‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 6 sur 10 · NOIES · texte numérisé non relu

NOIES

(*) Mais le toncher, grancb dieux ! jen atteste Lucrèce , 1^ toDcfaer, roi des sens » les surpasse en richesse.

Il est reconnu que le tas^ou le fouMbr est le plus sûi* de tous les sens. CTest lui qui rectifie tous les autres , dont les effets ne seraient souvent que des illusions, sll ne venoit à leur secours: ^est, en conséquence , le dernier retranchement de rincrédulité. )1 ajoute à cet avantage celui d'être la sensation la plus générale. L'homme ne voit et n'entend que |>ar une petite partie de son corps ; mais par-toftt où sq trouvent des nerfs eï de la vie il éprouve plus ou moins la sensation du toucher. Quoique les doigts de la main soient l'organe le plus naturehlu tact , son action se fait sentfr par les organes de tous les autres sens ; et c'est dans cette acception que l'auteur de ce poëme a |lit plus bas :

Ou plutôt tons les sens sont le toucher lui-même.

La vue est celui que le toucher supplée le plus imparfaitement. Il va quelquefois jusqu'à juger les distances, comme Descartes l'a observé le premier; mais il ne faut pas croire, bied qu'on ait osé le dire avec un air de confiance , que Fart et la finesse du tact puissent jamais s'étendre jusqu'^JMJiscernement des couleurs. Aldrovandi rapporte qu'un sculpteur assise habQe, étant dev^u aveugle à l'âge de vingt ans , voulut, après dix années de reoos, essayer ce qu'il pourroit praduire encore dans son art ^ et qu'il fit à Rome une statue en plâtre qui ressemblait parfaitement au pape Ur)>ain VIII. Mais ce fait*ne prouve que la puissance de l'imagination et de la Mémoire. Qui l'a mieux connu, qui l'a plus éprouvé que Delille lui-véme? Réduit dans les dernières années de* sa vie à un état presque complel^e cécité, tous ceux qui l'ont connu à cette époque savent et peuvent attester avec quelle supà'iorité il suppléoit par l'organe du toucher au sens de la vue.

{}) Ainsi toat te répond, et, doublant leort plaisirs. Tons les sens l'un de l'autre éTeillent les désirs. <

ll^auteur de VHistoire naturelle de Phçmme explique cette ^ correspondance «ëorète des sens par la disposition des nerfs qui forment le jeu de toutes les parties et Taction de tous les membres. Ce sont eur', dit-il , 'qui sont l'organe immëdiat du sentiment, qui se diversifie et change, pour ainsi dire, de nature, suivant leur différente disposition ,Vn sorte que , selon leur nombre , leur finesse , leur arrangement , leur qualité, ils portent à l'ame différentes manières de sentir, qu'on a distinguée par le nom de sensations: on diroit qu'elles n'ont rien de semblable , et cependant elles ont entre elles une correspondance continuelle et rapide. Mais , puisque tous les sens ont un principe commun , et ne sont que des membranes ner^uses, différemment étendues, disposées et placées ; puisque les nerfs sont l'organe général du sentiment, et peuvent seuls Texcitër dans toutes les parties du corps humain ; enfin^ puisque les sens ne sont que des formes variées de la même substance, ou des nerfs différemment ordonnés et dis{ysés, il n'est pas étonnant qiie les sensations qui en résultent ne soient pas entre elles aussi différentes qu'elles lew paroi ssent, et qu'elles aient une communication réciproque qui , pour être invisible, n'en est pcs mo&s réelle et constante.

Il me semble qu'avant de chanter la puissance de l'imagination , le poëCe a eu raison de nous développer le méc^ nisme des sens, qui exercent taqt d'influence sur elle. Les sens, en effet, sont les intermédiaires du commerce de l'homme avec le reste de l'univers. Ce commerce , dit M. le chevalier de Jaucourt, se fait toujours par uno matière qui affecte quelque organe: « Depuis 1^ toucher jusqu'à la vue, cette matière est de plus en plus subtile , de plus en "plus répandue loin dç nous, et par- là de plus en plus capable d'étendi^ les bornes de notre commerce. Des corps , d^ li-

queurs,des vapeurs, de l'airj'de la lumière, voilà la gradatioirdeses correspondances; et les sens par lesquels elles se font sont nos inteTprc^ « et , p^r ainsi dire , nos g^^ tiers :,filus leurs nouvelles viennent de loin, plus il raut s'en déâer. Le toucher,' qui est le plus borné 4es sens, est ■ aussi ie plus sûr de tous : le goût et l'odorat le sont encore y assez; niais l'omi' comiuéiici' à nous tromgtr irts souvent. Poiir la vue , elle est sujette ii tant d'erreurs, qui' l'industrie des hoftftn<!s, qui sait tirer avantiige'de tOBt, en a composé un art d'«B îTnffoscr aux yeiite'nrt admirable, cl pousïR- si loin partes peintres, que liouâ^'fturion^wut-étrc perdu à avoir des sens moja^ IroinpeffW. " {fitf^^^aj/HHip , aru Sens.) Le poète, qui coHiatnt un cbunt tnOt tmtier àux effets de l'imagination dans ]i4 bçaux-arts, a dû eiiniNiciicer par nous avertir de l'aitiou des sens, qui est ù-la-fois si pois- '^Bante siu- les arts et sur rinijgiii,itk>n.

[i] i:iiË.i,<Iuiii1eonTtJii«iriiaftgBCtt(mSé^-

CoimnenL ]icul iliiii^ un isiTl» t'i m primer U pcnijc? Là Saii Ion luvi'ir, ninrid anJaLiriu!

Q^s que Soient les progrès i^ii'a faits depuis un siècle Fart du ritisdnncmeut et di: l'aiialysej les philosophes uioilernes ont répandu si peu de lUm^ccs sur certaines questions métaphysiques, qu'on plbt ^Vbent appliquer à la uii'tiioirc <■!■ qu'ils (li'crH île riiii,i[;ini:ti(iri , vt h l'iïiiaptnation ce qu'ils disent de la mémoire. Il est diftcile'de marier )e point qui sépare ces deux acuités ^ I^mc , qui ont tant de rapport. L'auteiA^de ce poème paroît adopter l'opinion de quelques métaphysic^as , qui prétendent que chaque perception laisse dans l'ame une image d'elle-même , kpeu-près cç^mae un cachet laisse sur la cire une empreinte presque ôteffa^ble. i

*. ConuncDi nuanblc-i-ellt (b mémoire) à l> dre vieillie,

"Qai, fidèle au cacheiqu'clie admiiaptrefaii, ^

. Behie une KDUVcmpniDie, «(.rétine 1 meidaigit?

pu CHANT I. B& 79

Mais qu'est-c« que l'image d^ne pcccepdon gui i pas la percvpflbD elle-même? rfa-t-on pas pris, pour la perception d^TobJÊt, quelques circonstances ou i]ui.'l<|ui' ■ idée genèse, qui en effet la réveiUeftt? L'imagination, la fiémaire , et la réflainiscence , trois' cboses que l'on confond assez ordinairement , ont chas^tmc i^ caractère particulier. Lapremièrei<4|eiUËles ^rceptions mêmes; la seconde n'en rappelle que les si^es etJfS circonstances; la demicrefait reconnottre celk^ qu'on a diija euç«. Les perceptions que l'itomme peut rëretller sont le domaine, de l'imagination ; cdiès dont il ne peut rappeler que les signes appartiennent à 1# mémoire; et c'est là, suivant les métaphysiciens les plus éclairés, ce qui fait connotlre les bornes posées entre la mémoire et nmagination.

Quant à ces vaines disputes sur le siège de la i&émoire ,' que les uns placent dans le cerveau , qu'une feoimè sensible a mis dans le cœur, et que certains philosophes répandent dans toutes les narties du corps humain , en'regardant la mémoire comme le résultat des impressions que laissent en nous les sensations' du goût , du son , de l'odeur, de la couleur, et de la lam^re; au lieu de chercher à résoudre ce^ questions, aussi profonAëment obscures que parfaitement inutiles, il Faut s'écrier avec l'auteur de ce pD«ne:

li finit ion unùr, monel aacUcMiu !

Cest la meilleure réponse qu'on puisse faire en poésie, et même en métaphysique , à ces Lycpphrons modernes, dont les systèmes et les raisonnements inintellig^iles ont presque toujours pour but d'entraîner au matérialisme les esprits 'foibles et les cœurs g^tés; et qui ont pour alliés naturels dans cette entreprise tous les penchants vicieux de l'homme et tous les souvenirs qui ressemblent aux remords.

On connoit la belle expression de sainte Thérèse en par-

lant du démon :«0 malliéUreux qui ne saurait aimer! Il , semble (}u'il n'a pas été donné au cœup de lliorame de porter plus loin que sainte Thérèse le sentiment de Famour divin. Chacun sait qu^étant née d'une famille considérable par sa fortune et par sa noblesse , elle ptëfera les austérités du clottre aux délices dujnonde qu'elle avoit bien connues, et qu'elle vécut quarante-sept an^dam les jÀonastères du Garmel, qu'elle eut la gloire de déformer. Souffrir ou mourir, c'étoit le cri de «ette agae passionnée , In s'élevant vers le Dieu des pauvres et des malheureux. EHe a 'laissé des ouvrages où l'agrément et la pureté du style ne sont pas inférieurs à l'énergie et à la profondeur des sentimenta&*lls ont été traduits en français par Amauld d'AndiiIy, celui dont Balzac a dit qi/il ne rougissait point des vertus chrétiennes , et ne tiroit point vanité des vertus morales. Il étoit l'ainé des trois frères Arnauld , si célèbres dans l'histoire de Port- Royal et de l'Église française.

(^) Elle succombe au Dieu dont eUe e»t consumée.

^ Il étoit impossible de peindre avec plus de vérité à-la-fbis et d'énergie cet état d'une ame entièreq^ent absorbée dans la contemplation de son Dieu , anéantie en sa présence par l'excès même de son amour. Cette extase vraiment sublime n'a rien de commun avec les. erreurs et les folies systématiques du quiétbme, auxquelles on a «fait beaucoup trop d'honneur en les condamnant comme hérésie: peut-être eût-il fallu se borner à les traiter comme maladie de l'esprit.

(7) Ainsi, dans un amas de tissus précieux

Quand Bertin fait briller son goût industrieux. L'étoffe obéissante en cent formes se joue...

Les réputations établies sur la mode sont , comme elle , frivoles et éphémères ; celle que les vers de Delille feront à mademoiselle Bertin durera sans doute davantage. Les poètes anciens ont quelquefois daigné consacrer le souvenir

d'une marchande fameuse et d'un artiste agfréable: il ne conviendroit pas aux Français d'être plus sévères. Pourquoi , d'ailleurs , les arts du luxe , ceux même de la frivolité , n'obtiendroient-ils pas, comme les autres, leur portion d'éloge et d'encouragement? Ne sont- ils pas, comme eux, une branche d'industrie , et l'une des sources de la prospérité des états?

{*) Sur raimable Vaudchamp Ta s'embellir encore.

Le poëte désigne mademoiseUe Vaudchamp, depuis madame Delille.

(9) Et n'émigrer jamais !

On aime à retrouver la belle ame, l'excellent caractère de Delille, dans ce vœu fbrmé par le poète ^mt^r^ en faveur des régénérateurs fameux qui l'avoient forcé à s'exiler de sa patrie. Quel écrivain cependant s'est élevé avec une audace plus courageuse contre les erreurs et les crimes de cette douloureuse époque ! mais il ne pouvoit s'empêcher de plaindre, en les condamnant, les coupables instruments de cette sanglante et chimérique régénération.

('*>) En songe , un orateur, etc.

Tout ce morceau est évidemment emprunté de Lucrèce, liv, IV, V. 963 et suîv.

Cauiidici causas agere, et componere leges, (videntur)

Induperatoret pugnare, ac praelia obire;

Nautx contractum cum ventis cemere bellum ;

Nos agere hoc autem et naturam quxrere rcrum , etc.

En songe, l'orateur combat son adTersaire;

L'ambitieux guerrier affironte le trépas;

Le pilote s'égare aux plus lointains climats;

Et moi-même , séduit par un noble délire ,

Uans les bras du sommeil je touche encor ma lyre :

Je sonde la nature, elle inspire mes vers;

Et de ses grands secrets j'étonne l'univers.

POICGIKVILLI.

T. vin. L*IMA61R. I. 6

(") Et Penthiérre ouTre encor ta main à l'indigeDi.

Les muses dévoient un hommage à la mémoire de ce prince généreux, qui fut le père des pauvres et le bienfaiteur de Florian. Une lâche politique ne leur défend plus de louer sa douceur inaltérable , sa piété » sa modestie au milieu des pompes de son rang , sa patience et sa résignation dans les infortunes de sa famille et de son pays. Il falloit que le charme de ses vertus fût bien touchant, puisqu'il adoucit jusqu'aux assassins révolutionnaires, et qu'à cette époque funeste, où l'opulence et la noblesse étoient des arrêts de mort pour tant de victimes , le duc de Penthiévre fut absous du double crime de sa fortune et de son nom.

(") En songe, on tendre ami revoit l'ami qu'il pleure.

Lucrèce, livre IV, v. 764:

Usque adeo , cette ut videamur cemerc eum , quem Reddita TÎtaï jam mon , et terra potita est.

Ainsi rhommé abusé croit revoir, croit entendre Les amis dont la tombe a recueilli la cendre.

(*^) Et trempe ses pavots du nectar de l'Amour.

Lucrèce, même livre, v. io54:

Nam si abest, quod âmes, praesto simulacra tamen sunt Utitu , et nomen dulce obversatur ad aures.

De queb brûlants désirs l'amant est dévoré !

Le fantôme charmant de l'objet adoré Le suit pendant le jour, dans l'ombre le réveille , Et le nom qu'il chérit assiège son oreille.

Tout ce morceau des songes est admirable dans Lucrèce, foible et commun dans Pétrone, qui l'a trop servilement imité. Delille en a pris ce qu'il y avoit de mieux, et l'a encore embelli.

(i4) Vaines ombres, qu'amuse une ombre de la vie.

Ce passage rappelle l'endroit de l'Enéide, liv. VI, v. 654)

où Virgule représente les ombres des ^erriers illustres, se livrant dans les Champs-Elysées aux exercices qui avoient fait sur la terre le charme et l'occupation de leurs jours.

Qaae gratia cumium AnDoramqae fait vivis , qaa: cura nitentcs Pasœre eqaos, eadem seqaitar tellure repottos.

Des armes et des chars le noble amusement A sain ces gnerriers sur cet heurenx rivage, • Et de la vie encore ils embrassent l'image.

Une erreur, long-temps accréditée sur la foi de Voltaire et de Marmontel, attribuoit à Scarron cette parodie assez plaisante des vers de Virgile :

J'aperçus l'ombre d'un cocher.

Qui , tenant l'ombre d'une brosse , Nettoyoit l'ombre d'un carrosse.

Ces vers ne sont point de Scarron, mais de Charles Perrault, qui, de société avec deux de ses frères, le médecin et le docteur de Sorbonne, s'étoit amusé à traduire sur ce ton, et dans ce style, le sixième livre de l'Enéide. (Voyez la Biographie universelle f tom. xxxiii, page 4>i*)

(*^) Sous ses lambris pompeux, dans son alc6ve d'or. Des Belges , que son nom fait tressaillir encor, L'affireux dévastateur, au milieu des nuits sombres , Des riches égorgés croit voir encor les ombres.

Nous ignorons si Fauteur veut désigner ici quelqu'un en particulier , ou si ces vers s'appliquent généralement à tous ces proconsuls insolents , à tous ces commissaires hypocrites , qui , sous les noms de Fabricius , d'Aristide ou de Phodon , foulèrent aux pieds les peuples de la Belgique, en 1793 et 1794» c^ se gorgèrent d'or et de sang. On sait que Danton et Lacroix furent , en 1798 , à Liège et à Bruxelles, les principaux auteurs de ces déplorables vexations.

(>6) Voyes-Toos , soat le ciel de l'ardente Italie , Virgile regretter la fraîche Thetsalie?

Nos lecteurs se rappellent sûrement les beaux vers de Virgile (Géorg,, /l", v* 4^6), dont ceux-ci|sont une heureuse imitation. Delille s'ëtoit teUement pénétré de son esprit, qu^il a su s'approprier souvent les formes les plus heureuses de son style, et semble, pour ainsi dire, parler sa langue. La nôtre y a jgagné quelques tournures nouvelles , que très peu de nos poètes modernes e^ussent eu le droit de hasarder. Ces innovations sont une véritable richesse ; car, guidé constamment par le goût le plus pur , Delille a toujours su s'arrêter à propos ; et si , plus qu'aucun autre poète , il a réussi à reculer les bornes de la poésie française , il n'a jamais cessé de respecter ses lois.

('7) Que SyUa meure eo proie aux insectes hideux Qui de la pauvreté sont les hôtes honteux , Je m'étonne et m'écrie : « Est-ce donc là cet homme, Vainqueur dans Orchomène et le hourreau de Borne? »

On sait que Yheureux SyUa ( c'est ainsi qu'il se nomma lui-même), après avoir triomphé de Mithridate et de Marius, subjugué la Grèce, donné des lois aux Parthes, dont les ambassadeurs le prirent pour le maître du monde , et gouverné les Romains avec une tyrannie sans exemple , ne craignit point de renoncer au pouvoir suprême , et brava long-temps , dans les délices d'une vie privée, la haine et la vengeance publique. Son insultante sécurité, au milieu des enfants et des ombres de ses victimes, est un exemple unique dans l'histoire; Grébillon lui doit un des plus beaux vers qu'il ait faits :

SyUa, couvert du sang romain ,

Abdique insolenmient le pouvoir souverain.

C'est une idée grande et juste, rendue avec un singulier bonheur d'expression. Sylla se retira dans sa maison de

campagne, près de Pouzzoles, et il y mourut d'une maladie pédiculaire, causée par l'excès de ses débauches.

C) Bëlisaire! A ce nom trembla le monde entier, Et ton casque tendu sollicite un denier !

La poésie et tous les beaux-arts ont consacré l'infortune de Bélisaire aveug^le, implorant, au sein de l'indigence , les plus foibles secours de la pitié. La philosophie et la morale se sont emparées de cette grande leçon. Cependant aucun historien contemporain n'en fait mention. Justinien, qui ne fut point étranger à la gloire de son régne , et dont le code r^it encore une partie de l'Europe, se laissa tromper un moment sur les intentions politiques de Bélisaire; mais il paroit qu'après une courte disgrâce, qui ne fut aggravée par aucun traitement barbare , le héros fut rétabli dans ses dignités , et qu'il termina dans l'opulence , au milieu de Constantinople et de ses amis , une carrière honorée par des mœurs et des triomphes dignes de l'ancienne Rome. Cependant une tradition populaire désigne encore à Bysance, sur le chemin du Sérail au château des Sept- Tours, une vieille masure qu'on appelle la Tour de Bélisaire; des Grecs ignorants et dégénérés la montrent aux voyageurs comme la prison de ce grand homme, et prétendent qu'à travers les barreaux de ses fenêtres il crioit aux passants : Dormez une obole au pauvre Bélisaire y à qui Venvie plutôt que le crime a crevé les yeux. L'opinion du vulgaire a tellement accrédité cette fable, qui parle au cœur et à l'imagination, et les arts l'ont tellement embellie (témoin chez nous les Bélisaire de David et de Gérard ) , qu'elle a prévalu sur les témoignages de l'histoire et sur la vraisemblance morale qui , dans cette occasion , a presque tous les caractères de la vérité.

('9) J'admire de sang-firoid le sage Idomënée, Et le prudent Ulysse , et le pieux Énée ; Mais qu'on me montre Achille , Achille , ame de feu , Dont la rage est d'un tigre, et les vertus d'un dieu , etc.

Il est reconnu que les personnages les plus dramatiques sont ceux qui , par la violence de leurs passions , peuvent être rapidement entraînés aux plus grands crimes, et s'élever de même aux plus sublimes vertus. L'effet de ces ca<ractères impétueux est aussi frappant dans l'épopée que sur la scène, et c'est pour cela que le plus grand nombre préférera toujours VIliade à YOdyssée et à VÉnéide, La sagesse et l'éloquence d'Ulysse , soû astucieuse prudence, son amour pour sa patrie, sa tendresse pour Pénélope et pour son fils, nous intéressent bien foiblement; d'ailleurs on ne s'alarme guère des périls qui menacent un homme si fécond en ressources ; à peine tout le génie d'Homère suffit-il pour lui conserver la majesté d'un héros épique ; et l'estime qu'Horace et Longin témoignent pour YOdyssée^ la préférence secrète que Fénelon semble lui donner, tiennent plus , je crois , à l'invention de la fable, à la variété des événements , à la peinture naïve des mœurs antiques , qu'au caractère du personnage principal. Énée ne soutient pas mieux la comparaison avec Achille. Virgile dessine, avec un goût parfait , les traits qui doivent le caractériser : c'est un guerrier mûri par l'âge et l'expérience du malheur; il a plus de trente ans ; il est père et fondateur d'un grand empire ; il donne à son jeune fils l'exemple des vertus et de la piété ; dans les situations les plus cruelles , son respect pour les dieux est inaltérable , et sa confiance dans leurs oracles ne se dément jamais. Le Tasse a peint Godefroy d'après Énée; mais, suivant le jugement de Boileau lui-même,

Il n'eût point de son livre illustré lltalie , Si son sage héros , toujours en oraison , N'eût fait que mettre enfin Satan à la raison; Et si Benand, Ârgant, Tancréde et sa maîtresse N'eussent de son sujet égayé la tristesse.

C'est le caractère de Renaud , dont sans doute celui d'Achille a donné l'idée, qui jette tant de mouvement, d'intérêt et de charme dans la Jérusalem ; c'est à ces atnes de

feu que Fépopëe et la tragfédie doivent leurs plus beaux effets. JTinsiste sur ces observations, parceque Delille, dans la préface de sa traduction de Y Enéide, ayant défendu Vir^e confire des critiques trop sévères, fut accusé de ne pas rendre assez de justice au génie d'Homère. Pouvoit-il mieux prouver son admiration pour le plus grand de tous les poètes qu'en reconnoîssant la supériorité des caractères qu'il a trac^? N'est-ce point par cette partie de l'invention qu'Homère, dans V Iliade^ l'emporte sur les anciens et sur les modernes, au point que l'imitation plus ou moins heureuse de cet inimitable modèle détermine par- tout le degré d'estime qu'on accorde aux plus beaux ouvrages de ce genre et aux plus rares talents? Il me semble que ce passage du poème de Ylmagination est un digne hommage rendu à Homère ; il montre du moins qu'en se livrant à son admiration reconnoissante pour l'auteur des Géorgiques et de V Enéide y Delille étoit loin de méconnoitre le génie de cet homme prodigieux, qui, depuis trois mille ans, conserve son empire chez toutes les nations éclairées ; à qui tous les arts doivent des idées, et tous les écrivains des leçons ; dont les poèmes sont encore un objet de méditation pour les législateurs et les philosophes, pour les politiques et les héros, et qui, suivant l'expression de l'abbé Barthélémy, a tellement imposé silence à l'envie et même à l'amour-propre , qu'on n'est pas plusjaloux de lui que du soleil qui nous éclaire

(**) Mais on dël>at fameux s'élére entre les sages : Du monde et des objets d*imparfailes images Ont-elles précédé notre arrivée an jour?

La question des idées innées y qui a si long-temps occupé les métaphysiciens de l'école, a été entre autres l'objet de profondes discussions dans l'excellent ouvrage de Locke sur VEntendement humcUn. On peut choisir encore entre le système du philosophe anglais et celui de Leibnitz ; l'un et l'autre ne seront peut-être jamais démontrés de manière à

dissiper tous les doutes, à détruire toutes les objections. u Que notre ame, dit Fauteur de Tarticle Idée dans VEncy' clopédicy ait des perceptions dont elle ne prend jamais connoissance , et dont elle n'a pas la conscience ( pour me servir du terme introduit par Locke), ou que Famé n'ait point d'autres idées que celles qu'elle aperçoit, en sorte que la perception soit le sentiment même, ou la conscience qui avertit Famé de ce qui se passe en elle , l'un et Fautre système n'expliquent point la manière dont le corps agit sur Famé et celle-ci réciproquement. Ce sont deux substances trop différentes ; nous ne connoissons Famé que par ses facultés , et ces facultés que par leurs effets : ces effets se manifestent à nous par l'intervention du corps; nous voyons par-là l'influence de Famé sur le corps, et réciproquement celle du corps sur Famé ; mais nous ne pouvons pénétrer au-delà. Le voile restant sur la nature de Famé, nous ne pouvons savoir ce qu'est une idée considérée dans Famé , ni comment elle s'y produit : c'est un fait ; la cause en est encore dans l'obscurité, et sera sans doute toujours livrée aux conjectures des métaphysiciens. »

Sur la fin du dernier siècle, cette importante question a é(jalement occupé les philosophes allemands, et sur-tout le célèbre Kant et ses nombreux disciples. Kant réfute ainsi que Locke la doctrine des idées innées ; mais il n'adopte pas pour cela celle des sensations. Un des principaux mérites de sa philosophie est d'avoir établi une distinction entre les idées qui doivent leur origine à la nature de notre intelligence et de nos facultés , et celles qui sont excitées en nous par des sensations.

\J instinct y dont le poète décrit les effets singuliers, immédiatement après la question qu'il s'est faite sur les idées innées est un phénomène qui n'explique rien , et qui luimême est à-peu -près inexplicable. On appelle instinct ce principe secret qui semble quelquefois diriger l'enfance, et qu'on croit être l'unique moteur des actions des bétes. Mais

de quelle nature est ce principe? Quelle est Pétendue de Finstinct? Il est évident, malgré Fautorité de Descartes, que les animaux sentent, comparent, choisissent, se souviennent , et sont guidés dans toutes leurs démarches par un sentiment d'amour de soi , que Fexpérience rend plus ou moins éclairé. Lactance a dit qu'excepté la religion il n'est rien en quoi les bétes ne participent aux avantages de l'espèce hun^ine. Que faut-il en conclure? Les prodiges de Finstinct peuvent-ils expliquer les mystères de Famé? Les premiers mouvements de l'enfance , qui supposent une espèce de réflexion , sont-ils le résultat des idées innées que Famé apporte au monde, ou des sentations que le corps éprouve en y entrant ? Cest encore ici qu'il faut s'écrier avec l'auteur de ce poëme :

Là finit ton savoir, mortel audacieux !

Les secrets de Famé sont plus nombreux et plus impénétrables que ceux que la nature a cachés dans les entrailles de la terre et dans la voûte des cieux.

(*') Si rinttÎDct est si prompt et si sûr dans let lois.

Voyez, sur la Raison et C Instinct, Fépitre m de VEsscU sur F homme, dans la belle traduction de Delille, tome XVI de cette édition.

(") De là ce mot fameoz qu'un sage a publié :

m L'homme n'ignoroit pas : il n'avoit qu'oublié. »

Ce mot est de Platon , et ce système n'est pas plus facile à prouver ou à réfuter que ceux des philosophes modernes, n y a quelque ressemblance dans Fopinion de Platon et celle de Leibnitz. Celui-ci conclut de la simplicité de notre ame qu'aucune chose créée ne peut agir sur elle; que tous les changements qu'elle éprouve dépendent d'un sentiment interne ; que ce principe est la constitution même de Famé, qui est formée de manière qu'elle a en elle différentes perceptions, les unes distinctes, plusieurs confuses, et un

très grand nombre de si obscures , qu'à peine les aperçoitelle. Toutes ces idées réunies forment , suivant Leibnitz , le tableau de Funivers ; et, suivant les différentes relations de chaque ame avec cet univers, ou avec certaines parties de iJ^Kiivers , elle a des idées plus ou moins distinctes, suivant le plus ou le moins de relations. Tout, d'ailleurs , étant lié dans Funivers, chaque partie étant une suite des autres parties, de même Fidée représentative a une liaison si nécessaire avec la représentation du tout , qu'elle ne sauroit en être séparée. D'où il suit que , comme les choses qui arrivent dans Funivers se succèdent suivant certaines lois, de même dans Famé les idées deviennent successivement distinctes, suivant d'autres lois adaptées à la nature de l'intelligence. Ainsi , ce n'est ni le mouvement, ni l'impression sur l'organe qui excite des sensations ou des perceptions dans Famé : je vois la lumière , j'entends un son ; dans le même instant les perceptions représentatives du son et de la lumière s'excitent dans mon ame par sa constitution et par une harmonie nécessaire ; d'un côté entre toutes les parties de Funivers, de l'autre entre les idées de mon ame, qui, d'obscures qu'elles étoient, deviennent successivement distinctes : tel est le système de Leibnitz. On voit que ces idées qui, pour ainsi dire, reposoient obscures dans notre ame y et qui s'éveillent distinctes à Fa»pect des objets , par l'effet d'une harmonie préétablie entre Famé et Funivers , ne diffèrent pas beaucoup des idées que l'homme auroit oubliées, et qui lui seroient rappelées toutà-coup par des objets propres à les faire naître. La philosophie de Leibnitz, comme celle de Platon, appartient plus à Fimagination qu'à l'expérience : elle est favorable à la poésie, qui l'a quelquefois revêtue des plus brillantes images. Au reste, il ne faut pas oublier que Fhypothèse de Leibnitz, successivement attaquée par Bayle, Newton, Glarke, et d'autres philosophes célèbres, fut vivement défendue par le fameux Wolff , et qu'elle servit à ses ennemis de principal chef d'accusation contre lui. Un théologien

fanatique nomme Lang fit entendre au roi de Prusse , Frédéric-Guillaume II , que par le moyen de Vhcurmonie préétablie tous les déserteurs étoient mis à couvert du châtiment ; les corps des soldats n'étant que des machines sur lesquelles Famé n'a point de pouvoir, ils désertoient néob^ sairement. Ce raisonnement alarma si fort le roi, qu'il ne donna que trois jours à WolfF pour sortir de ses états. Son fils, le ^rand Frédéric, qui redoutoit moins riniU|nce de la métaphysique sur son armée, le rappela , le combla de biens et d'honneurs , le fit baron de l'empire et chancelier de l'université de Halle.

('*) Prête à le mettre au jour, U mère de Stnart

Voit son amant tomber tous vingt coups de poignard ; Et , tremblant d'an fer nu , roi pédant et frivole. Son fils livre la guerre aux docteurs de l'école.

Tous les historiens attestent l'effet sin^ier du saisissement et de l'effroi qu'éprouva l'infortunée Marie Stuart, enceinte de cinq mois, lorsque son amant Rizzio fut poignardé sous ses yeux. G'étoit un musicien piémontais, qui avoit passé en Ecosse à la suite de l'ambassadeur de son pays, et qui se fit aimer de la reine par la douceur de sa figure et le charme de sa voix. Devenu négociateur, ministre et favori, sa fortune indécente étonna l'Europe, et sa coupable faveur le rendit odieux au comte de Damley (Henri Stuart ) , qui avoit épousé Marie en secondes noces. Ce prince jaloux fit massacrer son ennemi en présence de son épouse, qui s'étoit enfermée dans un cabinet pour y souper avec Rizzio et la comtesse d'Argyle. Le duc de Rothsay porta les premiers coups; Marie, qui voulut en vain se jeter au'Jevant des assassins, fîit couverte du sang de son amaiit: d'autres ont écrit qu'on l'avoit entraînée dans une chambre voisine, pendant qu'on achevoit cette horrible exécution. La reine, au désespoir, vengea la mort de Rizzio sur ses meurtriers, dont quelques uns périrent du dernier supplice.

. Damiey lui-même fut assassine quelque temps après, à Édimbouri^, dans une maison isolée qu'on fit sauter parle moyen d'une mine. Alors l'imprudente Marie épousa le comte deBothwell, regardé universellement comme l'auteur de la mort de son mari; et cette union criminelle, en occasionant la révolte de ses sujets, prépara les derniers malheurs qui conduisirent sur l'échafaud la veuve d'un roi de Fran^p (François U), et la souveraine légitime de l'Angleterre et de l'Ecosse.

Quelques mois après la fin tragique de Rizzio , Marie Stuart accoucha d'un fils qui, le premier, porta le titre de roi de la Grande-Bretagne, en réunissant le trône d'Ecosse à celui de l'Angleterre. Il régna vingt-deux ans sous le nom de Jacques !«'; ou plutôt ses favoris Jacques Garr, et le fameux duc de Buckingham (Georges Williers), gouvernèrent l'Angleterre, pendant que le roi disputoit contre des docteurs, commentoit VApocalypsCj et composoit des traités de théologie pour prouver que le pape étoit Yantechrist La vue d'une épée nue lui causoit une espèce de convulsion, quelques efforts qu'il fit sur lui-même pour triompher de cette foiblesse, qui tenoit uniquement à la disposition de ses organes. C'est sous son régne que se formèrent, dans le parlement britannique et dans la nation, les deux factions si connues des fFhigs et des Torys, qui durent encore ; et c'est dans le même temps que le fanatisme des querelles religieuses amena cette fameuse conjuration des poudres, que beaucoup de gens sages regardent comme une fable politique. Au reste, l'éloquence et l'érudition de Jacques I««" ne lui attirèrent que des critiques, et lui donnèrent beaucoup de ridicules. Henri IV ne l'appeloit jamais que Maître' Jacques. Les Anglais furent plus irrités de sa doctrine sur la puissance absolue des rois que touchés de son attachement à la religion protestante et de ses ennuyeuses dissertations contre les catholiques. Il laissa le trône entouré de factions, de méfiances, de ressentiments et de dangers, qui

finirent par en précipiter son malheureux fils Charles l^.

{*^) Au sein de cette mer qti'on nomme Pacifique, L'île de Pëliou lève son front antique.

Les lies pelew ( on prononce Péliou) sont appelées par les Espagnols lies de Polos, ou Palaos, Elles sont situées entre les Philippines et PArchipel (très peu connu) des Carolines et des Larrons. Le nom que les Espagnols leur ont donné vient du grand nombre de palmiers qui y croissent, et qui, de loin, se présentent comme des mâts de vaisseau. Le mot polos signifie un mât dans la marine espagnole. Aucun navigateur ne paroit avoir abordé dans ces iles avant ceux dont nous allons parler dans la note suivante. Seules ment elles avoient été reconnues plusieurs fois par des vaisseaux qui aUoient à la Chine par l'orient, et qui en rêvenoient contre les moussons, aussi bien que par les galions espagnols dans la traversée d'Acapulco à Manille. On les croyoit habitées par un peuple sauvage et cruel, qui se nourrissoit de chair humaine, et qui vivoit inconnu même à ceux de PArchipel voisin. La relation du capitaine Wilson leur a fait une meilleure réputation. Suivant Fédlteur de ce voyage, les naturels des iles Pelew sont un des ornements de rhumanité, bien loin d'en être l'opprobre: leurs usages, leurs mœurs y leur caractère, ont des rapports frappants avec ceux des autres insulaires de la mer du Sud, et ce qui les en distingue n'est pas ce qu'ils ont de moins aimable et de moins intéressant. Un séjour de plusieurs mois parmi eux a mis les Anglais à portée de les apprécier et de les faire connoitre.

(^) Un vaisseau qn* Albion TÎt sortir de ses ports.

Heureux dans son naufrage , échoua sur ses bords.

Ce fut dans la nuit du lo août 1783 que VJntelope^ paquebot de la compagnie des lodiSL. orientales, commandé par le capitaine Henri Wilson,' ^^vit sur les brisans qui

environnent les îles Pelew du câté de l'ouest. Malgré la violence de la tempête, Féquipag^e eut le temps de construire un radeau, sur lequel on transporta les armes et les principales provisions. Les Angolais s'établirent dans un Ilot désert, que les naturels du pays appellent Oroolong. Ils trouvèrent chez ce peuple, qu'on croyoit anthropophage, la douceur et l'empressement de l'hospitalité la plus confiante. Il seroit trop long de rapporter ici les détails de leur séjour, qui se prolongea jusqu'au i a novembre 1783. Ils construis sirent un petit bâtiment, sur lequel ils revinrent à Macao. Le roi de Pelew, qu'ils avoient secouru dans une guerre qu'il soutenoit contre les habitants d'une ile voisine, et qui avoit dû la victoire à la supériorité de leurs armes à feu, confia l'un de ses fils au capitaine Wilson, pour le suivre en Angleterre, tandis qu'un des matelots de VAntelope résolut de s'arrêter dans l'ile, et de passer le reste de sa vie avec ce peuple simple et hospitalier. C'est cet événement qui a fourni à Delille le sujet de l'épisode qui termine ce chant.

C^) Dans le raTissement de ses nouveaux destins , Adieu l'Europe, adieu ses arts et ses festins !

La relation du capitaine Wilson ne donne point à l'Anglais qui voulut rester aux iles Pelew des motifs aussi poétiques, et n'en fait pas un portrait aussi séduisant que Delille. Cétoit un matelot nommé Madan Blanchart. Les mœurs et le caractère des insulaires l'avoient frappé: le souvenir des dangers qu'il avoit courus en abordant cette terre inconnue, l'idée de ceux que ses compagnons alloient encore a^ronter, la crainte d'une vieillesse pauvre dans sa patrie, où le hasard avoit marqué sa place au dernier rang de la société , et le plaisir d'être considéré comme un homme supérieur chez un peuple encore sauvage, telles furent probablement les causes secrètes de sa résolution. Il fut impossible au capitaine Wilson de la vaincre. Blanchart déclara qu'il aideroit ses camarades à construire leur vaisseau,

qu'il travailleroit avec eux jusqu'au dernier instant de leur séjour à Oroolong, mais qu'il vouloît finir ses jours avec les naturels du pays. Il exécuta son projet avec une fermeté inaltérable. Le jour où ses compagnons quittèrent les Sles Pelew, Blanchart accompagna le vaisseau jusqu'en dehors des récifs. Les matelots cherchoient une voile qu'il avoit lui-même enfermée; il quitta son canot, et monta sur le navire pour la leur indiquer. Il leur souhaita ensuite un heureux voyage , sans témoigner le moindre regret, « et prit congé d'eux, dit l'auteur de la Relation anglaise, aussi tranquillement que s'il les avoit vus partir de Londres pour Gravesend, et qu'ils eussent dû revenir à la marée suivante, n On ignore s'il n'a jamais eu l'occasion de les regretter, et de se repentir du parti qu'il avoit pris.

(S?) En vain les yeux en pleurs , la douleur dans le sein , Son père en cheveux blancs s'oppose à son dessein.

Cette résistance perpétuelle du roi de Pelew, qui est de l'invention du poëte, est ici plus dramatique que la simple vérité. Suivant la Relation ^ ce fut Abba-ThuUe lui-même qui conçut le projet d'envoyer son fils Lée-Boo en Angleterre, et ses motifs n'étoient point d'un sauvage. La supériorité des arts de l'Europe, dont le capitaine WQson et l'équipage de VAnlelope ne pouvoient lui donner qu'une fbible idée, avoit fait cependant une profonde impression sur son esprit: uMes sujets, dit-il un jour au capitaine, ont pour moi beaucoup de respect, et me regardent comme supérieur à eux, non seulement en rang, mais encore en lumières et en connoissances. Cependant depuis que j'ai vu des Anglais et examiné leurs ouvrages , j'ai souvent reconnu mon extrême infériorité. Les derniers de ceux à qui tu comman^ des ont des talents et des facultés dont l'idée même ne m'étoit jamais venue : j'ai donc résolu de confier à tes soins mon second fils Lée-Boo, afin qu'il puisse se perfectionner dans la société des Anglais, et s'instruire d'une foule de

choses qui, rapportées à son retour, seront d'un grand avantage pour mon pays. Mon fils est un jeune homme d'un esprit aimahle et facile, d'un caractère sensible et doux ; j'ai souvent réfléchi à notre séparation. Je sais que, les pays éloignés qu'il doit traverser différant beaucoup du sien, il doit être exposé à beaucoup de dangers, à bien

des maladies qui nous sont inconnues ; il peut mourir

J'ai préparé mon ame à ce malheur La mort est inévitable pour tous les hommes, et il importe peu que mon fils la rencontre à Pelew ou par-tout ailleurs. Je suis persuadé, d'après l'idée que j'ai de ton humanité, que tu en auras soin s'il est malade; et, s'il arrivoit quelque malheur qu'il n'est pas en ton pouvoir de prévenir, que cela ne t'empêche point, toi, ton frère, ton fils ou quelques uns de tes compatriotes, de revenir ici : je te recevrai, ainsi que tous les tiens, avec la même amitié, et j'aurai le même plaisir à te revoir. » Tel est au moins le discours que prête au roi de Pelew l'historien du naufrage du capitaine Wilson , M. Georges Keate. Ce sauvage, plein de courage et de prudence, se sépara de son fils avec un attendrissement profond, mais sans donner aucun signe de foiblesse ou d'incertitude.

(**) Ce fil, de qui les nœuds nous mesurent les jours , Dans mes tremblantes mains je le tiendrai toujours; Tout les jours je vais croire, an gré de mon envie , En ôtant à ces nœuds ajouter à ma vie.

On a retrouvé dans quelques îles de la mer du Sud l'usage des anciens Péruviens, de marquer les jours par des nœuds qu'on fait à des cordons de fil.

a La veille du jour où VOroolong (^) mit à la voile, le roi demanda le soir au capitaine Wilson dans combien de temps le vaisseau pourroit être de retour à Pelew. Il lui répondit que ce ne seroit probablement que dans trente

(*) Les Anglais donnèrent le nom de Tile au petit navire qu'ils y avoient construit.

mois, et peut-être même dans trente sui* Âbba-ThuUe tira de sa corbeille un morceau de linge, y fît trente nœuds à un petit intervalle ; ensuite il laissa un long espactf ; y ajouta six autres nœuds, et le serra. »

{^Relation desiles Pelewj 1. 11.)

Les Incas se servoient d'un grand nombre de cordons de différentes couleurs, pour r^ler le paiement de leurs troupe et les dénombrements du peuple. On assure même que ces signes convenus pouvoient en partie remplacer récriture , et conserver le souvenir des actions mémorables et des grands événements.

(*9) Et toi, bonté du del, si je doit le revoir, etc.

Le traducteur de Virgile reproduit ici avec un nouveau cbarme d'expression les adieux si tendres et si touchants d'Évandre à son fils Pallas , Enéide, VIII , v. Sy\ et suiv.

Si numiDa vestra Incolnmem Pallanta mihi, si fata reserrant; .Si visums eum vivo , etc.

O dieiu! 6 justes dieux! e'oonfes la prière D'un malheureux vieillard et d*uu malheureux père ! Si vous aimez PaUas, si vous devex un jour Le rendre à mes regrets, le rendre à mon amour; Si ce n'est pas en vain que ce cœur vous implore. Si je vis pour le voir, pour l'embrasser encore. Ah ! prolongez mes jours ! U n'est point de tourment Qui ne cède aux douceurs de cet embrassement. Mais si du coup fatal vous menacez sa vie, O dieux ! qu'avant ce temps la mienne soit ravie. Avant qu'on deuil affireiu vienne en troubler la fin...

Attendrai-je en tremblant qu'un avis funéraire Vienne du coup fatal assaniner ton père?

Ah! qn'Évandre plutôt, sans connoitre ton sort , Meure d'un coup de foudre , et non pas de ta mort !

T. VIII. l'iMAOIN. I. 7

(^) Il dit, et, l^iîtoarlÉ'Tert la carte chérie, Où. l'art iogénteux lai traçoit sa patrie , Tantôt vers ces écrits monuments de nos arts , Tournant langnissamment ses douloureux regards , 11 expire en sa A&nr . . . «

Lée-Boo mourut à Londres , de la petite-vérole, le 27 décembre 1784, chez le capitaine Wilson, qui lui prodigua jusqu'à la fin les soins les plus tendres et les plus reconnoissants. Sa douceur, sa bonté, son empressement à sHnstruire, Pavoient rendu cher à tous ceux qui le cdnnoissoient. « C'est une triste commission pour moi , écrivoit le médecin qui le soi^jna dans ses derniers moments, que de vous informer du destin du pauvre Lée-Boo. Il est mort ce matin sans pousser un gémissement, la vigueur de son esprit et de son corps s^étant soutenue jusqu'à la fin. — Hier, le second accès survenant, il fut saisi d'un frisson , auquel succédèrent un mal de tête et une violente palpitation, avec une grande difficulté de respirer. Il fit usage du bain chaud , if^i auparavant lui avoit procuré un soulagement passager. 11 m'exprimoit toutes ses douleurs de la manière la plus pathétique, mettant.ma main sur son cœur, posant sa tête sur mon bras , et m'expliquant sa difficulté de respirer: mais lorsque je fus sorti, il ne se plaignit plus, faisant voir par-là qu'il ne se plaignoit que dans la vue d'être soulage, et non pour attendrir; en un mot, vivant et mourant, il m'a doftiné une leçon que je n'oublierai jamais; et certainement, par sa patience et par sa force d'ame, il fut digne d'être imité par un stoïcien. Je n'ai point vu le capitaine Wilson ce matin ; mais j'ai trouvé tous les domestiques en pleurs, et un air de tristesse sur tous les visages. Le caractère aimable du pauvre Lée-Boo l'avoit fait regarder, par chaque personne de la famille, comme un frère ou un

fils, etc ))»-La compagnie des Indes orientales lui fit

élever un tombeau dans le cimetière de Rotherhithe. Ces détails m'ont paru nécessaires pour faire apprécier le fond

historicité de cet épisode, et ce qiiUl doit à l'imagination dn poète.

L'auteur est conduit au bel épisode qui termine ce chant, par l'opposition de l'instinct et de la raison ; il veut montrer qu'on se trouve mieux de revenir à elle que de la quitter, et que la raison même, d'après cela, peut conseiller d'écouter l'instinct. Ce contraste du j^une homme civilisé qui change de condition avec un jeune sauvage, et qui en est récompensé par le bonheur, tandis que l'autre est puni par la mort, est une idée originale dont l'auteur a su tirer de grandes beautés.

('*) Sik ont fait quelques maos , Ut euMot le remède.

Voilà peut-être ce que l'on peut opposer de plus fort, de plus solide, et de plus concluant aux éloquentes déclamations de J.-J. Rousseau contre les arts. Les plus longues , les plus savaiiCes rSatations de cet étrange paradooee , se réduisent -en définitive au raisonnement renfermé dans ce vers. Ainsi tous les prestiges du sophisme le plus artificieusement combiné , tombent d'eux-mêmes devant la simple expression de la vérité; et l'éloquence des choses triomphe sans peine du vain appareil des mots.

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