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Oeuvres

La dernière édition d^in ouvrage est ordinairement la meilleure; elle se distingue des précédentes par d'heureuses corrections ou des additions importantes. Le nouvel éditeur, éclaire' par les avis des gens de goût et par les fautes de ses devanciers , s'applique à atteindre le plus haut degré' de perfection. Nous n'avons rien épargne pour que notre travail ne fût pas tout-à-fait indigne du chantre de Narcisse. Malfilatre , souvent imprime, ne l'avait pas encore e'te' d'une manière aussi satisfaisante ; c'est une justice que nous nous rendons nous-mêmes. Cette entreprise à laquelle ne s'allie aucune spe'culation de lil)raire.

^j PREFACE

étant formée dans Tinterét seul des lettres , nous nous sommes fait un devoir de sacrifier tout le temps ne'cessaire à de longues recherches , dont nous attendions plus de succès : nous n^eussions pas apporte plus de soins à la publication des chefs-d^œuvre d'un de nos premiers écrivains. Malfilatre , par le rang distingue' qu'il occupe dans notre litte'rature , méritait le monument, encore bien imparfait, que nous avons voulu lui élever.

L'édition que nous publions est faite sur celle que M. Gautier ade'diëe à la ville deCaen, en iS^S. Cette dernière se recommande siirtout par quelques pièces ine'dites, et une notice qui contient des de'tails curieux sur la vie ignorée de notre poète ; mais en revanche , elle fourmille de fautes que Ton nommera , si Ton veut, des ne'gligences. Le texte de notre e'dition a ète' revu sur l'édition originale du poème de Narcisse , les e'ditions de 1799 et de i8o5. Les recueils du temps où parurent pour la première fois plusieurs fragmens de Malfilatre , nous ont fourni "un petit nombre de variantes qui n'avaient jamais e'te'

DE L'EDITEUR. vij

recueillies. On nous avait assure qu^ij existait des vers ine'dits de notre auteur, caches dans le Mercure de France, TAnne'e Littéraire etd'autresjournaux où Ton inse'rait, à cette époque, des morceaux de poe'sie ; nous avons perdu un mois entier à feuilleter des centaines de volumes poudreux ; nous n'avons pas e'të récompenses de nos recherches fastidieuses , par la de'couverte d^un examen critique de la tragédie de Clytemnestre , par Fre'ron.

Le commentaire qui accompagne cette édition , ouvrage d^un jeune homme qui a consulte' moins ses forces que son estime pour le beau talent de Malfi- LATRE, a besoin de Tindulgence du lecteur: ilfautapprendre à juger les autres, avant de pre'tendre à être juge'. L'e'tude qu'il a faite de Tantiquite' et de nos grands modèles , Ta initie' aux saines doctrines litte'raires.

Nous avons fait nos efforts dans la notice et les avertissemens, pour re'pondre aux encouragemens que notre édition de Marot nous a valus. Loin d'abandonner cette édition à des mains merce-

viij PREFACE DE L'EDITEUR.

naires, nous» avons veille nous-mêmes avec la plus scrupuleuse attention , à la correction du texte, que Ton sacrifie aujourd'hui au luxe typographique. Nous espérons que ce volume des OEuvres de Malfilatre ira se placer dans toutes les bibliothèques auprès des nouvelles e'ditions de Bernard , Gresset et Saint-Lambert.

•♦ Paris, le i5 novembre i824-

SLR

MALFILATRE.

La faim mil au lonibeau Malfilàlre ignore. Gilbert.

La nature , par une bizarre compensation , mesure toujours plus de maux aux mortels qui ont reçu en naissant la flamme du génie. On dirait qu'elle fait expier ses faveurs. Consultez les annales de toutes les nations ; partout vous verrez la gloire unie à la misère et des lauriers ne parant que des tombeaux. Le chantre d'Achille est pauvre et aveugle; Ovide exile', touche sa Ijre parmi un peuple barbare; Le Tasse , après une vie infortunée, est enlevé à son triomphe ; Le Camoens meurt dans un hôpital ; l'Homère de l'Angleterre descend ignore dans la tombe ; ah ! gardons-nous de les plaindre ! qui ne voudrait acheter à pareil prix les palmes de rimmorlalite 1 L'admiration de tous les siècles , assure'e à leurs écrits , les venge de l'ingratitude de leur siècle.

Leur passage sur la terre a laisse des traces éclatantes. Combien est plus affreux le sort de ces génies moissonnes à la fleur de l'âge î Le ciel ne nous les montre qu'un instant, comme pour nous faire sentir plus cruellement leur perte ; ils ont déjà reVele' leur talent; ils s'e'lancent à peine vers les couronnes immortelles qui leur sont promises, que la mort les ravit à nos espérances, et il ne nous reste d'eux que le regret de les avoir sitôt perdus î Heureux encore quand ils lèguent à la postérité' quelques brillans essais .qui attestent ce qu'ils eussent pu faire , s'ils n'avaient pas été' frappés au milieu de leurs travaux ! Quel est-il le dernier vœu d'un poète?

De mes chanls imparfaits recueillez Therilage , ^ El sauvez de Toubli quelques-uns de mes vers.

Mii.LEvoYE , le Poêle mourant.

Malfilatre et Gilbert, que le dix-huitième siècle vit s'éteindre à leur aurore, ont souvent été comparés , quoique le genre de leur talent, leur caractère, leur vie et leur fin malheureuse ne présentent aucune espèce d'analogie. Gilbert, à qui ses vers avaient acquis de bonne heure une dangereuse célébrité , victime de son naturel irascible et caustique , usé par les chagrins et le désespoir qui avaient troublé sa raison , expira dans un hôpital où l'avait conduit la haine de ses ennemis. Malfilatre qui joignait aux qualités les plus aimables , des connaissances étendues et une imagination riante et poétique, traîna une jeunesse obscure sous les haillons de l'infortune, et, abandonné par ses faux amis , périt.

SUR MALFILATRE. xj

à l'âge de 33 ans, sous le toit où la charité l'avait recueilli. Le premier, par ses satires hardies , s'appliqua à s'entourer d'ennemis ; l'autre , au contraire, fit une triste épreuve de l'amitië pour laquelle il e'tait ne. Une main étrangère ferma ses yeux. O vous, que se'duisent les trompeuses illusions de la gloire , lisez ces pages et me'ditez î

Jacques-Charles-Louis Malfilatre « , naquit à Caen le 8 décembre 1733 '. Son père occupait un emploi honorable ^ qui lui permettait de soutenir sa famille dans l'aisance ; mais la faiblesse de sa vue le força bientôt de s'en démettre ; et ses deux filles, par le travail de leurs mains , le mirent à l'abri du besoin. La situation pénible oii il se trouvait, ne lui fit pas négliger l'éducation de son hls. Il avait e'te' eleve' lui-tnême avec assez de soin , pour

• Il paraît que son nom s'écrivait indifféremmenl M al/illa s tre ou MaJfîldtre. Nous avons vu quelque part qu'il se nommait Clinchant ou Climpchamp de Malfillastre.

^ M. Auger , dans sa notice, fait naître Malfilatre au mois d'octobre 1733. Cest probablement par erreur que la naissance de notre poète est marquée , dans le Dictionnaire de Feller, le 8 octobre i^Ba. Nous avons toujours suivi , dans cette notice, le nouvel éditeur de Caen 18^3 , qui le premier nous a fait connaître les détails de la vie de Malfilatre.

^ ^T. Auger a donc ru torl d»' dirr »jur Malfilàlrc ini drstinr nu sa naissance à nVtrc (ju'un artisan.

xij NOTICE

commencer à s'acquitter de ce devoir sacré. Ses préceptes ou plutôt son exemple, imprimèrent dans le cœur du jeune Malfi- LATRE , une morale pure que ne put effacer l'adversité. Notre poète, dès l'âge le plus tendre , apprit aussi à admirer les modèles du siècle d'Auguste et de celui de Louis XIV. Il bégaya la langue de Virgile et d'Ovide en même temps que la sienne. Son père devenu aveugle , aimait encore à réciter des vers des Géorgiques et de TEnéide , dont il avait retenu dans sa mémoire les plus beaux morceaux. C'est de là sans doute que Malfilatre conçut pour Virgile une passion qui l'a porté à essayer de le traduire. Malfilatre était né poète ; mais les premières leçons de son enfance servirent à bâter le développement des beureuses dispositions qu'il tenait de la nature. La fin de son éducation eût fait mourir le germe de ses talens , si la destinée n'en eût pas ordonné autrement.

Il fut envoyé au c®llège de Mont pour acbever ses études. Les jésuites , qui exploitaient seuls en France l'instruction publique , n'épargnaient rien pour que les connaissances fussent renfermées dans le sein de leur ordre. Ils assuraient ainsi leur puissance. Aussitôt qu'un enfant livré à leur férule, décelait un esprit supérieur , au milieu de la multitude ignorante que les collèges rejetaient dans la société , on prodiguait les promesses et les séductions" pour l'associer à la secte de Loyola. L'espoir d'un brillant avenir l'attirait presque toujours dans le piège ; plus tard , lorsque l'âge et la raison lui ouvraient les yeux , pauvre et obs-

SUR MALFILATRE. xiij

cm, il (levait ron«;er la cliaînc qu'il s'ctait forgée, ou, saciillaut à l'anihiliou l'honueur et la vertu, reehercher, à torce d'intrigues, une honteuse opulence. Malfilatbe cependant , sous des maîtres distingne's , ne tarda pas à de'celer son mérite naissant. Le génie ne sait pas se cacher long-temps ; c'est une rose qui sentr'ouvre au premier soleil du printemps. Heureux quand une main habile se charge de diriger son développement , et de le préserver des doctrines contagieuses , propres à le flétrir ou à l'e'touffer. Le jeune Malfilatre poursuivait ses études avec un succès éclatant j il avait explore la savante antiquité'; il avait cherche des inspirations et des modèles dans les poètes qui ont illustre la littérature ancienne. Ovide et Virgile, surtout, partageaient son admiration. Les couronnes annuelles , dont son front était orne, l'avaient signale' à l'attention de ses instituteurs ; les jésuites qui ne comptaient plus dans leur sein autant de talens qu'autrefois , songèrent à gagner un nouveau prose'lite , un athlète destine' à descendre dans l'arène thèologique. Que n'avaient-ils pas fait pour attirer Marmontel dans leurs rangs? Ils déterminèrent sans peine Malfilatre à se vouer à l'état ecclesiasli({ue. Son caractère naïf etconhaiit, (jud'on peut comparer à celui de La Fontaine, se laissa subjuguer par les discours artificieux dont on l'étourdissait. On lui fit espérer une chaire de prole.ssem , peiil-ètie une place de recteur dan> un collège; on lui promit de puissans protecteurs, des honneurs, des richesses. Malfilatre sourit à l'espérance de >'a«quittcr des soins de son vieux père cl de ses >a'urs , et de leur

xiv NOTICE

procurer une existence honorable. D'ailleurs la carrière qu'il allait parcourir, flattait son ambition , quelque modeste qu'elle fut ; son repos , sa fortune, e'taient assures ; les je'suites ne se pressaient-ils pas sur les marches du trône 5 le hasard choisissait dans leur congrégation un heureux inconnu pour l'initier aux secrets des rois : toutes ces considérations se pre'sentèrent peut-être, sous un aspect différent, à l'esprit paisible et vertueux de notre auteur. Néanmoins , il fut tonsure' par l'evéque de Bayeux et emprisonne dans un se'minaire.

Il ne séjourna pas long-temps dans cette sainte retraite ; il renonça bientôt à son imprudente vocation. Combien de regrets et de chagrins il s'e'pargna , en ne se consacrant pas à l'e'glise ! prive' de cet enthousiasme religieux qui touche souvent au fanatisme , de cette activité infatigable qui anime tous les membres du cierge' , eût-il pu avancer dans une carrière où les intrigues et les momeries e'taient les seuls moyens de re'ussir ? Fenelon , ce pre'lat ve'ne'rable , dont l'âme e'tait orne'e de toutes les vertus et de tous les talens, fut perse'cute pendant sa vie entière. Malfilatre, d'ailleurs, comme nous l'attestent les peintures voluptueuses du poème de Narcisse , était loin d'être indiffèrent pour un sexe à qui doivent s'adresser nos plus tendres affections. Ensuite , l'humilité' et les pratiques pieuses , que demande le culte des autels , s'accordent peu avec la frivolité de la poe'sie ; les abstractions in-folio de saint Thomas et de saint Augustin auraient pris la place de Virgile et d'Ovide ; et le ge'nie de Malfilatre eût e'te' e'touffé sous le

SUR MALFILAÏKK. xv

fatras des études the'ologiques. Si l'on en croit l'éditeur de Caen , une passion violente, qu'il conçut pour une personne dont* il espe'rait devenir l'époux , contribua à lui faire de'serter la bannière sous laquelle il s'était engage , avant de s'être bien consulte. On dit qu'il conserva jusqu'à la fin de ses jours , un attachement inviolable à celle qui la première lui avait fait connaître l'amour.

Son goût et son talent pour la poésie s'étaient sans doute déjà dëveloppe's, lorsqu'il sortit du séminaire pour se préparer à entrer dans le barreau. La jurisprudence, il est vrai, est aussi incompatible que la the'ologie avec le commerce des muses ; et les articles du code ne charment pas un esprit accoutume à l'harmonie des vers et à la richesses des images poétiques. Mais le travail du droit n'absorbait pas tous les momens de Malfilatre , qui s'appliquait à étudier les grands poètes anciens et modernes. 11 ne se bornait pas à la théorie; il s'occupait, à cette époque, selon le témoignage d'un de ses amis , à traduire les plus beaux pas- .sages de Virgile. C'est un excellent moyen de former son style , que de lutter avec un écrivain étranger, et de tacher de faire passer fidèlement d'une langue dans une autre , les beaute's de l'original. Nous pre'sumons que les fragmens de traduction, re'^dtant de cet exercice, furent fondus plus tard dans le Gc/iic de Virgile. Malfilatre avait déjà accjuis (jiiehjue réputation; pendant cinq années consécutives , il fut couronne aux Palinods de Caen ' et

' M. Augcr A <lil , el Ton a rrpclr sur sa j)ai(>lc , (jiir irapit's h- le-

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de Rouen. C'e'tait un jeune aigle qui essayait son vol. Ces succès re'pe'te's de'terminèrent la vocation du poète; en effet, la solennité' avec laquelle se tenaient les séances palinodiques , ces lauriers distribues en présence d'une foule immense, ces acclamations impartiales d'un peuple entier , tout concourait à éveiller dans la jeunesse , ce noble entbousiasme qui veut des couronnes et des applaudissemens. Quel plus doux rêve que celui de la gloire litte'raire? Pourquoi est-on sitôt de'sabuse? Pauvre Malfi- LATRE ! en recevant les prix accordes à tes premiers vers , tu ne vis que des triomphes dans l'avenir , et tu devais mourir de misère î

L'ode du Soleil fixe au milieu des planètes , qui avait remporte' le prix aux deux Palinods, en 1768 , fut insérée dans le Mercure de France, du mois de juillet 1769. Ce magnifique morceau de poe'sie, une des meilleures odes que possède la littérature française,

moignage de personnes qui doivent être bien informées , il n'existe dans les Recueils palinodiques de Caen , aucune pièce de Malfilàtre 5 c'est une erreur. Nous avons les Recueils dont il s'agit , et toutes les Odes de Malfilàtre y sont insére'es depuis 1754, jusqu'en lySS inclusivement. Elles se trouvent aussi à la ve'rité dans le Recueil des ouvrages couronnés au Palinod de Rouen , car Malfilàtre n'y eut pas moins de succès que dans sa ville natale ; et voilà la source de la méprise. M. Auger peut être certain que les personnes auxquelles il s'est adressé , n'ont point pris la peine de compulser les Recueils de Çaen. ( Note de V édition de Caen , 1 SaS. )

SUR MALFILATRE. xvij

fut généralement appre'cie' ; on s'e'tonna de trouver de beaux vers dans un journal abandonne aux impromptus et aux bouquets à Iris. Marmontel , alors rédacteur du Mercure , fut tellement frappe' du talent remarquable , répandu dans cette pièce , qu'il ne craignit pas , dans une note dont il l'a fit suivre , de pre'dire à son auteur les plus hautes destinées Htte'raires '. La mort prématurée de Malfilatre ne permit pas que sa prédiction s'accomplît. Dans un temps où des celeTarites e'taient appuyées sur un quatrain, cette ode suffit pour faire connaître avantageusement le nom du jeune poète. Malfilatre , enivre par les encotu-agemens de Marmontel, e'tourdi par les applaudissemens de la capitale, qui arrivaient jusqu'à ses oreilles, résolut de quitter le toit où il était ne, pour courir après les illusions mensongères de la gloire et de la fortune '. La voix d'un ami de son enfance l'affermit encore

«Marmontel dit dans ses Mémoires : « Une volée de jeunes poètes commençait à essayer leurs ailes. J'encourageai ce premier essor en publiant les brillans essais de Malfilatre j je fis concevoir de lui des espérances qu'il aurait remplies , si une mort prématurée ne nous l'avait pas enlevé, »

' Ce ne fut point , comme l'ont prétendu jusqu'ici les historiens do Malfilatre , sur les instances de M. Lacombe , qu'il aUa à Paris, II n'avait jamais vu ce libraire , ni reçu de lui aucuue lettre. On verra bientôt la preuve que M. Lacombe ne le connaissait pas, puisqu'il lui demanda un échantillon de son style, lorsque Malfilatre se présenta chez lui pour travailler à des compilations,

( Note tic r édition de Cacn , i.S.>3. '

xviij NOTICE

dans sa funeste résolution ; il s'arracha des bras de son père aveugle et de ses sœurs en larmes ; il s'éloigna de Caen qui lui semblait une sphère trop e'troite pour son ge'nie ; il e'tait riche

d'espe'rance Ahî malheureux! ta confiante inexpérience ne

voyait point l'abîme d'infortune ouvert sous tes pas.

Paris était alors rempli d'une multitude de bureaux d'esprits , de clubs littéraires et philosophiques où il était facile de briller , en adoptant les idées et les mœurs du jour. Combien d'immenses réputations étaient renfermées dans les bornes de ces assemblées î Des madrigaux bien fades, des poèmes à l'eau de rose, des tragédies de boudoir et du marivaudage appelle comique ; deç ouvrages d'agriculture , composés par des hommes qui avaient étudié cette science dans leurs cabinets ; des diatribes contre d'illustres écrivains et de grands personnages , des traités d'économie politique et de finance , écrits dans les salions ; de nouveaux systèmes toujours absurdes, voilà les estimables productions qu'on livrait à l'admiration des coquettes , des abbés et des fats qui composaient ces insipides réunions.

Malfilatre , à son arrivée à Paris, fut reçu dans ces académies particulières où son ode l'avait devancé ; il était d'un physique assez agréable , ce qui ne contribua pas peu sans doute à l'engouement avec lequel il fut accueilli pendant quelque temps ; sa traduction de Virgile , dont d lisait des morceaux , passait pour im chef-d'œuvre. On ne parlait que du poète de Caen ; on ne tarissait pas d'éloges sur son compte. Cette espèce de triomphe

SLK MALFILATRE. xix

ne fut pas de longue dure'e. Malfilatre a\ait déjà rcnconire bien des amis, prodigues de protestations et d'embrassades, tout le monde lui offrait ses services , personne ne se pressait de le servir. Il était entoure d'admirateurs , et il n'avait pas de pain.

C'est à peu près à cette e'poque , que les biographes de Malfi- LATRE, placent une anecdote assez invraisemblable, qui, selon M. Auger, « contribue à donner une opkiion favorable du cœur et de l'esprit de notre auteur. » Si le fait est véritable , ce dont nous doutons fort, nous nous étonnons qu'un pareil stratagème dirige' contre une femme ait pu réussir. Un des amis de Malfi- LATRE , (le malheureux n'avait pas un ami I ) aimait une coquette qui prenait plaisir à le mettre au desespoir. Malfilatre , touche des chagrins qu'on lui confiait , conçut r.n projet dont l'idée n'annonce pas une grande connaissance du cœur dps femmes. Il feignit qu'un ardent amour s'était empare de son être ; il fit tomber, comme par hasard, entre les mains de la maîtresse de son ami , des lettres de cette amante supposée, où respirait le caractère le plus aimable, où s'épanchait l'àme la plus tendre et la plus naïve. Son style prêtait de nouveaux charmes à ces e'pîtres , qui semblaient dicte'es par l'amour. Il eut soin de faire voir les réponses pour de'guiser encore mieux son innocente supercherie. Cettecorrespoudance', où était empreint le bonheur de deux cœurs

• M. Aui;tr assure, tlans sa noiico.qwc criie cont'spondanci existe

unis en un seul , par leurs de'sirs et leurs affections , produisit tout Tefifet qu'il en attendait. La coquette piquée de l'espèce de comparaison que l'on établissait à son désavantage, entre elle et une inconnue , voulut , par esprit de contradiction , se montrer difife'rente d'elle-même, et consentit à accorder sa main à son amant. Cependant, « ce succès, dit M. Auger, ne fut pas de longue dure'e ; le naturel pendant quelque temps réprime' , se releva bientôt avec une nouvelle force. » L'e'mulation n'e'tait pas un mobile assez puissant pour rompre la chaîne de l'habitude.

Malfilatre qui perdait des momens précieux à écrire des lettres d'amour, apprit dans la pauvreté combien sont trompeurs les rêves de la gloire et de la fortune. Il s'était, il est vrai , introduit dans la socie'te' des écrivains les plus distingue's ; il s'e'taitlié également avec les philosophes et le parti contraire. Son talent pour la poésie l'avait fait rechercher par Marmontel , Laharpe , Linguet , Colardeau , Dorât, Fréron ; et nous pensons , d'après le témoignage de Linguet , qu'il s'était jeté dans les rangs des philosophes. Sans doute il fut séduit par l'éclatant faisceau de gloires dont s'honorait cette secte , à la tête de laquelle s'avançaient le patriarche de Ferney et le Salomon du Nord ; les honneurs , les richesses , les applaudissemens , semblaient chercher ceux qui se ralliaient autour de Voltaire et de Frédéric. De

entre les mains d'un ami de Malfilatre. Nous craignons qu'il n'ait été mal informé.

SUR MALFILATHE. xxj

Taiiti'e côte , on ne voyait que de vils insectes de la littérature , traîne's dans la fange et le mépris, des jSonotte, des Sabattier, desLarcher, qui jetaient des cris impuissans contre le mérite, qu'ils de'sespéraient de pouvoir e'galer. Le ge'nie était aux prises avec Tenvie , hydre toujours renaissante qui garde le temple de l'immortalité'. Malfilatre, dont l'esprit juste, voyait avec joie la raison s'e'lever lumineuse des ténèbres de l'ignorance, desapprouvait pourtant l'audace philosophique , qui allait attaquer les rois sur le trône et Dieu dans le ciel. Tant il est vrai qu'un mal naît toujours d'un bien. Il ne voulut pas prêter sa plume et son nom à des e'crits où la morale et le gouvernement n'étaient pas respecte's. Ses soi-disans îunis, après avoir tente' de l'amener à devenir un de'fenseur ze'le' de leur cause, l'abandonnèrent sans ressources au fond de son grenier. Malfilatre croyait la fortuue trop acMbte'e par le déshonneur.

Il fut force, pour vivre, 'de se mettre aux gages d'un libraire. Lacombe ', (jui publiait alors des dictionnaires et des

• Lacombe (Jacques), né à Paris en 179.4 , avocat el libraire dans cette ville. On a prétendu qu'il était beau-përe de Grétry. Il passa toute sa vie à faire des compilations qui sont rédigées avec roétliodc et avec goût, cl écrites assez, purement. Ullistoùe de Christine , reine de Suède , est son meilleur ouvrage. 11 a laissé encore un Dictionnaire portatif des beaux arts, I75'J j un Abrège chronclngifjue de r histoire ancienne , i 7^7^ un Abrégé chi onologitjne de Vhistoire du Nord , i 76^. Il a iravaillé pour V Encyclopédie méthodique ; il est Tauteur îles Die-

xxij NOTICK

histoires , se taisait aider dans ses compilations par des gens de lettres , que le besoin réduisait à cette extrémité'. Le jeune poète, presse' par la faim, courut cliez ce libraire lui offrir ses services. Ce dernier les accepta avec joie, après avoir vu un échantillon de son style, et même, touche' de l'ëtat de de'nuement où se trouvait Finfortune' jeune homme , il lui avança une somme assez conside'rable. Lacombe avait assez de connaissances pour appre'cier le talent poe'tique re'pandu dans les vers que lui montra Malfilatre , et qui e'taient peut-être des passages de la traduction de Virgile. Il est probable que ce fut lui qui proposa à l'auteur de traduire Virgile en vers et en prose , et Malfilatre y consentit d'autant plus volontiers , qu'il pouvait tirer parti des vers qu'il avait faits à Caen , et des mate'riaux qu'il avait déjà recueillis. Cependant il ne renonça pas^à son premier dessein et il se promit d'achever la traduction complète, en vers, qu'il avait commencée, aussitôt que les circonstances lui permettraient de se livrer tout entier à ce grand travail ' . Pendant ti ois années il e'chappa à la misère , en

tionnaires des arts et métiers , du Jardinage , etc. Il mourut à Paris en i8o5. Son frère , Honoré Lacombe de Pre'zel , laborieux compilateur, a publie' plusieurs Dictionnaires.

» On n'ignorait pas , de son temps , qu'il préparait une traduction de Virgile. Nous lisons , dans la notice de l'édition de Caen , i823, que l'abbé Delille , causant un jour de cette traduction avec M. Desfontaines , dit que cette entreprise était au-dessus des forces de Malfilatre. Ce n'est pas faute de talent, répondit l'ami de notre poète, mais faute de confiance.

SljR MALFILATRE. x.vii)

consacrant ses veilles au métier obscur et fastidieux de compilateur.

Malfilatre roulait pourtant dans sa tète le projet de plusieurs grands ouvrages. Pour ne plus interrompre le cours de notre narration , nous allons parler ici des différentes entreprises qui occupaient ses momens de loisirs. Outre la traduction en vers de Virgile , qu'il n'avait pas tout à lait abandonnée , il se pre'parait à s'emparer du domaine de latrage'die et de l'e'pope'e. 11 est probable qu'il avait déjà esquisse des plans, invente' des actions dramatiques ete'crit quelques uns de ces vers, qui coulaient si facilement de sa verve. Malheureusement ses papiers ont e'te' disperse's après sa mort ; sans doute ils ont e'të anéantis. Rien ne nous est reste' que le souvenir de ce qu'il se proposait de faire. On sait (ju'il avait eu beaucoup de part à une de'testable trage'die de Clytemnestre , imprime'e à Paris en 1-61. Quoique le poème de Narcisse n'offre pas des conceptions e'ieve'es et originales , nous n'avancerons pas que Malfilatre n'eût jamais réussi dans des genres qui demandent une imagination féconde. Le plan de Clytemnestre est tellement absurde sous tous les rapports , que nous re'pugnons à croire que notre poète ait préside' à son ordonnance. JNIais le style, quoique extrêmement inégal , est semé de morceaux brillans et énergiques qui étonnent d'autant plus qu'ils sont jetés au milieu du plus indigne galimatbias. Nous renvoyons le lecteur à l'avertisseuRut (juc nous avons plact' en tèle de l'analyse de cette pièce.

xxiv NOTICE

Il paraît que Malfilatre , qui avait consenti aune association litte'raire aussi peu digne de lui , avait essaye' seul de chausser le cothurne. Cet essai avait ete' plus heureux, si on s'en rapporte aux éloges , peut-être faux, de ses contemporains ; le sujet que sa muse avait traite' était Hercule sur le mont OEta. Le choix de ce drame annonce que son esprit , encore rempli des beaute's trop admire'es des anciens que ses e'tudes lui avaient dévoile'es , aspirait à transporter les de'clamations de Se'nèque, sur le théâtre de Paris. On dit qu'il fit la lecture de cette tragédie à Lekain , qui lui indiqua quelques changemens, au moyen desquels ce grand acteur lui promit un succès prodigieux. Ce jugement porté par un homme formé à Técole de Voltaire , n'est pas , il est vrai , une preuve irrécusable du mérite d'un ouvrage , dont on ne connaît pas un seul vers ; mais c'est du moins une forte présomption en sa faveur.

Tous les biographes de Malfilatre assurent qu'il eut toujours le dessein de versifier le Télémaque. Une imitation libre du commencement de ce poème, qui fait partie des Considérations sur le poème épique, imprimées dans le Génie de Virgile , en tête de l'Enéide , a sans doute donné lieu à cette assertion que repousse le bon goût de Malfilatre. Quelques personnes, qui ont vécu dans sa société, ont prétendu qu'elles l'avaient ouï parler de cet ouvrage. Une note du Génie de P'^irgile ' et quelques vers insérés dans les Considéra-

1 « Il y aurait dans Télémaque plus de pre'cision et de force, s'il

« était versifié. »

[Génie de Virgile , tome I , page 73. )

SUR MALFILATRE. xxv

fions sur le poème épique , ont pu faire présumer que notre poète avait re'ellenient conçu le projet de rimer les aventures de Téle'maque , l'Odyssée français. Néanmoins nous ne partagerons pas l'opinion de ceux cpii ont soutenu un fait , dont on n'apporte aucune preuve. Nous ne voyons dans le fragment qui nous reste que Tessai d'im travail qpie Malfilatre ne songea plus à mettre à exe'cution , aussitôt qu'il en eut reconnu les difficultés et l'inutilite'. En effet, la prose poe'tiqiie de Fe'nelon , dont le charme est une délicieuse simplicité, une élégance continuelle, perdrait à être resserrée dans les bornes de la versification , et il faudrait sacrifier souvent le mot propre et ajouter de nouveaux détails , pour rencontrer la rime. Comment exprimer en vers une foule de pages, hérissées de dissertations philosophiques , de sentences et de préceptes de morale, qui se refusent à la poésie. On ne doit pas regretter que Malfilatre ait abandonné une entrepris? xjue tout son talent n'eût pu sauver de Tindifférencc du lecteur.

On s'accorde à dire que Malfilatre fut toujours animé du désir de venger notre nation du reproche qu'on lui a fait de n'être pas épique. La découverte du nouveau monde , qu'il se proposait de chanter, est peut être le seid sujet d'une épopée moderne. L'auteur récent d'une notice sur Malfilatre, connu par plusieurs bonnes comédies, ne craint pas de dire, contre le jugement de M. de Chatcaubriant , cjuc la découverte de rAmc'rique n'appartient pas à l'épopée ; <■ c'est , dit-il , la faiblesse ignorante et naïve

xxvj NOTICE

se débattant contre la lorce astucieuse et féroce. » Il faut ne pas posse'der une e'tincelle du feu poétique pour ne pas voir combien ce sujet est digne de la haute poe'sie ; quels magnifiques tableaux, quelle richesse et quelle variété' de couleurs, il offre au ge'nie habile à s'en emparer ! Le poète se transporte au milieu de ces bellçs contre'es où les muses n'ont jamais pe'ne'tre'. La nature , les peuples, les moeurs, la religion, tout ici est nouveau ; l'époque , le lieu de la scène , sont assez e'ioigne's de nous , pour que l'imagination n'hésite pas à prendre son essor , et à marcher à pas de ge'ant dans le vaste champ de la fiction. Malfilatre ne peut sans enthousiasme envisager cette épopée.

« Il serait cà souhaiter, dit-il dans son Génie de Virgile y t. 3, p. 58 et suivantes, que quelque français eût le courage de chanter Christophe Colomb y ou la Découverte du nouveau monde. Qu'importe que le héros ne soit pas français ? Gènes , sa patrie , et l'Espagne qui accepta ses services , liraient l'ouvFd^e avec plus de satisfaction que nous; mais notre nation et toutes les autres seraient-elles insensibles au plaisir de le lire? Quoi! parce que Colomb n'est né ni à Paris , ni à Rome , ni à Londres , les Anglais , les Français , les Romains , ne trouveraient-ils aucun attrait dans l'ouvrage qui rappellerait ses grandes actions? En vérité, c'est avoir une trop mauvaise idée du genre humain que de soutenir une pareille opinion • . Cette matière est bien autre-

' Malfilatre réfute ici l'opinion du P. Le Bossu, qui, dans son

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ment irnoortante que la querelle d'Achille et d'Agamemnon , que le retour d'Ulysse et son re'tablissement dans son royaume, et même que la fondation de Rome. L'Europe entière et l'Asie sont inte'ressees à la découverte de l'Ame'rique. Une moitié' du monde sortie , pour ainsi dire , du sein des eaux , de nouveaux hommef^ dont on ne soupçonnait pas même l'existence , des mdBws nouvelles pour nous parmi ces hommes, de nouvelles plantes, des animaux jusqu'alors inconnus, d'autres cieux, d'autres e'toiles î que de moyens de perfectionner la géographie, l'astronomie, la morale , la politique , l'histoire naturelle , la marine , la navigation, en un mot, tous les arts et toutes les sciences! quel champ vaste, fécond, varie, ouvert à la poe'sie î quelle matière encore toute neuve 1 L'auteur de ce grand ouvrage pourrait dire plus justement encore que Lucrèce : »

Aitu Pieridiitn pernpo loca nuUiiis anlc Trita solo. •

Comment appliquer ici les règles du P. Le Bossu , qui prétend , toujours d'après Aristote, que le héros de l'epopêc doit être couroiMie'? Colomb, si l'on en croit quelques écrivains, e'tait d'une famille obscure, quoique d'autres lui donnent une origine plus brillante. Eh î qu'importe? s'il ne tire aucun lustre de ses parens ,

Traité sur le poème cf}i que . veul absolument que \r sujet d'une rpoprt soit nalicm;»!.

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ses descendans tirent de lui un éclat immortel. Quanta l'action du poème qu'on pourrait entreprendre sur ce sujet, elle ne serait point illustre'e par le he'ros , mais il serait ennobli par elle. Quel homme à peindre que ce Colomb ! que deviennent les Hercule , Itb Jason , devant lui ? que ces personnages si vante's dans la Fable ^Tit peu de chose en comparaison de ce he'ros unique î quelles vues î quelle science dans un siècle d'ignorance ! quelle hardiesse pour affronter une mer jusqu'alors inconnue ! quelle patience pour entreprendre et pour conduire à lin son projet, malgré tous les refus des têtes couronne'es , malgré le préjugé universel qui faisait regarder son opinion comme une extravagance ! quelle fermeté dans l'exécution! quelle constance, lorsque son équipage se mutine ! quelles ressources dans les périls dont cette mutinerie le menac« ! quelle confiance en ses lumières , lorqu'il annonce le jour où la terre doit paraître î quelle grandeur d'âme au miheu des persécutions que lui suscite l'envie ! Non , il n'est dans la nature aucun sujet préférable , ni même comparable à celui que je propose '. Il a sans doute de grandes difficultés; mais un

1 II existe dans presque toutes les langues des poèmes épiques en l'honneur de Ch. Colomb ; deux en latin de Lorenzo Gambara et de Huberto Carrara j un en italien , de Th. Stigliani ^ un en anglais , de M. Joël Barlow y un en danois, de M. Baggesen j deux en français , de madame Dubocage et de M. Lesuire. Tous ces essais n'ont pas été heureux , et ce beau sujet attend toujours un poète. Quel

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grand poète les surmonterait , et ressemblerait en cela à son héros :

Ce pénible ouvrage Jamais d'un écolier ne fut l'apprenliisage.

Le peu de succès d'une femme illustre qui a tente cette vaste carrière ne devrait point nous rebuter; on sait qu'un poème e'pique, ni même une trage'die , ne sont point du ressort d'une femme , quelque esprit, quelque talent qu'on lui suppose , surtout si cette femme est européenne. Son sexe et son éducation sont deux obstacles peut-être invincibles : je le croirai du moins jusqu'à ce que je sois de'trompe' par un exemple. »

On voit avec quelle ardeur le jeune poète embrassait son sujet ; poiu-quoi une mort pre'mature'e l'a-t-elle arrête' dans ses travaux? Nous n'avons point de poème e'pique î est-ce donc aux Chapelain , aux Saint- Amand à marcher sur les traces d'Homère et de Virgile? Peut-être Malfilatre ne posse'dait-il pas un ge'nie assez puissant pour ne pas fléchir sous le poids immense de l'ouvrage qu'il avait dessein d'entreprendre ; mais son talent poe'tique l'eût secouru dans une entreprise qui n'était pas au-dessus de ses forces. Il eût au

dommage que MalGlàtre n'ait pas ou le temps d'exécuter lui-même le plan qu'il avait conçu! Nourri du génie des anciens, il aiirait vraisemblablement soutenu avec gloire le poids d'un si grand ouvrage.

• (Note (te M. Mtc.rR. '

moins cache la faiblesse de rinveution sous la beauté' des de'tails et le me'rite de la versification^ riche d'harmonie et d'images. Puisse un autre poète fouiller cette mine fe'conde qui demande de l'audace et du génie , et la France aura enfin une véritable e'pope'e.

L'auteur de l'excellente notice insérée dans l'e'dition de Çaen , 1823, nous apprend que Malfilatre « a^ait composé un assez «• grand nombre de poésies fugitwes dont plusieurs étaient adressées « à Madame Elie de Beaumont, auteur des Lettres du marquis de « Roselle. » L'e'pître à Mademoiselle Arnould dont le nouvel éditeur de Caen, M. Gautier, a enrichi son e'dition dé Malfilatre , nous fait regretter qu'il n'ait pu découvrir d'autres pièces inédites ; on croit qu'il en existe quelques unes dans les portefeuilles des contemporains de notre poète. Malfilatre déploie un talent remarquable dans la seule pièce que l'on ait'publiée. On retrouve chez lui l'élégance et la délicatesse des modèles, ces grâces de pensées et de style qui font le charme des poésies légères de Voltaire , et que l'on cherche inutilement dans tant de volumes oubliés de pièces fugitives.

Malfilatre s'occupait quelquefois de théâtre ; la nécessité le contraignit sans doute à essayer une carrière moins glorieuse que lucrative , lorsqu'on parvient à y obtenir quelques succès éphémères. On devine qu'il n'abordait pas avec un grand bonheur la muse du vaudeville et de la basse comédie. Nous n'avons fait aucune recherche pour nous procuier ces pâles essais dont les

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noms sont à peine connus. Le conte d'Annette et^e Lubin par Marmontel lui avait fourni le sujet d'une pièce en un acte , non repre'sente'e. Il avait aussi travaille avec M. Desfontaines, son ami , à une autre hluette, les Fétcs de Saint-Cload. Revenons maintenant à notre auteur , et glissons rapidement sur les dernières années de sa vie. Il est pénible de rappeler léfe angoisses et les infortunes qui accompagnèrent Malfilatre jusqu'au tombeau.

Malfilatre , comme nous l'avons dit, était entre' secrétaire chez le comte de Lauraguais. Cet e'tat de domesticité froissait son àme noble et fière : il rougissait d'être à la solde d'un grand. Quelques e'conomies et le produit des compilations que lui confiaient diflerens libraires , lui assuraient une existence libre et laborieuse. Sous pre'texte que sa santé , altérée par l'e'tude , deman- ' dait du repos et l'air pur de la campagne, il sortit de la maison du comte de Lauraguais qui lui avait toujours témoigne de la bienveillance , et il se retira à Vincennes où le comte de Beaujeu lui avait offert un appartement. Ses rêves de bonheur parurent alors se réaliser : il venait d'appeler auprès de lui son vieux père et la sœur qui lui restait encore ; entoure de toutes ses affections , plein des grands projets littéraires sur lesquels il appuyait déjà sa re'putalion, il croyait n'avoir plus rien à désirer. Vaines cspe'rances ! fragile félicite! 11 allait retomber dans l'abîme de maux d'où il commençait à sortir. La mort levait sa faux pour le frapper.

Quelques mois s'écoulèrent dans les plaisirs purs d'une vie part;igce entre l't'tude et l*amiti<'. Que les momens debonheurs'enfiiienf

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rapidement' Malfilatre vit sortir du mariage de sa sœm' tous les chagrins qui avancèrent sa fin pre'mature'e. Jaloux d'assurer la fe'licite' d'une sœur che'rie et de procurer de nouvelles jouissances à son père infirme , il avait pris plaisir à former lui-même cette union ; mais l'e'poux que l'amour avait choisi aveugle'ment apporta dans cette malheureuse famille les pleurs et la misère , tristes fruits de ses de'bauches. La petite fortune que la sœur de Malfilatre devait à son travail; les e'pargnes que celui-ci avait faites, se perdirent en folles dépenses, et les dettes qu'il furent force's de contracter ne leur offrirent qu'une ressource pre'caire qui rendit encore leur situation plus de'plorable.

Malfilatre , re'duit au plus extrême dénuement , re'pugnait à implorer l'e'goïsme de ses nombreux amis , dont il n'eût obtenu qne des refus. Presse' par ses créanciers, qu'il e'tait dans l'impossibilité' de payer, il se livrait au désespoir. Son caractère, naturellement faible, n'opposait à l'adversité' que des plaintes et une douleur inactive. Il n'avait plus de pain pour son vieux père! C'est alors que deux de ses iplus fidèles amis y Collet de Messine et Savine, ancien ëvêque de Viviers, vinrent le visiter à Vincennes. Ils ignoraient les malheurs qui l'accablaient; s'ils les avaient connus, seraient-ils venus entendre des gemissemens et assister au spectacle de l'infortune? Ils trouvèrent le malheureux jeune homme à qui la crainte de la prison faisait oublier les horreurs du besoin.

Malfilatre, rempli d'honneur et de franchise, ne pouvait sup-

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porter l'idée de marK|uer à ses engagemens et d'être renferme' avec des gens voues à l'infamie. Ses bons amis dont l'un, ancien évêque, devait au moins connaître les devoirs delà charité' chrétienne , loin de l'aider de leur bourse , se contentèrent de lui indiquer un moyen peu honnête pour e'chapper aux poursuites de ses cre'anciers. Ils lui conseillèrent de changer de nom et de se cacher à Chaillot. La delicate^e de Malfilatre s'effraya d'abord de ce conseil qu'on lui offrait pour tout secours; mais, de'cide par la crainte d'être e'croue', il partit secrètement de Vincennes avec la faible espérance d'y revenir bientôt acquitter ses dettes et rejoindre son père et sa sœur qu'il abandonnait pour tenter encore de les secourir.

Il vécut quelque temps à Chaillot, sous le nom suppose' de Laforêt ; relire dans un galetas qui ne l'abritait pas contre les intempe'ries des saisons , couchaiit sur la paille , mangeant un pain noir abreuve' de ses larmes, prive des consolations d'un ami , il travaillait au délicieux poème de Narcisse dont il espérait employer le produit à satisfaire ses créanciers. Sa lyre trouvait d'heureuses inspirations au milieu des angoisses de la faim et de la douleur. Ce poème charmant, où brillent répandues les couleurs de la plus belle poe'sie, semble avoir e'te inspire par l'imagination la plus riante et dicte' par les grâces et la volupté.

Ce petit chef-d'œuvre, qui forme à peu près le seul he'ritage poétique de Malfilatre, sera toujours cite' parmi les plus agréables productions dont s'honore notre lit IcVatiire. C'est la manière des grands

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maîtres. Quelles coiiroiiiies atteudaieiit un poète qui, mourant de faim et de de'sespoir, imitait la touche aimable de TArioste ou de La Fontaine, et savait manier les pinceaux de Lucrèce, d'Ovide et de Virgile ! Dès qu'il eut achevé' son premier et son dernier ouvrage , il le porta à un libraire de Paris , nomme' Lejay , qui n'eut pas honte de lui en offrir huit cents francs. Qu'importait le mérite du poème , le nom de Malfilatre était inconnu , même dans l'almanach des Muses ! Cette somme modique suffit à peine pour faire face aux dépenses qu'exigeait l'urgente nécessité 5 elle fut bientôt dissipée; quelle ressource restait-il à l'infortuné? il fallait mendier le pain de la pitié ou mourir .

Il allait périr , lorsque le ciel lui envoya un ange tutélaire. Madame Lanoue, tapissière, à qui il devait quelqu'argent , ayant découvert sa retraite , vint le trouver dans le grenier où il appellait la mort. A l'aspect de l'infortuné étendu sur sa couche de misère , pâle et exténué par le besoin , cette femme généreuse oublia le motif de sa visite, et s'écria les larmes aux yeux: « Venez chez moi , mon cher enfant ; je ne suis pastiche , mais je ne me pardonnerais jamais d'abandonner un chrétien dans l'affreux dénuement où vous êtes. »

Elle ne se borna pas à une stérile compassion , et consultant plutôt son cœur que sa fortune , elle détermina le jeune poète à la suivre à Paris et à venir s'installer dans la maison qu'elle habitait rue St. -Germain l'Auxerrois. La pitié, ce mouvement électrique

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qui avait remue son cœur , céda la place à un autre sentiment. Elle aimait dc'jà comme son propre fils , celui qu'elle rendait à la vie. Chaque jour, l'union dans laquelle ils vivaient e'tait resserre'e par ses tendres attentions , ses soins touchans. Malfilatre, livre' aux souffrances de corps et d'esprit, ne détestait plus la lumière et souriait au doux espoir de pouvoir un jour s'acquitter envers sa bienfaitrice. He'las ! il portait dans son sein le germe de la mort.

Il s'était donné un coup violent à la tcte , dans une chute qu'il avait faite à Chaillot. Il négligea de prévenir les suites funestes de ce grave accident , et la douleur qu'il ressentit dans le moment, absorbée par les douleurs plus vives de son âme , l'avertit vainement de recourir à des remèdes qui plus tard seraient inutiles. Un abcès se forma, et lorsque les médecins furent appelés, l'art était impuissant; le tombeau réclamait la victime qu'on lui avait trop souvent arrachée. Le mal avait fait des progrès effrayans et touchait à son dernier période. Une lueur d'espérance fit tenter des moyens de guérison , plus douloureux que la maladie ellemême. Les opérations que souffrit Malfilatre ne firent que reculer de quelques jours le terme fatal. Ses forces, usées par les privations de tous genres qu'il avait supportt'es , succombèrent dans cette dernière épreuve. La sève de la vie était épuisée , il fallait mourir à l'Age de trente-trois ans , sans laisser un souvenir des beaux talens qu'il avait à peine révélés ; son ])oènïe dr Narcisse, à (pu il a\ail coiiru' des «'liiKM'lles de ce len sa<"re ()

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l'embrasait , son seul ouvrage, allait mourir avec lui ! quelle pensée plus affreuse cent fois que la mort !

Qui le croirait ? un barbare voulut nous priver de ce poème inimitable qui a suffi pour immortaliser son auteur. Il est des mise'rables , jaloux de tourmenter les grands hommes à leurs derniers momens , de leur arracher des aveux , des faiblesses dont ils se font des tropbe'es. La Fontaine , Montesquieu, Voltaire, on ne vous laissa pas mourir tranquilles ! Malfilatre, avant d'expirer, tourna ses regards vers cette religion que la philosophie n'avait pu chasser de son cœur, où l'avaient imprime'e les leçons de son enfance. Calme et re'signe', il faisait à dieu le sacrifice de son génie frappé dans sa fleur ; il bénissait l'éternelle destinée qui l'enlevait à la gloire et à la vie. Mais un ministre de cette religion qui sait consoler le mourant, vint porter le trouble dans cette âme pure et vertueuse , prête à s'envoler aux cieux. Cet indigne prêtre abusa des fonctions de son ministère , pour obtenir du moribond la promesse d'anéantir le poème de Narcisse , qui n'avait pas encore vu le jour. Malfilatre, qu'épouvantait la mort entourée des flammes de l'enfer et des délices du paradis, se reprocha d'avoir peint la volupté sous des couleurs trop séduisantes, et «ordonna aux personnes qui assistaient à son agonie de retirer des mains du libraire le poème de Narcisse , pour le détruire comme un ouvrage dangereux. Rendons grâce à ceux qui nous ont conservé ce précieux débris de la gloire de Malfilatre. L'Enéide fut condamnée aux flammes par Virgile mourant. Mal-

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FiLATRE expira dans les bras de madame Laiioue et de son confesseur, le 6 mars 1767 '.

Linguet rapporte autrement les circonstances de la mort de Malfilatre. Cependant il est possible qu'il n'ait pas sacrifie' tout à fait la ve'rite' au plaisir de décocher un trait de satire contre ses ennemis. « Ce jeune homme, dit-il, est mort malheureux et inconnu quoiqu'enrôle dans la milice philosophique; mais n'ayant ni l'imprudence qui se rend l'organe de mensonges , ni la bassesse qui dévore les outrages et mène à l'académie ; n'e'tant ne' qu'avec de la modestie et du talent, ses maîtres l'ont laisse' languir et périr dans l'obscurité. Tandis qu'ils prônaient, qu'ils soudoyaient,

' On lit dans Tavant-propos de la traduction d'Ovide , attribuée à Malfilatre : « Ce jeune favori des muses habitait depuis environ dix ans Paris , où des amis généreux s'empressèrent de pre'venir ses besoins et de lui procurer des occupations utiles qui pussent satisfaire aux soins qu'il rendait à un père infirme et à sa nombreuse famille. Il aimait la retraite, soit à la ville, soit à la campagne^ mais il se livra avec trop d'abandon à sa passion pour le travail : son sang s'alluma. Le célèbre médecin Petit vint trop tard à son secours , et ne connaissant ni la cause ni la nature de la maladie , il ordonna imprudemment des saignées, qui achevèrent de l'épuiser, et pendant lesquelles Malfilatre expira à l'Age de trente-cinq ans, le 6 mars 1767. » Ces lignes sont remplies des assertions les plus fausses ^ la personne qui les a écrites n'était pas bien informée , ou a cherché à dénaturer les faits. C'était peut-être un des amis f^i-ncrcux de Malfilatre.

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qu'ils couronnaient les H... i Malfillastre n'a jamais reçu d'eux aucune espèce de secours. Il est vrai que le lendemain de sa mort, M. d'A. et F... * lui portèrent cent e'cus, et comme un mort n'a besoin que de requiem , ils remportèrent prudemment la bourse ; mais ils arrosèrent le cercueil d'eau be'nite. »

Malfilatre était beau de visage ; une teinte de mélancolie re'pandue sur ses traits, ne les rendait que plus agre'ables. Les charmes de son commerce , ses qualite's aimables lui attiraient beaucoup d'amis ; mais il ne savait pas s'en faire de ve'ritables , ou plutôt sa mauvaise fortune ne lui permit pas de rencontrer cette consolation dans le cours de ses adversités. Son caractère dont la douceur allait jusqu'à la faiblesse, recevait toutes les impressions, et, inbabile à prendre conseil de lui-même, flottait dans une continuelle incertitude ou se dirigeait d'après l'impulsion des autres. Ses malheurs re'sultèrent presque tous de cet esprit inde'cis et confiant. Bon et honnête , il ne soupçonnait pas qu'il existât des mëchans dans ce monde , où pourtant le mal l'emporte sur le bien. Les terreurs ridicules que lui inspira l'approche de la mort, l'empire qu'im homme en soutane parvint à prendre sur ses derniers instans, ne donnent pas une haute ide'e de sa force morale ; mais les souffrances de toutes espèces qui se disputèrent sa

I C'est Helvétius , ou plutôt La Harpe dont Linguet fut toujours l'ennemi irréconciliable.

'■ D'Alerabert et Fréron. •

SLR M \LFILATI\i:. wxiv

vie entière, auraient abattu une âme plus forte que la sienne. Ce n'est qu'à son agonie qu'il implora les secours de la'^religion ; jusqu'alors les dogmes et les pratiques que la philosophie attaquait avec acharnement, n'avaient pas ete l'objet de sa vene'ration ; il s'était contente' , comme tous les honnêtes gens, de suivre la loi naturelle qui n'a jamais fait répandre une goutte de sang. Mawi- LATRE aimait le plaisir et la dissij)ation ; il eût voulu, dans une molle oisiveté', couler ses jours au milieu des jouissances que procurent l'e'tude , l'amour etTamitie'. Ces songes, dont il entourait sa misère, furent loin d'être re'alise's. Les connaissances qu'il avait acquises , jointes aux talens que la nature lui avait de'partis , lui assuraient un égal succès dans tout ce qu'il voudrait entreprendre. A peine commençait-il sa carrière littéraire, (ju'il tomba au moment où la destine'e semblait lasse de le pcrse'cuter; le malheureux 1 il avait dévoue aux flammes son beau poème de Narcisse, pour complaire à son confesseur ; d crut mourir inconiui ; il n'espe'rait pas que sa tombe serait couronnée de lauriers taidifs ; c'est du haut des cieux qu'il vit poindre le jour de son immortalité. Ah ! s'il avait su , avant de quitter la terre , que son nom vivrait au temple de Mémoire , que la posteriteaccorderait i\c<s regrets à son génie, se'che' dans sa fleur, il eût oublie unr \ ic d'infortune, il serait mort en souriant!

OU

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