CHANT V
Un orage soudain rassemblé sur leur tête , Apporte dans ses flancs la nuit et la tempête...
Mais le signal se donne. On part ; il fendent l'air , Plus légers que les vents et plus prompts que l'éclair Et Nisus , de l'arène effleurant la surface,
' Je redoute les Grecs jusque dans leurs présens.
Gaston.
^ Et les toits paternels et les champs ou fut Troie.
Delille.
3 Malfilàtrc avait déjà dit dans Téglogue 8 :
Mais déjà dans les cieiix le soleil de retour Dissipait l'ombre humide et rallumait le jour.
DE L ENEIDE.
A peine de ses p&s laisse une faible trace. *%
cette troupe agile
Se replie et s'étend , se mêle , s'entrelace ,
Et dans mille détours se joue et s'embarasse. Junon
Envoya vers le port sa prompte messagère;
Iris vole et descend d'une course légère...
CHANT Vil.
« Pour moi , qui , grâce au ciel , touche déjà le port, Je vais trouver la paix dans le sein de la mort ; J'espérais seulement une mort plus tranquille. »
DE
OiN imprima à Paris, en 1761, une tragédie de Clytemnestre , sans nom d'auteur. Malfilatre passe pour y avoir eu beaucoup de part. Ses amis ont souvent assuré que l'on devait à sa plume un grand nombre de vers élégans , qui y sont répandus et qui contrastent avec le plan absurde et le style plus détestable encore du reste de la pièce. Plusieurs éditeurs ont jugé à propos de réunir cette esquisse informe , dite tragédie , aux poésies de Malfilatre. Sans doute notre poète est loin d'être étranger à cet ouvrage et nous allons le prouver tout à l'heure ; mais pourquoi rapporter des sottises révoltantes , des scènes entières dont l'idée le dispute au style pour le ridicule, des platitudes qui sont autant de blasphèmes contre le goût et la raison? Nous avons cherché à abréger du moins l'ennui du lecteur : dans
une analyse succinte où nous n'essayons pas de déguiser la difformité de ce monstre dramatique, nous avons cité les excellens morceaux que l'on est fâché de trouver en si mauvaise compagnie. Nous espérons qu'on ne nous reprochera pas notre prose, dont le seul mérite est de remplacer en quelques mots une trentaine de vers insupportables. Peut-être n'aurions-nous pas osé porter le fer avec autant de rigueur sur les productions d'un grand maître ; cette tragédie dont l'opinion générale attribue une partie à Malfilatre, était trop défectueuse, pour qu'on la reproduisit en entier. Plusieurs penseront qu'il eût mieux valu la laisser dans son obscurité. Des tirades fortes de pensée et d'expression, des vers heureux et d'une physionomie originale , protestent contre l'oubli, auquel on voudrait les condamner. Des incrédules mettront en doute la part que Malfilatre a prise à la composition de Clytemnestre , indigne sous plus d'un rapport du chantre de Narcisse. Nous allons mettre sous les yeux du lecteur les suppositions que nous hasardons à cet égard.
Clytemnestre est l'ouvrage d'un jeune homme, qui encore plein des beautés des tragiques grecs , dont il s'est nourri dans ses études , tente un premier pas dans la carrière du théâtre , qu'il connaît à peme. Car le système dramatique a bien changé
depuis deux mille ans. Ce jeune homme, dis-je, s'est emparé d'un sujet qui a frappé son imagination, les éternels forfaits des Atrides. Crébillon et Voltaire , ont déjà enrichi notre scène d'une Electre et d'un Oreste. Qu'importe? ils n'ont pas servilement copié Sophocle, leurs tragédies sont manquées. Il est probable que Clytemnestre était achevée, lorsque Mal- FiLATRE consentit à y mettre la main. Celui-ci, récemment arrivé de province à Paris, était presque aussi étranger c{ue son collaborateur à ce sentiment exquis des convenances, à cette entente de la scène, à cette connaissance du cœur humain , qui ne s'acquièrent que par l'expérience des années et une grande habitude du théâtre. Cependant, il écrivait avec élégance, et sans doute pour complaire à son ami , il métamorphosa en bons vers, de la prose rimée , chargée d'incorrections , sans toutefois changer rien à la conduite du drame. Le cinquième acte dont nous admirons l'inintelligible fatras ne porte pas l'empreinte des corrections de Malfi- LATREqui n'eut probablement pas le courage d'aller jusque4à. Enfin, on remarque dans cette tragédie deux styles fout à fait différens; l'un correct, harmonieux et poétique; l'autre, au contraire, plat et barbare , répond à la défectuosité du plan. Souvent on croit entendre un poème; Oreste invoque Apollon , en vers ridiculement pompeux :
O vous qui parcourez sur un char de lumière , Les limites du ciel et celles de la terre, Qui dans un cercle immense embrassant les saisons, Faites germer les fruits et mûrir les moissons.
On rencontre aussi des vers que tout le monde ne saurait pas faire. Electre dit à Clytemnestre :
La foudre sans gronder descend sur votre tête.
Et cette pensée que M. Soumet a imitée; Electre répond à Clytemnestre, qui l'appelle sa fille,
Ah I grands dieux I vous ma mère !
Osez-vous bien encore en conserver le nom ? Songez-vous que je suis fdle d'Agamemnon.
Eh bien! Fauteur de ces beaux vers, peut-il être coupable des inepties dont fourmille cette tragédie ? Ecoutons maintenant Egisthe parlant à son épouse agitée par les remords :
Eh bien ! il faut choisir d'être ou de n'être plus.
De vivre sans régner ou bien de cesser d'être
Emportons avec nous dans la nuit du Tartare Le plaisir d'immoler Electre à notre tour ; Qu'en déchirant le flanc qui lui donna le jour ,
DK L'EDITEUR. 321
Elle y puise la mort que sa main nous prépare , Et que nos flancs ouverts lui montrent le Ténare.
Nous pourrions citer des centaines de vers de cette force ! mais une preuve que Malfilatre a travaillé à cette tragédie , preuve plus certaine encore que le témoignage de ses amis, c'est qu'on y retrouve des vers entiers du Génie de Virgile que notre auteur avait entrepris à cette époque. En un mot , qu'on Use attentivement les belles pages que nous avons conservées, en oubliant les vices inhérens au cadre que l'auteur a choisi ; nous sommes bien trompés si on hésite à reconnaître la couleur antique du style de Malfilatre.
La tragédie de Clytemnestre , qui ne pouvait aspirer à la représentation , n'eut pas un grand succès à la lecture. Deux cents vers bien faits n'en sauvent pas douze cents détestables. Nous avons découvert dans ï Année littéraire une lettre où Fréron examine Clytemnestre avec goût et impartialité, ^oici comme il commence son examen : « Un « auteur anonyme vient de nous donner , monsieur , « cette tragédie en cinq actes et en vers, dont le suce jet est le même que celui d'Electre, traité par tous (des tragiques anciens et modernes. Eschile, Euri- «pide, Sophocle, et de nos jours MM. de J>onge- « pierre, Crébillon et de Voltaire, semblaient avoir
« épuisé les lauriers dans ce champ fertile. L'auteur « de la nouvelle Electre , car c'est le véritable titre « de la pièce , a cru sans doute que ces grands noms « n'étaient point faits pour arrêter son essor. Il me « semble le voir s'élancer dans la carrière et se proce mettre la victoire : c'est un nouveau Bellérophon ; « par malheur ce n'est pas une chimère qu'il entrea prend de combattre. Cette entreprise qui devrait «supposer de grands talens, suppose au moins « bien du courage. A ce titre l'auteur aura des droits « sur l'indulgence de tous ceux qui connaîtront les (c difficultés de l'art et qui pèseront le mérite de ses « rivaux. Sa prudence me paraît encore digne d'é- « loges. Hasarder un ouvrage au théâtre , c'est lancer « un vaisseau en mer et l'exposer aux plus affreuses « tempêtes ; les risques de l'impression sont moins «soudains, moins douloureux; par cette voie on « fait naufrage dans le calme , point de bourrasques « qui s'élèvent tout à coup dans un parterre orageux, « point de cris tumultueux , de ces clameurs déses- « pérantes , que l'amour-propre le plus secouiSble « ne peut empêcher de parvenir jusqu'à la grille de « l'auteur , en un mot la mort de l'impression est la « plus douce pour un écrivain.
« Cette tragédie est précédée d'une épître dédica- « toire , dont j'aurais peine à vous rendre compte ; « tout ce que j'ai entrevu , c'est que c'est un
DE LEDITELK. 323
(( logogriphe à la louange de M. de Voltaire \ » Il fait ensuite l'analyse de la tragédie ; on peut la lire dans les notes. Fréron porte sur le style de Clytemnestre, un jugement un peu sévère. « La ver- « sification, dit-il , est en général peu exacte , diffuse , « pleine de réminiscences ; mais on y trouve de « temps en temps des morceaux qui méritent des « éloges. » Il ajoute après quelques citations : « Que « l'auteur n'écrit-il toujours avec autant de pureté
« et de naturel? Voilà le vrai style tragique Le
« style en général n'est point dépourvu de chaleur, « et cet ouvrage , à travers les vices et même les ri- « dicules qu'il présente , décèle le germe d'un talent
« que l'étude et la réflexion peuvent développer
« Je conseille donc à l'auteur de Clytemnestre , que « je ne connais pas , de renfermer pour quelque « temps &es pinceaux, d'étudier les grands modèles « et de ne point sacrifier au goût présent. »
• Malgré toutes nos recherches, nous ne sommes pas parvenus à découvrir Tédition originale de Clytemnestre. L'édition de Caen , 1823 , sur laquelle sont imprimés les fragmens de cette tragédie, que nous rapportons . ne donne point Tépitre dédicatoire dont parle Fréron.
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