‹ ŒuvresChapitre 91 sur 148 · IV · texte numérisé non relu

IV

Matlh. XI, 49. —

que, maigre la malignité de ses ennemis, son integrite de ce côté-là est demeurée sans soupçon. Pourquoi I a-t-il voulu de cette sorte, si ce n'est pour nous; afin de nous faire voir combien nous devons être soigneux , autant qu'il nous est possible , de n être pas seulement soupçonnés dans une matière SI délicate , où le genre humain est si emporté SI malin, et si curieux.? '

IIP ÉLÉVATION.

Encore sur la perpétuelle virginité de Marie.

Pourquoi , saint évangéliste , avez-vous dit ces paroles : Et non cognoscebat eam donec peperit : Et il ne l'avait pas connue, quand elle enfanta son fis pretnier-né '.? Que ne disiez-vous plutôt qu'il ne la connut jamais , et qu'elle fut vierge perpétuelle.? Les évangélistes disent ce que Dieu leur met à la bouche. Saint Matthieu avait ordre d'expliquer précisément ce qui regardait l'enfantement virginal , et l'accomplissement de la prophétie d'Isaïe , qui portait qu'wne vierge concevrait et enfanterait un fih *.

Au reste, on ne peut penser sans horreur, que ce sein virginal où le Saint-Esprit avait opéré, dont Jésus-Christ avait fait son temple, ait jamais pu être souillé ; ni que Joseph, ni que Marie même, aient pu cesser de le respecter. Avant sa conception et son enfantement, elle avait dit en général : Je ne connais point d'homme ^ : saint Joseph était entré dans ce dessein; et y avoir manqué après un enfantement si miraculeux , c'efit été un sacrilège indigne d'eux , et une profanation indigne de Jésus-Christ même. Les frères de Jésus mentionnés dans l'Évangile, et saint Jacques qu'on appela frère du Seigneur, constamment ne l'étaient que par la parenté , comme on parlait en ce temps : et la sainte tradition ne l'a jamais entendu d'une autre sorte. Qui a jamais seulement pensé parmi les chrétiens , que Jésus ne fût pas le fils unique de Marie, comme de Dieu.? Si (ce qui est abominable à penser) il n'eut pas été son fils unique , lui aurait-il, eji la quittant, donné un fils d'adoption.? Et quand il dit à saint Jean : « Voilà votre « mère: » et à elle : « Voilà votre fils 4 : « ne montre-t-il pas qu'il suppléait par une espèce d'adoption , ce qui allait manquer à la nature .? Loin de la pensée des chrétiens le blasphème de Jovinien, qui a été l'exécration de toute FÉglise! Dieu a marqué aux évangélistes ce qu'ils devaient précisément écrire, et ce qu'il voulait qu'on réservât à la tradition de son Église, pour l'expliquer davantage. Apprenons de là qu'il faut penser de Marie tout ce qu'il y a de plus digne et d'elle et de Jésus-Christ, quand même l'Écriture ne l'aurait pas toujours voulu exprimer avec la dernière précision et netteté, et qu'il aurait piu à Dieu le laisser expliquer à fond à la tradition de son Église, qui a fait un article de foi de la perpétuelle virginité de Marie.

I Maith. I, xn '^0 ,-'1.

— ' fa. VB, 14. — ' Luc. I, 34. — 4 Joan.

ÊLÉVATIOiVS SUR LES MYSTÈRES.

Quand est-ce qu'il a plu à Dieu de manifester au monde la merveille de l'enfantement virginal? Constamment ce n'a pas été durant la vie du Sauveur, puisqu'il lui a plu de naître et de vivre sous le voile du mariage : en quoi il a confirmé que le mariage était saint, puisqu'il a voulu paraître au monde sous sa couverture. On a donc prêché la gloire de l'enfantement virginal, quand on a prêolié toute la gloire du Fils de Dieu : et, en attendant, Dieu préparait à la pureté de Marie, en la personne de saint Joseph son cher époux , le témoin le moins suspect et le plus certain qu'on pût jamais penser.

IVe ÉLÉVATION.

Sur ces paroles d'Isaie rapportées par l'évangéliste : Son nom sera appelé Emmanuel.

« Son nom sera Emmanuel : Dieu avec nous '. » Ce sont de ces noms mystiques que les prophètes donnent en esprit , pour exprimer certains effets de la puissance divine, sans qu'il soit besoin pour cela qu'on les porte dans l'usage. Si nous comprenons la force de ce nom , « Emmanuel , » nous y trouverons celui de Sauveur. Car qu'est-ce qu'être Sauveur, si ce n'est d'ôter les péchés, comme l'ange Ta interprété? Mais les péchés étant ôtés, et n'y ayant plus de séparation entre Dieu et nous , que reste-t-il autre chose, sinon d'être unis à Dieu, et que Dieu soit avec nous parfaitement? Nous sommes donc parfaitement et éternellement sauvés , et nous reconnaissons en Jésus qui nous sauve, un vrai « Emmanuel. » Il est Sauveur, parce qu'en lui Dieu est avec nous : c'est un Dieu , qui s'unit notre nature : étant donc réconciliés avec Dieu , nous sommes élevés par la grâce jusqu'à n'être plus qu'un même esprit avec lui.

C'est ce qu'opère celui qui est à la fois ce que Dieu est, et ce que nous sommes; Dieu et homme tout ensemble. « Dieu était en » .Îésus-Christ, « se « réconciliant le monde, ne leur imputant plus leurs n péchés », » et les effaçant dans ses saints. Ainsi Dieu est avec eux parce qu'ils n'ont plus leurs péchés.

Mais ce n'était rien, si en même temps Dieu n'eût été avec eux pour les empêcher d'en commettre de nouveaux. Dieu est avec vous dans le style de l'Écriture, c'est-à-dire que Dieu vous protège; Dieu vous aide, et encore avec un secours si puissant que vos ennemis ne prévaudront pas contre vous. « Ils combattront , » disait le prophète^, « et ils ne prévaudront pas, parce que je « suis avec vous. » Soyez donc avec nous, ô Emmanuel! afin que, si après le pardon de nos péchés nous avons encore à combattre ses pernicieuses douceurs, ses attraits, ses tentations, nous en demeurions victorieux.

Est-ce là toute la grâce de notre Emmanuel ? Non sans doute : en voici une bien plus haute, qui aussi est la dernière de toutes : c'est qu'il sera

' /*. TU, 14. Matlh. I, su. — I //. Cor. v, I9. — 3 Jerem.

avec nous dans l'éternité, où Dieu sera tout en tous ' : avec nous , pour nous purifier de nos péchés : avec nous , pour n'en plus commettre : avec nous, pour nous conduire à la vie, où nous ne pourrons plus en commettre aucun. Voilà, dit saint Augustin > , trois degrés par où nous passons, pour arriver au salut que nous promet le nom de Jésus, et à la grâce parfaite de la divine union par notre Emmanuel : heureux, quand non-seulement nous n'aurons plus de péchés sous le joug de qui nous succombions; mais quand encore nous n'en aurons plus contre qui il faille combattre, et qui mettent en péril notre délivrance!

O Jésus! ô Emmanuel ! ô Sauveur! ô Dieu avec nous! ô vainqueur du péché! ô lien de la divine union ! J'attends avec foi ce bienheureux jour, où vous recevrez pour moi le nom de Jésus , où vous serez mon Emmanuel , toujours avec moi , parm i tant de tentations et de périls. Prévenez-moi de votre grâce, unissez-moi à vous; et que tout ce qui est en moi soit soumis à vos volontés.

V« ÉLÉVATION

JosejA prend soin de Marie et de l'enfant : voyage d« Bethléem.

Après le songe de Joseph et la parole de l'ange, ce saint homme fut changé : il devint père; il devint époux par le cœur. Les autres adoptent des enfants : Jésus a adopté un père. L'effet de sou mariage fut le tendre soin qu'il eut de Marie , et du divin enfant. Il commence ce bienheureux ministère par le voyage de Bethléem ; et nous en verrons toute la suite.

Que faites-vous , princes du monde , en mettant tout l'univers en mouvement, afin qu'on vous dresse un rôle de tous les sujets de votre empire ? Vous en voulez connaître la force, les tribus , les soldats futurs, et vous commencez, pour ainsi dire, à les enrôler. C'est cela ou quelque chose de semblable, que vous pensez faire : mais Dieu a d'autres desseins que vous exécutez sans y penser par vos vues humaines. Son Fils doit naître dans Bethléem, humble patrie de David : il Ta fait ainsi prédire par son prophète ^ , il y a plus de sept cents ans; et voilà que tout l'univers se remue pour accomplir cette prophétie.

Quand ils furent à Bethléem, au dehors, pour obéir au prince qui leur ordonnait de s'y faire inscrire dans le registre public, et en effet pour obéir à l'ordre de Dieu, dont le secret instinct les menait à l'accomplissement de ses desseins : Le temps d'enfanter de Marie arriva 4 ; et Jésus , fils de David , naquit dans ta ville oii David avait prU naissance ^. Son origine fut attestée par les registres publics : l'empire romain rendit témoignage à la royale descendance de Jésus-Christ; et César, qui n'y pensait pas, exécuta l'ordre de Dieu.

Allons aussi nous faire écrire à Bethléem ; Beth-

» I. Cor. XV, 28. — ' 5. Jiig. passim. * Luc. Il, i, *. — ijoan. vu, H.

3 Mkh. », a. —

ÉLÉVATIOiSS SUR LES MYSTÈRES.

l^ra, c'est-à-dire maison du pain : allons y goûter le pain céleste, le pain des anges devenu la nourriture de l'homme : regardons toutes les églises , comme étant le vrai Bethléem , et la vraie maison du pain de vie. C'est ce pain que Dieu donne aux pauvres dans la nativité de Jésus; s'ils aiment avec lui la pauvreté, s'ils connaissent les véritables richesses. Edent pauperes , et saturabuntur : Les pauvres mangeront, et seront rassasiés • ; s'ils imitent la pauvreté de leur Seigneur, et le viennent adorer dans la crèche.

Vr ÉLÉVATION.

L'étable et la crèche de Jésus-Christ.

Dieu préparait au monde un grand et nouveau spectacle, quand il fit naître un roi pauvre; et il fallut lui préparer un palais et un berceau convenable. H est venu dans son bien : et les siens ne l'ont pas reçu '.Une s'est point trouvé de place pour lui 5 , quand il est venu : la foule et les riches de la terre avaient rempli les hôtelleries : il n'y a plus pour Jésus qu'une étable abandonnée et déserte , et une crèche pour le coucher. Digne retraite pour celui qui dans le progrès de son âge devait d'ire: Les renards ont leurs trous; et les oiseaux du ciel, qui sont les familles les plus vagabondes du monde, 07it leurs nids; mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête '^. Il ne le dit pas par plainte : il était accoutumé à ce délaissement : et à la lettre, dès sa naissance, il n'eut pas où reposer

sa tête.

Cest lui-même qui le voulut de cette sorte. Laissons les lieux habités par les hommes : laissons les hôtelleries où régnent le tumulte et l'intérêt : cherchez pour moi parmi les animaux une retraite plus simple et plus innocente. On a enfin trouvé un lieu digne du délaissé. Sortez , divin enfant ; tout est prêt pour signaler votre pauvreté. Il sort comme un trait de lumière, comme un rayon du soleil : sa mère est tout étonnée de le voir paraître tout à coup : cet enfantement est exempt de cris , comme de douleur et de violence : miraculeusement conçu , il naît encore plus miraculeusement : elles saints ont trouvé encore plus étonnant d'être né, que d'être conçu d'une vierge.

Entrez en possession du trône de votre pauvreté. Les anges vous y viennent adorer. Quand Dieu vous introduisit dans le monde, ce commandement partit du haut trône de sa majesté : « Que tous les an- « ges de Dieu l'adorent s. « Qui peut douter que sa mère . que son père d'adoption ne l'aient adoré en même temps ? C'est en figure de Jésus , que l'ancien Joseph fut « adoré de son père et de sa mère ^ : » mais l'adoration que reçoit Jésus est bien d'un autre ordre, puisqu'il est « béni et adoré comme Dieu « au-dessus de tout , aux siècles des siècles 7. »

Ne pensez pas approcher de ce trône de pauvreté avec l'amour des richesses et des grandeurs. Dé-

1 P, x\l 27. — ' Joan. 1,11. — ' Luc. u, 7. — " Ihid. ^.r,; s'^/.fc.,, G. PS. xcvi, 7. - 6 Cen. xxxvn, 0, 10, II, : lioin. IX , 5.

trompez-vous, désabusez-vous, dépouillez-vous, du moins en esprit , vous qui venez à la crèche du Sauveur. Que n'avons-nous le courage de tout quitter en effet, pour suivre pauvres le Roi de pauvres! Quittons du moins tout en esprit; et au lieu de nous glorifier du riche appareil qui nous environne, rougissons d'être parés où Jésus-Christ est nu et délaissé.

Toutefois il n'est pas nu : « sa mère l'enveloppe de « langes', » avec ses chastes mains. Il faut couvrir le nouvel Adam , qui porte le caractère du péché , que l'air dévorerait, et que la pudeur doit habiller autant que la nécessité. Couvrez donc, Marie, ce tendre corps ; portez-le à cette mamelle virginale. Concevez-vous votre enfantement? N'avez-vous point quelque pudeur de vous voir mère? Osezvous découvrir ce sein maternel ? Et quel enfant ose en approcher ses divines mains? Adorez-le en l'allaitant , pendant que les anges lui vont amener d'autres adorateurs.

VII« ÉLÉVATION

L'ange annonce Jésus aux bergers.

Les bergers, les imitateurs des saints patriarches, et la troupe la plus innocente et la plus simple qui fût dans le monde, veillaient la nuit parmi les cham[)s « à la garde de leurs troupeaux». » Anges saints, accoutumés à converser avec ces anciens bergers , avec Abraham, avec Isaac, avec Jacob, annoncez à ceux de la contrée , que le grand pasteur est venu; que la terre va voir encore un roi berger, qui est le fils de David. « L'ange du Seigneur. » Ne lui demandons pas son nom , comme Manué : il nous répondrait peut-être : « Pourquoi demandez-vous mon nom , qui est admirable ^ ? » Si ce n'est qu'il faille entendre que c'est le même ange qui vient d'apparaître à Zacharie , et à la sainte Vierge. Quoi qu'il en soit , sans rien présumer où l'Évangile ne dit mot, « l'ange du Seigneur se présenta tout à coup à eux : « une lumière céleste les environnna, et ils furent « saisis d'une grande crainte 4. « Tout ce qui est divin étonne d'abord la nature humaine, pécheresse et bannie du ciel. Mais l'ange les rassura , en leur disant : « Ne craignez pas : je vous annonce une « grande joie. C'est que dans la ville de David : » retenez ce lieu qui de si longtemps vous est marqué par la prophétie : « aujourd'hui vous est né le Sauce veur du monde , le Christ, le Seigneur. Et voici le « signe que je vous donne pour le reconnaître : vous « trouverez un enfant enveloppé de langes , couché « dans une crèche. » A cette marque singulière d'un enfant couché dans une crèche , vous reconnaîtrez celui qui est le Christ, le Seigneur : « Petit enfant « qui est né pour nous : fils qui nous est donné : » qui en même temps, « est appelé l'admirable , Dieu « fort, le vrai fort d'Israël, » comme l'Écriture l'explique ailleurs : le père de l'éternité, le prince de paix^. Aussi « au même instant se joignit à l'ange-

' Lkc. II, 7. - * Ihhl., 8 9. — 3 Jud. XIH , 17, Ifl. -- « Lue. II , 9 . 10 , 1 1 , 12. — * /s. IX , tt.

ÉLÉVATIONS SUR LKS MYSTÈRES

« tine Jurande troupe de l'armée céleste, qui louait « Dieu, et disait : Gloire à Dieu, et paix sur la « terre'. •

Remarquons ici un nouveau Seigneur à qui nous appartenons : un Seigneur qui reçoit de nouveau ce nom suprême et divin avec celui de Christ. Cest le Dieu qui est oint de Dieu, à qui David a chanté: « Vo- « tre 1 Jiei: , ô Dieu ! vous a oint ; vous êtes Dieu éter- « ncllenient». » Mais vous êtes de nouveau le Christ , Dieu et homme à la fois : et le nom du Seigneur vous est affecté, pour exprimer que vous êtes Dieu à même titre que votre Père : dorénavant , à l'exemple de l'ange , on vous appellera le Seigneur en toute souveraineté et hauteur. Commandez donc à votre peuple nouveau : vous ne parlez point encore; mais vous commandez par votre exemple : et quoi .'l'estime du moins et l'amour de la pauvreté ; le mépris des pompes du monde; la simplicité; l'oserai-je dire , une sainte rusticité dans ces nouveaux adorateurs que l'ange vous amène, et qui font toute votre cour, agréable à Joseph , à Marie , et de même parure qu'eux, puisqu'ils sont également revêtus de la livrée de la pauvreté.

Ville ÉLÉVATION.

Les marques pour ooonaitre Jésus.

Repassons sur ces paroles de l'ange : « Voustrou- « verez un enfant dans des langes, sur une crèche ^. a vous connaîtrez à ce signe que c'est le Seigneur. Allez dans la cour des rois; vous reconnaîtrez le prince nouveau -né par ses couvertures rehaussées d'or, et par un superbe berceau dont on voudrait bien faire un trône. Mais pour connaître le Christ qui vous est né, ce Seigneur si haut, que David son père, tout roi qu'il est, appelle son Seigneur^ : on ne vous donne pour signal que la crèche où il est couché, et les pauvres langes où est envoloppée sa faible enfance; c'est-à-dire qu'on ne vous donne qu'une nature semblable à la votre; des infirmités comme les vôtres ; une pau\Teté au-dessous de la vôtre. Qui de vous est né dans une étable .' Qui de vous, pour pauvre qu'il soit, donne à ses enfants une crèche pour berceau? Jésus est le seul qu'on voit délaissé jusqu'à cette extrémité : et c'est à cette marque qu'il veut être reconnu.

S'il voulait se servir de sa puissance , quel or couronnerait sa tête! quelle pourpre éclaterait sur ses é4)aules! quelles pierreries enrichiraient ses habits! Mais , poursuit Tertullien 5, « il a jugé tout ce faux « éclat, toute cette gloire empruntée, indigne de « Jui et des siens : ainsi en la refusant, il l'a mépri- « sée ; en la méprisant, il l'a proscrite; en la pros- « crivant, il l'a rangée avec les pompes du démon « et du siècle. »

C'est ainsi que parlaient nos pères , les premiers chrétiens : mais nous, malheureux , nous ne respirons que l'ambition et la mollesse.

» Luc. n, 13, 14. — 5 Ps. XUT, a. — » Luc. U, 12. — < Ps. Ol, I. — » Teriull. dfpaUentia, c. yn.

IX* ÉLÉVATION

Le cantique des angef.

« Gloire à Dieu au plus haut des cieux , et paix « sur la terre aux hommes de bonne volonté '. » La paix se publie par toute la terre : la paix de l'hommt avec Dieu par la rémission des péchés : la paix des hommes entre eux : la paix de l'homme avec luimême par le concours de tous ses désirs à vouloir ce que Dieu veut. Voilà la paix que les anges chantent et qu'ils annoncent à tout l'univers.

Cette paix est le sujet de la gloire de Dieu. Ne nous réjouissons pas de cette paix, à cause qu'elle se fait sentir à nous dans nos cœurs ; mais à cause qu'elle glorifie Dieu dans le haut trône de sa gloire : élevons-nous aux lieux hauts ; à la plus grande hauteur du trône de Dieu, pour le glorifier en lui-même, et n'aimer ce qu'il fait en nous que par rapport à lui.

Chantons dans cet esprit avec toute l'Église : Gloria in excelsis Deo. Toutes les fois qu'on entonne ce cantique angélique, entrons dans la musique des anges par le concert et l'accord de tous nos désirs. Souvenons-nous delà naissance de notre Seigneur, qui a fait naître ce chant. Disons de cœur toutes les paroles que l'Église ajoute pour interpréter le cantique des anges : nous vous louons : nous vous adorons : landamus te : adoramus te; et surtout : Grattas agimus tibi, propter magnam gloriam tuam : nous vous rendons grâces à cause de votre grande gloire : nous aimons vos bienfaits, à cause qu'ils vous glorifient; et les biens que vous nous faites , à cause que votre bonté en est honorée.

Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. Le mot de l'original qu'on explique par la bonne volonté , signifie la bonne volonté de Dieu pour nous , et nous marque que la paix est donnée aux hommes chéris de Dieu.

L'original porte mot à mot : « Gloire à Dieu i « dans les lieux hauts : paix sur la terre : bonne

j « volonté du côté de Dieu dans les hommes. » Cest ainsi qu'ont lu de tout temps les Églises d'Orient. Celles d'Occident y reviennent en chantant la paix

' aux hommes de bonne volonté, c'est-à-dire premiè-

! rement à ceux à qui Dieu veut du bien ; et en second lieu à ceux qui ont eux-mêmes une bonne volonté, puisque le premier effet de la bonne volonté que Dieu a pour nous est de nous inspirer une bonne volonté envers lui.

La bonne volonté est celle qui est conforme à la volonté de Dieu : comme elle est bonne par essence et par elle-même; celle qui lui est conforme, est bonne par ce rapport. Réglons donc notre volonté par celle de Dieu : et nous serons des hommes de tonne volonté, pourvu que ce ne soit pas par insensibilité, par indolence, par négligence, et pour éviter le travail ; mais par la foi , que nous rejetions tout sur Dieu ». Les âmes molles et paresseuses ont plus tôt fait en disant tout à coup : Que Dieu fasse ce qu'il voudra ; et ne se soucient que de fuir

la peine et l'inquiétude. Mais pour être véritabie-

» Luc. u, U. — ' /. Pet. y, 7.

ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES

ment conforme à la volonté de Dieu , il faut savoir lui faire un sacrifice de ce qu'on a de plus cher: et avec un cœur déchiré, lui dire : Tout est à vous, faites ce qu'il vous plaira. Ainsi que le saint homme Job, qui ayant perdu en un jour tous ses biens et tous ses enfants , comme on venait coup sur coup lui en rapporter la nouvelle, se jetant à terre, adora Dieu , et dit : Le Seigneur m'avait donné tout ce que j'avais; le Seigneur me Ca ôté: ilen est arrivé ainsi qu'il a plu au Seigneur : le nom du Seigneur soit béni^. Celui qui adore en cette sorte, est le vrai homme de bonne volonté; et, élevé au-dessus des sens et de sa volonté propre , il glorifle Dieu dans les lieux hauts. C'est ainsi qu'il a la paix : il tâche de calmer le trouble de son coeur, non point à cause que ce trouble le peine, mais parce qu'il empêche la perfection du sacrifice qu'il veut faire à Dieu; autrement il ne chercherait qu'un faux repos : et voilà ce que c'est que la bonne volonté.

La bonne volonté , c'est le sincère amour de Dieu ; et comme parle saint Paul : « C'est la charité d'un « cœur pur, d'une conscience droite, et d'une foi « qui ne soit pas feinte». » La foi est feinte en ceux où elle n'est pas soutenue par les bonnes œuvres ; et les bonnes œuvres sont celles où l'on cherche à contenter Dieu, et non pas son humeur, son inclination, son propre désir. Alors , quand on cherche Dieu avec une intention pure, les œuvres sont pleines : sinon, Ton reçoit de Jésus-Christ ce reproche : « Je ne trouve pas vos œuvres pleines devant « mon Dieu 3. »

X' ÉLÉVATION

Commencement de l'Évangile.

Le commencement de l'Évangile est dans ces paroles de l'ange aux bergers : « Je vous annonce, « de mot à mot, je vous évangélise, je vous apporte « la bonne nouvelle qui sera le sujet d'une grande « joie ; » et c'est celle « de la naissance du Sauveur du « monde 4. » Quelle plus heureuse nouvelle que celle d'avoir un Sauveur? Lui-même, dans la première prédication qu'il Gt dans la synagogue au sortir du désert, nous explique ce sujet de joie par les paroles d'Isaïe , qu'il trouva à l'ouverture du livre : « L'esprit du Seigneur est sur moi : c'est pourquoi « il m'aconsacré parson onction : il m'a envoyé an- «noncer l'Évangile aux pauvres , et leur porter la « bonne nouvelle de leur délivrance; pour guérir ceux « qui ont le cœur affligé; pour annoncer aux cap- « tifs qu'ils vont être mis en liberté, et aux aveugles « qu'ils vont recevoir la vue; renvoyer en paix ceux «qui sont accablés de maux; publier l'année de mi- « séricorde et le pardon du Seigneur, et le jour où « il rendra » aux gens de bien « leur récompense s, « comme le châtiment aux autres.

Quelle joie pareille pouvait-on donner aux hommes de bonne volonté , et quel plus grand sujet de ioie ? Mais n'est-ce pas en même temps le plus grand "sujet de glorifier Dieu? Et que peuvent désirer les

' Job I, 21, 20. — ' 11- Tim. 1, 5. — ' Apoc. n, 2. —*Luc. U, 10. — * Ibid. IV, IS. 19. Js. LXI, I, 2.

gens de bien , que de voir Dieu exalté par tant de merveilles? Voilà donc ce que c'est que TÉvangile : c'est, en apprenant Theureuse nouvelle de la délivrance de l'homme, se réjouir d'y vo.r la plus grande gloirede Dieu. Élevons-nous aux lieux nauts, à la plus sublime partie de nous-mêmes; élevonsnous au-dessus de nous, et cherchons Dieu en luimême, pour nous réjouir avec les ange'" de sa grande gloire.

XI« ÉLÉVATION

Les bergers à la crèche de Jésus-Christ.

Après le cantique des anges, « les bergers se di- « salent les uns tes autres : Allons à Bethléem. Et « s'étant hâtés de partir, ils trouvèrent Marie et Jo- « seph, et l'enfant couché dans la crèche ».» Le voilà donc, ce Sauveur qu'on nous a annoncé! Hélas! à quelle marque nous le fait-on connaître ! A la marque d'une pauvreté qui n'eut jamais sa semblable. Non, jamais nous ne nous plaindrons de notre misère : nous préférerons nos cabanes aux palais des rois : nous vivrons heureux sous notre chaume, et trop glorieux de porter le caractère du Roi des rois. Allons répandre partout cette bienheureuse nouvelle : allons partout consoler les pauvres, en leur disant les merveilles que nous avons vues.

Comme Dieu prépare la voie à son Évangile! chacun était étonné d'entendre ce beau témoignage de ces bouches aussi innocentes que rustiques. Si c'étaient des hommes célèbres, des pharisiens ou des docteurs de la loi, qui racontassent ces merveilles, le monde croirait aisément qu'ils voudraient se faire un nom par leurs sublimes visions. Mais qui songe à contredire de simples bergers dans leur récit naïf et sincère? La plénitude de leur joie éclate naturellement, et leur discours est sans artifice. Il fallait de tels témoins à celui qui devait choisir des pêcheurs pour être ses premiers disciples et les docteurs futurs de son Église. Tout est , pour ainsi parler, de même parure dans les mystères de Jésus-Christ. Tâchons de sauver les pauvres, et de leur faire goûter la grâce de leur état. Humilions les richesses du siècle, et confondons leur orgueil. Si quelque chose nous manque; et à qui ne manque- t-il pas quelque chose? aimons, adorons , baisons ce caractère de Jésus-Christ. Ne souhaitons point d'être riches : car que gagnonsnous? puisque, après tout, quand nous aurons entassé dignités sur dignités, terres sur terres, trésors sur trésors, il faut nous en détacher, il en faut perdre le goût, il faut être prêt à tout perdre, si nous voulons être chrétiens.

Xir ÉLÉVATION.

Le silence et l'admiration de Marie et de Joseph.

Nous avons vu les bergers s'en retourner glorifiant Dieu, et le faisant glorifier à tous ceux qui les écout,T[ient. Mais voici quelque chose encore d«

> Luc. II, 15, 10.

ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES

plus merveilleux et de plus édifiant : « Marie con- • servait toutes ces choses, les repassant dans son « cœur. » Ft dans la suite : « Le père et la mère de « Jésus étai'-'nt dans l'admiration des choses qu'on « disait de lui '. » Je ne sais s'il ne vaudrait pas peut-être mieux s'unir au silence de Marie , que d'en expiiquer le mérite par nos paroles. Car qu'y a-t-il de plus admirable, après ce qui lui a été annoncé par l'ange, mais après ce qui s'est passé en elle-même, que d'écouter parler tout le monde, et demeurer cependant la bouche fermée ? Elle a porté dans son sein le Fils du Très-Haut : elle l'en a vu sortir comme un rayon de soleil d'une nuée , pour ainsi parler, pure et lumineuse. Que n'a-t-elle pas senti par sa présence? et si , pour en avoir approché , Jean dans le sein de sa mère a ressenti un tressaillement si miraculeux; quelle paix, quelle joie divine n'aura pas sentie la sainte Vierge à la conception du Verbe que le Saint-Esprit formait en elle? Que ne pourrait-elle donc pas dire ellemême de son cher Fils? Cependant elle le laisse louer par tout le monde; elle entend les bergers; elle ne dit mot aux mages qui viennent adorer son fils; elle écoute Siméon et Anne la prophétesse; elle ne s'épanche qu'avec sainte Elisabeth , dont la visite avait fait une prophétesse; et sans ouvrir seulement la bouche avec tous les autres, elle fait l'étonnée et l'ignorante : Erant mirantes. Joseph entre en part de son silence comme de son secret, lui à qui l'ange avait dit de si grandes choses , et qui avait vu le miracle de l'enfantement virginal. ]Si l'un ni l'autre ne parlent de ce qu'ils voient tous les jours dans leur maison, et ne tirent aucun avantage de tant de merveilles. Aussi humble que sage, Marie se laisse considérer comme une mère vulgaire, et son Fils comme le fruit d'un mariage ordinaire.

Les grandes choses que Dieu fait au dedans de ses créatures , opèrent naturellement le silence, le saisissement et je ne sais quoi de divin, qui supprime toute expression. Car que dirait-on , et que pourrait dire Marie, qui pût égaler ce qu'elle sentait ? Ainsi on tient sous le sceau le secret de Dieu , si ce n'est que lui-même anime la langue , et la pousse à parler. Les avantages humains ne sont rien, s'ils ne sont connus, et que le monde ne les prise. Ce qufc Dieu fait , a par soi-même son prix inestimable que l'on ne veut goûter qu'entre Dieu et soi. Hommes, que vous êtes vains, et que vaine est l'ostentation qui vous presse à faire valoir aux yeux des hommes aussi vains que vous, tous vos faibles avantages! « Enfants des hommes , jusqu'à quand aurez - vous « un cœur pesant « et charnel? » jusqu'à quand ai- « merez-vous la vanité,.et vous plairez-vous dans le « mensonge » ? » Tous les biens dont on fait parade sont faux en eux-mêmes, l'opinion seule y met le prix ; et il n'y a de bien véritable que ce qu'on goûte seul à seuldànsle silence avec Dieu. « Mettez -vous • dans un saint loisir pour connaître que je suis « Dieu. Goûtez et voyez combien le Seigneur est

> Luc.a, 19,33. — 'Ps. IV, 3.

« doux '. » Aimez la retraite et le silence : retirezvous des conversations tumultueuses du monde : taisez- vous, ma bouche, n'étourdissez pas mon cœur qui écoute Dieu , et cessez d'interrompre ou de troubler une attention si douce, f'acate et videte r « Vivez, » dit le Psalmiste, « dans un saint loisir, a et voyez. » Et encore : « Goûtez et voyez com- « bien le Seigneur est doux. » Et laissez parler en vous ce goût céleste. Gustate et videte quoniam suatisest Dominus.

XVIP SEMAINE.

SUITE DES MYSTÈBES DE l'enFANCE DE aÉSUS-CHBIST.

PREMIÈRE ÉLÉVATION

La circoncision : le nom (l|t Jésus.

« Le huitième jour étant arrivé , auquel l'enfant a devait être circoncis , il fut nommé Jésus ». » Jésus souffre d'être mis au rang des pécheurs : il va comme un vil esclave porter sur sa chair un caractère servile , et la marque du péché de notre origine. Le voilà donc en apparence fils d'A dam comme les autres : pécheur et banni par sa naissance , il fallait qu'il portât la marque du péché , comme il en devait porter la peine.

Cependant, au lieu d'être impur comme nous tous par son origine ; par son origine il était saint, conçu du Saint-Esprit qui sanctifie tout, et uni en personne au Fils de Dieu, qui est le Saint des saints par essence. L'esprit qui nous sanctifie dans notre régénération est celui dont Jésus-Christ est conçu, dont sa sainte chair a été formée , et qui est infus naturellement dans son âme sainte : de sorte qu'il n'a pas besoin d'être circoncis ; et il ne se soumet à cette loi que pour accomplir toute justice, en donnant au monde l'exemple d'une parfaite obéissance. Cependant en recevant la circoncision. Use rend, comme dit saint Paul ^ , débiteur de toute la loi , et s'y oblige ; mais pour nous , afin de nous affranchir de ce pesant joug. Nous voilà donc libres par l'esclavage de Jésus : marchons en la liberté des enfants de Dieu ; non plus dans l'esprit de crainte et de terreur, mais dans l'esprit d'amour et de confiance.

Le nom de Sauveur nous en est un gase. Jésus nous sauve du péché, ainsi qu'il a été dit; et en remettant ceux qu'on avait commis , et en nous aidant à n'en plus commettre , et en nous conduisani à la vie où l'on ne peut plus en commettre aucun. C'est /jar son sang qu'il doit être notre Sauveur^. Il faut qu'il lui en coûte du sang pour en recevoir le nom : ce peu de sang qu'il répand, oblige à Dieu

• Ps. XLT, \\;et XXXIII, 9. — » Luc. u, 21. — ' Gai. t. I, i, a et seq. — * Heb. IX, 12, 14 et xq.

tout lereste; et c'est le commencement de la rédemption. Je vois, ô Jésus! toutes vos veines rompues, loutes vos chairs déchirées, votre tête et votre côté percés ; votre sang voudrait couler tout entier à gros bouillons ; vous le retenez , et le réservez pour la croix. Recevez donc le nom de Jésus : vous en êtes digne, et vous commencez à l'acheter par votre sang. Recevez ce nom, « auquel seul tout genou « fléchit dans le ciel, dans la terre et dans les en- « fers ■. L'agneau qui répand son sang est digne de « recevoir toute adoration, tout culte, toute louange, « toute action de grâce '. Et j'ai entendu toute créa- « ture et dans le ciel et sur la terre, et sous la terre, « qui criaient d'une grande voix : Salut à notre « Dieu 3. »

Le salut vient de lui, puisqu'il nous envoie le Sauveur; salut à l'agneau qui est le Sauveur lui-même! salut à nous qui participons à son nom! s'il est le Sauveur, nous sommes les sauvés , et nous portons ce glorieux nom devant qui tout l'univers fléchit, et les démons tremblent. Ne craignons rien , tout est à nos pieds; songeons seulement à nous surmonter nous-mêmes : il faut tout vaincre, puisque déjà nous portons le nom du vainqueur. Prenez courage, dit-il '*,^"aî vaincu le monde; et je mettrai dans mon trône celui quiremportera la victoire *.

Il« ÉLÉVATION.

L'étoile des mages.

Voici les premiers fruits du sang de Jésus parmi

Jes gentils.

Nous avons vu son étoile ^. Qu'avait cette étoile au-dessus des autres , qui annoncent dans le ciel la gloire de Dieu? qu'avait-elle plus que les autres, pour mériter d'être appelée l'étoile du Roi des rois, du Christ qui venait de naître , et d'y amener les mages ? Baiaam , prophète parmi les gentils , dans Moab, et en Arabie, avait vu .Jésus-Christ comme une étoile; et il avait dit : Use lèvera une étoile de Jacob 7. Cette étoile, qui paraît aux mages, était la figure de celle que Baiaam avait vue : et qui sait si la prophétie de Baiaam ne s'était pas répandue en Orient et dans l'Arabie , et si le bruit n'en était pas venu jusqu'aux mages? Quoi qu'il en soit, une étoile qui ne paraissait qu'aux yeux , n'était pas capable d'attirer les mages au Roi nouveau-né; il fallait que l'étoile de Jacob et la lumière du Christ * se fût levée dans leur cœur. A la présence du signe qu'il leur donnait au dehors , Dieu les toucha au dedans par cette inspiration dont Jésus a dit : Nul ne peut venir à moi si mon Père ne le tire 9.

L'étoiledes mages est donc l'inspiration dans les cœurs. Je ne sais quoi vousiuitau dedans; vous êtes dans les ténèbres et dans les amusements, ou peutêtre dans la corruption du monde; tournez- vers l'Orient, où se lèvent les astres; tournez-vous à Jésus-Christ qui est l'Orient, où se lève comme un bel astre l'amour de la vérité et de la vertu. Vous ne

' Philip. II, 10. — * Âpoc. v, 12. — ' Jhid. vil, 10. — * Joa^. XVI, 3;i. — » ^poc. III, 21. — 6 Maith. h, I, 2. — t Num. XXIV, 17. — * Luc. ii, 32. — * Joan. vi, 44.

ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES

savez encore ce que c'est, non plus que les mages; et vous savez seulement en confusion que cette nouvelle étoile vous meneau roi des Juifs, des vrais enfants de Juda et de Jacob : allez, marchez, imitez les mages. Nous avons vu son étoile, etnous sommes venus^ ; nous avons vu , et nous sommes partis à l'instant. Pour aller où? nous ne le sa vons pas encore; nous commençons par quitter notre patrie. Quittez le monde de même; le monde pour lequel la nouvelle étoile, la chaste inspiration qui vous ébranle le cœur, commence à vous insinuer un secret dégoût. Allez à Jérusalem , recevez les lumières de l'Église; vous y trouverez les docteurs qui vous interpréteront les prophéties , qui vous feront entendre les desseins de Dieu ; et vous marcherez sûrement sous cette conduite.

Chrétien, qui que vous soyez, qui lisez ceci ; peutêtre, car qui peut prévoir les desseins de Dieu ? peutêtre qu'à ce moment l'étoile se va lever dans votre cœur; allez, sortez de votre patrie, ou plutôt sortez du lieu de votre bannissement que vous prenez pour votre patrie , parce que c'est dans cette corruption que vous avez pris naissance. Dès le ventre de votre mère , accoutumé à la vie des sens , passez à une autre région ; apprenez à connaître Jérusalem , et la crèche de votre Sauveur, et le pain qu'il vous prépare à Bethléem.

III« ÉLÉVATION

Qui sont les mages?

Les mages, sont-ce des rois absolus, ou dépendants d'un plus grand empire ? ou sont-ce seulement de grands seigneurs, ce qui leur faisait donner le nom de rois , selon la coutume de leur pays? ou sontce seulement des sages, des philosophes, les arbitres de la religion dans l'empire des Perses, ou, comme on l'appelait alors , dans celui des Parthes , ou dans quelque partie de cet empire, qui s'étendait par tout l'Orient? Vous croyez que j'aille résoudre cesdoutes, et contenter vos désirs curieux; vous vous trompez; je n'ai pas pris la plume à la main pour vous apprendre les pensées des hommes : je vous dirai seulement que c'étaient les savants de leur pays, observateurs des astres, que Dieu prend par leur attrait, riches et puissants , comme leurs présents le font paraître; s'ils étaient de ceux qui présidaient à la religion. Dieu s'était fait connaître à eux, et ils avaient renoncé au culte de leur pays.

C'est à quoi doivent mener les hautes sciences. Philosophes de nos jours, de quelque rang que vous soyez, ou observateurs des astres, ou contemplateurs de la nature inférieure, et attachés à ce qu'on appelle physique, ou occupés des sciences abstraites qu'on appelle mathématiques, où la vérité semble présider plus que dans les autres : je ne veux pas dire que vous n'ayez de dignes objets de vos pensées ; car de vérité en vérité vous pouvez aller jusqu'à Dieu, qui est la vérité des vérités, la source de la vérité, la vérité même, où subsistent les vérités que vous appelez éternelles, les vérités immuables et

I Matth. II, 2.

ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTËRES

Invariables, qui ne peuvent pas ne pas <?tre vérités, et que tous ceux qui ouvrent les yeux voient en euxménies, et néanmoins au-dessus d'eux-mêmes, puisqu'elles règlent leurs raisonnements comme ceux des autres, et président aux connaissances de tout ce qui voit et qui entend, soit hommes, soit anges. C'est celte vérité que vous devez chercher dans vos sciences. Cultivez donc ces sciences; mais ne vous y laissez point absorber. Ne présumez pas, et ne croyez pas être qtielque chose plus que les autres , parce que vous savez les propriétés et les raisons des grandeurs et des petitesses, vaine pâture des esprits curieux et faibles , qui après tout ne mène à rien qui existe ; et qui n'a rien de solide qu'autant que par l'amour de la vérité et l'habitude de la connaître dans des objets certains, elle fait chercher la véritable et utile certitude en Dieu seul.

Et vous, observateurs des astres, je vous propose une admirable manière de les observer. Que David était un sage observateur des astres, lorsqu'il disait : Je verrai vos deux, l'œuvre de vos mains, la lune et tes étoiles que vous avez fondées ' ! Figurez-vous une nuit tranquille et belle, qui dans un ciel net et pur étale tous ses feux. C'était pendant une telle nuit que David regardait les astres , car il ne parle point du soleil : la lune et l'armée du ciel qui la suit faisaient l'objet de sa contemplation. Ailleurs il dit encore : Les cieux racontent la gloire de Dieu : mais dans la suite il s'arrête sur le soleil. Dieu a établi, dit-il, sa demeure dans le soleil, qui sort richement paré, comme fait un nouvel époux du lieu de son repos », et le reste : de là il s'élève à la lumière plus belle et plus vive de la loi. Voilà ce qu'opère dans l'esprit de David la beauté du jour. Mais dans l'au- '^e psaume, oij il ne voit que celle de la nuit, il jojit d'un sacré silence; et dans une belle obscurité il contemple la douce lumière quelui présente la nuit, pour de là s'élever à celui qui luit seul parmi les ténèbres. Vous qui vous relevez pendant la nuit, et qui élevez à Dieu des mains innocentes dans l'obscurité et dans le silence, solitaires , et vous, chrétiens, qui louez Dieu durant les ténèbres , dignes observateurs des beautés du ciel, vous verrez l'étoile qui vous mènera au grand roi qui vient de naître.

IV« ÉLÉVATION

D'où viennent les mages?

D'où ils viennent.' De loin ou de près .' Sont-ils venus en ce peu de jours qui s'écoulent entre la ÎVativité et l'Epiphanie, connue l'ancienne tradition de l'Église semble l'insinuer.' ou y a-t-il ici quelque autre secret .' Sont-ils venus de plus loin , avertis peut-être avant la nativité du grand Roi , pour arriver au temps convenable .' Qui le pourra dire, et que sert aussi que nous le disions ? K'est-ce pas assez de savoir qu'ils viennent du pays de l'ignorance, du milieu de la gentilité où Dieu n'était pas connu, ni le Christ attendu et promis.' et néanmoins guidés d"en haut , ils viennent à Dieu et à

' Ps. VIII , 4. — » Ps. XVlll ,2,6,8,9e/ seq. BOSSIET. — TOMr I».

son Christ , comme les prémice^ sacrées de TÉglise des gentils.

A la venue du Christ , le monde s'ébranle poui venir reconnaître le Dieu véritable, oublié depuis tant de siècles. « Les rois d'Arabie et de Tharsis, « les Sabeens, les • Egyptiens , les Chaldéens , « les « habitants des îles les plus éloignées , viendront » à leur tour « pour adorer Dieu , et faire leurs préci sents » « au roi des Juifs. Apportez, provinces des gentils : « venez rendre au Seigneur honneur et « gloire ; apportez-lui » ( comme le seul présent digne de lui) « la glorification de son nom ». »

Pourquoi Dieu appelle-t-il aujourd'hui des sages et des philosophes } « Il n'y a pas plusieurs sages « ni plusieurs savants : il n'y a pas plusieurs riches ni « plusieurs nobles parmi vous » , disait saint Paul ^ , « parce que Dieu veut confondre les savants et les « puissants de la terre par les faibles , et par ceux « qu'on estime fols, et ce qui est par ce qui n'est « pas. » Il veut pourtant commencer par le petit nombre des sages gentils qui viennent adorer Jésus, parce que ces sages et ces savants , dès qu'ils voient paraître l'étoile, et à sa première clarté, renoncent à leurs lumières pour venir à Jérusalem et aux docteurs de l'Église, par où il faut arriver à ce que Dieu leur inspire de chercher. Soumettez , sages du monde, toutes vos lumières, et celles-là mêmes qui vous sont données d'en haut, à la doctrine de l'Église ; parce que Dieu , qui vous éclaire, vous veut faire humbles encore plus qu'éclairés.

Ve ÉLÉVATION.

Quel fut le nombre des mages?

On croit vulgairement qu'ils étaient trois, a cause des trois présents qu'ils ont offerts. L'Église ne le décide pas; et que nous importe.' C'est assez que nous sachions qu'ils étaient « de ce nombre connu « de Dieu , du petit nombre , du petit troupeau que « Dieu choisit^. «Regardez la vaste étendue de l'Orient , et celle de tout l'univers : Dieu n'appelle d'abord que ce petit nombre ; et quand le- nombre de ceux qui le servent sera augmenté , ce nombre , quoique grand en soi, sera petit en comparaison du nombre infini de ceux qui périssent. Pourquoi.' « O « homme ! qui êtes-vous pour interroger Dieu 5 » , et lui demander raison de ses conseils ? Profitez de la grâce qui vous est offerte; et laissez à Dieu la science de ses conseils, et des causes de ses jugements. Vous êtes tenté d'incrédulité à la vue du petit nombre des sauvés ; et peu s'en faut que vous ne rejetiez le remède qu'on vous présente : comme un malade insensé qui dans un grand hôpital, où un médecin viendrait à lui avec un remède infaillible , au lieu de s'abandonner à sa conduite regarderait à droite et à gauche ce qu'il ferait des autres. Malheureux ! songe à ton salut , sans promener sur le reste des malades ta folle et superbe curiosité. Les mages ont-ils dit dans leur cœur : N'allons pas ;

' A. LXXI.9, 10, II. — » Ps.xxTiii, 2. — »i. Cor.i,':*, 27, 28. — < Matt. VII, 14 , 23; XX, 16. Luc. XU, 32. — » Rom. X, 20.

car pourquoi aussi Dieu n'appeile-t-il pas tous- les hommes? Ils allèrent : ils virent, ils adorèrent, ils offrirent leurs présents : ils furent sauvés.

VP ÉLÉVATION

L'étoile disparaît.

Soit que Dieu voulût faire connaître qu'il allait punir les Juifs ingrats, par la soustraction de ses lumières ; soit que l'étoile qui conduisait au roi pauvre, et l'ange qui la guidait, ne voulût point se montrer où paraissait la pompe d'une cour royale et maligne; soit que l'on n'eût pas besoin de lumière extraordinaire, oii luisait comme dans son lieu celle de la loi et des prophètes : l'étoile que les mages avaient vue en Orient se cacha dans Jérusalem ' , et ne reparut aux mages qu'au sortir de cette ville, qui tue les prophètes , et qui ne connut pas le jour oii Dieu venait la visiter.

C'est ici encore une figure de l'inspiration. Elle se cache souvent : la lumière qui nous avait paru d'abord, se cache tout d'un coup dans les ténèbres : l'âme éperdue ne sait plus où elle en est, après avoir perdu son guide. Que faire alors? Consultez, et écoutez les docteurs , qui vous conduiront par la lumière des Écritures. L'étoile reparaîtra avec un nouvel éclat. Vous la verrez marcher devant vous plus claire que jamais : et , comme les mages, vous serez transportés de joie. Mais durant le temps d'obscurité , suivons les guides spirituels et les ministres oMinaires, que Dieu a mis sur le chandelier de la cité sainte.

VIP ÉLÉVATION.

Les docteurs indiquent Bethléem aux mages.

La lumière ne s'éteint jamais dans l'Église. Les Juifs commençaient à se corrompre; et le Fils de Dieu sera bientôt obligé de dire « : Gardez-vous « bien de la doctrine des pharisiens , et des docteurs « de la loi*. » Cependant dans cet état de corruption, et à la veille de sa ruine, la lumière de la vérité devait luire dans la synagogue, et il devait être toujours véritable jusqu'à la fin , comme dit le même Sauveur , que les docteurs de la loi et les pharisiens sont assis sur la chaire de Moïse : faites donc ce qu'ils enseignent (tous ensemble et en corps); mais ne faites pas ce qu'ils font^.TAwl W était véritable que la lumière subsistait toujours dans le corps de la synagogue qui allait périr.

C'est ce qui parut à Jérusalem sur l'interrogation des mages. Les pontifes et les docteurs de la loi allèrent d'abord au but sans hésiter. Le roi (c'était Hérode) les assembla pour les consulter : il faut répondre alors. Quand les rois, qui interrogent, seraient des Hérodes, on leur doit la vérité , lorsqu'ils la demandent; et le témoignage en est néceseaire.

Le roi des Juifs , disent-ils 4 , doit naître dans

» Mattk. II , 9 , 10. — ^ Marc. XYI , II, 12. — ' Matth. xxiii , 2,3 — * Matth. 11,2,5,6.

ÉLÉVATIO.NS SUR LES MYSTÈRES

Bethléem. Car c'est ainsi quil est écrit dans it prophète Michée ' : Et toi, Bethléem, tu n'es pas la dernière entre les villes de Juda : car de tm sortira le chef qui conduira mon peuple d'Israël. II fallait avoir de la force pour oser dire à un roi si jaloux de la puissance souveraine , qu'il y avait nn roi prédit au peuple, et que c'était lui qu'on cherchait ; de sorte qu'il était au monde : mais il fallait que la synagogue, quelque tremblante qu'elle fût sous la tyrannie d'Hérode, rendît ce témoignage.

Voici encore une autre merveille. C'est à la poursuite d'Hérode que se fait cette authentique déclaration de toute la synagogue. Hérode ne fut poussé à la consulter , que par la jalouse fureur qu'il va bientôt déclarer : mais Dieu se sert des méchants et de leurs aveugles passions, pour la manifestation de ses vérités.

Il y a encore ici un autre secret. Dieu cache souvent ses mystères d'une manière étonnante. C'était un des embarras de ceux qui avaient de la peine à reconnaître Jésus-Christ, qu'il paraissait Galiléen , et que Nazareth était sa patrie. Le Christ doit-il venir de Galilée ? L'Écriture ne nous ap^ prend-elle pas, disent-ils» , qu'il doit naltredusang de David , et même de la bourgade de Bethléem , oit David demeurait ? Et Nathanaël , cet homme sans fard, et ce vrai Israélite , ne fut-il pas luimême dans cet embarras , quand on lui dit : Nous avons trouvé le Messie : c'est Jésus de Nazareth , fils de Joseph. Quoi, répliqua-t-il , jd^m^îV venir quelque chose de bonde Nazareth ^"^ N'est-ce pas Bethléem, la tribu de Juda, qui nous doit donner ce Christ que vous m'annoncez? Quoique Jésus- Christ pût dès lors leur découvrir le lieu de sa naissance, nous ne lisons pas qu'il l'ait fait. Dieu veut que ses mystères soient cherchés.

Approfondissez humblement : ne vous opiniâtrez pas à rejeter Jésus-Christ, sous prétexte qu'un des caractères de sa naissance n'est pas encore éclairci. Si vouscherchez bien, vous trouverez quece Jésus conçu à Nazareth , et nourri dans cette ville comme dans son pays , par une secrète conduite de la divine sagesse, est venu naître à Bethléem. Ainsi ce qui faisait la difficulté se tourne en preuve pour les humbles : et Dieu avait préparé cette solution de l'énigme, premièrement par le témoignage des bergers , mais dans la suite d'une manière plus éclatante à l'avènement des mages dans Jérusalem.

La demande qu'ils y firent hautement du lieu où devait naître le Christ , fut connue de tout le monde : et tout Jérusalem en fut troublé , aussi bien qu' Hérode 4. La réponse de l'assemblée des pontifes et des docteurs consultés parce roi, ne fut pas moins célèbre : et le meurtre des innocents dans les environs de Bethléem , fît encore éclater celte vérité. Accoutumons -nous aux dénoûments de Dieu. Quelle admirable consolation à ceux qui ne savaient pas que Jésus était né à Bethléem , quand ils virent cet admirable accomplissement de la pro*

' Mich. v, 2. — ' Joan. V» , 41, 42.

- * Matth. i, 2,3,4,5.

^Ibid. 1,46,40,47.

ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES

phétie! Avec quelle joie s'écrièrcnt-ils avec le prophète: f'raiment, 6 Bethléem, tun'es plus, comme auparavant, la plus petite des villes, puisque tu seras illustrée par la naissance de celui qui doit conduire Israël^ ! La postérité montrera l'établc, ou, comme les païens l'appelaient, la caverne olj était né le Sauveur du monde : et Celse, quoique gentil, en fait mention». Cette petite bourgade demeurera éternellement mémorable ; on se souviendra à jamais de la prophétie de iSIichée , qui tant de siècles auparavant a prédit qu'elle verrait naître dans le temps celui dont la naissance est éternelle dans le sein de Dieu : et, comme parle ce prophète , celui dont la sortie et la production est de toute éternité^.

Admirons comme Dieu sait troubler les hommes par de terribles difficultés , et en même temps les calmer d'une manière ravissante. Mais il faut être attentif à tout, et ne rien oublier : car tout est digne d'attention dans l'œuvre de Dieu; et l'œuvre de Dieu se trouve en tout, parce que Dieu répand partout des épreuves de la foi et de l'espérance. Commençons par croire, malgré les difficultés : car c'est ainsi que fit le bon et sincère Nathanaël, qui sans attendre l'éclaircissement de la difficulté sur Nazareth , touché des autres motifs qui l'attiraient, dit à Jésus : y ous êtes le Fils de Dieu : vous êtes le roi d^ Israël. Et Jésus lui dit : f^ous verrez de plus grandes choses^. Parce que vous avez cru d'abord, dès la première étincelle d'une lumière quoique faible et petite encore, de bien plus grands secrets vous seront révélés.

VIII« ÉLÉVATION

La jalousie et l'hypocrisie d'Hérode : sa politique trompée.

Siméon nous dira bientôt que Jésus est venu au monde , afin que le secret caché dans le cœur de plusieurs fût révélé^. Quel secret doit être ici révélé? Le secret des politiques du monde; le secret des grands de la terre; la jalousie secrète des mauvais rois; leurs vains ombrages; leurs fausses délicatesses; leur hypocrisie; leur cruauté : tout cela va paraître dans Hérode.

Au nom du roi qui était venu , et à qui il voyait déjà occuper son trône, touché par l'endroit le plus sensible de son cœur, il ne s'emporta point contre les pontifes qui avaient annoncé ce roi aux Juifs, ni contre les mages qui avaient fait la demande : en habile politique il va à la source, et conclut la mort de ce nouveau roi. Allez, dit-il aux mages, informez-vous avec soin de cet enfant; et quaiid vous l'aurez trouvé , faites-le-moi savoir, afin que faille aussi l'adorer, à votre exemple^. Le cruel! il ne songeait qu'à lui enfoncer un poignard dans le sein; mais il feint une adoration pour couvrir son crime.

Quoi donc! Hérode était-il un homme sans religion.' Ce n'est pas là son caractère; il reconnaît

• ttatth. n, 6. - * Orig. contr. Cels. 1. 1, n' 51. — ^ Afich. T. 1. — • Joan. 1 , 49 , 50. — 5 lue. n , 35. — « Matlh. u , 8.

la vérité des prophéties, et sait de qui il en faut attendre l'intelligence; mais l'hypocrite superstitieux se sert de ses connaissances pour sacrifier le Christ du Seigneur à sa jalousie.

Que de secrètes terreurs Dieu envoie aux âmes ambitieuses! Hérode n'avait rien à craindre de ce nouveau roi , dont le rot/aume n'est pas de ce monde ' : et lui qui donne le royaume du ciel , il ne désire point ceux de la terre. Mais c'est ainsi qu'il effraye les grands de la terre, si jaloux de leur puissance : et il faut que leur ambition soit leur supplice.

ÎSIais en même temps Dieu se rit, du plus haut des cieux, de leurs ambitieux projets. Hérode avait poussé jusqu'au dernier point les raffinements politiques : Allez, informez-vous soigneusement de cet enfant^. Voyez comme il les engage aune exacte recherche, et à un fidèle rapport : mais Dieu souffle sus les desseins des politiques, et il les renverse. Jésus dit à un autre Hérode, fils de celui-ci, et qui comme lui craignait que le Sauveur ne voulût régner à sa place : « Allez , dites à ce renard » (à ce malheureux politique) «qu'il faut, « malgré lai, « que je fasse ce que j'ai à faire aujourd'hui, et de- « main, et que ce n'est qu'au troisième jour » ( et à la troisième année de ma prédication) « que je dois « être consommé 3 » par ma mort. Il est dit de même à son père: Il faut, malgré vos finesses et votre profonde hypocrisie , que cet enfant que vous voulez perdre par des moyens qui vous paraissent si bien concertés ; il faut qu'il vive et qu'il croisse, et qu'W fasse l'œuvre de son Père , pour lequel il est envoyé^. Quand vous aurez trompé les hommes, tromperez- vous Dieu.' Votre jalousie ne fera que se tourmenter davantage , quand elle verra hors de ses mains celui qui l'effraye. Que craignons- nous dans l'œuvre de Dieu? Les obstacles que nous suscitent les grands de la terre et leur fausse politique.» Quand le monde sera plus fort que Dieu, nous devons tout craindre : tant que Dieu sera comme il est, le seul puissant^ , nous n'avons qu'à marcher la tête levée.

IX« ÉLÉVATION

Les mages adorent l'enfant, et lui font leurs présenta.

Après que les mages se furent soumis aux prêtres et aux docteurs, et se furent mis en chemin , selon leur précepte ; l'étoile parait de nouveau, et les mène où était fenfant^. Fut-ce à l'étable ou à la crèche? Joseph et Marie y laissèrent-ils l'enfant? et ne songèrent-ils point, ou bien ne purent-ils point pourvoir à un logement plus commode? Contentons-nous des paroles de l'Évangile : L'étoiie s'arrêta sur le lieu où était l'enfant. Sans doute, ou dans le lieu de sa naissance, ou auprès, puisque c'était là qu'on les avait adressés : et on doit croir* que ce fut à Bethléem même, afin que ces pieux adorateurs vissent l'accomplissement de la prophé-

» Joan. XVIII, 36. — * Matth. il, 8. — ' Luc. xm, 3J, 3X — 4 Joan. IV, 34. - » /. Tim. vi, 16. — « .\fatth. U, ».

ÉLÉVATlOiNS SUR LES MYSTÈRES.

lie qu'on leur avait enseignée. Quoi qu'il en soit : Jls l'adorèrent, et lui firent leurs présents^.

Faisons les nôtres à leur exemple, et que ces présents soient magnifiques. Les mages offrirent avec abondance, et île l'or, et les parfums les plus exquis , c'est-à-dire l'encens et la myrrhe.

Recevons l'interprétation des saints docteurs, et que l'Église approuve. On lui donne de l'or comme à un roi : l'encens honore sa divinité; et la myrrhe son humanité et sa sépulture, parce que c'était le parfum dont on embaumait les morts.

L'or que nous devons offrir à .Tésus-Christ, c'est an amour pur, une ardente charité, qui est cet or appelé dans^Apocalypse^ Vor purifié par le feu qu'il faut acheter de Jésus-Christ.

Comment est-ce qu'on achète l'amour? par l'amour même : en aimant on apprend à mieux aimer; en aimant le prochain, et en lui faisant du bien , on apprend à aimer Dieu : et c'est à ce prix qu'on achète son amour. IMais c'est lui qui commence en nous cet amour, qui va sans cesse s'épurantau feu des afflictions par la patience.

Je mus conseille, dit .Tésus-Christ, d'acheter de moi cet or ^. Obtenez-ie par vos prières : n'épargnez aucun travail pour l'acquérir. Joignez-y l'encens. Qu'est-ce que l'encens du chrétien? L'encens est quelque chose qui s'exhale, qui n'a son effet qu'en se perdant. Exhalons-nous devant Dieu en pure perte de nous-mêmes; puisque celui qui perd son âme la gagne i. Celui qui renonce à soi-même, celui qui s'oublie, qui se consume lui-même devant Dieu, est celui qui lui offre de l'encens. Épanchons nos cœurs devant lui ; offrons-lui de saintes prières qui montent au ciel, tout ensemble qui se dilatent dans l'air, et qui édifient toute l'Église. Disons avec David : J'ai en moi mon oraison au Dieu de mavie^; j"ai en moi l'encens que je lui offrirai, et l'agréable parfum qui pénétrera jusqu'à lui. Ce n'est rien, si nous n'y ajoutons encore la myrrhe; c'està-dire, un doux souvenir de la passion et de la sépulture du Sauveur : ensevelis avec lai, comme dit saint Paul 6. Car sans sa mort il n'y a point d'oblation sainte ; il n'y a point de vertu ni de bon exemple.

Après avoir offert ces présents à Dieu, croirons-nous être quittes envers lui? non, puisqu'au contraire, en lui donnant ce que nous lui devons, nous contractons une nouvelle dette?. Nous vous donnons, disait David, parmi ces riches offrandes, ce que nous avons reçu de votre main ^. Combien plus avons-nous reçu de sa main cet or de la charité ; cet encens intérieur de notre cœur épanché dans la prière-, cette pieuse et tendre méditation de la passion et de la mort de Jésus-Christ ! Je le reconnais, ô Sauveur! plus je vous offre, plus je vous suis redevable : tout mon bien est à vous ; et , sans en avoir besoin, vous agréez ce que je vous

« Matth. n, 11. — ' Apoc. m, 18. — » Ihid. — < l^atth. XV!, 25. Luc. XIV, 33. — ^ Ps. xu, 9. — « Boni, vi, 4. — ' 5. Ang. Serm. 299, de nat. JpoatoL Petr. et Paul, n' 3. — • faral. xxix, 14.

donne , à cause que c'est vous-même qui me l'avea premièrement donné, et que rien n'est agréable a vos yeux , que ce qui porte votre marque et qui vient de vous.

Mais que donnerons-nous encore à Jésus-Christ? le mépris des biens de la terre. Que les mages sortirent contents de trouver le Roi des Juifs , qu'ils étaient venus chercher de si loin, que l'étoile, que la prophétie leur avait montré : de le trouver, disje, ou dans son étable, ou dans un lieu toujours pauvre, sans faste, sans appareil ! qu'ils retournèrent contents de l'usage qu'ils avaient fait de leurs richesses en les lui offrant! Offrons-lui tout dans ses pauvres : la partie que nous leur donnons de nos biens, est la seule qui nous demeure; et par celle-là que nous quittons, nous devons apprendre à nous dégoûter, à nous détacher de l'autre.

X« ÉLÉVATION

Les mages retournent par une autre voie.

« Après avoir adoré l'enfant, avertis en songe » par un oracle du ciel « de ne retourner plus à « Hérode , ils retournèrent en leur pays par un « autre chemin '. » Ainsi fut trompée la politique d'Hérode : mais Dieu veut en même temps nous apprendre à corriger nos premières voies ; et après avoir connu Jésus-Christ , de ne marcher plus par le même chemin. Ne nous imaginons pas qu'un changement médiocre nous suffise, pour changer les voies du monde dans les voies de Dieu. « Mes « pensées ne sont pas vos pensées , et mes voies ne « sont pas vos voies, dit le Seigneur. « Et voyez quel en est l'éloignement : « Autant que le levant est « éloigné du couchant, autant mes pensées sont « éloignées de vos pensées, et mes voies de vos « voies ». » Ainsi, pour aller par une autre voie, pour quitter la région des sens, et s'avancer par les voies de Dieu, il faut être bien éloigné de soimême ; et la conversion n'est pas un petit ouvrage.

Nous avons , comme les mages , à retourner dans notre patrie. Notre patrie, comme la leur, est en Orient. C'est vers l'Orient que Dieu avait planté son paradis : il nous y faut retourner. Dans quelle sainteté, dans quelle grâce, dans quelle simplicité l'homme avait-il été créé! « Dieu l'avait « fait droit et simple, et il s'est lui-même jeté dans <- des disputes infinies 3. » Pourquoi tant contester contre Dieu ? « Crains Dieu, et observe ses comman- « déments: c'est là tout l'homme 4. » Homme, ne dispute plus sur la nature de ton âme, sur les conditions de la vie: craindre Dieu et lui obéir, c'est tout l'homme. Que cela est clair! que cette voie est droite! que cette doctrine est simple! On devait l'apercevoir d'abord , et dès le premier regard se jeter dans cette voie. Pourquoi tant de laborieuses recherches? c'est que l'homme, à qui Dieu avait d'abord montré son salut et sa vie dans son saint

' yiatth. n, 12. — » Is. LV, 8, 9. — 3 Eccl. VU, 30. — ' Ihkl. XII, 13.

ÉLÉVATIOxNS SLll LES MYSTÈRES.

oommandement, s'est laissé trahir par ses sens; et j la trompeuse beauté du fruit défeudu a été le piège | que l'ennemi lui a tendu : de là il s'est engagé dans | un labyrinthe d'erreurs où il ne voit plus d'issue. « Revenez, enfants d'Israël , à votre cœur • : » connaissez votre éiïarement; changez votre voie. Si jusqu'ici vous avez cru vos sens , songez à présent que « le juste vit de la foi ». » Si jusqu'ici vous avez voulu plaire aux hommes, et ménager une fausse gloire, songez maintenant à glorifier Dieu, à qui seul la gloire appartient. Si jusqu'ici vous avez aimé ce qu'on appelle les aises et les plaisirs , accoutumez-vous à goliter dans les maladies, dans les contradictions, dans toutessortes d'incommodités, l'amertume qui vient troubler en vous la joie des sens, et y réveiller le goût de Dieu.

XVIir SEMAINE.

LA PRÉSKNTA.T10N DE JÉSUS-CHKIST AU TEMPLE, AVEC LA PUBIFICATION DE LA S ' VIERGE.

PREMIÈRE ELEVATION

Deux préceptes de la loi sont expliqués.

La loi de Moïse ordonnait deux choses aux parents des enfants nouvellement nés. La première, s'ils étaient les aînés, de les présenter et les consacrer au Seigneur, dont la loi rend deux raisons. L'une générale: « Consacrez-moi tous les premiers-nés? « car tout est à moi ^: » et dans la personne des aînés , tout le reste des familles m'est donné en propre. La seconde raison était particulière au peuple juif. Dieu avait exterminé en une nuit tous les premiers-nés des Égyptiens; et, épargnant ceux des Juifs, il voulut que dorénavant tous leurs premiers-nés lui demeurassent consacrés par une loi iaviolable , en sorte que leurs parents ne pussent s'en réserver la disposition, ni aucun droit sur eux , qu'ils ne les eussent auparavant rachetés de Dieu, par le prix qui était prescrit. Cette loi s'étendait jusqu'aux animaux; et en général tout ce qui était premier-né, ou, comme parle la loi, « tout « ce qui ouvrait le sein d'une mère 4, » et en sortait le premier, était à Dieu.

La seconde loi regardait la purification des mères, qui étaient impures dès qu'elles avaient mis un enfant au monde. Il leur était défendu , durant quarante ou soixante jours, selon le sexe de leurs enfants , de toucher aucune chose sainte , ni d'approcher du temple et du sanctuaire. Aussitôt qu'elles étaient mères, elles étaient comme excommuniées par leur propre fécondité : tant la naissance des hommes était malheureuse , et sujette à une

• /*. XLVI, 8. — ' Habac. ii, 4. Rom. i, 17. — > Exod. 1:11 , 2 , 12 , 15- ^Vum. TIU , 17. — ♦ Lev. XU , 2« 0.

malédiction inévitable. Mais voici que Jésus rt Marie venaient la purifier, en subissant volontairement et pour l'exemple du monde, une loi pénale, à laquelle ils n'étaient soumis qu'à cause que le secret de l'enfantement virginal n'était pas connu.

Dans cette purification les parents devaient offrir à Dieu un agneau; et s'ils étaient pauvres et n'en avaient pas le moyen, ils pouvaient offrir à la place • deux tourterelles, ou deux petits de colombe « pour être immolés, l'un en holocauste, et l'autre » ( selon le rit du sacrifice) « pour le péché '. » Et voilà ce que portait la loi de Moïse, à l'opprobre perpétuel des enfants d'Adam et de toute sa race pécheresse.

IP ÉLÉVATION

La présentation de Jésus<Ihrist.

La première de ces deux Jois paraissait manifestement avoir été faite en figure de Jésus-Christ , qui étant, comme dit saint Paul , « le premier-n»^ « avant toutes les créatures * , » était celui en qui tout devait être sanctifié et éternellement consacré à Dieu. Unissons-nous donc en ce jour par la foi à Jésus-Christ, afin d'être en lui et par lui présentés à Dieu pour être son propre bien, et nous dévouera l'accomplissement de sa volonté , aussi juste que souveraine.

Nous savons que le premier acte de Jésus entrant au monde, fut de se dévouer à Dieu , et de se mettre à la place de toutes les victimes, de quelque nature qu'elles fussent, pour accomplir sa volonté en toute manière. Ce qu'il fit dans le sein de sa mère par la disposition de son coeur, il le fait aujourd'hui réellement en se présentant au temple, et se livrant au Seigneur comme une chose qui est à lui entièrement.

Entrons dans ce sentiment du Seigneur Jésus , et, unis à son oblatioH, disons-lui d'une ferme foi : G Jésus , quelle victime voulez-vous que je sois ? Voulez-vous que je sois un holocauste consumé et anéanti devant votre Père par le martyre du saint amour ? Voulez-vous que je sois , ou une victime pour le péché , par les saintes austérités de la pénitence, ou une victime pacifique et eucharistique dont le cœur , touché de vos bienfaits, s'exhale en actions de grâces , et se distille en amour à vos yeux } Voulez-vous qu'immolé à la charité je distribue tous mes biens pour la nourriture des pauvres , ou que, « frère sincère et bien- « faisant ^ , » je donne ma vie pour les chrétiens , me consumant en pieux travaux dans l'instruction des ignorants et dans l'assistance des malades.? Me voilà prêt à m'offrir, à me dévouer, pourvu que ce soit avec vous; puisque avec vous je puis tout , et que je serai heureux de m'offrir par vous , et en vous , à Dieu votre Père.

Mais pourquoi ce premier-né est-il racheté .' Fallait-il racheter le Rédempteur.' Le Rédenipteui

' Lev. XJI , s. — » Colots. 1 . 15. — ' IIL Joan. fc, &

ELEVATIONS SUR LES MYSTÈRES

portait en lui-même la figure des esclaves et des pécheurs : sa sainte mère ne le pouvait conserver en sa puissance qu'en le rachetant. Ului fut soumis, il lui obéit, il la servit durant trente ans. Rachetez-le, pieuse mère ; mais vous ne le garderez pas longtemps : vous le verrez revendu pour trente deniers, et livré au supplice de la croix. Divin premier-né, soit que vous soyez racheté pour être à moi dans votre enfance ; soit que vous soyez vendu pour être encore plus à moi à la fin de votre vie : je veux me racheter pour vous de ce siècle malin; je veux me vendre [lour vous , et me livrer aux emplois de la charité. Ne cherchons aucun prétexte pour nous exempter de l'observation de la loi. Par les termes mêmes de la loi de la purification , il paraît que la sainte Vierge en était exempte, n'ayant contracté ni l'impureté des conceptions ordinaires , ni celle (lu sang et des autres suites des vulgaires enfantements. Elle obéit néanmoins : elle s'y croit obligée pour l'édification publique; comme son Fils avait obéi par son ministère à la loi servile de la circouoision.

III" ÉLÉVATION

La purification de Marie.

Ne cherchons aucun prétexte de nous dispenser des saintes observances de l'Église, de ses jeûnes, de ses abstinences , de ses ordonnances. Le plus tlangereux prétexte de se dispenser de ce que Dieu demande de nous, est la gloire des hommes. Un fidèle vous dira : Si je m'humilie, si je me relâche, si je pardonne, on dira que j'aurai tort. Un ecclésiastique à qui vous conseillerez de se retirer durant quelque temps dans un séminaire, pour se recueillir et se redresser contre ses dissipations , vous dira : On croira qu'on me l'a ordonné par pénitence , et on me croira coupable. Mais ni Jésus , (li Marie , n'ont eu ces vues, .lésus ne dit pas : On me croira pécheur comme les autres , si je subis la loi de la circoncision. Marie ne dit pas : On me croira mère comme les autres , et le péché comme la concupiscence mêlé dans la conception de mon Fils, comme dans celle des autres , ce qui fera tort, non tant à moi qu'à la dignité et à la sainteté de ce cher Fils. Elle subit la loi , et donne uu exemple admirable à tout l'univers , de mettre sa gloire dans celle de Dieu, et dans l'honneur de lui obéir , çt d'édifier son Église.

IVe ÉLÉVATION.

L'offraiidu dos doux loiUerellPs , ou des deux petits do colombe.

On ojjrira un agneau d'un an en holocauste pour un fils et unejille; et un petit de colombe ou une tourterelle pour le péché : que si l'on n'a pas un agneau d'un an, et qu'on n'en ait pas le moyen, on ojfrira deux tourterelles ou deux petits pigeons , l'un en holocauste, et l'autre pour le péché '. Dieu tempère sa loi selon les besoins : sa rigueur, quoi-

• Lev. XII, 6,8.

que régulière, est accommodante; et il perm** au pauvre, au lieu d'un agneau, qui dans son indigence lui coûterait trop , d'offrir des oiseaux de vil prix, mais agréables à ses yeux par leur simplicité et par leur douceur. Quoi qu'il en soit, il est constant que les tourterelles et les pigeons sont la victime des pauvres. Dans l'oblation du Sauveur l'Évangile excluant l'agneau , et ne marquant que l'alternative des colombes ou des tourterelles, a voulu expressément marquer que le sacrifice de Jésus-Christ a été celui des plus pauvres. C'est ainsi qu'il se plaît dans la pauvreté, qu'il en aime la bassesse, qu'il en étale les marques en tout et partout. N'oublions pas un si grand mystère; et, en mémoire de celui qui étant si riche s'est fait pauvre pour l'amour de nous, afin de nous enrichir par sa pauvreté ' , aimons-en le précieux caractère.

Pour moi, disait Origène», f estime ces tourterelles et ces colombes , heureuses d'être offertes pour leur Sauveur ; car il sauve et les hommes et les animaux^, et leur donne à tous leur petite vie. Allez, petits animaux et innocentes victimes, allez mourir pour Jésus. C'est nous qui devions mourir, à cause de notre péché : sauvons donc Jésus de la mort, en subissant celle que nous avions méritée. Dieu nous en délivre par .lésus qui «leurt pour nous ; et c'est en figure de Jésus, notre véritable victime, qu'on immole des animaux ; ils meurent donc pour lui en quelque sorte, jusqu'à ce qu'il vienne; et nous sommes exempts de la mort par son oblation. Une autre mort nous est réservée ; c'est la mort de la pénitence , la mort aux péchés, la mort aux mauvais désirs. Par nos péchés et nos convoitises nous donnons la mort à Jésus, et nous le crucifions encore tine fois 4, Sauvons au Sauveur cette mort , seule affligeante pour lui. Mourons comme des tourterelles et des colombes , en gémissant dans la solitude et dans la retraite : que les bois, que les rochers, que les lieux seuls et écartés retentissent de nos cris, de nos tendres gémissements. Soyons simples comme la colombe, fidèles et doux comme la tourterelle, mais ne croyons pas pour cela être innocents comme le sont ces animaux; notre péché est sur nous, et il nous faut mourir dans la pénitence.

V« ÉLÉVATION

Sur le saint vieillard Siméon.

Il 1/ avait dans Jérusalem un homme Juste et craignant Dieu , nommé Siméon, qui vivait dam Patiente de la consolation d'Israël, et le Saint Esprit était en lui : et il lui avait été révélé par le. Saint-Esprit qu'il ne mourrait point , qu'aupara vant il n'eût vu le Christ du Seigneur^. Voici un homme admirable, et qui fait un grand personnago dans les mystères de l'enfance de Jésus. Premièrement, c'est un saint vieillard qui n'attendait plus que la mort : il avait passé toute sa vie dans l'attente de la céleste consolation. Ne vous plaignez

' II. Cor. vni, 9. — ^ Orig. in Luc. Hom. xiv. — ^ Ps. X\XY, 7. — * Heb. VI, 6. — * Luc. ii, 26, 26

ÉLÉVATIO.NS SUll LES MYSTERES.

1 oint , Ames saintes , âims gémissantes , âmes qui vivez dans l'attente ; ne vous plaii;nez pas si vos consolations sont différées. Attendez , attendez encore une fois : Expecta , reexpecta ". Vous avez longtemps attendu , attendez encore ; expectans expectavi Dominum >. Attendez en attendant : ne vous lassez jamais d'attendre. Dieu est fidèle ^ ,et il veut être attendu avec foi. Attendez donc la consolation d'Israël. Et quelle est la consolation du vrai Israël ? C'est de voir une fois , et peut être à la fin de vos jours, le Christ du Seigneur.

Il y a des grâces uniques en elles-mêmes, dont le premier trait ne revient plus ; mais qui se continuent ou se renouvellent par le souvenir. Dieu les fait attendre longtemps pour exercer la foi , et en rendre l'épreuve plus vive. Dieu les donne quand il lui plaît , d'une manière soudaine et rapide : elles passent en un moment; mais il en demeure un tendre souvenir et comme un parfum : Dieu les rappelle , Dieu les multiplie, Dieu les augmente; mais il ne veut pas qu'on les rappelle comme de soi-même par des efforts violents : il veut qu'on l'attende toujours : et on ne se doit permettre que de doux et comme insensibles retours sur ses anciennes bontés. Que ceux qui ont des oreilles pour entendre, écoutent ^. Telle sera , par exemple, une certaine suavité du Saint-Esprit : ungoûtcaché de la rémission des péchés : un pressentiment de la jouissance future : une impression aussi efficace que sublime de la souveraine majesté de Dieu, ou de sa bonté et de sa communication en Jésus-Christ : d'autres sentiments que Dieu sait, et que saint Jean dans l'Apocalypse appelle la manne cachée ^ , la consolation dans le désert, l'impression secrète dans le fond du cœur, du nouveau nom de Jésus-Christ, que nul ne connaît qve celui qui Ta reçu ^. C'est la consolation de Siméon dans ce mystère. Tous les fidèles y ont part, chacun à sa manière , et tous doivent le comprendre selon leur capacité. I

0 Dieu et père de miséricorde , faites-moi enten- i dre ce nouveau nom de. votre Fils : ce nom de Sauveur, que chacun de nous se doit appliquer parla foi, lorsque Dieu dit à notre âme : Je suis ton salut' \ La voilà, la consolation de Siméon : ! voyons comme il y est préparé.

VP ÉLÉVATION.

Dernière préparation à la grâce que Siméon devait recevoir : le Saint-Esprit le conduit au temple.

// vint donc au temple par un mouvement de Vespril de Dieu ^. L'attente de Siméon était une préparation à la grâce de voir Jésus : mais cette préparation était encore éloignée. La dernière et !a plus prochaine disposition , c'est qu'après avoir longtemps attendu avec foi et patience , tout d'un toupil sent dans son coeur une impulsion aussi vive que secrète , qui le pressait à ce moment d'aller

' Ts. xxvnr, lo, 13. — ' Ps. xxtx, 2. — ' //. Thess. m, n. — * Luc. xrv, 35. —ijpoc. n, 17. — « Ibid — > Pt. uxiv 3- •- » Lxtc. 11^27, '

au temple, sans qu'il sût peut-être distinctement ce qu'il y allait trouver : Dieu se contentant de tui faire sentir que ses désirs seraient satisfaits, il vint donc en esprit au temple : il y vint par une secrète instigation de l'osprit de Dieu. Allons aussi en esprit au temple, si nous y voulons trouver Jésus- Christ. N'y allons point par coutume, par bienséance : les vrais adorateurs adorent Dieu en esprit et en vérité '. Cest le Saint-Esprit qui les meut; et ils suivent cet invisible moteur.

Le temple matériel , l'assemblée visible des fidèles, est la figure de leur invisible réunion avec Dieu dans l'éternité. C'est là le vrai temple de Dieu. Le vrai temple de Dieu, où il habite, c'est la sainte et éternelle société de ses saints, réunis en, lui par Jésus-Christ. Ainsi, aller au temple en esprit, c'est s'unir en esprit à ce temple invisible et éternel , où Dieu , comme dit l'apôtre , sera tout en tous ».

Allons donc en esprit au temple ; et toutes les fois que nous entrerons dans ce temple matériel , unissons-nous en esprit à la sainte et éternelle Jérusalem^ où est la temple de Dieu, où sont réunifies saints purifiés et glorifiés , qui attendent pourtant encore à la dernière résurrection leur parfaite glorification, et lassemblage consonaraé de leurs frères qui manquent encore en leur sainte société, et que Dieu ne cesse de rassembler tous les jours.

Là donc on trouve Jésus-Christ , mais Jésus- Christ entier ; c'est-à-dire le chef et les membres ; mais il ne sera entier que lorsque le nombre des saints sera complet. Ayons toujours la vue arrêtée à cette consommation de l'oeuvre de Dieu; et nous irons eu esprit au temple pour v trouver Jésus- Christ.

VIP ÉLÉVATION.

Heureuse rencontre de Siméon et de Jésus.

« Il vint en esprit au temple au moment que le « père et la mère de Jésus l'y portaient , selon la « coutume prescrite par la loi^. » Heureuse rencontre, mais qui n'est pas fortuite! heureuse rencontre , de venir au temple au moment que Joseph et Marie y portaient l'enfant! Cest pour cela que les anciens Pères grecs ont appelé ce mystère, . la ren- « contre. » Mais la renooîitre parmi les hommes paraît au dehors comme un effet du hasard : il n'y a point de hasard , tout est gouverné par une sagesse dont l'infinie capacité embrasse jusqu'aux moindres circonstances. Mais surtout l'heureuse rencontre de Siméon avec Jésus porté dans le temple par ses parents, est dirigée par un ordre spécial de Dieu.

Dieu détermina le moment où l'on se devait rencontrer. Par quel esprit Jésus vint-il au temple ? S'il est écrit, que «le Saint-Esprit le mena dans le « déserts, » ne doit-on pas dire de même que le Saint- Esprit le mena dans le temple; qu'il y mena aussi .Toseph et Marie? Voici donc l'heureuse rencontre conduite par le Saint-Esprit ; le même Esprit qui

' Joan. IV, 24. - » /. Cor. xv, 28. - J «*■&. xn, M. -^ ■i iac u, 27. - * Ibid. iT^ l.

Tî«

ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES

merw au temple Joseph , Marie et Jrsus , y mena aussi Siméon. 11 cherchait Jésus; mais plutôt et premièrement Jésus le cherchait , et voulait encore plus se donner à lui, que Siméon ne voulait le recevoir.

Mettons-nous donc en état d'être menés par le même esprit qui mène Joseph, qui mène Marie, qui mène Jésus; et pour cela dépouillons-nous de notre propre esprit ; car ceux qui sont conduits par leur esprit propre, ne peuvent pas être conduits par l'esprit de Dieu et de Jésus-Christ.

Mais qu'est-ce que cet esprit propre? apprenons à le connaître. Cet esprit propre consiste dans la recherche de ses avantages , et l'esprit de Jésus- Ciirist consiste aussi à se réjouir des avantages, si l'on peut ainsi parler, et de la gloire de Dieu en Jésus-Christ.

« Si vous m'aimiez, vous vous réjouiriez de ce « que je retourne à mon Père, parce que mon Père « est plus grand que moi ■; » et que retourner à lui, c'est retourner à ma naturelle et originaire grandeur : c'est là se réjouir de la gloire et des avantages de Jésus-Christ. D'autres sont dévots dans la maladie, dans les grandes affaires du monde, afin qu'elles réussissent. Que de messes, que de prières, que de billets dans les sacristies, pour engager Dieu dans leurs intérêts, et le faire servir à leur ambition! Ceux-là n'entrent pas au temple dans l'esprit de Jésus-Christ, et ne l'y rencontrent pas. Laissons-là ces dévots grossiers : en voici de plus spirituels. Ce sont les apôtres, qui semblent se réjouir en Jésus-Christ même, et qui, touchés de sa douce conversation , ne peuvent se résoudre à le voir partir. Ce sont de faibles amis qui aiment leur joie plus que la gloire de celui qu'ils aiment. Ils quitteront l'oraison, pour peu qu'elle cesse à leur apporter ces délectations sensibles. Ce sont ceux que Jésus-Christ appelle « disciples pour un temps, « qui reçoivent d'abord la parole avec joie , mais à « la première tentation l'abandonnent ». » La vérité ne les règle pas , mais leur goût passager et spirituel.

Que dirons-nous de ceux qui viennent dire au Sauveur, avec un mélange de joie sensible et humaine : « Seigneur, les démons mêmes nous sont soumis « en votre nom ^? » Ils semblent se réjouir de la gloire de notre Seigneur, au nom duquel ils rapportent cet effet miraculeux. Riais parce qu'ils y mêlaient par rapport à eux une complaisance trop humaine, Jésus-Christ leur dit : « Il est vrai : je « vous ai donné ce pouvoir sur les démons : « néanmoins ne vous réjouissez pas de ce qu'ils « vous sont soumis; mais réjouissez- vous de ce « que vos noms sont écrits dans le cieH; » et ce discours se termine à rendre gloire à Dieu de l'accomplissement de sa volonté : « Il est ainsi , mon « Père, parce que c'a été votre bon plaisir s. «

Ceux aussi dont parle saint Paul 6, qui donneraient « tous » leurs « biens aux pauvres, et leurs mem-

' Joan. XIV, 28. — * Luc. vin, 13. — ' Ibid. x, 17 — ^Ibid. 10, 20. ~ 5 Jbid. 2;. — 6 1. Cor. xiu, 2,3.

« bres mêmes au martyre «ne seraient pas dépourvus de quelque joie , en faisant à Dieu ce sacrifice apparent : et néanmoins , s'ils « n'avaient pas la cha- « rite » et cette céleste délectation de l'accomplissement de la volonté de Dieu, « ils ne seraient rien. » Cherchons donc à nous réjouir en Jésus-Christ de ce qui a réjoui Jésus-Christ même ; c'est-à-dire du bon plaisir de Dieu , et mettons là toute notre joie. Alors , guidés au temple par l'esprit de Jésus-Christ, nous le rencontrerons avec Siméon , et la rencontre sera heureuse.

VHP ÉLÉVATION.

Qu'est-ce que recevoir Jésus-Christ entre ses bras?

« Il prit l'enfant entre ses bras'. « Ce n'est pa? assez de regarder Jésus-Christ; il faut le prendre, le serrer entre ses bras avec Siméon, afin qu'il n'échappe point à notre foi.

Jésus -Christ est la vérité : le tenir entre ses bras , c'est comprendre ses vérités ; se les incorporer; se les unir; n'en laisser écouler aucune; les goûter ; les repasser dans son cœur ; s'y affectionner; en faire sa nourriture et sa force; ce qui en donne le goût , et les fait mettre en pratique.

C'est un défaut de songer seulement à la pratique : il faut aller au principe de l'affection et de l'amour. Lisez le psaume cxviii, tout consacré à la pratique de la loi de Dieu. « Heureux ceux qui « marchent dans la loi de Dieu». » Mais que fait David pour cela.' Il la recherche, il l'approfondit; il désire qu'elle soit sa règle; il désire de la désirer; il s'y attache par un saint et fidèle amour; il enaimela vérité , la droiture ; il en chante les merveilles; il use ses yeux à la lire nuit et jour : il la goûte : elle est un miel céleste à sa bouche. C'est ce qui rend la pratique amoureuse et persévérante.

Combien plus devons-nous aimer l'Évangile ! Mais pour aimer l'Évangile , il faut primitivement aimer Jésus-Christ, le serrer entre ses bras, dire avec l'Épouse : « Je le tiens, et ne le quitte- « rai pas^. » Une pratique sèche ne peut pas durer; une affection vague se dissipe en l'air : il faut , par une forte affection , en venir à une solide pratique.

Ceux qui disent qu'il en faut venir à la pratique, disent vrai sans doute; mais ceux qui pensent qu'on en peut venir à une pratique forte, courageuse et persévérante, sans l'attention de l'esprit et l'occupation du cœur, ne connaissent pas la nature de l'esprit humain, et ne savent pas embrasser Jésus-Christ avec Siméon.

ÏXe ÉLÉVATION.

Qu'est-ce que l)énir Dieu, en tenant Jésus-Christ entre ses bras?

« Et il bénit Dieu , et il dit : Vous laisserez « maintenant aller en paix votre serviteur *. " La

« Luc. Il, 28. — ' Ps. CXVITI, J,2 et seq. — ' Cant. ih, t, — * Luc. Il , 28 . 29.

ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES

bënédiclion que nous donnons à Dieu , vient originairement de celle qu'il nous donne. Dieu nous bénit lorsqu'il nous comble de ses biens : nous le bénissons lorsque nous reconnaissons que tout le bien que nous avons vient de sa bonté; et que, ne pouvant lui rien donner, uous confessons avec complaisance ses perfections , et nous nous en réjouissons de tout notre cœur.

Cette occupation naturelle de l'homme a été interrompue par le péché, et rétablie par Jésus-Christ ; en sorte que par nous - mêmes ne pouvant bénir Dieu, ni rien faire qui lui soit agréable, nous le bénissons en Jésus-Christ: « en qui » aussi « il nous « a » premièrement « bénis de toute bénédiction « spirituelle, » comme dit saint Paul '.

Pour donc bénir Dieu, il faut le tenir entre nos bras, qui est une posture d'offrande, et un acte pour présenter à Dieu son Filsbien-aimé.

Par ce moyen nous rendons à Dieu tout ce que nous lui devons, et lui faisons uneoblation égale, • non-seulement à ses bienfaits, mais encore à ses ; grandeurs, en lui présentant un autre lui-même. Au reste, nous pouvons l'offrir, puisqu'il est à nous de même sang, de même nature que nous sommes; qui d'ai Heurs se donne à nous tous les jours dans la sainte eucharistie, afin que nous ayons tous les jours de quoi donner à Dieu qui nous donne tout.

L'effet dans nos cœurs de cette bénédiction , c'est de nous dégoûter de la vie et de tous les biens sensibles. Celui-là bénit Dieu véritablement, qui attaché à Jésus-Christ qu'il présente à Dieu, et détaché de tout le reste, dit avec Siméon : « Lais- « sez-moi aller en paix : » je ne veux rien, je ne tiens à rien sur la terre; ou bien avec Job : « Le « Seigneur a donné : le Seigneur a ôté : tout ce « que le Seigneur a voulu est arrivé : le nom du « Seigneur soit béni». A lui la gloire et l'empi- « re^ » : à nous l'humilité et l'obéissance. En quelque état que nous soyons , mettons Jésus entre Dieu et nous. Veux-je vous rendre grâces? Voilà votre Fils : vous ai-je offensé? Voilà votre Fils, mon giand propitiateur. Voyez les pleurs de ses yeux enfantins, c'est pour moi qu'il les verse. Qui en doute, puisqu'il a bien versé son sang? Recevez donc de mes mains le Sauveur que vous nous avez donné- C'est pour cela qu'il se met encore tous les jours entre nos mains. Mais soyons purs, soyons saints, pour offrira Dieu le Saint des saints. Levons à Dieu des mains pures ; et allons en paix.

X« ÉLÉVATION

Le cantique de Siméon.

Le saint vieillard ne veut plus rien voir, après avoir vu Jésus -Christ •>. Il croyait profaner ses yeux sanctifiés par la vue de Jésus-Christ : et il ne désire plus que d'aller bientôt au sein d'Abraham , yattendre l'espérancedu monde, et annoncer comme

• Ephes. 1,3. — ' Job. I, 21. — 3 Jppc. i, 6. — * Luc.

prochaine nux enfants de Dieu la consolation d*!»» raël.

En général , on ne doit souhaiter de vivre , que jusqu'à tant qu'on ait connu Jésus-Clirist. Mourir sans l'avoir connu, c'est mourir dans son péché; mais aussi quand on l'a connu et godté par la remis* sion de ses péchés , qui pourrait aimer la vie et se repaître encore de ses illusions? La vie de l'homme n'est que tentation et tromperie. Les pompes , les grandeurs, les biens du monde, qu'est-ce autre chose, qu'orgueil, concupiscence des yeux, concupiscence de la chair ^ , un vain faste, une vaine enflure, un amusement dangereux, un piège, un attrait trompeur pour les faibles ? Fuyons, fuyons cette Babylone, pour n'être point corrompus par ses délices » : après avoir vu le vrai en Jésus, fuyons le faux qui est dans le monde.

Eh bien ! je laisserai le monde : je m'en irai contempler les œuvres de Dieu dans la retraite : je n'y trouverai pas ce faux que j'aperçois dans le monde : quelle consolation , puisque le vrai y est encore imparfait! Les créatures peuvent être nos introducteurs vers Dieu : mais quand nous le pouvons voir lui-même, qu'avons-nous besoin des introducteurs? Fermez-vous dorénavant, mes yeux ; vous avez vu Jésus-Christ, il n'y a plus rien à voir pour vous.

C'est ainsi que le juste méprise la vie, et ne la supporte qu'avec peine. Mais alors, et quand Jésus- Christ devait paraître, ou pouvait désirer la consolation de le voir et de lui rendre témoignage. Maintenant, où pour le voir il faut mourir, la mort n'estèlle pas douce? Si le saint vieillard a tant désiré de voir Jésus dans l'infirmité de sa chair, combien devons-nous désirer de le voir dans sa gloire! Heureux Siméon! combien de prophètes, combien de rois ont désiré de voir ce que vous voyez, et ne l'ont pas vu^\ C'est ce que Jésus disait à ses disciples : et il ajouta : et d'ouïr ce que vous écoutez, et ne l'ont pas ouï! Siméon n'écoutait pas sa parole, qui faisait dire à ses auditeurs, peut-être encore incrédules : Jamais homme n'a parlé comme celuici 4; et néanmoins il est ravi : combien plus le devons-nous être, d'entendre sa sainte parole, et d'en attendre la dernière et parfaite révélation dans la vie future ! Siméon ne voit rien encore qu'un enfant , où rien ne paraît d'extraordinaire; et Dieu lui ouvre les yeux de l'esprit, pour voir que c'est la lumière que Dieu prépare a«j; gentils pour les éclairer, et le flambeau pour les recueillir de leur dispersion : en même temps la gloire d' Israël, et celui où se réunissent ceux qui sont loin et ceux qui sont près : en unmot, l'attente commune desdeux peuples, comme Jacob le vit en mourant, lorsqu'il vit sortir de Juda celui qui était l'espérance de tous les peuples de l'univers *.

Éclairez-nous, ô Sauveur! lumière qui éclairez tout homme venant au monde ^. Éclairez-nous, nous que votre Évangile a tirés de la gentilité ; éclairez les Juifs encore endurcis ; et qu'ils viennent

' I. Joan. II, 19. — * Apoc. xvui, 4. — ' Luc. x, M. ^ ♦ Joan. vu, 48. — * Gen. \ux, 10. — • Joau. i, 9.

confesser avec nous Jésus-Christ notre Seigneur. Qui verra cet heureux temps? Quand viendra-t-il? Bienheureux les yeux qui verront, après la conversion des gentils, la gloire du peuple d'Israël î

XP ELEVATION.

Admiration de Joseph et de Marie.

Le père et la mère de l'enfant étaient en admiration de ce qu'on disait de lui '. Nous avons déjà dit un mot de cette admiration : mais il faut tâcher aujourd'hui de la comprendre ; et s'il se peut même, de la définir.

C'est donc, si je ne me trompe, un sentiment intime de l'âme, qui, pénétrée et surmontée de la grandeur, de la magnificence , de la majesté des choses qu'elle entend , après peut-être quelque effort tranquille pour s'en exprimer à elle-même la hauteur, reconnaît enfin qu'elle ne peut pas même concevoir combien elles sont incompréhensibles; supprime toutes ses pensées, les reconnaissant toutes indignes de Dieu; et, craignant de les dégrader en tâchant de les estimer, demeure en silence devant Dieu sans pouvoir dire un seul mot, si ce n'est peutêtre avec David , qui s'écrie : Tibisilentium laus : Le sileiice seul est votre loiuinge^. C'est encore ce que voulait dire David : Seigneur, notre Seigneur, que votre nom est admirable par toute la terre , parce que votre magnificence est élevée par-dessus les deux ^ ! Les deux des deux ne peuvent pas vous comprendre *. Il n'appartient qu'à vous seul de vous louer. Ainsi mon âme étonnée, confuse, interdite, demeure en silence devant votre face ; son étonnement se tourne en amour, mais dans un amour éperdu qui, sentant qu'on ne peut pas même vous aimer assez, se perd dans vos immenses grandeurs comme dans un abîme qui n'a point de fond , et comme une goutte d'eau dans l'Océan.

Revenons à Joseph et à Marie. Ils étaient en admiration de ce qu'on disait de lui *, Pourquoi tant être en admiration? Ils en savaient plus que tous ceux qui leur en parlaient. Il est vrai que l'ange ne leur avait pas encore annoncé la vocation des gentils. Marie n'avait ouï parler que du trôTie de David et de la maison de Jacob ^. Elle avait senti toutefois, par un instinct manifestement prophétique et sans limitation , que da7is tous les temps on la publierait bienheureusGf 7 : ce qui semblait comprendre tous les peuples comme tous les âges; et l'adoration des mages était un présage de la conversion des gentils. Quoi qu'il en soit, Siméon est le premier qui paraisse l'avoir annoncée : et c'était un grand sujet d'admiration.

Sans en tant rechercher les causes, le Saint-Esprit nous veut faire entendre une excellente manière d'honorer les mystères. C'est à la vue des bontés et des merveilles de Dieu , de demeurer devant lui en grande admiration et en grand silence. Dans

' LucM, 33. — î Ps. Lxrv, 2, selon l'hébr. — 3 Ps. vm, • — * III. Reg. vui, 27, — » Luc. u, 33. — « Ibid. I, 32. — ' Ibid. 48.

ELEVATIONS SUR LES MYSTÈRES

ce genre d'oraison , il ne s'agit pas de produire beaucoup de pensées, ni défaire de grands efforts : on est devant Dieu : on s'étonne des grâces qu'il nous fait : on dit cent et cent fois, sans dire mot, a vec David : Quid est homo? Qu'est-ce que l'homme, que vous daigniez vous en souvenir • ? Encore un coup : qu'est-ce que l'homme, que vous, vous qui êtes le Seigneur admirable par toute la terre , vouliez y penser? Et on s'abîme dans l'étonnement et dans la reconnaissance , sans songer à vouloir produire, ni au dedans ni au dehors, la moindre parole, tant que dure cette bienheureuse et très-simple disposition.

Il y a dans l'admiration une ignorance soumise, qui , contente de ce qu'on lui montre des grandeurs de Dieu , ne demande pas d'en savoir davantage ; et perdue dans l'incompréhensibilité des mystères i les regarde avec un saisissement intérieur, également disposée à voir et à ne voir pas; à voir plus ou moins , selon qu'il plaira à Dieu. Cette admiration est un amour. Le premier effet de l'amour, c'est de faire admirer ce qu'on aime, le faire toujours regarder avec complaisance, y rappeler les yeux, ne vouloir point le perdre de vue. Cette manière d'honorer Dieu est marquée dans les saints dès les premiers temps. Elle est répétée plusieurs fois dans, saint Clément d'Alexandrie. Mais , quoi ! elle est de David, lorsqu'il dit : Quam admirabilel quid est homo! quam magna multitudo dulcedinis tuae, Do- « mine! Que votre nom est admirable! qu'est-ce que- « l'homme ? que vos douceurs sont grandes et innom- « brables' ! « C'est le cantique de tous les saints dans l'Apocalypse. « Qui ne tous craindra. Seigneur? Qui « n'exaltera votre nom? car vous êtes le seul Saint 5. On se tait alors , parce qu'on ne sait comment exprimer sa tendresse, son respect, sa joie, ni enfin ce qu'on sent de Dieu ; et c'est « dans le ciel le silence « d'environ une demi-heure^ : » silence admirable , et qui ne peut durer longtemps dans cette vie turbulente et tumultueuse.

Xir ÉLÉVATION.

Prédiction du saint vieillard. Jésus-Christ en bulle aux contradictions.

« Cet enfant que vous voyez , est pour la ruine et « pour la résurrection de plusieurs dans Israël*. » C'est ce qu'opère tout ce qui est haut, et ce qui est simple- tout ensemble. On ne peut atteindre a sa hauteur; on dédaigne sa simplicité; ou bien on le veut atteindre par soi-même, et on ne peut, et on se trouble, et on se perd dans son orgueil. Mais les humbles cœurs entrent dans les profondeurs de Dieu sans s'émouvoir; et, éloignés du monde et de ses pensées ils trouvent la vie dans la hauteur des oiuvres de Dieu.

« Et il sera en butte aux contradictions des hom- « mes^. » Siméon est inspiré de parler à fond à Marie, qui plus que personne a ces oreilles intérieures

' Ps. vin, 5. - » Ibid. 2, 5. Ps. XXX, lo. — ' Apoe. xt^ 4. — * Apoc. viii, I. — » Luc. u, 34. — * Ibid.

ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES

où le Verbe se fait entendre. Ouvrons l'Évangile, et surtout celui de saint Jean, où le mystère de Jésus- Christ est découvert plus à fond : c'est le plus parfait commentaire de la parole de Siméon. Ecoutons murmurer le peuple « les uns disaient : C'est un «homme de bien; les autres disaient : Non, il « trompe le peuple et abuse de sa crédulité. N'est- « ce pas lui qu'ils voulaient faire mourir? Et il prê- « che, et personne ne lui dit mot : les prêtres au- « raient-ils connu qu'il est le » Christ ? « Mais on ne « saura d'où viendra le " Christ; « et celui-ci, nous « savons d'où il est venu '. » Et encore : « Que veut- « il dire, qu'on ne peut aller où il va ? Ira-t-il aux « gentils dispersés, et s'en rehdra-t-il le docteur? Les •< uns disaient : C'est le « Christ; « lesautresdisaient : « Le «Christ «doit-il venir de Galilée? Pesait-on pas « qu'il doit venir de Bethléem? Il y eut donc sur ce « sujet une grande dissension '. « Et le voilà « en <■ butte aux contradictions des hommes. »

Poursuivons : Jésus répète encore une fois : « Je r. m'en vais; et vous ne pouvez venir où je vais. » Où ira-t-il? « Se tuera-t-il lui-même 3, » afln qu'on ne puisse le suivre ? Ce n'était pas seulement les infldèles et les incrédules qui contredisaient à ses paroles : ceux qui croyaient , mais non pas encore assez à fond, aussitôt qu'ils lui entendirent dire cette parole, la plus consolante qu'il ait jamais prononcée : « La vé- « rite vous affranchira, « s'emportèrent jusqu'à oublier leurs captivités si fréquentes, et jusqu'à lui dire : Vous nous traitez d'esclaves : « nous n'avons jamais « été dans l'esclavage'». » Il leur fait voir leur captivité sous le péché , dont lui seul pouvait les affranchir. Ils ne veulent point s'apaiser; et de discours en discours, pendant que Jésus leur dit la vérité, ils s'emportent jusqu'àluidirequ'il était «un samaritain, « et possédé du malin esprit, » sans être touchés de sa douceur. L'entretien se finit par vouloir prendre des pierres pour le lapider.

Continuons. « Je donne, » leur dit-il, « ma vie de « moi-même, et personne ne me la peut ôter^ ; » et il s'élève sur cette parole de nouvelles dissensions. « C'est un possédé, disaient les uns, c'est un fol; pour- « quoi l'écouter davantage ? D'autres disaient : Ce « ne sont pas là les paroles d'un possédé : un possédé « rend-il la vue à un aveugle-né? » Les contradictions étaient fortes, les défenseurs étaient faibles; et le parti des contradicteurs devint si fort, qu'à la fin il met en croix l'innocence même. « Ils s'amassent pourtant autour de lui; » et avec une bonne foi apparente, ils lui disent: « Pourquoi nous faire mourir, « et nous tenir toujours en suspens? Si vous êtes le « Christ, dites-le-nous ouvertement. » Il le leur avait dit tant de fois, et ses œuvres mêmes parlaient; ce qui lui fait dire : » Je vous le dis, et vous ne me croyez pas ; » et quand je me tairais, « les œuvres que je fais au nom de mon Père rendent témoignage de moi ^. » « Ils ne l'en croient pas, et ils en reviennent à prendre des pierres pour le lapider : tant il était né pour essuyer les contradictions du genre humain.

» Joan. TU, la, 25, 26, 27. — * Ibid. 35 elseq. — » Joan. ▼m , 21, 22. — • Ibid. 32 , as, 34 e/ seg. - s Joom. x, IS, 19, 90, î>. - « Ibid. ii,25, 31.

On le chicanait sur tout. « Pourquoi vos disciples « méprisent-ils nos traditions? Ils se mettent à table « sansselaver'. « Voici unechicanebien plus étrange. « Cet homme ne vient pas de Dieu : il fait des mira- « clés, et il guérit les malades le jour du sabbat». » Ils n'eussent pas « craint le jour du sabbat de reti- « rer d'un fossé leur âne ou leur bœuf ^ ; » mais guérir le jour du sabbat une fille d'Abraham, et la délivrer du malin esprit dont elle était opprimée, c'est un crime abominable. Faut-il s'étonner si on contredit sa doctrine et ses mystères , puisqu'on trouve mauvais jusqu'à ses miracles et à ses bienfaits?

X1II« ÉLÉVATIOiN.

D'où naissaient ces contradictions.

Fous êtes d'en bas, et je suis d'en haut 4. Je viens apprendre aux hommes des choses hautes qui les passent; et les hommes superbes ne veulent, pas s'humilier pour les recevoir.

Fous êtes du monde, et je ne suispas du monde^. Vous êtes charnels et sensuels ; et ce que je vous annonce, qui est spirituel, ne peut entrer dans votre esprit. Il faut que je vous régénère , que je vous renouvelle, que je vous refonde : car ce qui est né de la chair, est chair ^^ et on n'est spirituel qu'en renaissant et en renonçant à sa première vie.

« La lumière est venue au monde; et les hommes « ont mieux aimé les ténèbres que la lumière, parce

• que leurs œuvres étaient mauvaises. » Car « celui

• qui fait mal, hait la lumière ; et il ne vient point à la « lumière, de peur que ses œuvres ne soient mani^ « festéesT. »

Voilà trois paroles du Fils de Dieu, qui contiens nent trois raisons pour lesquelles les hommes n'ont pu le souffrir. Ils sont superbes , et ils ne veulent pas s'humilier pour recevoir les sublimités qu'il leur annonce : ils sont charnels et sensuels , et ils ne veulent pas se dépouiller de leurs sens pour entrer dans les choses spirituelles où il les veut faire entrer ; ils sont vicieux et corrompus, et ils ne peuvent souffrir d'être repris par la vérité.

« Vous me voulez faire mourir, » dit le Sauveur» « parce que ma parole ne prend point en vous , et « n'y trouve point d'entrée*. » Ainsi elle vous révolte, parce que vous ne pouvez pas y entrer. Comme jamais il n'y eut de vérité, ni plus haute, ni plusspi-. rituelle, ni plus convaincante et plus vivement reprenante que celle de Jésus-Christ, il n'y eut jamais aussi une plus grande révolte , ni une plus grande contradiction. C'est pourquoi il en faut venir jusqu'à la détruire , jusqu'à faire mourir celui qui l'annonce. « Vous cherchez à me faire mourir, moi qui suis un « homme qui vous dit la vérité. » Voilà le sujet de votrehaine: « Vous ne connaissez pas mon langage. » Pourquoi ? « parce que vous ne pouvez pas seule- « ment écouter ma paroles : » elle vous est insupportable, parce qu'elle est vive , convaincante, irrcpré» hensible.

' .Vatth. XT, 2. — » Joan. ix, J6. — ^ Luc. xir, 3,4,5. — * Joan. VIII, 2.r — * Jbid. — * Joan. m, 6. — ' Zbt^ 19, 20. — • Juan. \UI, 37. — » Ibid. 40, 43.

C'est la grande contrarliction que souffre Jésus. Les hommes se révoltent contre lui , parce qu'ils ne veulent pas se convertir, s'humilier, se mortifier, combattre leurs cupidités et leurs passions. Us aimeront quelquefois ses vérités , qui sont belles en ellesmêmes : quand elles se tournent en jugement, en répréhension , en correction , ils se révoltent contre lui, et contre les prédicateurs qui prêchent les vérités fortes ; et contre les supérieurs , contre les amis qui nous mettent nos défauts devant les yeux, et qui troublent le faux repos d'une mauvaise conscience. C'est de ce côté-là plus que de tous les autres , que Jésus-Christ est en butte aux contradictions; et cet endroit est pour lui le plus sensible.

XIV ÉLÉVATION

Contradictions des cli réliens mêmes contre Jésus-Christ sur sa personne.

Je frémis, je sèche. Seigneur, je suis saisi de frayeur et d'étonnement; mon cœur se pâme , se flétrit , quand je vous vois en butte aux contradictions , non-seulement des infidèles , mais encore de ceux qui se disent vos disciples. Et premièrement, quelles contradictions sur votre personnel Vous êtes tellement Dieu , qu'on ne peut croire que vous soyez homme-, vous êtes tellement homme, qu'on ne peut croire que vous soyez Dieu. Les uns ont dit : Le rerbe est en Dieu • ; mais ce n'est rien de substantiel ni de subsistant : il est en Dieu comme notre pensée est en nous; en ce sens il est Dieu comme la pensée est notre âme : car qu'est-ce que la pensée, sinon notre âme en tant qu'elle pense? Non , disent les autres ; on voit trop que le Verbe est quelque chose qui subsiste : c'est un iils; c'est une personne : qui ne le voit pas par toutes les actions et toutes les choses qu'on lui attribue.^ Mais aussi ne doit-on pas croire que cet homme qui est né de Marie, sans être rien autre chose , est cette personne qu'on nomme le fils de Dieu? Quoi! il n'est pas devant Marie, lui qui dit qu'il est deoant Abraham ^ ? lui qui était au commencement^? Vous vous trompez; il est évident, dit Arius, qu'il est devant que le monde fût : c'est dès lors une personne subsistante ; mais inférieure à Dieu , faite du néant comme le sont les créatures , quoique plus excellente. Tiré du néant? cela ne se peut : Mparqui tout a été tiré du néants. Comment donc est-il fils ? Un fils n'est-il pas produit de la substance de son père , et de même nature que lui ? Le fils de Dieu sera-t-il moins fils, et Dieu sera-t-il moins père que les hommes ne le sont? Il serait donc fils par adoption comme nous? Et comment avec cela être fils unique, qui est dans le sein du Père'^}

Arius, vous avez tort, dit Nestorius : le fils de Dieu est Dieu comme lui; mais aussi ne peut-il pas en même temps être fait homme? Il habite en l'homme comme Dieu habite dans un temple, par grâce ; et si le Fils de Dieu est fils par nature , l'homme qu'il s'est uni par sa grâce ne Test que par adoption. On s'oppose à cette perverse doctrine ; on dit à

' Joan. I, I. — » IVid. VIH, 58. — 3 Ihid. I, I, 2. — ♦ Ihid. 3. - * Ihid. 18.

Nestorius : Vous séparez trop ; il faut unir jusqu'à tout confondre , et faire de deux natures une nature. Hélas! quand finiront ces contentions? Pouvez-vous croire, disent ceux-ci , qu'un Dieu puisse en effet se rabaisser jusqu'à être effectivement homme ? La chair n'est pas digne de lui: il n'en a point, si ce n'est une fantastique et imaginaire. Imaginaire? dit l'autre; et comment donc a-t-on dit : Le Verbe a été fait chair ^"i en définissant l'incarnation par l'endroit que vous rebutez : Il a une chair, et l'incarnation n'est pas une tromperie. Mais le Verbe lui tient lieu d'âme : ou bien , si vous voulez lui donner une âme , donnons-lui celle des bêtes, quelle qu'elle soit ; mais ne lui donnons point celle des hommes. Le Verbe est son âme, encore un coup ; ou du moins il est son intelligence : il veut par sa volonté, et il ne peut en avoir d'autre. Est-ce tout enfin ? Oui , c'est tout. Car on a tout contesté, le corps, l'âme, les opérations intellectuelles; et toutes les contradictions sont épuisées. Jésus est donc en butte aux contradictions de ceux qui se disent ses disciples? Car, disent-ils, le moyen de comprendre cela et cela? Mais Jésus avait prévenu les contradictions par une seule parole : « Dieu a tant aimé le monde, qu'il lui a donné son Fils « unique». »

Pour tout entendre, il ne faut qu'entendre son amour. Dieu a tant aimé le monde. Un amour incompréhensible produit des effets qui le sont aussi. Vous demandez des pourquoi à Dieu? Pourquoi un Dieu se faire homme ? Jésus-Christ vous dit ce pourquoi ? Dieu a tant aimé le monde. Tenez-vous-en là ; les hommes ingrats ne veulent pas croire que Dieu les aime autant qu'il fait. Mais le disciple bien-aimé résout leurs doutes, en disant : «Nous avons cru à « l'amour que Dieu a pour nous ^. » Dieu a tant aimé le monde ; et que reste-t-il après cela , sinon de croire à l'amour, pour croire à tous les mystères?

Esprits aussi insensibles à l'amour divin , que vous êtes d'ailleurs présomptueux! Le mystère de l'eucharistie vous rebute ? Pourquoi nous donner sa chair et s'unir à nous corps à corps, pour s'y unir esprit à esprit? Dieu a tant aimé le monde, dit Jésus; et saint Jean répond pour nous tous : Nous aiwns cru à l'amour que Dieu a pour nous. Mais il est incompréhensible? Et c'est pour cela que je veux le croire^ et m'y abîmer : il n'en est que plus digne de Dieu. Après cela il ne faut i>lus disputer, mais aimer; et après que Jésus a dit : Dieu a tant aimé le monde ^ il ne faudrait plus que dire. Le monde racheté a tant aimé Dieu.

XVe ÉLÉVATION.

Contradictions contre Jésus-Christ, sur te mystère de U grâce.

Voici encore un écueil terrible pour l'orgueil hur main. L'homme dit en son cœur : J'ai mon franc arbitre : Dieu m'a fait libre, et je me veux faire juste : je veux que le coup qui décide de mon salut éternellement vienne primitivement de moi. Ain.si on veu} par quelque coin se glorifier en soi-même. Où allez:

' Joan.l, 14. — 2 Ibid. m, IG. — ' Ihid. iv, 14.

ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTERES

TOUS , vaisseau fragile ? vous allez vous briser contre i recueil, et vous priver du secours de Dieu, qui n'aide j que les humbles , et qui les fait humbles pour les ai* ' der. Connaissez-vous bien la chute de votre nature pécheresse; et après même en avoir été relevé, l'extrême langueur, la profonde maladie qui vous en reste? Dieu veut que vousiui disiez : Gj/mwes-moi « ; car à tout moment je me meurs, et je ne puis rien sans vous. Dieu veut que vous lui demandiez toutes les bonnes actions que vous devez faire: quand vous les avez faites , Dieu veut que vous lui rendiez grâces de les avoir faites. Il ne veut pas pour cela que TOUS demeuriez sans action, sans effort: mais ii veut qu'en vous efforçant , comme si vous deviez agir tout seul , vous ne vous glorifiiez non plus en vousmême, que si vous ne faisiez rien.

Je ne puis : je veux trouver quelque chose à quoi me prendre dans mon libre arbitre , que je ne puis accorder avec cet abandon à la grâce. Superbe contradicteur, voulez-vous accorder ces choses, ou bien croire que Dieu les accorde? Il les accorde tellement, qu'il veut sans vous relâcher de votre action que vous lui attribuiiez finalement tout l'ouvrage de votre salut; car il est le Sauveur, et il dit : Un'y a point de Dieu qui sauve que moi ». Croyez bien que Jésus-Christ est Sauveur, et toutes les contradictions s'évanouiront.

XVTe ÉLÉVATION.

Solution manifeste des contradictions par l'autorité de l'Église.

Seigneur, vos mystères sont enveloppés de ténèbres. Vous avez répandu dans votre Écriture des obscurités , vénérables à la vérité , mais enfin qui déconcertent notre faible esprit : je tremble en les voyant , et je ne sais par où sortir de ce labyrinthe. Vous ne savez par où en sortir! Mais Jésus a-t-il parlé obscurément de son Église? IS'a-t-il pas dit qu'il la mettait sur une montagne^^ afin qu'elle fût vue de tout le monde? N'a-t-il pas dit qu'il la posait sur le chandelier, afin qu'elle luisît à tout l'univers 4? Xa-t-il pas dit assez clairement : Les portes d'enfer ne prévaudront pas contre elle ^.? Na-t-il pas assez clairement renvoyé jusqu'aux moindres difficultés, à la décision de l'Église, et ransré « parmi « les païens et les péagers^ >• ceux qui refuseraient d'en passer par son avis ? Et lorsque montant aux cieux on aurait pu croire qu'il la laissait destituée de son assistance, n'a-l-il pas dit : Allez, baptisez, enseignez, et voilà que je suis avec vous ( enseignant ainsi et baptisant }, « jusqu'à la fin des siè- « clés 7 ! « Si donc vous avez des doutes , allez à l'Église; elle est en vue; elle est toujours inébranlable , immuable dans sa foi ; toujours avec Jésus- Christ, et Jésus-Clirist avec elle. Disons ici encore une fois : Dieu a tant aimé le monde , que pour en résoudre les doutes il n'a point laissé de doute sur son Église qui les doit résoudre.

» P«. vi,3. — ' /s. xun,8, II. — * Matth.y. n. — *Ibid. 15. i Maith. XVI. 18. — ^ >lalth. ivni, 17. - ' Matth.

iXïlU. 19, 20.

Mais combien de sociétés prennent le titre d'É» glise? Pouvez-vous vous y tromper? Ne voyez-vous pas que celle qui a toujours été ; celle qui demeure toujours sur sa base; celle qu'on ne peut pas seulement accuser de s'être séparée d'un autre corps, et dont tous les autres corps se sont séparés , portant sur leur front le caractère de leur nouveauté; ne voyez-vous pas , encore un coup , que c'est celle qui est l'Église? Soumettez-vous donc. Vou"^ ne pouvez ! j'en vois la cause. Vous voulez juger par vousmême; vous voulez faire votre règle de votre jugement; vous voulez être plus savant et plus éclairé que les autres ; vous vous croyez ravili en suivant le chemin battu, les voies communes : vous voulez être auteur, inventeur, vous élever au-dessus des autres par la singularité de vos sentiments ; en un mot, vous voulez, ou vous faire un nom parmi les hommes , ou vous admirer vous-même en secret comme un homme extraordinaire. Aveugle, conducteur d'aveugles, en quel abîme vous allez vous précipiter, avec tous ceux qui vous suivront ! Si vous étiez tout à fait aveugle, vous trouveriez quelque excuse dans votre ignorance. Mais vous dites: ,\ous voyons , nous entendons tout , et le secret de l'Écriture nous est révélé, f^otre péché demeure en

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