VOUS
XVir ÉLÉVATION.
L'humilité résout toutes les difficultés.
Pourquoi nous renvoyer à l'Église? Ne pouviezvous pas nous éclairer par vous-même , et rendre votre Écriture si pleine et si claire qu'il n'y restât aucun doute ? Superbe raisonneur ! n'entendez-vous pas que Dieu a voulu faire des humbles? Votre maladie, c'est l'orgueil : votre remède sera l'humilité. Votre orgueil vous révolte contre Dieu, l'humilité doit être votre véritable sacrifice. Et pourquoi a-til répandu dans son Écriture ces ténèbres mystérieuses , sinon pour vous renvoyer à l'autorité de l'Église, où l'esprit de la tradition , qui est celui du Saint-Esprit , décide tout ? Ignorez-vous , vous qui vous plaignez de l'obscurité des Écritures , que sa trop grande lumière vous éblouirait plus que ses saintes ténèbres ne vous confondent? N'avez-vous pas vu les Juifs demander à Jésus qu'il s'explique; etJésuss'expliquer de sorte, quand il l'a voulu, qu'il n'y avait plus d'ambiguïté dans ses discours ? Et qu'en est-il arrivé ? Les Juifs en ont-ils été moins incrédules ? Point du tout; la lumière mâne les a éblouis : plus elle a été manifeste, plus ils se sont révoltés contre elle; et, si on le veut entendre, la lumière a été plus obscure et plus ténébreuse pour leurs yeux malades, que les ténèbres mêmes.
Enfin , par-dessus toutes choses , vous avez besoin de croire que ceux qui croient doivent tout à Dieu; qu'ils sont, comme dit le Sauveur, enseignés de lui : docibiles Dei ; de mot à mot, docti a Deo^ : qu'il faut qu'il parle dedans, et qu'il aille chercher dans le cœur ceux à qui il veut spécialement se faire entendre. Ne raisonnez donc plus :
' Joan. R,*I. - ' /6*d. vi,45-
FXÉVATIONS SUR LES MYSTERES
humiliez-vous. Qidades oreilles pour écouter, qu'il écoute • ; mais qu'il sache que ces oreilles qui écoutent, c'œt Dieu qui les donne : Jurent anclienteni, et oculum videntem Doniinus fccit utrumque *.
[ XVm« ÉLÉVATION.
Contradictions dans l'Église par les péchés des fidèles, et ,j sur la morale de Jésus-Christ,
Mais la contradiction la plus douleureuse du Sauveur est celle de nos péchés : de nous qui nous disons ses fidèles , et qui sommes les enfants de son Église. Le désordre, le dérèglement , la corruption se répand dans tous les états , et toute la face de l'Église paraît infectée. « Depuis la plante des pieds « jusqu'à la tête, il n'y a point de santé en elle 3. « Voilà, dit-elle, que mon amertume la plus amère « est dans la paix'*. Ma première amertume, qui « m'a été, » disait saint Bernard ^ , « bien amère, « a été dans les persécutions des gentils : la seconde « amertume, encore plus amère, a été dans les « schismes et dans l'hérésie : mais dans la paix , «. etquand j'ai été triomphante, mon amertume très- « amère est dans les dérèglements des chrétiens « catholiques. »
Que chacun repasse ici ses péchés : il verra par quel endroit Jésus-Christ, durant tout le cours de sa vie, et dans son agonie au sacré jardin, a été le plus douloureusement contredit. Les Juifs, qui ont poussé leur dérision jusque parmi les horreurs de sa croix, ne l'ont pas percède plus de coups, ni n'ont pas été « un peuple plus contredisant envers celui « qui étendait ses bras vers eux 6, » que nous le sommes. Et si le cœur de Jésus pouvait être affligé dans sa gloire, il léserait de ce côté-là, plus que par toute autre raison. C'est vous, chrétiens et catholiques, c'est vous « qui faites blasphémer mon « nom par toutela terre?. « On ne peut croire que ma doctrine soit venue du ciel, quand on la voit si mal pratiquée par ceux qui portent le nom de tidèles.
Ils en sont venus jusqu'à vouloir courber la règle , comme les docteurs de la loi et les pharisiens : ils se font des doctrines erronées, de fausses traditions, de fausses probabilités : la cupidité résout les cas de conscience ; et sa violence est telle , qu'elle contraint les docteurs delà flatter. O malheur! on ne peut convertir les chrétiens , tant leur dureté est extrême , tant les mauvaises coutumes prévalent ! et on leur cherche des excuses : la régularité passe pour rigueur ; on lui donne un nom de secte : la règle ne peut plusse faire entendre. Pour affaiblirions les préceptes dans leur source, on attaque celui de l'amour de Dieu : on ne peut trouver le moment où l'on soit obligé de le pratiquer; et à force de reculer l'obligation , on l'éteint tout à fait. O Jésus! je le sais, la vérité triomphera éternellement dans votre Église : suscitez-y des docteurs pleins de vérité et
» Matth. XI, 15. XIII, 9 elseq. — ^ Prov. XX, 12. — 3 Js. 16—4 Ibid. xxxviii, 17. — * S. Bern. Serm. xxxiii, m Ômt. n. 19. - • Js. Lxv, 2. ZÎOOT. X, 21. — ' Js. lu, 5. Rom. 11,24.
d'efficace, qui fassent taire enfin les contradicteurs, et toujours en attendant que chacun de nous fasse taire la contradiction en soi-même.
XIX« ÉLÉVATION
L'épée perce l'âme de Marie.
« Cet enfant sera en butte aux contradictions : » et votre âme même, ô mère affligée et désolée! « sera percée d'une épée». » Vous aurez part aux contradictions : vous verrez tout le mondese soulever contre ce cher Fils : vous en aurez le cœur percé; et il n'y a point d'épée plus tranchante que celle de voire douleur. Votre cœur sera percé par autant de plaies que vous en verrez dans votre Fils : vous serez conduite à sa croix pour y mourir de mille morts. Combien serez -vous affligée quand vous verrez sa sainte doctrine contredite et persécutée ! Vous verrez naître les persécutions et les hérésies : le miracle de l'enfantement virginal sera contredit comme tous les autres mystères, pendant même que vous serez encore sur la terre ; et il y en aura qui ne voudront pas croire votre inviolable et perpétuelle virginité. Vous serez cependant la merveille de l'Église, la gloire des femmes, l'exemple et le modèle de toute la terre. Peut-on assez admirer la foi qui vous fait dire : « Us n'ont pas de « vin; » et : a Faites ce qu'il vous dira* ! » Vous êtes la mère de tous ceux qui croient , et c'est à votre prière que s'est fait le premier miracle qui les a fait croire.
XX*= ÉLÉVATION
Les contradictions de Jésus-Christ découvrent le secret des ciEurs.
Il faut joindre ces paroles : « Cet enfant sera en «butte aux contradictions, » à celles-ci : « Lespen- « sées que plusieurs cachent dans leurs cœurs se- « ront découvertes^ » Si Jésus-Christ n'avait point paru sur la terre, on ne connaîtrait pas la profonde malice, le profond orgueil, la profonde corruption, la profonde dissimulation et hypocrisie du cœur de l'homme.
La plus profonde iniquité est celle qui se couvre du voile de la piété. C'est oii en étaient venus les pharisiens et les docteurs de la loi. L'avarice, l'esprit de domination , le faux zèle de la religion les transportait et les aveuglait de sorte, qu'ils voulaient avec cela se croire saints, et les plus purs de tous les hommes. Sous couleur de faire , pour les veuves et pour tous les faibles esprits , de longues oraisons, ils se rendaient nécessaires auprès d'elles, et dévoraient leurs richesses ; ils parcouraient la terre et la mer pour faire un seul prosélyte, qu'ils damnaient plus qu'auparavant, sous prétexte de les convertir : parce ,]ue , sans se soucier de les instruire du fond do la religion, ils ne voulaient que se faire renommer parmi les hommes , comme des gens qui gagnaient des âmes à Dieu; et en se les attachant, ils les faisaient servir à leur domination, et
1 Lur. II, 3i, 35. — ' Joan. n, 3,6. — * Luc. Il, 34,35.
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
è rétablissement de leurs mauvaises maximes '. Ils sedonnaientau public comme les seuls défenseurs de la religion. Esprits inquiets et turbulents , qui retiraient les peuples de l'obéissance aux puissances, se portant en apparence pour gens libres ^ui n'avaient en recommandation que les intérêts de leurs citoyens : et en effet, pour régner Beuls sur leurs consciences. Le peuple prenait leur esprit : et entraîné à leurs maximes corrompues , pendant qu'ils se faisaient un honneur de garder les petites observances de la loi, ils en méprisaient les grands préceptes , et mettaient la piété où elle n'était pas. S'ils affectaient partout les premières places, ils faisaient semblant que c'était pour honorer la religion , dont ils voulaient paraître les seuls défenseurs : mais en effet, c'est qu'ils voulaient dominer, et qu'ils se repaissaient d'une vaine gloire. Les reprendre, et leur dire la vérité dont ils voulaient passer pour les seuls docteurs , c'était les révolter contre elle de la plus étrange manière. Aussitôt ils ne manquaient pas d'intéresser la religion dans leur querelle : et ils étaient si entêtés de leurs fausses maximes, qu'ils croyaient rendre service à Dieu , en exterminant ceux qui osaient les combattre.
Comme jamais la vérité n'avait paru plus pure, plus parfaite, plus victorieuse, que dans la doctrine et dans les exemples de Jésus-Christ , elle ne pouvait manquer d'exciter plus que jamais le faux zèle de ces aveugles conducteurs du peuple. Le secret de leurs cœurs fut révélé : on vit ce que pouvait l'iniquité , et l'orgueil couvert du manteau de la religion : on connut plus que jamais ce que pouvait le faux zèle, et les excès oià se portent ceux qui en sont transportés. Il fallut cruciOer celui qui était la sainteté même , et persécuter ses disciples : et Jésus leur apprend que ceux contre qui ils doivent être le plus préparés , sont les faux zélés , qui , entêtés du besoin que la religion , dont ils se croient les arcs-boutants , a de leur soutien , « croient ren- « dre service à Dieu, en persécutant ses enfants, » dès qu'ils les croient leurs ennemis. Ainsi les pensées secrètes qui doivent être découvertes par Jésus- Christ sont principalement celles oîi nous nous trompons nous-mêmes, en croyant faire pour Dieu ce que nous faisons pour nos intérêts, pour la jalousie de l'autorité, pour nos opinions particulières. Car ce sont les pensées qu'on cache le plus ; puisqu'on tâche même de se les cacher à soi-même. Observons-nous nous-mêmes sur ces caractères ; et ne croyons pas en être purgés , sous prétexte que nous ne les sentirions pas tous en nous-mêmes : mais tremblons, et ayons horreur de nous-mêmes, pour légère que nous paraisse la teinture que nous prendrons.
XXI* ÉLÉVATION
Anne la prophétesse.
« 11 y avait une prophétesse nommée Anne, d'un • ége fortavancé; car elle avait quatre-vingt-quatre
' Hatth. XXJU, 1,2 etuq.
« ans. Elle avait vécu dans un long veuvage, n'ayant « été que sept ans avec son mari; et passa tout <' le reste de sa vie dans la retraite, ne bougeant du « temple, et servant Dieu nuit et jour dansles jeiînes « et dans la prière. » Voilà encore un digne témoin de Jésus-Christ. « Elle sur\int au temple dans ce « même instant , louant le Seigneur, et parlant de « lui à tous ceux qui attendaient la rédemption d'Is- « raël' "Ce Seigneur qu'elle louait, visiblement était Jésus-Christ. Elle fut digne de le connaître et de l'annoncer, parceque, détachée de la vie des sens, unie à Dieu par l'oraison , elle avait préparé son cœur à la plus pure lumière.
Saint Luc a voulu en peu de paroles nous faire connaître cette sainte veuve, et en marquer nonseulement les vertus , mais encore la race même , en nous apprenant qu'elle était Glle de Phanuël , et « de la tribu d'Aser : afin que ces circonstances rappelassent le souvenir du témoignage de cette femme; ce qu'il ne fait pas de Siméon, qui peut-être était plus connu. Peut-être aussi qu'il fallait montrer que Jésus-Christ trouva des adorateurs dans plusieurs tribus , et entre autres dans celle d'Aser, à qui Jacob et ^Fo^se n'avaient prorais que « de bon « pain, de l'huile en abondance, « et en un mot, « des « richesses dans ses mines de fer et de cuivre. » Mais voici en la personne de cette veuve , « les délices de» « rois et des peuples» parmi les biens de la terre, chansés en jeûnes et en mortifications. Quoi qu'il en soit, honorons en tout, et les expressions, et le silence que le Saint-Esprit inspire aux évangélistes,
XXir ÉLÉVATION.
Abrégé et conclosioD des réflexions précédentes.
L'abrégé de ce mystère est, que Jésus s'offre, nous offre en lui et avec lui , et que nous devons entrer dans cette oblation , et nous y unir comme à la seule et parfaite adoration que Dieu demande de nous.
Les trois personnes qui se trouvent avec Jésus- Christ dans ce mystère, nous apprennent ce que nous devons offrir à Dieu.
La sainte Vierge lui offre et lui sacrifie le cher objet de son cœur, pour en faire ce qu'il lui plaira; c'est-à-dire son propre Fils : elle voit la contradiction poussée à l'extrémité contre lui , et en même temps elle sent ouvrir la plaiedeson cœur par cette épée qui la perce. Mères chrétiennes , aurez-voui bien le courage dans l'occasion de faire à Dieu avec elle une oblation semblable ? Tant que nous somme» de fidèles, unissons-nous à la foi d'Abraham, et offrons à Dieu notre Isaac; c'est-à-dire ce qui nous tient le plus au cœur.
Siméon a immolé l'amour de la vie, et la laisse , pour ainsi dire, s'exhaler à Dieu en pure perte. Ne disons pas qu'il ne lui sacrifie qu'un reste de vie dans sa vieillesse : il n'a jamais désiré de vivre, que pour avoir la consolation de voir Jésus-Christ , et
» Luc. II, 36, 37, M. — » Cen. ux, 20. Beut. XXXni, 24,
de lui rendre témoignage. Car ce n'était pas seulement une faible consolation des yeux que ce saint vieillard attendait : il désirait les sentiments que Jésus présent inspire dans les cœurs ; il voulait l'annoncer, le faire reconnaître , en publier les merveilles, autant qu'il pouvait , aux Juifs et aux gentils; montrer au monde ses souffrances, et la part qu'y aurait sa sainte Mère. Après cela il voulait mourir ; et l'on voit en lui dans tous les temps un parfait détachement de la vie. C'est ce qu'il nous faut offrir à Dieu avec le saint vieillard.
Et qu'immolerons-nous avec Anne, sinon l'amour des plaisirs par la mortiflcation des sens.? Exténuons par le jeûne et par l'oraison ce qui est trop vivant en nous. Vivons avec cette sainte veuve dans une sainte désolation : arrachons-nous à nousmêmes ce qui est permis , si nous voulons n'être point entraînés par ce qui est défendu. Déracinons à fond l'amour du plaisir. Le plaisir des sens est le perpétuel séducteur de la vie humaine : l'attention au beau et au délectable a commencé la séduction du genre humain. Eve prise par là commence à entendre la tentation qui lui dit, avec une insinuation aussi dangereuse que douce : Pourquoi Dieu vous a-t-il défendu ce qui est si plaisant et si flatteur ? L'attention au plaisir éloigne la vue du supplice. On se pardonne tout à soi-même ; et on croit que Dieu nous est aussi indulgent que nous nous le sommes. Vous n'en mourrez pas : vous reviendrez des erreurs et des faiblesses de votre jeunesse. Eve entraîne Adam : la partie faible entraîne la plus forte; le plaisir a fait tout son effet ; il a rendu le péché plausible, et lui a fourni des excuses; il emmielle le poison; il affaiblit, il étouffe le remords de la conscience ; il en émousse la piqûre; et à peine sent-on la grièveté de son péché, jusqu'à ce que dans les flammes éternelles ce ver rongeur se réveille , et par ses morsures éternelles nous cause un pleur inutile, avec cet effroyable grincement de dents.