L HOMME SOUS LE RAPPORT INTELLECTUEL
Trop heureux le génie, ornement de la scène, Qui, formé par Thalie, ou cher à Melpomène, Égayant, à son choix, ou tourmentant les cœurs. Fait éclater le rire ou ruisseler les pleurs ; Mais heureux, après lui , Tami d^ la sagesse (') . Qui, disciple de Pope, élève de Lucrèce, Sans masque, sans cothurne, et sans illusion, D'un style simple et vrai fait parler la raison ! Il n entend pas pour lui retentir le théâtre Des suffrages bruyants d'une foule idolâtre ; Mais le sage le lit : le sage quelquefois , Pour rêver avec lui, s enfonce dans les bois ; Et, charmé de ses vers, n'en suspend la lecture Que pour voir les forêts, les cieux et la nature. Content de ce destin , je chante dans mes vers LImagination, charme de Funivers.
Je dirai ses attraits, son empire invisible Sur 1 être intelligent et sur Fêtre sensible ; Comment elle reçoit, par loi^ane des sens, L'image des objets , et des lieux et des temps ; Comment, des arts divins inspirant le délire, Elle anime à4a-foîs les pinceaux et la lyre : Je peindrai tourÀ-tour ses dangers, ses bienfaits ; Quel soin peut seconder ou régler ses effets ; Comment des arts, des jeux, et des fêtes publiques, Elle étale à nos yeux les pompes politiques ; Et, suppléant aux lois, ou servant leur pouvoir, Par des liens de fleurs elle enchaîne au devoir ; Conunent, de mille erreurs créatrice féconde, De fausses déités elle peupla le monde ; A Fargile, à la pierre, éleva des autels ; Devant un bois muet prosterna les mortels ; Comment enfin, du Christ secondant les conquêtes, De leur pompe sacrée elle embellit nos fêtes. Noble et vaste projet 1 et tel que Fart des vers Jamais d objets plus grands n entretint Funivers.
Mais pour la célébrer ma voix a bespin d eUe. Où donc te rencontrer, adorable immorteUe?
Pour enchanter Foreille ou charmer les regards, Dans leurs temples brillants inspires-tu les arts ? Vasrtu sur FApennin, sur les Andes sauvages.
Prêter de loin Foreille à la voix des orages? Dans la noire épaisseur de ces antiques bois Où jamais des humains la hache ni la voix
N'interrompit la paix de leur nuit ténébreuse,
Aux coteaux dUercinie, aux champs de Vallombreuse,
Pensive, ^ares-tu tes pas silencieux?
De Pomone et de Pan séjour délicieux,
Tibur t'amuse-t-il du bruit de ses cascades?
Sur les pompeux débris de quelques colonnades
Le temps te montre-t-il le néant de loipieil?
Gémis-tu sur les pas de quelque mère en deuil.
Qui, visitant d'un fils la lugubre demeure.
S'assied, croise les bras, baisse la tête, et pleure?
Au sein d'un doux réduit, cher à la volupté.
Dans les bras de 1 amour remets-tu la beauté ?
Ou bien aimes-tu mieux, dans sa retraite obscure,
Charmer Fami des arts, l'amant de la nature?
Eh bien ! je suis à toi. Viens, ô ma déité !
Viens, telle qu'on t'admire en ta variété.
Folâtrant sur les fleurs, se jouant dans Forage,
Pour sceptre une baguette, et pour trône un nuage ;
Conduisant sur ton char, entouré de vapeurs.
Les fantômes légers et les songes trompeurs ;
Ta robe sans agrafe et ton corps sans ceinture,
A l'air abandonnant ta libre chevelure :
Viens, portant dans tes mains le myrte et le laurier,
Le luth du troubadour, la lance du guerrier ;
Variant, conune Iris, tes couleurs et tes charmes,
Le rire dans tes yeux prêt à céder aux larmes ;
Jeune, fraîche, et dans l'air, sur la terre et les flots.
Versant toutes les fleurs, excepté les pavots.
Cependant, pour chanter ta puissance divine, Il en faut, avec art, démêler lorigine.
Les principes cachés et les ressorts secrets : Prenons donc de plus haut ces sublimes objets.
Ce n'est pas sans raison que de Tintelligence Dans les sens ébranlés on plaça la naissance ; Tout entre dans lesprit par la porte des sens : L un écoute les sons, distingue les accents ; L'autre des fruits, des fleurs, des arbres et des plantes Apporte jusqu'à nous les vapeurs odorantes ; L'autre goûte des mets les sucs délicieux ; L'œil, plus puissant, embrasse et la terre et les cieux : Mais, tant que le toucher n'a pas instruit la vue, Ses regards ignorants errent dans l'étendue ; Les distances, les lieux, les formes, les grandeurs, Tout est douteux pour l'œil, excepté les couleurs. Mais le toucher , grands dieux ! j'en atteste Lucrèce (^) Le toucher, roi des sens, les surpasse en richesse ; C'est l'arbitre des arts, le guide du désir, Le sens de la raison et celui du plaisir.
Tous sont assujetti à ce maître suprême, Ou plutôt tous les sens sont le toucher lui-même. Chacun de ses rivaux, dans son pouvoir borné, Â son unique emploi demeure confiné :
La puissance du tact est par-tout répandue ; L'ouïe, et l'odorat, et le goût, et la vue.
Sont encor le toucher, le plus noble des sens : Présents, il les dirige, et les remplace absents.
CHANT I. i5
Le mortel qui, sans yeux commençaot sa carrière,
Pour De la voir jamais, arrive à la lumière ,
D'uoe main curieuse interroge les corps.
Écoute du toucher les fidèles rapports.
Par lui, de leur couleur s'il perd la jouissance,
Il juge leur grandenr, leurs cootours, leur distance.
Que dis-je ! tliaquc sens, par un liciireiix concours, Prête aux sens alliés un mutuel secours ; Le frais gazon des eaux m'embellit leur murmure ; Leur murmure, à son tour, m'embellît la verdure- L'odorat sert lo j;oût , et l'œil sert l'odorat : L'haleine de (a rose ajoute à son éclat ; Et d'un ambfe flatteur la pêche parfumi'-c Paroît plus savoureuse à In bouche embaumée.
Voyez l'Amoni' luuicux par un double larcin ! La main invil< lu-il, l'œil appelle la main; Et d'une hou cIk' fiaiclie, où le baiser repose , Le parlîun est plus doux sur des lèvres de rose. Ainsi tout se rrpond, et, doublant leurs plaisirs (^), Tous les sens l'un de l'autre éveillent les désirs.
Cependant des objets la trace passagère S'enfuiroit loin de nous comme une ombre légère. Si le ciel n'eût créé ce dépôt précieux Où le goût, l'odorat, et l'oreille, et les yeux. Viennent de ces objets déposer les images, La mémoire. A ce nom se troublent tous nos sages : Quelle main a creusé ces secrets réservoirs?
Quel dieu range avec art tous ces nombreux tiroirs.
m L'IMAGINATION.
Les vide ou les remplit , les referme ou les ouvre ? Les nerfe sont ses sujets, et la tête est son Louvre. Mais couinieDt, à ses lois toujours obéissants, Voat-ils à son empire assujettir les sens ?
Comment l'eatcndent-ils sitôt qu elle commande ? Comment nn souvenir qu'en vain elle demande, Dans im temps plas heureux promptement accouru, Quand je n'y songeois pas, a-t-il donc reparu? Au plus ancien dépôt quelquefois si fidèle, Sui- un dépôt récent pourquoi me ti'ahit-elle ? Pourquoi cette mémoire, agent si merveilleux, Dépend-elle des temps, dii hasard et des lieux? Par les soins et les ans, par les maux affoiblie, Comment ressemble-t-elle à la cire vieillie.
Qui, fidèle au cachet qu'elle admit autrefois. Refuse une autre empreinte, et résiste à mes doigts? Enfin, dans le cerveau si l'image est tracée, CfJtnmcnt peut dans un corps s nupriiutr la pensée (*)?
Là finit ton savoir, mortel audacieux ; Va, mesure la terre, interroge les cieux, De l'immense univers règle l'ordre suprême ; Mais ne prétends jamais te connoitre toi-4nême ; Là s'ouvre sous tes yeux un abîme sans fonds. Queb que soient cependant ces mystères profonds, Par le secours des sens, par leur vieille alliance, La mémoire entretient son magasin immense.
Là repose en secret, accumulé par eux, Tont ce que m'ont appris mes oreilles, mes yeux :
Les errenrs , les vertus , les f oiblesses humaines ; De la terre et des cieux les nombreux pbénoméDes ; Ce qui croît sous nos pas, on resplendit dans l'air. Ou marche sur ce glohe, on nage dans la mer ; Les annales des ark, les fastes de la gloire, Et les lieux , et les temps, et la fahle, et l'histoire ; Et des faisceaux légers de fibres et de nerfs Dans l'ombre du cerveau vont graver l'univers. Tel, dans l'enfoncement d'une retraite obscure, Que n'ëclaire qu'à peine une étroite ouverture. Le magique miroir, dans ses mouvants tableaux, Représente à nos yeux et la terre et les eaux ; Ijcs travaux des cités, les loiuiains paysages. Des objets réfléchis fugitives images.
Mais tandis que les ■^ciis imurrissent ce trésor, Lui-même en rempUl un jihis adniii-alile ciicnr. Qui sans cesse reçoit et reproduit sans cesse : L'im^ination, féconde enchanteresse, Qui fait mieux que garder et que se souvenir, Retrace le passé , devance l'avenir.
Refait tout ce qui fut, fait tout ce qui doit être, Dit à l'un d'exister, à l'autre de renaître ; Et, comme à l'Étemel quand sa voix-l'appela.
L'être encore au néant lui répond : Me voilà. Des maîtres du ciseau, du pinceau, de la lyre. C'est elle qui produit, qui nourrit le délire. Donne au fier conquérant son rapide coup d'oeil, Des grands coeurs entretient le gén^eux oi^eil,
Et par Fespoir d'un nom soutient un grand courage .
Tel, des siècles vengeurs pressentant le suffrage,
Cicéron s elançoit vers la postérité,
Et de loin écoutoit son immortalité.
La politique même à ma noble déesse
Doit le plus grand essor de sa haute sagesse.
Son regard voit plus loin , en voyant de plus haut ;
Où la foule se traîne, elle arrive d'un saut:
Tel, quand le ver rampant voit à peine un brin d'herbe
Un immense horizon s'ouvre à Faigle superbe.
Enfin c'est cet instinct, ce sens divinateur,
Qui donne au grand talent son vol dominateur.
Le présent appartient à tous tant que nous sommes ,
Aux savants le passé, l'avenir aux grands hommes ;
Ou si l'esprit recule au gré du souvenir.
C'est pour mieux s'élancer dans le vaste avenir.
Et le mystique amour, la piété touchante.
Que ne doivent-ils pas au pouvoir que je chante ! Voyez ce tendre cœur qui, prompt à s'enflammer, Vit l'enfer dans une ame incapable d'aimer (^) : Dans les plaisirs sacrés dont le torrent l'inonde. Sait-elle encor s'il est d'autres plaisirs au monde ? Loin, bien loin sous ses pieds, elle voit ce séjour; Il n'est plus que son Dieu, le ciel et son amour. Tantôt, le contemplant dans l'éclat de sa gloire, Elle aime à voir enfin ce qu'elle aimoit à croire ; Tantôt plus haut encor, sur des ailes de feu, Sublhne , elle s'élève à l'opprobre d'un Dieu ,
Endure ses affronts, partage ses toitures, D intarissables pleurs arrose ses blessures ; Tantôt, dans les langueurs d'un ineffable amour, En une longue extase elle épuise le jour ; Et la bouche entr'ouverte , immobile et pâmée, Elle succombe au Dieu dont elle est consumée (^ : Tant ce pouvoir divin, cet ascendant vainqueur, Domine sa pensée et subjugue son cœur !
Toutefois, triste ou gaie, ou profonde, ou légère, Llmagination a plus d'un caractère ; Dépendante des ans, des climats, de nos mœurs. Le jouet, le tyran et des sens et des cœurs ; Des objets tour-à-tour esclave ou souveraine, EUe prend leur empreinte ou leur donne la sienne : Du mobile océan tels les flots onduleux Vont façonner leurs bords ou sont moulés par eux. Tantôt, à recueillir bornant toute sa gloire, Elle n est quune immense et fidèle mémoire, Où, comme en un miroir, se peignent les objets ; Tantôt, d'un prisme heureux imitant les effets. Elle colore tout, et sa vive imposture Multiplie, agrandit, embellit la nature.
Ainsi, dans un amas de tissus précieux (7), Quand Bertin fait briller son goût industrieux. L'étoffe obéissante en cent formes se joue.
Se développe en schall, en ceinture se noue.
Du pinceau, de l'aiguille emprunte ses couleurs. Brille de diamants, se nuance de fleurs,
T. Tin .L*IMAGIir. 4
50 LIMAGINATION.
En longs replis flottants fait ondoyer sa moire, Donne un voile à Tamour, une écharpe à la gloire ; Ou, plus ambitieuse en son brillant essor, Sur laimable Vaudchamp va s embellir encor (®).
C'est peu de varier, de colorer le monde :
La vive enchanteresse, en chimères féconde.
Lui donne d'autres dieux, d'auti'es mœurs, d'autres lois. Et le peuple, à son gré, d'habitants de son choix. Ainsi créoit Rousseau; d'un peuple fantastique, Ainsi le grand Platon forma sa république :
Et ne vîmes-nous pas nos régénérateurs.
Destructeurs courageux et hardis créateurs.
Des états balancés cherchant les équilibres, Les former tous parfaits, tous vertueux et libres? Dieu garde leurs états ! qu'ils y puissent en paix Fonder leur colonie et nemigrer jamais (f) !
Ainsi toujours veillant et toujours agissante, L'Imagination peint, exagère, enfante; Même lorsque la nuit ramène le repos.
Quand tout dort, et les vents, et les bois, et les flots. Qui ne sait son pouvoir? Tel que lairain sonore. Qu'on cesse de frapper et qui résonne encore ; Tel qu'une fois lancé, le rapide vaisseau Se souvient de la rame et vole encor sur l'eau : Ainsi, dans le sommeil, l'ame préoccupée Obéit aux objets dont elle fut frappée ; Ainsi la nuit du jour retrace le tableau ; Ainsi de nos peusers nos rêves sont l'écho.
Des songes, je le sais, la peinture bizarre
Souvent brouille, déplace, ou confond, ou sépare.
Tel au miroir des eaux notre œil voit retracés
Les nuages en bas, les arbres renversés,
La terre sous les eaux, et les troupeaux dans Tonde,
Et les ruisseaux roulant sur la voûte du monde ;
Mais le fond est le même. En songe, un orateur (•*•)
En quatre points encor lasse son auditeur.
Bercé par le rouet d une rauque éloquence.
En songe, un magistrat s'endort à l'audience ;
En songe, un honmie en place, arrangeant son dédain.
Pour prendre des placets étend encor la main.
En songe, sur la scène, un acteur se déploie ;
L'auteur poursuit sa rime, et le chasseur sa proie ;
Le grand voit des cordons, l'avare de l'argent,
Et Penthiévre ouvre encor sa main à l'indigent (• *).
En songe, un tendre ami revoit l'ami qu'il pleure ('^) ;
Il reconnoît les lieux, il se rappelle l'heure,
Où dans des pleurs muets prolongeant ses adieux ,
Immobile, long-temps il le suivit des yeux.
Peindrai-je d'un amant le délire et les songes ? C'est pour lui que Morphée est riche en doux mensonges ; D'espérance, d'amour, de désir palpitant, Il voit l'objet qu'il aime, il l'écoute, il l'entend ; Il croit voir sur sa bouche, où le refus expire, Mollement se répandre un languissant sourire ; Il croit voir, l'entourant des plus aimables nœuds. S'étendre et s'arrondir ses bras voluptueux ;
Il reçoit ses baisers, ses caresses brûlantes : Tout son corps a frémi sous ses mains caressantes. La nuit fait envier ses prestiges au jour, Et trempe ses pavots du nectar de ramour(*^).
Ainsi, dans ces erreurs, par un charme suprême. Revit tout ce qui plaît, revit tout ce qu on aime. Tels, dans la douce paix des Champs Élysiens, On peint de ces beaux lieux les heureux citoyens, Idolâtrant encor l'erreur qu'ils ont chérie.
Vaines ombres, qu'amuse une ombre de la vie ('4) ; Les uns d'amour encor suivant les douces lois. D'autres au son du luth croyant mêler leurs voix, Ceux-ci faisant voler des chars imaginaires.
Et tous, comme ici-bas, heureux par des chimères.
Ne croyez pas pourtant qu'envoyés sans dessein. Tous les songes ne soient qu'un simulacre vain. Par eux, déjà le ciel exerce sa justice :
Le rêve du méchant est son premier supplice.
Sous ses lambris pompeux, dans son alcôve d'or('^) Des Belges, que son nom fait tressaillir encor. L'affreux dévastateur, au milieu des nuits sombres Des riches égorgés croit voir encor les ombres. Un songe les lui montre un poignard dans le flanc Le poursuit de leurs cris, le couvre de leur sang ; Leur dépouille l'accuse ; en vain son cœur rappelle La pauvreté paisible: il n'est plus digne d'elle. Le ciel, pour le punir, lui laisse ses trésors ; En proie à sa richesse, en proie à ses remords.
CHAPfT I. • 53
Comme un énorme poids son or sur (ai retombe,
Et des spectres sanglants lentrainent dans la tombe. Oublierai-je vos dons, rêves consolateurs?
Providence du pauvre, ils charment ses malheurs.
Un songe heureux remplit ses Celliers et ses granges
D'abondantes moissons, de fertiles vendanges.
Un songe le fait roi, lui donne des sujets ;
Il rêve de trésors, de sceptres, de palais.
Trop court enchantement ! trop passager délire !
Le réveil lui ravit sceptre, couronne, empire ;
Mais il garde lespoir, l'espoir, son seul flatteur.
Et les illusions, ces doux rêves du cœur.
Apprenons maintenant quels ressorts invisibles
Réveillent des objets les images sensibles ;
Et comment nos pensers, toujours contagieux.
L'un par lautre avertis, conununiquent entre eux.
Telle est de notre esprit la marche involontaire ;
Nulle pensée en nous ne languit solitaire ;
L'une rappelle l'autre, et grâce aux nœuds secrets
Par qui sont alliés les différents objets,
En images sans fin une image est féconde :
Tel un caillou tombant forme un cercle dans l'onde ;
Un dUtre lui succède, et tous les flots troublés
Étendent jusqu'aux bords leurs cercles redoublés.
Observez les tableaux que notre esprit compose :
Tantôt c'est un effet qui rappeUe la cause.
Et la cause tantôt rappelle les effets.
Ainsi le bienfaiteur retrace les bienfaits,
54 L'IMAGWATION.
Et le bieufait f éveille une image chérie ; Ainsi, mes prés, mes bois, chers à ma rêverie, Me parlent du grand Être ; et mes humbles chansons Disent, comme Virgile : Un Dieu ma fait ces dons. Tantôt dans la pensée accourent et s'assemblent Des objets séparés, dont les traits se ressemblent. Ce hameau vous a plu ! Ne vous peindroit-il pas Les lieux où votre enfance a fait les premiers pas? Le trait le plus léger, surpris sur un visage. De 1 être qu'on chérit nous rappelle Fimage.
Regardez les transports de ce couple amoureux : Ds vous peindront les jours où vous fûtes heureux.
Pour varier encor sa brillante peinture, L'Imagination dans la même nature Ne choisit pas toujours les traits de ses tableaux ;
Pour rajeunir ces traits par des rapports nouveaux,
D^s les mondes divers incessamment errante.
Entre la brute et l'homme, entre l'homme et la plante,
Et la terre et le ciel, et l'esprit et le corps.
Elle cherche et saisit d'ingénieux accords ;
Et d'un régne dans l'autre en transporte l'image.
De là l'Allégorie, ornement du langage.
Ce mont jusques au ciel s'élève avec orgueil ;
Ces myrtes sont riants, ces cyprès sont en deuil ;
Le lis peint la candeur, et l'agneau l'innocence ;
Le lion, d'un héros exprime la vaillance.
Une herbe est parasite, un zéphyr indiscret ;
Et, si ce tour vieilli peut peindre un jeune objet,
rCHANT I.
Grâce à c^ teint brillant où la beauté repose,
Églé sera long-temps comparée à la rose.
Voyez nos factions : c'est la fureur des flots :
Nos jours sont un orage, et la France un chaos.
Mais rhistoire, sur-tout, dans ses pages fidèles,
Se plait à nous offrir ses brillants parallèles:
Notre esprit s en amuse : il compare, à son choix.
Les succès, les revers^ les peuples et les rois.
Les siècles écoulés, et le siècle où nous sommes.
Les grands événements, et sur-tout les grands hommes.
Il aime à rapprocher Robespierre et Cromwell, *
Le poignard de Caton et la flèche de Tell ;
Et des derniers Romains si je lis les annales.
Des petits et des grands les discordes fatales;
Le luxe subjuguant ces rois de lunivers,
Les esclaves s armant des débris de leurs fers ;
Les harangues des chefs, leurs sanglants artifices,
L'ambition féroce égorgeant ses complices.
Des registres de morts les tableaux odieux,
L oubli de tous les droits, né de loubli des dieux ;
Les riches dépouillés, et la guerre civile
Partageant aux vainqueurs jusqu'aux champs de Virgile,
L'Imagination compare ces tableaux ,
Et dans les maux passés croit voir nos propres maux : •
Tant des lieux et des temps, prompte à franchir l'espace,
D'un âge dans un autre elle aime à voir la trace !
Par des effets plus sûrs encore et plus puissants. Le contraste nous frappe en de contraires sens ; «
LIMAGINATION,
Des termes opposés qu'à nos yeux elle étale,
L'Imagination mesure Im^ervalle ;
Passe de Fun à Fautre, et Finconstant desif
Veut changer de tableaux , pour changer de plaisir.
Voyez-vous, sous le ciel de Fardente Italie (*^),
Virgile regretter la fraîche Thessalie ?
O qui le portera sous ces riants berceaux,
Dans ces noires forêts, au bord de ces ruisseaux?
Des personnes, des lieux, la grandeur éclipsée,
Par Feffet du contraste attache la pensée.
Ai^i, contre ces murs, monument de Forgueil,
Où Rome antique étonne et lasse encor notre œil,
Et qu'abandonné au temps sa fille négligente,
J'aime à yoir s appuyer la cabane indigente.
Que Sylla meure en proie aux insectes hideux (*7),
Qui de la pauvreté sont les hôtes honteux.
Je m étonne et m'écrie : « Est-ce donc là cet homme.
Vainqueur dans Orchomène, et le bourreau de Rome ! »
Bélisaire ! à ce nom trembla le monde entier ( **),
Et son casque tendu sollicite un denier !
J admire, en gémissant, tant de maux et de gloire.
Et les dons de Faumône aux mains de la victoire.
Tantôt, pleurant ton sort, descendu de si haut,
O Stu'art ! je te suis du trône à 1 echafaud.
Tantôt, de Marins méditant le naufrage.
Je mêle ses débris aux débris de Carthage ;
Et si je ne craignois d'éveiller nos douleurs.
Quels désastres plus grands feroient couler nos pleurs,
Et pràt dd%i grandeur «lontreroient la misère ! Enfin, quand Fart invente ou trace un «aractère^. Qui me frappe le plus ? C'est le contraste hekwux D'une ame violente et d'un cœur généreux.
J'admire de sang-froid le sage Idoménée ( * 9) , Et le prudent Ulysse, et le pieux Énée :
Mais qu'on me montre Achille, Achille, ame de feu. Dont la rage est d'un tigre, et l^s tertus d'un dieu ; D'amitié, de fureur, héroïque assemblage.
Sentant profondément le bienfait et l'outrage. Tonnant dans les combats, ou, la lyre à la main, Seul, au bord de la mer, consolant son chagrin ; Pour apaiser Patrocle en sa demeure sombre.
Tourmentant un cadavre et punissant une ombre ; Et quand Priam d'Hector vient chercher les débris, Respectant un vieux père et lui rendant son fils : Ce grand tableau m'étonne, et mon ame tremblante Frémit tout à*la-foi9 de joie et d'épouvante : Tant, prompt à nous frapper, en de contraires sens. Le contraste sur nous a des effets puissants ! Il étonne, il éveille, il excite notre ame :
De deux cailloux choqués ainsi jaillit la flanmie. Tels, quand deux vents rivaux se disputent les mers, Les flots, en se heurtant, s'élancent dans les àirsv Enfin, par le hasard d'un heureux voisinage.
Une image souvent éveille une autre image.
Sans être ressemblants, ni contraires entre eux, \ Les objets plus voisins sont plus contagieux ;
ff
Et ce tissu brillant des im^g6iKderame, : • L esprît^Àvec j^sir, en suit toute la trame.
Seul, et dësoccupé, j erre dans ce jardin ;
Une rose à mes yeux se présente : soudain Je rêve à cette fleur : de sa coupe vermeille Je songe que les sucs alimentent Fabeille ; Elle eu pétrit son miel, en bâtit son palais ; Une reine y commande, et le gouverne en paix. Je songe à ces grands noms de roi, de république ; Je compare, j oppose à lessaim monarcliique Ces fourmis , qui, sans arts, sans palais élégants. Habitent dans un antre, et vivent en brigands.
Quelques états pourtant, avec Imdépendance , Unirent quelquefois les arts et Fabondance, Me disje ; mais des mœurs l'inflexible fierté. Et ces fougueux débats cbers à la liberté.
Enfantent trop^souvent les discordes civiles. Ensanglantent les champs et dépeuplent les villes. Moi, je suis pour un chef; son pouvoir est plus doux: Mais ce pouvoir heureux n appartient-il qu'à nous? Je tourne vers les cieux ma course vagabonde ; Là mon œil voit régner le grand flambeau du monde ; D'un éclat emprunté brillant autour de lui, Les astres de sa cour lui prêtent leur appui. De là je redescends sur cette pauvre terre, Et dis à tous cesi fous qui se livreiTt la guerre Pour des systèmes vains et de plus vains projets : « La royauté n'est point le malheur des sujets ;
Elle préside au ciel comme aux lieux où nous sommes, Et gouverne à-la-fois les astres et les hommes. » Ainsi lesprit vo^y^^; ainsi, rêvant tout bas, J'arrive d une flpur au^lestin des états :
Tant chaque idée entraîne une suite nombreuse ! ' Voyez ces lopgs canaux VretKaite ténébreuse Des esprits sulfureux qui, prêts à s'allumer, N'attendent que la main qui va les enflammer ; De cet amas dormant de nitre et de bitume , Qu une étincelle approche, un feu soudain s'allume ; Il court de tube en tube, e^'e dé tous côtés. Fait éclore, en passant, mille objets enchantés . C'est un fleuve de feu, c'est un dragon superbe ; Ici tourne un soleil, là s'élance une gerbe, Des astres inconnus peuplent le firmament :
Une étincelle a fait ce vaste embrasement.
Mais un débat fameux s'élève entre les sages (^*) : DiAtfàande et des objets d'imparfaites images Outilles précédé notre arrivée au joun?
Je sais que dans la nuit de iôn premier séjour. De sa tunique épaisse encore enveloppée.
L'enfance des objets ne peut être frappée ; Mais ce sentiment prompt, cet élan des besoio^ .Qui devance le temps, la culture et Ip^ soins, '^ Veut, compare, choi^^t, aime, hait,. craint, espère; Qui n'en voit dans l'enfant l'empreinte héréditaire ? Et si, dès qu'ils sont nés, déjà des animaux L'instinct intelligent choisit les végétaux ;
Si le chien montagnard hérite de sa race
L adresse paternelle aussi bien que Faudace ;
Si loiseau, de son œuf sait bf isef là prison ;
Si, de ses murs de cire élevant la cloison,
L'abeille géomètre a su par elle-même,.
Dans ses angles savants, résoudre un grand problème ;
A Taspect d un point noir, si la poule à grands cris
Sous son aile inquiète assemble ses petits ;
Si, quand le tigre an loin poursuit sa course errante,
Le buffle, sans le voir, se roule d'épouvante ;
Si Tinstinct est si prompt et si sûr dans ses lois (^ *),
La sublime raison a-t-elle moins de droits ?
Je sais que de 1 mstinct notre raison diffère '
L'une agit librement, l'autre est involontaire ;
L'instinct vent deviner, la raison vent savoir ;
L'un sait mieux pressentir, et l'autre mietoc prévoir ;
L'une luit par degrés , l'autre soudain s'enflamme ;
L'un est l'éclair des sens, l'autre le jour de l'^e ;
Enfin, quand la raison hésite et flotte encor,
Souvent l'instinct rapide a déjà pris l'essor.
N'allons pas toutefois, calomniant 1 enfance. De la raison tardive accuser l'indolence ; Voyez comme l'enfant, avide des objets, Les saisit, les dévore, et, tels que d'anciens traits Aux i^proches du feu renaissent sur la cire.
Semble se souvenir bien plutôt que s'instruire. De là ce mot fameux qu'un sage a publié (^^) : « L'homme n'ignoroit pas: il n'avoit qu'oublié. »
Et si ce doux produit de lliomme et de la femme
Est 1 extrait le plus pur de leurs sens, de leur ame,
Pourquoi n'auroient-ils pas déposé dans son sein
Du tableau de la vie un informe dessin ?
Je sais que les leçons, Tâge, lexpérience,
De leurs impressions marquant la molle enfance,
A ce premier cachet et des sens et du cœur,
Viennent joindre leurs traits : mais si cette liqueur,
Qui coule du pressoir dans la cuve fumante.
Fermente tous les ans quand la vigne feimente,
Et loin du sol natal, de la vigne et du ciel.
Répond dans sa prison à Tarbre paternel.
De ces traits primitifs qu aucun pouvoir n efface,
Croirai-je que Fenfant ne garde pas la trace ?
Je ne citerai point ces taches, ces couleurs,
Ces signes d'animaux, et de fruits, et de fleurs.
Dont, suivant nos aïeux, amoureux de prodiges,
La mère à son enfant imprime les vestiges.
Et qui peut en douter? Des auteurs de nos jours.
Les plaisirs, les douleurs, les haines, les amours,
Déjà, dans son obscure et vivante retraite,
L enfant en a senti l'impression secrète.
Prête à le mettre au jour, la mère de Stuart (*^
Voit son amant tomber sous vingt coups de poignard ;
Et, tremblant d'un fer nu, roi pédant et frivole.
Son fils livre la guerre aux docteurs de l'école,
Et le savant dilemme, et les doctes débats,
Furent son arme unique et ses plus grands combats.
62 LIMAGINATION.
Mais, jusqu'où de lesprit s étendra la culture ? Jusqu où doit le savoir féconder la nature ?
Les Muses aiment peu de longs raisonnements : Un récit dira plus que de froids arguments.
Au sein de cette mer qu on nomme Pacifique (^^), L'île de Péliou lève son front antique.
Chef-d'œuvre de l'instinct, phénomène des lois, Simple, mais non grossier, étranger à-la-fois Aux vices élégants, aux barbares usages Des peuples policés et des hordes sauvages.
Son peuple heureux ignore, et cette urbanité Qui trahit avec grâce , et la férocité Qui rapporte en chantant dans ses mains triomphantes, Du crâne des vaincus les dépouilles sanglantes. Son doux repos n'est point un stérile loisir : A côté du travail il trouve le plaisir.
Le chef donne l'exemple en son palais de chaume. Et quand il a dicté des lois à son royaume, Il revient à l'ouvrage. Aucun ne sait mieux l'art D'emmancher la coignée et d'emplumer un dard. Les poissons de leurs eaux et les fruits de leur terre. Voilà leurs simples mets : aussi l'affreuse guerre Trouble bien rarement et leurs champs et leurs jours : C'est pour le superflu que l'on combat toujours. Etre justes et bons fait lem* plus douce gloire ; Et quand des nations la désolante histoire Nous a peint leurs malheurs, leurs combats, leurs forfaits, Le lecteur fatigué, pour reposer en paix.
Se plaît à rencontrer ce peuple débonnaire, Semblable à la tribu que nous a peinte Homère, Qui, de simple laitage, et de fruits, et de miel, Vivoit au bout du monde, et que le roi du ciel Contemploit quelquefois de son trône sublime, Pour délasser ses yeux des spectacles du crime.
Un vaisseau qu'Albion vit sortir de ses ports (^^), Meureux dans son naufrage, échoua sur ces bords ; Là n éclatèrent point ces cris affreux de joie De brigands affamés qui fondent sur leur proie ; Ce peuple hospitalier accueillit leurs malheurs, Leur donna des secours, un asile et des pleurs. En voyant tant d'honneur, de bonté, de franchise, Des fiers Européens quelle fut la surprise !
tt Ah ! si rhonune est heureux avec si peu d efforts, A quoi bon tous nos arts ? à quoi bon nos trésors ? » Disoient-ils. Mais de ceux qu y poussa le naufrage, Nul d un œil si charmé ne vit ce beau rivage, Qu unjeunehommedoux, simple en ses mœurs, en ses traits, Que le ciel pour ces lieux sembla former exprès. Nul dans les jeux du corps n'égaloit son adresse ; Ses pieds légers, du cerf défioient la vitesse; Son corps à la beauté, ce trop fragile don, Joignoit des mouvements le facile abandon ; Plutôt bon que poli, moins empressé que tendre. Son ame d'un coup d'œil savoit se faire entendre : Tous ses goûts étoient purs ; au luxe des cités Il préféroit des champs les naïves beautés.
64 LIMAGINATION.
Né dans le sein des arts, il aimoit la nature ;
La seule propreté composoit sa parure ;
Nul ne vit ses cheveux, aussi libres que l'air.
Par la poudre blanchis, ou tordus par le fer ;
Quelquefois seulement leurs touffes vagabondes
Du jais le plus luisant se teignoient dans les ondes ;
Son esprit cultivé négligeoit ses trésors.
En vain de Tharmonie il apprit les accords ;
Il n aimoit d autres airs que ceux qu'à ses compagnes
Redit sur son hautbois le berger des montagnes.
Ou du barde écossais les sons majestueux ;
Et pour peindre, en un mot, cet enfant vertueux,
Le Centaure autrefois l'eût voulu pour Achille,
Mentor pour Télémaque, et Rousseau pour Emile.
Aussi son œil à peine a vu ces beaux climats,
Ce peuple simple et doux, son cœur n'hésite pas ;
Il adopte ces lieux ; et son ame attendrie.
Pour la première fois croit trouver sa patrie.
Pour ajouter encore à son enchantement,
A ses yeux enivrés s'offre un objet charmant.
Son nom étoit Zoé : de sa taille élégante
Le jonc n'égale pas la souplesse ondoyante ;
Son port, son air, ses traits sembloient faits pour l'amour ;
Ses yeux tantôt lançoient les feux ardents du jour.
Et tantôt se voilant de leur longue paupière,
Du doux astre des nuits imitoient la lumière.
Qu'importe la couleur au jeune homme amoureux ?
Le cœur dément bientôt le jugement des yeux;
GQANT I. 65
Et quand il la pressoit sur son c^ur idolâtre,
On croyoit voir l'ébéne à côté de Faible. •
Dans le ravissement de ses nouveaux destins (*^,
Adieu TEurope, adieu ses arts et ses festins !
Tel un jeune coursier, fait pour Imdépendance ,
De sa belle prison dédaignant Tabondance,
Rompt ses liens, s'écha^e, et, peAlu dans les champs.
Écoute en liberté ses sauvages penchants;
Suit sa compagne aux champs, la suit à la pâture,
Et possède, à son gré, le ciel et la nature.
Dans le temps que Walter, par un charme secret. Se rend à son instinct, et suit son doux attrait. Des arts européens, de leurs brillants prestiges, Boo, fils du monarque, admiroit les prodiges ; Un jour nouveau pour lui vint luire à ses regards : Le ciel même seoibloit 1 avoir fait pour les arts. L esquif et le canot, la rapide nacelle, Avoient pris sous ses mains une forme nouvelle. Nul plus adroitement ne tressoit les roseaux, Ne cultivoit la terre, et ne fendoit les eaux ; Et dans 1^ arts bornés, connus dans sa patrie, Chaque jour signaloit son heureuse industrie. Aussi de ce vaisseau dont les débris épars.
Tout fracassé qu'il est, étonnent ses regards. Il va voir chaque jour Tétonnant artifice ; . D en voit à loisir réparer ledifice:
Il dévore des yeux tout ce savant amas D'ancres, de gouvernails, de voiles et de mâts ;
T. YIII. L*IM&GItl. I.
66 L'IMAGINAyiON.
Il veut partir ; U Veutylain de ces bord,s sauvages;
Des peuples poKcés recueillir les usages.
Tel Varbre montagnard dont le sommet numvant - Ne boit que la rosée y et n ob^itqu au veut, ^ S'en va dans les jardins, oi^>liant la nature.
Implorer Tarrosoir et subif la jcultyre.
En vain les yeuiopen pleurs^ I^bl douleur dans le sein (') ,
Son père en cheveux blancs s ogpose à son dessein.
(c O mon fils ! disoi^il, quelle ardeur téméraire
Te fait chercher si loin une terre étrangère ?
Où t emporte l'amour d'un dangereux honneur ? '
Que peuton regretter, quand on aie nonheur ?
De quoi nous serviront ces arts d'un autre monde ?
Rendront-ils de nos mers la pêche plus féconde?
Un ciel plus bienfaisant brillerst-tril pour nous ?
L'air que nous respirons en serart^l plus c^ux ? , Nos fruits plus savoureux. Fonde plus salutaire?
En aimeras-tu mieux ton pays et ton père ?
Voilà les vrais trésoirs : veuxitu, par leurs effets,
De ces arts si vantés connoitre les bienfaits ,
Regarde cçs débris épars sur ce rivage.
Que dis-je ! ah ! loin de moi ce funeste présage !
Quel est, si je te perds, l'espoir de mes vieux ans ?'
Abjure, mon cher fils, ces projets imprudents ;
Et, si tu n'en crois pas mes secrètes alarmes,
Écoute mes sanglots, et vois couler mes larmes. » Inutile discours ! le vaisseau réparé.
Du port qui Farrêtoit à sortir préparé,
Attendoit le signal, et déjà de ses .voiles- Une haleine propice avoit gonflé les toOes.
Au rivage fatal le vîtillard suit son fils, Et le fixant long-temps de sesyeux attendiîs, u Hé bien, va, pars ; je cède à ton impatience ; Mais que je vais souffrir, dans ta cruelle absence ! Ce fil, de qui les nœuds nous mesurent les jours ("^), Dans mes tremblantes mains je le tiendrai toujours. Tous les jours je ijpis croire, au gré de mon envier, En ôtant à ces nœuds ajouter à ma vie.
Et toi', bonté du cèel, ^ je dois le revoir (^9), Si les vents, si les flots secondent mon espoif, S'il doit remplir les voeux d un père qui lado^è, Si son cœur, sur mon sein, doit palpiter encore, Ah ! prolonge ûtes jours, il n est point de tourment Qui ne eide ai espoir de cet embVassement.
Mais au bord dQ (ombeaû s'il faut que je le pleure, O ciel ! fais-moi mourir, fais-moi mourir sur Theure, Et qu enfin, prévenant un plus funeste sort, ^
Je meure de ma crainte, et non pas de sa moVt Vn
H dit ; et le cœur plein d'espérance et d'alarmes A ots deiiiiers adieux joint un torrent de larmes. On Tentour^, on l'emporte i et ses pleiu's et ses cris A son palais encor redemimdent son fils.
A peirfe cependant le jeune et fier sauvage D|a la ricbe Albion a toucTié le rivage.
Dieux ! ipiels fiirent sa joie et son ravissement ! Tout étoit nouveauté, prodige, enchantement/
L'IMAGINATIQN.
Tout ce nombreux concours des villes opulentes, Les coursiers attelés à des maisons roulantes, Les pompes de la scène, et Forgfueil des palais, J^es g;laces répétant et doublant les objets, Les ports, les arsenaux, le sénat, les lycées. Tout payoit un tribut à ses jeunes pensées, Tout formoit son esprit. Tel l'onyx brut encor. Dont la terre a long-temps recelé le trésor.
Perd sous les mains de Tart son éqprce grossière. Et de son sein poli réfléchit la lumière.
Son bonheur fut entier jusqu^au funeste jour 0)i la jeune Willis lui fit sentir Famoiu*.
Plus qàe dun sentiment, avide d un hommage, La coquette WiUis étoit vaine et volage ; Willis ne connut point cette discrétdiardeur D une amante sans art, qui des plaisirs du cœur Se pénétre en secret, et ncveut de m flamme ' . Pour juge que Tamour, pour témoin que son aîme. (i éclat seul lattiroit, et son orgueil charmé Aimeroit moins Boo, s'il étoit moins aimé.
Aussi quand il fallut quitter ce grand théâtre. Ces pompes, ces vains bruits que son cœ» idolâtre, Un injuste dégoût refroidit son ardeur f ^ • Boo le ressentit jusques au fond du cœur; Le chagrin destructeur s'alluma dans ses veines; Ainsi que les plaisirs , il ressentoit les peines.^ Alors ses premiers jours et ses premiers plc^irs. Ses innocents travaux et ses heureux loisirs.
Désabusant son cœur d*un vain rêve de gloire, Revinrent à-la-fois assiéger sa mémoire.
Pour combler ses tourments, un écrit de Walter, Qui par un- vent propice avoit franchi la mer, Lui contoit son bonhem*, sa douce destinée.
Ses ^ours et les fruits d'un heureux hyménée. Alors 1^ fcœiir,cn proie au regret dévorant, u O trop heureux ^jTalter ! disoit-il en pleurant, Qu au malheureux Boo ton sort doit faire envie ! Hélas ! ainsi que moi, tu changeas de patrie ; Mais tu j oui% en paix de tes tendres amours , Et rinfidélité n a point troublé tes jours ; Mais à ton cœur constant répond une ame pure ; Et moi, triste jouet d'une femme parjure.
Je porte au fond du cœur un trait empoisonné. Que n ais-je su, paisible aux lieux où je suis né. Auprès de mes amis, de mes noires compagnes, * Des princes mes aïeux cultiver les campagnes ! Et toi dont j aurois dû mieux suivre les avis. Ah ! si, comme autrefois tu 1 as dit à ton fils, I>a douce sympathie, en dépit de l'absence, Nous fait de ceux qu'on aime éprouver la souffrance, O mon père, combien tu dois verser de pleurs ! Mais hélas ! c'en est fait : je succombe, jt meurs ; Je meurs dans les beaux jours de mon adolescence; Je meurs loin des beaux Ueux si chers à mon enfance ! O champs de mon pays ! ô fortuné séjour !
Qu'habitent le travail , l'innocence et llamour ;
LSMAGINATION.
Fleuves majestueux, délicieux rivage, Mers que mes jeuuq^ bras tKversoient à la nage, Bananiers dont j'aimois les ombrages touffus,. Arbres que j'ai plantés, je ne vous^vcl'râi plus ! Je ne porterai pas au sein de ma patrie Ces merveilles des arts, ces fruits de Imdustrie. Consolez-vous: ces arts ne font pas leJ;)(5nh(Air. Et vous, 6 mes amis ! si des maires d'honneur Peuvent toucher les morts sur le rivage sombre , Du malheureux Boo ne dédaignez pas lombre.
Que mon nom soit encôr répéta parmi vous.
Et dites en pleurant : Bop mourut pour nous. » • Il dit ; et l'œil tourné vers la carte chérie (^*') ' . Où lart ingénieux lui traçoit sa patrie,» . *•
Tantôt vers ces écrits, monuments de nos arts. Tournant languissamment ses douloureux r^ards, Ir expire en sa fleur: ainsi la jeune abeille Qui butinoit le thym et la rose vermeille, Prèle de déposer dans ses foyers chéris L'extrait de la rosée, et d^s fleurs et des fruits. Succombe sous le poids de sa moisson nouvelle, Et regrette, en mourant, là ruche maternelle. O Walter ! ô Boo ! noms chérie et sacrés !
Vainementpar le sort vous fûtes séparés :
Tant que les bois verront renaître le 'feuillage, * Tant que de l'art des vers l'ingénieux langage De sons harmonieux charmera l'univers.
Ainsi quedaiis nos cœurs, vous vivrez dans mes vers.
^ De vos sorts différents que dois-je enin'coDclure? Ou il faut du haut des arts descendre à la nature ? Non : leurs amusemen|s, quand les mœurs ne sont plus, Calment les passions, nourrissent les vertus ; • Laissons jouir de^ arts èelui qui les possède : S'ils ont fait quelques maux, ils en sont le remède (^*) j^ Et moi-même b|éntôt, leur consacrant ma voix, Je peindrai leufs plaisirs bt dicterai leurs lois. ""
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•DU OÎLANT PREMIER.
ÉcmresurFIMaginmtionj c'est peikdre en peintre^ a dit M. de Boufflers ; et il faut que ce peintre se peigne lui-même. Mais quel peintreftelui de Funivers, de Finfîni, qui anime, qui élève la nature en y joignant l'idéal. Tout ce qu'on voit, tout ce qu'on sent , tout ce qu'on pense, tout ce qu'on rêve , entroit nécessairement dans cet immense tableau : il falloit fixer la mobilité , saisir ce qui est plus prompt que l'éclair ; enchaîner ce qu'il y a en nous de plus indépendant de nousmêmes.
u La riches^ toujours croissante du syjet , a dit encore m. fie Boufflei^ dans un commencement de notes qu'il avoit entreprises , mourant , sur le poëme de V Imagination y la richesse toujours croissante du sujet , qui semble s'agrandir à mesure qu'on le médite , convenoit d'autant mieux au génie rapide et au caractère envahisseur de notre poète, qu'il étoit sûr d'en voir toujours la fleur et jamais la fin; et si , par une faveur que si peu de rivaux auroient mérité de partager, il lui avoit été accordé cent ans pour ce beau travail , au bout des cent ans il se seroit trouvé du travail préparé pour plus (^.çiille. Le monde entier n'est qu'un atome dans le système de l'imagination, n '^
On ne peut assez admirer avec quel art et quelle sagesse DdiUe a distingué, classé, et grpupé les différentes masses d'idées qui sembloient devoir emb^rasser sa marche dans ce chaos spirituel et ce labyrinthe moral. On l'a souvent chicané sur ses plans ; mais il est remarquable que
celui de ses ouvrages dont le^^fUin.^emble le ^us méthodiqfie sdK'pti^cisément celui où le plan paroissoit le pl4|^ diff^îtê. Il ei^amine, il définit , il anatomise d'abord Tima^lhatioa; il la peint en elle-même, puis dans* ses iqapressions^ ensuite dans ses effets , ses productions y et ses ouvi'ages. De là il passe à son influence sur le bomheur particulilr et public , sur la morale et la politique ; enfin la religion , qu'on peut regarder comme Tapothéos^ de son sujet , couronne ce divin poëme.
Le sujet de ce poëme, comme on le%oit [ftir les tif^es des huit chants qui le composent, embrasse à-la-fois les4||)érations les plus délicates de l'esprit, les mystflNïs de la mémoire, les secrets du cœur et des passions , et l'empire que les merveilles de la nature , les prodiges des arts , et sur-tout les cultes religieux , exercent sur l'imagination. Delille porte toujours sans effort et sans contrainte le joug de la versification; son talent est aussi riche, aussi fécond, aussi varié, que les sujets qu^ traite ; et son style est en général trop pur et trop élégant pour avoir besoin d'être commenté. Lorsqu'un grave philosophe s'avisa de cloui|r des remai^ues aux pièces fugl^ves de Voltaire , M. de Rivarpl le compara plaisamment à un commis de la douane , qui attache des plombs aux gazes d'Italie. Nous tâcherons de ne pas oublier cette comparaison. Cependant les idées métaphysiques , que Delille exprime avec une heureuse précision, peuvent avoir besoin de développements : tous les lecteun n'auront pas présents à leur pensée les faits historiques, les monuments, les anecdotes, les voyages qu'il rappelle; et, sans vouloir prévenir le jugement du public iÉr le fond de Fonvrage, on a cru devoir indiquer dans les détails quelques ressemblances, quelques rapprochements avec les anciens, et quelques vers imités du grand poëte doiit Delille est parmi'nous l'int^préte, et, pour ainsi dire , l'élève et le rival. Tel est l'unique jobjet de ces notes. Elles seroient plas intéressantes , si l'auteur du poëme, aveugle comme Homère
DU«ClliS?NT I. 75
et M^tpn , avoit pu se charger lui-même ât ces recherches. L'amitié qui le supplée ne sauroit Je remplacer; ^lle doit S'interdire Fhonneur de parler en son nom, et répondre seule des erreurs qu'on trouveradans ces notes , si la critique ne dédaigne point de s^en occuper.. *
{*) Mais heureux^ après li^ l'ami 4^ la sagesse Qai , disciple de Pope , ëlérc de Sucféce , Sans masqtte , sans éé^art^et sans illusion , *
D'an style simple et Trai fait paioler la raison !
Lucrèce et Pqpe ont ^ndé ]^^ réputation sur des poèmes qui ne sont ni épiques , ni dramatiques^ ni purement didactiques. Ils ont intéressé sans actiq/f' étions caractères; ils ont i^truit sans se horner à dj^ptéceotes particuliers. Homère , Sophocle , Pindare ^voient laissé de grands modèles qui ont fait d'illustres imital^rs/TiUcréce et Pope^tft ambitionné des succès différents. Faut-iA Iq^ condamner, et avec eux Ovide, Hésiode, Thomoson, l#fils du grand Racine, Saint- Lambert, tant d^autres poètes illustres chez les anciens et chez les modernes, sous prétexte qu'ils -«pt écrit dans ufk genre dont le caractère est plus vague et les bornes plus incertaines? Ce genre a^té vivemept aitaqiv^ ;'mais peutêtre a-ti(^ affecté de confondre avec Tecaploi judicieux Tabus trop f^le du genre; et, dans cette dernière^supposiûon , il ne seroit pas moins injuste dlnl|)uter à la poésie pittpresque et phi]<^phique certains oifp'ages en vers et en prose , gon- * fiés de descriptions et d'eniau», qu'il le seroft d'accuser l'art dramatique des tragédies de Pradoti^et de^ses^successeursi Aussi cette question' sur le mérite des genres n'en est pas une pour ceux qqi ainiént véritablen^nt la poésie. j[)elille, dont les ouvrages ^suffîjroient pour la résoudre. , ne conteste point la préébxiuenee de Melpoméne et de Thalie; mais il réclame une place honorable pour une muse plus modeste, et nous croyons qu'elle n'a besoin , pour l'obtenir, que de montrer les titres qu'elle tient de lui.