COLLET DE MESS1]\E
Ex libro m P. Ovidii Nasonis Metamorphoseon.
Forte Jovem memorant , diffusum nectare , curas Seposuisse graves, vacuâque agitasse remisses Cum Junone jocos; et: Major vestra profecto est, Quàm quae contingat maribus, dixisse , voluptas. Illa negat. Placuit , quae sit sententia doeti Quaerere Tiresiae. Venus huic erat utraque nota. Nam duo magnorum viridi coëuntia silvâ Corpora serpentum baculi violaverat ictu : Deque viro factus , mirabile ! femina , septem Egerat autumnos. Octavo rursùs eosdem Vidit , et : Est vestrae si tan ta potentia plagae , Dixit, ut auctôris sortem in contraria mutet, Nunc quoque vos feriain : percussis anguibus isdem,
ATTRIBUÉE A MALFILATRE '
On dit que Jupiter, égayé par le nectar et badinant un jour avec Junon, lui dit : Votre sexe est plus sensible que le nôtre au plaisir de Vénus. Junon soutint le contraire. On résolut de s'en rapporter a la décision de Tirésias , qui avait joui de l'un et de l'autre plaisir.
« Nous avons choisi de préférence ceUe traduction, qui n'est pas, à beaucoup près , la meilleure , afin de donner une idée de la pâle co[>ie des Métamorphoses que Ton a imprimée en 1802 sous le nom de Malfilàtre. Il est des gens assez impudens pour attribuer leurs misérables écrits à des auteurs estimables qui ne s'élèveront pas du fond du tombeau contre cette fraude grossière. Ils espèrent passer à la postérité sous la sauvegarde d'un nom célèbre , ou , inspirés par un motif plus méprisable , ils spéculent sur la nédulilé ])ubliqne et la réjiulation d'un écrivain. La traduction des Métamorphoses d'CKide dont nous parlons n'est pas et ne peut pas «ître do Maldlàtre ; il suffit d'ouvrir le livre pour en avoir des preuve» irrécusables. iMalfUàlre était poète, il eut nécessairement imité dans sa traduction les couleurs brillantes de l'original^ il ciit reproduit les grâces des pensées et le charme de l'exprcssioTi 5 il eût traduit Ovide en poète. M. Migcr du moins , dans
Forma prior rediit , genitivaque rursùs imago.
Arbiter hic igitur sumtiis de lite jocosâ ,
Dicta Jovis firmat : graviùs Saturnia justo ,
Nec pro materiâ, fertur doluisse, suique
Judicis seterna damnavit lumina nocte.
At pater omnipotens, neque enim licet irrita ciiiquam
Facta dei fecisse deo , pro lumine ademto
Scire futura dédit , pœnamque levavit honore.
Jlle per Aonias , famâ celeberrimus , urbes Irreprehensa dabat populo responsa petenti. Prima fide vocisque ratse tentamina sumsit Caerula Lyriope : quam quondam flumine curvo Implicuit, clausseque suis Cephysos in undis Vim tulit : enixa est utero pulcherrima pleno Infantem, Nymphis jàm nunc qui posset amari ; Narcissumque vocat. De quo consultus , an esset Tempora maturse visurus longa senectœ , Fatidicus vates : Si se non noverit , inquit. Vana diù visa est vox auguris : exitus illam , Resque probat, ietique genus, novitasque furoris. Jamque ter ad quinos unum Cephysius annum Addiderat : poleratque puer , juvenisque videri.
Ayant en effet rencontré autrefois deux grands serpens qui s'accouplaient, il les frappa d'un coup de baguette, et fut aussitôt transformé en femme. Sept ans après, il rencontra les mêmes serpens , les frappa de nouveau , et redevint homme. Tel fut le juge que choisirent Junon et Jupiter, et il jugea en faveur du dieu. .Tunon irritée le rendit aveugle ; mais Jupiter pour le dédommager ( car il n'est pas permis à une divinité de détruire l'ouvrage d'une autre) lui donna la faculté de lire dans Tavenir.
Bientôt Tirésia^ devint célèbre dans la Béotie. Le premier qui éprouva la vérité de ses oracles fut le beau Narcisse , fils de la nymphe Lyriope et du fleuve Céphise. Le fameux devin , consulté sur la longueur de la vie de ce jeune homme, répondit qu'il vivrait long-temps , s'il pouvait ne se pas connaître. Cette réponse parut d'a-
le Génie de Virgile , nous a-t-il offert une version élégante que Malfîlàtre n'eût pas désavouée. Le traducteur des Métamorphoses n'a fait en quelque sorte qu'une longue analyse, écrite en style de journal , quoique le sens de l'auteur soit assez fidèlement conservé, INIais il néglige de rendre cet esprit qui va souvent jusqu'à la recherche , ces épithètes ingénieuses , cette prolixité qui n'ennuie jamais , enfin ce qui constitue le caractère littéraire d'Ovide. L'extrait que nous mettons ici sous les yeux du lecteur fera connaître cette traduction que Ton a citée avec éloge dans plusieurs notices sur Malfilàtre. La vie d'Ovide qui la précède, entièrement tirée de ses poésies tlonl on n'épargne pas les citations, peut appartenir à IMalfilàtre ^ le style est correct et ne manque pas d'une certaine élégance 5 nous avons même été sur le point de l'insérer dans notre édition. L'avanl-propos , dans lequel on a rassemble quelques détails sur notre poète , renferme les assertions les plus fausses. Nous en avons réfute quolcpies unes dans notre notioe historique.
Mulli illum juvenes, multœ cupiêre puellee : Sed fuit in tenerâ tam dira superbia forma , Nulli illum juvenes, nullae tetigêre puellœ : Aspicit hune , trepidos agitantem in relia cervos , Vocalis Nymphe; quae nec reticere loquenli , Nec prior ipsa loqui didicit , resonabilis Echo. Corpus adhuc Echo , non vox erat : et tamen usum Garrula non alium , quàm nunc habet , oris habebat , Reddere de multis ut verba novissima posset. Fecerat hoc Juno : quia, quùm deprendere posset Sub Jove sœpè suo Nymphas in monte jacentes , Illa deam longo prudens sermone tenebat , Dùm fugerent Nymphse. Postquàm Saturnia sensit : Hujus, ait, linguse, quâ sum delusa, potestas Parva tibi dabitur, vocisque brevissimus usus. Reque minas firmat ; tamen hsec in fine loquendi Ingeminat voces , auditaque verba reportât.
Ergo ubi Narcissum , per dévia lustra vagantem , Vidit, et incaluit : sequitur vestigia furtim. Quoque magis sequitur, flammâ propiore calescit. Non aliter , quàm cum summis circumlita toedis Admolam rapiunt vivacia sulfura flammam.
1)L POEME DE NAUCISSE. lô
hoid vaine et sans effet; mais elle fut trop justifiée par l'événement, par le genre de mort et par la maladie singulière de Narcisse.
Déjà il avait atteint sa quinzième année ; déjà il pouvait être pris pour un adolescent, sans paraître sortir de l'enfance. Dès lors il était l'objet des vœux de toutes les filles de la Phocide; mais il joignit à des grâces si tendres tant de fierté et un orgueil si inflexible , qu'il dédaigna tous les vœux qui lui furent adressés. Tandis qu'il tendait des toiles pour prendre des cerfs, il fut aperçu par Echo, cette nymphe qui ne peut ni parler la première, ni s'empêcher de se taire quand on parle. Elle n'était pas encore changée en voix , et cependant dès lors sa voix ne lui servait, comme aujourd'hui , qu'à répéter les derniers mots qu'elle entendait. Junon l'avait ainsi voulu , pour la punir ; car , tandis que Junon cherchait quelquefois à surprendre Jupiter avec des nymphes, Echo l'arrêtait par son entretien, et donnait ainsi le temps aux nymphes de s'échapper. La déesse enfin s'aperçut de cet artifice : Je punirai , dit-elle, cette langue qui a si souvent trompé ma jalousie ; tu n'en auras plus un libre usage, mais elle te servira peu. L'effet suivit aussitôt la menace. Cependant Echo redouble les dernières syllabes, et répète ce qu'elle entend.
Elle voit Narcisse, l'aime et le suit, et se cache derrière les arbres pour le suivre en secret. Plus elle est près de lui, plus elle s'enflamme, comme les flambeaux en- (lnils de soufre s'allument à ra])pr<)che du l'eu.
O! quoties voluit blandis accedere dictis,
Et molles adhibere preces! Natura répugnât,
Nec si'nit incipiat : sed , quod sinit, illa parata est
Expectare sonos , ad quos sua verba remittat.
Forte puer, comitum seductus ab agmine fido ,
Dixerat : Ecquis adest? et : Adest, responderat Echo.
Hic stupet; utque aciem partes divisit in omnes,
Voce, Veni, clamât magnâ : vocat illa vocantem.
Respicit; et, nuUo rursùs veniente : Quid , inquit,
Me fugis? et totidem , quot dixit, verba recepit.
Perstat ; et alternée deceptus imagine vocis ;
Hue coëamus , ait; nullique libentiùs unquam
Responsura sono : Coëamus, retulit Echo ;
Et verbis favet ipsa suis; egressaque silvis
lba]L , ut injiceret sperato brachia collo.
Ille fugit; fugiensque : Manus complexibus aufer,
Ante, ait, emoriar , quàm sit tibi copia nostri.
Retulit illa nihil, nisi ; Sit tibi copia nostri.
Spreta latet silvis, pudibundaque frondibus ora
Protegit ; et solis ex illo vivit in an tris.
Sed tamen haeret amor , crescitque dolore repulsaic
Atténuant vigiles corpus miserabile curae;
Adducitque cutem macies ; et in aëra succus
Corporis omnis abit : vox tantùm atque ossa supersunt.
Oh ! combien de fois elle fut tentée de lui tenir des discours passionnés , et d'employer ses prières pour le rendre sensible I Mais l'état malheureux où la haine de Junon l'a réduite , ne lui permet pas de proférer les premiers accens de la parole ; elle ne peut que répéter ceux t[ui se font entendre les derniers. Cependant Narcisse , égaré de son chemin , et ne voyant aucun de ses compagnons, s'écria : Y a-t-il quelqu'un près de moi? Echo redit, Moi... Cette voix étonne Narcisse; il regarde de tous cotés, et n'aperçoit rien. Approchez donc, dit-il d'un ton élevé. Echo répète , Apprcchct dcnc. Il examine encore avec plus d'attention; et personne ne se présentant: Pourquoi me fuyez-vous donc? dit Narcisse. Me Juyez-vcus dcnc? répondit Echo. Comme cette voix l'entretenait toujours dans la même erreur, il lui cria : Réunissons-nous. Echo, ne pouvant rien entendre de plus conforme à ses désirs , répéta , Réuni sscns-ncus. Alors cette nvmphe le suivit hors de la forêt d'où il était sorti, dans l'espoir de l'arrêter dans ses embrassemens ; mais Narcisse prit aussitôt la fuite en se dérobant de ses mains. Je movu'rai, dit-il, avant que l'amour me possède; et la nymphe répéta seulement, l'nmcur mr possède
Honteuse et confuse des rigueurs de son amant. Echo alla se cacher dans l'épaisseur ténébreuse des bois. Depuis ce leuips, elle n'hal)ite plus (pie les antres et le creux des rochers. Là, consumée par le feu de son anu)ur, et dévorée par le chagrin que l'indillérence et les mépris de Narcisse lui avaient causé , elle t<)nd)a dans une af-
Vox manet : ossa ferunt lapidis traxisse figuram Inde latet silvis , nulloque in monte videtur : Omnibus auditur : soniis est, qui vivit in illâ.
Sic hanc, sic alias , undis aut montibus ortas , Luserat hic Nymphas ; sic cœtus an te viriles. Inde manus aliquis despectus ad œthera tollens Sic amet iste , licet, sic non potiatur amato 1 Dixerat : assensit precibus Rhamnusia justis.
Fons erat illimis, nitidis argenteus undis , Quem neque pastores , neque pastse monte capellae Contigerant, aliudve pecus : quem nulla volucris, Nec fera turbârat, nec lapsus ab arbore ramus. Gramen erat circa, quod proximus humor alebat; Silvaque , sole lacum passura tepescere nuUo. H\c puer , et studio venandi lassus et sestu , Procubuit, faciemque loci , fontemque secutus. Dumque sitim sedare cupit, sitis altéra crevit :
Dumque bibit, visse correptus imagine formse , Remsine corpore amat : corpus pu tatesse, quod umbra est'
Ireuse langueur, et devint si maigre et si défaite, qu'elle nVut plus que les os et que la voix ; ses os même furent changés en rochers ; elle retint seulement cette voix qui retentit quelquefois du fond des forêts et des cavernes.
Les autres nymphes qui avaient aussi aimé Narcisse , en avaietu essuyé les mêmes refus. Une de ces amantes méprisées , élevant ses mains suppliantes vers le ciel : Puisse-t-il éprouver , dit-elle , toutes les rigueurs de l'amour , et ne posséder jamais l'objet de sa tendresse ! La déesse Némésis entendit une prière si juste, et l'exauça.
Dans une vallée délicieuse était une fontaine dont l'eau pure et limpide n'avait jamais été troublée par les bergers , ni par les troupeaux , ni par aucun feuillage ; environnée d'un gazon toujours vert , l'ombre des arbres la garantissait encore de l'ardeur du soleil. Attiré par la fraîcheur de ce lieu charmant, Narcisse vint s'y reposer des fatigues de la chasse et de la chaleur du jour. Comme il voulait y éteindre l'ardeur de sa soif, il fut attaqué tout d'un coup d'une autre espèce d*ardeur bien plus dangereuse.
Narcisse ayant considéré son image dans le cristal de l'onde pure , fut si charmé, qu'il en devint extrêmement amoureux. Il s'imagine que l'objet de sa passion est réel, et ce n'est qu'une vaine représentation de lui-même. Il s'admire, et semblable à une statue de marbre , il a ses regards toujours fixes et immobiles. Penché sur celte fontaine, il contemple tour à tour ses veux, aussi étin-
Adstupet ipse sibi , vultuque immotus eodem
Haeret, ut è Pario formatum marmore signiim.
Spectat humi positus geminum , sua lumina , sidus ,
Et dignos Baccho, dignos et Apolline crines ,
Impubesque gênas , et eburnea colla , decusque
Oris , et in niveo mixtum candore ruborem ;
Cunctaque miratur, quibus est mirabilis ipse :
Se cupit imprudens ; et, qui probat, ille probatur.
Dùmque petite petitur : pariterque incendit, et ardet.
Irrita fallaci quoties dédit oscula fonti!
In médias quoties, visum captantia coUum,
Brachia mersit aquas , nec se deprendit in illis !
Quid videat, nescit; sed , quod videt, uritur illo.
Alque oculos idem , qui decipit, incitât error.
Crédule , quid frustra simulacra fugacia captas ?
Quod petis, est nusquàm : quod amas, avertere perdes,
Ista repercussse , quam cernis , imaginis umbra est.
Nil habet ista sui : tecum venitque manetque :
Tecum discedet, si tu discedere possis.
Non illum Cereris , non illum cura quietis Abstrabere indè potest : sed opacâ fusus in herbâ , Spectat inexpleto mendacem lumine formam ,
DlJ POEME DE ÎNAUCISSE. 21
celaiis (jue dcu\ asti*es lumineux; sa blonde chevelure , non moins remarquable que celle d'Apollon ou de Hacchus ; ses joues colorées des fleurs brillantes de la jeunesse; son cou, qui surpasse Tivoire en blancheur; sa bouche et son teint de lis et.de roses. Enfin il est épris de sa propre beauté ; il est à la fois Famant et l'objet aimé; il est enchanté de lui-même; il est consumé du feu qu'il allume. Ah ! combien de vains et d'ardens baisers il donne à son image I combien de fois il plonge ses bras dans la fontaine pour embrasser son fantôme! L'insensé ne connaît point l'objet dont il est charmé ; cependant sa passion augmente et lui fait chérir sa fatale erreur. Pourquoi t'obstinerà poursuivre cette image qui t'échappe sans cesse? Reconnais enfin que c'est une chimère. Eloigne-toi de cette fontaine insidieuse , ton illusion s'évanouira ; cette ombre qui n'a rien de réel , et qui paraît seulement lorsque tu te présentes, ne sera plus, dès que tu ne verras plus l'onde qui reflète ton image.
Inutiles discours! un charme tout puissant le retient ; il ne peut être arraché de ce lieu funeste ni par le besoin de prendre de la nourriture, ni par le besoin plus impérieux du sommeil. Couché sur le bord de I.» fontaine, il ternit l'éclat de ses beaux yeux , en ne cessant point de regarder la trompeuse beauté qui l'a séduit; ou s'il se lève quelquefois pour un moment, il étend ses bras vers les arbres d'alentour et leur adresse ses plaintes :
Vous qui avez été tant de lois léiuoins tics ardeurs les
Perque oculos périt ipse suos; paulùmque levatt*s.
Ad circumstantes tendens sua brachia silvas :
Ecquis, ïo silvae, crudeliùs, inquit, amavit?
Scitis enim, et multis latebra opportuna fuistis.
Ecquem , quùm vestrse tôt agantur secula vitae^
Qui sic tabuerit, longo meministis in sevo?
Et placet, et video : sed quod videoque , placetque>
Non tamen invenio : tantus tenet error amantem !
Quoque magis doleam ; nec nos mare séparât ingens ^
Nec via , nec montes , nec clausis mœnia portis :
Exiguâ prohibemur aquâ ; cupit ipse teneri.
Nàm quoties liquidis porreximus oscula lymphis ,
Hic toties ad me resupino nititur ore.
Posse putes tangi : minimum est , quod amantibus obstat.
Quisquis es , hùc exi : quid me , puer unice , fallis ?
Quove petitus abis? certè nec forma, nec œtas
Est mea, quam fugias ; et amârunt me quoque Nympha&.
Spem mihi neseio quam vultu promittis amico :
Quùmque ego porrexi tibi brachia , porrigis ultro ;
Quùm risi , arrides : lacrymas quoque sœpè notavi ,
Me lacrymante , tuas : nutu quoque signa remittis ;
Et quantum motu formosi suspicor oris ,
Verba refers , aures non pervenientia nostras.
In te ego sum , sensi : nec me mea fallit imago.
plus vives, vous qui avez prêté un asile secret aux amans, en avez-vous jamais connu d'aussi à plaindre que moi, et quiaitéprouvëdesigrandesrigueurs?Plusieurs siècles ont passé devant vous ; mais, dans tout ce temps, vous n'avez jamais vu un amant traité avec tant de cruauté. L'objet de ma tendresse s'offre à mes yeux ; je le vois, et toujours il m'échappe , tant est grande l'erreur qui m'abuse 1 Ce qui augmente encore mon tourment, c'est que sans être arrêté par la vaste étendue des mers ou des terres , par des montagnes inaccessibles ou par des forets , par des murs ou des grilles, l'eau d'une fontaine est la seule barrière qui nous sépare ; et pour augmenter encore mon désespoir , l'objet de mes désirs semble répondre à ma passion. En effet, toutes les fois que je me suis penché vers la fontaine , il s'est aussitôt avancé pour me donner un baiser. Près de nous atteindre, le plus faible obstacle s'oppose à nos amours. Enfin sortez de l'eau , o vous qui m'avez inspiré Tamour le plus violent. Pourquoi vous jouez-vous de ma passion, en vous échappant sans cesse à mes embrassemens ? Ma jeunesse et les attraits qui en sont l'ornement, peuvent-ils vous engager à me fuir? J'ai inspiré de tendres sentimcns à plusieurs ])elles nymphes. Mais peut-être m'accusez-vous d'ingratitude. L'air intéressant avec lequel vous me regardez , vos bras (jui s'étendent en même temps que les miens, ces signes mutuels d'attendrissement me donnent de l'espérance. J'ai souvent remarqué que vos larmes se confondaient avec les miennes, et que vous me rendiez caresse pour caresse: si je ris, vous riez avec moi ; et si je vous j^arlc.
Uror amore meî : flammas moveoque , feroqiie,
Quid faciam? roger , anne rogem? quid deindè rogabo?
Quod cupio mecum est : inopem me copia fecit!
O ! utinam nostro secedere corpore possem !
Votum in amante novum : vellem, quod amamus, abesset,
Jamque dolor vires adimit : nec tempora vitae
Longa mese superant, primoque extinguor in œvo.
Nec mihi mors gravis est, posituro morte dolores.
Hic , qui diligitur , vellem diuturnior esset;
Nunc duo concordes anima moriemur in una.
Dixit , et ad faciem rediit malè sanus eamdem , Et lacrymis turbavit aquas : obscuraque moto Reddita forma lacu est. Quam quùm vidisset abire : Quo fugis ? oro, mane ; nec me , crudelis , aînantem Desere , clamavit ; liceat, quod tangere non est , Aspicere, et misero praebere alimenta furori.
Dùmque dolet, sumniâ vestem deduxit ab orâ , Nudaque marmoreis percussit pectora palmis. Pectora traxerunt tenuem percussa ruborem. Non aliter quàm poma soient, quœ candida parte,
il semble , au mouvement de vos lèvres, que vous voulez me répondre: cependant je n'entends point vos paroles. Mais que dis-je? pourquoi m'abuser plus long-temps? N'est-ce pas ma propre image que je vois ? puis-je encore m'y tromper? C'est moi-même que j'aime. J'attise le feu dont je suis embrasé... Quel parti dois-je prendre?Fautil prier, ou attendre qu'on me prie? Mais enfin qu'ai-je à demander? n'ai-je pas tout ce que je désire? Cependant je sens que je ne puis être heureux; je voudrais n'être plus moi : oui , je voudrais être séparé de ce que j'aime , quelque étrange que ce souhait puisse être pour un amant. La douleur m'accable , mes forces sont épuisées ; je me sens périr à la fleur de mon âge. Cependant la mort ne m'épouvante pas , puisqu'elle doit mettre fin à mes tourmens; je désirerais seulement que l'objet de ma passion put me survivre : mais je crains que le même coup ne nous frappe tous deux , et qu'en mourant nous ne perdions qu'une seule vie.
Narcisse , toujours en proie à la même illusion , retourna encore vers son ombre: il répandit des larmes en abondance , qui troublèrent l'eau et ternirent son image. Comme il croit la voir s'éloigner : Pourquoi me fuyez-vous? lui dit-il : demeurez; n'abandonnez pas qui vous adore : s'il ne m'est point permis de m'unir à vous, du moins ne vous dérobez pas à mes regards ; le plaisir de vous voir est le seul (|ui reste à un amant infortuné.
Pendant qu'il lui adresse ces plaintes, il déchire ses vêtcmens , en se frappant la poilriii(>. Elle i)arul alors
Parte rubent : aut ut variis solet uva racemis
Ducere purpureum, nondùm matura , colorem.
Quae simul aspexit liquefactâ rursùs in undâ ;
Non tulit ulteriùs; sed, ut intabescere flavse
Igné levi cerse , malutinaeve pruinse
Sole repente soient , sic attenuatus amore
Liquitur ; et cœco paulatim carpilur igni.
Et nequejam color est, mixto candore rubori ;
Nec vigor, et vires , et quae modo visa placebant ,
Nec corpus remanet , quondam quod amaverat Echo.
Quae tamen ut vidit , quamvis irata memorque , Indoluit : quotiesque puer miserabilis , Eheu ! Dixerat ; haec resonis iterabat vocibus : Eheu ! Quùmque suos manibus percusserat ille lacertos , Haec quoque reddebat sonitum plan^oris eumdein. Ultima vox solitam fuit haec spectantis in undam : Heu! frustra dilecte puer! totidemque remisit Yerba lacus, dictoque Vale : Vale, inquit et Echo. Ille caput viridi fessum submisit in herbâ : Lumina nox claudit, domini mirantia formam. Tùm quoque se , postquàm est infernâ sede receptus, In Stygiâ spectabat aquâ. Planxêre sorores
DL POEiME DE NARCISSE. 2;
comme ces fruits qui présentent d'un côté un rouge ardent, et de l'autre une blancheur éblouissante. Lorsqu'ensuite, l'eau s'étant éclaircie , Narcisse vit les marques des coups qui l'avaientsicruellementmeurtri, il ne fut plus en son pouvoir de supporter l'excès de sa douleur ; et, déplus en plus embrasé des feux de son amour, il se consume peu à peu, comme la cire qui se fond à une grande chaleur, comme la rosée qui se dissipe aux rayons du soleil naissant. Son teint n'a plus l'éclat des lis et des roses, il a perdu cette fleur de jeunesse et cette beauté éclatante qui l'avaient tant charmé. En un mot , il est bien différent du beau Narcisse qui avait inspiré tant d'amour à la jeune Echo.
Cette aimable nymphe , l'ayant vu dans son horrible abattement, oublia ses mépris, et parut sensible à ses malheurs. Toutes les fois qu'elle l'entendait soupirer, elle répondait à ses soupirs ; si les coups qu'il se donnait dans son désespoir retentissaient dans l'air, elle répétait lemême bruit. Enfin Narcisse, regardantson image pour la dernière fois, s'écrie : Hélas! objet vraiment aimé! Echo répète , Objet vraiment «m^/ Adieu, dit Narcisse. Adieu, redit Echo. En même temps il laisse pencher sa tête sur l'herbe, et la mort vient fermer pour jamais ses yeux encore épris de sa beauté. Cette étrange folie le poursuivit jusqu'aux enfers, où il se mira dans les eaux du Styx. Narcisse fut pleuré amèrement par les nymphes ses sœurs, qui coupèrent leurs cheveux et les consacrèrent sur son tombeau. Les dryades remplirent l'air de leurs gcmissemens , qui furent aussitôt répétés par la
Naïades, et sectos fratri posuêre capillos. Planxêre et Dryades : plangentibus adsonat Echo. Jamquerogum, quassasque faces, feretrumque parabant; Nusquàm corpus erat : croceum pro corpore florem Inveniunt , foliis médium cingentibus albis.
sensible Echo. Déjà ou avait préparé le bûcher, déjà les torches étaient allumées, et l'on portait le lit funèbre sur lequel il devait être consumé : mais on chercha inutilement son corps , il n'était plus; on ne trouva a sa place que cette fleur jaune avec des feuilles blanches, qui a retenu son nom.
ou