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AVERTISSEMENT DE L'EDITEUR

il sait donner une physionomie neuve à ses remarques, exprimées avec élégance. Les notes des Eglogues sont les seules qui aient été terminées ; M. Miger s'est appliqué à y suppléer. Il a en quelque sorte associé son nom à celui deMALFU^ATRE, par les peines que lui a coûtées la publication de cet ouvrage , dont il a fallu rassembler les lambeaux. Il s'est enrichi d'une foule de fragmens inédits , traduits de Virgile par divers auteurs , qui ne sont point un des moindres ornemens de ses énormes volumes. Peut-être n'a-t-il pas déclaré toute la part qu'il a prise à cette traduction. Enfin il est parvenu à faire du Génie de Virgile^ un livre plus utile que remarquable : il a atteint le but que se proposait Malfilatre.

Jusqu'ici on nous a donné V esprit de différens auteurs « . Qu'entend-on par ce titre? que signifie le n\ot esprit àscas le sens des compilateurs? Est-ce le genre à' esprit de tel ou tel auteur, sa qualité particulière et distinctive, sa force, sa délicatesse, sa beauté, en un mot tout ce qui lui est propre , tout ce qui le constitue ou le différencie? En ce cas, j'ose dire que tous les ouvrages de cette espèce sont mal faits, puisqu'ils ne remplissent pas leur titre. Uesprit d'un écrivain est-il plutôt une collection de ses pensées choisies, comme on appelle esprit y en chimie, l'extrait des parties les plus subtiles d'un corps?

' « L'abbe de Laporte , dit La Harpe dans sa Correspondance , est un des premiers qui aient imagine ces compilations de toute espèce qui ont mis toute notre librairie en dictionnaires , en esprits et en extraits. » C'est ce fripier de la littérature qui disait ; // n'est pas nécessaire de faire des livres , il suffit d'imprimer. II imprima V Ksprit de Fontenelle et VKiprit de Marivaux ^ et une fonl«- d';iutiTS esprits qui n'avaient pas le sens commun.

Telle est, à ce qu'il me semble, l'idée qu'on attache communément à ce terme dans cette occasion. On me permettra de faire là dessus quelques réflexions qui ne seront peut-être pas inutiles.

Tout le monde n'a pas dans sa bibliothèque tous les bons livres ; on a voulu y suppléer en donnant au public ce que les livres ont de meilleur. Ce projet est sensé ; on ne s'est trompé que dans l'exécution. On a cru qu'un auteur n'avait rien d'excellent que ses pensées, et on les a extraites. Je suppose que les pensées d'un auteur soient, en effet, tout ce qu'on doit chercher dans ses écrits (ce qui n'est pas toujours vrai, comme nous le dirons), est-on bien sûr, en les détachant, de les présenter telles qu'elles sont, et avec fidélité? Qu'on y prenne garde : souvent, en rapportant les termes du texte, on ne parvient pas pour cela à rendre le sens qu'ils renferment. C'est que le vrai sens d'une proposition dépend, généralement parlant, de ce qui la précède. C'est là ce qui le fixe et le détermine, surtout si l'ouvrage est bien fait, bien suivi , bien enchaîné. Telle proposition qui, dans l'auteur même, n'avait qu'une certaine étendue, devient générale , et par conséquent fausse et hasardée , lorsque vous la tirez de sa place : vous faites donc, au moins quelquefois, dire et penser à un auteur ce qu'il n'a ni dit ni pensé. Tout le monde sait assez les dangereuses suites qu'entraîne souvent un pareil procédé, surtout en certaines matières.

Mais je veux qu'on puisse venir à bout, dans un esprit de cette nature , de ne jamais altérer ie sens de l'au-

leur qu'on extrait, et de lui donner toute son étendue; on ne peut du moins éviter un inconvénient inséparable de cette méthode, c'est l'ennui. Le plus intrépide lecteur aura-t-il assez de courage pour parcourir attentivement deux cents, quatre cents pages de pensées, un catalogue, un registre de maximes? Est-il une tache plus pénible qu'une telle lecture, pour le penseur le plus infatigable et le plus déterminé? Quoi! dans le même recueil je trouverai deux cents réflexions politiques pendues bout à bout, après cent soixante sentences morales! de là je me perdrai dans un abîme de métaphysique rédigée par versets et par numéros! Nulle transition ne me conduira d'une idée à une autre, et, dans cette région sèche et aride, mes yeux ne pourront se reposer sur aucun objet agréable! J'aurai toutes les pensées de Montaigne, par exemple, mais je n'aurai devant les yeux ni son style, ni ses grâces naïves, ni ses tours charmans, qui font, selon moi , la plus précieuse partie de cet auteur inimitable I

Je ne parle cependant ici que des écrivains philosophes; mais que sera-ce si on veut donner V esprit des poètes? Se peut-il que je croie sérieusement avoir Vesprit de M. de Voltaire, lorsque je ne lis qu'un recueil de maximes extraites de ses œuvres poétiques? Ce qui me flattait dans la Henriade ou dans quelqu'autre de ses poèmes, devient sec et insipide lorsqu'il est séparé. La bonté intrinsèque de ces pensées est la mcme, sans doute; mais Tagrément n'est plus le même. Ce sont les parties différentes truii beau corps , qui , étant réunies

et bien proportionnées , faisaient un tout harmonieux et riant a la vue ; mais qui , une fois séparées par la dissection , ne se prêtent plus un éclat et des grâces réciproques. Ces membres épars languissent désormais sans âme et sans vie. Et puis, quelle idée de donner Vesprit d'un poète, c'est-à-dire ses pensées! Ne semblerait-il pas que la poésie serait devenue une espèce de raisonneuse , et n'aurait plus d'autre occupation que celle de penser; en un mot, qu'elle aurait pris la place de la philosophie? Faut-il donc que nous prenions ainsi Yénus pour Minerve? La poésie ne doit pas être sans raison , je le sais ; mais aussi ne la chargeons pas du soin importun d'enseigner la morale et la politique, lorsqu'elle doit plutôt s'occuper du soin de plaire et d'amuser l'imagination.

Il se trouve , sans doute , dans nos meilleurs poètes d'excellentes maximes ; mais il faut les y laisser, c'est le seul moyen de les faire lire ; et ceux des poètes qui ambitionneront un grand nombre de lecteurs, ne doivent pas même accumuler sentences sur sentences. D'ailleurs, c'est une entreprise bizarre que de donner en français l'esprit d'un poète français; c'est supposer qu'on ne le lit point, ou que le lecteur n'est pas en état de puiser dans ses ouvrages ce qu'il y a de plus exquis. C'est pour les étrangers ou pour les anciens que nous devons prendre cette peine , afin que leurs beautés ne soient pas perdues pour notre nation.

Le premier qui nous a donné l'exemple de transporter chez nous ces sortes de productions d'un autre temps

ou d'un autre climat, est le P. Rrumoy ', jésuite, si célèbre par son Théâtre des Grecs. C'est assurément le meilleur ouvrage que nous ayons en ce genre. L'auteur a pensé, avec raison, qu'il ne pouvait traduire en en-

' Brunioy (Pierre), ne' à Rouen en 1688, est un des hommes les plus remarquables que les jésuites aient vu sortir de leur sein. Il commença ses e'tudes à Paris avec le désir d'entrer dans les ordres ecclésiastiques, et il fut reçu dans la compagnie de Jésus, à Caen , où il . vait suivi avec distinction les cours de théologie. Il professa plusieurs années la réthorique en province, et fut appelé à Paris pour faire une éducation particulière. Son goût s'était formé ; il avait rassemblé de nombreuses connaissances. Il se ilt connaître en travaillant au journal de Trévoux. Mais il fut bientôt forcé de quitter Paris à l'occasion de l'affaire de l'histoire de Tamerlan , par le P. Margat , dont il avait donné une édition. A son retour dans la capitale , il mit au jour différons ouvrages qui obtinrent du succès. Une Morale chrétienne et la Vie de V impératrice Eléonore sont aujourd'hui oubliées. Il réunit en 4 "voI» in-i2, imprimés en 174^ » ^^s pièces latines et françaises, deux poèmes latins sur les passions et l'art de la verrerie , qui ne sont pas sans mérite 5 des tragédies et des comédies françaises ; Isaac , Jonathas , Plutus , etc. ^ son Thédlre des Grecs avait été publié en >73o , 3 vol. in-4. Cet excellent ouvrage , qui a fait la réputation du P. Brumoy , est digue, sous tous les rapports , des éloges que lui ont accordé les plus célèbres critiques. Ce monument d'érudition et de goût met entre les mains de tout le monde les tragiques grecs , qu'auparavant les savans seuls pouvaient apprécier. Des discours , des remarques , dans lesquels on rapproche les chefs-d'œuvre de notre théâtre des productions des Sophocle et des Euripide , nous apprennent de quelle foule de beautés nos grands maîtres leur sont redevables , et quels défauts ils ont su éviter, lyea traductions ou des analyses de tragédies peu connues offrent des modèles et des inspirations à nos poètes dramatiques. Nous reprocherons seulement au P. Brumoy déjuger nos auteurs avec partialité, et d'admirer à leurs dépens les ébauches souvent grossières qu'il traduit.* Malgré ses défauts , le Théâtre des Grecs sera toujours un des livres les plus utiles. M. Raoul Rochette en a publié récemment une nouvelle édition, 16 vol. in-8. Le P. Bruuïoy mourut le 17 avril \'jf\'i.

lô

lier toutes les pièces dramatiques composées par les anciens Grecs ; il a bien senti que la différence de mœurs et d'usages qui est entre Athènes et Paris, sans compter mille autres raisons , devait nécessairement rendre insipides et ridicules pour nous plusieurs morceaux qui charmaient les peuples de l'Attique : aussi voyons-nous beaucoup de tragédies et de comédies grecques dont il n'a donné que l'analyse. Il est donc le premier qui ait fait ce que nous appelons un esprit. Mais il était trop judicieux pour ne faire qu'un choix des pensées d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide et d'Aristophane. Ce n'était point purement leurs sentimens sur la morale et sur les autres parties de la philosophie qu'il cherchait (quoique cette connaissance ne doive point nous être indifférente), mais leurs beautés poétiques et dramatiques. Il voulait nous apprendre comment ces grands \io\ïime^ pensaient , sentaient ^K, /exprimaient ; comment ils maniaient les passions; quel était le caractère de leur -poésie dramatique; comment enfin la nature parlait sur le théâtre d'Athènes, et suivant le génie de ces différens poètes. Il pouvait donc intituler son ouvrage \ Esprit , ou , pour parler avec plus d'exactitude , le Génie d'Eschyle, de Sophocle y d'Euripide, etc. Et qu'on ne dise point que des morceaux détachés de ces auteurs suffisaient pour remplir son titre : le génie d'un auteur ne peut être véritablement connu que par ses ouvrages , ou par une bonne analyse de ses ouvrages. Il faut savoir si ce génie était assez étendu^pour concevoir et former un plan vaste, bien suivi, bien distribué, bien propor-

PKELIMINAJUK. o^T

lionne dans toutes ses parties; première qualité plus rare qu'on ne pense. Il faut savoir, en second lieu, si ce même génie était aussi heureux dans l'exécution que dans l'invention ; quel était son style , le caractère de sa poésie , son art , ses ressources, ses finesses , sa manière de dessiner et de peindre, ses grâces, son énergie; s'il avait du feu, du sentiment; quel était son talent pour la narration, si c'était un poète épique; comment il faisait dialoguer ses personnages , s'il a travaillé pour la scène; en un mot, on doit connaître en quoi il excellait, et quel était son principal défaut, etc.

On voit que l'entreprise du P. Brumoy était bien autrement importante que celle des faiseurs à'esprils. Pour faire toucher au doigt les beautés et les défauts des auteurs dramatiques qu'il traduit ou qu'il analyse , il remonte jusqu'à l'origine de l'art dont Eschyle est l'inventeur. Ses recherches, ses réflexions judicieuses, les discours excellens qu'il a semés d'espace en espace , rendent son livre aussi curieux qu'il est intéressant pour la littérature. Les jeunes auteurs qui se destinent au théâtre peuvent y trouver des préceptes très utiles.

C'est cette utilité que nous nous proposons pour premier objet dans l'ouvrage que nous présentons au public. On néglige malheureusement les sources antiques; on ne sait guère mieux aujourd'hui le latin qu'on ne savait le grec, lorsque le P. Brumoy entreprit sa traduction. Dès qu'elle parut, on fut étonné de la richesse de ce trésor étranger , jusqu'alors si peu connu; on vit que no4is devions aux poètes tle la Grèce la plupart des beaux

morceaux de Racine, applaudis tant de fois sur notre théâtre ; on fut persuadé que les écrits des anciens étaient la meilleure école pour les modernes, malgré les impertinentes critiques des Perrault, des Houdart et de leurs partisans. Ces contempteurs de la belle antiquité avaient cependant de l'esprit ; mais Tesprit, sans le sentiment, n'a pas le droit déjuger le génie : d'ailleurs, ces messieurs ignoraient la langue grecque, ou n'en avaient qu'une connaissance très superficielle. Roileau accabla Perrault, comme dit M. de Voltaire, en ne faisant que relever ses bévues. Ce grand homme recommandait surtout la decture d'Homère. Jimez donc ses écrits y disait-il ,

Aimez donc ses écrits , mais d'un amour sincère : C'est avoir profité que de savoir s'y plaire.

Je suis bien persuadé que c'est aussi avoir profité que de savoir se plaire à la lecture de Virgile , d'Ovide , d'Horace et de tous les bons auteurs du siècle d'Auguste. L'ouvrage du P. Brumoy m'a fait naître l'idée du mien. Je me propose de faire connaître les anciens poètes latins autant qu'il est possible dans notre langue. Je rendrai service aux personnes de goût qui n'ont pu , dans leur jeunesse , apprendre les langues anciennes , ou qui , distraites par d'autres occupations , les ont oubliées depuis , ou les ont en partie perdues de vue '. N'est-ce pas

' Mallilàtre aurait tenu parole , si une mort prématurée ne l'eût enlevé à sesamis et aux lettres qu'il honorait. Ses Métamorphoses d'Oi^ide^^

* L'ëloge de la traduction des Métamorphoses , faussement attribuée à Malfilâtre , paraît singulier dans la bouche de M. Miger, qui ne manque pas de goût et de con-

naissances.

PRELIMINAIKK. 2'2\)

\\\i plaisii- pour elles de pouvoir connaître à peu près le génie des anciens , autant du moins que cela est possible, dans une langue étrangère à ces mêmes auteurs ? Elles verront que les détracteurs de l'antiquité ne lui ont pas rendu justice, et sauront comparer jusqu'à un certain point le goût et l'esprit des anciens Romains avec ceux du siècle de Louis XIV et du notre. Peut être aussi que l'idée que nous donnons au\ jeunes gens des beautés antiques, qu'ils ne font qu'entrevoir dans notre traduction , leur fera naître l'envie de lire les originaux dont ils n'ont que de faibles extraits. Je me croirais bien récompensé de mon travail , s'il faisait renaître l'émulation parmi nous ; si nous pouvions, d'après une comparaison sérieuse entre les anciens et nous , ouvrir les veux sur le mauvais goût qui fait des progrès si rapides sur notre Parnasse ! Si le génie brillant et vif des grands hommes dont j'ai tâchéde rendre quelques traits, pouvait échauffer quelquefois mon style et passer jusque dans mes expressions, il serait impossible que l'on ne conçut pas une haute idée de leur mérite , et qu'on ne désirât point de connaître leurs écrits dans la langue qu'ils ont parlée. C'en serait assez pour qu'un plus grand nombre de jeunes gens et de jeunes auteurs voulut se la rendre fa-

publiécs en l'an 7 ( 1799), cl Touvragr que nous offrons aujounriiui au public, doivent faire regretter qu'il n'ait pas eu le loisir de nous liansniettre les beautés d'Horace, Properce. 'J'ibulle , (>atulle, etc.. ainsi tjue cela ^1 trait dans son vaste pi<>j»l do liavail sur les jioètes latins . le plus^neralement estinit-s

( /Vole ilc M. Mir.Ln.'

milière. La lecture de ces grands maîtres suffirait alors pour faire renaître chez nous ce goût pur et précieux qui se perd de jour en jour. Je prie mes lecteurs de remarquer avec moi que tous les écrivains qui ont blasphémé l'antiquité ne seront jamais anciens ; et qu'aucun de nos illustres modernes , tels que Boileau , Racine , Rousseau et M. de Voltaire, n'a eu la sotte manie de décrier nos premiers maîtres.

Il serait à souhaiter qu'un autre que moi eût exécuté le plan de cet ouvrage , tel que je l'ai conçu. Je le désirerais bien sincèrement , et je n'ai pas assez d'amour propre pour ne pas voir que mon entreprise était au dessus de mes forces. Je m'en aperçois aujourd'hui, je Favoue ; et je confesse, avec la même franchise, que je prenais, au commencement de cette carrière, mon zèle pour du talent. Puisse le public user de quelque indulgence envers moi , et ressembler à ce héros

Qui de Cherile même excusant la manie ^

Au défaut du génie , Récompensait en lui le désir d'en avoir.

Rousseau.

Quoiqu'il en soit , je donne mon livre tel qu'il est: peut^ êtrefera-t-il naître à quelque homme de génie l'idée d'achever ce que je n'ai fait qu'ébaucher.

Il faut maintenant rendre compte de la manière dont cet ouvrage est exécuté.

En donnant le génie des poètes latins, iljpût peut-être été à propos de commencer par les plus anciens , afin

i]e suivre pas à pas les progrès successifs de la poésie chez les Romains. Mais, pour essayer le goût du public, je fais paraître aujourd'hui le plus parfait des poètes, à mon gré; les autres paraîtront ensuite, si celui-ci est reçu favorablement.

A mesure que je traduis un poète , j'observe de faire précéder un abrégé de sa vie et de l'histoire ' de son siècle , afin qu'on puisse comprendre plus aisément les allusions qu'il peut faire aux événemens de son temps. Je fais marcher immédiatement après des Réflexions sur les genres de poésie dans lequel il a écrit. Ainsi je place avant les Bucoliques de Virgile des Réflexions sur la nature de ce poème : j'en fais autant pour les Géorgiques et pour l'Enéide. Enfin je viens à ma traduction. C'est ici qu'il faut que je développe mes sentimens sur la manière de traduire les poètes anciens et étrangers \

' La vie de Virgile , que Malfllàtre avait composée, n'a pas eie pul)liée. M. Miger nous assure que Ton trouve dans les manuscrits du Gé-nie de p^ùf^ile plusieurs renvois à celte Vie , qui a donc vraisenihlablenient existé. Elle aura été égarée pendant le long intervalle qui s'est écoulé entre la mort de MalGlàtre et la publication de son ouvrage. La Vie d'Ovide , qui précède la traduction en prose des Métamorphoses , peut appartenir à notre poète, t|uoiqu'elle ne soit pas digne de son talent. Le style est fort ordinaire; les faits sont sans ordre et l'auteur s'est souvent épargné la peine de les exprimer en transcrivant les vers d'Ovide où ils sont indi(jués. Cependant si ce morceau, ainsi (pie l.i traduction , sont sortis de la plume de Malfdàtre , avouons qu'il fallait qu'il eut bien faim pour être réduit à se montrer aussi inférieur "i lui-même.

* Nous n'oublions pas que nous donnons une édition de Maltilàlip . pt non de l'abbe Desfontaines , d,u P. Sanadon , de Le Ratleux . «le. , ^insij nou.s nous sommes permis de retrancher dans ce discours prcii-

Je conviens avec MM. Le Batteux et Desfontaines, qu'il est très difficile de traduire un poète en prose, qu'il est incomparablement plus diflicile de le traduire en vers; mais j'oserai soutenir que la dernière manière est non seulement la meilleure , mais même la seule qui doit être employée ; qu'une traduction en vers mérite seule le nom de traduction proprement dite ; en un mot, que les vers ne doivent être traduits qu'en vers '.

Je ne prétends pas , au reste , que la prose n'ait aussi son coloris et son harmonie ; mais ce n'est point une hsirmonie pittoresque et imitative. Non seulement V esprit doit toujours être agréablement occupé par les images , et ïoreille par le nombre et la mélodie , comme le dit très bien M. Le Batteux , mais il faut encore que la mélodie ait avec les images un certain rapport , une certaine analogie qui les rende plus vives et plus frappantes , qui les imprime, en un mot, plus profondément dans l'esprit. Car ce n'est pas assez que l'oreille soit flattée , si le son qui la chatouille n'a pas une sorte de convenance avec les images que la poésie présente à l'esprit; et c'est à

minaire tout ce qui n'appartient pas à Malfilâtre , d'autant plus que notre poëte , alors aux gages d'un libraire , trouvait son profit à coudre ensemble de longues citations , prises dans différens auteurs; les morceaux d'ailleurs qu'il rapporte complaisamraent sont extraits de livres connus de tout le monde , tels que la traduction d'Horace par Sanadon , celle de Virgile par l'abbé Desfontaines , les Principes de littérature par Le Batteux , etc.

> Ce passage prouverait que Malfilâtre avait l'intention de faire une traduction complète en vers , s'il ne développait plus loin le plan qu'il îivait cru devoir adopter pour le Génie de Virgile.

PUELIMINAIKE. 233

quoi peu d'auteurs ont pris garde. Dites que Camille ' court légèrement dans une plaine, ou vole au-dessus des flots sans les toucher ; dites-le dans un vers composé de syllabes longues et pesantes , l'esprit sera rempli de l'idée de la légèreté de cette princesse guerrière : c'est une image qui s'y tracera, mais qui sera presque détruite et effacée par une sensation toute contraire, je veux dire par la lenteur de cette mélodie tardive dont je viens de parler. Si ce contraste est choquant et détruit tout le plaisir, on conviendra que ce plaisir doit être bien pur, si la mélodie s'accorde avec l'image que vous présentez à l'esprit de vos lecteurs. Je ne crois pas qu'on puisse être jamais plus délicieusement affecté que par cet accord si beau , mais si rare : c'est alors que les âmes sensibles jouissent véritablement. Or, je demande si la prose est

' Malfilàtre veut parler de ces vers de Virgile qui sont dans la me'nioire de tout Je monde :

llla vel intactae scgclis per summa volarel Gramioa, ner (encras cursu la>si&!.et arislas : Vel mare per médium , fluc-tu suspensa tumenti , Ferrel iler , releres ncc lingercl aquore plantas. .'Eneidos , liv. 7.

Ce chef-d'œuvre d'harmonie imilative a ete traduit par Dclille aussi bien que notre langue le permettait:

Elle eût , des jeunes bleds rasant 1rs verts lapjs , Sans plier leur sommet , couru sur les epi» ; Ou , d'un pas suspendu sur les vagues profondes , De la mer en glissant eût eflleurc les ondes , Et d\in pied plus léger ({ih- Taile de» oiseaux , Sans mouiller sa chaussure . eût vole «ur 1rs eain

m DISCOURS

capable de procurer celle jouissance P En vain, clans une prose coulante et même' nombreuse , vous ferez choix des syllabes les plus brèves, et , si j'ose le dire , les plus agiles , jamais elles ne seront également cadencées , jamais elles n'offriront cette mesure, ce rythme, cette harmonie, que l'on appelle imilalive. C'est elle cependant (et on y fait peu d'attention , et les critiques que je viens de citer n'en ont pas dit 'un mot) , c'est elle qui fait en partie la poésie, puisqu'elle ^constitue en partie les images. Ces écrivains vous disent, d'un air d'assurance, que les vers sont , à la vérité , un aerément de plus ; mais que si , dans une traduction ,' cet agrément est supprimé , il n'en est pas moins vrai que la poésie subsiste et vit dans le corps de la traduction ; et moi je prends la liberté de dire que la poésie est morte ou languissante , puisque les images dont elle se nourrit ne sont plus qu'imparfaites et ont perdu leur plus grande vivacité. Que dis-je? souvent elles sont totalement détruites. Rendons ceci sensible par des exemples.

Dans le beau morceau qui termine le premier livre des Géorgiques , il n'est personne sans doute qui n'ait remarqué ces vers :

Vox quoque per lucos vulgb exaudiia silentes Ingens , et simulacra viodis pallentia miris V^isa , etc.

Ne croit-on pas entendre cette voix sauvage , qui retentit au loin, qui s'étend d'une manière lugubre, qui s'allonge à'e<n^\di solitude des bois? qu'on me permette

PUELiMINAIRE. 23)

cette expression. Aussi Je premier vers, par lui-même, par sa seule cadence , scmble-t-il la faire passer de votre oreille dans voire ame ; et ce n'est pas assez , il se traîne , pour ainsi dire , et se rejette sur l'autre vers ; il s'étend et s'allonge aussi par ce grand incens qui en dépend , qui lui appartient ; après cet ineens ^ le sens finit, et le cri meurt et se perd. Nulle césure, rien qui soutienne le commencement de ce second vers: il tombe et languit. Changez la mesure des vers , ou plutôt mettez les mêmes mots dans un autre ordre , toute la sensation, toute l'image (s'il est permis de dire que c'en soit là une , et c'en est une aussi pour l'oreille qui la transmet à l'espVit) est absolument anéantie : ExaiuUta qucqiie est vcx incens per luccs silenles. Ces mots vous donnent bien l'idée d'un cri poussé dans une foret, mais vous l'entendez dans Virgile ; et c'est le propre de la poésie de peindre toujours tout ce qui mérite d'être peint. Si vous ne rendez pas ce trait en français , il est clair que vous ne rendez pas Virgile. Au lieu de cela , ^1. l'abbé^ Desfontaines dit : Les forets retentirent de voix effrayantes. Quiconque lit cette traduction, s'il ne sait pas le latin, ne soupçonne pas que c'est là un des plus beaux vers , un des plus beaux morceaux de poésie qui soit dans Virgile. Kst-ce la faute de l'abbé Desfontaines? Non, sans doute, c'est celle de la prose. Il est donc vrai qu'on peut être infidèle à son original dans une tratluctiou en prose comme dans une traduction en vers, ^lais , demandera-t-on , ce vers peutil être rendu par un vers français? Je ne me flatte pas de l'avoir rendu , ni de pouvoir le faire. Voici cependant

comme j'ai essayé de transplanter dans notre langue cette beauté étrangère :

On entendait au loin retentir une voix Lamentable , et des cris sortis du fond des bois.

Le spondée de Virgile rejeté à l'autre vers, serait , dans une autre occasion , un véritable défaut ; mais c'est ici une beauté réelle : tant il est vrai que les grands maîtres sont souvent au-dessus des règles , et tirent de leur transgression des beautés inconnues aux génies ordinaires I Claudien et d'autres versificateurs pareils n'auraient jamais so'ngé à rejeter ce spondée , ils auraient trouvé leur versification trop peu soutenue; et s'ils avaient rejeté quelque chose d'un vers à l'autre, c'eût été sûrement un dactyle. C'est qu'ils sentaient moins que Virgile , et qu'ils se souciaient peu que l'ame fût affectée, pourvu que l'oreille fût amusée par un bourdonnement frivole , fait uniquement pour elle. Leur harmonie n'est point imitative , et dès-lors ils sont très peu poètes. C'est en cette partie surtout que Virgile est si supérieur à tous les autres ; et il est étonnant qu'Ovide , ce versificateur harmonieux , n'ait pas songél l'imiter en cela , comme il a fait en tant d'autres choses.

Si j'ai été assez hardi pour oser suivre les pas de Virgile dans cette occasion , quoique j'écrive dans une autre langue , je me flatte que les connaisseurs ne me blâmeront pas. Ce serait une faute impardonnable que j'aurais commise , si , dans une autre circonstance , j'avais fini ou du moins sensiblement suspendu le sens du premier

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vers après les trois premières syllabes du second ; l'oreille du lecteur aurait été révoltée. Mais j'espère que cet enjambement trouvera grâce auprès des personnes qui désirent de voir notre poésie se perfifctionner de plus en plus. Puisse cet exemple, que je hasarde, être suivi par ceux qui sont faits pour donner le ton à la nation , et pour faire passer à l'abri de leur nom certaines hardiesses heureuses !

Dans un poème, c'est la mesure qui sert encore plus que les mots et les tours à dessiner avec fierté un grand trait , à le peindre avec plus de vivacité. Pour nous faire mieux entendre par des exemples, citons encore un endroit de Virgile.

Cacus(au viii« liv. de l'Enéide) vientde voler à Hercule quelques génisses : Hercule s'en aperçoit, et veut se venger ; mais le brigand s'est renfermé dans sa caverne , dont l'entrée est défendue par un énorme rocher. Le héros cherche de tous côtés un accès. C'est ici que Virgile peint avec toutes les couleurs de la poésie Hercule occupé de cette recherche :

Fxce furem animis aderat Tyririthiiis , nnincmqiic Accessum lustrans , hiic ora ferchat et illuc Dentihus infrcndens.

Je défie tous les prosateurs du monde de rendre celte image , surtout ce trait : Otfiîiniujue accessum luslrans. Virgile , pour représenter Alcide qui promène autour de ces roches ses regards curieux, pour nous mettre sous les yeux toute l'étendue que ceux du héros parcourent.

ajoute k son vers une syllabe qui , en s'éiidant avec le vers suivant, les joint l'un et l'autre, et fait un allongement pittoresque. Or, cette image si vive , si vraie , si sublime , ne dépend ^oint des mots, mais uniquement de leur arrangement et de la mesure singulière que ce grand maître emploie avec tant d'art. Que l'on compare avec ces vers la traduction qu'en a faite M. l'abbé Desfontaines , on ne les reconnaîtra pas. « Mais voici que le héros de Tyrinthe o arrive furieux au pied de la montagne ; \ il cherche vainement a Ventrée de la caverne; \ sa fureur aupnente ; \ il frémit de « raee '. » Je ne suis point assez injuste pour attribuer au traducteur la sécheresse de cet endroit : mais , encore une fois , je suis bien aise de faire voir que la prose est incapable de faire passer dans une traduction les beautés, je ne dis pas accessoires , mais même principales , de l'original, quand il s'agit des poètes.

Boileau loue Malherbe de ce que ce poète

D'un mot mis à sa place enseigna le pouvoir,

1 Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que M. Tabbe' Desfontaines a eu grand tort de couper ainsi en trois ou quatre parties bien distinctes une seule phrase de Virgile. Que de choses renfermées dans cette seule phrase : furens aniviis aderat , omnemque occessum lustrans , hiic oraferehat et Mac. La réunion de tous ces traits rend la peinture de Virgile plus vive , plus frappante : ni lui ni son Hercule n'ont le temps de respirer ^ mais le traducteur français se repose à chaque instant. J'ai marqué ces repos par des traits de plume. Le lecteur s'apercevra aisément qu'il peut reprendre haleine de distance en distance. Il n'en est pas de même d'Alcide : étincelant de fureur , il arrwe , jette de tous côtés ses regards foudroy ans , frémit de rage , et tout cela se fait à la fois ^ c'est ce que la phrase continue du poète latin exprime si bjpn (iVo^e Je Mai.fh.atre.)

PHKLlMINAlHi: '2V.)

et il a bien raison. C'est souvent un mot, bien ou mal placé, qui fait ou qui détruit une image. J'ajoute qu'elle reçoit de la mesure le comble de sa perfection. La césure enfin , qui est une suite de la mesure , donne au\ vers une grâce ou une force à laquelle ne peut atteindre la meilleure prose.

Il ne faut pas s'y tromper. Il se trouve dans les poètes des beautés indépendantes en quelque sorte de la mesure, mais qui lui doivent cependant encore une partie de leur lustre : il en est d'autres qui ne nous frappent, ou plutôt qui n'existent qu'à l'aide de la versification. Ce sont ces dernières que l'on ne peut retrouver dans la prose d'un traducteur. Et quel tort cette infidélité attachée à la prose, ne fait-elle pas à l'orignal, surtout à Virgile ! Les beautés du premier genre sont de toutes les langues, de tous les âges, de tous les pays, et se rencontrent dans une traduction en prose, sans cependant y conserver tout leur éclat :

fm'cnies elinm disjecti nicmhra poetœ.

Mais la seconde classe de beautés ne se traduit point en prose , et ne peut qu'à peine se reproduire quelquefois dans les vers d'une autre langue :

Grand Dion ! rnuls-nous K- jour, et ronil)ats contre uous.

Mettez cette pensée en langue arabesque ou chinoise, mettez-la en prose ou en vers , elle Irappera tout le monde. Tout le monde admirera cette intrépidité tl'.Vjax qui , désespéré de combattre au hasard et dans la nuit,

sans pouvoir faire éclater sa valeur, s'adresse au dieu de la lumière , et lui dit , dans un désespoir héroïque et sublime, ce beau vers que je viens de citer. Il n'est personne , quelque froid :qu' il puisse être, qui ne se sente ému, échauffé, transporté parU'enthousiasme du poète ou du héros. Il en est de même du Quilmcurût du vieil Horace , du Mci de Médée , et de plusieurs autres traits sublimes de Corneille. Ces traits partent de l'ame , et ses mouvemens sont partout les mêmes , et partout sentis. Mais n'en est-il point d'autres chez les poètes ? Et comptera-t-on pour rien tout ce qui dépend uniquement de la versification ! Je ne sais si chacun pense comme moi à cet égard ; mais je suis enchanté quand je lis dans Virgile ce vers :

Apparet domus intiis , et airia longa patescunt.

Pyrrhus vient de briser une des portes du palais de Priam , et aussitôt on en voit l'intérieur et une longue suite de salles magnifiques. Croirai-je que M. l'abbé Desfontaines rende ce vers et tout ce qu'il me présente en latin , lorsque ce traducteur dit que Pyrrhus fait à la porte une ouverture qui découvre aux yeux des ennemis l'intérieur du palais ^ ses longues salles ? etc. Il ne m'est pas possible d'exprimer, comme je le sens , l'effet de la cadence de ce vers, qui n'a pas une seule césure, si ce n'est après le premier pied , et qui semble s'allonger sans fin , comme \enjilade même des appartemens qu'il dépeint. Il y en a encore un semblable dans le même livre (1. 2). Polyte , un des fils de Priam, blessé par Pyrrhus, s'é-

chappe , poursuivi par son vainqueur, et parcourt dans sa fuite tous ces appartemens , pour aller se cacher et se réfugier dans le fond d'une des cours du palais. L'action de ce jeune homme blessé, et traversant rapidement la longueur des portiques et des salles immenses du palais, est ainsi exprimée :

Porticibus lo agis f agit , etvacua atria lustrât S audits.

Il n'y a pas dans ce vers un seul mot , une seule syllabe qui ne peigne , soit la fuite légère du jeune prince, soit la vaste étendue des appartemens spacieux , au travers desquels il se sauve. Encore une fois , pourrait-on deviner que c'est un des vers de cet admirable poète qui font le plus de plaisir au lecteur? le pourrait-on, dis-je, deviner, en lisant ces mots dans la traduction : « Poly te, l'un des enfans de Priam , fuyait dans les salles du palais? etc. » Ces six derniers mots sont employés seuls pour traduire le vers que j'ai rapporté. C'est à ceux qui ont une connaissance suffisante des deux langues, que je demande si l'on peut faire la moindre comparaison entre le latin et le français, dans cette occasion. Il faudrait que les autres eussent sous les yeux les objets de comparaison , pour en juger. Or quelle idée peuvent-ils avoir de Virgile , lorsque le plus grand nombre de ses beautés n'est point transporté dans leur langue? Mais pourra-t-on les y transporter, même en traduisant ce poète en vers? Je réponds (pic du moins on en approchera beaucoup davantage , ctqu'il n'est pas toujours impossible d'v roussir.

Il me serait aisé de prouver que la plupart des beautés poétiques dépendent, non seulement des pensées, des figures , des tours et du choix des mots , mais encore de la mesure , des inversions , du rythme , de la césure , d'une ou de deux syllabes rejetées d'un vers au commencement de l'autre, et par conséquent de la versification. La fidélité à transmettre le vrai sens de l'auteur et ses figures ne suffit donc pas ; il est donc très certain que c'est en vers, et non pas en prose, que les poètes doivent être traduits : je dis les poètes de toutes les langues.

Je repondrai , Madame , avec la liberté D'un soldat qui sait mal farder la vérité.

Mettez ces deux vers en prose dans une langue étrangère, ou , si vous voulez, en prose française, vous perdrez la césure du second , et par conséquent une grande partie de sa noblesse et de sa fierté. Mais il faut avoir l'oreille poétique pour en sentir tout l'eff'et. Campistron , formé par Racine , mais à qui ce grand poète n'avait pii communiquer son talent, a fait deux vers qui empruntent presque tous les mots de ceux-ci, avec la pensée; mais le nombre arithmétique s'y trouve seul , sans le nombre rythmique : aussi ne font-ils aucun plaisir :

Je répondrai, Seigneur, avec la liberté D'un Grec qui ne sait pas farder la vérité.

On a remarqué , à propos de ces vers , qu'ils renferment une pensée fausse, puisque les Grecs avaient autrefois la réputation de ne pas dire toujours la vérité : kyî?/

PUELIMINAIRK. 243

grecque , ainsi que X^fcicarthapnoisey était passée en proverbe. Mais, à ne considérer ici que la versification, il est impossible de ne pas en sentir la langueur et la faiblesse. Le tissu en est lâche , rien ne les soutient , ils tombent sans cadence et sans liarmonie : au lieu que ceux de Racine sont d'un maître. Voyez comme le second marche et se relève fièrement à Taide de la césure ; dun soldat, qui sait mal ^ etc. Peut-on comparer à cet hémistiche celui-ci , qu'on prendrait pour de la prose : d'un Grec qui ne sait pas , etc. On croirait que Campistron a voulu parodier les vers de Racine ; et si ce n'est que cette espèce de parodié est rimée, on ne soupçonnerait pas que la dernière ligne fût un vers. Ceux de Racine mis en prose , comme je l'ai déjà dit , perdent une grande partie de leur beauté , qui consiste dans l'heureux effet que produit la césure.

Que le P. Sanadon ' nous dise , après cela , que l'harmc-

< Sanadon (Noël Etienne) , né à Rouen le 16 février 1676. Un goiit décidé pour la littérature , plutôt que là dévotion , le porta à entrer dans l'ordre des jésuites , qui s'i'taient emparés de Tinstruction publique. Après avoir long-temps professé les humanités à Caen , il obtint à Paris une chaire de réthorique. Il fut nommé ensuite bibliothécaire du collège de Louis le Grand , où il mourut en 1733. Il est surtout connu par ses poésies latines , auxquelles il ne manque peut être que douze cents ans d'antiquité. La manie de faire du Virgile est aujourd'hui passée de mode. Nous ne parlons pas des harangues et des autres ouvrages du P. Sanadon , que personne ne s'avise de lire. Sa traduction d'Horace annonce une étude a])profondio des anciens ; elle est assez fidèle , mais le style ne brille pas par son élégance ; il faut être poète pour traduire \\x\ poète- aujourd'hui que nous possédons plusieurs bonnes traductions d'Horace . celle du P. Sanadon rs\ à peu près oubliée.

nie du vers est un agrément, sans doute; maisquilnest qu'une partie accessoire dans une traduction , et qu'on peut le faire passer dans la prose , en lui donnant tout ce quelle peut emprunter du langage des muses. Je suis fâché que ce jésuite, qui a fait des vers , ait si peu senti le mérite réel de la versification; et la connexion nécessaire et indispensable qu'elle a avec la poésie.

La prose de M. l'abbé Desfontaines ' a souvent de la

t Desfontaines (François Guyot)» jésuite , pamphlétaire, traducteur , surtout connu par les plaisanteries de Voltaire , naquit d'une famille honnête à Rouen , le 29 juin i685. Il fut admis , en 1 700 , dans la congrégation des jésuites j son ambition fut arrêtée au milieu de sa carrière 5 au bout de quinze ans , lorsqu'il professait la réthorique à Bourges , il sortit de l'ordre d'Ignace. Son caractère envieux et caustique, ses basses intrigues , lui avaient déjà fait de puissans ennemis ; la malheureuse affaire qui divulgua aux tribunaux la turpitude de ses mœurs , faillit le conduire au bûcher. Les jésuites parvinrent à le sauver et à étouffer une accusation dont la honte rejaillissait sur eux. L'abbé Desfontaines , dont les principes étaient moins religieux que ceux de Voltaire , qu'il attaquait impudemment , abandonna bientôt tout à fait l'état ecclésiastique ; il quitta la maison du cardinal d'Auvergne , qui l'avait recueilli chez lui , se démit de la cure de Thorigny , qu'il ne desservait pas , et travailla pendant trois années au Journal des Savans. Il s'associa toute la vermine de la littérature , les Frérons , les Nonotte , les Sabattier , et s'attacha à vilipender les écrivains les plus distingués, le parti des philosophes. Ses feuilles , remplies d'injures et d'absurdités , n'obtinrent que le mépris des honnêtes gens 5 le Dictionnaire néologique des veaux esprits du temps , le Nouvelliste du Parnasse , les Jugentens sur les écrits nouveaux , furent tour à tour le théâtre de ses insolentes critiques j Voltaire kii renvoya ses invectives avec esprit, et le traîna dans la fange. La vie d'un homme de génie est un combat. Desfontaines mourut à Paris , le 16 décembre l'j^S. Le .seul de ses écrits qvii ne soit pas tombé dans l'oubli, est sa traduction de Virgile ; quoiqu'elle ait été bien surpassée , elle jouit encore de

PBELIMIINAIRE. 2i5

noblesse et une sorte d'harmonie; mais, malgré tout son talent, il ne pourrait éviter les reproches que lui ferait le prince des poètes latins , s'il se voyait ainsi travesti'^ je demande grâce pour ce terme. Si Virgile reparaissait, et qu'il voulut se traduire lui-même en notre langue, il ne parlerait sûrement pas en prose. Il prendrait le fond de ses pensées, et même ses tours, autant que le souffrirait le génie de notre langue (car, quoi qu'on en dise , il est ridicule de parler latin en français): il conserverait aussi ses expressions figurées , toutes les fois qu'elles pourraient se traduire- Mais^uand il s'agirait de ces beautés qui consistent presque entièrement dans la versification , il ne les rendrait que par une versification aussi belle et aussi pittoresque que le pourrait permettre notre idiome , sans se piquer d'une exactitude trop scrupuleuse à rendre tout mot pour mot; il suivrait le conseil très sage d'Horace :

Ncc verbum verbo curabis reddere fidus In 1er près.

Virgile enfin penserait, pour ainsi dire, en français, et substituerait à quelques agrémens purement latins des agrémens propres à notre langue , et conformes à notre goût.

quelque estime j elle est écrite avec une élégance qui va sou-vent jusqu'à la sécheresse : comment un homme (jui soutenait que nous n'avions point de vers , osait-il traduire Virgile. Sa traduction du Gulliver de Swift , souvent réimprimée , laisse à peine soupçonner Toriginalilc du Rabelais de rAngleferre.

C'est ainsi , mais cependant • avec un peu moins de liberté, que l'on pourrait se conduire , si on voulait le traduire en vers français. On ne pourrait j j'en conviens , rendre certains traits aussi fidèlement en vers qu'en prose. Eh ! qu'y perdrait-il après tout? Des phrases françaises qui ne lui font que très peu d'honneur , quoiqu'elles expriment le sens du latin avec assez de précision. Mais, d'un autre côté, il y gagnerait davantage, parce qu'il serait toujours harmonieux et pittoresque dans son style ; parce que ses beautés , peu senties parmi nous , seraient remjjlacées par quelques autres équivalentes, et qu'il retrouverait son ouvrage tel à peu près qu'il l'aurait fait , s'il eût écrit en français. Je suppose toujours que le traducteur aurait les talens requis pour une telle entreprise. Mais comme je sens qu'elle est trop audessus de mes forces, j'ai pris un autre parti dont je parlerai plus bas.

Il est temps que je réponde à une objection que fait d'avance M. l'abbé Desfontaines à ceux qui oseraient entreprendre de versifier en français tous les poèmes de Virgile. Il assure que nous n'avons point de vers '.

Je regrette autant que M. l'abbé Desfontaines la quantité des Grecs et des Latins : mais je ne puis souffrir que, sous prétexte que la nôtre n'est pas sentie et marquée

I Malfilâtre , au lieu de perdre son temps à répondre à cette absurde assertion , eût montre' plus de sagesse en mettant à profit l'exemple rapporté ci-après de Diogène , qui se contenta de marcher pour réfuter Zenon , dont le seplicisme allait jusqu'à nier le mouvement j que ne faisait-il des vers ?

comme celle des anciens, on s'avise de prétendre qu'il n'y a plus de vers dans le monde. On a vu jusqu'à quel point on doit en croire cet écrivain, lorsqu'il assure qu'il est impossible de traduire les poètes en vers ; on verra bientôt, comme je l'espère, qu'il se trompe encore plus en prétendant que les modernes n'ont point de vers. Je ne sais si je devrais entreprendre de réfuter ce sentiment si outré et si injurieux à nos excellens poètes ; il suffirait de les lire pour renverser tout ce qu'il ose avancer. C'est ainsi (si le récit est vrai) que Diogène le cynique, pour réfuter Zenon d'Élée , qui niait le mouvement, se contenta de marcher devant lui. Mais M. l'abbé Desfontaines mérite d'être combattu autrement. D'ailleurs beaucoup de personnes pensent aujourd'hui comme lui , faute d'y avoir fait assez d'attention. Celui de tous nos critiques qui a traité le plus à fond cette matière , c'est M. l'abbé Dubos ' , dans ses Ré- Jlexicns critiques sur la pcésie et la peinture. Il ne nie pas formellement , comme M. l'abbé Desfontaines, que nous ayons des vers; mais, en vérité, il exagère tellement les

" Dubos (Jean-Baptiste), né à Beauvais en 1670, se distingua dans la diplomatie ^ il fut chargé de plusieurs missions importantes auprès de différentes cours de l'Europe. De retour en France, il obtint un canonicat dans sa ville natale , et l'abbaye de Notre-Dame de Ressons. Il était secrétaire perpétuel de l'Académie française, lorsqu'il mourut .à Paris le îj3 mars 17-12. L'abbé Dubos avait autant d'érudition que de goût j il avait étudié à fond sa langue, qu'il maniait avec habileté. Son meilleur ouvrage est intitulé : Uvflcxions critiques sur la poésie et la peinture , 3 vol. in-12, 1740- Ses autres écrits politiques et scicntiUques ne sont plus guère lus que des savans.

difficultés que rencontre un versificateur dans notre langue , il nous laisse si peu d'avantages , qu'il découragerait ceux qui ont du talent pour la poésie. D'ailleurs il ne rend pas assez de justice à notre prosodie, ni à l'harmonie qui résulte de nos vers. Il se déchaîne aussi contre la rime, qu'il traite d'invention barbare.

Mais, du moins, M. l'abbé Dubos ne pousse pas la sévérité jusqu'à nier formellement, comme le fait M. l'abbé Desfontaines , qu'il y ait aujourd'hui des vers dans le monde. Il considère la poésie comme la peinture ; dans l'un et l'autre art, on distingue l'expression et le coloris : on sait ce que cela signifie en peinture. L'expression en poésie dépend de l'énergie des pensées et des sentimens, rendue par les mots qui en sont les signes. Cette partie de l'art poétique s'appelle , comme il le dit , la poésie du style. Il prétend qu'à cet égard les Romains l'emportent sur nous, parce que le latin, étant plus court, est nécessairement plus énergique. Je ne combattrai pas ce sentiment ; il se peut en effet que cela soit , généralement parlant ; mais, sans avoir recours à une longue discussion, je prierai les partisans de cette opinion de jeter les yeux sur la poésie du style de notre Corneille ; je ne crois pas qu'on trouve dans l'antiquité aucun poète plus fort ni plus énergigue. Que de pareils auteurs mettent notre langue en œuvre, et on cessera de regretter tant celle des Latins. J'ajouterai une remarque qui n'a pas été faite par M. l'abbé Dubos; c'est que les mots, en tant que simples sons, contribuent aussi à la beauté et à l'énergie de la poésie du style , surtout lorsque l'harmonie

PRELlMliNAlRE. 2i9

des mots est imitative. Mais, sans appuyer davantage sur cette réflexion , sur laquelle je me suis étendu plus haut , tenons-nous-en à la distinction de M. l'abbé Dubos , et disons que les mots , en tant que simples sons , répondent assez exactement en poésie à ce qu'on appelle coloris en peinture. Le coloris des vers français est donc bien inférieur à celui des vers latins, et les versificateurs ont bien plus de peine, pour réussir beaucoup moins, si l'on en croit M. l'abbé Dubos.

Quoique l'harmonie de la prose ne soit pas directement de notre sujet, cependant, comme il s'agit, dans cette partie de notre discussion, de l'harmonie de notre langue, je suis bien aise de faire voir qiie nous n'en manquons point, puisque nos orateurs mêmes ont la leur aussi bien que les orateurs latins. A plus forte raison , nos poètes en ont dans leurs vers , contre le sentiment de M. l'abbé Desfontaines et de tous les contempteurs de notre versification. Je saisis cette occasion pour faire observer en passant que si on trouve si peu d'harmonie dans nos vers, c'est plutôt la faute de nos versificateurs que celle de notre langue. Non seulement on peut faire en français un vers nombreux; mais de fassemblage d'une certaine quantité de vers nombreux, qui ne forment ensemble qu'une même phrase,- il résulte nécessairement une harmonie très belle et très flatteuse. Or, c'est la motle aujourd'hui de détruire cette harmonie, de la briser à chaque moment, en ne faisant que de petites phrases, courtes, sententieuses, épigrammatiques. Les anciens suspendaient le sens, après un certain nombre de mots

et ne terminaient point la phrase, pour ainsi dire^ en la commençant : l'esprit et l'oreille, suspendus en quelque sorte comme le sens, demeuraient plus long-temps dans une attente agréable, jusqu'à ce que le sens et les mots, par une juste progression, arrivassent à la fin de la phrase, et tombassent avec une douce harmonie. On voit nos vers tomber presque toujours deux à deux, et souvent un à un; ils ne marchent plus avec grâce, ils sautent continuellement : tous leurs mouvemens sont roides et courts, au lieu d'être doux et ëlégans.

Les orateurs et les poètes trouvent dans notre langue assez de secours pour se former un style toujours harmonieux. Mais le nombre des vers et celui de la prose s'approchent en quelque chose l'un de l'autre, et différent aussi en quelque chose. Tous deux ne sont que cette modulation que nous avons définie plus haut, et qui résulte de la valeur syllabique , de la quantité des mots ,et de leur arrangement. A l'égard de la valeur syllabique , c'est-à-dire de la quantité de nos syllabes , on peut apprendre à la connaître dans l'excellent Traité de la Prosodie française ^ par M. l'abbé d'Olivet. On peut dire seulement ici, en général, ce qu'il avait dit luimême avant de le donner ; c'est que la désinence de tous nos mots français est de deux sortes, l'une féminine, où se trouve \e muet, l'autre masculine, qui comprend toute désinence où \e muet ne se trouve pas. «J'en conclus, dit-il ' , que ces deux sons très différens, l'un

• Voyez le Discours prononcé par M. l'abbé crOlivet à l'Académie

PHELIMINAIRE. 261

masculin, qui est soutenu , l'autre féminin , qui est faible, font en notre langue l'effet des longues et des brèves , et que le mélange de ces deu\ sons, qui peut se varier ii l'infini , et former toutes sortes de cadence, est par conséquent le principe de notre harmonie. »

Ce qui distingue le poète de l'orateur, quant au matériel du style, c'est-k-dire quant aux mots considérés comme simples mots, c'est la 7^^^/Mr^ et la rime qui lui composent une espèce particulière d'harmonie. Il doit faire sentir la sienne; celle de l'orateur, au contraire, loin d'être marquée , doit être déguisée sans cesse , et jamais affectée. Afin que le poète puisse plus aisément nous faire entendre ces sons mélodieux qu'il n'appartient qu'à lui de former, on lui accorde plus de liberté dans la structure de ses phrases et dans le choix de ses mots , plus de hardiesse dans ses tours ; ses inversions sont pluS fortes et plus fréquentes.

Telles sont en général les raisons sur lesquelles s'appuie M. l'abbé d'Olivet, pour faire connaître que notre langue a réellement une prosodie , et qu'elle est susceptible d'une harmonie, dont il est étonnant qu'on ne veuille pas convenir. Au lieu de la décrier et de remarquer avec tant d'alTectalion ce qui paraît lui manquer ou qui lui manque en effet, il vaudrait bien mieux contribuer à la perfectionner, en faisant connaître ses beautés et les ressources qu'elle nous oifre.

française, lors «le la dislribulion «les prix, en ijSd, imprime à In léle lie sa traduction «les PhilippKjiifs de Démnslhhie.

( yVo/e rfe Mai Kii.ATRE. ';

On nous objecte que ses vers héroïques sont composés régulièrement de douze syllabes égales ; que chacun de leurs pieds est un spondée. En vérité, il faut avoir bien peu d'oreille pour soutenir un tel paradoxe. Depuis quand trouve- t-on égales toutes les syllabes d'un vers bien fait? Le lecteur est en état maintenant déjuger : qu'il prononce. Il s'ensuit de ce que dit M. l'abbé Desfontaines, qu'elles sont non seulement toutes égales, ce qui est déjà une fausseté manifeste , mais encore qu'elles sont toutes longues, ce qui n'est pas moins faux. M. l'abbé d'Olivet distingue très bien trois sortes de syllabes , les longues , les brèves et les muettes : la différence du temps que l'on met à prononcer les unes et les autres , est très sensible ; comment donc se peul-il faire que chacun de nos vers soit composé de syllabes toutes longues ? Ce qui ne se trouve jamais dans notre prose se trouverait-il dans nos vers , d'où la pesanteur et la monotonie doivent être bannies bien plus soigneusement ?

Quoique le nombre des syllabes soit toujours le même la quantité n'est pas la même assurément, et la cadence qui résulte de ce nombre arithmétique, est bien différente d'un vers à l'autre , et plus différente que celles des vers latins : car enfin quelque belle que fût la chute du vers hexamètre , n'est-il pas vrai qu'elle était toujours la même , c'est-à-dire qu'il se terminait toujours par un dactyle , suivi d'un spondée ? Le changement de cadence ne se faisait donc sentir que dans les quatre premiers pieds ; au lieu qu'il se fait sentir chez nous dans tout le corps du vers , où il est permis de mettre des longues ,

PRELIMINAIRE. 2o'i

des brèves ou des muettes , mélangées au gré de l'oreille et au choix du poète. La fin des vers hexamètres était donc uniforme , on ne peut en disconvenir : celle de nos vers héroïques ne l'est pas, puisque nous pouvons les terminer par deux longues ou par deux brèves, ou pai' une brève et une longue, selon que le sens du vers le permet, ou que sa chute en devient plus harmonieuse. Notre vers alexandrin , je l'avoue , est coupé en deux parties égales , et en cela il est plus uniforme et moins varié que le vers décasyllade , dont les deux hémistiches sont inégaux; mais aussi il a plus de majesté. Rousseau préférait le vers de dix syllabes ; mais il ne l'aurait sûrement pas choisi, s'il avait eu à composer un poème épique. Il serait à souhaiter sans doute que nos vers fussent coupés moins également ; mais ceux de douze svllabes auront toujours le défaut qu'on leur reproche, quelques efforts que nous fassions. Nos grands poètes savent cependant remédier en quelque sorteà ce défaut. La nature leur enseigne à couper inégalement chaque hémisliche par des césures qui relèvent le vers, soutiennent et varient la cadence. Tel est ce vers de Racine , déjà cité :

D'un soldai qui sait mal tarder la veril?.

On prononce les deux premières syllabes avec gravité; la troisième, qui est une césure, relève la marche grave des deux précédentes et frappe davantage l'oreille , parce qu'elle est seule et détachée, surtout (juaml on sait la prononcer rt la faire sentir. Mnis nisuite les trois nio-

nosyllabes précipitent l'hëmistiche par leur brièveté agréable , et le rendent plus nombreux par leur quantité différente de celle des syllabes qui commencent le vers. On approuve beaucoup les acteurs qui , en récitant des vers français , enjambent du premier sur le second , de peur, dit-on, de nous laisser apercevoir la monotonie qui règne entre les hémistiches trop égaux. Je réponds que ces acteurs devraient apprendre d'abord à nous faire sentir dans leur déclamation la beauté nombreuse des césures qui , en partageant chaque hémistiche empêchent de trop apercevoir leur égalité, et leur donnent plus de grâce : je réponds encore que c'est un défaut d'enjamber si souvent et si promptement sur le second vers, qu'on ne puisse s'apercevoir si l'acteur a récité un vers ou de la prose. Il est a propos , lorsque le sens le demande , de se précipiter d'un vers sur l'autre ; mais il est ridicule de le faire uniquement pour empêcher que l'auditeur ne distingue la cadence du vers. Cette cadence doit être marquée , mais sans affectation , dans la déclamation de l'acteur ; il doit savoir flatter l'oreille , en même temps qu'il parle à l'esprit. Il y a un milieu à saisir entre les deux excès opposés , et ce milieu n'est pas facile à trouver; car l'acteur doit pour cela avoir de l'âme et de l'oreille, afin que ce qu'il donne à la passion , lorsqu'il déclame, ne fasse pas tort à l'harmonie, et que le désir d'enchanter l'auditeur par le nombre du vers ne l'empêche pas de se livrer à la passion , qui est , après tout , son premier objet. Mademoiselle Clairon est la première qui a su accorder sur le théâtre les intérêts de l'oreille

PRKLlMINAIRi:. l>.5j

et ceux de la passion , donner plus de majesté à la déclamation , en la notant , pour ainsi dire , et augmenter l'illusion par la pompe d'un langage méthodique et distingue du langage ordinaire. Enfin, malgré ce partage égal du vers en deux hémistiches pareils,, il faut convenir que , sans ce repos , il n'y aurait pas de vers , et que les vers les mieux faits sont ceux où ce repos est biert marqué sans être gêné par le sens; par exemple , ce vers de Boileau ,

Dans ce monde , il n'est point de parfaite sagesse ,

ne fait pas , k beaucoup près , autant de plaisir à l'oreille que cet autre du même auteur,

Chacun suit dans le monde une route incertaine.

Pourquoi cela? c'est que, dans la prononciation, on peut , on doit même faire une pause légère et presque imperceptible au milieu du second vers , et qu'on n'a pas la même liberté à l'égard du premier , encore moins dans celui-ci :

La même erreur les fait errer diversement.

Il faut passer rapidement au second hémistiche , pour attraper le sens qui s'y est réfugié , et que l'esprit veut trouver promptenient ; mais l'oreille n'est pas satisfaite, parce qu'on la fatigue en ne lui laissant point de lieu fixe pour se reposer. Or, ce lieu est précisément le milieu du vers alexandrin ; partagez-le inégalement, il ne

2ÔG DISCOURS

produira aucun effet agréable , parce que Tun des deux hémistiches sera trop long pour l'autre. Il serait impossible aussi de diviser le vers en trois parties égales ou inégales ; dans quelque proportion qu'on les assemble , elles ne feront jamais un vers agréable à prononcer et à entendre. Je n'entrerai pas dans un plus long détail. Je ferais voir aisément qu'on pourrait combiner encore , autrement qu'on ne fait, les syllabes dans nos vers de cinq pieds : mais ce serait nous écarter trop de notre objet principal ; nous avons à prouver que la mesure de nos vers n'est point une source de monotonie , comme on veut nous le faire entendre. Nous croyons l'avoir déjà fait voir , en montrant que si les alexandrins sont composés de douze syllabes, ces syllabes ne sont point égales; qu'elles forment par conséquent une harmonie variée par le mélange des longues et des brèves , mélange qui dépend du poète ; que la césure et le partage du vers en deux hémistiches font à l'oreille un effet agréable. Nous ajoutons que rien ne l'est plus que Télision dans notre langue ; elle est d'une douceur singulière : mille exemples confirmeraient cette vérité , et il suffit, pour s'en convaincre , de songer que Ve muet est la seule voyelle qui souffre l'élision chez nous. Or cet ^ s'élide d'autant plus aisément qu'il n'est presque pas sensible dans la prononciation , et qu'il ne se prononce pas même en prose lorsque, placé a la fin d'un mot , il rencontre en son chemin une voyelle initiale. Toute autre voyelle finale ne s'élide point comme chez les Latins ou les Grecs, où cette élision devait souvent être un peu rude rc'est ce-

pendant ce que je n'affirme pas, parce que nous ne connaissons pas assez le génie de leur langue , ni leur véritable prononciation , pour porter là dessus un jugement certain/

Avant de finir cet article , je crois pouvoir communiquer au lecteur une observation que j'ai faite plusieurs fois; c'est que l'harmonie de nos vers dépendant en partie de la combinaison des longues et des brèves , et en partie de ce retour du même son final qu'on appelle rime , elle n'est pas complète si la phrase, quelque nombreuse qu'elle soit, finit avant la rime; c'est-à-dire si le sens parfait finit par un vers dont la rime ne se trouve qu'après le point qui sépare une phrase de l'autre. L'esprit alors est satisfait par le sens ; l'oreille ne l'est point, parce qu'elle attend la rime. Dès- lors il n'y a point une certaine rondeur, une certaine perfection qui , dans le style, naît du plaisir de l'esprit, si je puis ainsi parler, et de celui de l'oreille. Ce défaut se trouve quelquefois dans les meilleurs poètes, parce qu'il n'est pas toujours possible d'accorder ces deux choses. Ainsi quoique Boileau soit de tous nos écrivains le plus exact, il n'a pas toujours su les réunir. Voyez, par exemple, ce vers où il donne des préceptes pour la tragédie :

Des siècles , des pays , étudiez les mœurs : Les climats font souvent les diverses humeurs. Gardez donc de donner, ainsi que dans Clélic , Lair ni Tespril français à Tanlique Italie; Et sous des noms romains faisant notre portrait , Peindre Caton galant et Brutus dameret.

Dans un roman frivole aisément tout sVxcuse.

C'est assez qu'en courant la fiction amuse. Trop de rigueur alors serait hors de saison : Mais la scène demande une exacte raison L'étroite bienséance y \'eut être gardée.

Le précepte que le poète donne ici aux auteurs finit à ces mots : le sens est parfaitement complet , l'esprit est satisfait alors , mais l'oreille demande encore quelque chose pour l'être ; et quoi ? une rime qui lui est due , et qu'elle ne sent point. Elle ne la trouvera que dans la phrase suivante , où il est question d'un autre précepte différent de celui-là. On laisse donc en se reposant un moment , l'oreille en attente et en suspens. Or , il est clair que l'harmonie n'est pas entière , dès que l'oreille se plaint ■. Il faut pour cela qu'il y ait un accord, comme je l'ai dit entre le plaisir de l'esprit et le plaisir de l'oreille ; ou, ce qui revient au même, que l'esprit déjà satisfait par le sens dont il a trouvé la fin , le soit encore par le moyen de l'oreille , comme dans ces beaux vers , où le même poète parle du prélat endormi mollement sur le duvet d'un lit excellent :

C'est là que le prélat , muni d'un déjeûner , Dormant d'un léger somme, attendait le dîner. La jeunesse en sa Heur brille sur son visage j Son meùton sur son sein descend à double étage , Et son corps , ramassé dans sa courte grosseur , Fait gémir les coussitis sous sa molle épaisseur.

Ici la pensée finit avec la rime , et le lecteur n'a plus rien à désirer , ni pour le sens ni pour l'harmonie.

• Malfilâtre n'est pas du même avis queDelille, qui employa peut-

Je ne crois pas qu'on doive mépriser le retour des mêmes rimes , surtout dans une poésie légère , pourvu qu'il ne soit pas affecté , comme il l'est presque toujours dans l'abbé de Chaulieu. C'est pourquoi M. de Voltaire lui fait dire par le dieu du goût :

Réglez mieux votre passion Pour ces syllabes enEle'es , Qui chez Richelet étalées , Quelquefois sans invention , Disent avec profusion Des riens , en rimes redoublées.

Jamais les rimes ni les épithètes ne doivent entrer dans un vers , si elles ne paraissent nécessaires ou si elles n'ajoutent au sens; mais je soutiens avec bien des gens de goût , que si les rimes ne sont pas inutiles et mal placées , elles peuvent être quelquefois redoublées sans blesser l'oreille, et sans la fatiguer par la répétition des mêmes sons : j'entends toujours que c'est dans une poésie , comme je l'ai dit , légère et facile. C'est un jeu , diton, c'est un badinage ; mais, après tout, ce badinage n'est pas sans agrément dans une pièce badine , il s'accorde mieux avec le genre de poésie que l'on traite. Le poète a l'air de se jouer et dans le fond et dans la forme.

être trop souvent cette manière de varier le rythme des vers , et qui regarda comme une heureuse innovation ce que le sévère Boileau eût appelé une négligence. On ne peut se dissimuler que cette diversion à la monotonie de la versillcation ne réveille l'attention tlu lecteur ^ mais il ne faut pas la prodiguer do crainte de détruire tonte liannonir poétique.

2m DISCOURS

Ces rimes, au reste, sont croisées; on entrelace les masculines et les féminines , et leur variété plaît aux oreilles délicates. On assure que cette répétition des mêmes rimes ne se trouve ni dans La Fontaine ni dans Rousseau ■ ; mais qu'importe? ne semblerait-il pas que nous sommes des esclaves , et que nous n'avons pas la liberté de faire une innovation heureuse dans notre versification ? Outre Chaulieu et Chapelle, ne sait-on pas que M. Gressetet M. de Voltaire ont très souvent redoublé leurs rimes dans des épîtres et dans d'autres pièces d'un genre peu sérieux? Ce n'est pas plus un mérite à Rousseau de ne les avoir pas redoublées , que d'avoir évité de les croiser dans ses épîtres et dans ses allégories. Il est certain que ces rimes, toujours accouplées deux»à deux, ne produisent pas un effet aussi agréable que si elles étaient mêlées ; mais je n'approuverais pas ce mélange dans des vers alexandrins, sur tout en un sujet grave et élevé.

En voilà bien assez sur toutes les parties de notre versification : je n'ai point entrepris d'en publier .un traité, mais seulement de faire voir, par ce détail, que nous avons des vers et des vers harmonieux, quoiqu'en di-

' Il faut ne pas avoir lu une page de Rousseau et de La Fontaine pour avancer une pareille be'vue. Il suffit d'ouvrir les Cantates du premier , les Contes et même les Fables du bonhomme pour se convaincre du contraire. Ces deux grands poètes avaient l'oreille trop exercée pour se priver d'un artifice qui prête tant de mélodie à la phrase poétique, et qui semble indispensable dans les vers libres. Cependant on ne trouve pas dans leurs ouvrages ce luxe de rimes redoublées qu'affectionnait Chaulieu , et dont lé son uniforme , semblable au tintement d'une cloche , finit par endormir le lecteur.

sent quelques critiques. S'ils n'ont point d'oreille , il est inutile de leur apporter tant de raisons; mais s'ils en ont, je demande pourquoi ils prennent plaisir à dégrader nos vers ? Quoi I ils prétendent qu'ils n'ont point d'harmonie , tandis qu'ils en trouvent à leur prose : c'est une contradiction bien étrange. Je me flatte qu'il est prouvé clairement, soit par mes propres réflexions , soit par l'autorité d'écrivains respectables, qu'ils se trompent quand ils nous reprochent de n'avoir point de vers, ou quand ils prétendent que ceux que nous avons sont sans cadence et sans harmonie ; enfin, quand ils soutiennent que nous ne pouvons rendre en vers , mais seulement en prose , les ver^ des anciens ou des étrangers.

On peut donc traduire en vers les poètes , et on le doit. Personne n'aurait pu le faire mieux que Despréaux. Nous voyons, par quelques morceaux d'Homère et des autres poètes grecs qu'il a mis en vers français, que nous pourrions, à force de temps et de travail, rendre à notre nation le service de lui faire connaître tout ce qu'il y a de plus beau dans la poésie ancienne. C'est de tous nos versificateurs celui qui a le mieux prouvé par des exemples que notre langue est susceptible de cette harmonie imitative dont j'ai parlé. Qu'on lise lePassatrc f/u Rhin, on sera contraint d'avouer cette vérité. C'est un chef-d'œuvre que cette épitre pour l'art , pour IVsprit, pour la beauté de la versification. Quelle douceur dans ces vers charmans !

Au |>ic<l du monl .\«1\illo . cnlre mille roseaux .

Le Rhin tranquille et fier du progrès de ses eaux , Appuyé d'une main sur son urne penchante , Dormait au bruit flatteur de son onde naissante.

Quelle vivacité dans la marche précipitée de celui-ci qui suit immédiatement !

Quand un hruit tout à coup suivi de mille cris , etc.

Ne croit-on pas voir ce que ces autres vers expriment?

Par son ordre , Grammont , le premier dans les flots , S'avance , soutenu des regards du héros.

N'est-il pas vrai que la seule cadence du second des deux que je vais citer vous présente l'image des guerriers nageant et faisant trembler sous eux les flots du Rhin :

La Salle , Beringhen , Nogent , d'Ambre , Cavois , Fendent les flots tremblans sous un si noble poids.

et que les hommes et les eaux sont dans une espèce de balancement mesuré? On voit aussi flotter les héros français , sur lesquels tombe une pluie de plomb :

Le plomb vole à l'instant ^

Et pleut de toutes parts sur l'escadron flottant.

Le mouvement du vers est le même que celui de cet escadron dont il parle. M. l'abbé d'Olivet aurait pu noter la cadence de tous ces vers et de ceux qui suivent :

Par ses soins cependant trente légers vaisseaux D'un tranchant aviron déjà coupent les eaux.

leur marche esl aussi légère que la course de ces vaisseaux mêmes. Je n'en citerai pas davantage : quelque harmonieux que soient tous ceux que j'ai rapportés , ils le paraissent bien plus encore a la place qu'ils occupent dans la pièce ; car tel est l'artifice heureux de Boileau et des excellens versificateurs. Pour donner, par exemple , plus de vivacité à la cadence d'un vers , déjà très vive par elle-même, ils le placent , s'il est possible , après un autre dont la marche est plus lente ou plus pesante. C'est donc dans l'ouvrage même qu'il faut les lire, si l'on veut jouir du plaisir que fait œtle diversité de cadence et de nombre.

11 serait donc bien à souhaiter qu'un aussi habile versificateur que Despréaux eut traduit les œuvres de Virgile en vers français; il avait tout le talent et toute la patience nécessaire pour exécuter cette difficile entreprise. M. l'abbé Delille a formé ce hardi projet, du moins à l'égard des Géorgiques ; et (on ose le dire) les soins qu'il apporte à son ouvrage , joint au talent particulier qu'il a reçu de la nature pour bien versifier , lui répondent d'avance du succès '. 11 prend la meilleure voie pour coHvaincre ces incrédules qui nient que notre langue et nos vers puissent rendre les beautés étrangères. Pour moi, qui n'ai pas en moi les mêmes res-

» MalfilàUe ue cunuaissail encore que quelques fragmens de ce bel ouvrage. Le jugement qu'il en portail alors a'ete' cou Ihnie depuis , sans restriction, par nos maîtres »'n littérature, et on le cite tous les jours comme le plus parfait modèle (|ue nous ayons ue traduction en vers. {Antiulc M. IMigkr. )

sources , je me contente de m'essayer sur les morceaux les plus brillans de Virgile et des autres poètes latins. J'ai déjà répondu à ceux qui pourraient trouver ma traduction inutile, après tant d'autres que nous avons.

Voici, je crois , les traductions, en général, assez justifiées et suffisamment autorisées. Il est temps de parler de la mienne en particulier.

Ce n'est point une traduction proprement dite que je donne aujourd'hui ; c'est, comme mon titre l'annonce , le génie des poètes anciens. Expliquons-nous. Lorsqu'on a lu Virgile , par exemple , on a une idée générale de la marche et de la nature de ses ouvrages ; mais on se rappelle avec plus de plaisir certains endroits qui ont frappé plus que les autres. Ce sont ces endroits qu'on voudrait retenir, sans perdre de vue l'ensemble, parce que le génie du poète y brille plus que dans les autres, et d'une façon toute particulière. On peut donc les appeler par excellence le Génie de Vdrgile. C'est à ces morceaux que je me suis attaché ; j'ai entrepris de les rendre en français et en vers, autant qu'il m'a été possible. Mais je ne devais pas , suivant mes idées , les donner détachés , parce qu'ils n'ont leur véritable prix que lors(^'ils sont amenés et placés , tantàm séries juncturaque pcllet. Ce principe admis, comment les présenter dans leur vrai jour, si ce n'est en traduisant les morceaux intermédiaires qui les joignent les uns aux autres, et ne font avec eux qu'un même corps d'ouvrage ? Mais ces autres morceaux, beaucoup moins brillans, ne sont pas ceux que je veux faire paraître avec avantage ; je ne dois les citer qu'au-

tant qu'ils entretiennent cette suite, celte chaîne précieuse , sans laquelle les premiers seraient comme des bandes de pourpre mal jointes et mal cousues l'une à l'autre, sans former un tout, un ensemble. Il s'agit donc de les lier, ces pièces précieuses, par des transitions, ou plutôt de donner à ces fleurs brodées en soie et en or un fond sur lequel elles éclatent davantage : ce fond est la narration même de Virgile. Quoique cette narration soit très belle et parfaitement versifiée dans l'original , comme ce n'est pas elle qui est mon objet, comme elle n'est qu'un moyen de remplir le projet que j'ai formé , je ne m'attache pas à lui donner en français le même éclat qu'elle a en latin. Loin de la versifier, je ne la traduis pas même dans toute son étendue, mais j'en donne simplement la substance. C'est l'analvse des Eglogues, des Géorgiques et de l'Enéide , dans le corps de laquelle j'ai inséré les beaux morceaux traduits envers, a mesure qu'ils se rencontrent dans la suite de chacun de ces poèmes '.

• On ne sera pas surpris , après cela , si la prose de mon ouvrage n*est pas toujours une traduction fidèle du texte latin. Je n'ai pas prétendu traduire, mais analvser ; j'ai voulu donner l'abrégé des poésies sur lesquelles j'ai tra-

« Celte déclaration de IMalfilàtre proteste contre la traduction de Virf^ile que Ton a offerte au public sous son nom. Nous ne voyons rien dans le Génie de Virgile, si ce nVst le second et le troisième livre des Géorgicjues , cjui ressemble à une analyse oii trente vers sont réduits en quelques lignes. On n'a pas même travaillé sur le plan que Malfilàtre se proposait de suivre.

vaille. Quand on doit réduire en deux ou trois lignes vingt ou trente vers, on n'est pas obligé de marquer tous les traits , comme dans une version proprement dite, et on aurait tort de me chicaner là -dessus. Le second, le quatrième et le sixième livres de l'Enéide, sont ceux dont l'analyse est la plus étendue ; il n'en est pas de même des autres où le poète décrit des batailles et des combats. Les anciens nommaient ceux qui périssaient dans la mêlée, et la manière dont ils périssaient. Notre goût est différent du leur à cet égard. Nous ne nommons guère que les principaux chefs, c'est-à-dire ceux qui, par leur rang et leurs qualités, par la place éminente qu'ils remplissent dans une armée , nous paraissent dignes d'attirer nos regards et de nous intéresser. Les autres, j'entends les subalternes, n'ont pas autant de droit à notre attention : aucun d'eux ne doit être nommé , s'il ne mérite cette distinction par des exploits éclatans. Virgile et Ovide entrent dans de plus longs détails; ils citent le nom d'un simple soldat qui n'a souvent rien fait de merveilleux, et nous apprejinent la manière dont il a été blessé et dont il est mort. C'est Homère qui , le premier , leur en a donné l'exemple. Mais Homère s'exprimait souvent plus en anatomiste qu'en poète , et à cet égard ils diffèrent de leur modèle. Virgile surtout a plus de goût qu'Homère et qu'Ovide; il intéresse du moins par de courts épisodes placés à propos, et qui fixent la vue du lecteur, au milieu de cette confusion qui règne dans une bataille. Au reste, comme je l'ai dit dans une de mes remarques, c'est cette

confusion qu'Homère , Virgile et Ovide, ont voulu mieux peindre, en marquant les attitudes différentes, les différentes blessures des combattans, ce qui ne se pouvait faire qu'en nommant des particuliers d'ailleurs peu distingués et absolument inconnus. Chaque peuple, chaque siècle a son goût. Comme en cela nous ne pensons pas de la même manière que les Grecs et les Romains, et que nous serions ennuyés d'un détail qui nous paraîtrait sec ou minutieux, j'ai supprimé, autant que je l'ai pu, ceux qui se trouvent dans les derniers livres de l'Enéide. Mais par cette suppression, j'ôtais la liaison nécessaire dans un ouvrage suivi , il a donc fallu la suppléer ; c'est ce que j'ai fait par de légères transitions , qui renferment la substance et le fond des choses que j'ai omises.

J'ai évité, quand il mia été possible de le faire, de transporter dans la traduction des épithètes qui, sans être oisives, nous paraissent inutiles, et nous mettent dans la nécessité d'ajouter une remarque pour les faire mieux entendre. Telle est, par exemple , l'épithète de Thymlrœus, qu'on donnait à Apollon; telle est celle de Salellicus , donnée au sanglier ou au pourceau domestique. En rendant ces épithètes , il aurait fallu faire observer dans line note qu'Apollon était adoré h Thymhra, ville de Phrygie , et que le pays sahin produisait apparemment beaucoup de porcs ou de sangliers : on se passe très bien de pareilles notes, et même de ces sortes d'épithètes dans une Iraduclion, où elles n'oîil aucune grâce. Cependanl il y a d'autres endroits (ju'il est abso-

lument nécessaire d'éclaircir par de courtes remarques : nous les rejetons à la fin de chaque poème , s'il est court, ou à la fin de chaque livre d'un même poème , lorsqu'il est distribué par livres ; mais nous en mettons le moins qu'il est possible. Nous espérons donner un jour , dans un seul livre « , tous les éclaircissemens nécessaires à ceux qui lisent les poètes anciens.

Comme rien ne fait plus de plaisir que la comparaison de deux morceaux qui, étant semblables pour le fond, sont traités par deux auteurs différens , nous rapportons parmi les notes toutes les imitations qu'on a faites de Virgile, et tpus les morceaux des anciens qu'il a luimême imités. Cette comparaison servira à former le goût des jeunes gens, en faveur desquels cet ouvrage est principalement composé. C'est une espèce de rhétorique où ils trouveront plus d'exemples que de préceptes , et où nous ferons en sorte de ne point donner de préceptes sans y joindre des exemples. Il n'est rien en effet qui dégoûte plus que des préceptes secs et abstraits, au lieu que les exemples parlent, pour ainsi dire , d'eux-mêmes et portent avec eux la leçon. Dans les différens poètes sur lesquels j'ai entrepris de travailler , on apercevra le génie des Latins dans sa naissance , on suivra ses pro-

» Il paraît que l'ouvrage dont parle ici Malfilâtre n'a point ëte' composé- on n'en a même trouvé aucune note dans ses manuscrits. Divers auteurs ont publié , depuis quelques années , des dictionnaires qu'ils annonçaient avoir le même but j mais un bon livre manuel sur cette matière est encore à naître. Il est à désirer que l'Université s'en occupe.

(lYote de M. MiGKR.)

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grès à mesure qu'il croît et se fortifie , enfin on le verra décliner peu à peu et s'éteindre tout à fait. Car le génie a ses révolutions comme les états : il marche plus lentement qu'eux dans ses commencemens ; mais lorsqu'il parvient à son midi , il penche plus promptement vers son couchant. De là il passe chez d'autres peuples, où il a les mêmes accroissemens successifs , et le même éclat passager. Après l'éclipsé du génie vient le règne de l'esprit, qui est plus long, plus éblouissant et moins beau. On devient alors plus subtil , plus métaphysicien ; on écrit avec plus de finesse, on veut mieux faire que ces prédécesseurs, on pense, ou l'on croit penser plus qu'eux , et l'on a beaucoup moins de goût et de sentiment. Tout dégénère, tout dépérit, parce qu'en cher* chant à s'éloigner de la simplicité de ceux à qui on succède, simplicité aussi respectable que leurs mœurs, on s'éloigne aussi de la nature dont ils étaient plus près que leurs enfans. Or la nature est la source du génie et la mère des grands talens : dès que le luxe a corrompu les mœurs, il* corrompt aussi le goût; et le goût une fois altéré ne reprend jamais sa première pureté. Tremblons pour le nôtre !

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