DISCOURS DE RIKIKI. S
•* On aura de plus , le quart d'un mouton ; le sixième d'une vache; le cinquième d'un cochon ; le quinzième d'un bœuf; le dix-huiti^e d'un cheval ou d'un mulet ; jeunes et vieux ; mauvais et bons ; ça vaut pour chacun 48 francs.
« Il faudra un ménage ; il sera petit ; on ne le compte pas.
«* Restent les marchandises fabriquées ; on les évalue à 4 milliards. C'est 130 francs pour chacun.
« Tu auras donc , Bringuenallier , 60 fr. de rente ; puis 51 francs d'argent ; 48 de bétail et 120 francs de marchandises ; une fois payés , total 279 francs.
•* Tu en gagnes au moins 375 , et tu ne peux vivre.
- Vous aurez cependant partagé 9 milliards 486 millions . Comptant le revenu à trente capitaux poiu* un , vous aurez partagé 70 milliards 686 millions. Les compagnons rouleurs auront bientôt mangé l'argent , le bétail, la marchandise; ils n'auront donc plus que 60 fr. de rente ou 3 sous et demi par jour.
- Nous travaillerons alors , dit Bringuenallier.
- Vous travaillerez , reprend Rikiki ; vous travaillerez à la terre; vous remuerez à la pioche ces soixante-quinze ares ; car il n'y aura plus ni commerce , ni manufactures , ni ouvriers, ni maîtres.
« Les villes seront déseiles. Qui pourrait , avec 279 fr. , vivre et faire bâtir , vivre et faire travailler , acheter des marchandises et payer des ouvriers! — Personne. — V'ià comme les beaux parleurs trompent le monde. — Auraiton cru que le partage donnait si peu ? C'est pourtant vrai ; chacun peut calculer et faire des chiffres.
•« Remarquez que , dans les marchandises , la moitié sans valeur. Que ferez-vous d'une voiture entre dix, chevaux pour la traîner! Des pendules, dentelles,
il64 L'AGRICULTURE POPULAIRE.
mousselines et cent mille articles qui brillent dans les magasins?
" Notez-le aussi. Point de charrues pour labourer; presque point de bétail pour fumer; les bras feront tout. On paiera 10 sous ime livre de pain , et vous crèverez comme des chiens.
— Ne t'inquiète pas , répond Bringuenallier , je connais mon affaire.
— C'est vrai , répond Bagnolet , je vas vous dire son idée.
— Tais-toi , dit Bringuenallier.
— Non , non , je ne me tairai ; faut que les roulenrs le sachent.
" Nous étions chez la mère Chopart; après avoir bu onze litres à quatre , nous partions pour le numéro , quand Bringuenallier nous dit :
<• Retenez mes paroles. Je ne veux pas partager , ce serait un bêtise. Sitôt que nous serons maîtres , nous prendrons partout, l'argent surtout; mais où il n*y aura rien, nous ne prendrons rien , c'est la consigne.
— Très-bien , dîmes-nous.
« Quand nous aurons rempli nos poches , ajouta Bringuenallier , nous ferons les bons apôtres , et paraîtrons avoir pitié des gens que nous aurons dépouillés ; puis tout sera comme devant.
" Aussi , dit Bagnolet , je prêche le partage comme un enragé. — Le jour venu, je prendrai de droite à gauche et ferai ma part ; — mais , foi de Bagnolet , je ne prendrai rien où il n'y aura rien : là-dessus on peut être tranquille.
— Ah I reprend Rikiki , je ne savais pas: c'est le pillage. Maintenant chacun sait ce que veulent les beaux parleurs. Je ne dirai plus rien ; si ce n*est que le rouleur , en faisant son tour de France , fait un tour de débauche et le fait bien.