L'ILE DE VENUS
Pourquoi faut-il qu'au lieu de ces délices Qu'on nous promet dans l'empire amoureux , Nous y trouvions , près des ris et des jeux , Les faux souprons suivis des injustices, La jalousie et ses tourmens honteux,
' La première édition du poème de Narcisse suivi de TOde du Soleil fixe au milieu des planètes, parut en 1767, in-8 , Paris j Lcjay. Le même libraire en publia une seconde , l'anne'e suivante. On ne réimprima ce poème qu'en 1795 (an 3), in-12, Paris; Didot. M. Augcr donna en i8o5 une édition des œuvi-es de îMalfilàtre , précédées d'une notice historique et littéraire , in-8, Paris ; Léopold Colin. Cette édition , qui renferme, outre Narcisse, quatre odes, une traduction du psaume Super fiumina , etc. , et des fragmens en vers du Génie de Virgile, encore inédit, fut assez bien accueillie pour qu'on en fît une seconde en i8i i , Paris , Longchamps. M. Gautier a dédié en 1823 , à la ville de Caen , les Poésies de INIalfilàtre , augmentées de plusieurs morceaux inédits et d'une notice beaucoup plus étendue que les précédentes. Cette édition , quoique exécutée avec peu de soins , se recommande par les recherches qu'elle a exigées. iVous ferons connaître les pièces que nous en avons tirées. Le poème de Narcisse n'ayant |>as
32 Ni^RCISSE,
Les vains sermens, le dégoût, les caprices , Et que l'Amour soit un dieu dangereux ■ ?
Que dis-je? hélas ! c'est le meilleur des dieux ; Il nous aimait, et par ses soins propices ,
élc revu par Fauteur , nous n'avons ])as admis les légères variantes qui se sont glissées dans le texte par la négligence des diflérens éditevirs.
La Harpe, dans son Cours de littérature, dit, après avoir parlé du poème de FArt d'aimer par Bernard: n Narcisse dans Vîlcde Vénus est aussi un ouvrage posthume , dont Ifr sujet est tiré des Métamorphoses d'Ovide. Comme cette fable est très connue, ainsi que l'ouvrage latin , où tout le monde peut la lire , il est inutile de la rapporter et je me bornerai à observer que ce qui peut figurer très bien dans les Métamorphoses , n'est pas toujours suffisant pour fournir un poème, et la fable de Narcisse est dans ce cas. Rien n'est moins intéressant qu'un homme amoureux de lui-même i , et nous ne considérons ici que le talent d'écrire , assez marqué daris cet essai pour avoir rendu chère aux amateurs la mémoire de Malfilâtre , qu'une mort prématurée enleva à leurs espérances , après une vie agitée et douloureuse. Eux seuls à peu près se souviennent de son poème , parce qu'ils aiment les vers 5 car d'ailleurs il est peu lu , ce qui arrive toujours quand un ouvrage pèche par le sujet. » Depuis La Harpe , le poème de Narcisse a pris la place qu'il méritait dans notre littérature.
« Le sens demandait que l'on xé^yèlkx. , pourquoi faut-il ^ le verbe qui régit ce dernier membre de phrase est trop éloigné^ l'oreille n'est pas satisfaite et l'esprit hésite à comprendre une phrase qui semble incomplète avi premier coup d'oeil. Ces constructions pénibles se rencontrent rarement chez Malfilâtre , qui possédait à un rare degré le lalent d'écrire en vers avec facilité.
' Malfilâlre a eu bien soin de ne pas suivre Fexemple d'Ovide qui nous montre ISarcisse épris de sa figure , sans avoir cherche à sauver le ridicule et Finvraisemblance de cet amour. Ici , ce n'est plus une passion aussi folle qu'impossible; ce n'est plus un homme amoureux de lui-même , c'est la vengeance de .lunon. Ce sujet qui nous parau misérable dans les Métamorphoses, s'agrandit par la manière dont le poète français l'a dispose. On ne peut s'empêcher de plaindre Narcisse , de s'inleresscr au sort d'une victime innocente du ressentiment cèlesie.
Il ne voulait que prévenir nos vœux.
N'en doutez point, le bonheur suit ses feux;
Le siècle d'or coula sous ses auspices ;
Le siècle d'or ne vit que des heureux ;
Après ce temps, fait pour nos bons aïeux ,
Rientôt l'Amour, exilé par nos vices ,
Les yeux en pleurs , s'envola dans les cieux.
Mais prêt à fuir au séjour du tonnerre , Dans ses adieux il a maudit la terre : Jl a , chez nous , laissé pour successeurs , L'ambition qui cherche les honneurs.
Fait les époux , les unit sans tendresse , Et l'intérêt qui trafique des cœurs.
Et la débauche hideuse en son ivresse ' , Monstre impudent qui foule aux pieds les mœurs.
' Dans le mot hideuse , Vh étant aspirée , ce vers n'est pas juste. Cette licence que s'est permise Malfilàtre ne peut passer pour une faute d'attention , il a cru que la poésie devait franchir quelquefois les limites qui lui sont imposées. Quoique Voltaire répétât avec Boileau :
Sans la langue en un mot Taulcur le plus divin
Est toujours, quoi qu'il fasse , un méchant écrivain,
ses ouvrages ne sont pas exempts d'atteintes portées à la grammaire; pourtant, qui connaissait mieux la langue que Voltaire? Il dit en plusieurs endroits qn il faut renoncer à écrire , si des licences ne sont pas permises aux poètes. Malfdàtre a sans doute voulu donner à son vers un caractère rude et sauvage qui convînt k ce monstre impudent foulant aux pieds les moeurs. C'est faire naître une be.uili' d'nu défaut.
3i NARCISSE,
Et l'on se plaint , en suivant de tels guides, Que les plaisirs s'échappent de nos mains ! Vous n'aimez point , trop aveugles humains : Le sentiment fait les plaisirs solides.
Vous n'aimez point : vos conducteurs perfides Du vrai bonheur ignorent les chemins.
Pleurez, ingrats, gémissez dans vos chaînes ; Mais à l'Amour n'imputez point vos peines. Depuis qu'aux cieux l'Amour est retenu , De son beau nom vous abusez encore ; Et parmi vous, le maître que j'adore Est blasphémé sans vous être connu.
On voit à peine , en ce séjour funeste , Quelques amans blessés d'un trait doré , Dont les cœurs purs sachent du feu sacré Entretenir la semence céleste.
Cypris , un jour, l'indulgente Cypris , Voulant enfin nous ramener son fils , Lui prépara , chez un peuple fidèle , Un nouveau temple , unique en Tunivers, Inaccessible aux regards des pervers.
Le dieu des eaux , prié par l'immortelle , De son trident frappa le fond des mers. Et , sous ses mains , vit une île nouvelle Naître , a l'instant , au sein des flots amers.
Vénus, dit-on, par son pouvoir suprême Dans ce désert transporta mille essaims
D'adolescens qu'elle avait elle-même.
Dès le berceau, nourris pour ses desseins. Garçons y mit , qui sortent de l'enfance , Lestes, brillans , enjoués, faits au tour, Et dans un âge , où croissant chaque jour En force, en grâce, ils donnent l'espérance D'être bientôt les prêtres de l'Amour.
Filles y mit , dont le printemps commence. Fraîches beautés , à l'air piquant et doux. Vu minois fin , a l'œil plein d'innocence , Déjà portant d'inévitables coups ; Dont le port noble , élégant , plein d'aisance , La taille libre , et les jeunes trésors S'arrondissant , saillans sur un beau corps , Du temps d'aimer annoncent la naissance ; Dont le cœur vif, encor dans l'ignorance, Novice éncor, mais fait pour le désir, Va , tendre Amour, ému par ta présence , S'ouvrir bientôt à l'instinct du plaisii", Comme la rose au souffle du zéphyr.
A son autel , cette heureuse jeunesse Va tous les jours adorer la déesse.
Et , tous les jours, la déesse pour eux Quitte le ciel , et vient dans ces beaux lieux : Lieux enchantés ! Que ne puis-je moi-même Y vivre en ]>ai\ auprès i\v ce que j'aime !
Lii , l«'s élcs n'embraseni poinl hvs airs ;
On n'y craint point la rigueur des hivers ;
Mais on y voit , assises sur un trône ,
Flore et Cérès à côté de Pomone.
Par leurs bienfaits, d'elle-même , en tout temps ,
L'ile féconde à la fois se couronne
D'épis dorés, des fruits mûrs de l'automne ,
Et de l'émail dont brille le printemps '.
Dons précieux que la terre fait naître Pour enrichir ses jeunes habitans, Vous suffisez pour les rendre contens ! Ils sont heureux ! pourraient-ils ne pas l'être ? A leurs besoins ils bornent leurs désirs , Mais sans chercher, au gré des vains caprices ,. A se créer mille besoins factices :
Des vrais besoins naissent les vrais plaisirs.
Occupé seul du soin de leur bel âge , Tu les conduis , ô vénérable sage , De qui le nom , fameux dans l'univers , Fera bientôt l'ornement de ces vers !
» Ces quatre vers sont bien faits , les premiers sont communs : ils rappellent ceux-ci de Voltaire , qu'ils ne feront pas oublier : J
Là , tous les champs voisins , peuples de myrles verls ,
N''ont jamais ressenti Toutrage des hivers ;
Partout on voit mûrir, partout on voit eclore
Et les fruits de Pomone et les pre'sens de Flore 5
Et la terre n''attend , pour donner ses moissons,
Ni les vœux des humains , ni Tordre des saisons.
Henriade, Chani 9.
CHANT PHEMltH.
Tirésias , aveugle octogénaire ■ ,
Toi, seul vieillard qu'on admit dans ces lieux ,
De toute l'île et l'oracle et le père ;
Toi, dont l'esprit peut sonder le mystère
De l'avenir, caché souvent aux dieux;
Homme divin ! c'est toi qui les éclaires,
' Tirésias était fils d'Eveirès , fils de Pterclaiis et de la nymplie Chaviclo. Il est quelquefois appelé Everridès , du nom de son père.
Hésiode raconte qu'ayant frappé de son bâton deux serpens qui s'accouplaient , il fut changé en femme 5 et ayant répété la même action, il redevint homme.
Ce fut, selon Ovide , à cause de ces métamorphoses que Jupiter et Junon le choisirent pour juger lequel des deux sexes trouvait le plus de plaisir dans l'amour physique. Tirésias décida que c'était la femme • et Junon , pour s'en venger, le rendit aveugle. Mais Pherecidès prélentl qu'il devint aveugle pour avoir vu au bain Minerve nue.
Sans doute que la sage déesse se repentit l)ient<'>t d'avoir puni une faute si petite avec tant de sévérité- car pour consoler un peu Tirésias, elle lui donna l'art de la divination. Dans la guerre dos sept chefs contre Thèbes , il déclara qu'il fallait qu'un des descendans des Spartes se sacrifiât pour sauver la ville. Les Epigones ayant remporté la victoire sur les bords du Glissas , il conseilla de quitter la ville.
Pendant qu'il fuyait, il but de l'eau de la fontaine Tilphusa , et mourut auprès d'Héliartus. Callimaque dit que Minerve donna à Tirésias une vieillesse très avancée. Proserpine lui avait accordé de ne pas être comme les autres ombres , errant et idiot après sa mort. Ulysse vint le consulter aux enfers, comme on le voit dans l'Odyssée. Il avait un oracle fameux auprès d'Orchoinénos.
La célèbre devineresse Manto , dont (juelques uns ont fait une Sibylle, que les démonomanes ont mise au nombre des sorcières . ei qui , selon Leloyer , mangeait les petits enfans , était Ullo tlu «Icvim i'iréjiias.
{Etlnnt de Mii.i.iN , Dictionnaire de .^fy l/i(dn^ic. )
Qui les instruis dans les arts nécessaires , Ou qui plutôt, suivant de près leurs pas , Vois , d'elle-même, agir leur industrie , Sans le presser, cultives leur génie , Soutiens sa marche, et ne la forces pas.
Tu sais encore , aidé par l'harmonie , Polir l'esprit , et sans autres leçons , Former le cœur de tes chers nourrissons. Autour de toi , dans la verte prairie!^, Vient se ranger leur troupe réunie , Lorsque tu joins la douceur de tes chants Aux airs du luth , aux sons de la guitare. Lorsque tu peins , dans tes accords touchans Soit un lointain, où l'œil charmé s'égare Sur le mélange agréable et bizarre Des monts , des rocs suspendus et penchans ; Soit les couleurs dont le matin se pare ; Ce qu'ont enfin d'attrayant ou de rare Les bois , les eaux, les vergers et les champs. Mais si ta voix, plus brillante et plus forte. Chante Uranie et les déserts semés D'étoiles d'or et d'astres enflammés ; Si , toute entière a l'ardeur qui l'emporte , Plus haut encor, par delà tous lescieux. D'un vol hardi , ta muse se transporte , Pour contempler la majesté des dieux, Alors, au bruit de tes accens rapides , On quitte tout ; de tout autre plaisir,
CHANT PUEMIIilU 39
PoiiT l'écouter, on perd le souvenir; El le pécheur, sur ses rives humides , El le chasseur, au fond de ses forêts , Près de surprendre ou les poissons avides , Ou les chevreuils et les biches timides, Frappés d'abord , enchantés et distraits , Laissent tomber le fdet ou les traits : Chacun accourt, chacun sent que son àmc Perce avec toi les palais éternels , Et va se perdre au sein des immortels : Leur cœur ému pour la vertu s'enflamme Et s'affermit dans l'amour du devoir :
Tant l'harmonie a sur nous de pouvoir !
Tu vois ainsi , pures et fortunées, D'un cours égal s'écouler leurs journées; Et chaque soir, quand l'astre de Vénus Fait luire au ciel sa paisible lumière , Ils vont chercher une ombre hospitalière Sous les ormeaux , sous les palmiers louflus. Ou reposer dans des grottes tranquilles , Sur le duvet de la mousse et des fleurs, Lits sans apprêts; véritables asiles Du doux sommeil et des songes flatteurs.
O peuple enfant , ù lils de la Nature ! Simples comme elle , unis par ses liens. Pour qui son sein, comme* une source puii Toiijouis ouvert , s'épanche sans mesure,
iO NAHCISSE,
Jouissez tous, sans diviser ses biens. .
O mes héros ! cœurs faits pour la droiture. Faits pour l'amour, la sagesse et la paix I O TOUS, de qui n'approchèrent jamais L'opinion , l'erreur, ni l'imposture , Ni le désir de l'or ou des grandeurs , Auteurs premiers du crime et des malheurs ! Conservez bien le sort que vous assure Votre innocence, et plaise aux dieux qu'il dure î
Il eût duré sans un vice , un fléau.
Dont les progrès devinrent plus funestes Que ne le sont tous les fléaux célestes , Sans l'Amour-propre enfin , monstre nouveau , Né dans cette île, et né pour sa ruine , Qui , de l'Amour et rival et bourreau , Au fond des cœurs le cherche et l'assassine. A vous tracer sa fatale origine , Faut-il, hélas! employer mon pinceau?
C'est par vous seul, infortuné Narcisse' ,
> Narcisse , né à Thespies en Be'otie , était un jeune homme d'une grande beauté , qui passait pour le fils du fleuve Céphise. Epris de sa figure , qu'il avait vue dans une fontaine , il fut si long-temps à la considérer, qu'il se laissa consumer d'amour et de désirs,
Pausanias raconte son histoire d'une manière moins choquante. Narcisse avait une sœur jumelle qui lui ressemblait parfaitement. Souvent même ils s'habillaient l'un comme l'autre et chassaient ensemble. Narcisse devint amoureux de sa sœur ^ mais il eut le malheur de la perdre. Après s'être livré à la douleur , il venaitsur le bord d'unç
Que cette terre , inaccessible au vice,
Connut enfin le mal contagieux
Qui fit partout des ravages horribles ,
Et corrompit , dans ces âmes sensibles ,
De leurs vertus les germes précieux.
Vous , dont Vénus enrichit la jeunesse
De tous les dons qui captivent les cœurs ,
Vous, le plus beau de ceux que sa tendresse
Avait choisis pour ses adorateurs ,
Amant d'Echo, si long-temps chéri d'elle,
Quel Dieu vous fit oublier cette belle,
Pour n'aimer plus que vos traits enchanteurs?
Ce fut Junon. La déesse cruelle
Vous envoya cette fureur nouvelle ,
Qui , pour vous-même , alluma votre amour.
Par vous Junon transmit, en un seul jour,
A vos amis votre aveugle délire ,
Et de Vénus anéantit l'empire.
En desséchant, dans tous ses citoyens,
Le sentiment qui formait leurs liens.
fontaine^ il prenait plaisir à sV contempler^ li croyait revoir sa sœur, et c'était pour lui une consolation. Mais cette consolation Tepuisa.
Ovide ajoute que la nymplie Echo, lllle de Tair et de la terre, devint amoureuse de Narcisse, et que les dédains du beau jeune homme l'obligèrent à se retirer au fond des rochers , nii elle se «lessécha , fut changée en pierre, et ne conserva que la voix. On sait (jue le nom de Narcisse est devenu un proverbe pour designer un liomiiu épris de lui-même.
i ( Mil 1 IN . Dutionnniic ni) tholoi^iquc. )
Mais de nos yeux éloignons-les encore , • Ces maux affreux par ma muse annoncés : Arrêtons-nous, pour voir au moins éclore Ces jours si beaux , et sitôt éclipsés.
Vénus voulut , avant l'âge où l'on aime , Voir ses sujets , voir ces couples charmans , Couples futurs , déjà s'unir d'eux-même Par le rapport des goûts , des sentimens. Elle voulut que ces enfans aimables , Pour rendre un jour leurs chaînes plus durables, Fussent amis avant que d'être amans ; Qu'en attendant les amoureuses flammes , D'avance un sexe à l'autre fut lié ; Qu'enfin l'amour, près d'entrer dans leurs âmes En arrivant y trouvât l'amitié ; Car l'amitié , la confiance intime , Nourrit l'amour, le soutient , le ranime , Et rend ses feux plus touchans de moitié. De leur concours , de leur souffle unanime ' Naît ce plaisir pur, délicat , sublime , Plaisir cherché par mes vœux superflus , Plaisir moqué des mortels corrompus.
Mais , quoi ? l'amour n'est point connu du crime ,
« Unanime ne peut s'appliquer qu'à un grand nombre : résolution unanime. On reverra cette faute au 4*^ chant , dans le beau morceau des serpens. Il est probable que Maltilàtre voulait e'tendre l'acception de ce mot ^ son exemple n'a pas fait fortune , et personne après lui n'a songé à détourner ce mot de sa véritable signiGcation.
CHANT PREiMlEH. 43
Puisque Tamour sans l'amitic n'est plus ; Que l'amitié se fonde sur l'estime , Et que l'estime est fille des vertus.
Or, des vertus la Nature est la mère : Consultez-vous, et soyez mes témoins , O mes lecteurs 1 ou consultez du moins Ces cœurs bien faits , où la vertu sincère Ne fut jamais une plante étrangère , Et , pour fleurir, ne demande aucuns soins. Aussi le Dieu qu'a Paphos on révère , Choisit leur île , en fit son sanctuaire : Ce Dieu charmant , de la terre exilé , Par la vertu chez eux fut rappelé.
Il attendit, pour s'y rendre auprès d'elle, L'âge marqué , le vrai temps des amours , Qu'il faut attendre, et qu'on prévient toujours. C^et âge arrive , et la race immortelle Revoit enfin le père des beaux jours , Apres l'horreur d'une absence cruelle.
Il vient , il rit, il fait dans tous les cœurs De son flambeau jaillir une étincelle ; Et tous les cœurs, d'une flamme nouvelle , En même temps, éprouvent les ardeurs.
Tout change alors; alors tous les yeux s'ouvreni Non sans rougeur, les deux sexes découvrent Que l'amilié qui les unit long-temps, S est transformée en d'aulres seniiinens.
Auprès d'Echo , l'heureux fils du Céphise Sent des désirs qu'il n'avait pas connus. La belle Echo , d'elle-même surprise , Sent près de lui^tous les feux de Vénus. Le soir approche , et chaque amant s'apprête A demander, par ses brùlans soupirs , Le doux tribut que lui doit sa conquête ; Mais pour Narcisse il n'est point de plaisirs. Avec douleur, Tirésias lui-même , Qu'ont trop instruit des oracles secrets , En l'éloignant des yeux de ce qu'il aime , N*a consulté que leurs vrais intérêts.
Mais le jour fuit : sous le toit solitaire De cent berceaux , sous le simple lambris Des myrtes verts et des rosiers fleuris , Entrelacés par la main du mystère , L'Amour conduit les enfans de Cypris.
Dans ce bercail , le pasteur de Cylhère Veut rassembler ses troupeaux favoris ; En les comptant , son cœur se désespère : Il lui manquait ses deux agneaux chéris. Du reste , au moins , le bonheur le console ' , Il s'en occupe, il est partout, il vole
' Nous ne nous sommes pas donné la peine de relever les fautes de la dernière e'dition de Malfllâtre, publie'eà Caen en iSaS , parles soins de M. P. A. Gautier. Nous eussions trouvé trop d'occasions d'accuser la négligence de l'éditeur. En effet, nous ne savons à quoi attribuer les bévues de tous genres dont il s'est rendu coupable. On dirait sou-
Sur eux , près d'eux , parle aux vents , aux ruisseaux.
Il adoucit le murmure des eaux ,
il tient captifs les fils légers d'Eole ,
Hors le Zéphyr, habitant des roseaux ;
Il règne en Dieu sur les airs qu'il épure ,
Des prés , des bois ranime la verdure ;
Des astres même , en silence roulans,
H rend plus vifs les feux étincelans.
\mans heureux ! dans la nature entière ,
Tout vous invite aux tendres voluptés :
Les yeux sur vous , la nocturne courrière ,
D'un pas plus Içnt, marche dans sa carrière ,
Et pénétrant de ses traits argentés
La profondeur des bosquets enchantés ,
N'y répand trop, ni trop peu de lumière.
Ce faible jour, le frais délicieux ,
Le doux parfum , le calme des bocages ,
Les sons plaintifs , les chants mélodieux
Du rossignol, caché sous les feuillages ,
Tout , jusqu'à l'air qu'on respire en ces lieux ,
Jette dans l'âme un trouble plein de charmes ,
vent qu'il n'a pas compris son auteur j ténjoin ce vers qu'il dcfigur»^ ainsi :
Du resie , au moins , le Bonheur le console.
Il suffit d'avoir lu quelques vers pour entendre cette construction^ M. Gautier préfère personnifier le bonheur, au risque de rendre son auteur absurde el inintelligible. Un nouvel éditeur viendra , qui fera une variante de ce beau vers qu'il mettra sur le compte de Malfilàlre j pauvres auteurs, voilà comme ou vous traite!
Tout attendrit, tout flatte , et de ses yeux , Avec plaisir, on sent couler des larmes.
O belle nuit ! nuit préférable au jour ! Première nuit à l'amour consacrée !
En sa faveur, prolonge ta durée ^ Et du soleil retarde le retour.
Et toi , Vénus, qui présides sans cesse A tous les pas de tes chastes enfans , Qui les unis , sans témoins , sans promesse , (Précautions dont ces heureux amans N'ont pas besoin pour demeurer constans) , Tendre Vénus , lorsque , sous tes auspices , De tes plaisirs ils cueillent les prémices , Descends , allume , et rallume leurs feux , Et dans leurs sens, invisible auprès d'eux , Verse les flots de tes pures délices.
Applaudis-toi , grande divinité , Applaudis-toi, contemple ton ouvrage :
D'un œil serein vois la félicité De tant de cœurs qui te rendent hommage Vois cette scène, et ces groupes épars. Quel lieu jamais offrit à tes regards De ton pouvoir un plus beau témoignage , Et du bonheur une plus vive image?
Où cependant , où ne portes-tu pas Et le bonheur et l'innocente joie?
En quelque endroit que se tournent tes pas,
Sur tous les fronts la gaité se déploie ;
La pai\ te suit; les flots séditieux ,
Quand tu parais, retombent et s'apaisent ;
L'aquilon fuit; les tonnerres se taisent ,
Et le soleil revient, plus radieux ,
Dorer l'azur dont se peignent les cieux.
A ton aspect, la Nature est émue ;
En rugissant, le lion te salue;
L'ours, en grondant, t'exprime ses plaisirs;
L'oiseau léger te chante dans la nue ;
Et l'homme enfin , par la voix des soupirs ,
Te rend honneur et t'offre ses désirs.
Rien ne t'échappe , et l'abîme des ondes
S'embrase aussi de tes flammes fécondes ;
Et sous tes traits , sous tes brùlans éclairs ,
Pleins d'allégresse , en leurs grottes profondes
Tu vois bondir tous les monstres des mers.
C'est toi par qui sont les êtres divers ,
C'est toi , Vénus , qui rajeunis les mondes ,
Et dont le souffle anime l'univers '.
' L'invocation à Venus qui ouvre le poème de la Nature des Choses , trouvait nalurellement sa place dans le poème de Narcisse. Nous osons dire que Malfilàtrc n'est pas inférieur à son modèle , que Ton regartl»* comme le chef-d'œuvre de Lucrèce, Les beaux vers du poète latin ont été long-temps Tohjet d'une admiration outrée, tellement qu'HiMiauh s'était fait une réputatign en les traduisant. Nous ne rapporterons qiu le passage dont MalBlàtre nous a donné une imitation
.l-^neadum gcnitrix , hominum divuniqiic vdlupias. Aima Venus , <œli Militer labcnlia signa
L'Olympe même éprouve ta puissance , Et Jupiter — Mais que dis-je ? et pourquoi
Quae mare navigerum , quae terras frugiferentes
Concélébras ; per te quoniam genus omne animantûm
Concipitur, visitque exortura lumina solis :
Te, dea , te fugiunt venti , te nubila cœli
Advenlumque tuum ; tibi suaves Dedala tellus
Submiltit flores ; tibi rident aequora ponti ,
Placalumque nilet diffuse lumine cœlum.
Nam simul ac species palefacta est verna diei . Et reserala \iget genilabilis aura favoni ;
Aëriae primum volurres te , diva , tuumque
Significant initum , percussae corda luâ vi :
Inde ferœ pecudes persullant pabula Isela
Et rapides iranant amnes; ita capta lepore
lUecebrisque tuis , omnis natura animantûm , Te sequitur cupide , quô quamque inducere pergis ;
Denique per maria ac montes , fluviosque rapaces ,
Frondiferasque domos avium camposque virentes ,
Omnibus incutiens blandum per pectora amorem ,
Efficis ut cupide generat'im saecla propagent.
Nous ne citerons pas la version du président Hénault; M. Pongerville nous a prouve' qu'on pouvait faire mieux. On reproche pourtant au nouveau traducteur de Lucrèce d'avoir glissé sur quelques détails qui ne méritaient pas d'être oubliés.
Suprême déitë , mère de nos aïeux,
Venus , charme éternel des hommes et des dieux;
Du haut de Tempiree, ô Venus , tu fécondes
Les abîmes des flots et les cieux et les mondes.
A ton aspectp Porage apaise ses fureurs;
L'aquilon fuit; nos champs se couronnent de fleurs ;
L'Océan te sourit; Pair s'anime , s'épure,
Et ton souffle embaume rajeunit la nature.
Quand les Zéphyrs légers , précurseurs des beaux jours ,
De leur fertile haleine éveillent les amours ,
L'oiseau mélodieux t'annonce à nos bocages ;
La foule des troupeaux en de frais pâturages
Bondit , court et franchit le fleuve impétueux.
Dans nos veines circule un feu voluptueux -.
Parlé-je ici de ton empire immense ?
Mon zèle ardent m'emportait malgré moi : Faible mortel , je me tais devant toi.
Pour te louer, la meilleure éloquence Est de sentir, de te suivre en silence , Et de céder doucement à ta loi.
Deux jeunes cœurs , par un tendre délire , T'honorent plus que les sons de ma lyre : Je la suspends moi-même à ton autel , Et me dévoue à ton culte immortel.
Transporte-moi parmi tes insulaires, Egare-moi dans les réduits secrets De leurs vallons , de leurs sombres forets. Je les verrai , ces rives étrangères , J'irai trouver ces peuples fortunés, Ces amans vrais , ces maîtresses sincères : J'irai chez vous, paisibles solitaires.
Jouir des biens qui vous sont destinés ;
Les monstres du désert, des forêts, des montagnes Cherchent en mugissant leurs farouches compagnes ; Tout s'unit sur la terre , aux deux , au sein des eaux , Et le monde renaît dans ses hôtes nouveaux.
On doit remarquer quelque analogie dans celle traduction avec les vers de Malfilàtre. Plusieurs de nos poètes , Voltaire dans la Puctlle , Saint-Lambert et Bernis dans les deux poèmes des Saisons , Rouclicr dans les Mois, et récemment M. C. Dclavigne, ont imité ou traduit Tinvocation de Lucrèce -, tous ont rivalisé de lèlc pour naturaliser en France ce magnifique morceau. On regrette que chacune de ces différentes copies , oii brille le talent de son auleur , ne soit pas l'original.
hO NARCISSE,
A votre suite , o Nymphes bocagères !
J'irai fouler les naissantes fougères , Et, les cheveux de roses couronnés , M'associer à vos danses légères '.
' Le plus grand reproche que l'on puisse faire au poème de Narcisse est le défaut d'action . Le poète n'a pas pris la peine d'inventer des ressorts^ d'amener de5 situations , de peindre des caractères; il s'est èonten te' de mettre en oeuvre la fable de Narcisse , telle à peu près que l'antiquité la lui fournissait , en y faisant seulement quelques modifications indispensables. Il n'a vu dans ce sujet qu'un cadre pour y placer de jolis vers ; il a atteint en cela le but qu'il se proposait. Le plan du poème , quoique bien supérieur à celui qu'Ovide a suivi , est bien faiblement tracé; le premier chant est une introduction riche de détails ; dans le second et le troisième , le héros est à peine en scène; le quatrième tient seul essentiellement au sujet. Les personnages principaux jouent un rôle secondaire; Vénus et Junon sont cachées dans un coin du tableau. La versification élégante et variée du poème ne peut en faire oublier les fautes capitales , et surtout le manque d'invention; nous rendons justice à quelques idées ingénieuses , comme la colère d-e Junon contre Vénus et Tirésias ; mais nous pensons que l'on pouvait tirer un tout autre parti de la fable de Narcisse.
De ce bonheur , qui semblait fait pour tous , Le beau Narcisse , Echo sa belle amante , Sont privés seuls par un pouvoir jaloux. Aimable enfant, et vous , Nymphe charmante , Qu'aviez-vous fait? et quel crime sur vous Avait du ciel attiré le courroux?
Narcisse , Echo , par un avis céleste , Sont menacés du sort le plus funeste . Le même jour , oui , le jour fortuné , Qu'à leurs plaisirs ils auront destiné ; Tirésias, que le destin éclaire, De ce destin organe involontaire , A ces amans , près de combler leurs vœux , Avait prédit cet avenir affreux.
Mais il craignait le penchant invincible Que l'un pour l'autre ils éprouvaient tous deux La soil du cœur, l'instincf impérieux.
Pouvaient braver cet oracle terrible.
Pour les amans il n'est rien d'impossible, Et les périls ne sont rien à leurs veux. Les vrais amans laissent tonner les dieux :
De nos désirs l'attrait irrésistible
Parle plus haut que Tenfer et les cieux.
Il voulut donc , sous un prétexte heureux ',
Oter lui-même a ce couple sensible
L'occasion qu'il redoutait pour eux,
L'occasion d'un moment dangereux.
Tromper l'amour est chose peu facile :
Tirésias , en ressources fertile ,
Sut, nuit et jour, enchaîner près de lui
Son jeune élève, à ses ordres docile.
<« Mon fds , dit-il , si je fus votre appui
« Dans l'âge tendre , où l'homme , sans autrui
« A se conduire est encore inhabile,
« A votre tour, conduisez aujourd'hui
« Et soutenez ma vieillesse débile.
« Venez , mon fds , votre présence utile
« Des jours trop longs m'abrégera l'ennui.
« Nous marcherons attachés l'un à l'autre
« Par les deux bouts de ce ruban léger ,
« Qui réglera ma route sur la vôtre ,
« Et loin de moi bannira le danger.
« Approchez-vous. » Le crédule Narcisse
Vient s'enchaîner sans prévoir l'artifice.
De ce moment, il précède, il conduit
Le vieux devin qui chemine avec peine ,
Qui , dans le jour ne trouvant que la nuit,
• Variante de rédition de 1767 :
11 voulut donc , sur un prétexte heureux. .. .
CHAiNT SECOND. ^3
Pour s'étayer dans sa marche incertaine , Courbe son corps sur un appui de frêne , E^ ibrlemenl tient le cordon qu'il suit.
IMais en captif te retenant sans cesse , Trop simple enfant, ainsi, Tirésias T'empêchera , barbare par tendresse , De rester seul auprès de ta maîtresse , Et saura bien , quand tu guides ses pas , Sur tous les tiens veiller avec adresse.
Souvent Echo , souvent Narcisse en pleurs Près de leur père unissaient leurs douleurs , Et ce bon père , ému de ces alarmes , Pleurait lui-même, en essuyant leurs larmes ',
Regards, soupirs, quelques baisers encor. Donnés, rendus, savourés en cachette.
Malgré les soins de l'aveugle Mentor , Mêlaient du moins, dans leur àme inquiète, A ramerlume une douceur secrète ; Mais ces baisers tremblans , mal assurés ,
' Je viens (le voir cotLe pensée , qui n'est plus tout à fait neuve , repvofluite Jaiis une ode sur les funérailles tle Louis XVIII, où M. Hugo ne s'est pas montré inférieur à son heau talent :
Oli ! qu'il sVrulorme en paix daii> la nuit funéraire ! N'a-l-il pas oublie ses maux pour nos malheurs? Nr nous légueM-il pas à son généreux frère Qui pleure en essuyani no» pleurs.
Ces laibles biens , que sont-ils, comparés A ces torrens de volupté parfaite , Où les amans , de plaisir altérés , Sont, à longs traits, de plaisir enivrés?
Un jour enfin, jour de triste mémoire.
Qui vit la faute et les malheurs d'Echo ! Jour. qui devrait des fastes de l'histoire Etre effacé par la main de Clio !
L'astre du monde ouvrait encore à peine , Dans rOrient , son palais de vermeil; Près d'un taillis , sur le bord d'une plaine, Parmi les fleurs , sous la voûte d'un chêne Impénétrable aux rayons du soleil , D'accord entre eux, Zéphyre et le Sommeil Flattaient Narcisse , et ces gardiens fidèles , Au loin chassaient, en secouant leurs ailes, Les noirs soucis , jusqu'au temps du réveil. Depuis trois jours , depuis trois nuits entières , Vous n'aviez pu , dieu des heureux pavots , Sous votre main abaisser ses paupières , Ni dans ses sens rétablir le repos.
Il pressentait les approches fatales De son malheur ; mais les dieux quelquefois A nos chagrins laissent des intervalles : Le Sommeil vient, la Nature a ses droits.
Echo survint. L'ennui qui la dévore Vers son amant l'appelle dès l'aurore.
ch\:nt second.
Le tendre Amour présente à ses regards
Tirésias et celui qu'elle adore.
Près d'eux , sur l'herbe , étaient de toutes parts
Traits et carquois confusément épars,
Traits dont Narcisse , en des jours plus tranquilles ,
Aimait l'usage, et qu'il laisse inutiles.
Près du vieillard qui le tient enchaîné ,
Sur ses genoux , d'un air de confiance ,
]1 sommeillait, mollement incliné.
Et le vieillard, seul , assis en silence ,
Le soutenait, d'un air de complaisance.
L'agile Echo précipitait ses pas; Mais tout à coup, immobile, enchantée, Ln peu loin d'eux elle s'est arrêtée.
A cet enfant, qui ne la voyait pas, Elle sourit en étendant les bras; Elle sourit, et pourtant elle pleure.
Le ciel présente un contraste pareil , Lorsque dans l'air on voit , a la même heure , Tomber la pluie et briller le soleil.
«« Sans doute, hélas ! à son inquiétude , <« Toute la nuit , dit-elle, il s'est livré ; « Au jour naissant le sommeil est entré » Dans ses beaux yeux fermés de lassitude. «« Comme en donnant il reprend sa fraîcheur « El ses attraits I que dans cette attitude " H est touchant! qu'il est cher à mon cœur! • Vers le gazon où Narcisse repose ,
Disant ces mots, elle court vivement; Puis abaissant une bouche de rose , De cent baisers, doucement, doucement ', Presse, en secret, sa bouche demi-close. Qu'il est heureux! mais que dis-je? endormi. S'il est heureux , il ne l'est qu'à demi.
Enfin , cédant à sa douleur amère , Echo se jette aux genoux de son père , Et d'une voix qu'éteignent les soupirs , Exprime ainsi ses mortels déplaisirs :
« O vous, de qui la bonté paternelle , « Narcisse et moi , daigne nous consoler , « Toujours le sort nous fera-t-il trembler , « Que tarde-t-il ? et quand sa main cruelle « Du dernier trait nous doit-elle accabler ? « Faut-il long- temps languir dans la contrainte « En l'attendant! Condamnés par le ciel, « Faut-il encor que nous mourions de crainte , « Cent fois le jour , avant le coup mortel ? « Ah ! quel que soit ce malheur que j'ignore ,
« L'incertitude est plus affreuse encore.
« Que ce mot répété est joli ! l'idée gracieuse du poète acquiert de nouveaux charmes par la manière ingénieuse dont elle est présentée j de même que le peintre d'un coup de pinceau donne la vie à son sujet, le poète avec un mot jeté habilement anime tout son tableau : ut pictura poesis. L'artifice d'un mot répété est pourtant bien simple j mais combien il produit d'effet lorsqu'il est employé par le génie. Tout le monde connaît le vers célèbre de Voltaire , dans un autre genre :
Il compilail , compilait , compilait.
" H est cent maux que notre esprit flottant « Craint tour à tour , pour un qui nous attend. « Mais, ce qui rend notre infortune extrême , « Nous redoutons le jour du bonheur même : « Nous nous aimons , et n'osons nous unir ! « Serait-ce un mal de s'unir , quand on s'aime, « Pour que le ciel voulût nous en punir? « O vous, mon père! oh ! si jamais votre âme « Du tendre amour avait connu la flamme , «< Si vous lisiez dans le sein des amans , « Avec pitié vous verriez nos tourmens. « Un Dieu menace. A-t-il quelque supplice « Plus dur pour moi que de perdre Narcisse ? « Je crains sa perte, et c'est mon seul eflroi. « Mon cher amant I toi seul es tout pour moi. « Mon choix est fait , s'il faut que je choisisse « Ou de mourir ou de vivre sans toi.
« Je périrai Sera-ce avec justice?
<« Suis-je coupable ? » Alors Tirésias :
« Craignez le ciel et ne l'accusez pas :
« Le ciel est juste. Est-ce à vous, téméraire ,
« D'oser juger la justice des Dieux !
<« Ah! réprimez ce penchant curieux,
« Ou redouiez un châtiment sévère.
« Penchant funeste ! Echc , tremlle aujcàrd'hui
« D'are coupable , et de l'clre par lui ' .
' L'édition orif;inaIe met ici une noie qui n'est pas sans doute de Malfilàtrc : « Ces paroles sont une prédiction; ce fut la curiosité d'Kcho qui » la perdit. »
« Mais le temps vole. Allez dans ces campagnes, « Allez, ma fille, assembler vos compagnes. « Je vous attends; et quand l'astre du jour « Aura fourni la moitié de son tour, « Nous irons tous , dans un grand sacrifice , « (Honneurs, hélas! peut-être superflus ! ) « Prier Junon de vous être propice :
« Craignez Junon Je n'en dirai pas plus ;
« Et dès ce soir , si de tristes présages ,
« Lorsque tantôt nous irons l'implorer,
« N'annoncent pas qu'il faut vous séparer ,
"Et que sa main rejette vos hommages ,
« Oui , dès ce soir je couronne vos vœux.
« Car , je le sens , enfin cette journée
« Doit décider de votre destinée,
« Et va vous rendre heureux ou malheureux. »
Echo partait. Dans le vague des nues , Elle aperçoit deux cygnes éclatans , Au col fle^ile , aux ailes étendues , Qui dans un char , au bruit de leurs accens Traînent Vénus , et volent sur les vents. En se jouant , légèrement ils fendent Le sein des airs , et lentement descendent Sur le gazon , jusqu'aux pieds du vieillard. Avec respect, pesamment il s'empresse De se lever , d'aller à la déesse , Pour l'adorer, au sortir de son char.
Retombe assis , et maudit sa vieillesse.
Au mouvement que fit Tirésias , L'enfant roulant s'en va sur l'herbe épaisse Tomber près d'eux, et ne s'éveille pas : Tant le sommeil lui rend avec usure Ce que le soin fit perdre à la nature l
« Dors, cher enfant, sous ces ombrages verts. <« Esprits légers, qui volez dans ces plaines , « Paisibles vents , par vos molles haleines , « Autour de lui , rafraîchissez les airs. «« Vous, mes oiseaux, par vos tendres concerts, « Calmez son âme, et faites dans ses veines « Couler la paix et l'oubli de ses peines. » Ainsi parla la mère des Amours ; Puis, s'asséyant sur un lit de verdure : « Guide prudent, qui veillez sur ses jours , « Hélas ! dit-elle , à vous seul j'ai recours : <« Apprenez-moi sa disgrâce future , « Et de son sort percez la nuit obscure.
« Belle Vénus, reprit Tirésias, « De l'avenir le destin est le maître. « Sa volonté dirige tous nos pas :
<t Respectons-la sans vouloir la connaître ; « Pour la connaître , on ne la change pas. «< Eh ! qui , d'ailleurs, de ce dieu redoutable '« Peut déchirer le voile inqiénétrable '.* <• Par moi sans doute il annonce aux morl<'ls « 'f;iiil(')l des biens, tant(')t (h's niaux cruels;
« Mais par ma voix rarement il déclare
« Quels sont ces maux ou ces biens qu'il prépare ,
« Avec moi-même il sait dissimuler ,
« Et ne répand qu'une lumière avare
« Sur les secrets qu'il veut me révéler.
« De ces enfans ce qu'il daigne prédire, « Diversement se peut interpréter.
« Il serait long de vous le répéter, « Tendre Cypris , et pour vous le redire , « De mon histoire il faudrait vous instruire :
« Il en dépend et s'y trouve enchaîné
« Mais laissons là mon sort infortuné , « Et de ma vie étouffons la mémoire. »
« Non , dit Yénus , il faut tout recueillir , M Le passé peut expliquer l'avenir.
« J'attends de vous ce récit , cette histoire ; « Toujours promise , et remise toujours ; « C'est trop long-temps différer , tous les jours , « Cette faveur qu'une déesse implore.
« Ne pensez plus vous en défendre encore, « Ni m'échapper par de nouveaux détours. « Voyons enfin ces événemens rares , « Ce long tissu d'aventures bizarres, « Qui de vos ans ont illustré le cours. « Parlez sans crainte ; à l'ombre de ce chêne « Nous sommes seuls , nul témoin ne nous gcne , « Nul indiscret n'entendra nos disccfurs. «
Ainsi du moins le croyait la déesse; Mais un buisson dérobait à ses yeux La jeune Echo, qui s'était, auprès d'eux, Dans le taillis glissée avec finesse.
En surprenant ce qu'ils disaient tous deux, Echo voulait pénétrer ce mystère Qui l'intéresse et que l'on veut lui taire. Injustes Dieux! pourriez-vous la punir D'avoir tenté de sauver ce qu'elle aime ? Serait-il vrai qu'elle eût fait elle-même Tout son malheur , voulant le prévenir ?
Elle était fille; elle était amoureuse; Elle tremblait pour l'objet de ses soins; C'était assez pour être curieuse, C'était assez : filles le sont pour moins ; IMais je ne veux fronder ce sexe aimable ; Et pour Echo , sa faute est excusable.
Si cette nymphe est coupable en ceci , Je lui pardonne , Amour la fit coupable. Puisse le sort lui pardonner aussi !
Discrètement, et d'une main habile, En écartant le feuillage mobile , L'œil et l'oreille avidement ouverts , Elle regarde , elle écoute au travers ; Ne peut qu'à peine , en ce petit asile , Trouver sa place, et craint de se montrer. Ne se meut pas , ei n'ose respirer ;
Sait ramasser son corps souple et facile , Se promettant , durant cet entretien , D'épier tout , un mot , un geste , un rien : Un mot , un geste , un rien , tout est utile. '
» La Harpe , dans son Cours de littérature , cite ces vers depuis celui-ci: Elle était fille , etc. « C'est le ton de La Fontaine , ajoute-t-il , pour la naïveté'- et la peinture de la nymphe qui s'arrange pour écouter , est égale à celle de Famant de la Fiamenta i de FArioste, quoique dans une situation différente. Il est glorieux de savoir avant trente ans prendre ainsi la manière des maîtres. Nous l'avons vu dans des tableaux agréables 5 nous Fallons voir imiter le Laocoon de Virgile , et passer des couleurs douces et riantes aux touches fortes et rembrunies. »
' Il Greco
Quando sente dormir tuUa la torma ,
Viene alP uscio, e lo spinge; e quel gli cède.
Enira pian piano , e va altenlo col piede ,
Fa lunghi i passi , e sempre in qnel di dielro
TuUo si ferma , eV atlro par che mova ,
A guisa , che di dar tema nel velro ,
Non che V lerreno abbia a calcar, ma Pucva ^
E tien la mano innanzi simil métro.
Va brancolando in fin che V lelto irova ,
E di là , dove gli allri avean la piante ,
Tacilo si caccio col capo innante.
Ariosto, Chant 28, st. 63.
On pourrait rendre ainsi ces beaux vers \ on a conservé les images autant qu''il est possible de le faire dans une traduction en prose :
« Quand le Grec voit tout le monde endormi, il vient à la porte qu''il pousse
en silence , elle lui cède. Il entre tout doucement et avance avec précaution , allongean les pas-, et restant en arrêt sur sa jambe de derrière, il lève Pauire, et Ton dirait quMl craint de rencontrer du verre , ou qu''il ait à marcher sur des œufs plutôt que sur la terre. Il étend sa main devant lui, en tâtonnant , jusqu''k ce qu'il trouve enfin le lit ; et cherchant Fendroil où nos gens avaient leurs pieds, il s'y glisse sans bruit la tête la première. »
La Fontaine, dans son imitation du conte de Joconde, a passé ces détails si heureusement exprimés \ il a craint sans doute de ne pouvoir lutter contre son modèle avec avantage.
CHAMT SECOjND.
Comme elle aussi , Vénus le savait bien.
Vénus croyait de ces énigmes sombres
Voir par degrés se dissiper les ombres ;
Qu'une parole écbappée au hasard ,
Dans le récit qu'elle attend du vieillard ,
Malgré lui-même, éclaircirait peut-être
Ce qu'il semblait n'oser faire connaître;
Qu'une fois mis en humeur de conter
( Car on se plaît à conter à cet âge ) ,
A ce plaisir se laissant emporter ,
Jl pourrait bien , moins discret et moins sage ,
Par quelque trait imprudemment lâché ,
De l'avenir entr'ouvrir le nuage ,
Et dévoiler ce qu'il tenait caché.
Tirésias dans un profond silence Devait toujours se tenir retranché; Mais il sent peu la triste conséquence De son récit; et l'humaine prudence Qui dans la nuit de tout temps a marché , Dans quelque abîme a toujours trébuché ; D'ailleurs, quel art , quels ressorts , quelle atlrcssc, Vénus alors n'employa-t-elle point !
Plainte , menace , autorité , caresse , Tout fut d'usage; on n'omit aucun point. Contre Vénus que peut notre faiblesse , Quand l'artifice h son pouvoir est joint? Il balançait: la belle enchanteresse Soudain lui donne un baistM- plein d'appas.
Vole à son col , contre son sein le presse , Et tendrement le serre dans ses bras.
La jeune vigne entoure ainsi l'ëcorce D'un orme antique, et l'embrasse avec force.
Tirésias , réchauffé par "Vénus , Sentit en lui se ranimer la cendre De ces doux feux, autrefois si connus, Et d'un soupir il ne put se défendre.
« Vous rappelez à notre souvenir « Un temps bien cher , dit-il à Cy thérée : u O temps heureux , mais de courte durée ! « Temps des amours , qui ne peux revenir , « Devais-tu naître? ou devais-tu finir?
« Regrets amers ! Mon âme déchirée , « Tout de nouveau se rouvre à ses douleurs. c( Il faut pourtant vous conter mes malheurs. « La Renommée en a parlé, sans doute , « Plus d'une fois, à la table des dieux; « Mais ses cent voix, dans la céleste voûte, « Mentent souvent , comme dans ces bas lieux. »
u Depuis le jour où , témoin de vos charmes , Au mont Ida , l'heureux berger Paris , De la beauté vous accordant le prix , Força Junon de vous rendre les armes , Junon piquée a toujours contre vous Lancé les traits de son dépit jaloux ; Et l'avenir ne peut vous sauver d'elle, Puisqu'elle est femme, et qu'elle est immortelle; Souffrez ce mot, sans montrer de courroux. Moi, qui du sien devais me croire indigne, J'en suis aussi l'objet infortuné, Et mon exemple est une preuve insigne Que son cœur dur n'a jamais pardonné.
Or, si ce cœur nous unit dans sa haine , Dès lors, Vénus , elle voit avec peine , Nos citoyens , enfans de votre choix ; Ils sont à vous, et vivent sous mes lois, C'en est assez ; la commune ennemie , Renversant l'île encor mal affermie, Veut de nous deux se venger à la fois.
o Elle est puissante"; el. les 'bords du Scamandre ,
Beaux lieux , changés en un séjour d'horreur,
Ces tours qu'en vain vous voulûtes défendre,
Cet Ilion , dont fume encor la cendre ,
Ont éprouvé ce que peut sa fureur.
Cette fureur aujourd'hui se ranime ,
Mais sans éclat , et cherchant sourdement
A nous creuser un invisible abîme ,
Avec plus d'art , agit plus sûrement.
Ce couple aimable en sera l'instrument :
Il en sera la première victime ,
Si le destin n'en ordonne autrement :
Car le destin , par son vouloir suprême ,
Peut rendre vain ce qu'elle a résolu ;
Mais je crains bien que ce maître absolu
Dans ses projets ne la serve lui-même.
Tendres amans , tout me présage assez
Qu'il doit vous perdre ; et mes malheurs passés
De vos malheurs sont l'image et l'emblème.
Pour me porter les plus sensibles coups ,
On me poursuit aussi dans ce que j'aime ,
Et c'est moi vseul que l'on punit en vous.
On vous punit, et je suis le coupable !
Eh quoi ! Junon ne se contente pas
De tous les maux dont sa rage implacable
A jusqu'ici frappé Tirésias !
Je l'offensai ; mais des traits d'imprudence.
Dignes, au plus, d'un châtiment léger,
Méritaient-ils cet excès de vengeance?
Daignez, Vénus, m'en tendre ^t me juger.
« Sorti des murs , qu'aux accens de sa lyre ' Un fils des Dieux , architecte nouveau , Près de l'Euripe autrefois sut construire , Sacrés remparts qui furent mon berceau , Je voyageais, curieux de m'instruire, ♦
Jaloux de voir, dès mes plus jeunes ans , L'esprit, les mœurs des peuples diffërens. Je parcourais ces iles renommées Que voit la Grèce à l'orient semées , Et dont le cercle environne Délos.
Une tempête , un dieu plutôt m'égare Près de l'Asie , au sein des vastes flots Rendus fameux par la chute d'Icare , Et le destin me conduit à Samos.
Que n'ai-je , ô ciel , péri dans cet orage ! Mais mon malheur me sauva du naufrage.
« Ce fut, déesse , en ce triste séjour, Que de Junon j'excitai la colère.
Comme à Cadmus, le ciel m'oflVit un jour ' Deux grands scrpens qui, près d'une onde claire , Gardaient ses bords et les bois d'aleiiiour.
' 'I lièbos , (lonl les niurailios sV'Ievî'ronl aux sous de la lyre il'Ampliion , fils dt' Jupiler vl d'Antiopr.
' Cadmus, Glsd'Agenor, roi de Phenicic , quitta les elats de sou |»ère j)()iu- aller à la recherche de sa sœur Europe , enlevée par Jupiter. Il passa en Beolie , et tua , sur le bord d'une fontaine , un dragon ijui avait dévoré un de ses compagnons- il sema , par l'ordre d'un oracle , les dents du monstre; la terre enfanta des guerriers tout armes qui
L'amour s'apprête à les unir ensemble : Mais quel amour ! à la haine il ressemble '. Ces fiers dragons , près de se caresser, En s'abordant semblaient se menacer.
* Entre les dents , dont leur gueule est armée , Sort en trois dards leur langue envenimée , Organe impur qu'anime le désir ; Signal affreux de leur affreux plaisir.
D'un rouge ardent leur prunelle enflammée Jette autour d'eux des regards foudroyans. Mais tout à coup ils sifflent et s'embrassent, Etroitement l'un l'autre ils s'entrelacent Dans les replis de leurs corps ondoyans. De vingt couleurs l'éclat qui les émaille , Varie au gré de ces longs mouvemens , Et mon œil voit , dans leurs embrassemens , D'un feu changeant s'allumer leur écaille \
s'enlretuèrent en naissant ^ il en lesta cinq qui l'aidèrent à bâtir la ville de ïhèbes. Voilà ce que la fable nous apprend de Cadmus. De graves commentateurs ont vu dans ce conte de vieille une histoire très respectable 5 ces messieurs ont sans doute beaucoup d'esprit , mais au de'pens du sens commun.
» Millevoye , dans sa charmante alle'gorie de la Rose, que l'on a •retranchée , je ne sais pourquoi , de ses œuvres complètes , a dit de l'Aquilon :
Epoux barbare, il la tourmente ( la Rose) , Son amour ressemble au courroux.
' Ces vers et la comparaison suivante sont empruntés du cinquième livre de Virgile, lorsqu'un serpent sort de la tombe d'Anchise :
Caeruleœ cui terga noœ , maoulosus et auro
CHANT TROISIEMK. (iO
Telle est l'Iris , quand un nuage obscur. Chargé de pluie, altéré de lumière , Boit le soleil , et vers notre paupière Kéfléchit l'or, et la pourpre et l'azur.
« Un javelot (sans en prévoir l'usage , Dans une main j'avais deux javelots) Lancé d'abord sur ce couple sauvage , De leur sang noir, qui coulait à ruisseaux , Teignit près d'eux les herbes et les eaux. Blessés tous deux , tous deux avec courage Dressent la tête , et recourbent de rage Leur queue immense, en cercles redoublés ; Puis , jusqu'à moi s'allongent , se déploient D'un saxit agile , et devant eux m'envoient Tous leurs poisons en vapeurs exhalés.
De l'autre dard j'arrête leur furie , Et par mon bras, malgré leur force unie, Le double monstre , à la fois combattu , Dans la poussière , à la fois abattu, Laisse à mes pieds sa colère et sa vie '.
Sqiiuininuin iin i-iiilebat rulj,'ui-, ceu iiuliibuN anus Mlllf Irahil varios adverso sole colore*.
D'iui or mêle d^aziir sou écaille eliiuelle , tt son email changeanl jelle un eclal jiareil A rccliar|H' hrillanle où ^l'entprcint le soleil.
DELIItK.
' (>fUi' (ifiiiièro i'.\i)n.'ssi<>ii est iiriivc ci liartiir ^ cf lu- soiil poiiil.iiil |»;i.s lies luroloi^isiiios ou ilo .tUiaucf.s tic mois rilraycs «li- so riMicmli»'!
« Ils expiraient. Une voix dans les airs , Au bruit des vents , au milieu des éclairs , S'ouvre un passage , et me glace de crainte : « Ah , malheureux î près (Tune source sainte , « Et sur des bords à Junon consacrés , M Oses-tu bien , dans tes fureurs impies , « De ce lieu même attaquer les génies ' ,
ensemble. Ce serpent , qui laisse aux pieds de Tirésias sa colère et sa 'vie , offre une image naturelle et énergique 5 le monstre expirant s'est consume en vains efforts pour se venger de son ennemi 5 sa rage ne meurt qu'avec lui. Cette partie du récit de Tirésias est d'une grande beauté. Malfilàtre , qui avait à traiter un sujet analogue au quatrième chant , a trouvé assez de ressources dans son talent pour ne pas se répéter. Aucun des traits de ce tableau ne ressemble au magnifique épisode du combat des deux serpens contre le taureau. Le poète s'applique , selon son système poétique , à peindre par l'harmonie imitative et la coupe du vers. Ne voit-on pas les serpens étonnés et furieux de leurs blessures , tous deux a^^ec courage dressent la têtej les voilà qui se dirigent vers leur audacieux adversaire : puis jusqu'à moi s'allongent ; le vers s'allonge avec les deux corps rampans ^ ils se
sont élancés: se déploient d'un saut agile Le poète imite la rapidité
de leurs mouvemens. Le combat de Cadmus contre un serpent, décrit un peu longuement dans Ovide , n'a peut être pas été inutile à Malfilàtre dans ce passage ^ les Métamorphoses paraissent lui avoir fourni quelques détails :
Anguis erat , cristis praesignis elauro.
Igné micanl oculi
Tresque vibrant linguae ; triplici stant ordine dénies
Ille volubilibus squamosos nexibus orbes Torquet el immenses saltu sinuatur in arcus.
Quique halitus exit.
Ore niger stygio , vitialas inficit auras.
• Les anciens croyaient que des êtres d'une nature divine étaient commis à la garde des hommes et même des arbres, des fontaines,
CHANT TROISIEMK. 71
«< Ces demi-dieux à Samos adorés?
« Tremble... frémis. Junoii qui les protège
(« Saura punir ce forfait sacrilège.
« Ta cruauté , sans respecter leurs feux ,
« Les a privés des plaisirs amoureux :
(» Bientôt toi-même , avec plus de justice ,
« Eprouveras un semblable supplice ,
« Et tu verras tes élèves un jour,
« \insi que toi , l'éprouver a leur tour. » Ah I j'ai rempli de l'oracle funeste Une partie ; ils rempliront le reste.
des villes et des royaumes : ils les désignaient par le nom de Génies. On fait dériver ce mot du latin gignere ., parce qu'un Génie présidait à la naissance de chaque mortel ou naissait avec lui. Il est remarquahie que les Génies ne se sont pas seulement réfugiés dans no.^ contes difées 5 la religion les a sanctifiés sous le titre à''angcs gardiens • celte croyance , il est vrai , n'est pas nécessaire à l'orthodoxie de la foi catholique. Quelques philosophes ont pensé que chaque homme avait un bon et un mauvais génie attachés à son existence. C'est déKnir la conscience plus sagement qu'on ne l'a fait avec des abstractions métaphvsiques. Le démon familier de Socrate est connu de tout le monde; on sait que le Génie de la république apparut à Jules César prêt à passer le Rubicon à la tête de son armée 5 les génies tulélain-s des humains étaient représentés sous la figure d'un enfant; ou donnait aux demi-dieux protecteurs des bois et des eaiix , la forme d'un serpent. Dans le cinquième livre de l'Enéide , Enée voit un serpent sortir du tombeau d'Anchise; Virgile se conforme aux idées superstitieuses de son temps :
Incertus , geniumne lori fanuiliimne |)arei)ti> Esse puiet
Lile de Samos avait un temple renomme , consacre à .liinnii . ou 1 <>n célébrait tous les ans une fêle en rhoiineur des Génies.
« Je n'avais pas, en ce temps fortuné, Ce front bruni de rides sillonné , Ce grand front chauve , et cette barbe épaisse Que tous les jours argenté la vieillesse. Que mon bel âge a fui d'un vol léger ! Que promptement , dans son cours passager, Chacun de nous touche au soir de la vie l Le Temps cruel et sa faux ennemie N'approchent point de l'Olympe immortel.
Et les dieux seuls ont un jour éternel.
« Avant le temps de mes longues disgrâces, Jadis en moi se trouvaient réunis Les doux attraits , la jeunesse , les grâces Et de Narcisse et de votre Adonis :
Aussi les cœurs volaient tous sur mes traces. Mille beautés, dignes de m'enflammer, Avaient cherché vainement à me plaire : Dans les forêts, errant et solitaire , Je me cachais, et je craignais d'aimer. Je vis Irène, et mon fier caractère, A son aspect , se sentit désarmer.
Aimable Irène! objet si plein de charmes! Victime, hélas! de tes feux trop constans! Fille trop tendre, après trois fois seize ans, Ton souvenir m'arrache encor des larmes.
« Devant les dieux je reçus son serment. Elle eut le mien. Nous touchions au moment
Si cher pour moi , si cher pour elle-même : Nous avancions vers le bonheur suprême ; Ma bouche avait des baisers précurseurs Cueilli déjà les premières douceurs; Mais , ô prodige ! ô soudaine disgrâce ! Dans tous mes sens émus par le désir , Et qu'animait l'approche du plaisir, Un froid mortel se répand et les glace ;
J'en perds l'usage ou plutôt quel allront!
Je perds La honte est encor sur mon front '.
O chère épouse 1 en quel moment étrange ,
Et par quel trait, inouï jusqu'alors ,
Cette Junon me surprend et se venge !
Entre tes bras , la cruelle me change,
En jeune nymphe, et trompe mes transports ' :
' CeUe réticence n'est pas adroite^ loin de voiler celte situation cju'il était si difficile de mettre sous nos yeux sans blesser notre délicatesse , elle en fait ressortir toute l'indécence 5 le lecteur est force' de suppléer à ce que l'auteur a craint d'ajouter. Le reste de cette phrase suspendue se présente trop grossièrement à l'esprit. C'est peut être le seul endroit du chant qui demandait tant d'art jiour être supportable , où la pudeur française soit effarouchée. Il fallait bien connaître ses forces pour tenler de versifier l'aventure de Tirésias. Ovide, qui maniait si habilement la langue poétique, a reculé devant les difficultés de ce sujet , qu'il n'a fait qu'indiquer j pourtant, le hitin dans les ntol.^ brave Vhonnêtelé. Des pédans rigoristes ont reproché au poème de Narcisse une tendance à l'immoralité et des détails licencieux ; comme si un poète écrivait des sermons !
' C'était autrefois une opinion assez répandue, et <pii est juslenieut regardée aujourd'hui comme un conte, (|ue les sexes pouvaient quel- <juef()is se changer. Le grave Hippocratc dit que Phaeluse , femme «b- Pylbtns . fui c|i;mgi-e en homme d.ins l.« \ iMr (T \ julère . après avoi»
Je m'éclipsai dans mes plus doux efforts.
Telle en nos champs la tendre sensitive
Fuit le toucher, délicate et craintive ,
Et rentre en soi ; mais du moins , ô Vénus !
Si nous ôtons le doigt qui la captive ,
Elle renaît et plus fraîche et plus vive :
Elle renaît; et moi, triste, confus.
Moi, sans renaître, hélas! je disparus
A mes regards, comme aux regards d'Irène ;
Et mon amante étonnée , incertaine ,
En moi me cherche et ne me trouve plus.
« Ainsi le sort nous joue et nous opprime ,
« S'écria-t-elle; ainsi, faibles humains,
« A peine il met le bonheur dans vos mains ,
« Que devant vous il entr'ouvre un abîme ,
« Où vous voyez fondre et s'évanouir
éprouve de grandes douleurs dans tous ses membres. Tite-Live en dit autant d'Anamisie , femme de Gorgippus , et d'une autre femme de Spolette, durant la seconde guerre punique. Pline rapporte queLucius Cossitius , de femme qu'il était d'abord , devint homme la première nuit de ses noces.
Montaigne parle d'une fille de Vitry-le-Français , nommée Marie , et ensuite Germain , qu'il dit avoir vu vieux et barbu , parce que , faisant à vingt-deux ans quelques efforts pour sauter , ses membres virils s'étaient produits , et elle était devenue homme. ( Essais , liv. \^^, ch. 20. )
Toutes ces historiettes ne sont plus que des plaisanteries , aussi bien que les hermaphrodites. Mais on croyait même , autrefois , que les femmes pouvaient faire des enfans sans le concours des hommes , et le parlement de Grenoble donna, le i3 février iSSn , un arrêt favorable à cette doctrine commode.
( CoLi.iw DE Plancy , édition de Malfilatre , m-18^ Paris , i8'i'i.)
« Ce vain bonheur dont vous deviez jouir. « Toi , qu'il détruit, je vois de cet ouvrage, « De ce néant s'indigner ton courage; « Je souffre aussi : tout est fini pour moi. « Mais à ta main si je ne puis prétendre , « J'attends de toi l'amitié la plus tendre; « C'est mon espoir. Ne crois pas qu'après toi « Aucun amant m'engage sous sa loi.
« Quand tu n'es plus, je veux chérir ta cendre , « Et ta mémoire aura toujours ma foi. »
« Je fus sensible à cet amour fidèle , Et je l'aimai mais sans brûler pour elle. Eh ! que pouvais-je en cet état nouveau ? Elle avait vu dans la nuit éternelle De mes désirs s'éteindre le flambeau :
J'étais vivant , et j'étais au lombeau.
« D'Irène, au moins, compagne inséparable, Je lui donnais mes inutiles jours :
Notre amitié devint inaltérable.
Près d'elle enfin , j'oubliai pour toujours Ces lieux charmans, ces lieux qui m'ont vu naître , Et que rismène arrose dans son cours : Comment alors pouvais-je y reparaître ?
" Tous mes conseils ne purent étouffer Vu sein d'Irène une ardeur insensée.
Mou vain fantôme occupait sa pensée ,
Et la raison ne put en triompher.
Sa passion , faiblement endormie , Se réveillait de moment en moment , Et chaque jour, aux yeux de son amie , Elle donnait des pleurs k son amant.
« J'étais bien loin de partager sa flamme. Le sexe dit que la simple amitié Peut, sans l'amour, satisfaire son âme ; Le sexe ment : le tendre amour réclame De ces beaux cœurs au moins une moitié : J'en fis l'épreuve. Acis eut ma tendresse ; Acis m'aimait, Acis savait aimer ; Je fus discrète , et ma délicatesse Voulut cacher à ma triste maîtresse Un feu nouveau qui devait l'alarmer.
Mais j'ignorais que le trait qui nous blesse Ne peut en nous toujours se renfermer , Et qu'il n'est point de si secret mystère , Que tôt ou tard un œil jaloux n'éclaire. A ma rougeur , à ce trouble si prompt , Qu'au nom d'Acis on voyait sur mon front , A mon silence , à mon air de contrainte , Irène apprit mon penchant et ma feinte.
« Pardonne, Irène. A mon cœur , comme au tien , Un dieu commande , un dieu , tu le sais bien , Qui , malgré nous , de nous-mêmes dispose. Athénaïs ( ce nom était le mien
CHANT TKOISIEMK. 77
Depuis le jour de ma métamorphose ) , Athénaïs plaint les maux qu'elle cause , Plaint ton amour , mais s'occupe du sien. Que diras-tu ? De quelle jalousie Ton âme , hélas ! sera-t-elle saisie , Lorsque , malgré tes regards et tes cris , Mon jeune amant , aux autels d'hyménée Me conduira , de guirlandes ornée , Comme on m'y vit t'y conduire jadis?
• « Elle arriva , cette grande journée.' Souvenez-vous de cet instant , Cypris , Où , dans les bras d'Irène consternée , Tirésias devint Athénaïs. Vous le dirai-je? En un moment semblable,
Quand mon époux est à peine en mes bras ,
Quant au plaisir tout paraît favorable ,
Par un retour que je n'attendais pas ,
Athénaïs devint Tirésias.
Ainsi , deux fois la déesse fatale
Me fit souffrir le tourment de Tantale;
Ainsi , le sang des serpens amoureux
Sollicitant sa cruelle justice,
Elle voulut, pour les venger tous deux ,
Du double sexe en moi tromper les feux ,
Unir en moi le différent supplice
Que dut jadis éprouver chacun d'eux.
Ce châtiment aurait dû lui suffire.
Acis gémit. De ces bras, carressans ,
Les yeux baissés , honteux, je me retire , Et lui remets son cœur et ses présens.
ft Je le quittai, pour voler chez Irène.
Enfin , disais-je, à moi-même rendu,
Je vais encor la faire souveraine
D'un tendre cœur qu'elle a long-temps perdu.
Flatteuse idée I espérance trop vaine !
J'entre la Parque allait trancher son sort,
Et m'attendait pour cette horrible scène.
« Irène ! ... ô f)ieux.! criai-je avec transport,
« Vois ton amant que le ciel te ramène ,
« Entends ma voix »... Elle fait un effort , Etend les bras, me cherche , ouvre avec peine Des yeux nageant dans l'ombre de la mort ,
Me reconnaît Un doux rayon de joie
Sur son visage, où régnait la pâleur.
Fait, un moment, renaître la couleur.
« Serait-ce toi? Que faut-il que j'en croie? « Se peut-il bien qu'enfin je te revoie? « Mais dans quel temps? Ah ! je n'ai pu souffrir " Ton autre hymen; ma tendresse jalouse
« M'a consumée Adieu , je vais mourir,
« Heureuse avi moins de mourir ton épouse 1 « Retiens tes pleurs. Puissé-je, à l'avenir, « Trop cher époux, vivre en ton souvenir !
« Puissé-je ! » Alors elle perd la lumière.
Hélas ! en vain, la serrant dans mes bras, Je la voulais disputer au trépas ;
CHANT THOISIEME. 79
Il me fallut lui fermer la paupière , Et sur sa bouche on me vil recueillir Ses feux, son âme et son dernier soupir.
<* Dès cet instant , pardonnez, o déesse I Je pris en haine et l'hymen et l'amour : Dès lors , mon cœur flétri par la tristesse , A vos plaisirs se ferma sans retour. Si mon image a dans le sein d'Irène Régné jadis jusqu'à son dernier jour , Je veux moi-même, occupé de la sienne , Dans le tombeau l'emporter à mon tour.
« Je voulais fuir une île que j'abhorre ; Mais le destin qui fit tous mes malheurs. De ces premiers peu satisfait encore , M'y préparait de nouvelles douleurs.
. « C'est à Samos que Junon prit naissance ; C'est à Samos , séjour de son enfance, Que de son frère elle fit son époux.
Elle s'y plaît, et cette heureuse terre Lui sert d'asile , en ces momens jaloux ',
' Il est bien hardi de dire momens julotix pour momens de jalousie. Celte heureuse licence , empruntée du latin, convient à la poésie, qui doit se distinguer de la prose par sa concision et son énergie. Il faut toujours chercher à étendre son domaine. Nous ne craignons pas d'appliquer à la poésie ces beaux vers de Lemierre :
Croire tout découverl est une cr.pur profonde : C'est prendre l'horizon pour les bornes du monde.
Où, pour un temps, la déesse en courroux Renonce au lit du maître du tonnerre.
Souvent aussi Jupiter suit ses pas ; Dans ces bosquets il la trouve plus belle. A leur aspect son cœur se renouvelle Et brûle encor de ces feux délicats Qu'il y sentit pour ses jeunes appas , Et son amour met à profit, près d'elle, Les souvenirs que ce lieu leur rappelle ; Mais quelquefois elle y vient s'y cacher , Respirer seule , et jouir d'elle-même :
Sans cour , sans pompe , elle vient y chercher La liberté qui fuit le rang suprême :
De son front grave elle y vient détacher Tous ses ennuis , avec son diadème ; Elle y vient rire ; on rit peu dans les cieux. Je la plaindrais , je plaindrais tous les dieux D'être immortels, si ces dieux qu'on révère. Devaient traîner leur triste éternité, Sans dépouiller la majesté sévère ; Si , pour l'honneur de la divinité , Ils ne pouvaient briser la chaîne austère ' De la contrainte et de la dignité.
Junon commande a la nature entière.
Je le confesse , et pour ce cœur si fier , Il est flatteur de marcher la première Parmi les dieux , et près de Jupiter '.
» Malfilâtre a traduit le y ers fameux du monologue de Junon au commencement du premier livre de l'Ene'ide :
CHAM TROISIEMK. 81
11 faut pourtant à cette reine altière D'autres plaisirs , des plaisirs plus touchans. Samos lui rouvre un sein qui l'a nourrie , Et Junon trouve en cette ile fleurie Ces plaisirs purs qui naissent dans les champs.
« Elle y parut alors que, toute prête , Sur le rivage , en ses replis flottatis , Déjà ma voile emprisonnait les vents.
J'allais partir; mais son ordre m'arrête. Conduit près d'elle , et près de son époux , Dans un salon de fleurs et de verdure , Orné des mains de la simple nature ', Je viens , je tombe à leurs sacrés genoux. De l'univers je contemple les maîtres.
Ils étaient seuls; car les dieux de leur cour Etaient restés au céleste séjour; Et le troupeau des demi-dieux champêtres, Par Jupiter enivrés en ce jour, Trop échaufl'és de nectar et d'amour, L'avaient quitté, pour suivre sous les hêtres Le jeune essaim des nymphes d'alentour.
Asl ego quœ divum incedo regina , Jovisqiie Et soior el conjux
II était hardi de rendre litléialcnu-nt incedo, que le poète a substitué au verbe personnel.
' Voltaire a dit dans la Hcnriade :
Une grotte csi auprès dont la simpir sirurtuip Doit tous ses ornemens aux mains de la nature.
82 T^A^RCISSE,
L'exemple entraine , et le fils de Saturne
Avait aussi , sur la fin du repas,
Pressé Junon , et volé dans ses bras.
Tout l'annonçait! on remarquait une urne
Sur le gazon, renversée auprès d'eux,
Et cent cristaux qui , brisés dans leurs jeux ,
Témoins récens d'une gaîté folâtre,
Du grand combat parsemaient le théâtre.
u Sages enfin, après l'emportement , Ils jouissaient de ce repos charmant Où tombe une âme heureuse et satisfaite; Calme enchanteur , tranquillité parfaite , Pure, sans trouble et sans égarement.
Ils raisonnaient , ils demandaient comment L'enfant Amour, qui parait si paisible, Porte en nos sens ce tumulte terrible, - Tel que celui de l'humide élément.
Quand l'Aquilon de son souffle invincible Le bouleverse impétueusement '.
Ils demandaient si sa flamme invisible
' La Harpe, dans son Cours de littérature, où la saine critique est souvent sacrifiée à une injuste partialité , dit à Toccasion de ces beaux vers de Roucher :
Mélancoliquement le long de ces rivages Nous louions à regret ces feuillages sèches. . .
Les biches allendaienl silencieusement . De ce combat d\imour le fatal dénouemeni.
'. Tl croit bonnement /ewuvtiZe;- notre poésie par d'autres moyens du
CHVNT TROlSIEiME.
Sur chaque sexe agit également , Lequel des deux, la maîtresse ou lamant, Prend plus de part, se montre plus sensible A ses plaisirs dans un tendre moment.
Junon disait : Faut-il qu'on délibère?
Ne sait-on pas qu'en ces instans si doux , L'homme plus vif est plus flatté que nous'/ Mais Jupiter prétendait le contraire.
H même genre , et qui ne coûtent pas davantage- par exemple , avec des « hémistiches adverbes ou des adverbes hémistiches , comme on vou- « dra, c^est-à-dire en faisant d'un adverbe de six syllabes la moitié' « d'un vers alexandrin. Avec ces belles inventions renouvelées de Cha- « pelain , l'on peut faire quantité' de poésie imitatiue , siatispede in uno , « comme dit Horace.
Ce grand roi s'avançait majestueusement . Le tonnerre grondait épou\,antablement .
Le fleuve se détorde impétueusement .
L'insecte se glissait imperceptiblement .
« Que de richesses nous avons perdues par timidité ! » Rouclun elaii un autre homme que La Harpe en fait de poésie. H avait donne tu (juchpn' sorte un nouveau caractère à la versification dont il avait •ipprclondi tous les mystères ^ la mauvaise humeur tlo La Harpe avait sans doute d'autres molifs que l'amour des vraies doctrines littéraires. Il devait admirer l'effet que produit ce vers , au lieu de s'amuser à compter les syllabes de cet adverbe , qui est mis pour faire image. H observe très pertinemment que l'on peut faire quantité de poésie avec des nu)ls qui remplissent la moitié d'un vers. L'excès en tout est un iléfaut, dit le proverbe. Quel est le tour qui conservera son originalité s'il n'est pas emj)I(tvé à propos. Les licences peuvent être i|uehpu-f<>i> des beautés- mais il faut en être économe. Maliilàtre a bien senti quel parti on pouvait tirer de <"es irn'cntions renom'clécs ilc CJnipcLitu ; il a été moins lu-nienx <|uc Kniulu-r <l;tus \.\ inaiiièie dont il en a lait
usa
C'est aux experts d'expliquer ce mystère ;
Mais des experts , en est-il sur ce point?
L'expérience, en ce cas nécessaire-.
Qui peut l'avoir? Eh ! Cypris ne Ta point;
Cypris pourtant du plaisir est la mère. »
A ce propos la déesse sourit ,
Et le vieillard en ces termes reprit :
M On me fit juge, en cette conjoncture. J'étais fameux ; et ma double aventure , Dont les détails ont été mal connus, A Jupiter donnait droit de conclure Qiie je pouvais , instruit sur la nature , N'ignorant pas l'une et l'autre Vénus ', Développer cette matière obscure.
Il ne savait mes destins qu'à demi , Et je le crois, sa sagesse profonde Peut bien mouvoir les grands ressorts du monde , Sans s'occuper du sort d'une fourmi.
De mes malheurs Junon mieux informée, Puisqu'en secret elle en était l'auteur, A son époux loin d'ôter son erreur ,
i Ovide reclame cette expression si poétique :
Venus huic erat utraque noia .
Mètam. , liv. 3.
De Saint -Ange, après Maltilàtre , a osé traduire ce vers mot pour mot :
Lui seul il connaissait Tune et Tautre Venus.
CHANT TKOISIEMK. S)
Accréditait ma fausse renommée ;
Elle riait , et jouissait tout bas
De sa malice et de mon embarras,
Comblait mes maux , qui furent son ouvrage ,
En y joignant et l'insulte et l'outrage,
Et m'honorait pour me faire rougir.
Sa bouche enfin , paraissant m'applaudir ,
Par un discours, que le dieu crut sincère ,
Sut m'accabler d'une ironie amère :
« Vous, qui rendez les dieux même jaloux I
« Pour qui le sort, de ses dons moins avare ,
« A réuni , par un accord si rare ,
« Les deux plaisirs et d'épouse et d'époux ,
« De ces plaisirs quelle est la différence/
» Lequel vous semble et plus vif et plus doux .*
" Une dispute , élevée entre nous
« Sur ce problème , attendait la sentence
« D'un connaisseur, d'un juge tel que vous.
« Des rois du ciel éclairez l'ignorance.
« Le monde entier, qui vantail votre nom,
» Des dieux encor vous nommera l'arbitre.
" A ce bienfait , reconnaissez Junon ;
<• Vous lui devez ce respectable titre. »
« .le ressentis jusqu'au lond de mon cd'ur Le sel piquant de ce discours mocpieur. Mais, malgré moi , malgré ma honte extrême, .le racccj)tai , ce titre si pomj)eux , Kl i'avoùrai que, par vanilé même,
Je fus sensible à cet honneur suprême : Vanité folle! honneur trop dangereux !
Sur cette mer insensé qui s'expose !
Ah ! croyez-moi , ne jugeons pas la cause De deux époux, surtout-quand ik sont dieux.
« Mon jugement à Junon fut contraire.
J'avais connu les diiférens désirs; A leur ardeur mesurant les plaisirs , Je satisfis, ou je crus satisfaire Et ma vengeance, et l'équité sévère.
Junon perdit. Par de très grands éclats ' Elle annonça sa fureur vengeresse.
Le dieu sourit. « Ah ! ne triomphez pas , « Dit aussitôt la terrible déesse ; « Sachez enfin que ce Tirésias « A, sans jouir, consumé sa jeunesse ; « Que les plaisirs appelés tous les jours , « Quoiqu'il se flatte et trompe sans scrupule , « En ce moment, Jupiter trop crédule , « Jamais pour lui n'ont cessé d'être sourds, « Et n'ont jamais couronné ses amouFS ; « Que des plaisirs ce juge ridicule
« Est un aveugle et le sera toujours. »
En prononçant cet arrêt formidable ,
' De très grands éclats ne figurent pas très poétiquement même dans un poème e'rotique. La précipitation apportée à la composition de Narcisse a dii y laisser quelques taches ^ il est même étonnant qu'elles ne soient pas plus nombreuses.
CH \N T TUOlSil-Mi:. ST
Junoii me jette un regard furieux , S'élance à moi, fait deux fois sur mes vcii\ Tomber le poids de sa main redoutable , Pour me ravir la lumière des cieuv.
Sans doute alors, par sa rage inbumaine Elle me crut aveuglé sans retour :
Grâces du moins à ma fuite soudaine , Un de mes yeux fut seul privé du jour. Sa main sur l'autre heureusement trompée , De la prunelle obliquement frappée , Légèrement effleura le contour.
« Tremblant encor, je cherche une onde pure. Pour y laver ma sanglante blessure. ' Mais admirez cette fatalité, Qui pas à pas me suit dès ma naissance ; De mon étoile admirez rinfluence , Kt les effets de sa malignité.
« Minerve seule à Samos descendue , Avait du ciel suivi les souverains ; Mais du dieu Pan , des Faunes , des Sylvains , Elle évitait l'indécente cohue.
Hélas ! Vénus , le bord des mêmes eaux Où je courais pour soulager mes maux , Ce bord désert la présente à ma vue, Lors(|ue sans voile , et la jambe étendue. Demi-plongée , elle entrait dans les (lois, l-llle me voit , ei d'une main modeste
Cachant à peine un tiers de ses appas ,
Elle menace , et murmure tout bas
Des mots secrets dont le charme funeste ,
Quand j'approchais , fixe et retient mes pas ,
Et pour toujours ferme l'œil qui me reste.
« Adieu , dit-elle , en s'ëloignant de moi ,
« Le bel enfant qui fera tes délices ,
« Serait heureux, si quelques dieux propices
« Daignaient le rendre aveugle comme toi. »
« Cruelle, achève, et m'arrache une vie « Qui m'est déjà plus qu'à demi ravie. « Et vous , témoin de mes justes transports , « O Jupiter! ah ! d'un coup de tonnerre, « Précipitez mon âme aux sombres bords. « Seul, dans la nuit, égaré sur la terre , « Avec lenteur traînant ce triste corps , M Ne suis-je pas d'avance aux rang des morts? « Frappez , grand dieu! j'implore cette grâce. « Et j'ai peut-être un droit pour l'obtenir. « De quelques dieux si j'encours la disgrâce, « Ce n'est pas vous qui devez me haïr. »
c Sans m'exaucer , sa bonté souveraine , Par des honneurs, crut adoucir ma peine. Le fier Destin , prié par Jupiter, Revit mes maux dans son livre de fer , Et pénétré d'une pitié secrète.
De ses arrêts il me fit L'interprète.
« Dans ce grand livre, avec peine entrouvert, Confusément, Vénus, j'ai découvert Qu'au sein des eaux , que Narcisse doit craindre , De son hymen le Jlamheau va s'éteindre ; Qu'à scn amant Echo prête à s'unir , Par trop de sein deviendra malheureuse ; Que , peur avoir le droit de ta punir , Juncn saura la rendre curieuse ; Enfin j'ai lu qu'en un monde ?iouvcau , D'affreux chagrins creuseront mon tombeau.
« Mais que me sert de percer ces ténèbres? Et qu'ont servi mes oracles célèbres , Dans tous les lieux où j'ai porté mes pas , Aux champs d'Argos , à Corinthe , à Messènes , Près du Pénée , aux bords de l'Eurotas , Et dans les murs d'Epidaure ou d'Athènes? Il vaudrait mieux ignorer l'avenir Que de prévoir d'inévitables peines.
Et des malheurs qu'on ne peut prévenir. Considéré , malgré moi , dans la Grèce , Chargé long-temps et d'ennuis et d'honneurs , J'ai tristement attendu la vieillesse :
Elle est venue , et la mort qui me presse , Va terminer mes jours et mes douleurs.
C'est loin de Thèbe, et dans ce nouveau monde , Où , sur vos pas , jç viens de pénétrer , Que doit finir ma course vagabonde.
Heureux du moins, quand je vais expirer,
Si , pour combler ma tristesse profonde , Sur ces enfans je n'avais à pleurer ! »
Ce long récit du malheureux prophète Rendit Vénus encor plus inquiète.
« Je comprends bien , dit-elle , qu'a l'instant « De voir enfin couronner sa tendresse , « Narcisse doit fuir une onde traîtresse ; « Que lorsqu'il dort, et que son cœur content « Ici peut-être est flatté par des songes , « Et se repaît d'agréables mensonges, (( Auprès des eaux, Junon veille et l'attend. « Auprès des eaux, sans doute, on le menace « D'un sort cruel, d'une injuste disgrâce : « Mais quelle est-elle ? Et pourrait-il , hélas ! « La prévenir , s'il ne la connaît pas? « Dois-je trembler qu'une chute soudaine « Ne l'engloutisse au sein d'une fontaine , « Ou qu'il ne boive un funeste poison , « Versé dans l'eau par Tordre de Junon ? « Dois-je trembler que , pour venger encore « Ce double monstre à vos pieds terrassé , « Au bord des flots , un serpent ne dévore « Ce faible enfant , tant de fois menacé ? « Nouvel Hylas, cher aux filles de l'onde , M Et par leurs mains enlevé sans retour^ « Quittera-t-il l'objet de son amour , ( « Pour habiter leur demeure profonde ?
« Osera-t-il , indiscret, curieux ,
CHANT THOJSJEMK
« Sur les appas , sur le bain de Diane
« Ou de Pallas, ouvrir un œil profane.'
« Vous, Actéon , mille autres, par les dieuv
« Furent punis pour avoir eu des yeu\.
«( Quoi qu'il en soit, redoublez votre zèle.
« A ce ruban , qui vous attache à lui ,
« Tissu trop faible , et peu sûr aujourd'hui ,
« Substituez ma ceinture immortelle ,
« Dont la vertu , dont l'utile secours
« Dans le péril peut défendre ses jours.
« Moi , si Junon ne m'a pas prévenue ,
« Si , dans mon ile en secret descendue ,
« Elle n'a pas, par un fdtre odieux,
« Empoisonné les sources de ces lieux ,
«< Je préviendrai moi-même la perfide. »
Alors Vénus, remontant sur son char , Autour de l'île alla, d'un vol rapide , Dans. chaque source épancher le nectar.
Pure liqueur, dont l'onde une fois teinte , Des noirs poisons doit repousser l'atteinte : Secret heureux, mais emplové trop tard!
Déployant l'or de ses rênes flottantes , Ténus enfin s'éloigne du vieillard, Et fend des cieux les voûtes éclatantes. De sa retraite Echo sort doucement , Parcourt les bois, rassemble en un nu)meni Autour de soi ses compagnes chéries ,
Et leurs époux , épars dans les prairies ; Au milieu d'eux, revient du même pas, Au temps marqué , trouver Tirésias ; Trouble à regret le repos de Narcisse , Par cent baisers essuie , à son réveil , Sur ses beaux yeux les restes du sommeil ; Et , réunis pour le grand sacrifice , Tous vont, au pied d'un autel de gazon. Brûler l'encens en l'honneur de Junon.
La curieuse est rarement discrète ; Qui tout écoute, aisément tout répète.
En avançant vers les champêtres lieux , Où tout le peuple et le divin prophète Vont rendre hommage à la reine des dieux. Trop faihle Echo , tu n'as pu te défendre De raconter à ton amant surpris Ce que tu viens et de voir et d'entendre : Funeste soin I quel en sera le prix ? Ils murmuraient ( le malheur rend injuste ) ; Ils s'animaient contre leur chef auguste : « De notre amour bizarrement jaloux , « Il veut peut-être , en se jouant de nous, « Nous effrayer , et , par ce stratagème , « Nous dérober des plaisirs dont lui-même «1 II fut privé par le sort en courroux. »
A ces soupçons joignant l'ingratitude , Les deux amans résolurent encor De secouer le joug de leur Mentor , De rompre enfin cette longue habitude D'obéissance et d'égards superflus , Dont , pour tout fruit, ils ne recueillaient plus
Que des chagrins et de l'inquiétude.
Narcisse dit : « Si l'autel de ,lunon Offre à nos yeux un sinistre présage , Tirésias doit à notre union , Ma chère Echo, refuser son suffrage. •
Que faire alors ? Faudra-t-il obéir ?
A nous quitter pourrons-nous consentir?
Ah! dès l'instant que des signes contraires Annonceront des destins si sévères , Viens, et faisons nous-mêmes notre sort : N'attendons pas que d'une main barbare, Tirésias pour jamais nous sépare.
Et de tes bras m'arrache avec effort.
Viens alors , viens : qu'au travers de la foule De son côté , chacun de nous se coule ' Adroitement, et trompe tous les yeux.
Mais , pour ne pas errer à l'aventure , Fixons un lieu : fuyons , si tu le veux , Près de Vénus , et dans sa grotte obscure. Là nous irons , indulgens à nos feux , D'un chaste amour serrer les derniers nœuds. Eh bien ! Narcisse , il faut...» Écho, modeste ,
N'acheva pas : sa rougeur dit le reste.
:ase
« Cette expression serait insupportable si elle terminait la phr; mais on n'a pas le temps de s'apercevoir qu'elle n'est pas noble. Mallilâtre, qui possédait à un degré exquis le sentiment de l'harmonie imitative , fait tomber l'attention du lecteur sur le mot adroitement d'un effet si pittoresque rejeté au commencement du vers suivant. On voit déjà les deux amans se glisser sans bruit à travers le peuple occupé à considérer les cérémonies du sacrifice.
CHANT QLATKltMi:.
Tandis qu'entre eux ils se parlaient tout bas Devant leur chef dont ils guidaient les pas, On approchait du lieu du sacrifice.
Pendant le peu qui reste de chemin , Écho plus triste a les yeux sur Narcisse , Le tient, l'embrasse et pleure sur sa main. « O mon espoir I o moitié de moi-même I «< Unique objet de mes vœux les plus doux I « Toi que j'adore ! hélas ! si ton cœur m'aime , « De mon repos si ce cœur est jaloux , «• Tourne tes pas loin des fleuves perfides , « Loin des étangs, des lacs et des ruisseaux : c« Pour t'immoler, des monstres homicides « Sont par Junon cachés au bord des eaux. »
Discours ialal ! dangereuse imprudence!
Echo pensait Téloigner de ces lieux Si redoutés , si funestes pour eux ; Mais jeune encore et sans expérience , De son amant, par sa seule défense , Klle enflammait les désirs curieux.
Enfin pourtant on arrive , on s'arrête Au haut d'un mont dont la superbe tête , Bravant les cieux , la foudre et les éclairs. Domine au loin sur la terre et les mers. C'est sur ce mont que s'élève un bocage Dont l'arl a fait un temple de feuillage , Temple où .Tunon , souveraine des airs ,
Voit adorer ses grandeurs immortelles '. Un double rang de palmiers toujours verts , Simples appuis , colonnes naturelles , Forme , à l'entour, des portiques ouverts. On trouve , au centre , un vaste sanctuaire , De qui l'enceinte , espace circulaire , N'a d'autre toit que la voûte du ciel. Des doux parfums, qui brûlent sur Tau tel , Plus librement les vapeurs répandues Jusqu'à Junon s'exhalent dans les nues.
A cet autel de gazons et de fleurs Déjà la main des sacrificateurs A présenté la génisse sacrée , Jeune, au front large, à la corne dorée. Le bras fatal sur sa tête étendu , Prêt à frapper, tient le fer suspendu.
Un bruit s'entend; l'air siffle , l'autel tremble. Du fond du bois , du pied des arbrisseaux , Deux fiers serpens soudain sortent ensemble , Rampent de front , vont à replis égaux ; L'un près de l'autre ils glissent, et sur l'herbe Laissent , loin d'eux , de tortueux sillons ; Les yeux en feu , lèvent , d'un air superbe , Leurs cous mou vans, gonflés de noirs poisons; Et vers le ciel deux menaçantes crêtes,
• Grandeur employé au pluriel ne peut signifier qu'honneurs , dignités, et il est ici employé dans une acception toute différente. Cependant cette hardiesse poe' tique ne déplaira pas à tout le monde.
Rouges de sang, se dressent sur leurs tètes. Sans s'arrêter, sans jeter un regard Sur mille enfans. fuyant de toute part, Le couple affreux , d'une ardeur unanime • , Suit son objet , va droit à la victime , L'atteint, recule, et, de terre élancé , Forme cent nœuds, autour d'elle enlacé ; La tient , la serre , avec fureur s'obstine A l'enchaîner, malgré ses vains efforts. Dans les liens de deux flexibles corps ; Perce, des traits d'une langue assassine , Son cou nerveux , les veines de son flanc , Poursuit , s'attache à sa forte poitrine , Mord et déchire , et s'enivre de sang.
Mais l'animal , que leur souffle empoisonne , Pour s'arracher à ce double ennemi , Qui, constamment sur son corps affermi.
Comme un réseau , l'enferme et l'emprisonne ,
I (( Il n'est pas d'usage de se s»'rvir du mot unanime y si ce n'est par rapport à ce qui est en nombre ^ mais c'est peut-être la seule imperfection de ce grand morceau, qui est dans la manière antique. C'était celle de cet infortune' jeune homme, qui était né poète, et c'est sur la manière qu'il faut juger les poètes et les peintres, et non pas seulement sur un sujet. L'envie se hàtc trop souvent de condamner un auteur, quand ce choix n'a pas été heureux; mais le talent sait bientôt leur répondre dès qu'il a mieux choisi , et c'est ce qu'aurait fait Malfilàtre s'il eût vécu. La matière , le plan , la disposition des parties , c'est ce qu'on appelle l'art , et il s'acquiert j Campistron même l'avait connu ; mais le don d'écrire en vers émane immédiatement de la nature ; il se perfectionne et né s'acquiert pas, »
( La Hari'E , Cours de littérature. )
Combat, s'épuise en mouvemens divers, S'arme contre eux de sa dent menaçante , Perce les vents d'une corne impuissante ^ Bat de sa queue et ses flancs et les airs. 11 court , bondit , se roule , se relève ; Le feu jaillit de ses larges naseaux.
A sa douleur , à ses horribles maux Les deux dragons ne laissent point de trêve : Sa voix , perdue en longs mugissemens , Des vastes mers fait retentir les ondes , Les antres creux , et les forets profondes. Il tombe enfin : il meurt dans les tourmens. Il meurt ! Alors les énormes reptiles.
Tranquillement rentrent dans leurs asiles '.
' Quel admirable tableau ! voilà une de ces pages qui décèlent le génie. Malfilàtre a emprunté à Virgile les sombres couleurs qu'il a disposées avec une si grande énergie de pinceau 5 mais combien de traits beureux lui appartiennent. Le sujet que Virgile a traité est , il est vrai , bien autrement intéressant : un pontife vénérable expire avec ses enfans dans les replis de deux affreux serpens • ce présage effrayant menace Troie d'une ruine prochaine. Ici , deux serpens donnent la mort à une génisse que l'on va immoler à Junon 5 ce prodige atteste la colère de la déesse et les malheurs qu'elle réserve à deux amans. L'épisode de Laocoon , le chef-d'œuvre de Virgile , ne peut donc être comparé à ce beau morceau. Les détails même de l'un tirent du sujet un caractère terrible et louchant que l'autre ne saurait recevoir. Examinons les vers du poète français , où quelques taches sont rachetées par de nombreuses beautés.
A cet autel Ce début simple et solennel convient au sacrifice
dont commence la description. Le bras fatal Dans ces deux vers
tous les mots sont placés pour faire image 5 nous voyons le couteau sacré levé sur la victime. Un bruit s'entend Cette transition inattendue produit un grand effet. Malfilàtre ne s'amuse pas à non.*
De tout le peuple , encor pâle d'horreur-. Un autre olj^t augmente la terreur.
montrer le sacrifice interrompu ^ les sacrificateurs et les assistans immobiles et consternés. Le lecteur a devant les yeux ce grand spectacle ^ son imagination supplée au silence du poète , à qui un seul vers suffit
pour tout peindre. Du fond du bois Tous les regards se tournent
avec inquiétude vers ce côté • deux Jiers serpcns soudain sortent ensemble Comme ils se déroulent avec le vers! ensemble! ils sont
sortis du feuillage qui les cachait j rampent de front voilà \c parité r de Virgile j cette césure du vers ajoute encore à Teffet. p^ont à
replis égaux Le verbe aller nous paraît faible. L'un près de l'autre
ils glissent Encore un vers coupé de,main de maître. Les yeux en
feu Toute cette description imitée de l'Enéide n'est pas inférieure
à l'original. Sans s'arrêter C'est un trait que le poète latin a oublié.
Le couple affreux j d'une ardeur unanime , suit son objet La Harpe
a observé c[u unanime n'était pas français en ce sens ^ suit son objet n'est
pas noble. L'atteint, recule et de terre élancé Tous les mouvemcns
dtes serpens ne sont pas décrits , ils sont pleins de vie. jNIalfilàtre manie la langue avec une étonnante facilité • on peut dire de lui :
D'un mot mis à sa plate enseigna le pouvoir.
Son but fut toujours de peindre en vers. Qu'il nous représente bien les serpens s'acharnant sur leur victime ! Ces verbes rassembles , ces phrases courtes que ne lie aucune conjonction, ces expressions vivantes, tout est digne d'éloges dans ce tableau achevé. La peinture des efforts que fait le taureau pour s'arracher h ce double ennemi , n'est pas moins remarquable. Mais l'animal... choquerait davantage , si cette locution n'était relevée par la fin du vers , que leur souffle empoisonne. Perce les
vents Cette expression, si éminemment poétique, dont on s'est
souvent servi depuis , semble avoir été créée par INIalfilàtrc ^ du moins nous ne nous souvenons pas de l'avoir vue avant lui. // court , bondit , se roule, se relèuej ce vers , composé tout entier de verbes, est bien en situation. Delillc a abusé de cet entassement de verbes , qui quelquefois fait naître une beauté.
I) meurl. Alors les énormes reptiles Tranquillenient rentrent dans leurs asile*.
Non loin de là , guidés par la nature ,
Sur les rameaux , sous la jeune verduib
D'un chêne allier , qui se perd dans les cieux ,
Étaient cachés deux pigeons amoureux.
Seuls , ils allaient , au gré de leurs tendresses ,
Se prodiguer d'innocentes caresses.
Ah 1 vainement l'attente des plaisirs
Ce sont à noire avis les deux plus beaux vers de tout le morceau. Ils sont imite's de Virgile :
At gemini lapsu delubra ad*summa dracones Eifugiunl , sœvaeque petunt Trilônidis arcem , Sub pedibusque deae clypeique sub orbe tegunlur.
Ces vers présentent une idée magnifique qui ne se trouve pas , ou du moins qui est affaiblie dans ceux de Malfilâtre. Ici , les serpens envoyés par Minerve vont se mettre en quelque sorte sous la protectian de la déesse dont ils ont exécuté les ordres sanguinaires. Là, ils se contentent de se retirer, après avoir obéi à Junon. Mais Malfilâtre a
mis plus d'art dans la composition de ses vers. Il meurt alors les
énormes reptiles ... . Leur mission est remplie 5 Junon est satisfaite 5 des malheurs vont suivre ce présage ; trajiq aille ment rentrent dans leurs asiles , cet adverbe de quatre syllabes qui forme le premier hémistiche du verbe , marque la majestueuse fierté avec laquelle ils se retirent ^ ils ne craignent pas qu'on vienne les attaquer? Ils sont les ministres de la divinité- ils sont empreints d'un caractère religieux qu'aucun mortel n'oserait violer. Les anciens croyaient que les génies qui présidaient aux sources, aux forets, se montraient sous la forme d'un serpent. On a vu précédemment la punition de Tirésias qui avait tué deux serpens dans un bois consacré à Junon. Delille , dans son inimitable traduction de Laocoon , s'est rapproché des deux derniers vers de Malfilâtre 5 il a ajouté des images à Virgile :
Il expire Aussitôt Tun et l'autre reptile
SVloigne , et de Pallas gagnant Tauguste asile , Aux pieds de la déesse et sous son bouclier D'un air tranquille et fier va se réfugier.
CHANT QUATRIEME. lOi
Lnit leurs becs , fait frémir leur plumage , Confond leurs voix , leur prête ce ramage Kauque et flatteur, et coupé de soupirs, Qui , lent ou vif, est tour à tour l'image Et des langueurs et des brùlans désirs. Porté vers eux dans un sombre nuage, Un paon superbe en sort, tel que l'orage Qui vient troubler le calme d'un beau jour , Par sa présence il suspend , il traverse Le cours heureux de leur paisible amour , 11 les fait fuir , les poursuit , les disperse , Et, satisfait de l'effroi qu'il répand.
Au haut de l'arbre il revient triomphant. Là , battant l'aile et chantant sa victoire , Il développe , enivré de sa gloire , Un beau plumage en cercle épanoui.
Sa queue entière avec pompe étalée , Forme, en s'ouvrant, une roue étoilée : Il la contemple , et lui-même ébloui De ce tissu brillant d'or et de soie , S'enorgueillit des trésors qu'il déploie.
L'outrage fait aux oiseaux de Vénus, De maux plus grands n'était que la figure ' ; 3Iau\ près d'éclore , hélas ! mais inconnus , Quoique d'avance on en vît la peinture.
• Ce. terme n'rst pas cssenliellement poétique ; il fallait le laisser daus les pauvres phrases où sou usage est consacré : l\t{^iieau paiciil of l-ajïgure de l'aichnrtstic.
O paon funeste , oiseau d'affreux augure î Plus effrayant et plus ami des pleurs Que le corbeau , messager des malheurs , Et le hibou, qui dans la nuit obscure, Vient annoncer le deuil et les douleurs ! Va, puisses-tu., chez la race future , Malgré l'émail de tes riches couleurs. Etre , comme eux , l'horreur de la nature I
Parmi la troupe éparse à l'aventure , Déjà Narcisse a tenté le hasard, Et pris la fuite ; il s'était avec art Débarrassé de la belle ceinture Qui l'arrêtait à côté du vieillard'.
Il est dans l'île un vallon solitaire , Fait pour Vénus et les dieux de Cythère , Étroit, profond, ceint d'arbres différens. Cèdres, sapins, orangers odorans.
Cette foret verdoyante et touffue , Amphithéâtre agréable à la vue , De toute part enfermant ce séjour, Borde le pied des coteaux d'alentour ,
« Dans le chant précédent, Vénus a substitué sa ceinture au ruban qui retenait Narcisse auprès de Tirésias. Cette précaution était bien inutile; la ceinture immortelle dont la vertu pouvait défendre les jours de Narcisse , cède au moindre effort que fait celui-ci pour s'en débarrasser. Malfilâtre avait donc oublié la fin de son troisième chant , puisqu'il a laissé subsister une pareille incohérence.
CHANT QLATlUtMi:. 103
El par degrés s'élève dans la nue.
Sous des rochers , au bas de ces coteaux ,
S'ouvre une grotte à Vénus consacrée ,
Dont une vigne épandue en rameaux ,
De ses festons a tapissé l'entrée.
Des doux Zéphyrs l'haleine tempérée
Vieat , au travers de son feuillage épais ,
Rafraîchir l'air de la grotte sacrée ,
Et leurs soupirs en troublent seuls la paix '.
Cette retraite, où se plaît Cythérée,
D'un rayon faible est à peine éclairée ,
Rayon douteux çntre l'ombre et le jour,
Qui parle aux sens ; qui , sans causer d'alarmes
\ la beauté, mais sans voiler ses charmes ,
Complice heureux des larcins de l'amour ,
Sait la contraindre à lui rendre les armes.
Contre Junon , cet antre révéré Offre à Narcisse un asile assuré.
Narcisse y vint : Echo devait s'y rendre; C'est en ce lieu qu'il promit de l'attendre. Il le promit ; mais, cruelle Junon , Tu dis aux vents d'emporter sa promesse ;
• Malfilàlre , qui se nourrissait tle la lecture de Telemaque, seiiibl»' s'être rappelé la description de la grotte de Calypso : « Cette grotte « était taillée dans le roc , en voûtes pleines de rocaiiles et de coquilles , « elle était tapissée d'une jeune vigne qui étendait ses branches souples " également de tous côtés. I^s doux r.éphyrs conservaient en rc lien, '< malgré les ardeurs du soleil, une délicieuse fraîcheur. "
De son esprit tu te rendis maîtresse :
Devant la grotte, au centre du vallon,
Tu lui fis voir une onde enchanteresse ,
Où , dès long-temps, ta main, ta main traîtresse
Avait d'en haut fait pleuvoir un poison,
Dont la vapeur jette une prompte ivresse
Dans tous les sens , et trouble la raison.
Trop tard Vénus de son nectar céleste Dans chaque source a répandu les flots : Junon , plus prompte en son dessein funeste , Avait d'avance empoisonné les eaux ; Et ce qu'a fait un dieu qui nous veut nuire , Un autre dieu ne saurait le détruire '. « Bords pleins d'attraits ! par quelle étrange loi « L'humide empire est-il fermé pour moi, « Disait Narcisse, et quel monstre ai-je a craindre « Ah ! s'il en est qui m'attende en ces lieux, M Je marche à lui ; dans son sang odieux « Mes javelots , mes flèches vont se teindre.
' Ovide avait dit :
Neque enim licet irrita cuiquam
Facta dei fecisse deo
Mètam. , liv. 3.
Ce qu''un dieu fait , un dieu ne saurait le changer.
DE Saint-Ange.
La Fontaine a imite' ce vers dans ses Filles de Minée :
Quand quelque dieu voyant ses bontés négligées Nous fait sentir son ire , un autre n''y peut rien ; L''0lympe s''entreticnl en paix par ce moyen.
CHANT QUATéllEME. lOr,
« Assez long-temps on vil ces traits oisifs
« Charger nies mains , ou se perdre sans gloire
« Sur les chevreuils et les daims fugitifs ;
« Et j'ai souvent rougi d'une victoire
« Que me cédaient des animaux craintifs.
« De cette grotte , où viendra ma maîtresse ,
« Ses yeux ouverts sur mes exploits heureux ,
« Admireront son amant valeureux;
« Oui , tant d'audace , avec tant de jeunesse ,
« Honore , Echo , ton choix et ta tendresse ,
« Et tu joindras sur mon front* généreux ,
« Quelques lauriers aux myrtes amoureux. »
Il dit et vole. Il trouve une eau paisible, Un ruisseau pur, dont le brillant cristal Suit lentement une pente insensible , Coule sans bruit, et va, d'un cours égal , Porter la vie à l'herbe languissante', Nourrir les fleurs , nourrir l'ombre naissante Des saules verts qui bordent son canal '.
En approchant sur l'une et l'autre rive
' Gramen erat circà , quod proximus humor alebat , Sjlvaqiir, sole lacum passura lepesccre nullo.
OviDits, Mètam. , liv. 3.
Sur rcs borHs flpuris , plantés d'arbres sans nombre
Son cours nourrit les fleurs et la verdure et Pombre.
DE S*INT-Aî"C».
106 Ni^RCISSE,
Narcisse jette une vue attentive :
L'afFreux serpent tant prédit aujourd'hui , Peut le surprendre et s'élancer sur lui , Un arc en main, le carquois sur l'épaule , Prêt au combat , notre jeune héros Observe tout, se poste au pied d'un saule; Baisse les yeux, regarde dans les flots.
« Dieux! est-ce là cette hydre épouvantable,
« Ce noir dragon, ce monstre détesté?
« Ah î c'est , dit-il , c'est un être adorable ,
« Oui , c'est sans doute une divinité ,
« Qui s'offre à moi sous cette forme aimable '.
« Sur ce visage , où règne la fraîcheur ,
« Quel incarnat s'unit à la blancheur !
« Tel au matin, quand le jour vient d'éclore ,
« Aux traits d'argent qu'il lance a son réveil ,
« Par intervalle il mêle un feu vermeil.
' Dans Ovide, Narcisse croit voir un jeune homme cache' sous les eaux j l'amour qu'il conçoit en un instant n'avait rien de choquant pour les anciens ^ aujourd'hui | il serait insupportable. Malfilàtre a fait disparaître tout ce que cette fiction avait d'inconvenant et d'invraisemblable. D'abord il suppose que-Junona répandu dans les eaux un poison qui trouble la raison. Narcisse ne prend pas son image répétée dans la source pour un être mortel qui se cache au fond de l'onde ; c'est une naïade 5 c'est la divinité de cette fontaine qui s'offre à ses yeux; la passion subite que la vengeance d'une déesse allume dans son cœur , ne répugne pas à notre imagination. Hjlas fut aimé des nymphes des eaux. Voilà comme le goût embellit ce qu'il imite. Ce quatrième chant est d'une couleur plus antique que l'épisode brillante d'Ovide.
« Et le rubis légèrement colore
« Un ciel blanchi des perles de l'aurore. »
L'amant d'Echo, frappé de tant d'appas, Se voit lui-même et ne se connaît pas. Dans le portrait que Tonde lui présente , Sans le savoir, il admire en détail ' , Ses propres traits, sa beauté séduisante ; Soit de ses dents l'éblouissant émail, Qui , divisant deux lèvres de corail , Semble appeler sur sa bouche engageante Des ris légers la troupe voltigeante ; Soit ses yeux bleus , tendres et couronnés De noirs sourcils fièrement dessinés.
Peinte dans Teau , sa chevelure noire D'un teint de neige augmente encor l'éclat , Et, descendant sur un cou délicat, Offre l'ébène à côté de l'ivoire '\
1 Cette expression, mise pour la rime, est plus que familière ; élitfait tache dans ce gracieux portrait.
' Malfilàtre a surpasse' Ovide; imiter ainsi c'est inventer.
Spécial humi positus geminum , sua sidora, sidus , El dignos Baccho , dignos et Apolline crines, linpubesque gena& el eburnea colla , decusque Oris el in niveo inixtum candore ruborem ; Cunclaque miralur, quibus est mirabilis ipso.
Métam. , liv. 3.
Le poète français a surtout deux vers qui doiveni leur charme a l'art avec lequel ils sont construits :
Narcisse , épris de cet objet nouveau , Rougit, se trouble, et voit dans le ruisseau, Sur le beau front de sa jeune merveille, Paraître un trouble , une rougeur pareille , Courir un feu subit et passager, Et tous les lys en roses se changer.
Pour une nymphe il a pris son image ; Dans cette erreur aisément tout l'engage ; Et son menton qui d'un duvet léger A peine encore commence à s'ombrager " , Et ses regards aussi doux que son âme , Et sa pudeur, et ces grâces de femme Que l'homme n'a qu'en son premier printemps Oui, tout l'abuse, et jusqu'aux vêtemens. Les vêtemens , sans différence aucune , Sont une robe aux deux sexes commune , Simple en sa forme , élégante , sans art , Autour du corps négligemment jetée, Qui , sous le sein , d'une écharpe arrêtée ,
Ses beaux yeux tendres et couronnés
De noirs sourcils
La douceur du regard est exprimée par le repos que l'auteur a placé à dessein après le sixième pied du vers.
2 Ces vers , qui ont été depuis reproduits souvent , a pu donner Delille l'idée de ceux-ci , traduction un peu libre de Virgile .
De son léger coton
La jeunesse en sa fleur ombrage son menton.
Ora puer prima signans inlonsa juventâ.
Mneidas , liv. 9.
CHANT QUATRIEME. lou
IxoLombc en plis ondoyant au hasard, Mais (jui souvent , quand il faut , à la chasse , Franchir les monts, braver les feux du jour, Sur un genou relevée avec grâce , Du brodequin laisse voir le contour '.
« Toi , dit Narcisse, hôtesse de cette onde ' , « Quitte pour moi ta retraite profonde , « Et sur ces bords accompagne mes pas. « Je suis mortel, et ta beauté divine « Indique assez ta céleste origine :
« Qui que tu sois , ne me dédaigne pas. « Tirésias (et nous pouvons l'en croire), « A de mon sang vanté souvent la gloire, ft Un fleuve illustre , à qui je dois le jour, « Sous un ciel pur, coule au sein de la Grèce ; « Et ma naissance est le fruit de l'amour « Dont une nymphe a pavé sa tendresse. « Puisse la mienne et te plaire , ô déesse,
' Encore une précaution que prend Malfilàtre pour ménager la vraisemblance de Terreur de Narcisse.
» Malfilàtre s'est servi le premier du mot hôtesse pour dire habitante 5 nous le voyons répète deux fois dans ses poésies • hôte a souvent été employé en ce sens : hôtes de ces bois. Hôtesse nous paraît, quoiqu'un peu vieux, mériter dVHre rajeuni. S'il est heureux dans ce vers du Génie de Virgile :
Tandis que la cigale, hôtesse de ces champs , Par ses cris importuns répond seule à mes chants.
il n'est pas à sa place dans ce vers , qui manque de noblrssr Toi , dit Narcisse , hotessi de cette onde
« Et mériter un semblable retour !
« Parle, réponds, et daigne au moins m'apprendre « A quel destin mon amour doit s'attendre. « Ah ! je le vois, ce silence obstiné « M'annonce trop mon sort infortuné :
« Je te déplais, et tout me fait entendre « Qu'à tes dédains Narcisse est condamné. « Mais, si j'en crois les nymphes de cette île, « Celui qui t'aime , et que tu vois , hélas ! « Brûler ici d'une flamme inutile , « N'est point difforme , et vaut bien cet Hylas « Qui , plus heureux que le fils du Céphise , M Vit de ses traits une naïade éprise. « On peut m'aimer , et peut-être qu'ailleurs o On prise mieux l'objet de tes froideurs '. « Tu me hais seule. Un plus heureux, sans doute , « De ton cœur fier a su trouver la route.
» Ces pensées ont peut-être été fournies par la seconde églogue de Virgile , Coiydon, et surtout par une églogue de Sarrasin d'où nous extrayons les vers suivans :
Hëlas ! de ton Myrtil les Nymphes sont éprises , Inhumaine Orillis , et toi tu le méprises ; Seule , du nautonnier lu dédaignes les vœux , Cruelle , et ton orgueil se moque de ses feux.
Ovide avait aussi indiqué ces pensées que Malfilâtre a développées :
Certè nec forma , nec œtas
Est mea , quam fugias t, et amârunt me quoque Nymphae.
Ma figure , mon âge ont-ils pu te déplaire ? Des Nymphes ont aimé Fobjet de tes dédains.
DE Saint-Ance.
CHANT QUATRIEME. ïlt
u Un autre... Ah! dieux! » Il s'éloigne ù ces mots.
Le noir poison qui s'exhale des eaux ,
Agit sur lui , coule de veine en veine,
Brûle son sang , et pénètre ses os.
De ce poison la force souveraine
Passe à l'esprit, en dévorant le corps ;
Et sa vapeur, qu'il supporte avec peine,
Fait qu'il s'arrache à ces malheureux bords ;
Mais son amour aussitôt l'y ramène.
Jeune insensé! tu suis une ombre vaine , Ce qui n'est point , ce qui n'a rien de soi , Qui vient, s'éloigne , et revient avec toi '. Ouvre les yeux. Ses yeux sont sans lumière , Un voile épais a couvert sa paupière; Il ne voit plus que l'objet imposteur, Qui , nul partout , n'existe qu'en son cœur.
' Isia reperrussae , quam cernis , imaginis umbra esl ; Nil liabel isla sui. Tecum venilque nianelquc Tecum discedel , si tu discedere possis.
OviDiis , Mêtam. , liv. 3.
Insensé 1 quel fanlômc ici le fait la loi?
Tu veux ce qui n'est point , ce qui n'a rien de soi ;
L'image que lu vois n'est que Ion ombre vainc i
Elle fuit , si tu fuis \ ton retour la ramène ,
Prèle à se retirer avec loi de ces lieux
Si tu peux toutefois en retirer les yeux.
DE Saist-Ance.
On doit remar(iucr crue Ir irathirtciir d'Ovidr l';«il sotiv»'nt plus qu' miter Malfilàtrr.
Triste jouet d'un penchant indomptable , Il est blessé : sa plaie est incurable. Plein de désirs, et d'amour éperdu , Languissamment sur la rive étendu , Ce fol amant , d'un œil insatiable , Fixe , à loisir , un fantôme agréable ; Vers ce fantôme obstinément penché , A Tobserver il demeure attaché '.
Quoiqu'aveuglé par une erreur trop chère , De ce qu'il sent lui-même est étonné ; Il voit qu'il souffre et qu'il est entraîné Par des désirs d'un nouveau caractère , Et que l'amour , dont il est dominé , Est différent d'une flamme ordinaire :
Et cependant il se plait à nourrir Sa passion , loin d'en vouloir guérir.
Avec plaisir, son cœur se laisse abattre Sous un pouvoir qu'il ne saurait combattre. C'est toi , Junon , toi , qui lui fais chérir Le mal secret dont tu le fais périr.
' Opacà fusus in herbâ ,
Spécial inexplelo mendacem lumine formam ^
Perque oculos péril ipse suos
OviDius, Mètam. , liv. 3.
Rien ne peut Tarracher à celle onde funesle ;
Il dépérit , il meurt, et cependant il reste.
Etendu sur la mousse, il contemple ses traits ,
Les yeux pleins du poison qu'il savoure à longs traits.
DE Saint-Ance.
Narcisse enfin sort de sa rêverie , Et s'adressant à sa nymphe chérie :
« Peux-tu , dit-il , quand je viens à genoux M Te présenter l'hommage le plus tendre , « Hélas! peux-tu refuser de m'entendre?
« Est-on barbare avec des traits si doux? « Mais , ciel I que vois-je? Ah ! serait-il possible « Qu'enfin ton cœur cessât d'être inflexible ? « Ou n'est-ce point un songe officieux « Qui me séduit et fascine mes yeux?
«. Non , dieux puissans ! je lis sur son visage « De mon bonheur l'infaillible présage , « Et ma Vénus daigne avec un souris « Tourner vers moi ses regards attendris. »
Il ne sait pas (aveuglement extrême ! ) Que sa Vénus n'est autre que lui-même ; Qu'il est l'amant, qu'il est l'objet aimé; Que de ses yeux part le trait qui le blesse ; Qu'il meurt, en proie à sa vaine tendresse, Hrùlé d'un feu par lui seul allumé.
11 ne sait pas que l'onde lui renvoie , •
Par des rayons réfléchis dans les airs, Tout ce qu'il fait, tous ses signes divers D'abattement, d'espérance ou de joie ; Que ce cristal reçoit etVend d'abord Et son regard , et son geste , et son port. Autant de fois que sa tête secoue Ses longs ( hrv(Mi\ où le Zéphvr se joue ,
Et qu'envîrait la déesse des bois ; Autant de fois , dans le miroir des ondes , Il voit aussi leurs boucles vagabondes Flotter sans ordre autour de son carquois. Chaque attitude a des grâces nouvelles , Et la naïade , à chaque mouvement , Semble toujours, sous des formes plus belles, Se reproduire aux yeux de son amant.
Trop ébloui des charmes qu'il voit naître , De ses transports bientôt il n'est plus maître : Sa main s'avance, il cherche, il veut saisir, Au sein des flots , l'objet de son désir , Et déjà même il le touche , il l'embrasse ; Mais l'eau se trouble , et l'image s'efface '. « O nymphe! arrête. Elle fuit. Malheureux! « Je la fais fuir par ma coupable audace ! « J'ai trop osé. Je vois, amant fougueux, « Mes feux trahir l'intérêt de mes feux. « Si cependant ma mémoire est fidelle, « Cette beauté , maintenant si cruelle , « PaF des regards peu différens des miens « Semblait tantôt mieux répondre à mon zèle ; « Et quand mes bras se sont portés vers elle ,
> Turbavit aquas , obsciiraque moto
Reddita forma lacu esl
Ovide, Mètam. ,liv. 3.
I/eau se trouble el Fimage s''efface.
DE S\jnt-Ance.
CHANT QUATUIEME. 11 :,
« Elle a vers moi paru lever les siens :
a Je les ai vus; d'une ardeur mutuelle ,9
« J'ai vu son front et le mien s'approcher ,
« Nos mains s'unir, nos lèvres se chercher ' :
« Elle m'aimait. Par quel caprice étrange
« Disparaît-elle? et d'où vient qu'elle change? »
Il dit et pleure. A la fin le ruisseau , En se calmant , ramène de nouveau De sa beauté l'image fugitive :
« Reviens, dit-il , ô nymphe trop craintive; « Reviens, pardonne, et bannis tes frayeurs. « Quoil dans tes yeux, où j'ai vu la tendresse, « Il reste encore une omfire de tristesse ! « Quoi! je t'adore, et tu verses des pleurs! »
Echo surprise entendit ces paroles; Elle arrivait. Elle avait vu d'abord Son jeune amant, seul , à l'ombre çles saules ; Et, d'Adonis craignant pour lui le sort , Elle accourait vers ce funeste bord ; Elle accourait, hélas! pour le défendre! Mais , à ces mots qu'elle a trop su comprendre ,
' Cupit ipse tenrri ;
Nam quoiies liquidis porreximus oscula lymphis , Hic tolics ad me resupiixo nitilur orr.
Mètam. , liv. 3.
A mon amour loin de se refuser,
Sur Inonde chaque fois que j'imprime un b§iser, (.haqup fois de la mienne il approc lie s.i l.ourhe.
Di SAi>r-A>c».
IIG NARCISSE,
Iahii d'approcher, elle vole, en courroux, CachTer s^^onte et ses transports jaloux Dans l'antre même où l'ingrat dut l'attendre. Echo , de là peut le voir et l'entendre. Lui , sans la voir, suit une autre beauté. Une autre, ô ciel! efface de son âme L'aimable objet de sa première flamme ; De cet objet dont il fut enchanté , Dans sa mémoire aucun trait n'est resté ; Sa chère Echo n'est plus dans sa pensée ; H a perdu , sur ce bord détesté , Tout souvenir de son ardeur passée ; Pour lui, cette onde est celle du Lé thé.
Echo s'indigne; une fureur égale Contre Narcisse et contre sa rivale ^Subitement s'allume dans son cœur ; Mais par degrés cette ardente fureur Tombe , s'apaise, et ne laisse après elle Que la tristesse et la douleur cruelle : Ce cœur plus calme en sent mieux son malheur Tranquillement, sans détourner la vue , Long-temps elle ose observer avec soin Son infidèle ; elle ose être témoin , ( Spectacle affreux , spectacle qui la tue ! ) Témoin constant des gestes, des discours, Des trahisons de cet amant volage !
Mais, tendre Echo, plus il te fait d'outrage, Plus tu promets de l'adorer toujours.
CHVNT QUATRIEMi:. UT
Elle succombe à ses vives alarmes; Faible, abattue, elle verse des larmes.
L'amour , vainqueur de ses ressenlimeiis , Lui peint encor^lNarcisse plus aimable ; Et, dans son cœur pardonnant au coupable, Elle s'écrie : « Accours, viens , je t'attends. « Volons , dit-il ; ma naïade m'appelle , « Elle m'attend au fond de ses roseaux. « O doux espoir! » En achevant ces mots, D'un nouveau feu son regard étincelle , Et sur la rive il dépose à la fois Ses vétemens , son arc et son carquois.
Le front couvert d'une rougeur divine , Echo le voit , avec un œil confus :
Echo l'admire. Aux trésors répandus Sur le satin d'une peau blanche et fine, On le prendrait pour le fils de Vénus. Ainsi que lui , l'Amour est plein de charmes; L'Amour est nu, l'Amour porte des armes. iMais disons vrai : Narcisse a par dessus ' Un avantage aux yeux de son amante :
Car, après tout, cet Amour que l'on vante N'est qu'un enfant; Narcisse ne l'est plus. " Quoi ! ma rivale ! Ahî grands dieux 1 Vli ! perfide 1
' Ccl adverhr. (jiradinol a priiic U- styli- ianiilici , t\>>l uni- iK't;ligvnce (raillant jilus niipardoimahlc . (|uelos >eis où elle subsiste ><»ut ]»loins (le grâce. Aious pensons (juc >Ial(ilàlre rcùt coiiigi'c , si la moi i Ihi en eut laisse le lem|)N.
« Tu veux la suivre en sa grotte liquide ! « Je cours à toi. Je ne souffrirai pas.... » Echo troublée , en désordre , éperdue , Frappant son sein , meurtrissant ses appas , Voulait courir. Une force inconnue Soudain l'enchaîne ; un dieu retient ses pas. Un dieu? Que dis-je? implacable déesse, C'est toi , Junon , qui la poursuis sans cesse. Pâle , étonnée, elle sent ses cheveux Avec horreur se dresser sur sa tête ; Son sang glacé dans ses veines s'arrête. Vers son Narcisse elle tournait les yeux : Tournés vers lui, ses yeux sont immobiles. Déjà ses mains, son cou , ses pieds agiles Avaient perdu le jeu de leurs ressorts ; Chaque moment endurcissait son corps :
Froide , en un mot , livide , inanimée , Vous l'eussiez crue en marbre transformée. Elle l'était. Le destin toutefois ' Laisse exister et son âme et sa voix.
Son âme libre , habitante légère Des antres verts , des vallons et des bois , A conservé son premier caractère.
Trop curieuse , elle avait écouté Ce qui devait pour elle être un mystère ;
> Ceue transition brusque et inattendue est très heureuse^ voilà encore un de ces tours poétiques que trouve le génie; ce ne sont pas des mots bizarres et ampoule's dont l'union met le lecteur à la torture , toute la beauté de ce passage consiste dans l'arrangement de la phrase.
CHANT QUATRIEME. lU)
Trop indiscrète , elle avait répété
A son amant ce qu'il fallait lui taire ;
Elle est encor ce qu'elle avait été ;
Comme autrefois , curieuse , indiscrète ,
Elle se cache , elle écoute et répète.
Tendre sur-tout, elle aima de tout temps
A répéter les soupirs des amans.
Sensible'Echo ! c'est pour nous que tu veilles ;
Mais insensé qui t'apprend ses secrets :
Si les rochers ont toujours des oreilles,
A trop parler ils sont aussi tout prêts.
Non cependant qu'Echo rende jamais
Nos doux propos et nos plaintes entières ;
Le sort, vengeur des maux qu'elle avait faits,
L'a condamnée à rendre désormais
Des derniers mots les syllabes dernières.
n est possible que les beaux vers de Voltaire sur le papier aient inspire Maltilàtre :
Tout ce falras lui du chanvre en son temps ; Linge il devint par Tari des tisserands ; Puis en lambeaux les pilons le pressèreni ^ 11 fut papier. Vingt Ictes à l'envers De visions'à Tenvi le cliargcrenl ; Puis on le brùlc , il vole dans les airs . Il est Iiimée aussi bien que la gloire.
Guerre cwile de Genèse.
« La rapidité de cette transition inattendue , dit La Harpe,
Il C!>t fumée aussi bien que la |;loire. est admirable. »
Que faisais-tu , toi qu'elle a tant aimé ? Pour ta chimère encor plus enflammé , A la chercher déjà tu te prépares ; Déjà penché , prêt à quitter le bord , Les bras ouverts. . . . Arrête , tu t'égares ; Daigne un instant modérer ce transport; Revois l'objet dont ton âme est éprise ; Baisse la vue. Il regarde. O surprise I Tout le prestige est enfin dissipé.
« Ah ! malheureux ! qu'ai-je vu ? c'est moi-même j « Je m'abusais. Oui , c'est moi seul que j'aime. « Je suis sans voile , et je suis détrompé. « Je le suis trop. Quel triste jour m'éclaire î « Dieux ennemis , qui m'Ôtez mon erreur, « Rendez-la moi , rendez-moi mon bonheur. « Je veux encore, aveugle volontaire, « M'abandonner à ma douce fureur :
« Je veux encor te parler, te sourire, « O belle nymphe ! Après toi je soupire. « Mes vœux ardens... Mais qu'ai-je à demander ? « Je suis à toi , j'ai ce que je désire ; « Que peut le ciel au-delà m'accorder ? « Quel bien plus grand que de te posséder ? « Ce bien pourtant est un mal sans remède. « Narcisse est pauvre au milieu des trésors : « Il les poursuit, et , malgré ses efî'orts, « N'en jouit point , parce qu'il les possède, « Pour en jouir, je sens , avec effroi , « Qu'il me faudrait me sépaicr de moi.
CHANT QUATlUEMi:. 121
« Mourons. Pourquoi ne peu\-tu me survivre .^ « Au noir ciseau faut-il que je te livre ' ".' « Mais de nos jours s'il tranche le fil d'or, « Tu vas me suivre à la rive infernale , « Et moi, penché sur la harque fatale , « Dans l'eau du Styx je vais te voir encor '\ <» Ah ! c'en est fait : je sens que je succombe. « Je m'affaiblis ; je chancelle ; je tombe. »
• On reconnaît dans Ovide toutes les subulites ingénieuses de ce discours , qui n'est rien moins que vraisemblable :
Lror amore meî , flammas moveoque feroque ,
Quid faciani ? roger, anne rogem ? quid deiiide rogabo ?
Quod cupio mecum esi : inopem me copia facit ;
O 1 utinam nostro secedere corpore possem I
Votum in amante novum : vellem , quod amamus , abessel
Nec mihi mors gravis est , posituro morte dolores. Hic qui diligitur , vellem diuturnior eâset^ Nunc duo concordes anima moriemur in unà.
Métam. , liv. 3.
Je suis pour mon supplice amoureu\ de moi-même. Quel doit être le vœu de mon délire extrême ? Qui suis-je? que ferai-je? et que dois-je espe'rer? Si j 'implore , est-ce moi que je dois implorer ? Que demander ? je suis le bien que je demande. Pauvre de trop avoir , ma richesse est trop grande. Dure fatalité qui me tient sous sa loi ! O ciel ! si je pouvais me détacher de moi ! Quel vœu pour un amant ! ô puissance suprême!
Que ne puis-jc de moi séparer ce que j'aime !
Mon mal est sans remède et la mort m'en délivre. Celui que je chéris ne peut-il me survivre ? Mais il vil en moi seul et je le fais mourir.
DE Saim-A>ci.
-■• Mallllàtre a luis en discours ce <jui es» tti . tel ion rh</ ()vid<v CrUe idc'r, pleine de delicalesse cjnni(jn'un peu irrlMTchee a la ma-
Il perd alors l'usage de ses sens :
L'herbe reçoit ses membres languissans '. Mais au moment qu'il revient k lui-même , Ses premiers soins sont pour l'ombre qu'il aime : Il se regarde et méconnaît son teint ; Son œil se voit , et se voit presque éteint : A ses regards , son front se décolore ; Il dépérit , consumé de douleur ^ :
nière du chantre des Métamorphoses , est moins naturelle dans la bouche de Narcisse que dans celle du poète :
Tum quoque se , poslquam esl infernâ sede receplus , In Stygiâ spectabal aquà.
Mètam. , liv. 3.
Sa passion le suil sur le sombre rivage
Et dans le Slyx encore il cherche son image.
DE Saint-Ange.
' Ce beau vers , dans lequel le poète prête à l'herbe Faction de recevoir, a été copié par Saint- Ange .
L''herbe molle a reçu sa lèle languissanle.
111e caput viridi fessum subm'sit in herbâ.
Mètam. , liv. 3.
' AUenuatus amore
Liquitur et caeco paulatim carpitur igné.
Et neque jam color est mixto candore rubori.
Mètam. , liv. 3.
Ce fol amant qui meurt d'une fièvre fatale , Brûle d''un feu secret , se consume et s'éteint. Il a vu se faner les roses de son leint,
DE Saint-Akce.
CHANT QUATRIEME. i23
De sa beauté , dès sa première aurore , Un vent brùlanl a desséché la fleur.
11 en gémit. A cet aspect funeste , Il lève au ciel et les yeux et les bras , Et ramassant la force qui lui reste :
Hélas ! dit-il. Echo redit : hélas ! ' Ce long soupir, de colline en colline , Est envoyé dans la plaine voisine , Et retentit jusqu'à Tirésias.
Tirésias et tout le peuple en larmes Allaient cherchant les amans fugitifs ; Mais, à ce bruit, ils redoublent d'alarmes , Et, dirigés par ces accens plaintifs , Vers le vallon hâtent leurs pas tardifs.
En peu d'inslans, le vieillard même arrive. Narcisse au loin , nu , couché sur la rive , Frappe d'abord les regards étonnés.
' Quoticsque puer miserabilis , eheu !
Dixerat ; haec resonis iterabat voiibus, eheu !
Mètam. , liv. 3.
Saint-Ange a remplace ces vers charmans par deux lignes de prose qui ne rendent pas même le sens du latin. Ovide était un dos poètes anciens les plus difficiles à, traduire en vers ^ une foule de pensées délicates se refusent à passer dans une langue étrangère^ ce luxe de détails poc'liques , qui ne fatigue jamais dans l'original , est fastidieux dans une traduction faible. Saint-Ange , en consacrant sa vie entit-re à son yuteur favori , est sorti à sou honneur d'une entreprise qui était pcut- «•tre au-ilessus de ses forces.
V2i NARCISSE,
On voit sa tète hors du bord avancée ' , Sur le courant tristement abaissée, Et ses cheveux aux vents abandonnés.
Nise et Chloris y courent avec zèle ; Dircé les suit ; Doris plus vive qu'elle , L'honneur des bois , la chasseuse Doris " Passe de loin Dircé , Nice et Chloris. Laure aux yeux noirs , et la blonde Glycère y Et Célimène à la taille légère, Volent ensemble. O belle Théano 1 O tendre amie , et compagne d'Echo !
En l'appelant, tu cours à son Narcisse. Echo voudrait, sensible à cet office.
Nommer ton nom : la nymphe , au lieu du tien , En t'écoutant, ne redit que le sien.
Laissant enfin les autres en arrière ,
I Ce vers n'est pas exact : Vh dans le mot hors est aspirée. Nous avons déjà remarque' une faute semblable au commencement du premier chant. La différence est que celle-ci ne peut être attribuée qu'à la négligence de Malfilâtre , tandis que l'autre semble avoir été faite à dessein. Dans tous les cas, « il y aurait, comme dit M. CoUin de « Plancy , de l'absurdité à rechercher avec une froideur grammaticale « les taches légères que l'on peut remarquer dans quelques vers d'un « poème semé de tant de beautés. On ne lit pas les ouvrages des grands « hommes pour apprendre la prosodie ou la grammaire. » M. Collin de Plancy pouvait ajouter qvi'il y aurait de l'injustice à juger avec trop de rigueur une production estimable à laquelle la mort de l'au,teur n'a pas permis de mettre la dernière main.
''■ CAaweuAC s'emploie rarement, il n'est pas d'usage en poésie^ la mesure a empêché de se servir du mot plus harmonieux de cAflA^e/eise.
CHXN I Ql MKIKIVIK. 120
Près du ruisseau, tu parviens la première. Tu vois Narcisse , ou plutôt , justes dieux ! Narcisse était invisible à tes yeux.
<« O mes amis , mes compagnes fidèles I « Venez , cherchons : cet enfant merveilleux . u A disparu sans sortir de ces lieux. » Chacun s'empresse , à ces tristes nouvelles ; Même aux plus lents l'ardeur donne des ailes ; On vient , on cherche au milieu des roseaux , Et sur la rive , et jusqu'au fond des eaux , De ce beau corps on ne voit nul vestige. Mais, tout à coup , par un autre prodige , Du sein de l'herbe , il sort avec éclat Un bouton d'or , sur une longue tige , Bordé de fleurs d'un tissu délicat.
Feuilles d'argent , qu'un léger souffle abat : Plante agréable et de frêle existence , Enfant de Flore , a peu de jours borné , Doux, languissant, symbole infortuné De la froideur et de l'indifférence.
De toute part, le Narcisse nouveau Croissait déjà sur le bord du ruisseau. En gémissant, les belles le cueillirent, A leur côté, le placèrent, et dirent ' : » Que notre sein lui serve de tombeau ! »
• A leur cnlc tsl trivial. Ce mol, juis flans celle accoplioii , iir prui i\\c ennobli par la poésie elcvce. Ces nympiics. le l)oii(|u«>l au cntv . ligureraicnt mieux dans une chanson.
Mais , ô douleur ! elles flairaient à peine La fleur récente ; à peine , avec ardeur , Leurs vifs époux que cet exemple entraîne Jaloux aussi d'en connaître l'odeur , La respiraient d'une indiscrète haleine , Tous, de Junon victimes à leur tour.
Dans la vapeur de ce jeune calice , Puisèrent l'âme et l'esprit de Narcisse, Et l'amour-propre et l'oubli de l'amour. Tous, du poison sentant déjà l'ivresse , Cherchent sa source , et dans l'eau dont il sort Vont à l'envi se contempler sans cesse ; Le plus grand nombre y rencontre la mort ; Le reste ( ainsi le voulait la déesse ) Survit, hélas ! pour un plus triste sort; Vivre insensible est une mort cruelle Que chaque jour, chaque instant renouvelle. N'avoir du moins de sensibilité Que pour soi-même, et dédaigner les autres , N'aimer enfin la grâce , la beauté , Les agrémens qu'autant qu'ils sont les nôtres. C'est être mort pour la société.
Tel fut ce peuple. Il changea de nature, Et prit une âme indifférente et dure.
O nation trop digne de pitié !
Qu'est devenu ce sentiment intime , Par qui tout vit, qui fait l'homme et l'anime? Qui, sous les noms d'amour et d'amitié.
Tenant chacun l'un à l'autre lié , De l'univers est le moteur sublime ; Ce sentiment, qui, par de prompts ressorts , Pour nos pareils excite nos transports, Et hors de nous sait emporter nos âmes? Déjà ce feu n'élance plus ses flammes : Trop concentré , loin de tendre au dehors , En sens contraire , il tourne ses efforts. Tout votre amour se tourne vers vous-même. Eh bien ! allez , contentez vos souhaits ; Connaissez-vous , admirez vos attraits. s
Ils se livraient à ce plaisir suprême , Et commençaient d'en jouir à longs traits , Quand de Junon l'agile messagère Glisse dans l'air , sur une aile légère. De ses couleurs le mélange éclatant Brille à sa suite; il peint, dans un instant, L'immensité des célestes campagnes , Descend en arc au dessus des montagnes , Touche les pins , les chênes , et paraît , En l'éclairant , embraser la forêt.
Le ciel s'ébranle. Une voix trop connue , La voix d'Echo , dans ce vallon secret Se fait entendre , et répète à regret Ces mots tonnans, qui sortent de la nue : • « Juncn l'empcrlc ci Vénus est vaiyicur. »
L'Amour, dès lors, pour jamais disparut ;
l'^S NARCISSE,
Tirësias de douleur en mourut ; Et ses enfans , dont sa douce sagesse , Avec bonté , dirigea la jeunesse , Ces cœurs ingrats , loin de donner des pleurs A ce vieillard, qui , par trop de tendresse , Finit ses jours , en pleurant leurs malheurs, L'abandonnant à son heure dernière , Le laissant seul achever sa carrière, Ne songent plus , le jour de son trépas , Qu'à se parer de guirlandes nouvelles , Qu'à relever , avec soin , leurs appas Des ornemens , des secours délicats Que prête l'art aux grâces naturelles.
Ce même esprit, cet insipide goût, Par qui chacun , devenu son idole, Et se compare et se préfère à tout , Régna depuis dans cette île frivole ; Et c'est de là, si l'on croit nos aïeux , Qe nos Français virent fondre chez eux Ce tourbillon de ridicules êtres , Qu'on a nommés coquettes , petits-maîtres : Narcisses vains , pour eux seuls prévenus , Paons orgueilleux , qui se rendent hommage , Insolemment étalent leur plumage , Et font la guerre aux oiseaux de Vénus.
Qui que tu sois , amant de ton image , Toi , qui , pour elle , animé d'un beau feu ,
La suis de l'œil , et la vois en tout lieu : Caresse en paix cette imagée chérie, Passe à ses pieds ta glorieuse vie ; Dans les miroirs, dans le plus fin cristal Cherche les traits qui ravissent ton âme , Et ne crains pas qu'on traverse ta flamme : Ce n'est pas moi qui serai ton rival.
ET
Des cinq odes qui nous restent de Malfilatre, une seule, le soleil fixe au milieu des planètes ^ fut imprimée de son vivant; trois, qui reposaient oubliées dans les recueils palinodiques de Rouen , ont enrichi l'édition de ses œuvres que M. Auger fit paraître avec succès en i8o5. Une quatrième, l'ode sur le bonheur qui avait été couronnée sous un autre nom au palinod de Caen, fait partie des Poésies de Malfilatre, publiées à Caen par M. A. Gauthier, en 1823. Ces odes, à Texception de celle du soleil fixe au milieu des planètes qui est, de Tavis de La Harpe, un morceau achevé, n'annoncent point lui talent remarquable dans le genre lyrique. On y cherche vainement ce brûlant enthousiasme, qu'on admire souvent dans Rousseau cl cpii a fa il
134 AVERTISSEMEiNT
donner à Lebrun le titre de Pindare franctiis. Une ode doit être écrite d'inspiration pour que nous ne demeurions pas froids en la lisant. L'ode est en quelque sorte consacrée à célébrer les grands événemens; le poète trouve alors dans son sujet de nobles sentimens à exprimer, des images à peindre et tous les élèmens de l'intérêt. Il est notable que le chefd'œuvre de l'ode moderne, celle que Rousseau adressa au comte de Luc pour lui souhaiter une meilleure santé, roule sur un sujet en apparence aussi bourgeois. Quel admirable génie il fallait pour en déguiser la mesquinerie, bien plus pour l'élever à la hauteur de l'inspiration. Malfilatre n'a pas assez d'imagination et de chaleur dans ses odes ; ses plans n'ont rien d'original; il s'attache trop à suivre un ordre méthodique; il écrit un poème dont il a laborieusement combiné, symétrisé toutes les parties; il n'étonne pas , il n'entraîne pas, il satisfait quelquefois ; il ne sait pas tirer parti des magnifiques sujets qu'il avait à traiter. Ce n'est pas qu'on ne puisse rencontrer chez lui des expressions neuves, des pensées heureuses et même de beaux mouvemens ; mais ces étincelles sont perdues dans une froide élégance, au milieu d'une irréprochable médiocrité. Le style qui manque d'énergie et de précision, est, quoique pur et harmonieux, dépourvu d'images; du moins y sont- elles rares. Cependant on aperçoit dans
DE L'KDITKUR. 13Ô
ces odes le germe d'un beau talent qui demandait à être mûri par l'âge et l'étude. La fin de cette strophe, par exemple, imitée d'Ezéchiel, est superbe :
Peuple fier , du sein de tes ondes , Tu prétends régir les deux mondes , Et seul dominer sur les mers ; Dragon superbe, la tempête Bientôt écrasera ta tête Que couronnent les flots ameis.
C'est une grande idée de se servir des paroles du prophète pour prédire la ruine de l'Angleterre. Ces autres vers, empruntés à la même ode , la prise du fort Saint- Philippe ^ ne sont pas moins dignes d'éloges :
Quel est ce roc inaccessible , Pareil aux antiques géans , Qui presse de son poids horrible Le séjour des mânes tremblriiis':* Sur son front le tonnerre gronde; De sa bouche énorme et profonde Il vomit des toriens de feu\
lin poète \uli;aiic n cùl point liousc (cllc {<mi
paraison d'une citadelle avec un géant. Le seul endroit peut-être où l'on reconnaisse le poète lyrique est cette strophe de l'ode intitulée Louis le bienaimé sauvé de la mort.
Il dit, mille vapeurs funèbres Redoublent l'horreur de la nuit; Dans le silence des ténèbres,
Un monstre marche, un glaive luit
Mais quel bruit? la voix du tonnerre Ebranle les cieux et la terre , La nature en pâlit d'effroi.
Un bras le coup part, le sang coule;
On s'écrie, on accourt en foule ; Hélas ! c'est le sang de mon Roi !
Le désordre de cette strophe ajoute à l'effet; l'attention est suspendue avec art jusqu'au dernier vers qui est un cri de douleur; la surprise, l'horreur, la pitié, s'emparent tout à coup de notre âme; le but du poète est rempli.
Malfilatre réussissait moins dans les odes philosophiques; ce genre bâtard dans lequel Lamothe est resté sans imitateurs, n'est pas né du cerveau d'un poète. En effet, quel attrait présente une suite d'odes ou plutôt de raisonnemens rimes sur la nouveauté^ la colère, X amour -propre , le goût, et enfin
un cours de morale en vers. L'ode sut- le bonheur , la seule de cette espèce où se soit essayé notre poète, est loin de mériter notre mépris ; elle contient des détails agréables , et quelques taches de prosaïsme sont rachetées par des passages faits de main de maître.