AUX COMPAGNONS ROULEURS
Je vis 40 mille personnes autour d'un singe monté sur une table.
On me dit : c'est le fameux Rikiki; il prêche aujourd'hui les compagnons rouleurs ; vous en voyez une troupe.
— Mes amis , dit le singe , qui fréquente les mauvais aijets devient mauvais sujet. Qui suit les libertins devient li- ])ortin.
— C'est vrai , répond un compagnon. — Tais-toi , dit un autre.
— Mes amis , reprend le singe , les gens vicieux donnent de mauvais exemples , et les bons sujets en donnent de bons.
— C'est encore vrai , reprend le compagnon.
— Tu es encore un sot , dit Bringuenallier.
— Et poui'quoi , repond Bagnolet.
— Parce que la mauvaise bete nous entreprendra sur nos paroles.
— Mes amis , ajoute le singe , voici l'histoire du comp^' gnon rouleur :
DlSœURS DE RIKIKI. ^61
" Le père et la mère nourrissent , élèvent et vêtissent xm fainéant jusqu'à 13 ou 14 ans. Puis ils le mettent en apprentissage. Pour ça , il faut de l'argent qu'ils gagnent en peine prenant.
•< Quand le polisson a 16 à 18 ans , il prend la volée. On l'habille , et on lui donne un petit d'argent. — V'ià mon fils sauvé , dit la mère ; moi je dis : le v'ià perdu.
" Arrivé dans une ville , les mauvais sujets s'emparent de lui. On le conduit au cabaret, au café, au numéro. Au bout de 8 jours la bourse est vide.
" Il écrit qu'il ne trouve point à travailler, qu'il est dans la misère et qu'il lui faut un petit d'argent.
- On lui en envoie , et il le mange.
- Un mois après , il écrit qu'il est malade ; l'argent arrivé est encore dépensé.
** Enfin le drôle ne se lasse point. Il écrirait toutes les semaines ; mais le père et la mère se lassent et ne répondent plus.
^ Petit à petit , il vend ses habillemens les uns après les autres , et le v'ià nu. Tout ça pour le café , le cabaret et le numéro,
« Qu'est-ce que le numéro , me direz-vous ?
•« C'est un haras de femmes , une maison où il y a de mauvaises gueuses pourries comme du fumier. On en trouve partout , dans toutes les rues.
«< Aussi , tous ces compagnons sont pâles et faibles. C'est qu'ils ont pris la maladie du numéro,
•< D'autres , qui gagnent un petit plus , sont mis le dimanche comme des princes. Ils ont bottes pirées , pantalon , gilet , habit de drap fin. Vous les prendriez pour des pairs de France ; mais point d'argent dans le goussets*
- 3Iauvaise canaille, s'écrie Rikiki ! Que ferez-vous donc.
quand vous serez mariés ! Si à vingt ans tous ne pouvez vivre , comment, à 25 , nourrirez-yous une femme et des
cnfans!
«• Ça changera , dit Bagnolct. — Un de nos beaux parleurs prétend qu'on va tout partager ; alors, tout le monde sera riche et personne ne travaillera.
— Oui , reprend Bringuenallier , je l'ai même impimé dans un journal.
— Je crois , répond Rikiki , que tu as imprimé une bêtise. Mais voyons , examinons.
— Combien gagne un compagnon 1
— 20 sous rhiver , 30 sous Tété , répond le beau parieur. C'est 25 sous par jour , reprend Rikiki , ou 375 francs
par année.
— Donnons à chacun sa part de terre. J'ai fait le ealeol pour la France , dit Franck.
«< Il y a 34 millions d'habitans et 51 millions d'hectares. C'est pour chacun un hectare et demi.
•• Il n'y a que 25 millions d'hectares en labour.
" C'est pour chacun 75 ares. Mais un tiers bon , un tiers médiocre , un tiers mauvais.
^ Puis 75 ares en bâtimens , cours , jardins , bois , vignes , prés , pâturages , landes , sables , montagnes , marais, chemins et rivières , etc.
— Ce produit est évalué à 2 milliards , ou à 40 francs l'hectare , ou 6 francs les 15 ares. — L'impôt en sus , c'est donc pour chacun 60 francs de rente.
— Le reconnais- tu , Bringuenallierî
— Marche , Rikiki.
« En 1789, on évaluait à 13 cents millions la monnaie d'or et d'argent. Aujourd'hui l'or a presque disparu ; mais l l'argent a augmenté. Je porte le tout à dix-sept cent trente "t un millions ; c'est pour chacun 51 francs.