DE I^ RACE BOVINE
Son amélioration présente de grandes difficultés ; — il faut pourtant les résoudre.
Qu'il me soit permis de montrer , en peu de mots , — son importance , — l'impossibilité où sont les cultivateurs de l'améliorer , — l'influence que peuvent avoir les comices , — celle qu'on peut espérer du gouvernement.
De r importance de la rajce. — Le recensement- de 1837 en porte le nombre à 9,130,000. — Il est ainsi divisé : — Bœufs , 4,502,000. —Vaches , 4,628,000.
Le produit annuel de ces 9,130,000 animaux est , selon moi,den 284,700,000'.
(♦) Lisez attentivement cette note.
En faisant un calcul général , vous trouverez que chaque tête donne un revenu annuel de 30 fr. 23 c.
Certes , personne ne voudrait loger , soigner, nourrir un de ces animaux pour une aussi modique somme. — Mais le travail et le fumier ont une valeur , et je ne les compte pas.
Néanmoins , vous devez comprendre combien l'agriculture a besoin de protection et d'encouragement.
Décomposons maintenant ce produit , et voyons de quels élémens il se forme.
4° J'observe que le bœuf est fait à 4 ans. C'est dans sa cinquième année qu'il a atteint toute sa valeur ; jusqu'à Tengraissement , le travail paie la nourriture.
2<> L'augmentation du prix d'un bœuf , par l'engraissement , varie de 50 à 450 francs , suivant le poids de l'animal et l'état de graisse où on l'amène.
3° La statistique du ministère porte à 483 mille le nombre des bœufs abattus. — Je crois que généralement les bœufs sont engraissés dans la neuvième année : ib sont alors si lents que le travail ne paie plus la dépense.
4" La statistique est déduite des octrois, qu'on fraude partout. J'aug-
En France , la race bovine est ce que Ta faite la nature :
— forte dans les gras pâturages ; — moyenne dans les régions intermédiaires ; — petite sur les sols pau\Tes.
Dans les pays de grandes races , on a soin de choisir les taureaux de monte. Mais, dans les pays de petite et moyenne race , ce sont , pour la plupart , des fermiers ignorans qui élèvent, ou de petits cultivateurs. Ils prennent leur veau de monte parmi ceux qui naissent chez eux. Ces petits animaux font le service de 10 à 16 mois ; ensuite on les bistoume ou on les castre.
Que doit-on attendre d'une pareille méthode!
Il y a plus ; on croit , dans beaucoup de contrées , qu'il
mente ce nombre de 1 7 mille ; je porte à 500 mille les bœufs abattus. C'est la neuvième partie de la totalité. 5*> M. le comte Dam a dit , dans son rapport à la chambre des pairs:
— « Sur les 483 mille bœufs abattus , 31 2 mille ont été engraissés . « 474 mille ont donc été pris forcément sur la masse des bœufs maice grès employés au labourage. »
Cela n'est pas exact. Dans plusieurs contrées , on n'engraisse point les bœufs complètement ; le boucher les achette mi-gras. Entre un bœuf gras et un bœuf maigre , il y a des points intermédiaires , comme entre un homme grand et un homme petit.
Néanmoins il faut , dans l'évaluation , tenir compte de cet usage.
Il y a des races petites , moyennes et grandes. — En évaluant tous les bœufs abattus à 2i0 franco la pièce , ou 420 la paire, je ne pense pas qu'on m'accuse de forcer l'évaluation.
Les 500 mille bœufs à 210 fr., donnent 405,000,000 fr.
Les vaches vivent plus long-temps ; mais on en abat à tout âge , soit qu'elles n'emplissent point , soit qu'elles soient très-mauvaises laitières.
Je suppose qu'on en abatte la quatorzième partie , ou 330 mille. — Je les évalue à 90 fr la pièce , c'est 29,700,000 fr.
Ce n'est pas là tout le produit de la vache. — C'est Tanimal qui mange le plus. — Il yen a qui consommeraient, dans un jour, le quart , peut-être le tiers de leur poids , en fourrage vert. — Cela vient de ce que la sécrétion laiteuse les épuise constamment et les affame toujours. Notez que , malgré qu'elles soient pleines , on les trait deux ou trois fois par jour, ce qui augmente encore leur voracité.
Si vous comptiez le produit d'une vache dont on vend le lait à la N illtt , vous le porteriez à 200 fr.
Mais remarquez 4'' cpiil y a d'immenses contrées où les vaches sont
faut que les petits veaux maigrissent pendant Thiver qui suit leur naissance , parce qu'ils profitent mieux au printemps.
Aussi sont-ils , à la fin de mars , couverts de poux , et dans im état de maigreiu* épouvantable.
Deux points importans constituent la bonté de la race bovine ;
!• L'aptitude à l'engraissement ;
2^ La puissance lactée dans la vache.
Jamais , en France , on n'a fait d'études ni d'essais sous ces deux rapports. Du moins je n'en ai pas eu connaissance. Ce qu'il y a de bon appartient au hasard.
mauvaises laitières ; — 2» qu'il y en a un grand nombre qui labourent et rendent peu ; — Z" qu'elles sont généralement mal nourries ; 4° que leur produit en lait , beurre et fromage , consommé par la population des campagnes , ne peut pas être coté au prix qu'on vend ces articles à la ville.
Tout cela n'empêche pas que ce ne soit l'animal le plus précieux ; — le seul qui donne un revenu presque journalier ; — un animal indispensable et qui devrait être sacré partout , comme il l'est dans l'Inde.
Essayons de calculer ce qu'il rend :
Si la durée de la vache est de quatorze ans , on en élève 350 raille par année.
Sur les 4 millions 628 mille , j'en ôte un million 600 mille , ou les 5 quatorzièmes , pour les jeunes bétes et celles qu'on abat. — C'est trop peut-être ; mais n'importe.
Il en reste 3 millions.
Voici de nouvelles considérations :
Je déduis du produit en lait un mois et demi pour la nourriture du veau , parce qu'il mange du foin et se nourrit seul à quarante-cinq jours.
11 y a des pays où l'on tue le veau presqu'aussitôt sa naissance, parce qu'on a plus de profit à vendre le lait ou à fabriquer du beurre ou du fromage.
Il y en a d'autres où le veau tette pendant 3 à 4 mois ; mais le petit animal acquiert une grande valeur.
Il en est enfin où l'on ne trait jamais la vache ; elle nourrit , tant qu'elle a du lait , des veaux de boucherie. C'est , après celle dont on vend le lait , celle aussi qui produit le plus ; mais ce commerce exige une attention continue et des soins assidus.
Il a fallu à Bakwel , à cet homme de génie , des études profondes , une persévérance inouie , pour poser d'abord et résoudre ensuite ces deux grands problèmes.
Il a doté son pays de races parfaites , et ses successeurs ont encore , depuis 60 ans , amélioré Tœuvre du maître.
Aussi rencontre-t-on , sur les marchés d'Angleterre et d'Ecosse , des propriétaires russes et anglo-américains qui paient , au poids de l'or , les types de ces races précieuses.
Les Français y vont-ils ! Acliettent-ilsf — Non. — Chez nous , la propriété est morcelée , l'égalité des partages la divise encore ajinuellement.
Les grands propriétaires n'habitent plus leurs domaines, les gros fermiers trouvent plus d'avantages dans la culture des denrées de commerce , dans Tongraissement des bœufs, ou dans la production des céréales , parce que ce sont-là des industries d'argent , où les dépenses de l'année rentrent dans l'année avec le profit.
Deux mois et demi avant de mettre bas , la vache a peu de lait , souvent point. Beaucoup cessent d'en donner 2 , 3 , 4 et 5 n»oi> après qu'elles sont pleines. — Cet animal est abâtardi par 1 ignorance «1«> éleveurs. Aussi une bonne vache est partout rare , et on la paie tre— cher.
Je puis maintenant arriver à une évahiation approximative. — JV>time le veau 15 francs , à G semaines.
J'évalue le lait , soit qu'on le vende, qu'on le consouiine , «ju on le convertisse en fromage , ou qu'on fasse du beurre, à 35 fr.
C'est peu , dira-t-on; oui certainement , c est peu ; mais cet animal a si ^rand besoin d'amélioration , que je crains pres(jue daxoir forcé l'évaluation. — Sans les grandes races j'abaisserais ce taiix.
C'est , pour 8 mois , ou 2 'i^O journées , vm peu moins de 15 centim»^ par jour. Ainsi le lait et le veau sont portés à 50 fr. terme moyen.
Les 3 millions produiront 15O.O«lO,O00 fr
Les Ixrufs abattus 105, 000,000
Les vaches abattues i9, 700. 000
Total du i>roduit annuel de la mce ^SV.'tMi.ooo
Me suis-je trompé? Cette évaluation est-elle trop faible? L'importance de ces animaux au;;r,ipnlera à mesure fjuo vou.- en élèverez le produit.
L'élève est donc , chez nous , cantonnée dans les fermes moyennes. — Que voulez-vous que fassent ces pauvres gens ; ils n*ont ni capitaux ni instruction.
Concluons de là que le peuple ne peut avoir aucune influence sur Tamélioration des races , puisque tout ce qui est riche ne s*en occupe pas.
Viennent les comices, — Le gouvernement a, depuis quelques années , vendu des veaux de Durham ; mais , disséminés au hasard , ils ne peuvent avoir qu'une influence imperceptible et passagère.
Quand est-ce que chaque comice de canton en aura unt — Dans cent années; ils coûtent mille francs. Mais dans deux ou trois ans ils seront ruinés, parce qu'au lieu de quarante vaches , qui est le terme moyen de la monte , on leur en fera sauter 70 à 80. — Il faudra donc en acheter de nouveaux.
Où les comices placeront-ils ces animaux? — Les vendront-ils? Sans doute à des curieux qui n'habiteront pas des pays d'élève. — Comment seront faits les croisemens? — Quelles précautions prendra-t-on pour conserver les métis , pour les accoupler et les améliorer encore? — Au surplus , ce n'est pas la seule race anglaise ou écossaise qui convienne à la France.
Tout ce que pourraient moralement faire les comices , ce serait de prendre , dans une de nos races , ce qu'il y a de mieux dans les deux sexes , de les accoupler constamment et de créer une variété nouvelle.
Mais c'est physiquement et matériellement impossible. Ce serait presque refaire ce qu'a fait Bakwel , et les hommes de cette trempe sont rares. — Mieux vaut profiter de son ouvrage que de le recommencer. — C'est ce que font les Russes et les Anglo- Américains.
Nul n'a plus de confiance que moi dans les comices ; mais on ne doit exiger d'eux que ce qu ils peuvent faire.
J'évalue à 135 millions le bénéfice annuel que retirerait la France de l'amélioration de la race bovine ; — ce qui porterait son produit total à 319 millions 700 mille francs.
J'ai fait ce calcul ; il n'est pas plus forcé que le précédent. Par l'aptitude seulement de l'animal à s'engraisser , vous augmenteriez le nombre actuel de vos bestiaux de quinze cent mille têtes.
Il est reconnu par tous ceux qm nourrissent des animaux, quelle qu'en soit l'espèce , que celui qui a des dispositions à l'engraissement rendra la même quantité de viande , avec un sixième de nourriture de moins.
Pour arriver aux 135 millions, je suppose que votre agriculture restera stationnaire. — Telle qu'elle est, au lieu de 9 millions 130 mille animaux , elle en nourrirait 10 millions 700 mille.
Ce que vous gagneriez , 1® sur le nombre des bêtes abattues pendant 9 et 14 années ; 2® sur la valeur des veaux ; 3' sur la production en lait , beurre et fromage , dépasse de beaucoup mon évaluation.
De ce que je viens de dire il résulte :
1** Que cette race a besoin d'amélioration ;
2' Que vous obtiendrez de grands avantages en l'améliorant ;
3** Que les propriétaires et les comices n'auront jamais que des résultats éphémères et transitoires.
Ce n'est pas la première fois que j'ai vu tenter ces essais isolés. — Il faut plus d'esprit de suite , pour réussir; plus d'études et d'observations , pour atteindre le but; im système plus vaste , pour agir sur 10 millions d'animaux répandus sur 52 millions d'hectares.
D'où je conclus que le gouvernement seul peut améliorer la race bovine en France,
Il peut seul en effet acheter , à haut prix , les types des meilleures races anglaise et écossaise.
Je n'irai point comparer entr'eux le cheval , le bœuf et le mouton ; chacun de ces animaux a son utilité.
Mais si je soutiens que la race bovine marche au moins de pair avec les deux autres , personne ne me contrariera.
Alors pourquoi Toublie-t-onî Pourquoi ne fait-on pas pour elle ce qu'on a fait pour les autres!
Pourquoi ne crée-t-on pas de grandes vacheries , comme on a créé des haras et des bergeries t
Ce qu'on a fait a porté fruit , on ne peut le contester. Ce qu'on ferait aurait les mêmes avantages.
Déjà le gouvernement Ta pressenti ; il a réimi au haras du Pin et à l'école d'Alfort des animaux de race anglaise. Il en a vendu quelques-uns et les a jetés dans Içs populations. Mais c'est ime goutte d'eau dans l'Océan; personne ne croit et ne croira , qu'avant la fin du monde , on puisse améliorer la race avec de si faibles moyens.
Cependant cet essai a eu de bons résultats. Partout où a pénétré le veau de Durham , il a été admiré , malgré qu'il ne soit pas propre au travail. Mais on a deviné les avantages qu'on en pouvait tirer par le croisement.
Il faut à la France trois grandes vacheries , avec des succtirsales suivant les besoins.
Ne les mettez pas — où l'on vend le lait, — où Ton fabrique le fromage en grand , — où l'industrie se porte sur l'engraissement des bœufs , — ou bien sur l'éducation des chevaux, etc.
Laissez à chacun son commerce ; placez ces établissemens dans les pays d'élève. Vous aurez bientôt formé au-
tour d'eux une race améliorde, qui se répandra, parle commerce , à des prix modérés.
Il faut que la vache que vous créerez soit laitière, et tienne son lait au moins six mois après la monte. C'est une condition essentielle, parce que c'est là son plus grand produit.
Soit que vous appliquiez la méthode Guesnon , ou que vos directeurs fassent des observations nouvelles, c'est là où vous devez arriver.
Les grandes races ont les os trop forts , elles manquent d'aptitude à l'engraissement. — Il faut les améliorer sous ces deux rapports. — Dans l'animal , les os vivent et consomment ; le boucher les vend au prix de la viande , mais le consommateur n'y trouve pas son compte ; consultez sur ce point les ménagères.
Pour ce qui est des petites et moyennes races , la question d'amélioration n'est pas douteuse.
Remarquez encore qu'il n'y a point de vacherie sans porc/ierie. — On fait aujourd'hui, dans les campagnes, une immense consommation de viande de porc. Elle doit au^:menter d'un tiers au moins, pour le bien être des populations.
Cette race offre un grand nombre de variétés; il y en a qui doivent disparaître; les autres ont presque toutes besoin d'amélioration. — L'extrême fécondité de ces animaux rendra vos succès prompts et infaillibles.
Y a-t-il , en France , un homme qui ait des notions saines en économie politique , agricole et sociale , qui ne dise aujourd'hui qu'on aurait dû établir des vacheries , lorsqu'on créa les bergeries et les haras? J'en doute.
Ce qu'on manqua de faire alors , pourquoi ne le pas faire à présent ? Les peuples no meurent point. Ce que nos pères n'ont pas créé pour nous, créons-le pour nos enfans: les générations se succèdent.
GUIDE DES GOMICES. 499
Mais nous sommes pressés d* arriver ; on veut des succès rapides , chacun veut jouir. Cela ne se peut. La nature va lentement; elle n'a pas trois printemps dans ime année.
Avec une race améliorée , vous abattriez 350 mille bêtes de plus; vous ne seriez tributaires d'aucun peuple ; — vous fourniriez amplement la marine; — les États-Unis, qui portent leurs salaisons jusqu'au fond de l'Inde , ne vendraient rien chez vous.
Votre sol s'améliorerait par les engrais ; — l'agriculture s'enrichirait des millions que vous versez au-dehors; •* — la \'iande serait meilleure ; — les populations en seraient abondamment pourvues à des prix inférieurs.
Qu'on me pardonne la longueur de ce chapitre ; j'aurais voulu tout dire dans une page ; je ne l'ai pas pu.