CHANT SEPTIÈME
La politique.
Insuffisance des lois et des peines pour gouverner un peuple; moyens que Fimagination a inventés pour y suppléer, et pour lui inspirer lamour de la patrie et de lobéissance ; puissance de l'étiquette; avantages quen ont recueillis les gouvernements, et les malheurs auxquels ils se sont livrés en s en écartant. Cérémonies et fêtes publiques ; le culte des morts chez les peuples policés et les peuples sauvages ; avantages qu'en retire la société ; combien il sert à lier ensemble par les souvenirs et les regrets les générations successives , et combien il ajoute de pouvoir aux dernières volontés des morts, rendues plus sacrées par les honneurs qu'on leur rend; la fête des morts; la résurrection; récompenses des justes; hommage rendu à M. Turgot. Fêtes champêtres imaginées pour délasser le peuple de ses travaux et pour l'y attacher ; description de quelques unes de ces fêtes dans différents pays; fêtes triomphales; description des triomphes romains ; jugement solennel des rois d'Egypte; fêtes nationales de la Grèce; genre de spec^ tacles que peuvent avoir les peuples vivant
sous un ciel moins favorable à ces solennités. Puissance des monuments, leur origine, leurs progrès, les tombeaux ; mausolée du maréchal de Saxe; soins politiques des anciens de présenter en spectacle les monuments des hommes illustres, comme des objets d'émulation et des leçons de vertus ; profanation des tombeaux de Saint-Denis j danger de prodiguer les honneurs et de les décerner sans choix; médailles échappant par leur petitesse aux injures du temps. Du costume des différents états ; malheurs qu'ont produits labandon et le mépris des costumes; puissance des signes, la rose blanche y la rose rouge y les factions verte et bleue y le ruban tricolore.
CHANT HUITIÈME
Les cultes.
Contemplation de FÉtre suprême, première source de toute perfection ; distance que notre foiblesse met entre nous et la divinité ; besoin d'un culte qui nous en rapproche, et nous rende plus présente l'idée d'un Dieu vengeur et rémunérateur. Sources diverses des différents cultes créés par la reconnoissance, la crainte, l'espoir, l'intérêt et l'orgueil ; les bien-
£edteurs de leur patrie, premier objet du culte dans lantiquité , les vices et même les crimes partagèrent quelquefois avec la vertu les honneurs d un culte public ; apotliéose des empereurs romains; la crainte, source plus commune encore que la reconnoissance d'un grand nombre de croyances religieuses; forme hideuse qu elle prête aux dieux créés par elle ; vœu du poëte en faveur des Africains élevés dans ces cultes bizarres et funestes ; divinités indiennes formées sur le modèle des dieux insouciants d'Epicure. Les dieux créés par l'intérêt ; fête des Maldives consacrée aux Vents par un peuple navigateur. Influence de l'orgueil sur quelques cérémonies religieuses ; le singe adoré dans quelques pays, à cause de sa ressemblance avec l'homme; des Indiens offrant à leurs dieux des copeaux, parceque leur chevelure est naturellement bouclée. Le besoin des nouveautés donne naissance à un grand nombre de cultes; les inventeurs des.
arts divinisés. Penchant invincible de l'homme pour la superstition ; honneurs divins rendus aux animaux les plus vils , et même aux êtres, inanimés; superstition plus ridicule encore du culte rendu au grand Lama; les peuples qui à leur gré se font des dieux de fantaisie ; le désir de connoître l'avenir créant les auspices
et les augures, et tous les genres de prédictions y les Romains gouvernés par le cri ou le vol d un oiseau ; superstitions des oracles tributaires de l'orgueil et de lambition. Véritable origine de lunion entre l'autorité civile et l'autorité religieuse-, heureux effets de cette union-, les différentes divinités des anciens transportées, par la tradition , du lieu de leur origine en d'autres pays; connoissance d'un seul Dieu transmise par Moïse aux Hébreux ; impression profonde et constamment conservée par ce peuple de ses premières idées ; la pompe de ses cérémonies ; la religion préside à ses actions en apparence les plus indifférentes. Les dieux de TÉgypte transportés dans la Grèce, mais avec des formes plus aimables et plus douces; les Romains qui les adoptèrent, par l'effet de leur caractère plus sérieux et plus grave, leur donnèrent des fDrmes plus majestueuses et plus sévères ; moyen politique que trouvèrent les Romains dans le culte public ; leurs fêtes triomphales et champêtres, entretenant l'amour de la gloire et de l'agriculture; Jupiter-Stator; Paies; le dieu Terme, protecteur des propriétés; les dieux domestiques fêtés à Rome et dans la Chine; traitements capricieux auxquels ils étoient soumis à Rome, et dont on trouve encore des traces
en Italie. Influence des fondateurs sur les reli{]^ons; Zoroastre, Numa, Mahomet, Gonfucius; influence des mœurs et des climats; soleil adoré dans presque toutes les parties du monde ; invocation du poëte à cet astre ^ source de tant de bienfaits. La religion révélée ; son incomparable supériorité ; si l'imagination ne la pas créée, elle a augmenté la pompe de ses solennités, a embelli ses triomphes, et la soutenue dans ses persécutions ; tableaux des martyrs et des premiers chrétiens rassemblés dans les catacombes ; cruauté du fanatisme ; les Grecs plus modérés; tous les peuples de la Grèce réunis à Délos pour la fête d'Apollon ; sacrifices humains dans les Gaules et le Mexique. Toutes les religions mettent l'espoir du pardon à côté de la crainte des châtiments; avantage de la religion chrétienne sous ce rapport; épisode à ce sujet.
Cette exposition générale du plan de l'ouvrage me dispense de parler du pouvoir que l'imagination exerce sur nos plaisirs, sur nos peines, et sur les ouvrages du génie, dans les différentes carrières qui lui sont ouvertes. Je m'en tiendrai à celui qu'il exerce sur les arts d'imagination. Il suffira d'en citer deux exemples tirés, l'un du plus grand des peintres, et l'autre du plus grand des poètes. Dans les arts
d'imagination, il ne suffit pas de choisir un sujet heureux et une idée féconde, il faut entourer ridée principale de toutes celles qui lavoisinent.
Raphaël veut peindre le fils de Dieu, dont la divinité triomphante de sa mortalité passagère remonte vers le ciel : la divinité dans tout Téclat de sa gloire ne peut seule remplir toute l'idée de ce grand peintre ; mais s'il me montre, sur la terre et sur le premier plan, un démoniaque entouré de quelques apôtres occupés de sa délivrance; sur le second plan, au sommet d'une montagne, d'autres disciples de Dieu, sans s'apercevoir de ce qui se passe sur la terre, fixant des yeux éblouis, mais non pas étonnés, sur l'image céleste du Dieu triomphateur qui verse autour de lui des torrents de lumière ; s'il fait contraster la majestueuse sérénité de ce Dieu, vainqueur de la mort, avec les traits convulsife du démoniaque, emblème des passions humaines, et même avec l'inquiète sollicitude des apôtres qui viennent à son secours ; s'il me montre au-dessus du fils de l'Éternel, des groupes d'anges dont la présence annonce le voisinage du ciel, et qui semblent prêts à le reconduire en triomphe au trône de son père :
Alors je reconnois l'ouvrage d'une imagina-
tion féconde et sublime ; alors j'oublie la correction du dessin et toute la beauté de l'exécution; je ne suis plus occupé que du contraste admirable qu'il met entre le calme radieux de la divinité , et l'agitation de l'humanité souffrante. Je passe des hommes à Dieu, de la terre au ciel, des peines et des passions de cette vie, à l'impassible tranquillité des demeures célestes, et je me trouve heureux, et presque fier, d'avoir senti ou deviné l'idée de ce grand homme. Non seulement l'imagination peut seule composer de beaux ouvrages, mais elle peut seule les louer dignement. « Eh bien ! disoit un peintre à un voyageur revenu de Rome, ces beaux enfants du Dominicain sont-ils grandis ? » Au moment où un grand sculpteur venoit de donner le dernier coup de ciseau à un cheval en marbre, v Marche donc, » dit un témoin de son travail. Voilà l'imagination louant le génie !
Combien la poésie doit encore à l'imagination ! pour nous en convaincre , essayons d'assister par son pouvoir à la première conception de YlUade. Depuis long-temps retentissoient aux oreilles d'Homère les récits miraculeux de la guerre de Troie ; les instituteurs et les nourrices les contoient à leurs élèves et à leurs nourrissons; les mères à leurs enfants: une
foule de héros, différents de patrie, de caractères et de courage, mais tous réunis par 1( même intérêt , lartificieux Ulysse , l'impétueux Ajax, le sage Nestor; Fimpiété farouche de Dioméde, le caractère religieux d'Hector, le fier Achille s'élevant au-dessus d'eux tous, également passionné dans son amitié et dans sa haine, retiré dans sa tente, mais toujours présent par son absence même, plus funeste aux Grecs par son refus de combattre, qu'aux Troyens par sa valeur ; le choc de deux puissants empires, la lutte de l'Europe et de l'Asie, les hommes et les dieux, mais des dieux passionnés et des hommes héroïques; les plus riches peintures de la nature physique et morale ; les plus tendres affections du cœur venant adoucir les horreurs des batailles; le vieux Priam aux pieds du féroce Achille, recevant de ses mains sanglantes le cadavre de son fils; Andromaque, son enfant dans les bras, cherchant à détourner Hector d'un combat inégal, et opposant à son courage le sourire de son fils : toutes les richesses de la géographie, toutes les traditions de la théogonie, enfin l'orgueil national de la Grèce flattée du récit de ses victoires, voilà ce que l'imagination d'Homère lui montre dans ce magnifique sujet; il s'en empare, et Y Iliade devient le pro-
totype éternel de l'épopée : tant le succès d'un ouvrage dépend de la force et de l'étendue de la première conception !
Avant de peindre le pouvoir de l'imagination, il é toit nécessaire de décomposer l'homme dans sa double organisation d'être intellectuel et d'être sensible, car c'est de ces deux sources que dérivent ses idées et ses sentiments , sur lesquels l'imagination exerce une si vive influence. Plus on observe le monde physique et moral, plus on aperçoit la correspondance éternelle que la nature a établie entre eux:
c'est d'après ce principe que doit être écrit un poëme philosophique. Tout ouvrage de ce genre a pour objet des vérités physiques ou des vérités morales. Dans le premier cas, le poète, pour rendre plus intéressantes les peintures du monde matériel , doit les rapprocher des vérités morales, et trouver entre elles des rapports ingénieux. Ce sont ces images qui donnent aux idées abstraites de la morale et de la métaphysique, un corps, une figure et un vêtement, comme je l'ai dit dans le pre^ mier chant de ce poëme :
Tout entre dans Fesprit par la porte des sens.
Et, SOUS ce rapport, on peut dire que la poésie est matérialiste; ces rapprochements
peuvent se faire ou par la peinture immédiate des objets moraux ou physiques, ou par la voie indirecte des comparaisons qui transporte la pensée de Fun à l'autre. Qu'on me permette ici de citer, non pas comme modèles, mais comme exemples, quelques comparaisons tirées de cet ouvrage. Quand j'ai voulu exprimer comment les objets modifient l'imagination, comment ils sont eux-mêmes modifiés ]>ar elle, il m'a suffi de peindre l'action réciproque des eaux sur le rivage, et du rivage sur les eaux :
Du mobile océan tels les flots onduleux
Vont façonner leurs bords, ou sont moulés par eux.
Si je veux expliquer comment les idées sont réveillées les unes par les autres, je me rappelle l'étincelle qu'on approche d'un amas de poudre, dont les grains s'embrasant de proche en proche produisent un vaste incendie :
Voyez ces longs canaux, retraite ténébreuse Des esprits sulfureux qui, prêts à s^allumer, N^attendent que la main qui va les enflammer ; De cet amas dormant de nitre et de bitume.
Qu'une étincelle approche, un feu soudain s'allume; Il court de tube en tube, erre de tous côtés, Fait éclore, en passant, mille objets enchantés : C'est un fleuve de feu, c'est un drageon superbe; Ici tourne un soleil, là s'élance une g^erbe, Des astres inconnus peuplent le firmament ; Une étincelle a fait ce vaste embrasement.
Avec le même avantage et le même succès, les idées morales viennent se joindre aux peintures du monde physique ; ainsi, lorsque dans un éloge de la rose, j'ai voulu peindre les émanations de son parfum, j ai dit :
La rose au doux parfum, de qui Pextrait divin Goutte à goutte versé par une avare main, Parfume, en s^ezhalant, tout un palais d'Asie, Gomme un doux souvenir remplit toute la vie.
C'est par le secours de ces échanges continuels que la poésie se fertilise et s'enrichit; ils ont un double avantage, celui de jeter plus de variété dans la composition , et celui de flatter le penchant naturel de l'homme à saisir dans l'assemblage des êtres les deux bouts de la chaîne, et de rapprocher par des rapports ingénieux des êtres d'une nature si différente.
Mais ce genre de composition demande une grande variété de connoissances, qui ne peut s'acquérir que par de longues études, ou mieux encore par de longs voyages. C'est par ce double moyen qu'Homère, Virgile, le Tasse et Milton ont enrichi leurs poëmes d'une aussi prodigieuse variété de tableaux. On disoit un jour à Thompson, le célèbre auteur du poëme des Saisons , qu'un de ses amis avoit composé un poëme épique. « Un poëme épique ! répon-
dit Thompson avec vivacité , cela n est pas possible, il n a jamais vu une montagne. » Mais si cette variété est nécessaire à un poëme épique, soutenu par l'intérêt d'une grande action, combien 1 est-elle encore davantage dans un poëme philosophique ou didactique, qui ne peut valoir que par la richesse des détails et le mérite de lexécution! Cependant un avantage quon ne peut lui refuser, c'est de pouvoir également s'élever au genre le plus noble, et descendre au ton simple et familier de la satire et de l'épître ; c'est dans ce sens que Boileau a dit :
Heureux qui, dans ses vers, sait d^une voix légfère Passer du grave au doux, du plaisant au sévère !
Horace semble avoir tracé les devoirs du poëte philosophe , dans ces vers pleins de sens et de finesse :
Defendente vicem modo rhetoris, atque poetœ ; Interdum urbani, parcentis viribus, atque Extenuantis eas consulto.
« Prenant tantôt l'accent élevé de l'orateur et du poëte, tantôt celui de l'homme du monde qui ménage ses forces et les affoiblità dessein.» Aussi appelle-tril les vers de ses satires et de ses épîtres, sermoni propioruy le style de la conversation.
Ce qui ma coûté le plus dans mon travail , c est de ne pas abuser de la richesse poétique du sujet, et de ne pas sacrifier Tinstruction à l'éclat des peintures et à la pompe des descriptions ; les poëmes philosophiques , dénués d'instruction, de méthode, et surchargés d'ornements, ressemblent à ces amas de glaces stériles, éblouissants et froids.
Un jour que je m'étois occupé des idées abstraites qui appartiennent à ce sujet; dans une de ces rêveries qui ressemblent à des songes, j'ai cru voir m'apparoître le Génie de la langue française ; son air étoit froid et noble *, son vêtement, d'étoffes et de couleurs différentes, chargé de diamants et de strazs, sa démarche grave et compassée, son langage un peu monotone et son maintien maniéré, a Eh quoi!
me dit-il en s'approchant de moi, ce n'étoit donc point assez de m'a voir retiré de la société des rois et des héros, pour m'entourer de laboureurs et de pâtres ; de m'a voir arraché aux pompes du théâtre, pour me jeter dans des terres labourables, dans des jachères et des friches; d'avoir substitué dans mes mains au sceptre de la tragédie, aux grelots de la gaieté comique, des serpes et des râteaux; voilà que vous me forcez encore de m'occuper tristement d'idées métaphysiques et abstraites, jus-
(|u ici tout-à-feit étrangères à la poésie. — Permettez-moi, lui dis-je, de me justifier, et de vous tracer ici le tableau fidèle de mes travaux poétiques. Votre langue étoit généralement accusée d'une pauvreté dédaigneuse ; vous paroissiez sur-tout avoir une grande répugnance à peindre les travaux et les occupations champêtres. Voltaire avoit prétendu que Boileau même n auroit pas osé traduire les Géorgiques de Virgile j je vous proposai de donner un heureux démenti à cette allégation ; vous me prêtâtes pour cette entreprise des richesses jusqu'alors ignorées de notre langue: l'ouvrage parut; les femmes et les jeunes gens le lurent peu, mais firent semblant de le lire. L'ouvrage fut presque à la mode, et le suffrage des gens de lettres lui promit un succès plus durable.
a Une ordonnance monotone et symétrique régnoit dans nos jardins ; de tristes charmilles, dans leurs ennuyeux alignements, masquoient aux yeux les formes et les teintes différentes des arbres. Les eaux dormoient dans des bassins, de longs canaux s'étendoient en lignes droites, le ruisseau le plus animé n'eût osé se permettre le plus petit détour ; tout l'emplacement étoit soigneusement nivelé : c'étoit à la poésie à réformer ces abus. Aidé de votre secours, je chantai les jardins libres et irrégu-
liers : la variété succéda à la monotonie, la liberté à Fesclavage ; les bois, les prés, les eaux reprirent leur indépendance, et les jardins devinrent des paysages.
«Ce travail achevé, je vous retins encore dans les champs ; nous n avions point de GéoT" giques françaises. Celles de Virgile, si parfaites dans lexécution, sembloient incomplètes dans leur plan. Il ne nous avoit point présenté Thomme des champs jouissant de tous les plaisirs que peut offrir la campagne, étudiant tous les aspects variés des saisons, observant la nature pour en mieux jouir, se rendant heureux, et répandant autour de lui son bonheur. L agriculture dont il a dicté les lois n est que Fagriculture ordinaire connue de son temps; il n'a point employé le loisir de Fhomme des champs à connoître ce qu il trouve autour de son habitation d'intéressant et de curieux ; il a entièrement oublié le philosophe et le naturaliste ; enfin il n'a point appris aux poëtes à célébrer leurs beautés et à chanter la magnificence de la nature. J ai tâché de remplir ces vides(i).
(( Cependant votre langue, accusée d'un peu
(') Nous ne pouvons mieux faire que de renvoyer le lecteur à la préface de V Homme des Champs y où Fauteur a exposé lui-même l'intention de ce poëme. {Note des éditeurs.)
T. TIII. L*IICAGni. I. 3
de recherche et d afféterie , avoit besoin d'être retrempée dans la mâle simplicité des poètes anciens. La traduction des grands modèles de lantiquité est, pour la poésie moderne, passezmoi cette comparaison , ce que sont ces cuves fameuses d'Allemagne où le vin nouveau, versé tous les ans sur les vendanges précédentes, emprunte d'elles sa force et sa maturité. J'avois à choisir entre Homère et Virgile 5 mais Virgile, vivant sous un gouvernement plus rapproché du nôtre, par cette élégance, cette politesse et ce'sentiment des convenances qui n'apjiartiennent qu'à une cour et à un siècle polis ; Virgile, à qui j'ai dû mes premiers succès dans la carrière littéraire, a du facilement obtenir la préférence. Quoi qu'en aient dit des personnes d'ailleurs très estimables, cette traduction présentoit des difficultés plus grandes peut-être que celles des Géorgùjjues. Indépendamment de l'étendue de l'ouvrage, plusieurs chants, presque entièrement descriptifs, tels que la navigation d'Énée dans le troisième; les jeux célébrés sur le tombeau d'Anchise dans le cinquième y dans le sixième la peinture des enfers ; dans les six derniers celle d'une foule de batailles , où les costumes , les armes , les stratagèmes miUtaires, n'ont rien de commun avec ceux des siècles modernes, demandoient dans
1 exécution autant d efforts que les détails du poëmé didactique, et d ailleurs exigeoient beaucoup plus de mouvement, de verve et d'élévation. Je me suis imposé la plus scrupuleuse fidélité dans la traduction de tout ce qui regarde les usages civils , religieux, politiques ou militaires des anciens, «ur-tout la partie historique et géographique, dont les détails sont si précieux aux amateurs de lantiquité. Le fameux Dan ville ayant demandé à un dessinateur de cartes celle de la Grèce, surpris et fâché de n'y pas trouver je ne sais quelle bicoque de TAttique: Ah! monsieur, dit-il, vous m avez volé un vUlage.
« Enfin il manquoit à votre langue une sorte d audace dans lès idées, d'énergie dans l'expression , que Milton a portée peut-*étre plus loin que ses prédécesseurs. J'ai donc ajouté à la traduction de \ Enéide celle du Pamdis perdu, et peut-être son auteur auroit vu avec plaisir l'accueil qu'elle a reçu, puisqu'il est dû tout entier au génie avec lequel il a su peindre également la majesté de l'Être suprême, les fureurs de Satan , tracées d'un pinceau peutêtre plus énergique que la colère d'Achille; le ciel, l'enfer, la magnificence de la création, le paradis terrestre, et les chastes amours et les
innocentes délices de nos premiers pères. Ain-
si la poésie ancienne et la poésie moderne ont concouru à fortifier la vôtre, et quoique vous m'ayez souvent refusé la vivacité des tours , la rapidité du mouvement et sur-tout Fincomparable secours de l'inversion ; qu'au lieu des terminaisons caractéristiques des nombres, des genres, des cas et des temps, vous m'ayez souvent embarrassé de l'appareil des articles et des verbes auxiliaires, plus d'un connoisseur indulgent n'a pas trouvé ce travail inutile pour l'accroissement de vos richesses poétiques.
« Tous ces essais ne pouvoient suffire à l'emploi de vos richesses *, la morale et la métaphysique restoient encore presque entièrement étrangères à notre poésie, et j'ai cru qu'un poëme'sur Y Imagination^ sur cette faculté qui exerce sur nos idées, nos sensations et nos sentiments un si puissant empire, pouvoit remplir ce vide et vous ouvrir un champ vaste et fécond(*). »
(') Lorsque Delille ëcrivoit ces réflexioDs, dans lesquelles le gënie poétique de notre lan^e est présenté sous des rapports alors si nouveaux, il nWoit publié ni tes Trois Règnes^ ni la Conversation: la traduction de YEssai sur CHomme étoit encore dans son portefeuiUe. Quelle foule d'observations piquantes, ingénieuses, une aussi heureuse application de sa brillante théorie n'eût-elle pas fourni à l'écrivain qui avoit si habilement deviné et exploité toutes les ressources, toutes les finesses de notre langue; et quel cours
A ces mots, le Génie me sourit, me jeta quelques feuilles de lauriers , détachées de la couronne de Virgile, et de Mil ton, dont les bustes, par le hasard de mon rêve, se trouvoient placés à côté de lui : je les saisis avec empressement, et les rattachai avec respect aux couronnes à qui elles appartenoient.
de grammaire 'poétique fÙt résulté de Fanalyse raisonnée des divers ouvrages de ce grand poëte ! Qui pouvoit le faire mieux que Delille, et nous initier plus sûrement dans tous les secrets d'un art qui n'en avoit plus pour lui !
CHANT PREMIER
POEME
CHANT PREMIER