‹ ŒuvresChapitre 38 sur 47 · TRAGÉDIE EN CINQ ACTES · texte numérisé non relu

TRAGÉDIE EN CINQ ACTES

Attribuée à Malfilàtre.

Orf.ste ouvre la scèuc accompague de Pvlade et de Paminène, son gouverneur. Il revient à Argos, conduit par un oracle d'Apollon, qui lui ordonne de venger la mort d'Againeninon , en frappant Egisthe et sa criminelle épouse ; un parricide l'épouvante :

O combats! o nature! (> tcrriblr devoir!

Que dois-je faire? ô ciel! je dois punir le crime.

Venger Agamennion Mais ((uelle est ma victime.'

Tonnez, dieux, immortels ! je ne puis obéir : Prévenez un cœur faible et prêt a vous trahir. Epargnez-moi l'affront d'abandonner mon père, Epargnez-moi l'horreur d'assassiner ma mère , Et laissez-moi , grands dieux , en tombant sous vos coups , Expirer innocent, et digne encor de vous.

Pjlade et Pammène lui persuadent que le meurtre de sa mère sera une action vertueuse ; Pylade reproche à son ami l'horreur que lui inspire un parricide, il regarde comme un opprobre le refus de re'pandre le sang de Clytemnestre ; il termine ses exhortations par ces deux vers :

Apollon soutiendra ton courage abattu ; Il doit à l'univers ta première vertu.

Apollon interroge' n'a-t-il pas re'pondu :

Oreste, dans Argos je conduirai tes pas: Sans pitié Clytemnestre assassina ton père , Sois sans pitié pour elle et ne l'-épargne pas '.

> Dans cette tragédie , le ciel commande un parricide 5 Clytemnestre est coupable ; mais Oreste est son fils ; il ne faut avoir aucune habitude de la scène pour nous le montrer résigné à un crime horrible. Dans Voltaire, dans Crébillon , dans M. Soumet, l'oracle, ordonne à Oreste de venger Agamemnon^ il ne nomme point les victimes; le malheureux , en immolant Clytemnestre , obéit à la fatalité. Ici , les dieux , Pylade , Pammène , Electre encouragent Oreste à ne pas épargner sa mère ; c'est prodiguer l'horreur inutilement ; cette férocité qui forme le caractère de tous les personnages de cette déclamation est contre nature , et ne peut inspirer ni terreur , ni pitié. Voilà comme on a gâté un des plus beaux sujets de l'antiquité.

Oreste s'abandonne à la volonté du ciel ; et après avoir supplie' son ami de ne pas s'exposer aux dangers qu'il va courir, il le charge de porter au palais la lettre de Strophius, qui doit tromper Egisthe en lui annonçant la mort du fils d'Atride.

Mes coups inattendus en seront mieux frappés ,

s'e'crie celui-ci. Ils sortent tous les trois pour aller prier au tombeau d'Agamemnon.

Electre vient faire une longue invocation à la nuit; Ismène, sa confidente , fait le tableau de la tyrannie d'Egisthe ; elle finit en disant :

Cette ville est changée en un vaste cercueil. Jadis Agamemnon , enchaînant la victoire, Avait chargé ces murs des marques de sa gloire : Egisthe a renversé tous ces grands monument; Tout se flétrit ou meurt sous la main des tvrans.

ELECTRE

Va, si les habitans des voûtes azurées,

Si ces divinités de nectar enivrées,

Tranquilles dans les cicux, d'un œil indiffércnl ,

Voient des êtres divers s'écouler le torrent ,

Si rien ne les distrait, l'enfer est moins harbare ;

Les dieux des malheureux sont les dieux du lartare ;

Minos a dans ses mains la balance du son.

Electre passe tout à coup au délire le plus complet; elle voit le Styx et les furies , elle entend les enfers lui promettre ven-

Chrysothémis , sœur d'Electre , entre avec des femmes portant des libations.

ELECTRE

Où courez-vous , ma sœur ?

Pourquoi cet appareil, ces vases, ces guirlandes?

CHR YSOTHÉmI s.

Au grand Agamemnon je porte des offrandes, Ma mère les envoie.

ELECTRE

O ciel ! que dites-vous ?

Ciytemnestre ose encore invoquer son époux ? Fumante de son sang , elle trouble ses mânes , Et sa fille pour elle offre ces dons profanes !

CH rysothémi s.

Je vais prier mon père.

ELECTRE

Ah ! tu vas le braver Cruelle! contre moi tu vas le soulever.

DK CLYTEMNESTRE. 329

CHRYSOTHEMIS.

Eh! ma sœur, arrêtez d'Egisthe et de ma mère

Ne cesserez-vous point d'exciter la colère? Agamemnon n'est plus : mais par ces vains éclats, Vous vous perdez vous-même et ne le vengez pas ' ; Vos fureurs, chère Electre, et vos superbes plaintes. Rendront-elles la vie à ses cendres éteintes? Nul espoir désormais ne nous est plus permis : Soumettons-nous, cédons à des dieux ennemis. Aux volontés du ciel en vain l'homme résiste : Il fit régner mon père, il fait régner Egisthe.

ELECTRE

Qu'entends-je, malheureuse? ô crime ! o trahison ! Pardonne, ombre sacrée , ombre d' Agamemnon I Sans rougir de son sort , la criminelle fille

Voit la honte où les dieux ont plongé ta famille !

Va, fuis loin de mes yeux; baise en tremblant la main La main qui de ton père a déchiré le sein , Et laisse moi du moins, noble dans ma misère, T'abhorrer , et mourir digne encor de mon père.

Qu'a pruduit sa (ici le ? que servent ses éclats ? F.lle irrite un l»arl>;ur et ne vous nenjje pas.

VoLTilRr . OrcSir , .1,1. I

CHRYSOTHEMIS,

Mais , sans tous ces égards que vous nommez bassesse , C'était fait de vos jours, cruelle, et c'est pour vous Que j'ai pu d'un barbare embrasser les genoux.

ELECTRE

Connaissez les tyrans. Egisthe me déteste ,

Egisthe veut ma mort, mais il redoute Oreste :

H craint encor , il craint, pour venger mon trépas,

Que les dieux indignés n'arment enfin son bras.

Voilà ce qui l'arrête. Il se flatte , il espère.

En me laissant le jour, suspendre leur colère.

Et pouvoir opposer, après tant de forfaits ,

Un seul qu'il se refuse à tous ceux qu'il a faits.

Tant qu'Oreste vivra , votre frayeur est vaine ,

Et sa vie , en un mot, me répond de la mienne.

Mais si , quand nos tyrans ont su l'envelopper ,

Au fer de l'homicide il ne peut échapper ,

Si, pour combler nos maux, le sort trahit mon frère ,

Et livre a leur fureur une tête si chère ,

Vous les verrez bientôt , ces monstres furieux ,

Fouler aux pieds la crainte et défier les dieux;

Ivres de leur fortune , accumuler les crimes , ^

Egorger sans pitié leurs dernières victimes ;

Et vous-même , ma sœur , de leurs noirs attentats ,

Tout votre abaissement ne vous sauvera pas.

Dans leur férocité , d'autant plus inflexibles Qu'à vos maux plus long-temps ils ont paru sensibles, Que leur feinte douceur semblait vous ménager; Des biens qu'ils vous ont faits , ils sauront se venger : Ils frapperont sans choix et l'une et l'autre esclave , Et celle qui les sert , et celle qui les brave.

CHR ysothémis.

Arrête... quels discours! quel présage!... ah! ma sœur, Quelle affreuse lumière a passé dans mon cœur !

J'en frémis cependant tremblante, intimidée.

Et de noires terreurs Clytemnestre obsédée , Craint des maux qu'elle ignore , et depuis quelques jours, Semble, en m'ouvrant ses bras, implorer mon secours : « Ma fille , me dit-elle , un dieu vengeur m'accable ; « Mais le courroux des dieux n'est pas inexorable. « Des offrandes, peut-être, et surtout des remords, « Des regrets éternels , peuvent toucher les morts. " Nos cris peuvent percer jusqu'au royaume sombre : «« Je veux d'Agamemnon apaiser la grande ombre ; « A son tombeau , ma fille , osez porter mes pleurs , « Mon repentir sincère et mes longues douleurs. »

ELECTRE-

Quoi ! même dans sa tombe , impitoyable épouse , De son repos encor serais-tu donc jalouse? Quand ses yeux sont fermés, ne pourra-t-il jamais

Dans le sommeil des morts trouver enfin la paix? Aux accens de ta voix, dans la nuit infernale Vois-tu s'épouvanter les enfans de Tantale?

Ils t'appellent va, fuis aux gouffres éternels

Va souffrir les tourmens dus aux grands criminels. Chère Chrysothémis , par le nom de mon père , Jetez ces dons impurs, et craignez sa colère

CHRYSOTHEMIS.

Mais , ma sœur , j'avais cru , qu'à l'exemple des dieux , Des honneurs , des présens pouvaient plaire à ses yeux ; Que du sang des taureaux, la solennelle offrande

ELECTRE

Le sang de ses bourreaux est celle qu'il demande. Eh ! qu'importent des dons par le crime souillés, Rejetés par les dieux , par la crainte envoyés , Inutiles aux morts dont ils chargent la tombe? L'ombre d'Agamemnon veut une autre hécatombe.

CHRYSOT HÉMIS.

Hé bien , vous l'emportez. Par ces présens affreux , Je n'insulterai point un père malheureux. Ma sœur, et loin de lui ma main va les répandre. Mais j'irai dans l'enceinte où repose sa cendre , Dans ces lieux révérés j'irai verser des pleurs ,

DE CLVTKMNESTKE. 333

Et dans son sein du moins exhaler mes cmuleurs.

K LECl R K,

-Je reconnais ma sœur. Agamemnon lui-même

Va reconnaître encore une fdle qu'il aime

Que ne puis-je te suivre et tromper mes tvrans ! Va , porte à son tombeau les dons de ses enfans ,

H recevra sans doute une offrande si pure

Tiens , voilà mes cheveux, tiens voilà ma ceinture. Couronne son tombeau de fleurs et de cyprès ,

Mais cache à tous les yeux ces mystères secrets

Puisse mon père, au gré de mon impatience , Envoyer en ces lieux Oreste et la vengeance • !

' Rapportons les critiques judicieuses de Fréron sur ce premier acte : « Comme Tautcur paraît s'être attache' à imiter l'Electre de Sophocle, c'est avec lui que je le comparerai. Ce premier acte est presque tout entier pris du grecj mais il fallait que l'auteur se bornât à traduire les beautés de Toriginal sans y ajouter des de'fauts. N'est -il pas indécent , dans nos moeurs , de voir Oreste entre son gouverneur et son ami qui lui conseillent tous deux d'assassiner sa mère ? Dans Sophocle c'est Oreste lui-même qui rappelle l'oracle d'Apollon et qui semble se livrer à sa destinée ; l'odieux de cet oracle ne tombe point sur un sage vieillard , ni sur ami respectable • d'ailleurs il fallait éviter ce moyen , puissant dans la religion grecque , frivole dans la nôtre. H est affreux sur notre scène qu'un fils étouffe dans son cœur la voix de la nature. Ce n'était pas ainsi que Racine imitait les grands modèles. Personne n'a mieux saisi que lui les nuances diverses des mœurs, de la politique, du gouvernement des différens peuples; il imprimait à tout ce qu'il empruntait des anciens le génie de .sa nation. La seconde scène ne renferme que des apostrophes communes . des plaintes emphatiques , une douleur fastueuse qui ne va pas à l'àmc. C'est pourtant Electre qui paraît; il fallait annoncer son caractère.

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