DU DÉBUT
DE LANTI-LUCRÈCE
Poème du cardinal de Polignac • .
Je forme un grand projet, je vais parler de Dieu. Quel être, Quintius, dans ce vaste univers, Quel être est comparableà cet Etre suprême , Par qui seul tout existe , et qui vit par lui-même
' Polignac (Melchior de) d'une des plus anciennes l'amille du Languedoc, était ne au Puy-en-Velais , le ii octobre 1661. Son mérite litte'raire a fait oublier les talens politiques qu'il montra dans plusieurs importantes négociations. Il requt à Paris une brillante éducation , et il accompagna le cardinal de Bouillon à Rome , où il déploya son habileté dans les affaires dont il fut chargé. A son retour en France, Louis XIV, qui venait de lui donner une longue audience.
Quel objet est plus noble , et peut mériter mieux D'un esprit élevé les efforts curieux?
Mais quel projet hardi pour un faible mortel D'embrasser dan§ ses vers , l'Infini , rEternel? L'auteur de ce grand tout qui ne le peut comprendre? La nature l'annonce à qui la veut entendre; Les œuvres de ce Dieu sont des traits de clarté Qui percent à demi sa sainte obscurité ;
dit à ses courtisans : Je viens d'entretenir un homme , et un jeune homme , qui m'a toujours contredit et qui m'a toujours plu. L'abbé de Polignac fut envoyé en Pologne comme ambassadeur^ mais n'ayant pas réussi à faire élire le prince de Conti roi de ce royaume , il fut exilé dans son abbaye de Bonport. Rappelé à la cour , le roi , qui l'estimait, le nomma plénipotentiaire en Hollande 5 il parut bientôt après avec le même titre aux conférences d'Utrecht. Les services qu'il rendit à la France furent récompensés par le chapeau de cardinal. Il obtint l'archevêché d'Auch en 1726, et mourut à Paris en 1741- Ce prélat, poète et philosophe, était membre de l'Académie française et des Académies des sciences et des belles-lettres. La crosse de l'archevêché n'avait pas aveuglé son esprit éclairé, qui partageait en secret les opinions sages et nouvelles qu'on commençait à opposer au fanatisme et à la superstition. Ses poésies latines , que le siècle d'Auguste n'eut pas désavouées , attestent encore qvie la langue de Virgile peut être encore maniée avec succès. Son poème àeV A nti- Lucrèce , qui repose sur une base fausse , puisqu'il réfute des erreurs que Lucrèce n'a jamais avancées , le matérialisme , est long et ennuyeux. Les principes de la philosophie de Descartes , qu'il liabille souvent en beaux vers , sont des sophismes aussi incertains que ceux d'Epicure. M. de Bougainville a traduit ce fatras théologique que personne ne lit aujourd'hui. Nous avions découvert dans le Mercure de France , années 1766 et 1767 , des fragmens d'une traduction en vers de ce poème sans nom d'auteur. Nous avons cru un instant que Malfilàtre avait pu traduire les passages les plus remarquables de l'Anti-Lucrèce , dont il connaissait les beaulés ^ mais la lecture de ces plates et incorrectes imitations nous a convaincu qu'il n'en était pas l'auteur.
Tel que l'astre du jour, nos regards le découvrent Dans le nuage épais que ses rayons entr'ouvrent.
De là , chez les humains , ces systèmes divers Sur fagent inconnu qui règle l'univers.
D'un aveugle destin ce monde est-il l'ouvrage? Est-il celui d'un maître intelligent et sage? Les uns veulent douter , et détournent les yeux Loin du jour importun qu'il répand autour d'eux. D'un juge , dont sans cesse ils craignent la puissance , Ils voudraient par le doute abolir l'existence ; Les autres, d'Epicure, insensés partisans , Adoptent sur sa foi ses dogmes séduisans ; Esclaves révoltés brisent enfin leurs chaînes , Et du monde au hasard abandonnent les rênes.
C'est eux , c'est Epicure et ses fiers sectateurs , Dont je veux renverser les dogmes imposteurs: De cette ligue impie écrasons ce qui reste ; Mais surtout foudroyons leur poète funeste , Ce dieu de l'athéisme , Enceladc orgueilleux , Qui montait en vainqueur sur le trône des dieux.
Et vous, Muses que dis-je? o sagesse profonde I
Source du vrai, lumière innelfable et féconde ! Viens , préte-moi ta force et combats avec moi. Pour ta cause, grand Dieu , je n'implore que toi . Toi seul tu peux remplir, o mer inépuisable , Ce désir naturel d'un àmc insatiuhlc ,
Ce désir d'embrasser la pure vérité , Mouvement éternel d'un cœur illimité >.
» On lit ce beau morceau dans les Considérations sur le poème épicjue ^ tome 3 du Génie de Virgile, page 78. Ce long commentaire du long traité du P. Le Bossu sur le poème épique , renferme pourtant des réflexions justes et des aperçus ingénieux , noyés au milieu d'inutiles discussions. Malfilâtre combat ici le sentiment du pieux savant qui , ne connaissant que son Homère , son Virgile et son bréviaire , avance qu'un poète ne peut omettre l'invocation dans une épopée parce qu'iZ doit a ses lecteurs cet exemple d'une piété et d'une vénération qui est le fondement de toute morale. « L'exemple de Lucrèce , dit Malfilâtre , prouve contre le P. Le Bossu. Si ce poète a invoqué les Muses et Vénus, ce n'était assurément pas qu'il regardât cette invocation comme nécessaire , il ne voulait pas donner à ses lecteurs un exemple de piété et de religion , puisqu'il prétend , au contraire , détruire tout culte rendu aux dieux. Ce sont donc des personnages allégoriques auxquels il s'adresse : les Muses sont; l'esprit poétique , Vénus n'est rien autre cbose que la nature ou la volupté 5 il lui donne un corps fantastique , et la dépeint avec les couleurs les plus brillantes de la poésie, bien sûr que personne ne la regardera comme une véritable déesse. Or , c'est de là même que je puis conclure que l'invocation n'est d'aucune nécessité , puisqu'il est fort indifférent d'invoqvier ou de n'invoquer pas des dieux dont on serait bien fâché que l'existence fut regardée comme réelle. Tous les jours nous prions les Muses de nous inspirer 5 c'est une façon de parler, c'est un vieil usage auquel se conforment ceux qui le jugent à propos. M. de Voltaire, dans sa Henriade, appelle à son secours la Vérité, autre personnage allégorique 5 mais était-il forcé de le faire ? Quand on va chanter quelque grande action , et que les divinités y jouent un grand rôle , si on les invoque, ce n'est tout au plus que par une raison de convenance.
« L'auteur de Y Anti-Lucrèce invoque Dieu lui-même , parce qu'il chante Dieu et ses ouvrages. Je rends en français, avec ma liberté ordinaire , le début de ce beau poème. »
j:t imitations. 205
Du Psaume 1 36 : Super fliimina Babjlonis.
Assis sur les bords de rEuphrate, Un tendre souvenir redoublait nos douleurs; Nous pensions à Sion dans cette terre ingrate , Et nos yeux , malgré nous, laissaient couler des pleurs.
' Malfilàlre , encourage par l'accueil favorable qu'avait reçu son fxlc (lu Soleil fixe au milieu des planètes , insérée dans le Mercure de France , envoya à Mannontel , rédacteur de ce journal , cette belle parapbrasc de l'admirable psaume de David. Elle est imprimée dans le Mercure , tome i du mois de juillet 1758. M. Auger la recueillît dans son édition de Malfilàtre , i8o5, Paris. Cette pièce, où les beautés de l'original se retrouvent , est supérieure à toutes les autres imitations ((u'on en a faites. Marot seul en a donné une traduction fidèle à laquelle le style naïf du seizième siècle ajoute ses charmes. La première strophe respire la mélancolie qui convient au sujet.
Eslans a'ssis aux rives aquatiqurs
De Balnlon , plorions mélancoliques ,
Nous souvenans du |)a}s de Svon
Kt au milieu de Pliahilalion
Où de regret (an( de pleurs espandismes .
Aux saules vcrls nos harpe:* nous poiidismes.
On regrette que ces suhlinv s inspiralions tju roi-propjièie soi«"nl eiilre-
iOH ÏRADUCTIOINS
Nous suspendîmes nos cithares vVux saules qui bordaient ces |rivages déserts; Et les cris importuns de nos vainqueurs barbares A nos tribus en deuil demandaient des concerts.
Chantez , disaient-ils, vos cantiques:
Répétez-nous ces airs si vantés autrefois , Ces beaux airs que Sion , sous de vastes portiques , Dans les jours de sa gloire , admira tant de fois.
Comment , au sein de l'esclavage , Pourrions-nous de Sion faire entendre les chants? Comment redirions-nous , dans un climat sauvage ' , Du temple du Seigneur les cantiques touchans?
O cité sainte ! o ma patrie !
Chère Jérusalem , dont je suis exilé , Si ton image échappe à mon âme attendrie , Si jamais , loin de toi , mon cœur est consolé ;
mêlées d'odieuses pensées qui prennent leur source dans un caractère féroce et sanguinaire , cet esprit de vengeance et de haine qui animait les Juifs contre toutes les nations. N'est-on pas révolté en l'entendant demander à Dieu la ruine de ses ennemis , et s'écrier : Heureux qui écrasera tes enfans sur la pierre !
' Cette pièce est imprimée dans le Mercure avec quelques légères différences. C'est sans doute par une faute d'impression qu'on lit dans la seconde strophe Guitares au lievx de Cithares. On s'étonne que Marmontel ait laissé passer une erreur aussi choquante. Le vers que nous remarquons ici n'est pas tout à fait semhlahle dans le Mercure :
Comment chanterions -mus , dans un climat sauvage —
Que ma main tout à coup séchée Ne puisse plus vers toi s'étendre désormais ; A mon palais glacé que ma langue attachée Dans mes plus doux transports ne te nomme jamais !
Souviens-toi de ce jour d'alarmes, Seigneur , où par leur joie et leurs cris triomphans ' , Les cruels fils d'Edom , insultant à nos larmes, S'applaudissaient des maux de tes tristes enfans.
Détruisez , détruisez leur race , Criaient-ils aux vainqueurs , de carnage fumans; De leurs remparts brisés ne laissez point de trace, Anéantissez-en jusques aux fondemens.
Ah ! malheureuse Babylone , Qui nous vois sans pitié traîner d'indignes fers I Heureux qui , t'accablant des débris de ton tronc , Te rendra les tourmens que nous avons soufferts î
Objet des vengeances célestes' ,
' Seigneur, où par leur joie et leurs rj5 iriotnphaus
Voilà comme ce vers est rapporté dans le Mercure de France. II est probable que le manuscrit portail cris, qui paraît mieux ici.
" \^ Mercure de France met ce vers auln-inrrit Jouets »lc5 vengeances cclesli-!..
Que tes mères en sang, sous leurs toits embrasés , Expirent de douleur, en embrassant les restes De leurs tendres enfans sur la pierre écrasés.