LES MYSTÈRES
PREMIÈRE ÉLÉVATION
Oiea tstféooodtDteaaanfils.
Pourquoi Dieu n'aurait-il pas de fils? Pourquoi cette nature bienheureuse manquerait-elle de cette parfaite fécondité quelle donne à ses créatures? I^ nom de père est-il si déshonorant et si indigne du premier être, qu'il ne lui puisse convenir selon sa propriété naturelle? Moi qui fais enanter les autres, ne pourrai-je pas enfanter moi-même ' ? Et s'il est si beau d'avoir, de se faire des enfants par l'adoption, n'est-il pas encore plus beau et plus grand d'en engendrer par nature? ,
Je sais bien qu'une nature immortelle n a pas besoin, comme la nôtre mortelle et fragile, de se renouveler, de se perpétuer, en substituant à sa place des enfants qu*on laisse au monde quand on le quitte. Mais en soi-même, indépendamment de cette nécessaire réparation, n'est-il pas beau de produire un autre soi-même par abondance , par plénitude, par l'effet d'une inépuisable communication, en un mot par fécondité, et parla richesse d'une nature heureuse et parfaite?
C'est par une participation de cette bienheureuse fécondité que l'homme est fécond. Quand il serait demeuré immortel , selon le premier dessein de sa création; quand il eût plu à son créateur de consommer au temps destiné sa félicité sur la terre; on entend toujours que de soi il est beau d'être fécond, et d'engendrer de soi-naéme, et de sa propre substance, im autre soi-même. Qu'on laisse cette féconde efQcacité dans sa pureté prùnitive et originaire, elle pourra cesser quand Dieu voudra, quand le nombre d'hommes qu'il veut rendre heureux sera complété; mais d'elle-même elle sera toujours regardée comme riche et comme parfaite. Et d'où viendrait cette perfection, sinon de celle de Dieu toujours fécond en lui-même et toujours père?
Quand le Sage a prononcé ces paroles : Qui est celui qui est élevé au plus haut des deux par sa puissance, et qui en descend continuellement par ses soins? qui tient les vents en ses mains, qui tient la mer dans ses bornes , et mesure les extrémités de la terre ? Quel est son nom , et quel est le nom de sonfUs , si vous le savez » ? Ce n'est pas là une simple idée, et des paroles en l'air : il a prétendu proposer un mystère digne de Dieu, et quelque chose de très-véritable et de très-réel, quoique en même temps incompréhensible. Dans M nature inDnie il y a vu un père qu'on ne com-
» Z* LXVJ, ». — * Prov. XXX, *
prend pas , et un fils dont le nom n'est pas connu. Il n'est donc plus question que de le nommer, et on le doit reconnaître , pourvu qu'on avoue qu'il est ineffable.
C'est-à-dire que , pour connaître le Fils de Dieu» il faut s'élever au-dessus des sens , et de tout ce qui peut être connu et nommé parmi les hommes : il faut ôter toute imperfection au nom de fils, pour ne lui laisser que ceci , que tout fils est de mémo nature que son père, sans quoi le nom de fils ne subsiste plus. Un enfant d'un jour n'est pas moine homme que son père : il est un homme nwins formé, moins parfait; mais pour moins homme cela ne se peut, et les essences ne se peuvent pas diviser ainsi. Mais si un homme et un fils d? l'homme peut être imparfait , un Dieu et un Fils de Dieu ne le peut pas Hre. Otons donc cette imperfection au Fils de Dieu, que demeurera-t-iî autre chose , sinon ce qu'ont dit nos Pères dans le concile de ?^'icée , et dès l'origine du christianisme, qu'il est Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu de vrai Dieu : fils parfait d'un père parfait, d'un père qui, n'attendant pas sa fécondité des années, est père dès qu'il est; qui n'est jamais sans fils : dont le fiJs n'a rien de dégénérant, rien d'imparfait, rien à attendre de l'âge ; car tout cela n'est que le défaut de la naissance des hommes.
Dieu le Père n'a non plus le besoin de s'associer à quelque autre chose que soi, pour être père et fécond : il ne produit pas hors de luimême cet autre lui-même; car rien de ce qui est hors de Dieu n'est Dieu. Dieu donc conçoit en lui-même; il porte en lui-même son fruit, qui lui est coéternel. Encore qu'il ne soit que père, et que le nom de mère , qui est attaché à un sexe imparfait de soi et dégénérant, ne lui convi. ..ne pas, il a toutefois un sein comme maternel où il porte son fils : Je t'ai, dit-il', engendré aujourd'hui d'un sein maternel, ex utero. Et le Fils * s'appelle lui-même le Fils unique qui est dans le sein du Père » : caractère uniquement propre au Fils de Dieu. Car où est le fils, excepté lui, qui est toujours dans son père, et ne sort jamais de son sein ? Sa conception n'est pas distinguée de son enfantement; le fruit qu'il porte est parfait dès qu'il est conçu , et jamais il ne sort du sein qui le porte. Qui est porté dans un sein immense est d'abord aUssi grand et aussi i.mmense que le sein où il est conçu , et n'en peut jamais sortir. Dieu l'engendre , Dieu le reçoit dans son sein , Dieu le conçoit , Dieu le porte , Dieu l'enfante : et la sagesse étemelle , qui n'est autre chose que le Fils de Dieu , s'attribue , dans Salomon , et d^être conçue, et d'être enfantée ' : et tout cela n'est que la même chose.
Dieu n'aura jamais que ce fils , car il est parfait , et il ne peut en avoir deux : un seul et unique
• P*. crx, 3. — • Cest saint Jean-Baptiste qui parle ainil du Verbe incarné. (Êdit. de Déftrrû.J. — ' Jonn. i^ ta. ~ •i Prov viH, ïk, 24.
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
enfantement de cette nature parfaite en épuise toute la fécondité, et en attire tout l'amour. C'est pourquoi le Fils de Dieu s'appelle lui-même l'Unique, le Fils unique, Unigenitus • : par où il démontre en même temps qu'il est Fils, non par grâce et par adoption, mais par nature. Et le Père, confirmant d'en haut cette parole du Fils , fait partir du citi cette voix : Celui-ci est mon Fi/a bien-aimé, en qui je me suis plu » : c'est mon fils , je n'ai que lui, et aussi de toute éternité je lui ai * donné et lui donne sans fin tout mon amour.
lie ÉLÉVATION.
Dieu de Dieu : le Fils de Dieu ne dégénère pas.
Un Dieu peut-il venir d'un Dieu? Un Dieu peut-il avoir l'être d'un autre que de lui-même.^ Oui, si ce Dieu est fils. Il répugne à un Dieu de venir d'un autre comme créateur qui le tire du néant j mais il ne répugne pas à un Dieu de venir d'un autre, comme d'un père qui l'engendre de sa propre substance. Plus un fils est parfait, ou, si l'on peut ainsi parler, plus un fils est fils, plus il est de même nature et de même substance que son père, plus il est un avec lui : et s'il pouvait être de même nature et de même substance individuelle, plus il serait fils parfait. Mais quelle nature peut être assez riche , assez infinie , assez immense pour cela, si ce n'est la seule infinie et la seule immense, c'est-à-dire la seule nature divine? C'est ainsi qu'il nous a été révélé que Dieu est père, que Dieu est fils, et que le Père et le Fils sont un seul Dieu, parce que le Fils engendré de la substance de son Père, qui ne souffre point de division et ne peut avoir de parties, ne peut être rien moins qu'un Dieu , et un même Dieu avec son Père; car qui dit substance de Dieu la dit toute, et dit par conséquent Dieu tout entier.
Qui sort de Dieu de cette sorte, c'est-à-dire de toute sa substance, possède en même temps son éternité tout entière, selon ce que dit le prophète : Sa sortie est dès le commencement, dés les jours de l'éternité ^ , parce que l'éternité est la substance de Dieu ; et quiconque est sorti de Dieu et de sa substance en sort nécessairement avec une même éternité, une même vie, une même majesté. Car Si ua père transmet à son fils toute sa noblesse , combien plus le Père éternel communiquet-ilàsonFils toute la noblesse avec toute la perfection et l'éternité de soti être? Ainsi le Fils de Dieu nécessairement est coéternel à son Père : car il ne peut y avoir rien de nouveau ni de temporel dans le sein de Dieu. La mutation et le temps , dont la nature est de changer toujours, n'approche point de ce sein auguste ; et la même perfection , la même plénitude d'être qui en exclut le néant, en exclut toute nature changeante. En Dieu tout est permanent, tout est immuable; rien ne s'écoule dans son être, rien n'y arrive de nouveau;
' Joan. I, 18. — ' Lttc. ix, 36. — ' ^fich. v, 2.
et ce qu'il est un ecul moment , si on peut parler de moment en Dieu , il l'est toujours.
yiu commencement le f^erbe était '. Remontez à l'origine du monde, le Ferbe était. Remontez plus haut si vous pouvez , et mettez tant d'années que vous voudrez les unes devant les autres, il était: il est comme Dieu celui qui est. Saint Jean disait dans l'Apocalypse» : La grâce vous soit donnée par^ celui qui n'est autre que celui qui est, qui était et qui viendra : c'est Dieu. Et un peu après , c'est Jésus-Christ , dont saint Jean dit : Le voilà qui vient dans les nues. Et c'est lui qui prononce ces paroles : Je suis l'alpha et l'oméga , le cornnmicementet la fin, dit le Seigneur Dieu, qui est et qui était, et qui viendra. Jésus-Christ est donc, comme son Père, celui qui est et qui était : il est celui dont l'immensité embrasse le commencement et la fin des choses : et comme Fils , et étant de même nature, de même substance que son Père, il est aussi de même être, de même durée et de même éternité.
Iir ÉLÉVATION.
Images dans la nature : de la naissance du lils de Dieu.
Voyez cette délicate vapeur que la mer doucement touchée du soleil , et comme imprégnée de sa chaleur, envoie jour et nuit comme d'elle-même vers le ciel, sans diminution de son vaste sein. C'est pourtant le plus pur de sa substance, et quelque chose de même nature, quoique non de même matière, que les eaux qu'elle se réserve. Ainsi , dit Salomon , la sagesse que Dieu engendre dans l'éternité est une vapeur de sa toute-puissante vertu , et une très-pure émanation de sa clarté ^.
On peut entendre encore, par cette vapeur, la chaleur même qui sort du soleil , dont nul ne se petit cacher ■* , comme dit David, Quoi qu'il en soit, on voit que le Sage cherche, par toutes ces comparaisons , à nous faire entendre une génération qui n'altère ni n'entame point la substance; et dans le Père et le Fils, une distinction qui n'en ôte point l'unité. C'est ce qui ne se trouve pas dans les créatures, et encore moins dans les créatures corporelles : mais il nous propose pourtant ce qu'il y a de plus épuré dans la nature sensible , pour en tirer des images les plus dégagées qu'il sera possible de l'altération qui paraît dans les productions ordinaires.
Considérez cet éclat , ce rayon , cette splendeur qui est la production et comme le fils du soleil : elle en sort sans le diminuer, sans s'en séparer ellemême, sans attendre le progrès du temps. Tout d'un coup, dès que le soleil a été formé , sa splendeur est née et s'est répandue avec lui , et on y voit toute la beauté de cet astre. Ainsi , dirait Solomon, la sagesse sortie du sein de Dieu est la déli cote vapeur, la très-pure émanation , le vif re-
' Joan. I, I. — ' Apoc. I, 4, 7, 8. — ' Sap. vil, 25. - ♦ Pi
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTERES
jaillissement, râ/tj/ de sa lumière éternelle ' : ou , ooinme parle saint Paul , c'est le rat/on resplendissant delà gloire de Dieu et l'empreinte de sa substance'. Dès que la lumière est, elle éclate : si l'éoiat et la splendeur du soleil n'est pas éternelle, «•'est que la lumière du soleil ne l'est pas non plus : vt i)ar une contraire raison , si la lumière était éternelle, son éclat et sa splendeur le seraient aussi. Or, Dieu est une lumière où il n'y a pas de ténèbres; une lumière qui , n'étant point faite, subsiste éternellement par elle-même , et ne connaît ni commencement ni déclin. Ainsi son éclat, qui est son Fils, est éternel comme lui, et ne se divise pas de sa substance. Tous les rayons, pour ainsi parier, tiennent au soleil; son éclat ne se détache jamais : ainsi , sans se détacher de son Père, le Fils de Dieu en sort éternellement : et mettre Dieu sans son Fils , c'est mettre la lumière sans rayon et sans splendeur.
Mais passons à l'autre expression de saint Paul. Le Fils de Dieu, dit l'apôtre, est le caractère et l'empreinte de la substance de son Père ^. Lorsqu'un sceau est appliqué sur de la cire, cette cire, sans rien détacher du sceau qui s'imprime en elle , en tire la ressemblance tout entière, et se l'incorpore , en sorte qu'on ne peut plus l'en séparer. Regardez-la bien, aucun trait ne lui est échappé, et cependant tout est demeuré dans le sceau sous lequel elle a pris sa forme. Ainsi le Fils de Dieu a tout pris du Père sans lui rien ôter : il en est la parfaite image , l'empreinte , l'expression tout entière non de sa figure , car Dieu n'en a point ; mais , comme parle saint Paul , de sa substance : selon la force de l'original, on pourrait traduire, de sa personne. Il en porte tous les traits : c'est pourquoi il dit. Qui me voit, voit mon Père^-^ et ailleurs : Comme le Père a la vie en soi, ainsi H a donné à son Fils d'avoir la vie en soi^. Comme le Père ressuscite les morts et leur rend la. vie, aussi le Fils donne la rie à qui il luiplait^. Et il n'exprime pns seulement son Père dans les effets de sa puissance; il en exprime tous les traits , tous les caractères naturels et personnels ; en sorte que, si on pouvait voir le Fils sans voir le Père , on le verrait tout entier dans son Fils.
Mais qui pourrait expliquer quels sont ces traits et ces caractères du Père éternel qui reluisent dans son Fils? Cela n'est pas de cette vie : et tout ce qu'on en peut dire, c'est que n'y ayant rien en Dieu d'accidentel , tous ces traits du Père que le Fils porte empreints dans sa personne sont de la substance ou de la personne du Père, Il est cette impression substantielle que le Père opère de tout ce qu'il est ; et c'est en opérant cette impression qu'il engendre son Fils.
Voici dans le Sage quelque chose de plus délicat. La sagesse, éternellement conçue dans le sein de Dieu, est un miroir sans tache de sa majesté, et l'image de sa bonté i. C'est quelque chose de trop
» Sap. vie, 25. — » Heb. 1,3.— » Jbid. 3. — • Joan. xiv, t. — » Jbid. V, 26. — ^ Ibid. v, 21. — '■ Sap. vi, 28.
grossier pour le Fils de Dieu , que l'impression d'un cachet, ou que l'expression de la ressemblance dans une image qu'on taille avec un ciseau, ou qu'on fait avec des couleurs. La nature a quelque chose de plus délicat : et voici, dans de claires eaux et dans un miroir, un nouveau secret pour peindre et faire une image. Il n'y a qu'à présenter un objet, aussitôt il se peint lui-même, et cet admirable tableau ne dégénère par aucun endroit de l'original : c'est en quelque sorte l'original même. Cependant rien ne dépérit ni à l'original , ni à la glace polie oii il s'estimprimé lui-même tout entier. Pour achever ce portrait, on n'a pas besoin du secours du temps, ni d'une ébauche imparfaite : un même instant le commence et l'achève ; et le dessin comme le Qui n'est qu'un seul trait.
IVe ÉLÉVATION.
Image plus épnrée dans lacréalare raisonnable.
Tout cela est mort : le soleil , son rayon , sa chaleur ; un cachet , son expression ; une image ou taillée ou peinte; un miroir et les ressemblances que les objets y produisent , sont choses mortes. Dieu a fait une image plus vive de son éternelle et pure génération; et afin qu'elle nous fût plus connue, c'est eu nous-mêmes qu'il l'a faite.
Il l'a faite, lorsqu'il a dit : Faisons l'homme'. Il voulut alors faire quelque chose où fût déclarée l'opération de son Fils , d'un autre lui-même, puisqu'il dit : Faisons. Il voulut faire quelque chose qui fût vivant comme lui, intelligent comme lui, saint comme lui , heureux comme lui : autrement, on ne saurait ce que voudrait dire, Faisons rhomme à notre image et ressemblance. A notre image, dans le fond de sa nature ; à twtre ressemblance, par la confonnité de ses opérations avec la nôtre , éternelle et indivisible.
Cest par l'effet de cette parole. Faisons l'honnne à notre image, que l'homme pense ; et penser, c'est concevoir. Toute pensée est conception et expression de quelque chose : toute pensée est l'expression; et par là une conception de celui qui pense, si celui qui pense pense à lui-même et s'entend luimême : et c'en serait une conceptioii et une expression parfaite, éternelle, substantielle, si celui qui pense était parfait , éternel, et s'il était par sa nature tout substance , sans rien avoir d'accidentel en lui-même , ni rien qui puisse être surajouté à sa pure et inaltérable substance.
Dieu donc, qui pense substantiellement, parfaitement , éternellement , et qui ne pense , ni ne peut penser qu'à lui-même, en pensant connaît quelque chose de substantiel , de parfait et d'éternel comme lui : c'est là son enfantement , son éternelle et parfaite génération. Car la nature divine ne connaît rien d'imparfait ; et en elle la conception ne peut être séparée de l'enfantement. C'est donc ainsi que Dieu est Père ; c'est ainsi qu'il donne la naissance
ELEVATIONS SUR LES MYSTÈRES
à un Fils qui lui est égal ; c'est là cette éternelle et parfaite fécondité, dont l'excellence nous a ravi, dès que sous la conduite de la foi nous avons osé y porter notre pensée. Concevoir et enfanter de cette sorte , c'est être la perfection et l'original : et concevoir et enfanter comme nous faisons à notre manière imparfaite , c'est être fait à l'image et ressemblance de Dieu.
Nous pouvons donc maintenant répondre à la question de Salomon : Dites-nous son nom, et le nom de son Fils , si vous le savez '. Kous le savons à présent qu'il nous l'a appris. Son nom est le rerbe*, la parole : non une parole étrangère et accidentelle; Dieu ne connaît rien de semblable; mais une parole qui est en lui une personne subsistante, coopératrice, concréatrice, composant et arrangeant toutes choses avec lui ^ , comme dit le même Salomon : une personne qui n'a point commencé, puisque, dit saint Jean, au commencevient elle était ^ : une personne qui est un avec Dieu , puisque, dit le même saint Jean , elle est Dieu, et que Dieu essentiellement est un : une personne qui est pourtant distincte de Dieu, puisque, continue le même apôtre , elle est en Dieu , avec Dieu, chez Dieu , apud Deum , son Fils unique qui est dans son sein, in sinu Patris^, qu'il envoie au monde, qu'il fait paraître dans la chair comme le Fils unique de Dieu. Voilà son nom : c'est le Verbe, c'est la parole, la parole, dis-je, par laquelle un Dieu éternel et parfait se dit lui-même à lui-même tout ce qu'il est, et conçoit, et engendre, et enfante tout ce qu'il dit ; eafante par conséquent un parfait, un coéternel, un coessentiel et consubstantiet.
Ne trouvons point ce mystère indigne de Dieu , puisqu'il ne lui attribue rien qui ne soit parfait : ue trouvons point incroyable que Dieu ait révélé le mystère de son éternelle génération à ceux qu'il avait faits à sa ressemblance, en qui il avait imprimé une faible image de cette éternelle et parfaite production. Soyons attentifs à nous-mêmes, à notre conception, à notre pensée; nous y trouverons une idée de cette immatérielle, incorporelle, pure, spirituelle génération que l'Evangile nous a révélée.
Sans cette révélation , qui oserait porter ses yeux sur cet admirable secret de Dieu.' Mais après la foi , nous osons non-seulement le contempler, mais encore en voir en nous une image : nous osons en quelque sorte transporter en Dieu- cette conception de notre esprit, et la dépouillant de toute altération , de tout changement , de toute imperfection , il ne nous reste que la pure , que la parfaite, incorporelle, rintellectuelle naissance du Y\\% de Dieu : et dans son Père, une fécondité digne dti premier Être par sa plénitude , par son abondance , par Tm- Snité d'une nature parfaite, et parfaitement co<nmunicative, non-seulement au dehors, où tout ce qu'elle produit dégénère jusqu'à rinfirà, parce qu'iau
• Pntv. XXX, 4. — ' Joan. i, 2'. — 3 Prov. VIII, 27, 3o.— »^tK«K. I, 1 , 2. - ^ Ibid. V6.
fond il vient du néant, et ne peut perdre Ta bath sesse de cette origine ; mais encore en elle-même , et au dedans, où tout ce qu'elle produit, étant produit de sa substance , et de toute sa substance lui est nécessairement égal en tout.
Ve ÉLÉVATION.
Le Saint-Esprit : la Trinité tout entière.
Dieu est donc fécond; Dieu a un fils. Mais ouest ici le Saint-Esprit? et où est la Trinité sainte et parfaite, que nous servons dès notre baptême? Dieu n'aime-t-il pas ce Fils, et n'en est-il pas aimé? Cet amour n'est ni imparfait, ni accidentel à Dieu ; l'amour de Dieu est substantiel comme sa pensée : et le Saint-Esprit qui sort du Père et du Fils , comme leur amour mutuel , est de même substance que l'un et l'autre, un troisième consubstantiel , et avec eux un seul et même Dieu.
Mais pourquoi donc n'est-il pas Fils, puisqu'il est par sa production de même nature ? Dieu ne l'a pas révélé. Il a bien dit que le Fils était U7iique' , car il est parfait , et tout ce qui est parfait est unique : ainsi le Fils de Dieu , Fils parfait d'un Père parfait , doit être unique ; et s'il pouvait y avoir deux fils , la génération du fils serait imparfaite. Tout ce donc qui viendra après ne sera plus fils : et ne viendra point par génération, quoique de même nature. Que sera-ce donc que cette finale production de Dieu ? C'est une procession , sans nom particulier : le Saint-Esprit procède du Père » , le Saint-Esprit est l'esprit commun du Père et du Fils : le Saint-Esprit prend du Fils 3 ; et fe Fils l'envoie * comme le Père. Taisez-vous , raisonnements humains : Dieu a voulu expliquer que la procession de son Verbe était une véritable et parfaite génération : ce que c'était que la procession de son Saint-Esprit, il n'a pas voulu le dire , ni qu'il y eût rien dans la nature qui représentât une action si substantielle , et tout ensemble si singulière. C'est un secret réservé à la vision bienheureuse.
G Dieu Saint-Esprit! vous n'êtes pas le fils , puisque vous êtes l'amour éternel et subsistant du Père et du Fils : qui supposez par conséquent le Fils engendré, et engendré comme Fils unique, à cause qu'il est parfait. Vous êtes parfait aussi , et unique en votre genre et en votre ordre : vous n'êtes pas étranger au Père et au Fils , puisque vous en êtes l'amour et l'union éternelle : vous procédez nécessairement de l'un et de l'autre , puisque vous êtes leur amour mutuel : qui vous voudrait séparer d'eux les séparerait eux-mêmes entre eux , et diviserait leur règne éternel.
Vous êtes égal au Père et au Fils , puisque nous sommes également consacrés au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit 5; et que vous avez avec eux un même temple qui estnotreàme, notre corps \ tout ce que nous sommes. Rien d'inégal , ni d'étran-
' Joan. l, 18. — * Joan. xv, 26. —' Jean. XVI, 14. — • Ibiài , 7. - » A]aiUi. xxvili, 19. - *L Cor. m, 16, 17, W »
ÉLÉVATIOiNS SUR LES MYSTÈRES.
ess
HW au Père et au Fils, ne doit être nommé avec eux en égalité : je ne veux pas être baptisé et cx)nsacré au nom d'un conserviteur, je ne veux pas être le temple d'une créature : ce serait une idolâtrie de lui bâtir un temple , et à plus forte raison d'être et se croire soi>méme son temple.
VF ÉLÉVATION.
Trinité créée image de rincréée, et oomme eUe incompréhensible.
Revenons encore à nous-mêmes : nous sommes , nous entendons, nous voulons. D'abord, entendre et vouloir. Si c'est quelque chose , ce n'est pas absolument la même chose; si ce n'était pas quelque chose , ce ne serait rien , et il n'y aurait ni entendre ni vouloir : mais si c'était absolument la même chose, on ne les distinguerait pas ; mais on les distingue , car on entend ce qu'on ne veut pas , ce qu'on n'aime pas, encore qu'on ne puisse aimer ni vouloir ce qu'on n'entend point. Dieu même entend et connaît ce qu'il n'aime pas, comme le péché: et nous, combien de choses entendons-nous que nous haïssons, et que nous ne voulons ni faire ni souffrir, parce que nous entendons qu'elles nous nuisent' >*ous entendons ce que c'est que se précipiter du haut d'une tour, et ce mouvement n'est pas moins bien entendu que les autres : mais cependant on ne le veut pas , à cause qu'il nous est nuisible.
Nous sommes donc quelque chose d'intelligent, quelque chose qui s'enteud et s'aime soi-même; qui n'aime que ce qu'il entend , mais qui peut connaître et entendre ce qu'il n'aime pas : toutefois en ne l'aimant pas , il sait et entend qu'il ne l'aime pas : et cela même il veut le savoir, et il ne veut pas l'aimer, parce qu'il sait ou qu'il croit qu'il lui est nuisible ; mais au contraire il veut ne l'aimer pas. Ainsi entendre et aimer sont choses distinctes ; mais tellement inséparables, qu'il n'y a point de connaissance sansquelquevolonté. Et si l'homme semblable à l'ange connaissait tout ce qu'il est, sa connaissance serait égale à son être : et s'aimant à proportion de sa connaissance , son amour serait égal à l'un et à l'autre. Et si tout cela était bien réglé , tout cela ne ferait ensemble qu'un seul et même bonheur de la même âme, et, à vrai dire, la mêvm âme heureuse : en ce que par la droiture de sa volonté , conforme à la vérité de sa connaissance, elle serait juste. Ainsi ces trois choses bien réglées , être, connaître et vouloir, font une seule âme heureuse et juste , qui ne pourrait ni être sans être connue, ni être connue sans être aimée; ni distrairede soi-mêmeune de ces choses, sans se perdre tout entière avec tout son bonheur. Car que serait-ce à une âme que d'être sans s» connaître; et que serait-ce de se connaître, sans s'aimer de la manière qu'il faut s'aimer pour être véritablement heureux ; c'est-à dire sans s'aimer par rapport à Dieu, qui est tout le fondement de notre bonheur ?
Ainsi , à notre manière imparfaite et défectueuse, nous représentons un mystère incompréhensible.
Une Trinité créée que Dieu fait dans nos âmes nous représente la Trinité incréée , que lui seul pouvait nous révéler; et pour nous la faire mieux représenter, il a mêlé dans nos âmes , qui la représentent , quelque chose d'incompréhensible.
Nous avons vu qu'entendre et vouloir, connaître et aimer sont actes très-distingués : mais le sontils tellement , que ce soient choses entièrement et substantiellement différentes ? Cela ne peut être : la connaissance n'est autre chose que la substance de l'âme affectée d'une certaine façon ; et la volonté n'est autre chose que la substance de l'âme affectée d'une autre. Quand je change ou de pensée et de volonté , ai-je cette volonté et cette pensée sans que ma substance y entre? Sans doute elle y entre, et tout cela , au fond , n'est autre chose que ma substance affectée, diversifiée, modifiée de différentes manières ; mais dans son fond toujours la même. Car, en changeant de pensée , je ne change pas de substance; et ma substance demeure une, pendant que mes pensées vont et viennent , et pendant que ma volonté va se distinguant de mon âme , d'oii elle ne cesse de sortir : de même que ma connaissance va se distinguant de mon être, d'où elle sort pareillement : et pendant que tous les deux , je veux dire ma connaissance et ma volonté , se distinguent en tant de manières, et se portent successivement à tant de divers objets , ma substance est toujours la même dans son fond , quoiqu'elle entre tout entière dans toutes ces manières d'être si différentes.
Voilà déjà en moi un prodige inconcevable ; mais ce prodige s'étend dans toute la nature. Le mouvement et le repos , choses si distinctes , ne sont dans le fond que la substance qui se meut et qui se repose; qui change à la vérité , mais non dans son fond , quand elle passe du mouvement au repos, et du repos au mouvement. Car ce qui se meut maintenant , c'est la même chose qui se reposera bientôt : et ce qui se repose en ce moment est la même chose qui bientôt sera mise en mouvement. Et le mouvement droit, et l'oblique , et le circulaire, sont des mouvements divers entre eux , mais qui n'ont qu'une seule et même substance ; et cent circulations successives d'un même corps ne sont au fond que ce même corps agité en cercle. Et tout cela est dis^ tinct et un ; un en substance , distinct en manières. Et ces manières , quoique différentes , n'ont toutes qu'un même sujet, un même fond, une seule et même substance.
Je ne sais qui se peut vanter d'entendre cela parfaitement : ni qui pourra se bien expliquer à soimême ce que les manières d'être ajoutent à l'être : ni d'où vient leur distinction dans l'unité et indentité qu'elles ont avec l'être même : ni comment elles sont des choses , ni comment elles n'en sont pas. Ce sont des choses: puisque si c'était un pur néant, on ne pourrait véritablement ni les assurer ni les nier ; ce n'en sont point, puisqu'en elles-mêmes elles nesubsistent pas. Toutcela nes'entend pas bien; tout cela est pourtant ehose véritable : et tout cela nous est une preuve que, même dans les choses naturelles.
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
Tunilé est un principe de multiplicité en elle-même , et que l'unité et la multiplicité ne sont pas autant incompatibles qu'on le pense.
O Dieu, devant qui je me considère moi-même, et me suis à moi-même une grande énigme! j'ai vu en moi ces trois choses , être , entendre , vouloir. Vous voulez que je sois toujours, puisque vous m'avez donné une âme immortelle , dont le bonheur ou le malheur sera éternel : et si vous vouliez , j'enlendrais et voudrais toujours la même chose ; car c'est ainsi que vous voulez que je sois toujours , (|uand vous me rendrez heureux par votre présence. Si je ne voulais et n'entendais éternellement que la même chose , comme je n'ai qu'un seul être, je n'aurais aussi qu'une seule connaissance et une seule volonté, ou si l'on veut, un seul entendre et un seul vouloir. Cependant ma connaissance et mon amour, ou ma volonté , n'en seraient pas pour cela moins distingués entre eux, ni moins identifiés; c'est-à-dire n'en seraient pas moins un avec le fond de mon être, avec ma substance. Et mon amour ou ma volonté ne pourraient pas ne pas venir de ma connaissance : et mon amour serait toujours une chose que je produirais en moi-même , et je ne produirais pas moins ma connaissance : et toujours il y aurait en moi trois choses , l'être produisant la connaissance, la connaissance produite, et l'amour aussi produit par l'un et par l'autre. Et si j'étais une nature incapable de tout accident survenu à sa substance , et en qui il fallût que tout fût substantiel, ma connaissance etraonamour seraient quelquechose de substantielet de subsistant : et je serais troispersonnes subsistantes dans une seule substance-, c'està-dire je serais Dieu. Mais comme il n'en est pas ainsi , je suis seulement foit à l'image et à la ressemblance de Dieu , et un crayon imparfait de cette unique substance qui est tout ensemble Père , Fils et Saint-Esprit : substance incompréhensible dans sa trine divinité , qui n'est au fond qu'une même chose, souveraine, immense, éternelle, parfîtitement une en trois personnes distinctement subsistantes , égales, consubstantielles; àq^ui est dû un seul culte, une seule adoration, un seul amour; puisqu'on ne peut ni aimer le Père sans aimer son Fils, ni aimer le Fils sans aimer son Père, ni les aimer tous deux sans aimer leur union éternellement subsistante, et leur amour mutuel. Et pour aider la foi qui m'attache à ce mystère incompréhensible, j'en vois en moi-même une ressemblance qui , tout imparfaite qu'elle est, ne laisse pas d'avoir quelque chose que je ne puis comprendre; et je me suis à moi-même un mystère impénétrable. Et pour m'ôter toute peine de perdre en Dieu toute ma compréhension, je commence par la perdre premièrement, non-seulement dans tous les ouvrages de la nature, mais encore dans moi-même plus que dans tout le reste.
VIP ÉLÉVATION,
Fécondité des arts.
Je suis un peintre, un sculpteur, un architecte ; fai mon art, j'ai mon dessein ou mon idée; j'ai le
choix et la préférence que je donne à cette idée |>3r un amour particulier. J'ai mon art, j'ai mes règles, mes principes, que je réduis, autant que je puis, à un premier principe qui est un , et c'est par la que je suis fécond. Avec cette règle primitive et ce principe fécond qui fait mon art, j'enfante au dedans de moi un tableau , une statue , un édifice, qui dans sa simplicité est la forme, l'original, le modèle immatériel de ce que j'exécuterai sur la pierre , sur le marbre , sur le bois, sur une toile où j'arrangerai toutes mes couleurs. J'aime ce dessein, cette idée , ce fils de mon esprit fécond et de mon art inventif. Et tout cela ne fait de moi qu'un seul peintre, un seul sculpteur, un seul architecte; et tout cela se tient ensemble et inséparablement uni dans mon esprit ; et tout cela dans le fond , c'est mon esprit même, et n'a point d'autre substance; et tout cela est égal et inséparable.
Lequel des trois que l'on ôte, tout s'en va. Le premier, qui est l'art, n'est pas plus parfait que le second, qui est l'idée, ni le troisième, qui est l'amour. L'artproduitl'unetl'autre, eton suppose qu'ilexiste quand il les produit. On ne peut dire ce qui est plus beau, ou de commencer ou de terminer, ou d'être produit ou de produire. L'art , qui est comme le père, n'est pas plus beau que l'idée, qui est le fils de l'esprit; et l'amour qui nous fait aimer cette belle production est aussi beau qu'elle : par leur relation mutuelle chacune a la beauté des trois. Et quand il faudra produire au dehors cette peiiiture ou cet édifice, l'art, et l'idée, et l'amour y concourront également, et en unité parfaite; en sorte que ce bel ouvrage se ressentira également de l'art, de l'idée, et de l'amour ou delà secrète complaisance qu'on aura pour elle.
Tout cela, quoique immatériel, est trop imparfait et trop grossier pour Dieu. Je n'ose lui eu faire l'application : mais de là, aidé de la foi, je m'élève et je prends mon vol; et cette contemplation de ce que Dieu a mis dans mon âme quand il l'a créée à sa ressemblance, m'aide à faire mon premier effort.
VIII" ÉLÉVATION
Sagesse essenlielle, personnelle, eiigeiidranle et engendrée.
Dieu m'a possédée, dit la Sagesse ' : c'est-à-dire Dieu m'a engendrée, conformément à cette parole d'Eve, quand elle enfanta Gain : J'ai, dit-elle, j)ossédé un homme par la grâce de Dieu^. Il m'a engendrée, avant que de rien faire : Je suis ordonyiée, et garde mon rangrfe toute éternité et de toute ^nûqmlé ^ avant que la terre fût faite : les abîmes n'étaient pas encore, et fêlais déjà conçue. Dieu m'enfantait devant les collines ^\ c'est-à-dire devant tous les temps et de toute éternité , parce qu'il n'y a que l'éternité avant tous les temps. Riais Dieu n'a-t-ilde sagesse que celle qu'il engendre? A Dieu ne plaise!
• Prov. VUJ, 22. - » Gen. ts, I, - ' Prov. VIU. 22, S3,, 24, 2&.
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTERES
■C.1T noKS mêmes nous ne pourrions pas produire en nous notre verbe, notre parole intérieure, s'il n'y avait en nous un fond de raison dont notre verbe est le fruit : à plus forte raison y a-t-il en Dieu une sagesse essentielle, qui, étant primitivement et originairement dans le Père, le rend fécond pour produire dans son sein cette sagesse qui est son Verbe et son Fils, sa parole, sa raison, son intelligence, son conseil ; l'idée de ce divin ouvrier qui précède tous ces ouvrages; le bouillonnement, pour ainsi (lire, ou la première effusion de son cœur; et la seule production qui le fait nommer vraiment Père avant tous les temps. C'est de la donc , dit saint Paul, que vient toute paternité dans le ciel et dans la terre '. C'est de là que nous est donnée, à nous qui croyons au Fils unique, la puissance d'être enfants de Dieu à son image, en naissant non du sang , ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de [homme, mais de Dieu * , qui, par sa bonté et par la grâce de son adoption , a daigné nous associer à son Fils unique.
L\e ÉLÉVATION.
La béalilude de l'Ame : imase de celle de Dieu, heureux dans la U-iiiilé de ses personD«s.
Quand Dieu m'a fait à son image et ressemblance, il m'a fait pour être heureux comme lui, autant qu'il peut convenir à une créature ; et c'est pourquoi il me fait trouver en moi ces trois choses , moi-même t|ui suis fait pour être heureux, l'idée de mon bon- 4ieur, et l'amour ou le désir du même boniieur. Trois choses quejetrouveinséparables en moi-même, puis- <(ue je ne suis jamais, sans être une chosequi est faite pour être heureuse , et par conséquent qui porte en soi-même, et l'idée de son bonheur, et le désir d'en jouir provenant nécessairement de cette idée.
Qu'on me demande laquelle de ces trois choses je voudrais perdre plutôt que l'autre, je ne saurai •que répondre. Car premièrement, je ne veux point «perdre mon être : je veux, pour ainsi parler, encore moins perdre mon bonheur, puisque sans bonheur il vaudrait mieux pour moi que je ne fusse pas, conformément à cette parole du Sauveur sur son malheureux disciple : // vaudrait mieux à cet homme de n'avoir jamais été ^. Je neveux donc non plus perdre mon bonheur que mon être, ni non plus perdre ridée et l'amour de mon bonheur que mon i)onheur, puisqu'il n'y a point de bonheur sans cette idée et Cc't amour.
S'il y a quelque chose en moi qui ait toujours été avec moi-même, c'est cette idée, et cet amour de mon bonheur; car je ne puis jamais avoir été sans fuir ce qui me nuisait, et désirer ce qui m'était convenable; ce qui ne peut provenir que du désir d'être heureux , et de la crainte de ne l'être pas. Ce sentiment commence à paraître dès l'enfance; et comme on l'apporte en venant au monde, on doit l'avoir eu , quoique plus obscurément et plus sourdement, jusque dans le sein de la mère.
• £phej. lu, 15. - ï Joaa. i, 12, 13. - ' .Va<A. xxTi, M.
Voilà tlonc une idée qui naît en nous avec nous et un sentiment qui nous vient avec cette idée; et tout cela est en nous avant tout raisonneraeut et toute réHexion.
Quand la raison commencée poindre, elle ne fait autre chose que de chercher les moyens , bons ou mauvais , de nous rendre heureux : ce qui montre que cette idée et cet amour du bonheur est dans le fond de notre raison.
D'une certaine façon, cette idée qui nous fait connaître notre bonheur, et ce sentiment qui nous le fait aimer, font de tout temps notre seule idée et notre seul sentiment. Pour le sentiment, il est clair, puisque tous nos autres sentiments se rapportent à celui-là : et pour l'idée du bonheur, il n'est pas moins clair que c'en est une suite, puisque ce n'est que pour remplir celle-là que nous nous rendons attentifs à toutes les autres. Supposons donc que Dieu, qui nous donne tout et peut aussi nous ôter ce qui lui plaît, nous ôtetout, excepté notre être, et l'idée de notre bonheur, et le désir qui nous presse de le rechercher, nous serons quelque chose de fort simple; mais dans notre simplicité nous aurons trois choses qui ne diviseront point notre unité simple , mais plutôt qui concourront toutes trois à s? perfection.
Alors serons-nous heureux? Hélasl point du tout. IVous désirerons seulement de l'être , et par conséquent nous ne le serons pas, puisque le bonheur ne peut consister avec le besoin , dont le désir est la preuve.
Que faut-il donc ajouter à tout cela pour nous rendre heureux? il faut ajouter à l'idée confuse que j'ai du bonheur la connaissance distincte de l'objet où il consiste , et en même temps changer le désir confus du bonheur en la possession actuelle de ce qui le fait.
ÎMais oij peut consister mon bonheur que dans la chose la plus parfaite que je connaîtrai , si je la puis posséder ? Ce que je connais le plus parfait , c'est Dieu sans doute, puisque même je ne puis trouver en moi-même d'autre idée de perfection que celle de Dieu. Il reste à savoir si je le puis posséder. Mais qu'est-ce que le posséder, si ce n'est le connaître? Se possède-t-il autrement lui-même qu'en connaissant sa perfection ? Je suis donc capable de le posséder, puisque je suis capable de le connaître , pourvu qu'en le connaissant je me porte aussi à l'aimer : puisque le connaître sans l'aimer, c'est le méconnaître en effet.
Après cette heureuse addition qui s'est faite à la connaissance et à l'idée que j'avais de mon bonheur, serais-je heureux ? Point du tout. Mais quoi ! je connais et j'aime Dieu, et cela même, avonsnous dit , c'est le posséder, et c'est posséder ce que je connais de meilleur; et nous avons dit que cela est être heureux : je le suis donc ? Cependant si j'étais heureux , je n'aurais rien à désirer ; puis-je dire que je n'ai rien à désirer? Loin de moi cet aveuglement! je ne suis donc pas heureux.
Il faut donc encore chercher en moi-même ce qui me manque. Je connais Dieu , je l'avoua , mais
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
très-imparfaitement : ce qui fait que mon amour pour lui est trop faible; et de là aussi me vient la faiblesse de désirer tant de choses bonnes ou mauvaises. J'ai donc à désirer de connaître Dieu plus parfaitement que je ne fais : De le connaître , comme dit saint Paul , ainsi que j'en suis connu » ; de le connaître à nu , à découvert, en un mot de le voir face à face » , sans ombre , sans voile, sans obscurité. Que Dieu m'ajoute cela, qu'il me dise comme à Moïse : Je te montrerai tout bien ^ ; alors je dirai avec saint Philippe : Maître, cela nous suf- |î< 4. Mais cela n'est pas de cette vie. Quand ce bonheur nous arrivera, nous n'aurons rien à désirer pour la connaissance ^ mais pour l'amour, que sera- -ce ? Quand nous verrons Dieu face à face , pourronsnous faire quelque chose de plus que l'aimer ? Non sans doute : et saint Paul a dit que /'amowr demeure Éternellement, san^ jamais se perdre ^. Qu'aura donc de plus notre amour dans cette éternelle et bienheureuse occupation , sinon qu'il sera parfait, venant d'une parfaite connaissance? Et il ne pourra plus changer comme il peut changer en cette vie : «t il absorbera toutes nos volontés dans une seule, qui sera celle d'aimer Dieu : Il n'y aura plus de gémissement, et nos larmes seront essuyées pour jamais ^^ et nos désirs s'en iront avec nos besoins. Alors donc nous serons réduits à la parfaite unité et simplicité. Mais dans cette simplicité nous porterons la parfaite image delà Trinité, puisque Dieu uni au fond de notre être , et se manifestant luimême, produira en nous la vision bienheureuse qui sera -en un sens Dieu même, lui seul en étant l'objet comme la cause ; et par cette vision bienheureuse il produira un éternel et insatiable amour, qui ne sera encore autre chose en un certain sens que Dieu même, vu et possédé : et Dieu sera tout en iousT^ et il sera tout en nous-mêmes, un seul Dieu uni à notre fonds, se produisant en nous par la vision , et se consommant en un avec nous par un éternel et parfait amour.
Alors s'accomplira notre parfaite unité en nousmêmes , et avec tout ce qui possédera Dieu avec nous : et ce qui nous fera tous parfaitement un , c'est que nous serons , et nous verrons , et nous aimerons ; el tout cela sera en nous tous une seule et même vie. Et alors s'accomplira ce que dit le Sauveur. Comme vous, mon Père , êtes en moi et moi en vous , ainsi ils seront un en nous * : un en eux-mêmes , et un avec tous les membres du corps de l'Église qu'ils composent.
Formons donc en nous la Trinité sainte , unis à Dieu, connaissant Dieu, aimant Dieu. Et comme notre connaissance, qui à présent est imparfaite et obscure , s'en ira; et que l'amour est en nous la seule chose qui ne s'en ira jamais et ne se perdra j)oint, aimons, aimons, aimons : faisons sans fin ce que nous ferons sans fin; faisons sans fin, dans le temps, ce que nous ferons sans fin dans l'éternité.
•/. Cor. xiii, 12. — ' IL Cor. ir, 18. — * Exod. xxxni, .9. - 4 Joari. XIV, 8. — * /. Cor. XHI, 8.-6 Jpoc. VU, 17. — ' /. Cor. XV, 28. — * Joan. xvii, a».
Oh! que le temps est incommode! Que de besoin* accablants le temps nous apporte ! Qui pourrait souffrir les distractions , les interruptions , les tristes nécessités du sommeil, de la nourriture, des autres besoins? Mais celles des tentations, des mauvais désirs, qui n'en serait honteux autant qu'affligé.' Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort ' ?0 Dieu , que le temps est long , qu'il est pesant , qu'il est assommant ! O Dieu éternel, tirez-moi du temps, fixez-moi dans votre éternité! En attendant , faites-moi prier sans cesse, et passer les jours et les nuits dans la contemplation de votre loi , de vos vérités , de vousmême , qui êtes toute vérité et tout bien. Amen , amen.
IIP SEMAINE.
ÉLÉVATIONS SUR LA. CBÉATION DE l'ONIVEBS.
PREMIÈRE ÉLÉVATION
Dieu n'en est pas plos grand , ni plus heureux , pour avoir créé l'univers.
Recueilli en moi-même, ne voyant en moi que] péché, imperfection et néant, je vois en même temps au-dessus de moi une nature heureuse et parfaite :] et je lui dis en moi-même, avec le Psalmiste f^ous êtes mon Dieu ; vous n'avez pas besoin de \ mes biens » : vous n'avez besoin d'aucuns biens. Que me sert, dites-vous par votre prophète, la\ multitude de vos victimes ^} Tout est à moi :' mais je n'ai pas besoin de tout ce qui est à moi , il me suffit d'être , et je trouve en moi toutes choses. .Te n'ai pas besoin de vos louanges : les louan- \ ges que vous me donnez vous rendent heureux, mais | ne me le rendent pas, et je n'en ai pas besoin. Mes œvr- \ vres me louent 4. Mais encore n'ai-je pas besoin de i la louange que me donnent mes oeuvres : tout me; loue imparfaitement , et nulle louange n'est digne i de moi , que celle que je me donne moi-même en ! jouissant de moi-même et de ma perfection.
Je suis celui qui suis s. C'est assez que je sois, tout le reste m'est inutile. Oui , seigneur , tout le reste vous est inutile, et ne peut faire aucune partie de votre grandeur : vous n'êtes pas plus grand avec tout le monde , avec mille millions de mondes, que vous l'êtes seul. Quand vous avez fait le monde, c'est par bonté et non par besoin. Il vous convient de pouvoir créer tout ce qui vous plaît : car il est de la perfection de votre être , et de l'efficace de votre volonté, non-seulement que vous soyez, mais que tout ce que vous voulez soit : qu'il soit , dès que vous le voulez , autant que vous le voulez , quand vous le voulez. Et quand vous le voulez, vous ne commencez pas à le vouloir : de toute éternité vous voulez ce que vous voulez, sans jamais changer ;
• iJo»n. vu, 24. -'Ps.xv, 2. — » /*. I, II, -*P$. xnu, 1. -i- » Lrod. II, 14.
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
rien ne commence en vous, et tout commence hors de vous par votre ordreéternel. Vous manquet-il quelque chose, parce que vous ne faites pas tant tle choses que vous pouvez faire? Tout cet univers que vous avez fait n'est qu'une petite partie de ce qtie vous pouviez faire, et après tout n'est rien devant vous. Si vous n'aviez rien fait , l'être manquerait aux choses que vous n'auriez pas voulu faire : wiatsrien ne vous manquerait, parce qu'indépendamment de toutes choses, vous êtes celui qui est, €t qui est tout ce qu'il faut être pour être heureux et parfait.
O Père éternellement et indépendamment de toute autre chose ! votre Fils et votre Esprit saint sont avec vous : vous n'avez pas besoiu de société , en voilà une en vous-même éternelle et inséparable de vous. Content de cette inOnie et éternelle communication de votre parfaite et bienheureuse essence, à ces deux personnes qui vous sont égales, qui ne sont point votre ouvTage, mais vos coopérateurs , ou pour mieux dire , avec vous un seul et même créateur de tous vos ouvTages ; qui sont comme vous , non par votre commandement , ou par un effet de votre toute-puissance , mais par la seule perfection et plénitude de votre être : toute autre communication est incapable de rien ajouter à votre grandeur, à votre perfection, à votre félicité.
W ÉLÉVATION
Arant la création , rien n'était que Dieo.
Puisque j'ai commencé , je contimierai de parler à, mon Seigneur, quoique jene sois que poussière et cendre'. Et de quoi vous parlerai-je, Seigneur? Par où puis-je mieux commencer à vous parler que par où vous avez vous-même commencé à parler aux hommes? J'ouvre votre Écriture, et j'y trouve d'abord ces paroles : Ju commencement Dieu a crééle ciel et la terre*. Je ne trouve point que Dieu, qui a créé toutes choses , ait eu besoin , comme un ouvrier vulgaire , de trouver une matière préparée sur laquelle il travaillât , et de laquelle il fît son ouvrage. Mais n'ayant besoin pour agir que de luimême et de sa propre puissance , il a fait tout son ouvrage. Il n'est point un simple faiseur de formes et de figures dans ime matière préexistante ; il a fait et la matière et la forme , c'est-à-dire son ouvrage dans son tout. Autrement son ouvrage ne lui doit pas tout , et dans son fond il est indépendamment de son ouvrier. Mais il n'en est pas ainsi d'un ouvrier aussi parfait que Dieu. Lui qui est la forme des formes et l'acte des actes, il a fait tout ce qui est selon ce qu'il est , et autant qu'il est ; c'està-dire que comme il a fait la forme, il a fait aussi ce qui était capable d'être formé , parce que cela même c'est quelque chose qui , ne pouvant avoir de soi-même d'être formé , ne peut non plus avoir de soi-même d'être formable.
Cest pourquoi je lis ainsi dans votre Écriture
» Htn. xYin, 27. - ' Ilrid. 1, 1.
toujours véritable : ^a commencement Dieu a créé le ciel et la terre. Et la terre était inutile, informe, vide , invisible , confuse : elles ténèbres couvraient la face de l'abîme , qui était la mer. EL l'esprit de Dieu, le Saint-Esprit en figure, selon la première signification delà lettre, un vent, un air que Dieu agitait , était porté sur les eaux ', ou posait sur elles. Voilà cette matière confuse, sans ordre, sans arrangement , sans forme distincte. Voilà ce chaos , cette confusion , dont la tradition s'est conservée dans le genre humain, et se voit encore dans les poètes les plus anciens. Car c'est ce que veulent dire ces ténèbres , cet abîme immense dont la terre était couverte , ce mélange confus de toutes choses , cette informité , si l'on peut parler de cette sorte, de la terre vide et stérile. Mais en même temps tout cela n'est pas sans commencement, tout cela est créé de Dieu : Ju commencement Dieu a crééle ciel et la terre. Cet esprit, cet air ténébreux qui se portait sur les eaux, venait de Dieu, et n'était fait ni agité que de sa main : en un mot, toute cette masse , quoique informe , était néanmoins sa créature, le commencement et l'ébauche, mais toujours de la même main , de son grand ouvrage.
O Dieu, quelle a été l'ignorance des sages du monde, qu'on a appelés philosophes , d'avoir cru que vous, parfait architecte, et absolu formateur de tout ce qui est , vous aviez trouvé sous vos mains une matière qui vous était coétemelle, informe néanmoins , et qui attendait de vous sa perfection ! Aveugles , qui n'entendaient pas que d'être capable de forme, c'est déjà quelque forme; c'est quelque perfection, que d'être capable de perfection : et si la matière avait d'elle-même ce commencement de perfection et de forme , elle en pourrait aussitôt avoir d'elle-même l'entier accomplissement.
Aveugles, conducteurs d'aveugles , qui tombez dans le précipice , et y jetez ceux qui vous suivent » , dites-moi qui a assujetti à Dieu ce qu'il n'a pas fait, ce qui est de soi aussi bien que Dieu, ce qui est indépendamment de Dieu même? Par où a-t-il trouvé prise sur ce qui lui est étranger et indépendant de sa puissance : et par quel art ou par quel pouvoir se l'est-il soumis? Comment s'y prendra-t-il pour le mouvoir? Ou, s'il se meut de lui-même , quoique encore confusément et irrégulièrement, comme on veut se l'imaginer dans ce chaos ; comment donnera la règle à ces mouvements celui qui ne donne pas la force mouvante ? Cette nature indomptable échapperait à ses mains; et ne s'y prêtant jamais tout entière, elle ne pourrait être formée tout entière selon l'art et la puissance de son ouvrier. Mais qu'est-ce après tout que cette matière si parfaite, qu'elle ait d'elle-même ce fond de son être ; et si imparfaite , qu'elle attende sa perfection d'un autre? Son ornement et sa perfection ne sera que son accident, puisqu'elle est éternellement informe. Dieu aura fait l'accident, et n'aura pas fait la substance ? Dieu aura fait l'ar-
« GeH. i l,i.^* Matth. xv, 14.
tî40
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
rongenicnt des lettres qui composent les mots , et n'aura pas fait dans les lettres la capacité d'être arrangées? O chaos et confusion dans les esprits, plus encore que dans cette matière et ces mouvements qu'on imagine éterneliemeïit irréguliers et confus! Ce chaos, cette erreur, cet aveuglement était pourtant dans tous les esprits et il n'a été dissipé que par ces paroles : Au commencement Dieu a créé le ciel et la terre; et par celles-ci : Dieu a vu toutes les choses qu'il avait faites, et elles étaient trés-bnnnes ' : parce que lui seul en avait fait toute la bonté : toute la bonté , encore un coup , et non-seulement la perfection et la fin, mais encore le commencement.
IIP ÉLÉVATION.
Dieu n'a eu besoin de trouver ni un lieu pour placer le monde, ni un temps pour y assigner le commencement de toutes choses.
Faible et imbécile que je suis, qui ne vois que des artisans mortels, dont les ouvrages sont soumis au temps, et qui désignent par certains moments le commencement et la fin de leur travail, ^ui aussi ont besoin d'être en quelque lieu pour ^gir, et de trouver une place pour y fabriquer et poser leur ouvragel Je veux imaginer la même chose, ou quelque chose de semblable, dans ce toutpuissant ouvrier qui a fait le ciel et la terre : sans songer que s'il a tout fait , il a fait le temps et le lieu; et que ces deux choses, que tout autre ouvrier que lui doit trouver faites, font elles-mé<nes partie de son ouvrage.
Cependantje veux m'imaginer il y a six ou sept mille ans, et avant que le monde fût, comme une succession infinie de révolutions et de moments entre-suivis , dont le Créateur en ait choisi un pour y fixer le commencement du monde : et je ne veux pas comprendre que Dieu, qui fait tout, ne trouve rien de fait dans son ouvrage , avant qu'il agisse : qu'ainsi avant le commencement du monde il n'y avait rien du tout que Dieu seul : et que dans le rien il n'y a ni succession , ni durée, ni rien qui soit, ni rien qui demeure , ni rien qui passe ; parce que le rien est toujours rien, et qu'il n'y a rien hors de Dieu que ce que Dieu fait.
Élevez donc, Seigneur, ma pensée au-dessus de toute image des sens et de la coutume, pour me faire entendre, dans votre éternelle vérité, que vous, quiètes celui qui est, êtes toujours le même sans succession ni changement; et que vous faites le changement et la succession partout où elle est. Vous faites par conséquent tous les mouvements et toutes les circulations dont le temps peut être la mesure. Vous voyez dans votre éternelle intelligence toutes les circulations différentes que vous pouvez faire; et les nommant, pour ainsi dire, toutes par leur nom, vous avez choisi celles qu'il vous a plu, pour les faire aller les unes après les autres. Ainsi la première révolution que vous avez faite du cours Ju soleil, a été la première année; et le premier
» Gen. I, I,ai.
mouvement que vous avez fait dans la matière, a été le premier jour. Le temps a commencé selon c.qu'il vous a plu; et vous en avez fait le commencement tel qu'il vous a plu; comme vous en avez fait la suite et la succession , que vous ne cessez de développer du centre immuable de votre éternité.
Vous avez fait le lieu de la même sorte que vous avez fait le temps. Pour vous, ô Dieu de gloire et de majesté, vous n'avez besoin d'aucun lieu: vous habitez en vous-même tout entier. Sans autre étendue que celle de vos connaissances, vous savez tout; ou celle de votre puissance, vous pouvez tout; ou celle de votre être, de toute éternité vous êtes tout. Vous êtes tout ce qui est nécessairement ; et ce qui peut ne pas être, et qui n'est pas éternellement comme vous, n'ajoute rien à la perfection et à la plénitude de l'être, que vous possédez seul. Qu'ajouterait à votre science, à votre puissance, à votre grandeur, quelque espèce d'étendue locale que ce soit? Rien du tout. Vous êtes dans vos ouvrages par votre vertu, qui les forme et qui les soutient; et votre vertu c'est vous-même , c'est fl votre substance. Quand vous cesseriez d'agir, 9l vous n'en seriez pas moins tout ce que vous êtes , sans avoir besoin ni de vous étendre , ni d'être dans vos créatures, ni dans quelque lieu ou espace que ce soit. Car le lieu ou l'espace est une étendue ; et un espace et une étendue, des proportions, des distances, des égalités, ne sont pas un rien; et si on veut que vous trouviez toutes faites ces distances, ces étendues , ces proportions , sans les avoir faites vous-même, on retombe dans l'erreur de ceux qui mettent quelque chose hors de vous qui vous soit nécessairement coéternel , et ne soit pas votre ouvrage.
O Dieu! dissipez ces fausses idées de l'esprit de vos serviteurs. Faites-leur entendre que sans avoir besoin d'être nulle part, ou de vous faire une demeure , vous vous étiez tout à vous-même ; et que lorsqu'il vous a plu, sans aucune nécessité, de faire le monde, vous avez fait avec le monde, et le temps et le lieu, toute étendue, toute succession, toute distance; et enfin que de toute éternité, et avant le commencement, il n'y avait rien du tout que vous seul; vous seul, encore une fois, vous seul n'ayant besoin que de vous-même. Tout le reste n'était pas; il n'y avait ni temps, ni lieu, puisque le temps et le lieu sont quelque chose; il n'y avait qu'une pure possibilité de la créature que vous vouliez faire, et cette possibilité ne subsistait que dans votre toute-puissance.
Vous êtes donc éternellement : et parce que vous êtes parfait, vous pouvez tout ce que vous voulez; et parce que vous pouvez tout ce que vous voulez, tout vous est possible; et il n'est possible radicalement et originairement, que parce que vous le pouvez.
Je vous adore, ô celui qui pouvez tout! et je me soumets à votre toute -puissance, pour ne vouloir éternellement que ce que vous voulez de moi , et ne me réserver de puissance que pour l'accomplir.
ÉLÉVATIONS Sim LES m'STÈRES.
IV ÉLÉVATION
Efficace et liberté du commandement di\in.
Dieu dit : Qiie la lumière soif; et la lumière fuf ■. Le roi dit : Qu'on marche; et l'armée marclie : qu'on fasse telle évolution ; et elle se fait : toute une armée se remue au seul commandement d'un prince, c'est-à-dire à un seul petit mouvement (lèses lèvres. C'est, parmi les choses humaines, l'image la plus excellente de la puissance de Dieu ; mais au fond (pie cette image est défectueuse! Dieu n'a point de lèvres à remuer; Dieu ne frappe point l'air avec une langue pour en tirer quelque son; Dieu n'a qu'à vouloir en lui-même ; et tout ce qu'il veut éternellement s'accomplit comme il l'a voulu , et au temps qu'il a marqué.
Il dit donc : Que la lumière soit; et elle fut : Qu'il y ait un firmament ; et il y en eut un : Que les eaux s'assemblent; et elles furent assemblées : Qu'il s'allume deux grands luminaires ; et ils s'allumèrent : Qu'il sorte des animaux; et il en sortit » : et ainsi du reste : H a dit , et les choses ont été faites : il a commandé, et elles ont été créées ^ Rien ne résiste à sa imix ^ : et l'ombre ne suit pas plus vite le corps, que tout suit au commandement du Tout-Puissant.
iMais les corps jettent leur ombre nécessairement , le soleil envoie de même ses rayons; les eaux bouillonnent d'une source comme d'elles-mêmes , sans que la source les puisse retenir; la chaleur, pour ainsi parler, force le feu à la produire ; car tout cela est soumis à une loi et à une cause qui les domine. iSIais vous , ô loi suprême , ô cause des causes ! supérieur à vos ouvrages, maître de votre action; vous n'agissez hors de vous qu'autant qu'il vous plaît. Tout est également rien devant vos yeux ; vous ne devez rien à personne; vous n'avez besoin de personne; vous ne produisez nécessairement que ce qui vous est égal ; vous produisez tout le reste par pure bonté , par un commandement libre; non de cette liberté changeante et irrésolue qui est le partage de vos créatures ; mais par une éternelle supériorité que vous exercez sur les ouvrages, qui ne vous font ni plus grand ni plus heureux ; et dont aucun, ni tous ensemble, n'ont droit à l'être que vous leur donnez.
Ainsi , mon Dieu , je vous dois tout. Je devrais moins à votre bonté, si vous me deviez quelque chose , si votre libéralité était nécessaire. Je veux vous devoir tout ; je veux être à vous de la manière la plus absolue et la plus entière; car c'est celle qui convient mieux à votre suprême perfection, à votre domination absolue. Je consacre à votre empire libre et souverain tout ce que vous m'avez donné de liberté.
« Gen. I. 3. — » Geii. i, 3, G, 9, 14 , 20, 34. - ^ Ps. XXXII, f, — « Judith. XVI, 11.
V ÉLÉVATION
Les six jours.
Le dessein de Dieu dans la création , et dans la description que son Saint-Esprit en a dictée à IMoïse', est de se faire connaître d'abord comme le tout-puissant et très-libre créateur de toutes choses, qui, sans être astreint aune autre loi qu'à celle de sa volonté, avait tout fait sans besoin et sans contrainte , par sa seule et pure bonté. C'est donc pourquoi lui qui pouvait tout; qui pouvait, par un seul décret de sa volonté, créer et arranger toutes choses ; et par un seul trait de sa main , pour ainsi parler, mettre l'ébauche et le fini dans son tableau , et tout ensemble le tracer, le dessiner et le parfaire; il a voulu néanmoins suspendre avec ordre l'efficace de son action , et faire en six jours ce qu'il pouvait faire en un instant.
Mais la création du ciel et de la terre , et de toute cette masse informe que nous avons vue dans les premières paroles de Moïse, a précédé les six jours qui ne commencent qu'à la création de la lumière. Dieu a voulu faire et marquer l'ébauche de son ouvTage , avant que d'en montrer la perfection; et après avoir fait d'abord comme le fond du monde, il en a voulu faire l'ornement avec six différents progrès, qu'il a voulu appeler six jours. Et il faisait ces six jours l'un après l'autre , comme il faisait toutes choses ; pour faire voir qu'il donne aux choses l'être, la forme, la perfection, comme il lui plaît, autant qu'il lui plaît, avec une entière et parfaite liberté.
Ainsi , il a fait la lumière avant que de faire les grands luminaires oii il a voulu la ramasser; et i-l a fait la distinction des jours , avant que d'avoir créé les astres dont il s'est servi pour les régler parfaitement ; et le soir et le matin ont été distingués , avant que leur distinction et la division parfaite du jour et de la nuit fût bien marquée ; et les arbres, et les arbustes, et les herbes ont germé sur la terre par ordre de Dieu, avant qu'il eût fait le soleil, qui devait être le père de toutes les plantes; et il a détaché exprès les effets d'avec leurs causes naturelles , pour montrer que naturellement tout ne tient qu'à lui seul , et ne dépend que de sa seule volonté. Et il ne se contente pas d'approuver tout son ouvrage , après l'avoir achevé , en disant qu'il était tvès-heau et très-bon ; mais il distingue chaque ouvrage en particulier, en remarquant que chacun est beau et bon en soi-même; il nous montre donc que chaque chose est bonne en particulier, et que l'assemblage en est très-bon'. Car c'est ainsi qu'il distingue la beauté du tout d'avec celle des êtres particuliers; pour nous faire entendre que si toutes choses sont bonnes en elles-mêmes, elles reçoivent une beauté et bonté nouvelle , par leur ordre, par leiir assemblage , par leur parfait assortiment et ajustement les unes avec les autres, et par le secours admirable qu'elles s'entre-donnent.
Ainsi la création de l'univers, comme liieu Ta
» Cen. I — ' «<?n. i, 31. Rid. 4 ette^.
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
\oulu faire, él comme il en a inspiré le récit à Moïse, le plus excellent et le premier de ses prophètes, nous donne les vraies idées de sa puissance, et nous fait voir que s'il a astreint la nature à certaines lois, il ne s'y astreint lui-même qu'autant ({u'il lui plaît, se réservant le pouvoir suprême de détacher les effets qu'il voudra, des causes qu'il leur a données dans l'ordre commun ; et de produire ces ouvrages extraordinaires que nous appelons miracles , selon qu'il plaira à sa sagesse éternelle de les dispenser.
Vie ÉLÉVATION.
Actes de foi et d'amour sur toutes ces choses.
Vousêtes tout puissant, ô Dieu de gloire! J'adore votre immense et volontaire libéralité. Je passe tous les siècles, et toutes les évolutions et révolutions de la nature : je vous regarde comme vous étiez avant tout commencement et de toute éternité; c'est-à-dire que je vous regarde comme vous êtes : car vous êtes ce que vous étiez ; la créature a changé ; mais vous , Seigneur, vous êtes toujours ce que vous êtes. Je laisse donc toute créature , et je vous regarde comme étant seul avant tous les siècles. G la belle et riche aumône que vous avez faite en créant le monde! Que la terre était pauvresous les eaux, et qu'elle était vide dans sa sécheresse , avant que vous en eussiez fait germer les plantes, avec tant de fruits et de vertus différentes; avant la naissance des forêts; avant que vous l'eussiez comme tapissée d'herbes et de fleurs ; et avant encore que vous l'eussiez couverte de tant d'animaux! Que la mer était pauvre dans la vaste amplitude de son sein, avant qu'elle eût été faite la retraite de tant de poissons! Et qu'y avait-il de moins animé et de plus vide que l'air, avant que vous y eussiez répandu tant de volatiles ? Mais combien le ciel même était-il pauvre , avant que vous l'eussiez semé d'étoiles , et que vous y eussiez allumé le soleil pour présider au jour, et la lune pour présider à la nuit ! Que toute la masse de l'univers était informe , et que le chaos en était affreux et pauvre, lorsque la lumière lui manquait! Avant tout cela, que le néant était pauvre, puisque ce n'était qu'un pur néant! Mais vous. Seigneur, qui étiez , et qui portiez tout en votre toute-puissance : vous n'avez fait qu'ouvrii' votre main, et vous avez rempli de bénédiction ■ le ciel et la terre.
G Dieu ! que mon âme est pauvre ! C'est un vrai néant d'où vous tirez peu à peu le bien que vous voulez y répandre; ce n'est qu'un chaos, avant que vous ayez commencé à en débrouiller toutes les pensées. Quand vous commencez par la foi à y faire poindre la lumière; qu'elle est encore imparfaite , jusqu'à ce que vous l'ayez formée par la charité ; et que vous qui êtesle vrai soleil de justice, aussi ardent que lumineux , vous m'ayez embrasé de votre amour ! ô Dieu ! soyez loué à jamais par vos propres œuvres. Ce n'est pas assez de m'avoir illu-
• P». GXIIV, I«.
miné une fois: sans votre secours je retombe dans mes premières ténèbres. Car le soleil même est toujours nécessaire à l'air qu'il éclaire, afin qu'il demeure éclairé : combien plus ai-je besoin que vous ne cessiez de m'illuminer, et que vous disiez toujours : Que la lumière soit faite !
Vile ÉLÉVATION.
L'ordre des ouvrages de Dieu.
Dieu a fait le fond de son ouvrage , Dieu l'a orné. Dieu y a mis la dernière main. Dieu s'est reposé.
Quand il a fait le fond de son ouvrage, c'est-àdire en confusion le ciel et la terre, l'air et les eaux, il n'est point dit qu'il ait parlé. Quand il a commencé à orner le monde, et à mettre l'ordre, la distinction et la beauté dans son ouvrage, c'est alors qu'il a fait paraître sa parole. Dieu a dit : Que la lumière soit; et la lumière fut '. Et ainsi du reste.
La parole de Dieu, c'est sa sagesse; et la sagesse commence à paraître avec l'ordre, la distinction et la beauté : la création du fond appartenait plutôt à la puissance.
Et cette sagesse , par oii devait-elle commencer, si ce n'était par la lumière , qui , de toutes les natures corporelles , est la première qui porte son impression? La sagesse est la lumière des esprits; l'ignorance est comparée aux ténèbres. Sans la lumière tout est difforme, tout est confus; c'est elle qui la première embellit et distingue les objets par l'éclat qu'elle y répand, et dont, pour ainsi dire, elle les peint et les dore. Paraissez donc, lumière , la plus belle des créatures matérielles, et celle qui embellissez toutes les autres ; et faites voir que votre auteur est toute lumière en lui-même; que la lumière est le vêtement dont il se pare : Amictus lumine sicut vestimento » : que la lumière qu'il habite est inaccessible^ en elle-même; mais qu'elle s'étend , quand il lui plaît, sur les natures intelligentes, et se tempère pour s'accommoder à de faibles yeux : qu'il est beau et embellissant; qu'il est éclatant et éblouissant; lumineux, et par sa lumière obscur et impénétrable, connu et inconnu tout ensemble. Paraissez, encore une fois, belle lumière, et faites voir que la lumière de l'intelligence prévient et dirige tous les ouvrages de Dieu. Lumière éternelle, je vous adore, j'ouvre à vos rayons mes yeux aveugles; je les ouvre et les baisse tout ensemble , n'osant ni éloigner mes regards de vous, de peur de tomber dans l'erreur et dans les ténèbres ; ni aussi les arrêter trop sur cet éclat infini, de peur que, scrutateur téméraire de la majesté , je ne sois ébloui par la gloire^.
C'est à la faveur de votre lumière que je vois naître la lumière dans le monde, et que, suivant vos ouvrages, j'en vois croître peu à peu la perfection; jusqu'à ce que vous y mettiez une fin heureuse et digne de vous , en créant l'homme , le speo-
• Gen. I, 3. —^Ps. au, 2.-3/. Tim. vr, I6. XXV, 27.
Prov»
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
tateur et l'admirateur de tous vos ouvrages , et le \ seul qui peut profiter de tant de merveilles. Après ' cela que vous restait-il que le repos , pour montrer que votre ouvrage était parfait, et qu'il n'y avait plus rien à y ajouter ?
Béni soyez-vous, 6 Seigneur, dans le premier jour de lumière , où parut la création de la lumière ; et tout ensemble le symbole du jour que vous deviez sanctifier dans le nouveau Testament, qui est le dimanche , où reluit tout ensemble , et la lumière corporelle dans cette parole : Que la lumière soit faite • ; et la lumière spirituelle dans la résurrection du Sauveur, et dans la descente du Saint-Esprit, qui a commencé à faire naître dans le monde la lumière de la prédication apostolique.
Que ce soit donc là notre premier jour : que ce jour nous comble de joie : que ce soit pour nous un jour d'allégresse et de sanctification, où nous dirons avec David : C'est ici lejour que le Seigneur a fait; réjouissons-nous, et tressaillons d' aise eri ce jour*. C'est le jour de la Trinité adorable : le Père y paraît par la création de la lumière ; le Fils par sa résurrection , et le Saint-Esprit par sa descente sur ses apôtres. O saint jour, o jour heureux! puisses-tu être toujours le vrai dimanche, le vrai jour du Seigneur, par notre fidèle observance; comme tu l'es par la sainteté de ton institution.
Voilà quel est notre premier jour. Mais n'oublions pas le sixième , où l'homme a été créé. Ne nous réjouirons-nous pas en ce jour de notre création? Elle nous est devenue bientôt malheureuse , et peut-être a-ce été celui de notre chute; du moins est-il bien certain que celui de notre chute l'a suivi de près. Mais admirons le mystère : le jour où le premier homme , le premier Adam a été créé, est le même où le nouvel homme , le nouvel Adam est mort sur la croix. C'est donc pour l'Église un jour de jeûne et de deuil dans toutes les générations suivantes : jour qui est suivi du triste repos de Jésus-Christ dans le sépulcre, et qui pourtant est plein de consolation par l'espérance de la résurrection future.
0 homme ! vois dans ce sixième jour ta perte heureusement réparée par la mort de ton Sauveur. Renouvelle donc en ce jour la mémoire de ta création, et la figure admirable de la formation de l'Église, par celle d'Eve notre mère , et la mère de tous les vivants.
O Seigneur! donnez-moi la grâce, en célébrant la mémoire des six jours de votre travail, de parvenir àceluide votre repos, dans un parfait acquiescement à vos volontés : et par ce repos de retourner à mon origine , en ressuscitant avec vous , et me re^ vêtant de votre lumière et de votre gloire.
Vme ÉLÉVATION.
L'assistance de la divine sagesse dans la création de l'univers.
11 n'y a ici qu'à lire ce bel endroit des Proverbes^, où la Sagesse incréée parle ainsi -.Le Seigneur
• (ierx. I, 3. — * Ps. CXvn , 24. —3 Prov. TIU, 22, 3.3, ■J», tic.
m'a possédée , m'a engendrée au commencement de ces voies. Je 5uis moi-même ce commencement, étant l'idée ouvrière de ce grand artisan , et le modèle primitif de toute sonarchitecture.il m'a engendrée dès le commencement, et avant qu'il eût rien fait. Avant donc tous ces ouvrages j'étais, et j'étais par conséquent de toute éternité , puisqu'il n'y a que l'éternité avant tous les siècles. De toute éternité j'ai été ordonnée, selon la Vulgate : j'ai été le commandement et l'ordre même de Dieu, qui ordonne tout. J'ai été fondée , disent les Septante : j'ai été l'appui et le soutien de tous les êtres, et la parole par laquelle Dieu porte le monde. J'ai eu la primauté, laprincipaulé, la souveraineté sur toutes choses ) selon l'original hébreu. J'ai été dés le cornmencement, et avant que la terrefùt. Les abîmes n'«taient pas encore, et moi j'étais déjà conçue, déjà formée dans le sein de Dieu, et toujours parfaite. Devant qu'il eût fondé les montagnes avec leur masse pesante; devant les collines et les coteaux , J'étais enfantée. Il n'avait point fait la terre ni les lieux habitables et inhabitables, selon les Septante ; ni ce qui tient la terre en état, et ce qui l'empêche de se dissiper enpoicdre, selon l'hébreu; selon la Vulgate, les gonds et les soutiens de ce lourd et sec élément. fêtais avec lui, non pas seulement quand il formait, mais encore quand il préparait les cieur ^ quand il tenait les eaux en état , et les formait en cercle, avec son compas : quand il élevait les cieux: quand il affermissait la source des eaux, pour couler éternellement et arroser la terre : quand il faisait la loi à la mer, et la renfermait dans ses bornes : quand il affermissait la terre sur ses fondements, et la tenait balancée par un contrepoids : j'étais en lui et avec lui, composant, nourrissant, réglant et gouvernant toutes choses; me réjouissant tous les jours, et disant à chaque jour avec Dieu que tout était bon, et me jouant en tout temps; me jouant dans l'univers par la facilité, la variété et l'agrément des ouvrages que je produisais : magnifique dans les grandes choses, industrieuse dans les petites; et encore riche dans les petites, et inventrice dans les grandes. Et mes déli^ ces étaient de converser avec tes enfants des hommes .-formant l'homme d'une manière plus familière et plus tendre, comme la suite le fera paraître; car l'homme mérite bien sa méditation particulière, que nous ferons dans les jours suivants.
Cependant , admirons l'ouvrage de la sagesse de Dieu, assistante et coopérante avec sa puissance. Louons-le avec le Sage , et mettons en abrégé toutes ses louanges , en disant encore avec lui : Le Seigneur a fondé la terre avec sa sagesse; son intelligence a établi les cieux, les abimes sont sortis sous sa conduite; et c'est par elle que la rosée s'épaissit en nuages '.
Concluons : Dieu a orné et ordonné le monde par sa parole ; c'est dans l'ornement et dans l'ordre que l'opération de sa parole et de sa sagesse commence à paraître, lorsqu'il a mis la distinction et la beauté
^ Prov. m, 18,2a
ÉLÉVATIONS STTR LES MYSTÈRES
rians Tiinivers. Ce n'est pas que Dieu n'en ait fait le fond, comme l'ordre et l'ornement, par sa sagesse. Car, comme nous avons vu, si la sagesse seule pouvait ordonner et former le monde, elieseule pouvait aussi le rendre capable d'ordre et de forme. On attribue donc principalement à la parole et à la sagesse l'ordre et l'ornement de l'univers : parce t{ue c'est où son opération paraît plus distincte et l)lus propre. Mais , au reste, il faut dire avec saint Jean : Lm Ferbe était au commencement ^ par lui tout a été fait ; et rien ri' a été fait sans lui ' . Par lui donc 07it été faits le ciel et la terre, avec tout leur ornement'. Tout l'ouvrage de Dieu est plein de sagesse ; et la sagesse nous en doit apprendre le bon usage.
Le premier bon usage qu'on en doit faire , c'est de louer Dieu par ses œuvres. Chantor.«-lui donc ici en actions de grâces le cantique des trois enfants; et, invitant tous les ouvrages de Dieu à le bénir, finissons en nous y invitant nous-mêmes , et en disant par- dessus tout : O enfaiits des hommes , bénissez le Seigneur'. Qu'Israël bénisse le Seigneur : hénissez-le , vous qui êtes ses ministres et ses sacrificateurs: bénissez-le, serviteurs du Seigneur : âmes des justes , bénissez-le: bénissez-le., ô vous tous qui êtes saints et humbles de cœur ; louez-le et Fexaltez aux siècles des siècles. Amen^.