‹ ŒuvresChapitre 40 sur 47 · ÉGISTHE · texte numérisé non relu

ÉGISTHE

D'un front plus assuré soutenez la couronne,

peindre ces larmes qu'arrachent la tendresse et la fierté , cette soif de la vengeance , ce ressentiment profond qui ne peut s'éteindre que dans le sangd'Egisthe. Elle s'imagine voir les noirs torrens des enfers , les serpens des Furies. C'est d'Oreste seul qu'elle doit être occupée • c'est son frère , c'est son vengeur , voilà ce qui doit remplir son âme. En un mot dans l'univers entier elle ne doit voir qu'Oreste et l'ombre de son père assassiné par ses tyrans. Que cette entrée d'Electre est belle dans Sophocle! qu'elle est sublime dans M. de Crébillon. La scène suivante prise toute entière dans le premier est beaucoup mieux exécutée. La douceur de Chrysothémis , sa prudence y contrastent bien avec la hauteur et l'impétuosité d'Electre. J'y ai même trouvé des morceaux très pathétiques. » Les observations que nous avions faites sur cette pièce s'étaient rencontrées avec celles de Fréron , dont pourtant nous n'avions pas connaissance , nous nous sommes contentés de rapporter les jugemens de ce dernier auquel nous reprocherons seulement de ne pas dire un mot de l'Oresle de Voltaire.

Ou , dans l'obscurilé , cachez-vous loin dû trône.

CL*TEM>ESTRE

Moi ! qu'à ce point les dieux puissent m'épouvanter ! Moi ! que je quitte un trône où je t'ai fait monter 1 Egisthe, dès long-temps tu devrais me connaître. Ce trouble qu'à regret je te laisse paraître , Ce trouble humiliant qui déchire mon cœur, N'est pas un vain remords qu'enfante la terreur. J'entends la voix du ciel qui nomme sa victime ; Mais en craignant le sort qu'il réserve à mon crime, J'aime encore mon crime , et puisqu'il est commis, Je cueillerai le fruit que je m'en suis promis. J'avais le nom de reine, enfin je voulais l'être , Et te fis mon époux pour n'avoir plus de maître.

Clytemnestre cependant, dans le cœur de laquelle le crime n'a pas étouffe le cri de la nature, ne peut consentira la mort d'Electre, que lui propose Egistlie ; elle prie celui-ci de la laisser seule avec sa fdle.

Electre se détourne en la voyant.

CLYTEMNESTRE. ( Ccuravt à Elcctrc. )

Electre, tu me fuisi viens, tu m'es toujours chère. Tu fus toujours ma fille

ELECTRE

Ah ! grands dieux ! vous , ma mère !

Osez-vous bien encore en conserver le nom ? Songez-vous que je suis fille d'Agamemnon ' , Et que ce titre seul à jamais nous sépare?

Hélas! c'est malgré moi que ma main fut barbare. J'ai pleuré comme vous ce prince infortuné : Mais par l'ordre du ciel il était condamné. C'est le secret des dieux et j'ai dû vous le taire.

ELECT RE.

Les dieux vous ont prescrit le meurtre de mon père ! C'est eux qui dans le crime entraînent les mortels I

• C'est ici que M. Soumet a puise celte belle idée que l'on a tant admirée dans sa Clytemnestre.

^jÉ Clytemnestre.

Mon fils ! ,

Oreste.

Moi , voire fils ! vous é(es son épouse ;

Et ce n'esl pas pour vous que j'ai repris mon nom. Moi , voire fils ! je suis le fils d'Agamemnon.

Anéantissez donc leur culte et leurs autels.

CLYTEMNES TRE.

Mes dons sur ces autels , reçus d'un œil propice, IMontrent mon innocence , ainsi que leur justice. Vous voyez que leur main, prodiguant les bienfaits Verse encor sur mon règne et la gloire et la paix.

ELECTRE

Leur jour vient, le temps fuit, la vengeance s'apprête, La foudre, sans gronder, descend sur votre tête.

Quel présage , cruelle , et quels discours affreux ! Est-ce ton cœur qui parle, et sont-ce là tes vœux? Peux-tu vouloir ma mort? pour toi seule, ta mère A d'Egisthe irrité désarmé la colère.

Dis un mot, à ton rang il te fait remonter

\uSL fille d' Agamcmnon rejette avec indignation les bienfaits dn monstre qui lui a rm'i son père.

J'essayais donc en vain de fléchir ton orgueil El de fermer sous loi Tabîmc du cerrnril?

Mais Egisthe bientôt, n'écoutant que sa haine , Va t'accabler d'un bras qu'il retenait à peine.

ELECTRE

Frappez : voilà mon sein vos coups me seront chers.

O mon père ! ô mon roi ! je te suis aux enfers. Du reste de ton sang Clytemnestre altérée Joint l'ombre de ta fille a ton ombre adorée.

Où suis-je, malheureuse ! ah! tu me fais frémir!.. Electre , au nom des Dieux , cessons de nous haïr. Cesse enfin d'appeler par tes clameurs funestes , Sur Egisthe et sur moi les vengeances célestes. Ma fille, viens calmer mes esprits effrayés : Mon génie abattu cède et tombe à tes pieds '.

Elle tombe aux genoux de sa fille ^ ; mais elle se relève avec

« Cette expression énergique (c'est Vingenium des Latins) potirrait être difficilement remplacée par une autre. Il fallait qu'un Racine s'en servît pour qu'elle ne parut pas au moins singulière^ elle est employée dans Britannicus :

Mon génie élonne tremble devant le sien.

* On ne reconnaît pas là cette Clytemnestre si fière qui disait tout à l'heure :

J''aime encore mon crime , et , puisqu'il est commis , Je cueillerai le fruit que je m'en suis promis.

Elle dément ici le caractère féroce et peu intéressant qu'on lui a donné •

une joie fe'roce, en apprenant de la bouche d'Egisthe la mort d'Oreste. On emmène Electre évanouie.

Pylade , dans un long re'cit , imite' de Sophocle, raconte à hi reine et à son époux, comment Oreste a pe'ri aux jeux Neme'ens.

L'aurore de retour '

Dissipait l'ombre humide, et rallumait le jour " Qui devait à jamais m'étre le plus funeste ; A la course des chars le généreux Oreste ,

on va voir cette reine superbe , qu'une menace fait tomber aux pieds d'une esclave enchaînée , applaudir avec une horrible joie à la mort d»son fils. Cette lâche conduite n'est pas dans la natuie , ou du moins . si elle existe, elle n'est rien moins que tragique.

i Ce récit serait plutôt à sa place dans un poème , quoiqu'il ne nuise pas ici à l'intérêt de l'action qui n'a pas encore fait un pas. Peut-on souffrir que Clytemnestre entende tranquillement les détails de la mort d'Oreste j dans Voltaire, elle demande qu'on éloigne l'assassin de son fils , on la plaint ^ dans cette tragédie, elle fait horreur. Ce mensonge de plus de cent vers , comme l'appelle Fréron , montre l'ignorance la plus complète du théâtre. Le combat des chars dont nous citons une partie, malgré de nombreuses négligences que nous laissons au lecteur le soin de remarquer, révèle un auteur nourri de la lecture des anciens et de nos grands maîtres. Il est écrit avec assez, d'incorrection pour que nous n'osions pas l'attribuer en entier à Maltilàtre. On reconnaît facilement ce qui peut lui appartenir.

^ Ce vers est pris du (jénic Je yiif^ile :

l.r soleil Af r<«ioui Dissipai! roinbir huniirir r\ lAlliimaii Ir |our.

l'.glogue - .

Tout couvert de lauriers , allait combattre encor Les fils d'Arcalaus , d'Ulysse , de Nestor, Et des autres vainqueurs de la superbe Troie. Mais remplis de respect , de tendresse et de joie , Tous ces jeunes héros embrassant ses genoux , S'écriaient : « Nous , mon roi , combattre contre vous ! « Nos pères , pour le vôtre , ont signalé leur zèle , « Ils ont versé leur sang pour venger sa querelle ; « Tout le nôtre est à vous , ô fils d'Agamemnon ,

« Venez , faisons d'Argos un nouvel Ilion »

Oreste répondit : « Puissent les justes Dieux « Me combler de leurs dons, et remplir tous mes vœux : « Mais c'est dans ce beau jour que vous devez connaître « Si , fils d'Agamemnon , j'étais digne de l'être.

« Combattons » D'un regard, défiant ses rivaux,

Sur un char qui l'attend , il s'élance à ces mots. Soudain les combattans près de lui se rangèrent. Les spectateurs en foule autour d'eux s'assemblèrent. Tout est prêt... on se tait. Les avides regards Se tiennent en silence attachés sur les chars. Les coursiers inquiets , du pied frappant la terre , En nuages épais font voler la poussière. Impatiens du frein qui retient leurs efforts , D'une brûlante écume ils blanchissent leurs mords '. Sur leurs cous relevés tous leurs crins se hérissent, De leurs hennissemens les échos retentissent.

Ils rougissent leurs mords d\uie sanglante écume.

Racine , Phèdre , acie V.

Mais le signal se donne : on part , ils fendent l'air,

Plus légers que les vents, et plus prompts que l'éclair '.

A peine de Taréne effleurant la surface ,

De leurs pas allongés ils y marquent la trace.

L'un presse leur ardeur, l'autre la ralentit.

Du bruit des chars roulans le cirque retentit,

Et de mille clameurs ensemble confondues ,

Le mélange s'élève et va frapper les nues :

On se mêle , on se heurte , et le jeune Hippias ,

Hippias voit son char se briser en éclats !

D'.VJax , à cet aspect , le courage s'irrite ,

Il parle à ses chevaux , les presse , les excite ,

Et courbé, hors d'haleine, et le feu dans les yeux,

De cent coups redoublés pique leurs flancs poudreux.

Oreste a été renversé de son char, et traîné par ses chevaux ; il a demandé en mourant que ses reste fussent déposés dans le tombeau de son père. Clytemnestre promet d'accomplir les dernières volontés de son fils ; elle sort pour aller jouir de toute la douleur des sœurs d'Oreste '.

' Encore deux vers entiers empruntés au Génie de f^irgile : ils se retrouvent mot pour mot dans les fragmens du livre 5 de l'Enéide.

'Il n'y a, je crois , nulle action, nul intérêt dans cette acte. Clytemnestre est un mélange révoltant de bassesse et de barbarie. Egisthe est un tyran féroce qui n'a d'autre vertu que de n'avoir pas de remords j d'ailleurs, il va et vient sans qu'on sache pourquoi. Sophocle a eu bien de l'adresse d'éloigner, pemlant quatre actes, des yeux du spectateur , ce monstre assassin d'un grand roi , que son forfait unit à l'épouse adultère de ce même roi, et (jui est insolemment assis sur le tronc, tandis que le sang d'Agamcmnon est dans les fers. Ces sortes

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