci est mon corps , ceci est mon sang , nous marquent Jésus-Christ présent, et que le signe était très-étroitement et inséparablement uni à la chose.

Bien plus, il faut reconnaître que tout ce qui est le plus vérité, pour ainsi parler, dans la religion chrétienne, est tout ensemble mystère et signe sacré. L'incarnation de Jésus-Christ nous figure l'union parfaite que nous devons avoir avec la Divinité dans la grâce et dans la gloire. Sa naissance et sa mort sont la figure de notre naissance et de notre mort spirituelle. Si dans le mystère de l'eucharistie il daigne s'approcher de nos corps en sa propre chair et en son propre sang , par-la il

nous invite à l'union des esprits, et nous la figure. Enfin, jusqu'à ce que nous soyons venus à la pleine et, manifeste vérité qui nous rendra éternelienjeiit heureux, toute vérité nous sera la figure d'une vérité plus intime : nous ne gotîterons Jésus-Christ tout pur en sa propre forme , et dégagé de toute figure , que lorsque nous le verrons dans la plénitude de sa gloire à la droite de son Père : c'est pourquoi s'il nous est donné dans l'eucharistie en substance et en vérité , c'est sous une espèce étrangère. C'est ici un grand sacrement et un grand mystère, où sous la forme du pain on nous cache un corps véritable ; oîi dans le corps d'un homme on nous cache la majesté et la puissance d'un Dieu ; où on exécute de si grandes choses d'une manière impénétrable au sens humain.

Quel jeu aux équivoques de Bucer dans ces ^ diverses significations des mots de sacrement et de mystère.!» Et combien d'échappatoires se pouvait-il préparer dans des termes que chacun tirait à son avantage? S'il mettait une présence et une union réelle et substantielle, encore qu'il n'exprimât pas toujours qu'il l'entendait par la foi, il croyait avoir tout sauvé en cousant à ses expressions le mot de sacramentel : après quoi il s'écriait de toute sa force, qu'on ne disputait que des mots, et qu'il était étrange de troubler l'Église, et d empêcher le cours de la réformation pour une dispute si vaine.

Personne ne len voulait croire. Ce n'était pas seulement Luther et les luthériens qui se moquaient quand il voulait faire unedispute de mots de toute la dispute de l'eucharistie : ceux de son parti lui disaient, eux-mêmes qu'il trompait le monde par sa présence substantielle, qui n'était au fond qu'une présence par la foi. OEcolampade avait remarqué combien il embrouillait la matière par sa présence substantielle du corps et du sang , et lui avait écrit , \in peu avant que de mourir, qu'il y avait seulement dans l'eucharistie, pour ceux « qui croyaient, wwfi pro- « messe efficace de la rémission des péchés par lu <•• corps livré et par le sang répandu : que nos <imes « en étaient nourries y et nos corps associés à la ré- « surrection par le Saint-Esprit; qu'ainsi nous « recevions le vrai corps, et non pas seulement i\v, « pain , ni un simple signe : » (il se gardait bien de dire qu'on le reçut substantiellement.) « Qu'à la \é- « rite les impies ne recevaient qu'une figure; mais « que Jésus-Christ était présent aux siens coinn)e « Dieu, qui nous fortifie, et qui nous gouverne'. » C'était toute la présence que voulait OKcolampade : et il finissait par ces mots : « Voilà, mon cher IJun cer, tout ce que nous pouvons donner aux iulUé- « riens. L'obscurité est dangereuse à nos i'glises. « Agissez de sorte, mon frère, que vous ne Irom- « pie/ pas nos espérances. »

Ceux de Zurich lui témoignaient encore plus frau' chement que c'était une illusion de dire, comme il faisait, que cette dispute n'était que de mots, et l'avertissaient que ces expressions le menaient à !a

i ' Fiiist. Œcul. iip. Hosp. an Ib-'iC 112.

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doctrine de Luther, où il arriva en effet, mais pas si tôt'. Cependant ils se plaignaient hautement de Luther, qui ne voulait pas les traiter de frères; ils ne laissaient pas de le reconnaître jpowr un excellent serviteur de Dieu » : mais on remarqua dans le parti, que cette douceur ne fit que le rendre plus inhumain et plus insolent ^.

Ceux de Bnle se montraient fort éloignés et des . sentiments de Luther et des équivoques de Bucer. Dans la Confession de foi qui est mise dans le recueil de Genève en l'an 1532, et dans l'histoire dHospinien en l'an 1534 , peut-être parce qu'elle fut publiée la première fois en l'une de ces années, et renouvelée en l'autre, ils disent que « comme l'eau de- « meure dans le baptême , où la rémission des péchés « nous est offerte; ainsi le pain et le vin demeurent « dans la cène, où avec le pain et le vin, le vrai *■ corps et le vrai sang de Jésus-Christ nous est fi- " guréet offert par le ministre ^. » Pour s'expliquer plus nettement, ils ajoutent « que nos âmes sont « nourries du corps et du sang de Jésus-Christ par « une foi véritable , » et mettent en marge , par forme d'éclaircissement, que « Jésus-Christ est pré- « sent dans la cène, mais sacramentellement , et par n le souvenir de la foi qui élève l'homme au ciel , « et n'en ùte point Jésus-Christ : » Enfin ils concluent, en disant c qu'ils n'enferment point le corps « naturel, véritable et substantiel de Jésus-Christ « dans le pain et dans le breuvage , et n'adorent ♦• point Jésus-Christ dans les signes du pain et du « vin, qu'on appelle ordinairement le sacrement du « corps et du sang de Jésus-Christ; mais dans le « ciel , à la droite de Dieu son Père , d'où il viendra « juger les vivants et les morts. »

Voilà ce que Bucer ne voulait point dire ni expliquer clairement, que Jésus-Christ n'était qu'au ciel en qualité d'homme , quoique autant qu'on en peut juger il fût alors de ce sentiment; mais il se jetait de plus en plus dans des pensées si métaphysiques, que ni Scot, ni les plus fins des scotistes, n'en approchaient pas : et c'est sur ces abstractions qu'il faisait rouler ses équivoques.

En ce temps Luther publia ce livre contre la messe privée , où se trouve le fameux entretien qu'il avait eu autrefois avec l'ange de ténèbres, et où, forcé par ses raisons, il abolit, comme impie, la messe (jn'il avait dite durant tant d'années avec tant de dévotion , s'il l'en faut croire ^. C'est une chose merveilleuse de voir combien sérieusement et vivement il décrit son réveil, connue en sursaut, au milieu de la nuit; l'apparition manifeste du diable pour disputer contre lui; « la frayeur dont il fut saisi, sa « sueur, son tremblement, et son horrible batte- « ment de cœur dans cette dispute; les pressants « arguments du démon, qui ne laisse aucun repos à « l'esprit; le son de sa puissante voix ; ses manières " de disputer accablantes, où la question et la ré- « ponse se font sentir à la fois. Je sentis alors , dit-il, .■. comment il arrive si souvent qu'on meure subite-

• Hotp. 127. — ' Ep. ad Marc. Brand. ibid. — ^ lloxp. ihid. — ' C»nf. Bas. \h.v2. art. Il, S'jnt. i. part. 12. —^ De abro'j. J/iM prit;, t. \u , lia.

« ment vers le matin : c'est que le diable pnut tuer et « étrangler les hommes; et sans tout cela , les met- « tre si fort à l'étroit par ses disputes, qu'il y a de o quoi en mourir, comme je l'ai plusieurs fois e\\)én- « mente. » Il nous apprend en passant que le diable l'attaquait souvent de la même sorte ; et à juger des autres attaques par celle-ci, on doit croire qu'il avajt appris de lui beaucoup d'autres choses que la condamnation de la messe. C'est ici qu'il attribue au malin esprit la mort subite d'OEcolampade, aussi bien que celle d'Emser autrefois si opposé au luthéranisn)e naissant. Je ne veux pas m'étendre sur une matière tant rebattue : il me suffit d'avoir remarqué que Dieu, pour la confession , ou plutôt pour la coiiversion des ennemis de l'Église, ait permis que Luther tombât dans un assez grand aveuglement pour avouer, non pas qu'il ait été souvent tourmenté par le démon , ce qui pouvait lui être commun avec plusieurs saints; mais, ce qui lui est particulier, qu'il ait été converti par ses soins, et que l'esprit de mensonge ait été son maître dans un des principaux points de sa réforme.

C'est en vain qu'on prétend ici que le démon ne disputa contre Luther que pour le jeter dans le désespoir, en le convaincant de son crime; car la dispute n'est pas tournée de ce côté-là. Lorsque Luther paraît convaincu , et n'avoir plus rien à répondre, le démon ne presse pas davantage, et Luther croit avoir appris une vérité qu'il ne savait pas. Si la chose est véritable, quelle horreur d'avoir un tel maître! Si Luther se l'est imaginée, de quelles illusions et de quelles noires pensées avait-il l'esprit rempli! Et s'il l'a inventée, de quelle triste aventure se fait-il honneur!

J^es Suisses furent scandalisés de la conférence , de Luther, non tant à cause que le diable y paraissait comme docteur; ils étaient assez empêchés de se défendre d'une semblable vision , dont nous avons vu que Zuingle s'était vanté' : mais ils ne purent souffrir la manière dont il y traitait C>Ecolampade. Il se fit sur ce sujet des écrits très-aigres : mais Bucer ne laissait pas de continuer sa négociation ; et on tint par son entremise une conférence à Constance, pour la réunion des deux partis *. Là, ceux de Zurich déclarèrent qu'ils s'accommoderaient avec Luther, à condition que de son côté il leur accorderait trois points ; l'un , que la chair de Jésus-Christ ne se mangeait que par la foi; l'autre, que Jésus- Christ, comme homme, était seulement dans un certain endroit du ciel; le troisième, qu'il était présent dans l'eucharistie par la foi , d'une manière propre aux sacrements. Ce discours était clair, et sans équivoque. Les autres Suisses, et en particilier ceux de Bàle, approuvèrent une déclaration si nette de leur sentiment commun. Aussi était-elle conforme en tout à la Confession de Bâle : mais encore que cette Confession donnât une idée parfaite de la doctrine du sens figuré, ceux de Bàle, qui l'avaient dressée, ne laissèrent pas d'en dresser une autre, deux ans après, à l'occasion que nous allons dire.

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HISTOIRE

En 1636, Bucer et Capiton vinrent de Strasbourg. Ces deux fameux architectes des équivoques les plus raffinées, s 'étant servis de l'occasion des Confessions de foi que les Églises séparées de Rome se préparaient d'envoyer au concile que le Pape venait d'indiquer, prièrent les Suisses d'en dresser une qui Jùt tournée de sorte qu'elle pût servir à l'accord dont on avait beaucoup d'espérance ' ; c'est-à-dire, qu'il était bon de choisir des termes que les luthériens, ardents défenseurs de la présence réelle, pussent prendre en bonne part. On dresse dans cette vue une nouvelle Confession de foi, qui est la seconde de Bàle : on y retranche de la première , que nous avons rapportée , les expressions qui marquaient trop précisément que Jésus-Christ n'était présent que dans le ciel , et qu'on ne reconnaissait dans le sacrement qu'une présence sacramentelle , et par le seul souvenir. A la vérité, les Suisses parurent fort attachés à dire toujours , comme ils avaient fait dans la première Confession de Bàïe^quele corps de Jésus-Christ n'e.st pas enfermé dans le pain. Si on eût usé de ces termes sans quelque adoucissement, les luthériens auraient bien vu qu'on en voulait nettement à la présence réelle; mais Bucer avait des expédients pour toutes choses. Par ces insinuations ceux de Bàle se résolurent à dire, « que le corps et « le sang ne sont pas naturellement unis au pain et « au vin ; mais que le pain et le vin sont des symboles « par lesquels .Tésus-Christ lui-même nous donne « une véritable communication de son corps et de « son sang, non pour servir au ventre d'une nour- « riture périssable, mais pour être un aliment de vie « éternelle". » Le reste n'est autre chose qu'une assez longue explication des fruits de l'eucharistie, dont tout le monde convient.

Il n'y avait là aucun terme dont les luthériens ne pussent demeurer d'accord ; car ils ne prétendent j.as que le corps de Jésus-Christ soit un aliment pour notre estomac, et ils enseignent que Jésus- Christ est uni au pain et au vin d'une manière incompréhensible, céleste et surnaturelle : de sorte qu'on peut dire sans les offenser qu'il n'y est pas naturellement tmi. Les Suisses ne pénétrèrent pas plus avant. Tellement qu'à la faveur de cette expression l'article passa en des termes dont un luthérien peut s'accommoder, et où l'on ne pouvait en tout cas désirer que des expressions plus précises et moins générales.

De la présence substantielle dont il s'agissait en ce temps-là, ils n'en voulurent dire ni bien ni mal; et ce fut tout ce que Bucer en put obtenir. Ils ne se tinrent dans la suite ni à la première ni à la seconde Confession de foi qu'ils avaient publiée d'un commun accord ; et nous en verrons dans son temps paraître une troisième, avec des expressions toutes nouvelles.

Ceux de Zurich nourris par Zuingle, et pleins de son esprit, n'entrèrent avec Bucer dans aucune composition ; et au lieu de donner, comme ceux de Bàle, une nouvelle Confession de foi , pour montrer qu'ils

' Stjnt. Conf. Gai. de HeJv. Conf. Uosp. pari. 2. 141. — » Co'itJ. Bas. à.iG,art. 22. S'jiit. p. l. p. 70..

persistaient dans la doctrine de leur maître, ils publièrent celle qu'il avait adressée à François F' , et qui a déjà été rapportée, où il ne veut d'autre présence dans l'eucharistie que celle qui s'y fait par la contemplation de la foi, en excluant nettement la présence substantielle.

' C'est ainsi qu'ils continuaient à parler naturellement. Ils étaient les seuls qui le fissent parmi les défenseurs du sens figuré ; et on peut voir en ce temps que dans la nouvelle réforme chaque Église agissait selon l'impression qu'elle avait reçue de son maître. Luther et Zuingle, ardents et extrêmes, mirent les luthériens et ceux de Zurich dans de semblables dispositions, et éloignèrent les tenipéraments. Si Œcolampade fut plus doux , on voit aussi ceux de Bàle plus accommodants; et ceux de Strasbourg entrèrent dans tous les adoucissements, ou, pour mieux parler, dans toutes les équivoques et dans toutes les illusions de Bucer.

Il poussa la chose si avant, qu'après avoir accordé tout ce qu'on pouvait souhaiter sur la présence réelle, essentielle , substantielle , naturelle même, c'est-à-dire sur la présence de Jésus-Christ selon sa natm-e , il trouva encore des expédients pour le faire réellement recevoir aux fidèles qui communiaient indignement. Il demandait seulement qu'on ne parlât point des impies et des infidèles, pour lesquels ce saint mystère n'a point été institué; et disait néanmoins que sur ce sujet il ne voulait avoir de démêle avec personne'.

Avec toutes ces explications, il ne faut pas s'étonners'ilsutadoucirLutherjusqu'alors implacable. Luther crut qu'en effet les sacramentaires revenaient à la doctrine de la Confession d'Augsbourg et de l'apologie. Melanchton , avec lequel Bucer négociait, lui manda qu'il trouvait Luther plus traitable , et qu'il commençait à parler plus amiablement de lui et de ses collègues». Enfin on tint l'assemblée de Viteniberg en Saxe, où se trouvèrent les députés des Églises d'Allemagne des deux partis. Luther le prit d'abord d'un ton bien haut. Il voulait que Buce déclarât que lui et les siens se rétractaient , et rejeta bien loin ce qu'ils lui disaient; que la dispute n'était pas tant dans la chose que dans la manière. Mais enfin, après beaucoup de discours où Bucer montra toute sa souplesse, Luther prit pour rétractation ces articles , que lui accordèrent ce ministre et ses compagnons :

« I. Que, suivant les paroles de saint Irénée , l'eu- « cliaristie consiste en deux choses, l'une terrestre , « et l'autre céleste; et par conséquent que le corps « et le sang de Jésus-Christ sont vraiment et subs- « tantiellement présents, donnés et reçus avec le « pain et le vin.

« II. Qu'encore qu'ils rejetassent la transsubstan- « tiation , et ne crussent pas que le corps de Jésus- « Christ fut enfermé localement dans le pain, ou <- qu'il eilt avec le pain aucune union de longue du- « rée hors l'usage du sacrement, il ne fallait pas « laisser d'avouer que le pain était le corps de Jésus- « Cluist par une union sacramentelle, c'est-à di/ft

> !li:q\p.2f/ol. 135. — ''IMd. an. 1535, ISUa.

DES VARIATIONS, LIV. IV

qiie le pain étant présenté, le corps de Jésus-Christ « était tout ensemble présent et vraiment donné.

III. lis ajoutaient néanmoins : « Que hors de l'u- « sage du sacrement, pendant qu'il est gardé dans « le ciboire, ou montré dans les processions, ils « croient que ce n'est pas le corps de Jésus-Christ. »

IV. Ils concluaient en disant : « Que cette instin tution du sacrement a sa force dans l'Église, et « ne dépend pas de la dignité ou indignité du mi- « nistre, ni de celui qui reçoit.

« V. Que pour les indignes , qui , scion saint Paul , « mangent vraiment le sacrement, le corps et le « sang de Jésus-Christ leur sont vraiment présentés , « et qu'ils les déçoivent véritablement, quand « les paroles et l'institution de Jésus-Christ sont « gardées.

« VI. Que néanmoins ils le prennent pour leur « jugement, comme dit le même saint Paul, parce « qu'ils abusent du sacrement en le recevant sans « pénitence et sans foi'. »

Luther n'avait rien , ce semble, à désirer davantage. Quand on lui accorde que l'eucharistie consiste en deux choses, l'une céleste, et l'autre terrestre, et que de là on conclut que le corps de Jésus-Christ est substantiellement présent avec le pain», on montre assez qu'il n'est pas seulement présent à l'esprit et par la foi : mais Luther, qui n'ignorait pas les subtilités des sacramentaires, les pousse encore plus avant, et leur fait dire que ceux-là même qui n'ont pas la foi ne laissent pas de recevoir véritablement le corps de notre Seigneur^.

On n'avait garde de les soupçonner de croire que li? corps de Jésus-Christ ne nous filt présent que par la foi, puisqu'ils avouaient qu'il était présent, et véritablement reçu par ceux qui étaient sans/o« et sans pénitence.

Après cet aveu des sacramentaires, Luther se persuada aisément qu'il n'avait plus rien à en exiger, et il jugea qu'ils avaient dit tout ce qu'il fallait pour confesser la réalité : mais il n'avait pas encore assez compris que ces docteurs ont des secrets particuliers pour tout expliquer. Quelque claires que lui parussent les paroles de l'accord , Bucer savait par où en sortir. Il a fait plusieurs écrits , oii il explique aux siens en quel sens il a entendu chaque parole de l'accord : là il déclare que « ceux qui , selon saint « Paul, sont coupables du corps et du sang, ne re- «i çoivent pas seulement le sacrement , mais en effet « la chose même, et qu'ils ne sont pas sans foi ; en- « core, dit-il, qu'ils n'aient pas cette foi vive qui « nous sauve, ni une véritable dévotion de cœur-*. «

Qui aurait jamais cru que les défenseurs du sens figuré pussent avouer dans la cène une véritable réception du corps et du sang de notre Seigneur, sans avoir la foi qui nous sauve? Quoi donc! une foi qui ne sufQt pas pour nous justiiier, suffit-elle, selon leurs principes , pour nous communiquer vraiment Jésus-Christ? Toute leUr doctrine résiste à ce sentiment de Bucer; et ce ministre lui-même, fùt-il

' Hofp. p. 2, a». 1535. /. 145. In lib. Conc. 729. — » .^rt. r. — 5 Art. V, et. VI. — « Bue. declar. Conc. fil. M. ap. Uo^p. c;/i.l536, ua. c\seq.

cent fois plus subtil, ne peut jauiuis tncordir r«î qu'il dit ici avec ses autres maximes. Mais il ne s'agit pas en ce lieu d'examiner les subtilités par lesquelles Bucer se démêle de l'accord qu'il avait signé à Vitemberg : il me suffit de remarquer ce fait constant, que toutes les Églises d'Allemagne qui défendaient le sens ligure, assemblées en corps par leurs députés, ont accordé par un acte authentique, « que le « corps et le sang de Jésus-Chri.st sont vraiment et « substantiellement présents, donnés et reçus dans « la cène avec le pain et le vin; et que les indignes « qui sont sans foi ne laissent pas de recevoir ce « corps et ce sang, pourvu qu'ils gardent les paroles « de l'institution. »

Si ces expressiojis peuvent s'accorder avec le sens figuré, on ne sait plus désormais ce que les mots signifient, et nous trouverons tout en toutes choses. Des hommes qui ont accoutumé leur esprit à tourner en cette sorte le langage humain, feront dire ce qu'il leur plaira et à lÉcritureet aux Pères; et il ne faut pas s'étonner de tant de violentes interprétations qu'ils donnent aux passages les plus clairs.

Savoir maintenant si Bucer avait un dessein formel d'amuser le monde par des équivoques affectées, ou si quelque idée confuse de réalité 1 ui fit croire qu'il pouvait de bonne foi souscrire à des expressions si évidennnent contraires au sens figuré ; j'en laisse le jugement aux protestants. Ce qui est certain, c'est que Calvin son ami , et en quelque façon son disci- ' pie , quand il voulait exprimer une obscurité blâmable dans une profession de foi , disait qxiiln'y aidait rien de si embarrassé, de si obscur, de si ambigu, de si tortueux dans Bucer même'.

Ces artificieuses ambiguïtés étaient tellement de l'esprit de la nouvelle réforme, que Melanchton même , c'est-à-dire le plus sincère de tous les hom- / mes par son naturel , et celui qui avait le plus condamné les équivoques dans les matières de foi , s'y laissa entraîner contre son inclination. Nous trouvons une lettre de lui en 1.541 , où il écrit que rien n'était plus indigne de l'Église , « que d'user d'équi- « voques dans les Confessions de foi, et de dresser « des articles qui eussent besoin d'autres articles « pour les expliquer; que c'était en apparence faire « la paix, et en effet exciter la guerre * ; » que c'était « enfin , à l'exemple du faux concile de Sirmic et des « ariens, mêler la vérité avec l'erreur 3. » Il avait raison ; et néanmoins dans le même temps, lorsqu'on tenait la première assemblée de Ratisbonne pour concilier la religion catholique avec la protestante . n Melanchton et Bucer (ce ne sont pas les catholiques qui l'écrivent, c'est Calvin qui était présent, et intime confident de l'un et de l'autre) « Melanchton, « dis-je, et Bucer composaient sur la transsubston- « tiation des formules de foi équivoques et trompeu- « ses, pour voir s'ils pourraient contenter leurs ad- « versaires en ne leur donnant rien-*, »

Calvin était le premier à condamner ces obscuri-? tés affectées et ces honteuses dissimulations.* o Vous blâmez, dit-il 5, et avec raison, les cbscu-

£p. Calv. p.

— * £j}. Cad.

50. — » Lib. I, ep. 25, 1541. —* lîid. rp. p. ;j8- — ' Ep. p. 50.

co

HISTOIRE

« rites de Bucer. Il faut parler avec liberté, disait- « il ea un autre endroit ; il n'est pas permis d'em- « barrasser par des paroles obscures ou «luivoques ce

« qui demande la lumière Ceux qui veulent ici

« tenir le milieu abandonnent la défense de la vérilé. » Kt à l'égard de ces pièges dont nous venons de parler, que Bucer et Melanchton tendaient dans leursdiscoursambigusaux catholiques nommés pour conférer avec eux à Ratisbonne , voici ce qu'en dit le même Calvin « : Pour moi , je n'approuve pas leur « dessein , encore qu'ils aient leurs raisons : car ils « espèrent que les matières s'éclairciront d'elles- " mêmes. C'est pourquoi ils passent par-dessus beau- « coup de choses , et n'appréhendent point ces ambi- « guïtés : ils le font à bonne Intention ; mais ils s'ac- « conimodent trop au temps'. » C'est ainsi que, par de mauvaises raisons , les auteurs de la nouvelle réforme ou pratiquaient , ou excusaient la plus criminelle de toutes les dissimulations, c'est-à-dire les «quivoques affectées dans les matières de la foi. La suite nous fera paraître si Calvin , qui paraît ici autant éloigné de les pratiquer lui-même qu'il témoigne de facilité à les excuser dans les autres, sera toujours de même humeur; et il nous faut revenir aux artifices de Bucer.

Au milieu des avantages qu'il donna auxluthériens dans l'accord de Vitemberg, il gagna du moins une chose : c'est que Luther lui laissa passer que le corps et le sang de Jésus-Christ n'avaient pas d'union durable hors l'usage du sacrement avec le pain et le vin; et que le corps n'était pas présent quand on le montrait, ou qu'on le portait en procession».

Ce n'était pas le sentiment de Luther : jusqu'alors il avait toujours enseigné que le corps de Jésus-Christ était présent, dès qu'on avait dit les paroles, et qu'il demeurait présent , jusqu'à ce que les espèces fussent altérées ^ : de sorte que, selon lîii, il était présent même quand on le portait en procession; encore qu'il ne voulût pas approuver* cette coutume.

En effet , si le corps était présent en vertu des paroles de l'institution, et qu'il fallût les entendre à la lettre, comme Luther le soutenait, il est clair que le corps de notre Seigneur devait être présent a l'instant qu'il dit :ceci est mon cor/)s; puisqu'il ne dit pas : Ceci sera , mais , Ceci est. Il était digne de la puissance et de la majesté de Jésus-Christ, que ces paroles eussent un effet présent, et que l'effet en subsistât aussi longtemps que les choses demeuraient en même état. Aussi n'avait-on jamais douté, dès les premiers temps du christianisme, que la partie de l'eucharistie qu'on réservait pour la communion des malades, et pour celle que les fidèles fïratiquaient tous les jours dans leurs maisons , ne fût autant le vrai corps de notre Seigneur, que celle qu'on leur distribuait dans l'assemblée de l'Église. Luther l'avait toujours entendu de cette sorte; et néanmoins on le porta, je ne sais comment, à tolérer l'opinion contraire, que Bucer proposa au temps de l'accord.

• /;;). Culo p. 38. — • Jrf. 11, 111. —^Lulh. Snrm. conl. Svcrin. 11. viiist. ad qiiemd. llusp. 2. p. ll>ii, I3i. cic.

Il ne lui souffrit pourtant pas de dire que le corps ne se trouvât dans l'eucharistie, précisément qiie dans l'usage, c'est-à-dire dans la réception; mais seulement » que hors l'usage il n'y avait point d'u- « nion durable entre le pain et le corps. » Elle était donc cette union, même hors de l'usage, c'està-dire hors de la communion; et Luther, qui faisait lever et adorer le saint sacrement , même pendant que se fit l'accord' , n'eût pas souffert qu'on lui eût nié que Jésus-Christ y fût présent durant ces cérémonies : mais pour ôter la présence du corps de notre Seigneur dans les tabernacles et dans les processions des catholiques, qui était ce que Bucer prétendait, il suffisait de lui laisser dire que la présence du corps et du sang dans le pain et le vin n'était pas de longue durée.

Au reste, si on eût demandé à ces docteurs , combien donc devait durer cette présence, et à quel temps ils déterminaient l'effet des paroles de notre Seigneur, on les eût vus dans un étrange embarras. La suite le fera paraître, et on verra qu'en abandonnant le sens naturel des paroles de notre Seigneur, comme on n'a plus de règle, on n'a plus aussi de termes précis, ni de croyance certaine.

Tel fut l'événement de l'accord de Vitemberg. \ Les articles en sont rapportés de la même sorte par les deux partis de la nouvelle réforme, et furent signés sur la fin de mai, 153G». On convint que l'accord n'aurait de lieu qu'étant approuvé par les Églises. Bucer et les siens doutèrent si peu de l'approbation de leur parti , qu'aussitôt après l'accord, signé ils firent la cène avec Luther, en signe de paix perpétuelle. Les luthériens ont toujours loué cet accord. Les sacramentaires y ont recours comme à un traité authentique , qui avait réunis tous les protestants. Hospinien prétend que les Suisses, du moins une partie de ce corps , et Calvin même , l'ont aj)prouvé^. On en trouve en effet l'approbation expresse parmi les lettres de Calvin 4 : de sorte que cet accord doit avoir rang parmi les actes publics de la nouvelle réforme, puisqu'il contient les sentiments de toute l'Allemagne protestante, et presque de la réforme tout entière.

Bucer eût bien voulu le faire agréer à ceux de Zurich. Il leur alla tenir, dans leur assemblée, de grands et vagues discours, et leur présenta ensuite un long écrit ^. C'est dans de telles longueurs que se cachent les équivoques, et à expliquer simplement la foi, on n'a besoin que de peu de paroles. Mais il eut beau déployer toutes ses subtilités, il ne put faire digérer aux Suisses sa présence substantielle, ni sa communion des indignes : ils voulurent toujours expliquer leur pensée telle qu'elle était, entérines simples, et dire, comme Zuingle, qu'il n'y avait point de présence physique ou naturelle , ni substantielle; mais une présence joarto/oi, une présence par le Saint-Esprit; se réservant la liberté de parler de ce mystère comme ilstrouveraient le plus convenable, et toujours le plus simplement

' Fm-m. Miss. t.n. Hosp. an. 1533, 148. — » Conc.p. T2%. Iloap. 2. p. fol. 145. Chyt. hist. Coiif. Aug. —''An. \îiZ4^ i&a?, 3s. — * Calv. ei>. p. a24. — ^ Hosp. p. 2./. I&o et sc't^.

DES VARIATIONS. LIV. TV

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el le plus intolligiblonient qu'il se pourrait. C'est ce ([u'ilsécrivirent à Luther; et Luther qui, à peine ri-venu d'une (langerouse maladie, et fatisuo peutêtre de tant de disputes, ne voulait alors que du repos, renvoya de son coté l'affaire à Bucer, avec K'(|uel il croyait être d'accord.

Mais comme il avait mis dans sa lettre , qu'en convenant de la présence, il fallait abandonner la manière à la toute-puissance divine, ceux de Zurich, i:lonnés qu'on leur parlât de toute-puissance dans xuK action oiî ils n'avaient rien conçu de miraculeux, non plus que leur maître Zuingle, s'en plaignirent à Bucer, qui se tourmenta beaucoup pour les satisfaire : mais, plus il leur disait qu'il y avait quelque chose d'incompréhensible dans la manière dont Jésus-Christ se donnait à nous dans la cène, j)lus les Suisses lui répétaient au contraire que rien n'était plus aisé. Une figure dans cette parole, Ceci est mon corps, la méditation de la mort de notre Seigneur, et l'opération du Saint-Esprit dans les cœurs , n'avaient aucune difficulté, et ils n'y voulaient point d'autres miracles. Cest en effet comme parleraient les sacramentaires, s'ils voulaient parier naturellement. Les Pères, à la vérité, ne parlaient pas de cette sorte, eux qui ne trouvaient point (l'exemple trop haut pour amener les esprits à la croyance de ce mystère ; et y employaient la création, l'incarnation de IS'otre-Seigneur, sa naissance miraculeuse, tous les miracles de l'ancien et du nouveau Testament, le changement merveilleux d'eau on sang, et d'eau en vin; persuadés qu'ils étaient que le miracle qu'ils reconnaissaient dans l'eucharistie n'était pas moins un ouvrage de toute-puissance, et ne cédait rien aux merveilles les plus incompréhensibles de la main de Dieu. C'est ainsi qu'il fallait parler dans la doctrine de la présence réelle; et Luther avait retenu avec cette foi les mêmes expressions. Par une raison contraire, les Suisses trouvaient tout facile , et aimaient mieux tourner en figure les paroles de ISotre-Seigneur, que d'appeler sa toute-puissance pour les rendre véritables : comme si la manière la plus simple d'entendre l'Écriture sainte était toujours celle où la raison a le moins de peine, ou que les miracles coûtassent quelque chose au Fils de Dieu , quand il nous veut donner un témoignage de son amour.

Quoique Bucer ne pût rien gagner sur ceux de Zurich, durant deux ans qu'il traita continuellement avec eux après l'accord de Vitemberg, et qu'il prévit bien que Luther ne serait pas long-temps aussi paisible qu'il l'était alors; il n'oubliait rien pour l'entretenir dans cette douce disposition. Pour lui, il persista tellement dans l'accord, que toujours depuis il fut regardé par ceux de la Confession d'Augsbourg comme membre de leurs Églises, et agit en tout conjointement avec eux.

Pendant qu'il traitait avec les Suisses, et qu'il tâchait de leur faire entendre dans la cène quelque chose de plus haut et de plus impénétrable qu'ils ne pensaient, il leur disait entre autres cho-

' Hosp. p. 2./. 157.

ses, qu'encore qu'on ne piU douter que K'-sus-Christ ne fût au ciel, on n'entendait pas bien où était ce ciel, iii ce que c'était, et que le ciel élail même dans la cène' ; ce qui eniportait une idée si nette de la présence réelle, que les Suisses ne purent l'écouter.

Les comparaisons dont il se servait tendaient plutôt à inculquer la réalité qu'a l'affaiblir. Il alléguait souven t celte action ordinaire de loucher dans la main les uns des autres» : exenq)le très-propre à faire voir que la même main, dont on se sert pour exécuter les traités, peut être un gage de la volonté qu'on a de les accomplir ; et qu'un contrat passager, mais réel et substantiel , peut devenir par l'institution et par l'usage des hommes le signe le plus efficace qu'ils puissent donner d'une perpétuelle union.

Depuis qu'il eut commencé à traiter l'accord , il n'aimait point à dire, avec Zuingle, que l'eucharistie était le corps, comme la pierre était Christ, et comme l'Agneau était la Pàque : il disait plutôt qu'elle l'était comme la colombe est appelée le Saint-Esprit : ce qui montre une présence réelle ; puisque personne ne doute que le Saint-Esprit ne fût présent, et encore d'une façon particulière, sous la forme de la colombe.

Il apportait aussi l'exemple de Jésus-Christ souf. fiant sur les apôtres, et leur donnant en me'nie temps le Saint-Esprit 3 : ce qui démontrait encore que le corps de Jésus-Christ n'est pas moins communiqué ni moins présent que le Saint-Esprit le fut aux apôtres.

Avec tout cela, il ne laissa pas d'approuver la doctrine de Calvin 4, toute pleine des idées des sacramentaires, et ne craignit point souscrire à une Confession de foi , où le même Calvin disait que la manière dont on recevait le corps et le sang de Jésus-Christ dans la cène consistait en ce que le Saint-Esprit y unissait ce qui était séparé de lieu. C'était, ce semble, clairement marquer que Jésus- Christ était absent. Mais Bucer expliquait tout, el il avait sur toute sorte dedifficultés des dénoûments merveilleux. Ce qu'il y a ici de plus remarquable, c'est que les disciples de Bucer, et, comme nous l'avons dit, les villes entières qui s'étaient tant éloignées sous sa conduite de la présence réelle, rentraient insensiblement dans cette croyance. Les paroles de Jésus-Christ furent tant considérées et tant répétées , qu'enfin elles firent leur effet ; et on revenait naturellement au sens littéral.

Pendant que Bucer et ses disciples , ennemis si déclarés de la doctrine de Luther sur la présence réelle, s'en rapprochaient; Melanchton , le cher disciple du même Luther, l'auteur de la Confession d'Augsbourg et de l'apologie, où il avait soutenu la réalité, jusqu'à paraître incliner vers ia transsubstantiation, commençait à se laisser eùran- 1er.

Ce fut en 1535 ou environ que ce doute lui viut

' //'.."/). 102. — ï Ep. ad liai, inî Calv. ep p. M.—^Ibid. — * ////. i-p. Cale. p. 398.

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HISTOIRE

dans l'esprît ' ; car auparavant on a pu voir jusqu'n quel point il était forme. Il avait même composé un livre du sentiment des saints Pères sur la cène, oii il avait recueilli beaucoup de passages très-exprès pour la présence réelle. Comme la critique en ce temps n'était pas encore fort fine, il s'aperçut dans la suite qu'il y en avait quelquesuns de supposés », et que les copistes, ignorants ou peu soigneux, avaient attribué aux anciens des ouvrages dont ils n'étaient pas les auteurs. Cela le troubla, encore qu'il eût produit un assez bon nombre de passages incontestables. Mais ce qui l'embarrassa davantage, c'est de trouver dans les anciens beaucoup d'endroits oii ils appelaient l'eucharistie une figure ^. Il ramassait les passages; et il était étonné, disait-il, d'zj voir mie grande diversité .-faible théologien, qui ne songeait pas que l'état de la foi ni de cette vie ne permettait pas que nous jouissions de Jésus-Christ à découvert; de sorte qu'il se donnait sous une forme étrangère, joignant nécessairement la vérité avec la figure, et la présence réelle avec un signe extérieur qui nous la couvrait. C'est de là que vient dans les Pères cette diversité apparente qui étonnait Melanchton. La même chose lui eût paru, s'il y eût pris garde de près , sur le mystère de l'Incarnation, et sur le divinité du Fils de Dieu, avant que les disputes des hérétiques eussent obligé les Pères à en parler plus précisément. Et en général, toutes les fois qu'il faut accorder ensemble deux vérités qui semblent contraires, comme dans le mystère de la Trinité et dans celui de l'Incarnation, être égal et être au-dessous, et dans le sacrement de l'eucharistie être présent et être en figure; il se fait naturellement une espèce de langage qui paraît confus; à moins qu'on n'ait, pour ainsi parler, la clef de l'Église, et l'entière compréhension de tout le mystère : outre les autres raisons qui obligeaient les saints Pères à envelopper les mystères en certains endroits, donnant en d'autres des moyens certains de les entendre. Melanchton n'en savait pas tant. Ébloui du nom de réforme, et de l'extérieur alors assez spécieux Je Luther, il s'était d'abord jeté dans son parti. Jeune encore et grand humaniste, mais seulement iRunaniste; nouvellement appelé par l'électeur Frédéric, pour enseigner la langue grecque dans l'université de Vitemberg, il n'avait guère pu apprendre d'antiquité ecclésiastique avec son maître Luther;'et il était tourmenté d'une étrange sorte des contrariétés qu'il croyait voir dans les saints Pères. Pour achever de l'embarrasser, il fallut encore qu'il allât tomber sur le livre de Bertram ou de llatramne, qui commençait alors à paraître 4 : ouvrage ambigu , où l'auteur constamment ne s'entendait pas toujours lui-même. Les zuingliens en font leur fort. Les luthériens le citent pour eux, et trouvent seulement à dire qu'il ait jeté des semences de transsubstantiation 5, Il y a en effet

' Hosp.an. }ô-if, ,137. e{f.eq. — ^ Lib. m, epist.Wi. adJoan, Brifit. — ^ Ibid. —ULib. III, ep. I.S8. ad Fil. Tkeod. — * Centur. 9. cai>. 4. inclin. doct. lit. de Ccctt.

de quoi contenter, ou plutôt de quoi embarrasser les uns et les autres. Jésus-Christ dans l'eucharistie est si fort un corps humain par sa substance, et il est si dissemblable à un corps humain danîe ses qualités , qu'on peut dire que c'en est un , et que ce n'en est pas un à divers égards : qu'en un sens, et en n'y regardant que la substance, c'est le même corps de Jésus né de Marie; mais que dans un autre sens, et en n'y regardant que les manières , c'en est un autre qu'il s'est fait lui-même par sa parole , qu'il cache sous des ombres et sous des figures dont la vérité ne vient pas jusqu'aux sens, mais se découvre seulement à la foi.

C'est ce qui fit au temps de Ratramne une dispute parmi les fidèles. Les uns, ayant égard à la substance, disaient que le corps de Jésus-Christ était le même dans les entrailles de la sainte Vierge et dans l'eucharistie : les autres, ayant égard aux qualités, ou plutôt à la manière d'être, voulaient que c'en fût un autre. Ainsi voit-on que saint Paul, parlant du corps ressuscité, en fait comme un autre corps fort différent de celui que nous avons en cette vie mortelle 3, quoiqu'au fond ce soit le même : mais à cause des qualités différentes dont ce corps est revêtu , saint Paul en fait comme deux corps, dont il appelle l'un corps atiimal, et l'autre, corps spirititel^. Dans ce même sens, et à plus forte raison , on pouvait dire que le corps qu'on recevait dans l'eucharistie n'était pas celui qui était sorti des entrailles bénites de la Vierge. Mais quoiqu'on le pût dire ainsi en un certain sens, d'autres craignaient en le disant de détruire la vérité du corps. C'est ainsi que les docteurs catholiques , d'accord dans le fond , disputaient des manières ; les uns suivant les expressions de Paschase Radbert, qui voulait que l'eucharistie contînt le même corps sorti de la Vierge ; les autres s'attachant à celles de Ratramne, qui voulait que ce ne fût pas le même. A cela se joignit un autre embarras : c'est que la forte persuasion de la présence réelle qui était dans toute l'Église, et en Orient comme en Occident, avait porté beaucoup de docteurs à ne pouvoir plus souffrir dans l'eucharistie le terme de figure, qu'ils croyaient contraire à la vérité du corps; et les autres, qui considéraiejit que Jésus- Christ ne se donne pas dans l'eucharistie en sa propre forme, mais sous une forme étrangère, et d'une manière si pleine de mystérieuses significations, voulaient bien que le corps du Sauveur se trouvât réellement dans l'eucharistie, mais 'sous des figures, sous des voiles, et dans des mvstères : ce qui leur paraissait d'autant plus nécessaire, qu'il était constant d'ailleurs que c'était un privilège réservé au siècle futur, de posséder Jésus-Christ en sa vérité manifeste , sans qu'il fût couvert d'aucune figure. Tout cela était vrai dans le fond : mais avant qu'on l'eût bien expliqué, il y avait de quoi disputer longtemps. Ratramne, qui suivait le dernier parti , n'avait ^.as assez pénétré toute cette matière; et, sans différer au fond d'avec les autres

' i. Cor. XV, 37 et scq. — • I. Coc. \v. 42 , 13 . 14.

DES VARIATIONS, LIV. IV

«ntlioliqucs, il se jetait quelquefois dans des expressions obscures, et qu'il était assez malaisé de l)icn concilier ensemble : c'est ce qui fait que tous ses lecteurs, et les protestants aussi bien que les catholiques, l'ont pris en tant de divers sens.

Meianciiton trouvait que cet auteur donnait plutôt à deviner, qu'il n'expliquait clairement sa pensée « ; et il se perdait avec lui dans une matière que ni lui ni son maître Luther n'avaient jamais bien entendue.

Par ces lectures et ces réflexions il tomba dans une déplorable incertitude : mais quelle qu'ait été ^^ son opinion, dont nous parlerons dans la suite, il P commençait à s'éloigner de son maître , et il souhaitait avec une ardeur extrême qu'on fit une assemblée où la matière se traitât de nouveau , sans jxission, sans sophisterie , et sans fi/ranjiie^.

Ce dernier mot regardait visiblement Luther : car dans toutes les assemblées qui s'étaient tenues jusqu'alors dans le parti, dès que Luther y était et (ju'il avait parlé, Melanchton nous apprend luimême que les autres n'avaient qu'à se taire, et tout était fait. Mais pendant que, dégoûté d'un tel procédé, il demandait de nouvelles délibérations, et «lu'il s'éloignait de Luther, il ne laissait pas de se réjouir de ce que Bucer s'en rapprocJiait avec les siens. Nous venons de le voir lui-même approuver l'accord où la présence réelle est plus que jamais attachée aux symboles extérieurs ^ , puisqu'on y convient qu'elle se trouve dans la communion des indignes, quoi qu'il n'y ait ni foi ni pénitence. Qu'on jette ici un moment les yeux sur les termes de l'accord de Vitemberg, non-seulement souscrit, mais encore procuré par Melanchton, pour bien voir combien positivement il y convient d'une chose sur laquelle il était entré dans un doute si violent,

C'est que Luther avançait toujours, et qu'il était si ferme sur cette matière, qu'il n'y avait pas moyen de le contredire. L'année d'après l'accord , c'est-à-dire en 1537, pendant que Bucer continuait à négocier avec les Suisses, les luthériens se trouvèrent à Smalcalde, lieu ordinaire de leurs assemblées et où se sont traitées toutes leurs ligues. Cette assemblée fut tenue à l'occasion du concile convoqué par Paul IIL II fallait bien que Luther ne fut pas tout-à-fait content de la Confession d'Augsbourg et de l'apologie, ni de la manière dont sa doctrine y avait été expliquée, puisqu'il dresse lui-même de nouveaux articles, afin, dit-il ■* , qu'on sache quels sont les points dont il ne se veui jamais départir; et c'e^t pour cela qu'il procura cette assemblée. Là Bucer s'expliqua si formellement sur la présence réelle , qu'il satisfit, dit Malanchton , et le dit avec grande joie , même ceux des nôtres qui avaient été les plus difficiles^. Il satisfit par conséquent Luther : et voilà encore Melanchton ravi qu'on s'attachât aux sentiments de Luther, lorsque lui-même il s'en d«*tachait, c'est-à-dire qu'il était ravi de voir l'Allemagne protestante toute réu-

» Mi-I. lih. m , ep. I8S. — » Lib. ii, 40. m, ep. 188, I89. — * Lib. m. ep. 114. nd Brenl. — * Art. Smntc. Prœf. in lib. CoHC. — * -ip. Hosp. an. 1637, I55. Mel. IV, «p. ll>6.

nie. Bucer avait donné les mains : la ville de Stra.sbourg s'était déclarée avec son docteur pour la Confession d'Augsbourg : la politique était contente, c'est ce qui pressait; et pour la doctrine, on verrait après.

Il faut pourtant avouer que Luther y allait d« meilleure foi. Il voulait parler nettement sur la matière de l'eucharistie : et voici comme il coucha l'article VI , du sacrement de l'autel : « Sur le sacre- « ment de l'autel, dit-il ' , nous croyons que le pain « et le vin sont le vrai corps et le vrai sang de « notre Seigneur ; et qu'ils ne sont pas seulement « donnés et reçus par les chrétiens qui sont pieux , o mais encore par ceux qui sont impies. » Ces derniers mots sont les mêmes que nous avons vus dans l'accord de Vitemberg; sinon, qu'au lieu du terme d'indignes, il se sert de celui dimpies, qui est plus fort , et qui éloigne encore davantage l'idée de la foi.

Il faut aussi remarquer que Luther ne dit rien dans cet article contre la pré.sence hors de l'usage, ni contre l'union durable; mais seulement qxie le pain était le vrai corps, sans déterminer quand il l'était, ni combien de temps.

Au reste, cette expression, que le pain était le vrai cor/J5, jusque-là n'avait été insérée par Luther dans aucun acte public. Les termes ordinaires dont il se servait , c'est que le corps et le sang étaient donnés sous le pain et sous le vin * : c'est ainsi qu'il s'explique dans son petit Catéchisme. Dans le grand il ajoute un mot, et dit : que le corps nous est donné dans le pain et sous le vin ^. Je n'ai pas pu démêler encore dans quel temps ont été faits ces deux catéchismes; mais il est certain que les luthériens les reconnaissent comme des actes authentiques de leur religion. Aux deux particules en et souSy la Confession d'Augsbourg ajoute avec; et c'est la phrase ordinaire des vrais luthériens, que le corps et le sang sont reçus dans, sous et avec le pain et le vin : mais on n'avait dit encore , ' dans aucun acte public de tout le parti , que le pain et le vin fussent le vrai corps et le vrai sang de notre Seigneur. Luther tranche ici le mot; et il fallut que .Melanchton, avec toute la répugnance qu'il avait à unir le pain avec le corps, passât même jusqu'à souscrire que le pain était le vrai corps.

Les luthériens nous assurent, dans leur livre de la Concorde 4, que Luther fut porté à cette expression par les subtilités des sacramentaires, qui trouvaient moyen d'accommoder à leur présence morale ce que Luther disait de plus fort et de plus précis pour la présence réelle et substantielle : par où, en passant, on voit encore une fois qu'il ne faut pas s'étonner si les défenseurs du sens figuré trouvent moyen de tirer à eux les saints Pères; puisque Luther même, vivant et parlant, lui qui connaissait leurs subtilités, et qui entreprenait de les combattre, avait peine à trouver des termes qu'ils ne fissent venir à leur sens avec leurs interprétations. Fatigué de leurs subtilités, il voulut chercher quel-

» Conc. p. 330. — ' Ibid. p. 36^ p. TH>.

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