‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 1 sur 10 · EN HUIT CHANTS · texte numérisé non relu

EN HUIT CHANTS

T. TIII. L IMAGIR. I.

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A MADAME DELILLE

O toi, de tous les biens le plus cher à mon cœur, Qui m'adoucis les maux, m'embellis le bonheur, Dont la raison aimable et la sage folie.

Quand du crime légal les sanglants attentats Jetoient autour de nous les ombres du trépas,

M'ont tant de fois, dans ma mélancolie.

Consolé de la mort et presque de la vie !

Reçois rhommage de ces vers, Douce distraction de mes chagrins amers.

A qui de mon plus cher ouvrage Plus justement pouvois-je offrir Fhommage ?

Le sujet t'aToit plu, ma muse Fembrassa;

Et cet ouvrage commença

(Que cette époque m'intéresse ! ) Le jour même où pour toi commença ma tendresse : Ce jour, un seul regard suffit pour m'enflammer ; Car te montrer c'est plaire, et te voir c'est t'aimer. Oh I par combien de douces sympathies

Nos âmes étoient assorties !

Pour le malheur même pitié.

Même chaleur dans l'amitié,

û ÉPITRE

Pareil dédain pour la richesse ,

PareiUe horreur pour la bassesse; Mêmes soLDS du présent, même oubli du passé.

Dont bientôt de notre mémoire Tout, hormis tant d'amour, peut-être un peu de gloire,

Va pour jamais être e^cé.

Dans les revers même constance,

Sur-tout la même iasouciaDce

De l'impénétrable avenir:

Que dis-je I avec la Mort et sa lugubre escorte

De loin je crois le voir venir :

Déjal'essaim des maux vient frapper à ma porte;

Le Temps, dont je ressens Taffront, Déjà sur moi portant ses mains arides ,

De ses iue^çables rides Laboure mon visage et sillonne mon (iront.

Qu'importe, si je puis, dans mon heureuse ivresse, Reprendre quelquefois et ma lyre et mes chants !

Mais je n'ai plus ces sons touchants Qu'embellissoit encor u voix enchanteresse !

Jadis mes vers présomptueux Ghantoient de l'univers les nombreux phénomènes.

Les frais vallons, les monts majestueux; Des bataillons armés le choc tumidtueuz.

Des volcans embrasés les fureurs souterraines , Et le volcan bien plus impétueux De nos discordes inhumaines.

Quelquefois, déployant de plus riantes scènes , Je prêtois aux jardins de plus riches couleurs.

A MADAME DELILLE. 5

Je guidois un ruisseau, je plantois un bocage, Et des austères lois de leur vieil esclavage J'afiFranchissois les bois, j'émancipois les fleurs; D^autres fois, dans la paix des domaines champêtres, Poëte du hameau, j^enseignois à leurs maîtres Kart d^ nourrir Fantique honneur, De vivre heureux où vivoient leurs ancêtres, Et de répandre autour d'eux leur bonheur.

Mais aujourd'hui des arts, de la nature.

Vainement j^oserois essayer la peinture :

Sur mes yeux se répand un nuage confus; Et comment peindre encor ce que je ne vois plus ! Le dieu brillant du jour et de la lyre, Qui rarement daigne encor me sourire, N^est plus pour moi, dans ce triste univers.

Le dieu de la lumière, hélas ! ni des beaux vers. Les muses, à mes vœux autrefois si dociles.

Quand jeune encor je vivois sous leur loi.

Se montrent déjà difficiles , Même quand je chante pour toi; Déjà de mon aride veine Les nombres cadencés ne coulent qu'avec peine.

Écoute donc, avant de me fermer les yeux, Ma dernière prière et mes derniers adieux :

Je te Fai dit , au bout de cette courte vie , Ma plus chère espérance et ma plus douce envie,

C'est de dormir au bord d'un clair ruisseau, A l'ombre d'un vieux chêne ou d'un jeune arbrisseau ;

Que ce lieu ne soit pas une profene enceinte; Que la religion y répande Feau sainte , Et que de notre foi le signe glorieux, Où s'immola pour nous le Rédempteur du monde, M'assui'e, en sommeillant dans cette nuit profonde, De mon réveil victorieux (').

Là, quand le ciel voudra que je succombe.

Dans le repos des champs place mon humble tombe. Tu n'y pourras graver ces titres solennels Qui survivent aux morts, et qu'au sein des ténèbres Emporte dans Thorreur de ses caveaux funèbres L'incorrigible 'orgueil des fragiles mortels :

Au lieu de ces honneurs suprêmes.

Du néant vaniteux emphatiques emblèmes , Place sur mon tombeau quelqu'un de ces écrits Que ton goût apprécie et que ton cœur inspire,

Que tu venges par un souris

Des insultes de la satire.

Quand le céleste Raphaël , Aux pieds de FÉtemel, pour chanter ses louanges , Alla se réunir à ses frères les anges, * Et retrouver ses modèles au ciel , Sur la tombe précoce où périt son jeune âge,

n ne reçut point en hommage Ces nobles attributs, ces brillants écussons

{*) Madame DeliUe a dignement acquitté cette dette de la piété et de la tendretie conjagale. (Voy. la Notice historùguep tom. I , pag. liij.

A MADAME DELILLE

Qui d'une race illustre accompagnent les noms ; Mais ce tableau femeux, son plus sublime ouvrage, Du Christ transfiguré majestueuse image.

Par la force et Faudace aux Romains enlevé, Et de ses derniers jours chef-d^œuvre inachevé. Quel ornement pompeux, quelle riche hécatombe,

Eût égalé des tributs si flatteurs?

Un si touchant trophée attendrit tous les cœurs , Et la Gloire, en pleurant, lui vint ouvrir la tombe.

Je suis bien loin d'avoir les mêmes droits ; Mais lorsque de la mort j^aurai subi les lois, Pour rendre hommage à ma cendre muette, Sur mon cercueil arrosé de tes pleurs, Rends à mes vers Fhonneur qu'on fit à sa palette; Un vieil accord unit le peintre et le poëte : Les beaux-arts sont amis, et les muses sont sœurs. Dans ma retraite ténébreuse.

Si tu m'aimas, viens aussi quelquefois A ma tombe silencieuse Faire ouïr cette douce voix Dont la grâce mélodieuse Et la justesse harmonieuse Rendront jaloux les Amphions des bois.

Ne crains pas d'y chanter les airs mélancoUques

De ces Arions italiques Qui des sons modulés t'enseignèrent les lois; J'aimai toujours leurs accords pathétiques.

Peut-être à tes sons gémissants Ma muse encor rendra quelques tristes accents;

Car, tu le sais, cette aimable déesse Qui s'empara de moi quand je reçus le jour,

La Poésie, à la vive alégresse Préfère, pour former sa cour.

Et la Mélancolie, et la douce Tristesse, Filles réyeuses de FAmour.

O de mon sort souveraine maîtresse !

Je leur Youai mon cœur en te donnant ma foi : Et tout ce que les dieux ont d'une main féconde

Versé de biens et de plaisirs au monde N'égale pas l'espoir d'être pleuré par toi.

Que des muses audacieuses Dans leurs rimes ambitieuses Rêvent leur immortalité :

Moi , je n'aspire plus qu'à la tranquillité De la rustique sépulture Où doit bientôt à la nature Se rendre ma fragilité.

Toi, viens me voir dans mon asile sombre !

Là, parmi les rameaux balancés mollement, La douce illusion te montrera mon ombre Assise sur mon monument; Là, quelquefois plaintive et désolée.

Pour me cbarmer encor dans mon triste séjour. Tu viendras visiter, au déclin d'un beau jour.

Mon poétique mausolée; Là tu me donneras, en passant, un soupir Plus doux pour moi qu'un souffle du zépbyr ; Par toi ces lieux me seront l'Elysée:

A MADAME DELILLE

Le ciel y versera sa plus douce rosée;

L^ombre y sera plus fraîche, et les gazons plus yerts ;

Les yents plus mollement caresseront les airs ;

Et, si jamais tu te reposes Dans ce séjour de paix, de tendresse et de deuil,

Des pleurs yersés sur mon cercueil Chaque goutte, en tombant, fera naître des roses.

Ce poëme a été commencé dans Tannée 1785, et fini en 1794- Lmtei*valle de ces deux dates a été marqué par de grands événements, dont on y retrouvera quelques traces. Cette observation ma paru nécessaire, car il est juste que chaque époque soit chargée de sa propre responsabilité.

Deux inconvénients sont attachés aux ouvrages long-temps annoncés: le public se venge de ces reta^rds par un jugement trop rigoureux^ les lectures quen a faites Fauteur, soit dans le monde, soit dans les sociétés littéraires, les fragments qui en sont connus, lui donnent, au moment de sa publication, un air de vieillesse qui le décolore.

De plus, cette longue attente donne à la malveillance le temps de sarmer contre le succès ; et déjà, au défaut de Fouvrage qu on ne connoissoit pas, on en a attaqué le titre; on a prétendu que Flmagination étoit un sujet trop vague et trop étendu; on a oublié que Lucrèce a fait un poëme sur la nature des

cho8e8, de rerum natura, cest-à-dire sur le monde entier et sur tout ce qu'il renferme ; sujet assurément beaucoup plus vague, beaucoup plus étendu, et dont Flmagination ne seroit qu une foible partie , ce qui n'empêche pas que ce poëme ne soit un des plus magnifiques et un des plus précieux monuments de l'antiquité. La grande étendue d'un sujet est plutôt un avantage qu'un inconvénient; l'important est d'en diviser les masses en parties bien distinctes et bien circonscrites. C'est ce que je me suis proposé de faire, comme on le verra dans le plan que je trace ici de l'ensemble du poëme , et des différentes parties qui le composent.

CHANT PREMIER

L'homme sons le rapport intellectuel.

Les sens sont frappés par les divers objets qui se présentent à eux; ces impressions se gravent dans la mémoire: phénomène inexplicable de cette faculté ; c'est dans son vaste dépôt que l'imagination les choisit, les colore, les modifie, les assortit à son gré; les songes, ouvrage de l'imagination encore agissante dans ^ le repos de la nuit, l'action de l'imagination

dans la création et lemploi des figures, ses voyages du monde moral au monde physique , du monde physique au monde moral, et Fart avec lequel elle les embellit Fun par Fautre ; de là les comparaisons; les différentes idées éveillées les unes par les autres; ce qui, dans les divers caractères des objets, frappe le plus vivement Fimagination ; les effets que produisent sur elle les contrastes, les oppositions et les rapports plus ou moins immédiats; comment elle arrive d'une idée à celle qui en paroît le plus éloignée ; des idées innées , de leur influence sur le reste de la vie ; quel degré de bonheur peut procurer à lliomme la culture de son intelligence et de son imagination. Épisode historique à ce sujet.

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