‹ ŒuvresChapitre 80 sur 148 · V« SEMAINE · texte numérisé non relu

V« SEMAINE

ÉLÉVATIONS SUR LA. CRÉATION DES ANGES, ET CELLE DE l'homme.

PREMIÈRE ÉLÉVATION

La création des anges.

Dieu , qui est un pur esprit , a voulu créer de purs esprits comme lui : qui comme lui vivent d'intelligence et d'amour : qui le connaissent et l'aiment, comme il se connaît et s'aime lui-même : qui comme lui soient bienheureux en connaissant et aimant ce premier être , comme il est heureux en se connaissant et aimant lui-même: et qui par là portent empreint dans leur fond un caractère divin par lequel ils sont faits à son image et ressemblance.

Des créatures si parfaites sont tirées du néant comme lesautres : etdès là, toutes parfaites qu'elles sont , elles sont peccables par leur nature. Celui-là seul par sa nature est impeccable, qui est deluin^ême , et qui est parfait par son essence. Mais comme il est le seul parfait, tout est défectueux, excepté \uï '. Et il a trouvé de la dépravation même dans ses anges •«.

Ce n'est pourtant pas lui qui les a faits dé|)ravés : à Dieu ne plaise! 11 ne sort rien que de très-bon d'une main si bonne et si puissante : tous les esprits sont purs dans leur origine, toutes les natu-

' i'.ait. l, 1 , 3. r- * Gen. m, 86, 8tî, 87. -^ * Job IV, 10.

■^ Dan. m, 82, 83, 8*,

res intelligentes étaient saintes dans leur création ; et Dieu y avait tout ensemble formé la nature, et répandu la grâce.

Il a tiré, de ses trésors, des esprits d'une infinité de sortes. De ces trésors infinis sont sortis les anges : de ces mêmes trésors infinis sont sorties les âmes raisonnables, avec cette différence que les anges ne sont pas unis à un corps; c'est pourquoi ils sont appelés des esprits purs : au lieu que les âmes raisonnables sont créées pour animer un corps; et quoiqu'en elles-mêmes elles soient des esprits purs et incorporels , elles composent un tout qui est mêlé du corporel et du spirituel, et ce tout est l'homme.

G Dieu! soyez loué à jamais dans la merveilleuse diversité de vos ouvrages. Vous qui êtes esprit, vous avez créé des esprits! et en faisant ce qu'il y à de plus parfait, vous n'avez pas dénié l'être à ce qu'il y a de plus imparfait. Vous avez donc fait également et les esprits , et les corps ; et conune vous avez fait des esprits séparés des corps , et des corps qui n'ont aucun esprit, vous avez aussi voulu faire des esprits qui eussent des corps; et c'est ce qui a donné lieu à la création de la race humaine.

Qui doute que vous puissiez et séparer et unir tout ce qui vous plaît.' Qui doute que vous ne puissiez faire des esprits sans corps.' A-t-on besoin d'un corps pour entendre, et pour aimer, et pour être heureux? Vous qui êtes un esprit si pur, n'êtesvous pas immatériel et incorporel .' L'intelligence et l'amour, ne sont-ce pas des opérations spirituelles et immatérielles, qu'on peut exercer sans être uni à un corps.' Qui doute donc que vous ne puissiez créer des intelligences de cette sorte.' Et vous nous avez révélé que vous en avez créé de telles.

Vous nous avez révélé que ces pures créatures sont innombrables '. Un de vos prophètes éclairé de votre lumière, et connue transporté en esprit parmi vos anges , en a vu un millier de milliers qui exécutaient vos ordres : et dix mille fois cent mille qui demeuraient en votre présence ^, sans y faire autre chose que vous adorer, et admirer vos grandeurs. Il ne faut pas croire qu'en parlant ainsi il ait entrepris de les compter. Cette prodigieuse multiplication qu'il en a faite par les plus grands nombres nous signifie seulement qu'ils sont innombrables, et que Pesprit humain se perd dans cette immense multitude. Comptez, si vous pouvez, ou le sable de la mer, ou les étoiles du ciel, tant celles qu'on voit, que celles qu'on ne voit pas : et croyez que vous n'avez pas atteint le nombre des anges. Il ne coûte rien à Dieu de multiplier les choses les plus excellentes : et ce qu'il a de plus beau, c'est, pour ainsi dire, ce qu'il prodigue le plus.

O mon Dieu! je vous adorerai devant vos saints anges : je chanterai vos merveilles en leur présence 3 : et je m'unirai en foi et en vérité à cette immense multitudedes habitants de votresaintteins)le, de vos adorateurs perpétuels, dans le sanctuaire de votre gloire.

1 ' lleb. XM, 22. — » Dan. VU, 10. — ' Ps. cxixvis. I. :

ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTERES

O Dieu ! qui avez daigné nous révéler que tous les avez faits en si grand nombre , vous avez bien voulu nous apprendre encore que vous les avez distribués en neuf choeurs; et votre Écriture, qui ne ment jamais, et ne dit rien d'inutile, a nommé des anges, des archanges, des vertus,des dominations, des principautés, des puissances , des trônes, des chérubins, des séraphins^. Qui entreprendra d'expliquer ces noms augustes, ou de dire les propriétés et les excellences de ces belles créatures ? Trop content d'oser les nommer avec votre Écriture toujours véritable , je n'ose me jeter dans cette haute contemplation de leurs perfections : et tout ce que j'aperçois, c'est que parmi ces bienheureux esprits les séraphins qui sont les plus sublimes, et que vous mettez à la tête de tous les célestes escadrons le plus près de vous , n'osent pourtant lever les yeux jusqu'à votre face. Votre prophète, qui leur a donné six ailes, pour signifier la hauteur de leurs pensées, leur en donne deux pour les mettre devant votre face : deux pour les mettre devant vos pieds *. Tout est également grand en votre nature, et ce qu'on appelle la face, et ce qu'on appelle les pieds; il n'y a rien en vous qui ne soit incompréhensible. Les esprits les plus épurés ne peuvent soutenir la splendeur de votre visage : s'il y a quelque endroit en vous par où vous sembliez vous rapprocher d'eux davantage, et qu'on puisse par cette raison appeler vos pieds, ils le couvrent encore de leurs ailes , et n'osent le regarder. De sis ailes , ils en emploient quatre à se cacher à eux-mêmes votre impénétrable et inaccessible lumière, et adorer l'incompréhensibilité de votre être; et il ne leur reste que deux ailes pour voltiger ^, si on l'ose dire , autour de vous , sans pouvoirjamais entrer dans vos profondeurs, ni sonder cet abîme immense de perfection, devant lequel ils battent à peine des ailes tremblantes, et ne peuvent presque se soutenir devant vous.

O Dieu , je vous adore avec eux. Et, n'osant mêler mes lèvres impures avec ces bouches immortelles qui font retentir vos louanges dans tout le ciel , j'attends qu'un de ces célestes esprits me vienne toucher du feu des charbons qui brûlent devant votre autel. Quelle grandeur me montrez-vous dans ces esprits purifiants! et vous me montrez cependant que ces esprits qui me purifient, sont si petits devant vous.

Ile ÉLÉVATION.

La chate des anges.

Tout peut changer, excepté Dieu. Rien n'est immuable (par soi-même) parmi ses saints : et les deux ne sont pas purs en sa présence ^. Ceux qu'il avait créésponr le servir n'ont pas été stables : et il a trouvé de l'impureté et de la dépravation dans ses anges ^. C'est ce que dit un ami de .Tob : et il n'en est pas repris par cet homme irrépréhensible. C'était la doctrine commune de tout le monde, con-

• Ps. xc, II. cm, 4. ^fatlh. xviu, lo. I. Thess. ir, i6. Epll. I, 21, Coloss. I, 16. Is. Vl, 2. XXXVII, 16. — » /». TI, ». — î.Vid. — *Joo XV, la. - » IbiU. iv, 18.

fermement à cette pensée : DieUf dit saint Pierre * , n'a point épargné les anges pécheurs : mais il les a précipités dans les ténèbres infernales , où itx sont tenus comme par des chaînes de fer et '/'? gros cordages, pour y être tourmentés et réserréx aux rigueurs du jugement dernier. Et Jesus-Chrisl a dit lui-même, parlant de Satan : Il n'est pas demeuré dans la vérité ».

Comment étes-vous tombé du ciel, 6 bel astre dit matin ^9 Fous portiez en vous le sceau de la ressemblante, plein de sagesse et d'une parfaite beaitté; vous avez été avec tous les esprits sanctifiés dans la paradis de votre Dieu, tout couvert de pierres précieuses, des lumières et des ornements de sa grâce. Comme un chérubin a les ailes étendues, vous avez brillé dans la sainte montagne de Dieu au milieu des pierreries embrasées : parfait dans vos voies dès le moment de votre création, jusqu'à ce que l'iniquité s'est trouvée en vous •». Comment s'y est-elle trouvée, par où y est-elle entrée ? L'erreur a-t-elle pu s'insinuer au milieu de tant de clartés , o;i la dépravation et l'iniquité parmi de si grandes grâces .' Vraiment tout ce qui est tiré du néant en tient toujours. Vous étiez sanctifié, mais non pas saint comme Dieu : vous étiez réglé d'abord, mais non pas comme Dieu, dont la volonté est sa règle, d'un libre arbitre indéfectible. Une de vos beautés était d'être doué d'un libre arbitre ; mais non pas comme Dieu , dont la volonté est sa règle, et dont le libre arbitre est indéfectible. Esprit superbe et malheureux , vous vous êtes arrêté en vous-même : admirateur de votre propre beauté, elle vous a été un piège. Vous avez dit : Je suis beau, je suis parfait, et tout éclatant do lumière ; et au lieu de remonter à la source d'où vous venait cet éclat, vous avez voulu comme vous mirer en vous-même. Et c'est ainsi que vous avez dit : Je monterai jusqu'aux deux, et je serai semblable au Très-Haut s. Comme un nouveau Dieu , vous avez voulu jouir de vous-même. Créature si élevée par la grâce de votre créateur, vous avez affecté une autre élévation qui vous fiît propre, et vous avez voulu vous élever un trône au-dessus désastres, pour être commele Dieu, et de vous-même, et des autres esprits lumineux que vous avez attirés à l'imitation de votre orgueil. Et voilà que tout à coup vous êtes tombé : et nous qui sommes en terre, nous vous voyons rfans/'a^jwe au-dessous de nous. C'est vous qui l'avez voulu , ange superbe, et il ne faut point chercher d'autre cause de votre défection, que votre volonté propre.

Dieu n'a besoin ni de foudre, ni de la force d'un bras indomptable, pour atterrer ces rebelles; il n'a qu'à se retirer de ceux qui se retirent de lui , et qu'à livrer à eux-mêmes ceux qui se cherchent eux-mêmes. Maudit esprit laissé à toi-même, il n'en a pas fallu davantage pour te perdre. Esprits rebelles qui l'avez suivi. Dieu, sans vous ôter votre intelligence sublime , vous l'a tournée en supplice : vous avez été les ouvriers de votremalheur; et dès que

' II. Pet. Il, i. — ^Joan. vm, 4*. - ' /«. XLV, 12. —

♦ Ezitch. \xwxu, 12, I3fc IJ, 15. — * /s. xsy«. la, 14, MU

vous vous êtes aimés vous-mêmes plus que Dieu , tout en vous s'est changé en mal. Au lieu de votre sublimité naturelle, vous n'avez plus eu qu'orgueil et ostentation : les lumières de votre intelligence se sont tournées en finesse et artifices malins : l'homme, que Dieu avait mis au-dessous de vous, est devenu l'objet de votre envie : et, dénués de la charité qui devait faire votre perfection, vous vous êtes réduits à la basse et malicieuse occupation d'être premièrement nos séducteurs , et ensuite les bourreaux de ceux que vous avez séduits. Ministres injustes de la justice de Dieu, vous l'éprouvez les premiers: vous augmentez vos tourments en leur faisant éprouver vos rigueurs jalouses : votre tyrannie fait votre gloire, et vous n'êtes capables que de ce plaisir noir et malin , si on le peut appeler ainsi, que donne un orgueil aveugle et une basse envie. Vous êtes ces esprits privés d'amour, qui ne vous nourrissez plus que du venin de la jalousie et de la haine. Et comment s'est fait en vous ce grand changement? Vous vous êtes retirés de Dieu, et il s'est retiré: c'est là votre grand supplice, et sa grande et admirable justice. Mais il a pourtant fait plus encore : il a tonné, il a frappé : vous gémissez sous les coups incessamment redoublés de sa main invincible et infatigable. Par ses ordres souverains , la créature corporelle, qui vous était soumise naturellement, vous domine et vous punit : le feu vous tourmente; sa fumée, pour ainsi parler, vous étouffe ; d'épaisses ténèbres vous tiennent captifs dans des prisons éternelles. Maudits esprits , haïs de Dieu et le haïssant, comment êtes-vous tombés si bas? Vous l'avez voulu, vous le voulez encore , puisque vous voulez toujours être superbes , et que par votre orgueil indompté vous demeurez obstinés à votre malheur.

Créature, quelle que tu sois, et si parfaite que tu te croies, songe que tu as été tirée du néant : que de toi-même tu n'es rien : c'est du côté de cette basse origine que tu peux toujours devenir pécheresse, et dès là éternellement et infiniment malheureuse.

Superbes et rebelles , prenez exemple sur le prince de la rébellion et de l'orgueil ; et voyez, et considérez , et entendez ce qu'un seul sentiment d'orgueil a fait en lui , et dans tous ses sectateurs.

Fuyons , fuyons , fuyons-nous nous-mêmes ; rentrons dans notre néant; et mettons en Dieu notre ?jppui comme notre amour. Amen , amen.

Ille ÉLÉVATION.

La persévérance et la béatitude des saints anges : leur ministère envers les élus.

// y eut un grand combat dans le ciel : Michel et ses anges combattaient contre le dragon : le dragon et ses anges combattaient contre lui : et la force leur manqua : ils tombèrent du ciel, et leur vlacenes'y trouva plus'.

Quel est ce combat ? Quelles sont les armes oes

ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES

puissances spirituelles? Nous n'avons point à combattre contre la chair et le sang , mais contre des malices spirituelles qui sont dans les deux.... et dans cet air ténébreux qui nous environne '.

Il ne faut donc point s'imaginer dans ce combat, ni des bras de chair, ni des armes matérielles, ni du sang répandu , comme parmi nous : c'est un conflit de pensées et de sentiments. L'ange d'orgueil , qui est appelé le dragon, soulevait les anges , et disait : Nous serons heureux en nous-mêmes , et nous ferons comme Dieu notre volonté. Et Michel disait au contraire : Qui est comme Dieu? qui se peut égaler à lui ? d'où lui est venu le nom de Michel; c'est-à-dire, qui est comme Dieu? Mais qui doute , dans ce combat , que le nom de Dieu ne l'emt)orte? Que pouvez-vous, faibles esprits; faibles, dis-je , par votre orgueil? que pouvez-vous contre l'humble armée du Seigneur qui se rallie à ce mot : Qui est comme Dieu ? Vous tombez du ciel comme un éclair; et votre place, qui était si grande , y demeure vide, G quel ravage y a fait votre désertion! quels vastes espaces demeurent vacants! ils ne le seront pas toujours, et Dieu créera l'homme pour remplir ces places que votre désertion a laissées vacantes. Fuyez, troupe malheureuse! Qui est comme Dieu? Fuyez devant Michel et devant ses anges.

Voilà donc le ciel purifié : les esprits hautains en sont bannis à jamais ; il n'y aura plus de révolte , il n'y aura plus d'orgueil , ni de dissension : c'est une Jérusalem , c'est une ville de paix, oij les saints a7iges unh à Dieu, et entre eux, voient éternellemejit la face du Père ' ; et , assurés de leur félicité, attendent avec soumission le supplément de leurs ordres qui leur viendront de la terre.

Saints et bienheureux esprits, qui vous a donné de la force contre cet esprit superbe , qui était un de vos premiers princes , et peut-être le premier de tous ? Qui ne voit que c'est le nom de Dieu , que vous avez mis à votre tête , en disant avec saint Michel : Qui est comme Dieu ? Mais qui vous a inspiré cet amour victorieux pour le nom de Dieu? Ne nous est-il pas permis de penser que Dieu même vous a inspiré, comme il a fait aux saints hommes, cette dilection invincible et victorieuse qui vous a fait persévérer dans le bien ; et de chanter en action de grâces de votre victoire , ce que dit à Dieu un de ses saints : C'est à vous qu'ils doivent leur être ; c'est à vous qu'ils doivent leur vie ; c'est à vous qu'ils doivent de vivre justes ; c'est à vous qu'ils doivent de vivre heureux ^ ? Ils ne se sont pas faits eux-mêmes meilleurs et plus excellents que vous ne les avez faits ; ce degré de bien qu'ils ont acquis en persévérant leur vient de vous. Et, comme dit un autre de vos saints ; La même grâce qui a relevé l'homme tombé, a opéré dans les aiiges saints le bonheur de ne tomber pas : elle n'a pas délaissé l'homme dans sa chute; mais elle n'a pas permis que les anges bienheureux tombassent^.

» Ephes. VI. 2. — » Matth. xvin, 10. — ' S. ^fg- — < s. Bern. Serm. xxn, in Cant. n. 6.

ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES

J'adore donc la miséricorde qui les a faits heureux en les faisant persévérants; et, appelé par votre apôtre au témoignage des anges élus • , je reconnais en eux comme en nous votre élection , en laquelle seule ils se glorifient. Car si je disais qu'ils se glorifient , pour peu que ce fik, en eux-mêmes, je craindrais , Seigneur (et pardonnez-moi si je l'ose dire), je craindrais, en les rangeant avec les déserteurs, de leur en donner le partage.

Mais quoi donc, a-t-il manqué quelque chose aux mauvais anges du côté de Dieu ? Loin de nous cette pensée! ils sont tombés par leur libre arbitre. Et quand on demandera : Pourquoi Satan s'est-il soulevé contre Dieu .' la réponse est prête : C'est parce qu'il l'a voulu. Car il n'avait point comme nous à combattre une mauvaise concupiscence qui l'entraînât au mal comme par force : ainsi sa volonté était parfaitement libre ; et sa désertion est le pur ouvrage de son libre arbitre. Et les saints anges , comment ont-ils persévéré dans le bien ? Par leur libre arbitre sans doute, et parce qu'ils l'ont voulu. Car n'ayant point cette maladie de la concupiscence, ni cette inclination indélibérée vers le mal dont nous sommes tyrannisés, ils n'avaient pas besoin de la prévention de cet attrait indélibéré qui nous incline vers le bien, et qui est, dans les hommes enchns à mal faire, le secours médicinal du Sauveur. Au contraire , dans un parfait équilibre la volonté des saints anges donnait seule , pour ainsi parler, le coup de l'élection; et leur choix que la grâce aidait, mais qu'elle ne déterminait pas, sortait comme de lui-même par sa propre et seule détermination. Il est ainsi, mon Dieu; et il Hie semble que vous me faites voir cette liberté dans la notion que vous me donnez du libre arbitre , lorsqu'il a été parfaitement sain.

Il était tel dans tous les anges; mais cependant ce bon usage de leur libre arbitre, qui est un grand bien, et en attire un plus grand encore, qui est la félicité éternelle , peut-il ne pas venir de Dieu.' Je ne le puis croire ; et je crois , si je l'ose dire , faire plaisir aux saints anges , en reconnaissant que celui qui leur a donné l'être comme à nous, la vie comme à nous , la première grâce comme à nous , la liberté comme à nous, par une action particulière de sa puissance et de sa bonté , leur a donné comme à nous encore , par une action de sa bonté particulière , le bon usage du bien , c'est-à-dire le bon usage de leur libre arbitre , qui était un bien , mais ambigu , dont on pouvait bien et mal user , que Dieu néanmoins leur avait donné : et combien plus leur a-t-il donné le bien dont on ne peut pas mal user , puisque ce bien n'est autre chose que le bon usage .•• Tout vient de Dieu ; et l'ange , non plus que l'homme , n'a point à se glorifier en lui-même » par quelque endroit que ce soit ; mais toute sa gloire est en Dieu. Il lui a donné la justice commencée; et à plus forte raison la justice persévérante, qui est plus parfaite comme plus heureuse, puisqu'elle a pour sa récompense cet immuable affermissement

• /. Tim. V, 21. - » /. CoT. I, 29, 31.

de la volonté dans le bien , qui fait la félicité éternelle des justes.

Oui, saints anges, je me joins à vous, pour dire à Dieu que vous lui devez tout , et que vous voulez lui tout devoir, et que c'est par la que vous avez triomphé de vos mall)€ureux compagnons ; parce que vous avez voulu tout devoir à celui à qui vous deviez l'être, la vie et la justice; pendant que ces orgueilleux, oubliant ce qu'ils lui devaient, ont voulu se devoir à eux-mêmes leur perfection , leur gloire, leur félicité.

Soyez heureux, saints anges. Venez à notre secours. Périssent en une nuit, par la main d'un seul de vous , les innombrables armées de nos ennemis ' ! périssent en une nuit, par une semblable main, tous les premiers nés de l'Egypte, persécutrice du peuple de Dieu»!

Saint ange , qui que vous soyez , que Dieu a commis à ma garde, repoussez ces superbes tentateurs, qui pour continuer leur combat contre Dieu, lui disputent encore l'homme qui est sa conquête, et vous le veulent enlever. O saint ange, puissant protecteur du peuple saint, dont vous ojfrez à Dieu les prières comme un encens agréable ^ ! O saint Michel, que je puisse dire sans fin avec vous : Qui est comme Dieu? O saint Gabriel , qui êtes appelé la force de Dieu , vous qui avez annoncé à Marie la venue actuelle du Christ 4, dont vous aviez prédit à Daniel l'arrivée future^, inspirez-nous la sainte pensée de profiter de vos prédictions. O saint Raphaël ! dont le nom est interprété la médecine de Dieu! guérissez mon âme d'un aveuglement plus dangereux que celui du saint homme Tobie : liez le démon d'impudicité, qui attaque les enfants d'Adam, même dans la sainteté du mariage^ : liez-le, car vous êtes plus puissant que lui , et Dieu même est votre force. Saints anges, tous tant que vous êtes qui voyez la face de Dieu 7 , et à qui il a commandé de nous garder dans toutes nos voies » , développez sur notre faiblesse les secours de toutes les sortes que Dieu vous s mis en main pour le salut de ses élus, pour lesquels il a daigné vous établir des esprits administrateurs^.

O Dieu! envoyez-nous vos saints anges : ceux qui ont servi Jésus-Christ après son jeûne : ceux qui ont gardé son sépulcre, et annoncé sa résurrection '» : celui qui l'a fortifié dans son agonie" : car Jésus- Christ n'avait pas besoin de son secours pour luimême ; mais seulement parce qu'il s'était revêtu de notre faiblesse; et ce sont les membres infirmes que cet ange consolateur est venu fortifier en lapersonno de leur chef.

IVe ÉLÉV^tTION.

Sur U digoité de la natare hamaine. CréalioD de l'honaise.

f^ous ravez abaissé un peu au-dessous de l'ange : vous l'avez couronné d'honneur et de gloire

' ir. Reg. xn., 35- Is. xxxvil, 36. — » Exod. xn, 29. —

* Jpoc. vin, 3. — ♦ Luc. I, 26. — * Dan. X, 2, 22, 23, eic. —

* Tob. y, 17, 21, 27. VIII, 3. XI, 13, 14, 15. — ' Matth. iii, 10. — » Ps. xc 11. — » Ihb. 1, li. — '".Uatt/k. n.» ii. xiTiii* V5*- " ^«c- XXIU^43.

ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES

et vous l'avez préposé à tous les ouvrages de vos mains ^. C'est ce que chantait David en mémoire de la création de l'homme. Et il est vrai que Dieu l'a mis vnpeu au-dessous des anges : au-dessous ; car imi à un corps , il est inférieur à ces esprits purs : mais seulement un peu au-dessous ; car comme eux il a la vie et l'intelligence et l'amour; et l'homme n'est pas heureux par la participation d'un autre bonheur que celui des anges : Dieu est la commune félicité des uns et des autres ; et de ce côté , égaux aux anges, leurs frères^ et non leurs sujets, nous ne sommes qu'un peu au-dessous d'eux.

Fous l'avez couronné d'honneur et de gloire , selon l'âme et selon le corps. Vous lui avez donné la justice, la droiture originelle, l'immortalité, et l'empire sur toute la créature corporelle. Les anges n'ont pas besoin de ces créatures , qui ne leur sont d'aucun usage, n'ayant point de corps. Mais Dieu a introduit l'homme dans ce monde sensible "t corporel , pour le contempler et en jouir. Le cOiiU;.»- |)ler , selon que David le venait de dire par ces mots : Je verrai vos deux, qui sont l'œuvre de vos doigts : je verrai la lune et les étoiles, que vous avez fondées'^., au milieu de la liqueur immense qui les environne, et dont vous avez réglé le cours par une loi d'une inviolable stabilité. L'homme doit aussi jouir du monde, selon les usages que Dieu lui en a prescrits ; du soleil , de la lune et des étoiles , pour distinguer les jours , les mois , les saiso?is et les années^. Tout le reste de la nature corporelle est soumis à son empire; il cultive la terre et la rend féconde : il fait servir les mers à ses usages et à sou / commerce ; elles font la communication des deux inondes qui forment le globe de la terre : tous les animaux reconnaissent son empire, ou parce qu'il /es dompte , ou parce qu'il les emploie à divers usages. Mais le péché a affaibli cet empire , et ne nous en a laissé que quelques malheureux restes.

Comme tout devait être mis en la puissance de \ homme. Dieu le crée après tout le reste, et l'introduit dans l'univers, comme on introduit dans la salle du festin celui pour qui il se fait, après que toutest prêt, etque les viandes sont servies. L'homme est le complément des œuvres de Dieu : et après l'avoir fait comme son chef-d'œuvre, il demeure en repos.

Dieu honore l'homme : pourquoi se déshonoret-il lui-même , en se rendant semblable aux bêtes ^ , sur Tii l'empire lui est donné.!*

V° ÉLÉVATION

Sur les singularités de la création de l'homme. Première

biiigularilé dans ces paroles : faisons l'homme.

Homme animal, qui te ravilis jusqu'à te rendre semblable aux bétes*^., et souvent te mettre dessous et envier leur état , il faut aujourd'hui que tu comprennes ta dignité par les singularités admirables de ta création. La première esl d'avoir été fait, non point comme le reste des créatures par une parole

• Ps. vni, fi, 7 - * Ap. XIX, 10. xxu, 9. — ^ Ps vn, 4,

— 4 Gai I, U. — ' l'i. XLTi'i, li, 21. —« Ibid.

de commandement : Jîat , que cela soit : mais par une parole de conseil : farlamus , faisons '. Dieu prend conseil en lui-même comme allant faire un ouvrage d'une plus haute perfection , et pour ainsi dire d'une industrie particulière, où reluisît plus excellemment la sagesse de son auteur. Dieu n'avait rien fait sur la terre ni dans la nature sensible , qui pût entendre les beautés du monde qu'il avait bâti , ni les règles de son admirable architecture : ni qui pût s'entendre soi-même, à l'exemplede sou créateur; ni qui de soi-même se pût élever à Dieu, et en imiter l'intelligence et l'amour, et comme lui être heureux. Pour donc créer un si bel ouvrage , Dieu consulte en lui-même ; et voulant produire un animal capable de conseil et de raison , il appelle en quelque manière à son secours, parlant à un autre luimême, à qui il dit : Faisons; qui n'est donc point une chose faite, mais unechosequifaitcommelui, et avec lui ; et cette chose ne peut être que son Fils et son éternelle sagesse , engendrée éternellement dans son sein , par laquelle et avec laquelle il avait à la vérité fait toute chose ; mais qu'il déclare plus expressément en faisant l'homme.

Gardons-nous donc bien de nous laisser entraîner aux aveugles impulsions de nos passions, ni à ce que le monde appelle hasard et fortune. Nous sommes produits par un conseil manifeste; toute la sagesse de Dieu, pour ainsi dire, appelée. Ne croyons donc pas que les choses humaines pui.ssent aller un seul moment à l'aventure : tout est régi dans le monde par la Providence : mais surtout ce qui regarde les hommesest soumis aux dispositions d'une sagesse occulte et particulière ; parce que, de tous les ouvrages de Dieu, l'homme est celui d'où son ouvrier veut tirer le plus degloire. Soyons donc toujours aveuglément soumis à ses ordres, et mettons là toute notre sagesse. Quoi qu'il nous arrive d'imprévu, de bizarre et d'irrégulier en apparence, souvenons-nous de cette parole : Faisons l'homme; et du conseil particulier qui nous a donné l'être.

Vie ÉLÉVATION.

Seconde distinction de la création de l'homme : dans Ce» paroles , à notre image et ressemblance.

Faisons l'homme à notre image et ressemblayice '. A ces admirables paroles , élève-toi au-dessus des cieux, et des cieux des cieux, et de tous les esprits célestes, âme raisonnable, puisque Dieu t'apprend que , pour te former, il ne s'est pas proposé un autre modèle que lui-même. Ce n'est pas aux cieux ni aux astres , ni au soleil , ni aux anges mêmes , ni aux archanges, ni aux séraphins^, qu'il te veut rendre semblable : Faisons, dit-il, à notre ùnage : et pour inculquer davantage : Faisons à notre ressent' blance : qu'on voie tous nos traits dans cette belle créature , autant que la condition de la créature le pourra permettre.

S'il faut distinguer ici l'image et la ressemblance; ou si c'est, connue on vient de le proposer, pour

' Ccn. I, 20. —■ n:d.

ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTERKS

fnculqiier davanfnj:;e cette vérité , que Dieu emploie ces deux mots à peu près de même force , je ne sais si on le peut décider. Quoi qu'il en soit, Dieu exprime ici toutes les beautés de la nature raisonnable, et à la fois toutes les richesses qu'il lui a données par sa gr.ice : entendement, volonté, droiture, innocence, claire connaissance de Dieu, amour infus de ce premier être, assurance de jouir avec lui d'une même félicité, si on eût persévéré dans la justice où l'on "avait été créé.

Chrétiens, élevons-nous à notre modèle, et n'aspirons à rien moins qu'à imiter Dieu. Soyez miséricordieux, dit le Fils de Dieu , comme votre Père céleste est miséricordieux '. Dieu est bon par sa nature ; il ne fait que le bien, et ne fait du mal àpersonne que forcé. Ainsi , faisons du bien à tout le monde, et inéme à tous nos ennemis, comme Dieu, quijait luire son soleilsur les bons et sur les mauvais, et pleut sur le champ du juste comme sur celui du pécheur ». Dieu est indulgent , et s'apaise aisément envers nous, malgré notre malice : pardonnons à son exemple. Il est saint : Soyez saints comme je suis saint, moi le Seigneur votre Dieu^. En un mot, il est parfait : Soyez pa/aifs , comme votre Père céleste est par/ait ^. Qui peut atteindre à la perfection de ce modèle ? Il faut donc croître toujours , et ne se donner aucun repos, ni aucun relâche. C'est pourquoi saint Paul s'avance toujours dans la carrière : oubliant ce qu'W laissait derrière, et ne cessant de s'étendre en avant * par de nouveaux et continuels efforts. Pesez toutes ces paroles, cet oubli, cette extension, cette infatigable ardeur. C'est au bout d'une telle course qu'on /roM/;e la couronne et le prix proposés par la vocation divine en Jésus-Christ. Que nul chrétien ne s'imagine être exempt de ce travail; ou que cette perfection n'est pas pour lui. Cette voie demande, dit saint Augustin, des gens qui viarch^Jif sans cesse; elle ne souffre pas ceux qui reculent ; elle ne souffre pas ceux qui se détournent ; enfui elle ne souffre pas ceux qui s'arrêtent, pour peu que ce soif. En quelque point qu'ils s'arrêtent, là les prend l'orgueil, là les prend la paresse : ils pensent avoir avancé, ou avoir fait quelque chose; et, dans ce relâchement, leur pesanteur naturelle les entraîne en bas et il n'y a plus de ressource.

Vile ÉLÉVATION.

L'image de la Trinité dans l'àme raisonnable.

Faisons l'homme ^ : nous l'avons dit, à ces mots l'image de la Trinité commence à paraître. Elle reluit magnifiquement dans la créature raisonnable : semblable au Père, elle a l'être : semblable au Fils, elle a l'intelligence : semblable au Saint-Esprit, elle a l'amour : semblable au Père, au Fils et au Saint- F.sprit , elle a dans son être, dans son intelligence,

j flans son amour, une même félicité et une même vie.

i Vous ne sauriez lui en rien ôter, .sans lui ôler tout.

I Heureuse créature, et parfaitement semblable, si elle

, ' Luc. VI, 36. — ' Matlh. v, 44, 45. — » Levil. xix, 2. —

I ♦ Matt. v, 48. — 5 Philipp. ni, 13, IS. — * Gcn. i, 38.

s'occupe uniquement de lui. Alors parfaite dans son être, dans son intelligence, dans son amour, elle entend tout ce qu'elle est, elle aime tout ce qu'elle entend : son être et ses opérations sont inséparables : Dieu devient la perfection de son être, la nourriture immortelle de son intelligence, et la vie de son amour. Elle ne dit comme Dieu qu'une parole , qui comprend toute sa sagesse : comme Dieu, elle ne produit qu'un seul amour, qui embrasse tout son bien : et tout cela ne meurt point en elle. La grâce survient sur ce fond , et relève la n ature ; la gloire lui est montrée , et ajoute son complément à la grâce. Heureuse créature, encore un coup , si eiie sait conserver son bonheur! Homme, tu l'as perdu. Où s'égare ton intelligence, où se va noyer ton amour .^ Hélas! hélas! et sans ûa hélas! reviens à ton origine.

VI1I« ÉLÉVATION

L'empire de l'homme sur soi-même.

Faisons l'homme à notre image et ressemblance ^ afin qu'il commande aux poissons de la mer, aux oiseaux du ciel, aux bétes et à toute la terre , et à tout ce qui se remue ou rampe (r/e55«s '. Troisièine caractère particulier de la création de l'homme : c'est un animal né pour le commandement : sil commande aux animaux, à plus forte raison s.î conimande-t-il à lui-même, et c'est en cela que je vois reluire un nouveau trait de la divine ressemblance. L'homme commande à son corps, à ses bras , à ses mains , à ses pieds ; et dans l'origine nous verrons jusqu'à quel point tout était soumis à son empire. Il lui reste encore quelque chose du commandement absolu qu'il avait sur ses passions. 11 commande à sa propre intelligence, qu'il applique à quoi il lui plaît : à sa propre volonté par conséquent, à cause de son libre arbitre, comme nous verrons bientôt : à ses sens intérieurs et extérieurs, et à son imagination qu'il tient captive sous l'autorité de la raison, et qu'il fait servir aux opérations supérieures. Il modère les appétits qui naissent des images des sens; et dans l'origine il était maître al>solu de toutes ces choses. Car telle était la puissance de l'image de Dieu en l'âme, qu'elle tenait tout dans la soumission et dans le respect.

Travaillons à rétablir on nous-mêmes l'empire de la raison : contenons les vives saillies de nos pensées vagabondes; par ce moyen nous commanderons en que-lque sorte aux oiseaux du ciel. Empêchons nos pensées de ramper toujours dans les nécessités corporelles, comme font les reptiles sur la terre ; par ce moyen nous dominerons ces bas sentiments, et nous en corrigerons la bassesse. Ceux-là s'y laissent dominer, qui, toujours occupés de leur santé , de leur vie mortelle , et des besoins de leurs corps, sont plongés dans la chair et dans le sang, et se remuent sur la terre à la manière des reptiles : c'est-à-dire, qu'ils n'ont aucuns mouvements, que ceux qui sont terrestres et sensuels. Ce sera dompter des lions que d'assujettir notre impétueuse colère.

' Gen. I, 36.

eào

ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES

Nous dominerons les animaux venimeux, quand nous «aurons réprimer les haines, les jalousies et les médisances. Nous mettrons le frein à la bouche d'un cheval fougueux , quand nous réprimerons en nous les plaisirs. Quelle nécessité de pousser plus loin la similitude, ni de nous appliquer celle des poissons? Nous pourrons dire seulement que leur caractère particulier est d'être muets, de ne respirer jamais l'air, et d'être toujours attachés à un élément plus grossier. Tels sont ceux qui , possédés du démon sourd et muet • , n'écoutent pas la prédication de l'Évangile, et sont empêchés par une mauvaise honte de confesser leurs péchés. Ils sont toujours dans des sentiments grossiers, et entrevoient à peine la lumière du soleil. Sortons de ces mouvements charnels , où nous nageons , pour ainsi parler, par le plaisir que nous y prenons; nous exerçons une espèce de basse liberté, en nous promenant d'une passion à une autre, et ne sortant jamais de cette basse sphère, pour ainsi parler, ni de cet élément grossier. Quoi qu'il en soit , dominons en nous tout ce qu'il y a d'animal, de volage, de rampant. S'il se faut servir de notre imagination , que ce soit en l'épurant de toutes pensées corporelles et terrestres, et l'occupant saintement des mystères de Jésus-Christ, des exemples des saints, et de toutes les pieuses représentations qui nous sont offertes par l'Ecriture; non pour nous y arrêter, mais pour nous élever plus haut, après en avoir tiré le suc, c'est-à-dire, les instructions dont nos âmes se doivent nourrir ; par exemple, des mystères de la vie et de la passion de notre Seigneur, l'esprit de pauvreté, de douceur, d'humilité et de patience.

Pour donc corriger l'abus et l'égarement de notre imagination vagabonde et dissipée , il la faut remplir d'images saintes. Quand notre mémoire en sera pleine , elle ne nous ramènera que ces pieuses idées. La roue agitée par le cours d'une rivière , va toujours; mais elle n'emporte que les eaux qu'elle trouve en son chemin : si elles sont pures , elle ne portera rien que de pur : mais si elles sont impures, tout le contraire arrivera. Ainsi, si notre mémoire se remplit de pures idées , la circonvolution, pour ainsi dire, de notre imagination agitée ne puisera dans ce fonds et ne nous ramènera que des pensées saintes. La meule d'un moulin va toujours ; mais elle ne moudra que le grain qu'on aura mis dessous : si c'est de l'orge , on aura de l'orge moulu ; si c'est du blé et du pur froment , on en aura la farine. Mettons donc dans notre mémoire tout ce qu'il y a de saintes et de pures images; et quelle que soit l'agitation de notre imagination, il ne nous reviendra, du moins ordinairement dans l'esprit , que la fine et pure substance des objets dont nous nous serons remplis. Remplissons-nous de Jésus-Christ, de ses actions , de ses souffrances, (de ses paroles. Pour donner plus d'un objet à nos sens, remplissons-nous des saintes idées d'un Abraham immolant son fils : d'un Jacob arrachant à Dieu par un saint combat la bénédiction qu'il en

> jVc/rc IX, 24.

espérait; d'un Joseph laissant son habit entre les mains d'une impudique , pour en tirer son chaste corps : d'un Moïse, qui n'ose approcher du buisson ardent que le feu ne consume pas, et qui se déchausse par respect : d'un Isaïe qui tremble devant Dieu jusqu'à ce que ses lèvres soient purifiées : d'un Jérémie qui bégaye si humblement devant Dieu , et n'ose annonce^ sa parole : des trois jeunes hommes dont la flamme d'une fournaise brûlante respecte la foi : d'un Daniel aussi sauvé par la foi des dents des lions affamés : d'un Jean-Baptiste prêchant la pénitence sous la haire et sous le ciliée : d'un Saul abattu par la puissante parole de Jésus qu'il persécutait ; et de toutes les autres belles images des prophètes et des apôtres. Votre mémoireet votre imagination, consacrées comme un temple saint par ces pieuses images , ne vous rapporteront rien qui ne soit digne de Dieu.

Prenez garde seulement de ne laisser jamais votre imagination s'échauffer trop, parce qu'excessivement échauffée et agitée, elleseconsumeellemême par son propre feu , et offusque les pures lumières de l'intelligence, qui sont celles qu'il faut faire luire dans notre esprit; et à qui l'imagination doit seulement préparer un trône, comme elle fit au saint prophète Ezéchiel , et aux autres saints prophètes ses compagnons , inspirés du même esprit.

IXe ÉLÉVATION.

L'empire de Dieu exprimé dans celui de l'àme sur le corps.

On passe toute sa vie dans des miracles continuels qu'on ne remarque même pas. J'ai un corps, et , sans connaître aucun des organes de ses mouvements, je le tourne, je le remue, je le transporte oîi je veux, seulement parce que je le veux. Je voudrais remuer devant moi une paille , elle ne branle, ni ne s'ébranle en aucune sorte : je veux remuer ma main, mon bras, ma tête, les autres parties plus pesantes, qu'à peine pourrais-je porter si elles étaient détachées , toute la masse du corps ; les mouvements que je commande se font comme par eux-mêmes, sans que je connaisse aucun des ressorts de cette admirable machine : je sais seulement que je veux nie remuer de cette façon ou d'une autre, tout suit naturellement .-j'articule cent et cent paroles entendues ou non entendues , et je fais autant de mouvements connus et inconnus des lèvres, de la langue, du gosier, de la poitrine , de la tête : je lève , je baisse , je tourne , jerouleles yeux :j'en dilate, j'en rétrécis la prunelle, selon que je veux regarder de près ou de loin; et sans même que je connaisse ce mouvement, il se fait , dès que je veux regarder ou négligemment, et comme superficiellement, ou bien déterminément, attentivement ou fixement quelque objet.

Qui a donné cet empire à ma volonté : et comment puis-je mouvoir également ce que je connais , et ce que je ne connais pas ? Je respire sans y penser, et en dormant : et quand je veux, ou je suspends ou je liale la respiration , q^ui naturel-

ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES

8St

Jement va toute seule : elle va aussi à ma volonté : et encore que je ne connaisse ni la dilatation ni le resserrement des poumons, ni même si j'en ai , je les ouvre , je les resserre , j'attire , je repousse l'air avec uneégalefacilité.Pour parler d'un ton plusaigu, ou plus gros, ou plus haut, ou plus bas, je dilate encore ou je resserre une autre partie dans le gosier, qu'on appelle trachée artère, quoique je ne sache même pas si j'en ai une : il sufQt que je veuille parler ou haut ou bas, afin que tout se fasse conmie de soi même : en un moment, je fais articulément et distinctement mille mouvements, dont je n'ai imlle connaissance distincte, ni même confuse le plus souvent : puisque je ne sais pas si je les fais, ou s'il les faut faire. Mais, ô Dieu! vous le savez, et nul autre que vous ne sait ce que vous savez seul : et tout cela est l'effet du secret concert que vous avez mis entre nos volontés et les mouvements de nos corps : et vous avez établi ce concert inviolable, quand vous avez mis l'âme dans lecorps pour le régir.

Elle y est donc, non point comme dans un vaisseau qui la contient , ni comme dans une maison où elle loge, ni comme dans un lieu qu'elle occupe : elle y est par son empire , par sa présidence, pour ainsi parler, par son action. Ainsi vous êtes en nous, et vous ne pouvez en être loin , puisque c'est par vous que nous vivons, que nous inouvons, et que nous sommes '. Et vous êtes de la même sorte dans tout l'univers : au-dessus en le dominant, au dedans en le remuant, et faisant concourir en un toutes ses parties ; au-dessous, en le portant, comme dit Moïse , avec vos bras éternels. Il n'y a point de Dieu comme Dieu, ajoute cet homme divin : par son empire magnifique les vents vont deçà et delà, et les nuées courent dans le ciel*. Il dit aux astres, Marchez : il dit à l'abîme et à la baleine, Rendez ce corps englouti : il dit aux flots. Apaisez-vous : il dit aux vents , Soufflez , et mettezmoi en pièces ces gros mâts; et tout suit à sa parole. Tout dépend naturellement d'une volonté : les corps et leurs mouvements dépendent naturellement d'un esprit et d'une intelligence toutepuissante : Dieu peut donner à la volonté , qu'il fait à l'image de la sienne, tel empire qu'il lui plaît ; et par là nous donner l'idée de sa volonté , qui meut tout et fait tout.

Rendons-lui l'empire qu'il nous donne : et au lieu défaire servir nos membres a l'iniquité, puisque c'est Dieu qui nous les soumet , faisonsles servir, comme dit saint Paul ^ , à la justice.

Xe ÉLÉVATION.

Autre admirable singularité de la création de rhomme. Dieu le forme de sa propre main et de ses doigts.

Que la terre produise des herbes et des plantes : que les eaux produisent les poissons elles oiseaux : que la terre produise les animaux ■«. Tous les animaux sont créés par commandement,

» ^ct. xvu. 28. — ' Deut xxxm, 2«, 27. 19. —* Gen. I, II, 20,24.

» .R«jii». VI,

sans qu'il soit dit que Dieu y ait mis la mrin. Mais quand il veut former le corps de l'homme, il prend lui-même de la boue' entre ses doigts, et il lui donne sa figure. Dieu n'a point de doigts ni de mains : Dieu n'a pas plus fait le corps de l'homme que celui des autres animaux : mais il nous montre seulement dans celui de l'homme, un dessein et une attention particulière. C'est parmi les animaux le seul qui est droit, le seul tourné vers le ciel, leseul où reluit par une si belleet si singulière situation l'inclination naturellede la nature raison* nable aux choses hautes. C'est de là aussi qu'est venu à l'homme cette singulière beauté sur le visage, dans les yeux , dans tout le corps. D'autres animaux montrent plus de force ; d'autres , plus de vitesse et plus de légèreté , et ainsi du reste : l'excellence de la beauté appartient à l'homme, et c'est comme un admirable rejaillissement de l'image de Dieu sur sa face.

Xle ELEVATION.

La plus excellente distinction de la création de l'homnie dans celle de son âme.

Encore un coup, Dieu a formé les autres animaux en cette sorte : Que la terre, que les eaux produisent les plantes et les animaux *; et c'est ainsi qu'ils ont reçu l'être et la vie. Mais Dieu après avoir pris dans ses mains toutes-puissantes la boue dont le corps humain avait été formé , il n'est pas dit qu'il en ait tiré son âme : mais il est dit, qu'il inspira sur sa face un souffle de vie; et quec'est ainsi qu'il en a été fait une âme vivante^. Dieu fait sortir chaque chosede ses principes : il produit de la terre les herbages et les arbres, avec les animaux , qui n'ont d'autre vie qu'une vie terrestre et purement animale : mais l'âme de l'homme est tirée d'un autre principe, qui est Dieu. C'est ce que veut dire ce souffle de vie que Dieutirede sa bouche pour animer l'homme. Ce qui est fait à la ressemblance de Dieu, ne sort point des choses matérielles; et cette image n'est point cachée dans ces bas éléments pour en sortir, comme fait une statue du marbre ou du bois. L'homme a deux principes : selon le corps, il vient de la terre; selon l'âme, il vient de Dieu seul; et c'est pourquoi, dit Salomon, pendant que le corps re/owrnis en la terre doit il a été tiré , l'esprit retourne a Dieu qui ta donnée. C'est ainsi qu'il vient de Dieu ; non qu'il soit en Dieu en substance, et qu'il en sorte, comme quelques uns l'ont imaginé ; ca r ces idées sont grossières et trop corporelles; mais il est en Dieu, comme dans son seul principe et sa seule cause; et c'est pourquoi on dit qu'il le donne. Tout le reste est tiré des éléments; car tout le reste est terrestre et corporel. Ce qu'on appelle les esprits dans leîi, animaux, ne sont que des parcelles détachées, efc une vapeur du sang : ainsi tout vient de la terre. Mais l'âme raisonnable, faite à l'image de Dieu, est donnée de lui , et ne peut venir que de cette divine bouche.

Hélas! hélas! l'homme, qui a été mis dans uh

' Gen. II, 7 ' Ibid. 20, 24. — 3 Jbid. 7. — « Ecett. XS^ 7.

ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTERES

sUjrand honneur, distingué des animaux par sa création, s'est égalé aux bêles insensées , et leur a été fait semblable^.

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