Acte
Une nuit inféconde entasse des ténèbrfes ; Ou peut-être l'Aurore, à ce nouveau séjour, En s'éloignant de nous, va reporter le jour. Peut-être, quand sur nous cette jeune courrière Ordonne à ses coursiers de souffler la lumière , Là , rétoile du soir , au départ du soleil , Allume son flambeau dans l'occident vermeil '.
Il vit naître jadis Pluton et les Furies , Il vit naître Japet et ses frères impies, Ligués pour assiéger le monarque du ciel Et le précipiter de son trône éternel ;
' On peut donner ce sens au vers latin : Illïc sera rubens accendit lumina Veapcr , parce que lés Latins prenaient indifféremment le pluriel pour le singulier, et disaient fort hicn Jluniina pour flunien. On peut croire aussi que Virgile veut dire par là que le Vesper , comme le premier arrive' des astres nocturnes, allume tous les autres, sera lumina. Peut-être même ce sens est-il le seul véritable , et , en ce cas , il faudrait traduire ainsi :
Là , Teloile du soir, quand le soleil s'enfuit , Allume dans le« cieux les flambeaux de U nuit.
mais je préfère les autres vers , parce qu'ils rendent mieux le rubens , qui est, selon moi, d'une beauté admirable; ils le rendent par cet hémisticbe : dans l'occident vermeil. D'ailleurs , ils ont une certaine douceur , un certain brillant , qui répond assez à celui de Virgile , autant que cela se peut dans notre langue. Il faut quelquefois, en faveur de l'harmonie, se piquer moins d'exactitude à rendre le sens de l'original , surtout (juand ce n'est pas dans des endroits où il est absolument nécessaire de traduire mot à mot. Le sens que je donne ici à Virgile n'est pas beaucoup différent du sien; il est des cas où je ne serais pas si bardi. . ' Note de Mai.fii.atrf. ^
Trois fois sur Péiion tous ces monstres horribles Virent l'Ossa haussé par leurs efforts pénibles, Et sur l'Ossa, l'Olympe entassé par trois fois, Porta ces fiers Titans, et gémit sous le poids. Mais la foudre atteignant et géans et montagnes , Trois fois les fit rouler dans les vastes campagnes •
J'ai vu , lorsque souvent le joyeux laboureur Vers ses blés déjà mûrs guidait le moissonneur... J'ai vu le ciel chargé de nuages errans Sur ces belles moissons descendre en noirs torrens. Les fossés se remphr, les fleuves débordés Ravager , à grand bruit , les vallons inondés *... Dans un ciel ténébreux Jupiter enfermé Perce de mille éclairs le nuage enflammé; Dans toute sa fureur il se montre à la terre,
I Maltilàtre, en paraphrasant Virgile, a voulu conserver les images et l'harmonie imitalive du latin. Il peut entrer en comparaison avec son modèle , mais on regrette qu'il lui ait fallu six vers pour en rendre trois. Les Titans qui entassent des montagues sont parfaitement peints ; seulement dans ce vers : Trois fois , sur Péiion tous ces monstres horribles , le mot tous n'est là que pour 'la mesure. Peut-être la concision de Delille est-elle plus énergique :
Trois fois roulant des moRls arraches des campagnes , Leur audace entassa montagnes sur montagnes, Ossa sur Pe'lion , Pelion sur Ossa^ Trois fois , la foudre en main , le Dieu les renversa.
^ Les fossés sont remplis ; lesjleuves débordés Roulent en mugissant dans les champs inondés.
• Df.mmk
DES GEORGIQUE». 289
Aux humains effrayés fait parler son tonnerre... De sa foudre brûlante il renverse, il embrase Le sommet du Rhodope ou le front du Caucase...
Au premier sifflement des vents impétueux ■
Vous vovez s'agiter les flots tumultueux ;
Le rivage mugit, l'écho porte aux campagnes
Le murmure des bois et le cri des montagnes.
Dieux I quels périls affreux menacent les vaisseaux,
Quand les plongeons troublés, quittant le fond des eaux ,
Par un vol inquiet et des accens sauvages,
Annoncent la tempête et cherchent les rivages ;
Quand on voit le héron , loin des marais fangeux,
Se perdre tout à coup dans un ciel orageux.
Les poules de Thétis se rassembler entre elles *,
Et jouer sur le sable en secouant leurs ailes!
A l'approche des vents , les astres emportés ^,
La nuit, du haut des cieux , tombent précipités,
Marquent de feux brillans leur rapide carrière,
Et sillonnent le ciel de longs traits de lumière.
' Au premier sifflement des vents tumultueux
• Delille.
^ J'ai cru pouvoir appeler ainsi les poules tCeau. Un tles grantls défauts de notre langue csl d'avoir peu de noms sonores ot proj>res à la poésie. {Note de Mai.fii atrv. )
' Variante du manuscrit :
Dans roinbrc de la nuit les etoilos souvent Semblent se dctaclier lux approches du vent \ V.Wcs n)nr(]urnt de (Vu leur rapide rnirière
La feuille des forets et la paille des champs Sur vos pas quelquefois sont les jouets des vents , La poussière voltige , et sur le dos des ondes Flottent légèrement des plumes vagabondes ■. Mais si la foudre au nord fait entendre sa voix , Si ses coups redoublés vont frapper à la fois Les portes du couchant, et le char de l'aurore, Ah ! quel nouveau déluge est prêt à fondre encore î Bientôt les vastes champs, noyés par Jupiter, Aux yeux du laboureur n'offriront qu'une mer ; Déjà le nautonnier , tremblant à ce présage , A replié sa voile et prévenu l'orage.
L'orage enfin s'annonce et jamais ne surprend ;
L'œil le moins attentif le prévoit et l'attend.
Du creux de leurs vallons , la nation des grues
S'enfuit à son approche, et traverse les nues.
Pour respirer l'orage et le souffle des airs ,
Le taureau vers le ciel tient ses naseaux ouverts.
En effleurant les eaux, la folâtre hirondelle
Les ride faiblement par le vent de son aile ;
Les grenouilles encor , sur le bord des étangs ,
Insultent de leurs cris Latone et ses enfans.
Par des sentiers étroits la fourmi, non sans peine,
Quitte , en traînant ses œufs, sa maison souterraine ,
Et le grand arc des cieux , de rayons coloré ,
' Variante du manuscrit :
On voil tourbillonner les plumes vagabondes.
DES GEORGIQLE^. i>9l
Jioii les eaux de la mer , dont il est altéré. De corbeaux croassaiis un ténébreux nuage Presse leur vol tardif vers le prochain bocage •.
Considérez alors tous ces oiseaux divers Qui s'assemblent en foule au rivage des mers , Et ceux que le Caystre , errant dans les prairies, ^ Voit paître par troupeaux sur ses rives fleuries; Tous , avant que le ciel nous verse ses trésors , Ont pressenti la pluie et s'approchent des bords , Offrent la tête au flot que le rocher renvoie % Plongent leur cou dans l'onde ou nagent avec joie , Cherchent le frais des eaux, et vont dans un instant Laver cent fois en vain leur plumage éclatant. Seule , errant sur le sable , avec un cri funeste , La sinistre' corneille appelle l'eau céleste : La vieille la prédit en tournant ses fuseaux, Quand l'huile pétillante éclaire ses travaux , El que de noirs flocons d'une mousse enfumée
• Ce veis , qui paraît incorrect au premier coup d'œil , caclie sans doute une intention de l'auteur; il a voulu que le vol tardif se rapportât, aux corbeaux mêmes , plutôt qu'au nua^e de corbeaux ; en effet , un nuage qui presse son vol eût choque davantage , quoique la phrase eût été faite selon les règles de la langue. Il est possible aussi que ce soit une négligence que les éditeurs ne se sont pas permis de corriger.
' Offrent la Ivtr nu.t /lol^ qui halleiil \v mcher.
Dt.l.ILLt.
292 FKAGMENS
S'amoncèlent au bout de la mèche allumée '.
Et l'oiseau de Pallas * , qui , seul au haut des tours ,
Attend que le soleil ait terminé son cours ,
Ne prévient plus la nuit, et ses accens funèbres
Ne marquent plus sa joie au retour des ténèbres.
Nisus jette un grand cri : sa fille , à ce signal ,
Se souvient de son crime et du cheveu fatal ^ ;
' M. Miger cite, dans les notes du Génie de Virgile, la belle traduction de ce morceau par Delille, a On retrouve dans ces vers , ditil , ainsi que dans ceux de Malfilâtre , le coloris, l'harmonie de style , la gradation et la variété' d'images qu'on admire dans Virgile. Ce sont deux belles copies d'un beau tableau ^ l'œil exercé du connaisseur peut seul les distinguer de l'original. Aucun des autres traducteurs n'a fait une imitation , même supportable , de ce magnifique morceau. »
* Le hibou. Il était consacré à Minerve, parce qu'on le regardait comme le symbole de la prudence.
{Note de Malfilâtre. )
3 Nisus , roi de Mégare , avait un cheveu dont dépendait le sort de son royaume. Scylla , sa fille, lui coupa pendant la nuit ce cheveu fatal, et le livra à Minos , qui assiégeait Mégare, et dont elle était amoureuse. Elle fut changée en alouette, et son père, métamorphosé en épervier , la poursuit sans cesse.
Apparet liquide suhlimis in aère Nisus , etc.
Il n'est personne , pour peu qu'il ait de goût , qui ne soit charmé de ces vers de Virgile. Il semble que l'on voie Scylla s'enfuir, et Nisus la poursuivre. Il y a là un certain jeu que l'on sent mieux qu'on ne peut l'exprimer, et qui peint tous les tours et détours de ces deux
DES GEOHGIQLES. 293
E[\c s'enfuit. Partout où s'entuit la perfide , L'affreux Nisus la suit de son aile rapide ; Et partout où Nisus suit Scylla dans les airs, Scylla s'enfuit d'un vol plus prompt que les éclairs. Les corbeaux font sortir de leur gosier sauvage Des sons clairs et pressés dans un étroit passage. Leur troupe , dans des nids couf onnés de rameaux , D'une douce gaîté sent les transports nouveaux , Triomphe après la pluie , et frémit d'allégresse De revoir ses petits, objets de sa tendresse , De flatter , de pouvoir , à l'instant du retour , Nourrir dans leur berceau tous ces fruits de l'amour.
Non qu'à ces animaux .lupiter communique Les secrets du destin et l'esprit prophétique. Mais quand le ciel varie , et que les vents divers Condensent tour a tour et dilatent les airs , D'une température ainsi toujours changeante L'impression sur eux est toujours différente, Et porte dans leurs sens la joie ou les chagrins , A. l'approche des jours nébuleux ou sereins.
oiseaux ^ ces tours et détours sont rendus sensibles à Toreille par le retour des mêmes mots qui est si marqué , qu'ils font une espèce de cercle.
Boileau , qui aimait tant Crudclis mater magis an puer improhus iUe? Inij)rohiis illc puer , crudelis tu qutupie mater , devait »*tre encliant»' aussi de cet endroit. J'ai l'ait mes efforts pour faire passer dans notn langue et dans notre versification ce genre de beautés. Heureux si n.s «•fforts ne sont pas absolument sans succès î
( Note {le Malfila TRK.
De là ces doux concerts dont les bois retentissent, La gaîté des troupeaux qui sur les prés bondissent, Et celle des corbeaux qui , rassemblés entre eux , Des accens de leur joie épouvantent les cieux.
Qui pourra d'imposture accuser le soleil ' ? Souvent même il prédit le secret appareil Des guerres, des combats, des crimes près d'éclore, Et qu'une épaisse nuit à nos yeux cache encore.
Quand César expira, le soleil, dans son cours.
N'éclaira qu'à regret le dernier de ses jours.
Le soleil vit nos pleurs , le soleil plaignit Rome
Des malheurs qu'entraînait la mort de ce grand homme ;
Il partagea son deuil ; cet astre étincelant
D'un voile ensanglanté couvrit son front brillant,
Et des hommes pervers la race criminelle
Craignit, à cet aspect, une nuit éternelle.
Hélas! tout dans ces temps annonçait nos revers;
Tout nous épouvantait, et la terre et les mers ,
Et des chiens menaçans les clameurs importunes ,
Et l'oiseau précurseur des grandes infortunes.
Combien de fois, ô dieux ! dans ces jours de terreur,
Vîmes-nous de l'Etna les volcans en fureur
S'échapper à travers ses fournaises brisées ;
» La traduction de Delille offre un vers à peu près semblable : Qui pourrait , à soleil , t"'accuser d''imposiure !
DES GEORGIQLES. 29,y
Des foudres souterrains , des roches enlbrasées ,
Des torrens de fumée obscurcissant le jour ,
Rouler en tourbillons dans les champs d'alentour ?
Un bruit de chars, un choc d'invisibles armées
Fit trembler du Germain les villes alarmées;
L'Apennin tressaillit, et sur leurs fondemens
Les Alpes, à grand bruit, s'agitèrent long-temps '.
Des spectres infernaux, dans l'horreur des nuits sombres "*,
Se traînaient au milieu du silence et des ombres ;
On entendait au loin retentir une voix
Lamentable , et des cris sortis du fond des bois.
Des fleuves étonnés les ondes reculèrent;
La terre s'entrouvrit ; les animaux parlèrent ^ ,
■ Variante du manuscrit :
Les Alpes, dans les airs , chancelèrent long-ieraps. ^
' Ces vers sont diffe'remment ponctues dans les Nouvelles observations critiques de Clément, où ce morceau fut recueilli en 1771 :
Des spectres infernaux dans Thorreur des nuits sombres Se traînaient. Au milieu du silence et des ombres On entendait
Ces mots rcjcte's se traînaient , qui terminent la phrase au commencement du vers , produisent un heureux effet d'harmonie imitative. Mais nous croyons que MalHlàtre avait l'oreille trop délicate pour chercher une beauté aux dépens de l'harmonie poétique. D'ailleurs , s'il se fût permis cette hardiesse , il ne l'eût pas répétée dans les vers suivans , où le mot lamentable est aussi rejeté, mais avec plus de précautions. M. Miger, qui avait entre les mains les manuscrits du Génie de Virgile , a rétabli la leçon véritable que nous avons suivie.
•^ Delille n'a presque rien changé à ces deux vers :
La terre s'enlr'ouvrit , les fleuves reculèrent , tt , pour comtïlc d'erfri>i , le» aiiituaux parlèrent.
Et dans nos temples saints, séjour des immortels, On vit les dieux d'airain pleurer sur leurs autels. Le roi des fleuves même , affreux dans ses ravages , Le superbe Eridan , franchissant ses rivages , Dans son onde écumante, ëpandue à grands flots , Entraîne les pasteurs, leurs toits et leurs troupeaux ; Dans le sang des taureaux les ministres célestes Ne voyaient chaque jour que des signes funestes; De longs ruisseaux de sang épouvantaient nos yeux , Et des loups affamés les troupeaux furieux , Quand la nuit couvrait l'air de ses voiles paisibles , Effrayaient les cités de hurlemens horribles. Jamais en un ciel pur et dans des jours sereins, La foudre plus souvent n'étonna les humains ; Et jamais plus souvent les comètes cruelles 1?^ lancèrent sur nous leurs tristes étincelles.
Bientôt la Macédoine, asile de Brutus , Revit par les Romains les Romains combattus , Et Jupiter souffrit que les champs d'Emathie S'enivrassent encor du sang de ma patrie.
Un jour , un jour viendra qu'en ces champs trop féconds , Le laboureur surpris, en traçant des sillons. Trouvera , sous le soc , des piques enterrées , Les armes des Romains de rouille dévorées , Des casques entraînés sur ses pesans râteaux ' ,
• Cet épisode de la mor» d»- César parut pour la première fois dan-
DES GEOHGIQUES. 297
Et de grands ossemens el d'antiques tombeaux.
O dieux ! dieux citoyens, que mon pays adore,
Romulus et Numa ! Toi , Vesta , que j'implore ,
Vesta, qui sur le Tibre arrêtes tes regards,
Et daignes protéger le palais des Césars I
Ah ! laissez-nous du moins , divinités suprêmes,
L'appui d'un jeune prince, en nos malheurs extrêmes.
Notre sang le plus pur , répandu si long-temps ,
A de Laomédon lavé les faux sermens.
Hélas I le ciel jaloux, le ciel inexorable
Vous envie , ô César I k la terre coupable ;
Il se plaint, quand César mérite des autels ,
Qu'il cherche à triompher au milieu des mortels ,
Que d'un siècle de fer il brigue le suffrage.
Tandis que les humains, dans leur aveugle rage,
Foulent aux pieds la paix , et les lois , et l'honneur,
Et font du monde entier un théâtre d'horreur.
La terre sans culture a perdu tous ses charmes : On enlève à son champ le laboureur en larmes ; La guerre détruit tout, et la faux de Cérès Devient, sous le marteau, Tinstrument des forfaits.
les IVoul'elles observations critiques sur diffèrens sujets <lc littérature , par Clément; il fut réimprimé clans les notes du quinzième livre de la traduction des Métamorphoses, publiée , en 1799, sous Ir nom de ^Nlalfîlàtre; ce vers est rapporté avec un léger changement
IVs rasqiirs enlnuncs sous srs pf'sans raleaux.
Toutes les nations , à nous perdre animées , Le Danube , l'Euphrate , enfantent des armées ; Malg-ré le voisinage et la foi des traités , Tout combat ; les cités attaquent les cités ; Mars remplit l'univers de sa fureur impie , Rien ne peut dans son cours arrêter sa furie '. Tels de jeunes coursiers, ardens , impétueux , Tout à coup avertis par le signal des jeux * , D'un saut précipité franchissant la barrière , Impatiens du frein , volent dans la carrière ; Et, las de retenir leur courage indompté. Le guide avec le char est lui-même emporté.
» Les deux éditions de Malfilâtre , publiées par M. Augier , et dans lesquelles se trouvent quelques fragmens du Génie de Virgile , donnent ainsi ce vers :
Rien ne peut dans son cœur arrêter sa furie. •
C'est probablement une faute de l'éditeur.
2 Les trois vers suivans sont un peu différens dans les notes de la traduction des Métamorphoses :
Tout à coup avertis par le signal des yeux , D*'un saut pre'ciplte' /ranc/iissent la barrière , S'élancent, ou plutôt volent dans la carrière.
Nous ne savons pas si ces vers ont été imprimés sur un manuscrit de Malfilâtre , mais ils sont certainement défigurés. L'éditeur aura Xuyeux au lieu de jeux , et de franchissant k franchissent la distance n'est pas grande. Le troisième vers est bien plat pour être de notre poète.