DU CHANT DEUXIÈME
( ' ) Henreux ^<li*oit Virgile , heureux Teiprit sublime Qui peut de la uaiure approfondir Tabime.
Virgile, dont ces vers nous rappellent un des plus beaux passages (Géorg,, II, v. \go), étçnt loin de croire que la philosophie et les sciences ne fussent pas du domaine de la ''^
poésie, et que Fart des vers dût se borner à peindre les passions dans Fépopée et dans les ouvrages dramatiques. Il est aisé de reconnpltre , en FétudiM^ bien , qu'il «voi%un penchant naturel pour la poésie morale et philosophique. Avec un génie plus heureux, un talent plus flexible, un ' goût beaucoup plus pur que Lucrèce, il ne coiuTamnoit point le genre que ce goëte avoit choisi : ce genre n'est rien mûins que nouveau; les plus beaux ouvrages qu'il ait |>roduits vi^nent des ancîtas, et n'appartiennent point, comme on a paru le croire, à des époques de décadence; Hésiode, Lucrèce, Ovide, en sont les auteurs. Mais le titre de poème d^criptif est tout-à-fait moderne, et n'en est pas plus exact. •« '
Les critiques, à qui ce genre déplak, le condamnent, disent-ils, parcequ'il n'offre ni action générale, ni peinture des passions. Il« if^voient qu'une suite étemelle de descriptions, sans mouvement et sans intérêt. CepèudanUes mêmes . T critiques font grâce aux poèmes didactiques, et daignent en compter quelques uns parmi les monuments de Fart, en faveur des épisodes, qui réunissent le double intérêt de Faction et des passions. Mais les poèmes, si improprement appelés descriptifs^ n'ont-ils pas le même avantage? Les épi-
sodés, soit historiques, soit d'invention, ne fontes pas disparaître |a monotonie des descriptions, comme ils fécondent Taridité des préceptes? Il y a plus, ces poèmes offrent souf^nt une suite d'actions particulières, qui tiennent au fond du sujet ou qui s'y rattachent: les Métamorphoses {POvide sont une foule -de scènes «pisodiques, qu'un fil ingénieux rassemble, plutôt qu'il ne les enchaîne; et dans ce genre, comme dans tous les autres, le poète peut faire agir plus ou moins heureusement les passions, suivant la finesse de son goût et la fécondité de son talent. Il n'existe , je crois, dans aucune langue et dans aucun pays, un poëmc estimé, qui soit une suite non interrompue de descriptioriS et de préceptes, de peintures et de leçons : celui de Lucrèce, regardé depuis dix -huit siècles, chez tous les peuples qui cultivent les arts de l'esprit , comme un très beau monument du génie poétique, est peut-être celui àt tous qui présente le- plus de tableaux et le moins d'action.
Pourquoi donc ces Aristarques souverains, qui prononcent avec tant de confiance sur les limites des genres et les productions du génie , refusent-ils aux poèmes nommés descriptifs l'estime qu'ils affectent d'accorder aux poèmes didactiques? Par quels motif» secrets veulent -ils établir tant de différence entre deux genres qui se touchent, et qui ont à- peu-près les mêmes avantages et les mêmes inconvénients? C'est qu'on ^n'aime point, en général, les réputations contemporaines - elles ont quelque chose de trop gênant, de trop importun pour les médiocrités jalouses, qu'elles éclipsent, quand elles ne les écrasent pas tout-àfait. Il y a long-temps qu'Horace a dit cela pour la première ibis:
Urit enim folgore suo, qot prsgravat arles Infra se positat.
Qui ne sait, d'ailleurs, par qui et^comment étoient dirigées les critiques indirectement renouvelées contre Delille,
à Tapi^rition de ch«;an de ses ouvra^^es? Leur motif eût 9uf]fi pour les faÀT^ apprécier.
(') Mais si rki, TArbois, oo le Cordeaux manquoit, 8i les plats «lair-semés se fuyoient sur la table , EUecoDtoit.rfT #
Qette anecdot(G^a été souvent racontée/ e|t Ton attribue ce charme de conversation à plusieurs femmes célèbres, notamment à madame de Maintenon. Elle n'étoit encore que madame Scarron, et sa maison étoit le rendez-vous de c^ que la coinf et la ville l^ient de plus aimable et de plus distingué. Le duc de V^vonne, les comtes de Gram- ' raont^et de Colig;ni, Charleval, Pélisson, Hesnault, Marigny, s^y réunissoient ; les dtners tle madame Scarron, malgré leur simplicité presque £'U{jale, étoient cités dans Paris; elle y racontii^it des anecdotes avec tant d'esprit et d'inté> rét, que l'appétit et l'attention des convives étoient, pour ainsi^dire, enchaînés. On assure que son maitre-d'hôtel lui dit un jour à l'oreille :'Ma(lwne, encore une histoire, 4e rôt nous manque. *
(^) Oserai-je conter l'épouvantable histoire
Dont Pérouse, en tremblant, garde cacor la mémoire?
L'histoire ne fait aucune mention du trait que Delille raconte ici. Mais elle offre beaucoup de semblables exemples de vengQ^nces implacables. Les querelles des Guelfes et des Gibelins, les discordes entre les villes voisines, les haines . héréditaires de familles y remplissent les annales du moyen âge de crimes atroces, enfantés par des passions ardentes, qu'exaltoit encore la chaleur du climat. Quelques unes de ces aventures funestes ont fourni à lli poésie des tableaux d'une effrayante beauté : telle est celle dV comte Ugolin , au trente-troisièffie chant du Dante, et celle des Gapulet et des Montaigu , qui a prodtiit la tragédie de Roméo et Juliette. D'ailleurs, Pérouse ayant été souvent, comme les autres
«OTES
villes dltalie , dfkiliirëe par des « factions rivales , notre poëte est suffisamment justifié d^ avoir placé cette scène horrJMe.
L^auteur d'un voyag;e intéressant à Gonstantinople et en Sicile, raconte un trait à-peu-près semblable. «Un Sicilien fut assassiné; le frère du mort jura de le venger : le meurtrier prit la fi^iÊt.Jk}n enheiDÎ commença dès-lo/s, sans affectation, à se rcQ^re plus assidu aux ég^ses, plus fidèle aux devoirs extérieursjde la religion. Pei) à peu sa dévotion^ fut remarquée. On s'aperçut, avec édification, de ses aumônes, de son recueillement et de sa vie exemplaire. On le vit communier tous les mois, HGutes les sen^aines ; enfin tous les jours. Pendant trois ans, il fut sans cesse au pied des autels; les /hoîos crédules étoient touchés de èon changement. Enfin un atei du meurtrier crut pouvoir lui écrire qu'il n'avoit rien à craindre, que son ennemi ne pensoit qu'à faire son salut. D'après des assurances pareilles , l'hcmime revient dans la ville. Le perfide ne l'a pas plus tôt vu et reconnu, qu'il fond sur lut en s'écriafÉt : Traître , tu nCasfmt avaler un boisseati (CJiosties; et il le poignarde, n
(4) Il frappe, il enu%, etc.
On peut ajouter (t ce trait d'une vengeancç aussi horriblement préméditée, celle du féroce San-Pîetrô , ce capkaine corse, qui, devéhu fameux d'abord par ses services militaires sous les régne»de Franco i^ P*^, Henri II et Charles IX, soijdSJbi la fin de sa carrière par des traits multipliés de pfsi:» fidie 6t de cruauté. On 'cite entr& alitres le suivante Sa* femme, la belle t^anina d^Oriiano, ayant formé la courageuse, résolution d'aller deman({er aux Géiloîs la grâce de son mari, déclaré reHèlle, A dont la tète avoit été mise à prix, ce monstre' jura de lityer dans l&sahig de cette infbrtlinée ce qu'ikappeloit une injure faite à soû nbm. Vanina qui le coiuioissoit, n'attendoit plus <{Ue \à mort, lorsqu'il se pr«ente un jour devanUelle , le chapeau à la main, lui de-
■ "* DD CfrAûlT II. 155
'^ mande pardon de son emportement, se riihfe, t'embi-assc tendrement et l'étrangle en même temps. Il pdrit lui-
, même peu de temps après, victime de la perfidie dont il avoit donné ^^t "d'exemples ; il fut lAcliement assassine par un de ses capitaines. ' «
(') Tieiu, tnltre, ticn),ioill,eic. '■
Il ti'y' S (ju'un moment, Delille laissott échapper U&son cœur ariendri des accents dignes ^ la muse de fiacîde; il se montre éout-à-coup le rival du terrible Dantt. Apurement le chantre d'Ugolin n'eût pas désavoue la^ sombre énergie de (^ beaux ve». Mais ce qu'il faut encore "plus adnirer dans le morcea'u tout entier, c'est l'art du poète: d'abord , rien de plus habilement ménagé que son passage presque subit dt la peinture des plus doux penchants à celle des passions les '^i» terribles; ensuite yoyez avec quelle vérité il nous représente les a^reux projets, les serments sacrilèges d'une Kattielong-temgs concâbtrée dans un cœur ulcéré, pour nous moDfteretifi(i, plus effrayante qile l'A-^ lecton de Virgile devant Tumus, la Vengeance qui s'élance du pied des autels sur la victime devoifée h sa rage.
(') VelqaecedoiiUcdian, JamiiBaidgnxTiUBn, .
tte loii danlde ri'gard cmbrjitliil le> dcDi Aga,
Janus, l'un des pJos anciens -roi iî d'Italie, rendit ses peupies telloAtent fieureux par s(!!i vertu» et sa sagesse, que les poeiiïs unt {&t que Saturne, chassé ilu ciel, se réfiigia dans le L<-iiiiim,et y apporta l'âge d'or. C'est Numa qui institua le nilri- r|e .I^niis. On \p r'']>ri'^i'iii(iit avec deux visages, emlil-iiir' .illi'<^'tn ii^itr ilc l.i ^>i'ti<Ii ii.i', qui, cherchant toujoiys dans l'histoire du passé des leçons pour l'av^iir, semble embrasser les deux âges. On donnoit aussi le nom de Janus au premier mois du «alendrier romain, parcequ'il
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oegarde, pcmr ainsi dire en même tempe, Fannde qui finit* et celle qui coonnvnce.
(T) Boinaiicicr comoluit <l fcnilt ■« proBKMCt ,
■ SouituD Camboapmft... '
Le« Frtnçais ont éprouvé deux fois, dam le même siècle, les (listes résultats Je cette confiance teméraira et 4e ces riebesses fictives, dout l'abus est toujours l'avant-caureur d'une misère certaine: mais la vogue'des billets de Law, hypothéqués sur les trésors de Mississipi, atteste l'empire de l'imagination, plus que les assignats de Gambon, dont le crédit n'étoil soutenu que par les échafauds: on conuoll le mot ^eBarère. Gambon, d'ailleurs, n'étoit pas l'inventeur de ce daa{[ereus système; il ne fit que le suivre eiTéKagérer. Ses rapports sur les finances étaient sans doute des romans; mais l'espérance t'i l'iiiiaginaiiuii n'adoptiMent point ses calculs, et l'on n'oubliera de lotij^-tcTiips les ai^uments énergiques dont il « servoit pour li s ;ij>puyer. f
(') VOM ïtrtt *pr„Ln,-, daoi (T< jour. Je pre»ii(;rl, Où Hetmer de lod irl déplojoil 1h prodigti.
u Que l'on se figure, dît le savant et spirituel auteur de * l'article AfennerC^, un appartement él^amment orné, et au milieu une cuve couverte, d'où partent un grand nombre de cordes et de tiges de fer disposées de manière à pouvoir être tournées et dirigées en^out sens: autour de ce baquet, car c'est ainsi qv'on l'appeloit, étoient rangés les malades, parmi lesquels on n'en admettoit ancun, dont les'infirmités fussent d'une nature repoussante, ou même désagréable pour les spectateurs. On passoit une des cordes du baquet autour du corps de chacun d'eux, et on leur fa'isoit prendre aussi à la main une des tig,es métalliques , pour la tenir ap-
(*) Biogn^Aù a-mmelle , LOnw XXVDI , page 4 1 3 cl taiianui. CeL Bnicle
pliquëe sur la partie souffrante. De temps en temps ils qbittoient ces tiges; et ceux qui s'avoisinoient, se touchoient
^ mutuellement' par les doigts : cela s'appeloit fol*â)yfft. la chcudie. Au mystère de cet appareil , se joîgnoient tontes les séductions qui peuvent^gir sur l'imagination^ et les sens: la musiqtie, les parfums, et jusqu^à l'espèce de sécurité que donne la clarté douteuse d'un demirjour, heureusement ménage.
«.... L'enthousiasme public pour ces réunions, et, à ce que l'on assure , les désordres nombreux qui les accompagnoient, déterminèi^ent enfin le gouvernement à faire examiner 'la doctrine et l'emploi du magnétisme animal, par une commission composée d« quatre médecins et de cisq *
* membres de ^Académie des Sciences. Le rapport q^fût fait par Bailiy , est un chef-d'œuvre de raison et de Àaine philosophie, en même temps q/xH est un modèle d'élégance et de fermeté dans le style. Peu de temps après, la Société royale de Médecine fit aussi un rapport, dont les conclusions étoient pareilles à celles des commissaires de l'Académie. Plusde vingt mille exemplaires de ces rapports furentimprimés^ar ordre du gouvernement, et répandus en France ainsi que dans les pays étxangers. On peut dire que ce coup tua Mesmer et sa doctrine. Il alla d'abord vivre quelque temps en Angleterre, k)us un nom supposé, puis il se retira en Allemagne; et cet homme qui avoit un moment occupé l'Europe, mourut ignoré en i &i 5 , à Mersbourg, en Souabe, ca ville nata^, âgé de soixante et onze ans. n
(9) La Crainte fanatique à la Be<xinnoiuance Arracha l'encensoir, et son culte odieux Par le sang des humains sollicita les dieux.
Dans presque toutes les religions ancîeniies, et dans celles qu'on a trouvées chez les peuples du Nouveau-Monde, le fanatisme et la superstition sacrifioient des victimes humaines. Les hommes, abandonnes aux lumières de leur
foiMe raison, cio^oisat voir dans le contraste du bien et g du mal physique, l'eiistence de deux principes égaÏË^^t . pujmnts; et, comiinf le liii nos Iik-ii DeUlle^ la €^ihle ., arrachoit IVineiisoir à la Htcorinoiisiiiire. Il^toit réservé , à Ja religion chréiiennc d'abolir sans retour ce culte 'sanguinaire, en nous montrant le ^<^[iie du mal enchaîné sws lambin d'un Dii'u juste cl tionfaisant. (!ctt« vérité révélée est le^lbndenient Je la niorak la pins |>iire e^de la loi fa plus sublîtoc qui ait jamais c'té donuée aux hommes : elle > leur apprend , d'un côié,.qne In grandt-iir, la force, l'élévatioo, et même l'intervention d'une n^iinre divine, ne peuvent empêcher le châtiment du çoOpable; et dé l'autre, 'olle • leur enseigne que \^ seul Dieudv^P^tahle ost celui quilt pfcu-, . vent honorer par des vertus ^i^iijNuser par le repentir. . *
n t'sgilc, i\ prélude, il Hil^, il çit sorii I '
TOM l« ytui, (OUI les ctrnr. ("i^iiiicaniir «a Ir»«î
Man il s'orrjle CQËa: le son :i proliDneÉ, Et dam IDUJ In repartie SITU srrÉL ni irac
On Qtnvc dans VHomiiie des champs une peinture qifi semUè ne différer de ccHc-li que par le cadre oii elle est "'placée. Ils'ajjit dei jeux qui rimpliiK,<.nt une soirée dViivar .■ k la campagne, et notaiiiini.nt du irictrai • i. ' .
ParljirJnttBireipoir. .- . > *
. Bauu, chas», reijriï J» n priion loiiari; . '^ i
Leip^ïcïfracsïpjn r.Rlw, pift enrorc, «j. , , ' '
" Iloinri, roule, s jliai. le oombrf 1 jironmitc. • " ,
Ces deux tableaux paraissent les mêmes au premieJt.coup d'œ^^Jl y 11 ce|K'udaiu iim* différence essentifile. Dans l'Hôntme des i'fiaiiif>s, l'auieur [n'iat des plaisirs innocents coi^m* lé mn-ius do la camna;yni'. Tout est calme et doux^-* les passioiui ne sont p^is inriiit; l^èremcnl émues; et s'i) parle de la crahile tt de l'c^/'oir, on-voit que ce n'est que
•^ DU CHANT II. . «S» i
pour iiltéresser le lecteur au yax qu'il décrit ; aussi ne s'attîlchl^-t-i[ qa'À ta partie physique ; et dans l'harmoDie imi-.. laiiveileses wrs, on nVcouic que liibrui(dii dé qui s'agît» " dans le corriL't. lci,.aD contraire, oa croit entendre les imprécations et les cris de Joie: loiiies l«s passions-font en mouvement; les attitudes opposées , les sentiments secrets, la ciipWfi, IVvarice, lelTroi, les besoin. , lu- luxe et ceux de la misèeÇf VUt est peint îles oouleiirs les plus vives et les plus fifU^- ii'imaginalion est eftVnvi c 4c ceflutTroH des joueurs va lire sur le île fat.il. Si rLiiiteuî' svoi^ placé ce tableau diiiis Vffommt: liei cli'im/i'. il rùi transporté il la campaijnc! les vices et les maux <le l.i ville; si, dans VIma~ r/iiialion, il avoit retidii les dthcilU iiiliiiiiiiiesavecleméme soin, on eût oulilit pétii-tlre les toinfin-riLS de'l'ame et le tumulte des paMiaoï'. 11 y a, il.iii^ le-: -^iiji-ttquifaroisseat iMplas sejfflbl.ibtes , iinefpulede diffLienccÂquî-fee peuvent être marquées et saisies que pjr un goûl sftr et dé^çat. (| seroit aisé de ipultiplier les remarques de ce geqre; mais une seule suffit à ceux (jui se connoisseat en vert, ef qui saverrtqoe la première loi des grands écrivainS^c'eit d'ol>server les convenances de leur sujet.
("] ParccBlpIaMn KCKUdrMbcenl Isplaiiir.
Le con^Te Autriompbe seroit pour les vert de Delille, de soutenir vjctbrieu sèment ici la plat redoutable despooiparaisons, avec la prose brûlante de Rousseau : celui du bonheur, est de ne pas trop rester a\j-dessous. Le lecteur, curieux de cessçrtes dépara Uéles, peut rapprocher de ce beau morceau, la lettre ^IV^ Partie l'* dé la Nouvetie Héloïse.
(") Lucrèce daiu tn'ren riirme la pudsor.
' Ce reproche d'obscénitéfaît à Lucrèce depuis long-temps, et rt^BOfluit ici par Delille, a été, ce me semblei assez ingénieusement réiiité pan l¥lègant traducteur en vers de ce poetfr. Mi de Pysgerville. u Ses détracteurs, sansdoute, ne
l'avoient pas compris, dit-il, ou ils ignoroient que l'obscénité n'est pas dans la théorie du mécanisme des org;anes
.> / consacrés à la génération, mais seulement dans les imagées ^séduisâtites qut.font chérir la volupté, et enflamment l'ima-
h çination par des prestiges qui embellissent des objets perni-
cieux, n (N^.^2 du chant iv*.)
(*') Voilà let plaisirs purs : mais si la jalousie , etc.
• Tout ce morceau sur. la jalousie parott emprunté de ^ l'admirable épisode qui termine le chant du. Printemps, ^ dans le poëme des Saisons de Thomson.
But thro' the heart Shonld jealonsy ils Tenoai once diffuse , Tis theo delightful misery no more , But agoay nnmiz'd , incessant gall , Qprroding every thonght, tfnd blasting ail Love's paradise , etc.
Mais ici, comme dans tout œ qu'il imite, Délille prend sur son modèle l'autorité du génie , et il imprime à ses imitations un caractère tellement nouveau, que l'on oublie volontiers l'original, pour ne voir et n'admirer que la copie.
( >4) Snr les pertes du cœur nou^^eurons chaque jour ; « Mais quels regrets pareils aux regrets de l'amour!
Plusieurs vers de ce morceau sont imités de Lucrèce; mais Iç poëte latin, d'ailfeur^ admirable d#ns la peinture qu'il fait de l'amour physique, difrère 'élsentif llement du ^ poëte français, qui n'a considéré f amour que dans ses
^ rapports avec l'imagination. Ij'uU'peint a^vec une chaleur '
> contagieuse la fureur et l'ivresse d'un âge impatient de jouis-
sances, et le délire tumultueux- de ses jeunes sens; l'autre . commence par observé^.jcom^en, dans nos sociétés-.bril-
; lantes et corropipues , les lois, les moeurs, et les«i%s ajou-
^ tent à l'énergie de l'amour^ il s'attache à montrer combien
l'amour - propre , ]» vaaite , l'ambition ,• l'eipérance , la crainte, la jalousie, lui donnent d'activité, de charmes, et de tourments. Si la prose la plus élégante pouvoit être comparée à de beaux vers, je citerois, après le tableau tracé par Delille, le commencement d'une Nouvelle historique, où les mêmes idée? sont iltivi liipjK es avec beaiuxiup d'etprit et de vérité. C'est ruuvrjige d'iidi' Femme, qui joint, à cette finesse de vues, di: sentiments, «r d'observations qui caractérise son sexe, uii sivli-ilont l.i justesse et la vérité feroient honneur à rbomjin' itn {;oi'i[ le jilus suret du talent le plus distingué. uCc n'oi ji.i-., JiNilli'. loin des cites fastueuses, ce n'est pçint dans la solitude et sous le cbaume que l'amolir r^ne avec )^ plus d'empire; il aime l'éclat et le bruit; il s'exhale de tout ce qui satisfait l'ambition , la louange, la pompe, et la grandeur. Cest au milieu des passions factices, produites par l'orgueil et l'imagination; c'est dans les palais; c'est entoure des plus brillantes illusions de la vie, qu'il naft avec proittptitude et qu'il s'accroît avec violence; i^eet là que la -délicatesse et tous les raffinements du goût président à ses fêtes, et donnent à son langage passionné des gi.ici-.-iiiliniiiiMi.'s ri iiLii-si'ilmiinn trop souvent irrésistible.' — J'ai vécu sur li!s bords liL-iin-ux quela Loire baigne et fertilise. Dana en belles ciinip.i{;iira, dans ces bocages formés jvir la nature, rumour n'.i l^ii^sc que des traces légères, ilrs inLiniiiiit.'iiii 1'l',l;;IIi-s luiiiini: lut: quelques chiffres grossièrement ébauchés sur l'écorce des ormeaux, et pour traditions quelques romances rustiques, plus triKves que touchantes. L'amour seulement a plané sur ces champs solitaires: maisc'est dans les jardins d'ÂrmideoudeChantilly qu'il s'arrête; c'est là qu'il choisit ses adorateurs, qu'il marque ses victimes, et qu'il signale-son funeste ponvoir par des faits éclatants recnrîllis par lliistoiVe, et transmis d'âge
Quoique cette peinture ressemble beaucoup au tableau
Q llademoicllc deClcrmoBt, KoinrttU hàlorùjue.
l!S2 MpTES
tracé l>ar DeUlltf, il ne p«ut exister iot^cun soupçon d'imitation. Le même objet, considéré sous le même poÎQt de vue, a fait naître les mêmes idées et les mêmes observations. ■ V- ,
Parmi plilsifflirs exemples de ce (jenre, oo «trappelle avec aitendrisseuH-nl <%lui d'une jeune infortunée, nn moment célèbre sous te- nom de la Jblle de Caux. Elle a été mise an th«àtre,,aveC les cbaogements qu'exige nMre »cène dipûit^iiiine-, dans ro[>éra de Nina, Oa attribuaà J. J. Rousseau une romance touchante sur le mêirin sujet!.
(•■) /. Eu Yao de CCI hoipio*.
Omit par l«i lAotin , cl ftandéi ]Ur la maiiu Dr ce pinu Viitceiit, bieaMtïu'r da homiiat,
De (pnilHconqujruiuuiéiniUliglolrï...
L'histoire moderne delà ri'lij;loii, .lit U- cMi-diii.il Maury, ne fournit pns de plus be.^ii sujfE île paui'i^yriqtie que la vie de saint Vinciait de Pilule, homiue d'une sublime vertu fbd'une assez mi:'diocr<> rtaoroan-è, IciTiMlli?iir citoyen que la France .lii eti, l'apAlrcdi? l'Iiiuiianîii-. qui, après avyir-éh' berjjcr pcnduni son enfance, a l.iissé dans «a patrie des él.iMis.seinents plus utiles aux mallieureiit que les plus beaux monuments de Louis XIV, son souverain. — Il fut successivement esclave à Tunis, précepteur du cardinal de Retz , curé de village, aumônier^énéral desfiïières, ' principal de-collège, chef des missions, et adjoint au ministère de la feuille des bénéfices. Il institua en IVance les séminaires, les Lazaristes, les fV//es <ie la cAortf^, qui «e dévouent au soulagement des malheureux, et qui ne chat^nt presque jamais d'état, quoique leurs vœux ne les lient que pour un an; il fonda des hôpitaux pour les enfants trouvés,
pour las orphelins, pciur IhIous, pour les forçats, et pour les vieilJApds. Sa g^ëreusiQ commisération s^éteodit sur toutes les espèces de uialLeur dont Tespéce humaine est accablée , et on ^ùve des mqpumAits de sa bienfaisance dans toutes les provinces du royaume. Quand on 4k sa vie, on voit que rien n^houofiç plus la religion que l'histoire des établissements faits en faveur de Phumanité parceque rhumanitéen est redevable aux ministres des autel». Tandis que les souverains, armés le^ uns contre les .autres, ravageoient 1% ttare déjà dévastée par d'autres fléaux, le fils d'un laboureuSr de Gascogne, saint Vînceiit de Paule, réparoit les calamités publiques, et répandoitq)lus de vingt niillions en Champagne, en Picardie, en Lorraine, en Artfw^ où les habitants mouroient de faim, par villages entiers, et restoient enséîte dans les campagnes sans sépulture, jusqu'au moment où Vincent de Paule se chargea d'en payer les frais. ( Ces prodige» de l'héroïsme chrétien ont été renouvelés de nos jours, par cette vénérable sœur Marthe, qui n'avoitypour les opérer, d'autres moyens que la providence, d'autres secours que la charilé et la religion.) Vincent de Paule exerça pendant quelque temps un ministère de zélé et de charité sur les galères. Il vit un jour un maMieureux forçat qui avOit'été condamné à trois années de captivité pour avoir fait la contrebande, et qui paroissoit inconsolable d'avoir laissé dans la plus extrême misère sa femme et ses enfants. Vincent de Paule, vivement touché de sa situation, offrit de se mettre à sa place, et, ce qu'on aura peine sans doute à concevoir, l'échange fut accepté. Cet homme vertueux fut enchaîné dans la chiourme des galériens, et ses pieds restèrent enflés pendant le reste de sa vie du poids de^es fers honorables qu'il avoit portés.... Voilà l'homme qui ne jouit presque d'aucune réputation en Europe! le voilà, cet homme qui, au jugement de ses ennemis, n'eut que du zélé sans talents! Sa vie fut un tissu de bonnes œuvres dont nous jouissons encore. 11 vécut jusqu'à l'âge de quatre-vingt-
cinq ans. 11 ëtoit fort assoupi le jour de sa mort : un de ses amis lui ayant demandé la cause de ce sdmmeil continuel , il répondit en souriant : Cest le frère qui yient e% attendant la sœur. Jamais homme n'a mieux pardonné à la;natt|^ la nécef<«ité de moufir. Le malheur de saint VincenC de Paule, si c'en est un d'être peu loué et même peu connu, son malheur fut de n'être point célébré au moment de sa mort, en 16&1 , par cet éloquent Bossuet, qui immortalisoit tous ses héros, et qui, dans le même temps, composait des oraisons funèbres sur des sujets beaucoup moins dignes de son çé||îe: mais la gloire d'un éloge public est due à ses vertus, et l'orateur qui saura Iç présenter dignentent à l'admiration et à la reconnoissance de sçs concitoyens, auta bien mérité de la patrie, n Les vers de Delille sont un nouvel hommage offert à la mémoire de saint Vincent de Paule, et la religion qui, en lui décernant l'immortelle couronne de la vertu, l'expose dans ses temples à la vénération des fidèles, a digne4nent acquitté la dette de l'humanité.
(*7) L^ Grâces arrangeoient ton simple habit de bure. Les Grâces se plaisoient à sa simple coiffare. Dans ses traits ingénus respiroit la candeur; Son front se coloroit d'une aimable pudeur; etc.
Je ne puis me défendre de montrer encore ici aux lecteurs la marche savante du poète, et son talent à soutenir l'attention par les oppositioes, comme à suivre dans ses tableaux une progression qui accroît l'intérêt jusqu'au dernier moment, et arrête l'arae du lecteur sur la scène qui doit lui laisser les plus touchants souvenirs.
Nous avons passé du baquet magique de Mesmer aux sombres illusions de la crainte, mère de la superstition qui déshoqpre le culte que l'amour, la raison , et la reconnoissance doivent à la Divinité. A cette peinture succède celle de la soif de l'or, aliment de la funeste passion du jeu , dont la joie est presque aussi horrible que le désespoir. A
côté de cette passion, qui fait du cœur de l'homme un volcan toujours prêt à lancer des flammes, l'auteur place les orages excités dans nos sociétés modernes par le penchant terrible qui entraîne un sexe vers Fautre: là sont exprimées en vers célestes les délices du cœur et celles des sens; ensuite le poète suscite la jalousie qui corrompt les plaisirs de Famour, et change les plus douces jouissances en mortels poisons. Au sujet des traces profondes que la jalousie laisse dans nos cœurs, le poëte a créé une comparaison admirable, et qui me rappelle que je n'ai pas fait remarquer à mes lecteurs toute la richesse du talent de Delille dans ce genre d'ornements qu'il a semés avec toute la profusion d'un véritable poëte. Il nous avoit enchantés par la magique peinture des transports des amants heureux, il vient nous attrister par le tableau déchirant des angoisses qui les surprennent au milieu de leur félicité; il le sent, et il nous ramène à des images plus douces, quoique tristes encore. Alors sa muse nous rappelle le touchant délire de la folle d'amour, et voilà sa transition pour nous conduire à l'épisode de Volnis et d'Azélie, épisode où la tendresse, la grâce, la mélancolie, le charme d'une passion qui commence et finit sous les auspices du malheur, et donne cependant quelques années d'un bonheur ineffable à ses deux victimes, ont trouvé un peintre digne d'un tel sujet. Certainement on vanterait beaucoup dans les anciens un art aussi délicat, une gradation aussi habilement conduite : pourquoi donc refuserionsnous à un poëte notre contemporain un éloge vraiment mérité? pourquoi craindrions-nous d'ajouter qu'il n'est pas dans notre langue un seul poëte, fût-ce Racine lui-même, qui ne s'honorât d'avoir écrit les vers où Delille peint sou Azélie sous les traits de la jeune Galatée attendant, pour achever de vivre, le soufBe de l'amour?
(*') Tel ce chef-d*œuTre heureux de l'amour et des arts, La jeune Galatée enchanioit les regards.
DelilJe imite ici Ovide {Métamorph, X, a8i ); et pénétré
T. VUI. L*IMA01IT. I. * 10
à-la-fbis du génie des deux poètes , Girodet a rendu à la peinture tout ce que la po&ie en avoit si heureusement emprunté.
('9) Tel moissonné trop tôt, tombe et languit sur llierbc. Ou le sombre hyacinthe , on le paTot snperbe.
Cette comparaison, empruntée de Virgile, qui lui-même en étoit redevable à Catulle ( Cium, XI et LXII ), se trouve, cotnme Ton sait, au dixième livre de V Enéide ^ v. 435 ; et Delille qui Tavoit déjà traduite, fait ici ce qu'il y avoit de mieux à faire, il reproduit ses beaux vers.
C®) Tant avec ce penchant, toujours d'intelligence, Llmagination lui prête de puissance !
Cet épisode achève de prouver l'influence de Fimagination sur Famour , et remplit heureusement le dessein du poëte. Azélie et Volnis étoient connus depuis long-temps : on avoit même imprimé plusieurs fob cet épisode, avant que Fauteur consentit à la publication de son poëme. D'autres morceaux avoient été lus aux séances de FAcadémie française et recueillis dans les journaux. Cette observation n'est point inutile pour expliquer l'étonnante ressemblance que la critique pourroit remarquer entre les vers de Delille et ceux qu'on trouve dans quelques ouvrages imprimés plusieurs années avant le poëme de V Imagination. Les rencontres avec un auteur célèbre sont possibles , et montrent souvent qu'on est digne, de penser et de s'exprimer comme lui. Mais si le public étoit tenté de les prendre pour des réminiscences, il est juste de le prévenir que ce n'est point à la mémoire de Delille qu'il doit en faire honneur.
CHANT TROISIEME
POÈME
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CHANT TROISIÈME
l'impression des objets extérieurs.
Votez ce luth muet ! tant qu'une habile main N'éveiUe pas le son endormi dans son sein, Dans le bois insensible en secret il sommeiUe ; Mais si d'un doigt savant Fimpulsion FéveiUe, U frémit, il résonne, exprime tour^à-tour La pitié, la terreur, et la haine, et Famour ; Et, quand rien n agit plus sur Foi^ane sonore. Le bois mélodieux long-temps résonne encore.
Ainsi Famé se tait, quand rien ne parle aux sens : Ainsi Fobjet émeut ses fils obéissants ; Et même, quand des sens la secousse est passée. L'écho des souvenirs prolonge la pensée.
De tous les instruments le plus ingénieux.
Dont les savants accords retentissent le mieux, L'ame est oi^anisée. Il est temps de connoitre Gomment elle résonne et répond à chaque être ;
150 LIMAGINATION.
Et comment, de nos nerfs ébranlant le faisceau, L'objet court s'imprimer dans les plis du cerveau. Vaste et profond sujet ! Pour peindre ce mystère(') , Il faudroit un Descarte instruisant un Voltaire. Essayons toutefois, et montrons dans mes vers L'ame entière à l'aspect de Tinmiense univers.
Les couleurs avant tout ont des charmes suprêmes ; Leurs beautés quelquefois plaisent par elles-mêmes, Et leur aspect pour nous a de secrets appas.
Tel vers l'astre des nuits l'enfant étend ses bras ; Tel, quand Tonde reçoit son image fidèle.
Crédule, il veut la prendre, et se courbe vers elle. Le pourpre éblouissant, le tendre azur des cieux , Le blanc pur et le vert, sont le charme des yeux. D'autres fois, des objets croyant y voir l'emblème, L'Imagination ou les craint, ou les aime.
Le noir nous peint le deuil, la douleur, le trépas ; Un drapeau noir conduit les Maures aux combats ; Le bleu marque la joie, et le blanc l'innocence : Le vert, fils du printemps, peint la douce espérance ; Et, par des traits de sang, la comète autrefois. Sous le dais orgueilleux, a fait trembler les rois. Souvent encor les arts, ou la riche nature.
Dont nul art ne sauroit égaler la peinture, Savent, en les fondant, embellir les couleurs. Ainsi l'adroite aiguille entrelace les fleurs ; Ainsi le peintre unit, de nuance en nuance, La teinte qui finit à celle qui commence.
CHANT m. 151
Voyez se colorer 1 arc éclatant d'Iris!
Voyez Témail changeant des pigeons de Cypris ; Et, ces prismes vivants où le soleil se joue, Les oiseaux de Junon épanouir leur roue !
Les formes à leur tour ont des charmes puissants ; Eh ! qui peut leur donner ce pouvoir sur nos sens ? Ce n est point le compas de la géométrie , La régularité , la froide symétrie :
C'est l'élégance, unie à la simplicité, Et les proportions à la variété ; C'est un tout assorti qu'un seul cou[) d'œil rassemble. Le charme des détails, les beautés de l'ensemble. A ces traits prononcés que l'œil aime à saisir, Limagination vient joindre son plaisir.
Elle veut rencontrer, jointes à lelégance.
L'heureuse utilité, la noble convenance.
Des formes, dont les traits la séduisent toujours, La courbe, par sa grâce et ses moelleux contours. Rit le plus à ses yeux : dans leurs bornes prescrites^ Les angles, les carrés font trop voir les limites ; Et, dans l'alongement de son cours ennuyeux, La triste ligne droite importune les yeux.
Mais sur d'heureux contours glissant avec mollesse , D une courbe facile elle aime la souplesse.
Tout ce que la nature embellit de sa main , Les rondeurs de la joue et celles d'un beau sein , Ce grand cercle des cieux et la sphère du monde , Les astres suspendus à sa voûte profonde.
Et les arbres en dôme arrondissant leurs bras ,
Tout d'une courbe aimable offre aux yeux les appas ;
Et Tœil qui nous instruit de leur beauté suprême,
En un cercle brillant s'est arrondi lui-même.
Le mouvement nous plaît par la même beauté :
Sur la rive des mers ainsi l'œil enchanté
Voit le flot qui retombe et le flot qui s'élève ;
En courbe il redescend, en courbe il se relève ;
Et du vaisseau , qui monte et baisse mollement,
li'œil suit avec plaisir le doux balancement.
Eh ! qui du mouvement ne connoît pas l'empire ?
Par des charmes plus sûrs qui sait mieux nous séduire ?
Quand Vénus dans un bois se révèle à son fils,
Ce qui lui fait d'abord reconnoitre Cypris ,
Ce ne sont point ses traits, ses yeux, sa blonde tresse ;
Elle marche, et son port a trahi la déesse (^) :
Tant l'art de se mouvoir a de charmes pour nous !
Tantôt lent, tantôt vif, ou plus fort, ou plus doux.
Dans ses effets divers, mais jamais arbitraires.
Le mouvement nous plaît par des aspects contraires.
J'aime à voir ce coursier qui, plus prompt que l'éclair. Dans les champs effleurés part, court, vole, et fend l'air; Mais je n'aime pas moins le coursier intrépide Qui, réprimant l'essor de sa fougpie rapide.
Sans avancer d'un pas, dévorant le chemin (^), Monte et tombe en cadence, et bondit sous ma main. Et dont Fardeur captive et toujours agissante Présente à nos regards la force obéissante.
Vous frémissez d effroi , si de fougueux soldats
S'élançant à grands cris, précipitent leurs pas ;
Mais qu une vaste armée, en un profond silence.
Garde un calme imposant, et lentement s avance (^) ,
Ce silence effrayant frappe bien plus mon cœur.
Et le calme lui-même ajoute à la terreur.
Des mouvements heureux, des formes attrayantes,
Des couleurs mariant leurs teintes séduisantes,
La beauté composa ces accords ravissants
Qui subjuguent le cœur et captivent les sens ;
Mais ma muse à loisir vous entretiendra d elle,
Quand mes chants aux beaux-arts loffriront pour modèle.
De ces mêmes accords Tunivers enchanté Vit éclore un pouvoir plus sûr que la beauté , Qui toujours lembellit, qui souvent la remplace. Qui nous plaît en tous lieux, en tout temps : c CxSt la grâce. Et comment définir, expliquer ses appas ?
Âh ! la grâce se sent et ne s explique pas :
Rien n est si vaporeux que ses teintes légères ; L'œil se plaît à saisir ses formes passagères ; Elle brille à demi, se fait voir un moment ; C est ce parfum dans Tair exhalé doucement ; C'est cette fleur qu'on voit négligemment éclore. Et qui, prête à s'ouvrir, semble hésiter encore ; L'esprit qui sous son voile aime à la deviner, Joint au plaisir de voir celui d'imaginer.
L'Imagination en secret la préfère A la froide beauté constamment régulière.
Je ne sais quoi nous plaît dans ses traits indécis, Que la beauté n a point dans ses contours précis. Piquante sans recherche et sans étourderie, Elle nous fait aimer jusqu'à sa bouderie.
Prête donc à mes vers, ô fille de Vénus !
Ta molle négligence et tes airs ingénus.
Fais envier à Fart tes formes naturelles ; Tu n'as qu'à te montrer pour corriger nos belles ; Apprivoise l'orgueil , instruis la volupté , Console la laideur, achève la beauté.
Comme Pallas aux dieux se montra tout armée , La grâce au don de plaire en naissant est formée : Belle dans son été, comme dans son printemps, Seule elle sait braver les injures du temps : L'aimable fantaisie arrange sa parure ; Zéphire, en se jouant, boucle sa chevelure ; De riches diamants ne chargent pas sa main ; Son simple coloris rejette le carmin ; Son maintien est aisé ; la souple mousseline En plis inaffectés autour d'elle badine , Sa marche annonce aux yeux un enfant de Cypris, Et sa danse prévient les leçons de Vestris.
Où peut-on rencontrer ce doux moyen de plaire ? Est-ce chez la princesse, est-ce chez la bergère ? Par-tout où la nature , en dépit de notre art , La fait naître en passant et la jette au hasard. Avec le même charme, aimable en toute chose.
Elle parle ou se tait, agit ou se repose ;
De l'enfance naïve elle est le premier don ; La grâce lui donna son facile abandon, Cette soudaineté que nous vante Montagne (^) ; Et rheureux à-propos en tout temps 1 accompagne : Elle doit au hasard ses plus piquants attraits ; Toujours elle rencontre et ne cherche jamais. Peu savent la trouver, mais la trouvent sans peine. Elle craint le travail et redoute la gêne ; L'aie d effort lui déplaît ; et lorsque dans sa main Vénus tient en riant les marteaux de Vulcain, Un air d aisance encore embellit la déesse.
Le caprice sied bien à cette enchanteresse ; On l'oublie, elle vient ; on la cherche, elle fuit. C est la nymphe échappant au berger qui la suit, Et qu'un doux repentir ramène plus charmante ; Sa négligence plaît, et son désordre enchante ; Tibulle est son poète, et ses attraits divers. Sous les traits de Délie, ont inspiré ses vers.
La pudeur à son tour s'avance sur sa trace. Ah ! qui peut séparer la pudeur de la grâce ? Llmagination de ses regards discrets A peine ose entrevoir ses mystères secrets ; Mais de son trouble heureux, de sa rougeur aimable. Elle adore tout bas le charme inexprimable.
Le vice audacieux s'arrête à son aspect.
Et le bi*ûlant désir est glacé de respect.
Craignant ses propres yeux, elle-même s'ignore ; Même quand elle est nue, elle est modeste encore ;
Sa décence la voile aux regards curieux ,
Et la Vénus pudique est vêtue à nos yeux.
Mais comme nous voyons, délicate et craintive,
Se flétrir sous nos mains la tendre sensitive,
Un mot, un geste, un rien alarme ses appas ;
Le cœur vole au-devant de son doux embarras ;
Son silence nous plait, sa froideur même enflamme,
Et la pudeur enfin est la grâce de Famé.
Mais tandis que j'essaie à tracer ce tableau ,
Elle vient en mes mains arrêter mon pinceau.
D orgueil, de modestie, ineffable mélange,
Ainsi que le reproche elle craint la louange.
Déjà je vois rougir ses timides attraits(^,
Et crains, en les peignant, de profaner ses traits.
Toutefois vainement la nature féconde Auroit de tant d appas orné l'homme et le monde ; LHabitude bientôt eût flétri la Beauté, Si le ciel n'eût créé la douce Nouveauté.
Voyez de l'univers la pompe monotone !
Toujours l'été brûlant fait place au doux automne ; Toujours, après l'hiver, vient le printemps ; toujours Les jours suivent les nuits, les nuits suivent les jours. Les cieux même, au milieu de leurs pompeux spectacles, Aux yeux désenchantés ont perdu leurs miracles. La Nouveauté paroît, et son brillant pinceau Vient du vieil univers rajeunir le tableau.
C'est elle qui du nord fait briller les aurores. Enfante des héros les sanglants météores,
— Il ~ 1 —
Fait luire une comète, un Voltaire, un Rousseau, Fait mugir un volcan , tonner un Mirabeau Q) : Cet uniforme dieu, conduit par l'Habitude, Qui n a jamais qu'un ton, qu'un air, qu'une attitude, L'Ennui, s'enfuit loin d elle; et la Variété, Un prisme dans la main, se joue à son côté ; De ses mouvants tableaux le monde est idolâtre, Mais la France sur-tout est son brillant théâtre.
La baguette à la main, voyez-la dans Paris, Arbitre des succès, des mœurs et des écrits, Exercer son empire élégamment fiitile ; Et, tandis qu'oubliant leur rudesse indocUe, Les métaux les plus durs, l'acier, l'or et l'argent, Sous mille aspects divers suivent son goût changeant, Et la gaze, et le lin, plus fragile merveille. Dédaigneux aujourd'hui des formes de la veille , Inconstants comme l'air, et comme lui légers. Vont mêler notre luxe aux luxes étrangers.
Ainsi, de la parure aimable souveraine.
Par la mode, du moins, la France est encor reine ; Et, jusqu'au fond du nord portant nos goûts divers, Le mannequin despote asservit l'univers (*).
Trop heureux les Français, si leur volage idole Bomoit à ces vains jeux sa puissance frivole ! Mais quels pays lointains, quels barbares climats De nos derniers malheurs ne retentissent pas (9) ? A peine une secrète et vague inquiétude.
Des antiques devoirs dénouant l'habitude.
Des folles nouveautés a donné le signal ,
Tout s ébranle, tout marche. A cet ordre fatal,
Hardis fabricateurs d'incroyables systèmes.
Des novateurs fougueux ont tout mis en problèmes :
Les arts, les lois, les moeurs, un superbe dégoût
A tout dénaturé : le temps, qui change tout,
Se voit changé lui-même , et notre vieille année
Avec ses mois nouveaux marche tout étonnée.
O mes concitoyens, dites-moi de quel nom
Se nomment aujourd'hui ma ville, mon canton (*°)?
Dans un pays nouveau chaque jour je m'éveille ;
Le lendemain insulte aux travaux de la veille ;
La nouveauté qui suit vieillit la nouveauté ;
Le désordre s accroît par la rivalité ;
On s empresse, on s'élance, on court dans la carrière;
Hâtons-nous , et gardons de rester en arrière ;
Atteignons, devançons nos rivaux confondus :
Les crimes surpassés sont des crimes perdus.
Soudain les feux sont prêts, les haches étincellent: Sous la main des bourreaux des flots de sang ruissdlent ; D'un massacre nouveau le massacre est suivi ; Le peuple est fatigué, mais non pas assouvi : Grands, petits, peuples, rois, trône, autel, tout $ efface. Ainsi, lorsque ligués dans les champs de la Thrace, De la Terre autrefois les fils audacieux.
Sur des monts entassés escaladoient les cieux, Les yeux épouvantés, dans les vastes campagnes. Ne reconnoissoient plus ni vallons, ni montagnes.
Et cherchoient vainement, à travers les débris, Les bois déracinés et les fleuves taris :
Mais bientôt, expiant leurs terribles maximes, Les sacrificateurs deviennent les victimes ; Sur le trône, en tremblant, chacun d*eux va s'asseoir : L apôtre du matin est le martyr du soir.
Comme le vieux Saturne, en son étrange rage.
Dans ses propres enfants dévoroit son ouvrage ; Comme aux champs de Cadmus des frères malheureux, Au sortir du sillon, s exterminoient entre eux ; Sous ses propres fureurs chaque parti succombe; Chacun brille et s'éteint, chacun s eléve et tombe. Tels roulent sur les flots les flots bruyants des mers : Ainsi la bombe suit la bombe dans les airs ; Par-tout les pleurs, le sang, la rage, la démence. Et lempire n est plus qu une ruine immense.
Pleurez donc, ô Français ! pleurez ces jours heureux, Où, de la Nouveauté partisans moins fougueux. Vous ladoriez sans crime, et ne demandiez d'elle Que la pièce du jour et l'actrice nouvelle !
Guidé par cet amour, par ce goût curieux , Qui séduit des mortels l'instinct capricieux. Souvent on quitte aussi, par un penchant bizarre. L'objet le plus parfait pour l'objet le plus rare : Tel est le cœur humain : un trésor trop commun De miUe possesseurs n'en satisfait aucun.
Empressée à parer chaque objet qu'elle adore, L'Imagination avec plaisir colore
Tout ce que la nature accorde rarement.
Voyez de cette fleur le ridicule amant :
Si quelque autre avec lui partage sa richesse, A cette horrible idée il sèche de tristesse ; De son heureux rival il Tacheté à prix d'oi', Et dans sa serre avare enterre son ti'ésor (■ *). Grâces, à cet instinct, l'objet le plus futile, S'il est rare, est bientôt dispensé d'être utUe. Entrez dans cette salle où sont mis à l'encan Géographie, histoire, et morale, et roman :
Quel est l'auteur divin que d'un groupe idolâtre Se dispute à grand bruit l'enchère opiniâtre ? Est-ce Homère ou Platon ? Non , c'est quelque feuillet D'un vieux tome échappé du bûcher de Servet("). Mais de cette frivole et vaine jouissance.
Peut-être un court récit peindra l'extravagance.
Un sauvage autrefois (nous lui ressemblons tous) Avoit vu beaucoup d'or et jamais de cailloux. Il en voit un : soudain ce prodige l'attire ; Il s'élance, il le prend, le regarde, l'admire, Brûle de le monti'er : tout-à-coup à ses yeux S'offrent d'autres cailloux déjà moins précieux; Diminuant de joie en croissant de fortune, U chérit déjà moins leur beauté plus commune ; Et l'abondance enfin les dépréciant tous.
Comme il eût jeté l'or il jette ses cailloux (*^). Tant l'objet qu'un vain prisme embellit ou dépare. Vulgaire nous déplaît, nous séduit, s'il est rare !
Chacun a son pouvoir. Le mortel ignorant Souvent glisse sur eux d'un œil indifférent : Pour lui restent cachés dans un nuage sombre Leurs tissus délicats, leurs nuances sans nombre ; Mais un tact plus sensible, et des yeux plus parfaits, A ma divinité révèlent ces secrets. Prenons donc son flambeau, ses regards et ses ailes. Et volons au pays des vérités nouvelles :
ElleHtnéme, en riant, me conduit par la main, Et dans ces lieux déserts m aplanit le chemin.
Digne objet de mes vers, ma jeune souveraine Veut voir dans les objets les deux bouts de leur chaîne Tels parlent avec force à notre ame , à nos sens , Les termes opposés des êtres différents.
Le fruit déjà mûri, la moisson jaunissante.
L'été, Tardent midi n'est pas ce qui lenchante : De loiseau printanier la première chanson, Le fruit encore en fleurs, et la jeune moisson; L aurore d'un beau jour dorant un beau nuage. Ses derniers feux mourants sur la tour du village ; Voilà ce qui lui plaît. Voyez cet arbrisseau, Qui de sa pépinière oublia le berceau :
L'agriculteur pour lui voit des dangers sans nombre ; Mais il prévoit ses fruits, il espère son ombre.
Non loin de lui s élève un chêne fastueux Qui défia cent ans les vents impétueux ; Son sommet, revêtu d'un plus rare feuillage, Et sa mousse et ses noeuds décèlent son grand âge :
T. yiii. l'imagin. I. Il
Mais le culte et Tamoui* du peuple des hameaux Consacrent sa vieillesse et ses derniers rameaux. Ainsi du chêne antique ou du naissant arbuste, L un paroit plus touchant, et lautre plus auguste ; L un a pour lui lespoir, l'autre le souvenir : L'un plait dans le passé, 1 autre dans lavenir.
Et combien parmi nous sont plus touchants encore L être qui va finir, letre qui vient d'éclore ! u Laissez, laissez venir ces enfants jusqu^à moi, » Disoit cet homme-dieu, dont nous suivons la loi {'^) : Eh ! qui sans intérêt peut voir le premier âge? Il attire, il émeut, il attendrit le sage.
Après tant de travaux et de périls divers, Hélas ! il craint pour lui les maux qu'il a souffeits. Quels pièges vont l'attendre au sortir de lenfance ! Qu'il voudroit lui léguer sa longue expérience ! Cher et fragile objet de tendresse et de soins, Il plaît par ses défauts, règne par ses besoins. Hâtons-nous de le voir, tandis qu'à son aurore Tout est jeune et fleuri, frais et brillant encore. Qui sait ce que le sort lui garde de malheurs ? Quel qu'il soit, il paiera son tribut aux douleurs : Tout homme doit pleurer, tel est l'arrêt suprême ; L'homme bon sur autrui, l'homme dur sur lui-même. Ainsi , dans ce mélange et de crainte et d'espoir, L'esprit flottant désire, et tremble de prévoir ; Et, dans le court tableau de l'homme qui commence, L'Imagination voit un lointain inunense :
De lenfance, pour nous, tel est le doux attrait.
Avec moins de plaisir, mais non sans intérêt,
L*Imag;ination regarde la vieillesse.
Dans lune tout commence, et dans lautre tout cesse (■-') ;
Mais ces ruines même intéressent encor :
Le vieillard, du passé déroule le trésor.
S'il fiit le bienfaiteur ou lomement du monde,
L'Imagination, en souvenirs féconde.
Quand le présent ingrat semble Fabandonner,
Des honneurs qu'U n a plus revient 1 environner :
Ainsi le saint respect qui de loin le contemple,
Remplit toujours de Dieu les débris d'un vieux temple.
Mélange de douceur et de sévérité.
L'âge consacre encor sa sainte autorité :
C'est le père, le chef, le roi de sa famille.
Dans un siège d'honneur, près d'un feu qui pétille ,
Il conte ; et l'écoutant de l'oreille et de l'œil.
Le groupe se resserre autour de son fauteuil.
Douces mœurs, saint respect, amour de la vieillesse,
Revenez parmi nous! et puisse la jeunesse.
Pour son propre bonheur, abjurer ces travers.
Qui perdirent la France, et troublent l'univers !
Des objets, quek qu'ils soient, qui fait les premierscharmes !
Le besoin d'être ému. La terreur, les alarmes.
Elles-mêmes pour l'homme ont un puissant attrait.
Voyez^e, dominé par cet instinct secret.
Suivre un embrasement, contempler du rivage,
A Tabri du danger, les horreurs du naufrage,
1€4 LIMAGINATION.
Repaître aux champs de Mars ses yeux épouvantés. Je sais que, rencontrant ces horribles beautés, Le philosophe passe en détournant la tête.
Moi, qui dois voir en sage et décrire en poëte, Je veux lés déployer ; je veux dans mes tableaux Placer Thomme à l'aspect de tous ces grands fléaux, Au pied de ces volcans, auprès de ces batailles, Du triste genre humain inmienses funérailles : Tressaillant d un plaisir mélangé de terreur. De ce mont élevé j'en contemple l'horreur ; Ces casques, ces mousquets, ces cuirasses brillantes, Des rayons du soleil au loin étincelantes.
Ce grand luxe des rois, ces pompes du trépas, Me parent un moment la scène des combats.
Mais l'heure affreuse vient, et le signal s'apprête : Pareil à l'Océan qui couve la tempête.
Tout s'émeut , tout frémit ; le coursier belliqueux , A l'instinct des guerriers joint son instinct fougueux ; Comme eux discipliné, comme eux réglant sa rage. Il hennit, il bondit, mais contient son courage : La charge sonne : il part, il s'élance aux combats. Et le sable et le sang ont jailli sous ses pas ; Le fer luit, l'éclair brille et les tonnerres grondent ; Des montagnes, des bois les échos leur répondent: Les échos, qui, jadis chers aux dieux bocagers, N'avoient appris encor que les chants des bergers. Telle qu'une ménade ardente, échevelée, L'Imagination se perd dans la mêlée :
A travers et la poudre, et le fer, et les feiix ,
Vagabonde, elle porte et ses pas et ses yeux.
Et revient m'en tracer Tépouvantable image.
Tout dégouttant de sang , le démon du carnage
Appelle à lui la gloire , elle accourt sur ses pas ;
L'éblouissant fantôme ennoblit le trépas :
Tout l'affronte ou l'attend, le reçoit ou le donne :
Ici, la foudre abat ; là, le glaive moissonne ;
Le fer croise le fer, les rangs foulent les rangs.
Entendez-vous les cris des vainquem^s, des mourants ^
L'un de son assassin repousse la furie ;
L'autre traîne à regret un reste affreux de vie ;
Et, provoquant la rage, invoquant l'amitié.
Demande, tout sanglant, la mort à la pitié.
Et ne la doit enfin qu'à la soif du pillage.
Et si j'interrogeois ces scènes de carnage !
De ces guerriers mourants dans leur jeune saison.
L'un a quitté sa vigne et l'autre sa moisson ;
L'autre un art bienfaisant. Mais la patrie ordonne :
Marchons; bravons ces feux, rompons cette colonne,
Reprenons ces drapeaux déchirés et sanglants.
Jeune guerrier, tu meurs à la fleur de tes ans !
Ah ! combien va gémir ta mère désolée !
Pleurez, amours ; beaux-arts, ornez son mausolée.
Ainsi de ces grands chocs l'Imagination Reçoit, répand, varie, accroît l'impression; S'irrite ou s'attendrit, aime ou maudit la gloire, Couronne les vainqueurs, gémit sur la victoire;
Et s'écrie, en pleurant sur ces nobles forfaits :
«< C'étoit donc peu des maux que la nature a faits ! >*
Oh ! si j osois unir dans ma vive peinture Et les volcans du cœur et ceux de la nature, J'irois, j approcherois ces formidables monts Dont les feux souterrains vivent sous les glaçons ; Ces volcans, plus affreux que les champs du carnage ! Ce ne sont plus ici ces joutes du courage, Où la gloire, à la mort prêtant ses traits guerriers, Cache son front hideux sous Téclat des lauriers ; Où le péril lui-même irrite la vaillance :
Ici rhomme sans gloire, ainsi que sans défense, Demeure seul en proie à tous les éléments ; La colère des flots, et des feux, et des vents, Ces longs ébranlements qui déchirent la terre, Ces orages de cendre, et de flanune, et de pierre, Ces torrents embrasés et ces trombes de feux Qui , du fond des enfers, s'alongent vers les cieux ; Dans les champs, sur les monts la fuite et Tépouvante ; Tandis que, se heurtant dans la cité tremblante, Des temples, des palais les dômes chancelants Tombent, tombent en foule en des gouffres brûlants ; Quel spectacle àr-la-fois effrayant et sublime ! Llmagination seule au bord de Fabîme, Interroge, en tremblant, la nature en courroux; Elle parcourt les lieux qu'ont frappés ces grands coups ; Elle y conduit Buffon, elle y ramène Pline, Et recommande aux arts leur savante ruine.
CHANT m. 167
Avec elle, tantôt, dans ces antres affreux, Je plonge, je demande à leurs flancs ténébreux. Les débris disparus dans ces tombeaux de soufre. Un jour, me disje, un jour, de cet immense gouffre, Des portiques, des arcs, par le temps dévorés, Reparoîtront aux yeux les décombres sacrés; Les instruments des arts, le fer des sacrifices. Des honunes et des dieux les pompeux édifices, Le théâtre des jeux, et le temple des lois.
Et les métaux empreints de Timage des rois.
Je sors, j'erre à pas lents sur cette lave immense («^), Triste, inhospitalière ; et calcule en silence Les temps, les temps lointains où la stérilité Rendra ce sol aride à la fertilité.
Hélas ! avant d y voir ou des fruits, ou de l'ombre, Des générations s'écouleront sans nombre.
Ainsi , quand tout-à-coup d'affreux ébranlements Ont troublé les états jusqu'en leurs fondements, Les mœurs, les lois, les arts renaissent avec peine : Un instant les détruit, un long temps les ramené; Et le volcan éteint inspire encor l'effroi.
Mais telle est du destin la consolante loi :
Les biens naissent des maux. Prodigue de verdure. Ce sol enfin mûri, rend tout avec usure.
Alors ces doux objets, ce cruel souvenir.
Les désastres passés et les biens à venir, Ces laves et ces fleurs, ces rocs, ces fraîches ombres, Abandonnent notre ame à des pensers moins sombres ;
168 LIMAGINATION.
L'homme rêve à ses maux, sans en être attristé, Et la mélancolie accroît la volupté.
O penchant plus flatteur, plus doux que la folie ! Bonheur des malheureux, tendre mélancolie, Trouverai-je pour toi d'assez douces couleurs ? Que ton souris me plaît! et que j*aime tes pleurs ! Que sous tes traits touchants la douleur a de charmes ! Dès que le désespoir peut retrouver des larmes, A la mélancolie il vient les confier, Pour adoucir sa peine, et non pour l'oublier. C'est elle qui, bien mieux que la joie importune^ Au sortir des tourments accueille l'infortune ; Qui, d'un air triste et doux, vient sourire au malheur. Assoupit les chagrins, émousse la douleur.
De la peine au bonheur, délicate nuance.
Ce n'est point le plaisir, ce n'est plus la souffrance ; La joie est loin encor ; le désespoir a fui ; Mais, fille du malheur, elle a des traits de lui. Quels sont les lieux, les temps, les images chéries, Où se plaisent le mieux ses douces rêveries?
Ah ! le cœur le devine : en son secret réduit Elle évite la foule, et redoute le bruit ; Sauvage, et se cachant à la foule indiscrète. Le demi-jour suffit à sa douce retraite ; De loin, avec plaisir, elle écoute les vents, Le murmure des mers, la chute des torrents ; La forêt, le désert, voilà les lieux qu'elle aime. Son cœur, plus recueilli, jouit mieux de lui-même ;
La nature un peu triste est plus douce à son œil ;
Elle semble, en secret, compatir à son deuil.
Aussi l'astre du soir la voit souvent, rêveuse,
Regarder tendrement sa lumière amoureuse.
Ce n est point du printemps la brillante gaieté.
Ce n'est point la richesse et l'éclat de l'été
Qui plaît à ses regards ; non, c'est la pâle automne.
D'une main languissante effeuillant sa couronne.
Que la foule, à grands frais, cherche un grossier bonheur :
D'un mot, d'un nom, d'un rêve elle nourrit son cœui\
Souvent, quand des cités les bruyantes orgies.
Au son des instruments, aux clartés des bougies,
Étincellent par-tout de l'or, des vêtements ,
Des éclairs de l'esprit, du feu des diamants,
Pensive, et sur sa main laissant tomber sa tête,
Un tendre souvenir est sa plus douce fête.
Viens donc , viens , charme heureux des arts et des amours !
Je te chantai deux fois, inspire-moi toujours (*7).
La tristjesse, à son tour, par de plus fortes ombres Rembrunit ses couleurs et ses nuances sombres. Ce sujet est moins doux ; mais dans sa profondeur Je dois, sur tous les tons, interroger le cœur. De la tristesse en nous quelle est donc l'origine ? C'est l'aspect du malheur, celui de la ruine : Soit qu'en se dégradant, les monuments des arts De leur décrépitude affligent nos regards ; Soit que dans leur langueur, l'animal et la plante Présentent à nos yeux la nature souffrante ;
Soit que, plus triste encor, de ses restes flétris
Le séjour de la mort étale les débris.
Voyez ces monuments épars dans la poussière ,
Et rhumble asile, où dort une cendre vulgaire;
Et le marbre où les grands, également moitels,
Étalent leur néant en face des autels ;
Tous sujets du trépas, qui tous les sacrifie.
Et ne fait qu un monceau des débris de la vie :
Llmagination, à mes yeux pleins d'effroi,
A rouvert leurs tombeaux ; tous passent devant moi :
Que de crimes cachés, que de vertus obscures.
S'élèvent, à sa voix, du fond des sépultures ^
Regardez ce mortel, ami ferme et discret,
D un ami dans la tombe il cacha le secret.
Quelle est cette ombre, pâle, égarée et farouche?
Les cris sourds du remords s échappent de sa bouche ;
Vénal exécuteur des vengeances des grands.
Il servit en secret la haine des tyrans.
Mais bientôt leur compUce a suivi leur victime ;
Instrument d'un forfait, il périt par un crime.
Voyez-vous s'avancer cet homme aux cheveux blancs ?
La gloire et la vertu couronnoient ses vieux ans;
Un avide héritier hâta sa dernière heure.
Quelle est, plus loin de moi, cette vierge qui pleure?
Elle aima sans espoir, et mourut de douleur.
Et toi, toi, jeune enfant, moissonné dans ta fleur,
Qui t'enleva sitôt de ce triste théâtre ?
Péris-tu par les mains d'une injuste marâtre ?
Poitois-tu dans ton sein le germe de la mort? Quoi qu'il en soit, hélas ! ne te plains pas du sort : Tu n^as fait qu e£Qeurer la coupe de la vie ; Mais le ciel indulgent t en épargna la lie :
Tant de maux à prévoir ! tant de maux à souffrir ! Tout ce qui nous apprend , nous invite à mourir. Dors donc, dors, cher enfant ! dans cet asile sombre, Demain de quelques fleurs j apaiserai ton ombre.
Mais quels sons douloureux ont frappé mes esprits ? Ah ! de sa mère en pleurs n'entends-je pas les cris? Eh ! quelle image, ô dieux ! est plus triste et plus chère, Que le tombeau d un fils et les pleurs d une mère ? Un portrait dans la main, elle demande aux cieux. Elle demande encor ce fils si précieux, D un adorable époux ressemblance adorée :
Telle, sur un rameau, Philoméle éplorée Accuse son malheur, et le pâtre inhumain Qui, remarquant son nid, a, de sa dure main. Ravi ses chers petits encor nus et sans aile, Hélas ! et vainement réfugiés sous elle.
Aux rochers, aux vallons, aux échos des déserts, Sans cesse répétant ses lamentables airs.
Seule dans Fombre obscure elle pleure, et Faurore, Seule sur son rameau Fentend gémir encore.
A la tristesse en deuil, à la sombre terreur, Oserai-je ajouter le tableau de Fhorreur ?
Leurs traits sont différents, et d'un objet terrible L'aspect à nos regards n est pas toujours horrible.
Pour les distinguer mieux, revenez avec moi
Dans ces lieux, vaste scène et de meurtre et d'effroi ;
Au pied de ces volcans, où laîr, la terre et Tonde,
De leur guerre intestine épouvantent le monde.
Dans le champ des combats, tant que de sa chaleur
Le brillant héroïsme échauffe la valeur.
Ces drapeaux, ces tambours, ces clairons, ce tonnerre,
Ces marches du talent, ce grand art de la guerre.
Et la gloire planant au-dessus du trépas ,
Décorent à nos yeux ces grands assassinats ;
Mais quand Mars a mis fin à ces joutes savantes ,
Quelle horreur se répand sur ces plaines sanglantes !
Ses foudres sont éteints, ses clairons sont muets ;
L'œil ne rencontre au loin que de hideux objets ;
Des cadavres souillés et de sang et de poudre.
Mutilés par Iç fer, déchirés par la foudre :
Par leur proie attirés sur ces vastes tombeaux,
Les ailes des vautours et les cris des corbeaux,
Se font entendre seuls dans ce vaste silence.
Là finit la terreur, et là Thorreur commence.
Que du Vésuve éteint les feux soient rallumés, En contemplant ce mont et les cieux enflammés. Et ces torrents de feu qui sillonnent la terre , L'homme admire et frémit. Mais, si l'affreux tonnerre En foule amoncelant, sous leurs toits embrasés. Femmes, enfants, vieillards, l'un sur l'autre écrasés. Ne montre, à la lueur des ruines brûlantes.
Que des corps expirants, et des cendres fumantes ,
Qu un reste d'habitants, par leffroi dispersé ; D'hon'eur alors, d'horreur Thomme se sent glacé. Et croit voir célébrer, par la mort, la tempête, De Fange affreux du mal 1 épouvantable fête.
Toutefois ces combats et ces gouffres de feux N offrent pas de l'horreur les traits les plus hideux ; Non , c'est le cœur humain, plus effroyable abime ; C'est l'assassin, dans l'ombre épiant sa victime. Que deux tendres amis, s'égorgeant par honneur. Pour un mot, l'un de l'autre aillent percer le cœur. Du crime de leur main l'excuse est dans leur ame. Mais Fatroce brigand, mais l'assassin infâme, Dans sa vile fureur et ses lâches exploits.
N'offre qu'un crime horrible à la hache des lois. Déîté de Shakspeare ! ô toi, qui des ténèbres (**) Aimes l'effroi tragique et les scènes funèbres. Viens, perçons ces forêts; que j'assiste Hvec toi Aux mystères sanglants de ces lieux phé^ps d'effroi. C'est là, qu'au pied d'un arbre, où d une lampe sombre La livide clarté luit et tremble dans l'ombre. Tout bas, dans un sinistre et lugubre appareil, Le meurtre vient tenir son horrible conseil.
Encor teinte de sang, cette horde cruelle Vient de se partager sa conquête nouvelle..
Prêts à servir leur rage, autour d'eux sont épars Les tubes meurtriers, les glaives, les poignards. Et le levier robuste, et l'échelle perfide Qui doit favoriser leur approche homicide.
Ils consultent; leui* cœur tressaille au moindre vent Qui fait frémir près d eux le feuillage mouvant. J écoute leurs projets de sang et de ruine :
Leur parole menace, et leur geste assassine.
Quel mortel proscrira le conseil redouté ?
La victime est choisie, et Tarrét est porté.
Ils partent. Dieu ! sauvez le père de famille. Ses enfants adorés, sa jeune et tendre fille ! Que mon ami sur-tout se dérobe à leurs yeux.
Et ne se trouve pas sur leur passage affreux !
Mais que sont, au milieu des discordes civiles, liCS brigands des forêts près des brigands des villes ; Eux qui, sous Tœil des lois, dans le sein de la paix , Commandent le carnage et dictent les forfaits ? Qu ai-je entendu ? quels cris ! quels accents lamentables ! O malheureux Paris ! ô jours épouvantables !
Des pontife^sacrés, et des vieillards tremblants. Sans respeqf pour leurs maux et pour leurs cheveux blancs, Eux, qui du ciel sur nous imploroient la clémence. Tombent, dans le lieu saint, égorgés sans défense. Quarante ans de travaux, quarante ans de vertus. Ne sauroient les sauver. L un sur Tautre abattus ('d). Cent ministres sanglants jonchent le sanctuaire. Dulau tpmbe content dans les bras de son frère . Tout ce qu ont de cruel , tout ce qu ont de touchant La foi, Fimpiété, le juste et le méchant, La rage, la pitié', la douleur, la nature, Forme de mille accents le lugubre murmure :
L un s'attache à la croix, l'autre embrasse l'autel ; De son dernier regard l'autre cherche le ciel ; L'autre, attendant la mort dans ce vaste carnage, De ses amis mourants exhorte le courage ; Tous meurent en martyrs, tous meurent en héros ; Le meurtre insatiable a lassé les bourreaux ; Et, fuyant du lieu saint la scène ensanglantée, L'Imagination recule épouvantée.
Ah ! quittons les horreurs de ces sombres tableaux : Que des objets riants délassent mes pinceaux ! Mon ame en a besoin. Eh ! qui, mieux que cette ame. Que des morts, des bourreaux, du fer et de la flamme, Que d'un si long malheur poursuit le souvenir, Vers les objets riants a droit de revenir?
Mais, avant d'en tracer la poétique image, De la philosophie empruntant le langage, Des riantes beautés expliquons les attraits.
Et quel heureux mélange en compose les traits.
Un objet est riant, quand l'art ou la nature Aux charmes des couleurs joint ceux de la figure ; Quand Toeil trouve assemblés, pour mieux nous émouvoir, Un air de liberté, d'abondance et d'espoir ; Sur-tout quand, de la vie essayant les prémices, Des êtres innocents partagent ses délices.
Eh ! voyez, au printemps peint de mille couleurs, Lorsque les fruits déjà se cachent sous les fleurs , Lorsqu'aux antres du nord a fui l'affreux Borée, La nature féconde, et fraîche et colorée ;
176 L4MAGINAT10N.
Tout vît, tout se ranime, et tout s'épanouit : Le sol donne et promet, Fœil espère et jouit. Pour prêter plus de charme à ce brillant théâtre, Chloé vient : elle vient, jeune, agile et folâtre ; Comptant treize ans â peine, et ne soupçonnant pas Tout ce qu elle nous cache ou découvre d appas. Libre enfin, 'oubliant son crayon qui repose, Elle vole à la fleur, comme elle fraîche éclose ; Du jardin, en sautant, franchit chaque parquet, Choisit, compose, effeuille, éparpille un bouquet. Comme les arbrisseaux, enfants de ce bocage.
Tous différents d'instinct, et de figure et d âge, Ses frères ont pris part à ses jeiix inconstants, Et leur printemps ajoute aux grâces du printemps. Tous, d'un air sérieux, suivent leur goût frivole ; L'un tend ses petits bras au papillon qui vole ; Pour atteindre un rameau Fautre se hausse en vain ; Cet autre d un fruit vert va cacher le larcin ; L'autre cherche à saisir son image dans Tonde ; Et cependant, pareille â la rose féconde Qui s élève au milieu de ses boutons naissants. Leur mère suit de Tœil leurs ébats innocents. Les objets enchanteurs que ce jardin rassemble. Ces plantes, ces enfants qui s élèvent ensemble ; Cette sérénité du vif azur des cieux.
Du monde rajeuni 1 aspect délicieux.
Cet air suave et pur de la saison nouvelle , Des riantes beautés voilà le vrai modèle ;
CHART Iir 177
Et pour ma déilé quels tableaux plus flatteurs,
Qu'un beau jour, un beau ciel, des enfants et des fleurs !
Des objets différents qui commandent à Famé, C'est la grandeur, sur^tout, qui Téléve et l'enflamme. Elle plaît à nos coeurs, elle plaît à nos yeux, Dans Poeuvre de nos mais», dans l'ouvrage des dieux ; De ces grands monuments nos regards s'applaudissent ; Notre ame, à leur aspect, nos pensers s'agrandissent.
O colosses du Nil, séjour pompeux du deuil, O que Toeil des humains vous voit avec orgueil ! Devant vos fronts altiers /abaissent les montagnes ; Votre ombre immense^ au loin , descend dans les campagnes . Mais l'homme vous fit naître, et sa fragilité Vous a donné la vie et l'immortalité.
Que de fois à vos pieds m'asseyant en silence, J'évoque autour de vous tout cet amas inunense De générations, de peuples, de héros, Que le torrent de l'âge emporta dans ses flots : Rois, califes, sultans, villes, tribus, royaumes, Noms autrefois fameux, aujourd'hui vains fantômes ! Seuls vous leur survivez. Vous êtes, à-la-fois. Les archives du temps et le tombeau des rois. Le dépôt du savoir, du culte, du langage, La merveille, l'énigme et la leçon du sage.
Reçois donc mon tribut, ô toi, de qui la main(^^), Sur leur roc, plus solide et plus dur que l'airain , Grava mes foibles vers ! Coulez, siècles sans nombre ; Nations, potentats, passez tous comme une ombre ;
T. TIII. l'iMIGDI. I. 12
Ces murs sont mon trophée ; et, vUnqueur du trépas, Je puis dire à mon tour : « Mes vers ne mourront pas. » Combien, plus fière encor, combien plus imposante. Dans Touvra^pe des dieux la grandeur nous enchante ! Par elle Thomme éprouve un air de liberté ; Tout ce qui le captive indigne sa fierté.
Loin des enclos bornés dont l'enceinte le gêne, Il aime à s'égarer dans une vaste plaine.
Dans un large horizon ouvert de toutes parts , Où l'œil indépendant promène ses regards ; Il aime à s'enfoncer dans la profondeur sombre De ces vieilles forêts dont le&tiges sans nombre Touchent, en même temps, l'abîme des enfers.
Et le sein de la terre, et la voûte des airs ; Se courbent sur les eaux, flottent dans les campagnes , D'un panache ondoyant couronnent les montagnes, D'un vert amphithéâtre ornent les heux penchants. Et font une grande ombre au grand tableau des champs. Sous la noire épaisseur de leurs voûtes antiques, Sont nés les premiers dieux et les premiers cantiques ; Aucun soin n'entretient tous ces colosses verts ; Je crois voir les jardins du dieu de l'univers ; Et mes pensers, nourris dans l'ombre solennelle. Deviennent grands, profonds, majestueux comme elle. Et toi, terrible mer, séjour tempétueux (**), % Déjà j ai célébré tes champs majestueux ; Mais qui, de tes beautés, ô mer intarissable ! Peut jamais épuiser la source inépuisable ?
CHAJst III.
J^tMlianté ta grandeur et ton immensité ;
Aine dit ta richesse et ta fécondité.
Tous ces peuples nombreux, ces nations flottantes,
Comice tes vastes eaux,^jaiB2iis renaissantes?
Ton lit, riche moitié de Timmense univers.
Renferme dans ton sein mille empires divers.
Tous ont leurs lois , leurs mœurs , leurs chefs , leurs colonies,
Pour voyager ensemble en foule réunies.
La terre en vain nourrit cet innombrable essaim
De peuples, d'animaux, répandus sur son sein,
La terre porte envie à ton vaste domaine :
Ses bois ont Téléphant, tes gouffres la baleine ;
De tes ondes sur nous s'élèvent d autres mers ;
Dieu, de ton océan, fit Tocéan des airs.
Et quel auti*e entretient ces liquides nuages
En fertile» vapeurs versés par les orages ,
Déposés sur les monts, dans les champs répandus.
Et sans cesse repris, et sans cesse rendus?
La terre enceint tes eaux, et tes eaux la fécondent ;
Aux mouvements des cieux tes mouvements répondent(^') ;
Phébé régie tes flots ; tes flots suivent son cours.
Et, toujours menaçants, obéissent toujours.
Tu creuses les vallons, élèves les montagnes,
Tour-à-tour engloutis et nous rends les campagnes ;
Et rhomme, à qui du temps les fastes sont ouverts,
Lit jusqu'au haut des monts le voyage des mei's.
Dirai-je les trésors échangés sur tes ondes?
Dirai-je tes vaisseaux , messagers des deux mondes •*
la.
180 L'ïMAG"INAiIi)N.
Sur ton sein orageux se mêlent quelquefois
La colère des flots et le courroux des rois ;
Le tonnerre des cieux, les foudres de la guerre,
Et l'orgueil , sur les: eaux , f^ent disputer la terre. ^
Que de trésors cachés dans tes flots écumeux !
Que de fleuves obscurs, que de fleuves fameux !
Tu {^lej^ à nos yeux, tonnes à nos oreilles :
L'Imagination succombe à tes merveilles ;
Je m'éloigne en silence, et, plein d'un saint effroi.
J'abandonne un sujet immense comme toi.
Mais à peine mes yeux ont quitté tes domaines ,
Les monts viennent m offrir leurs pompeux phénomène^.
Viens donc, ô ma déesse, exauce encor mes vœux. Et redonne à ma voix quelques sons dignes d eux. Tu viens ^ Sur leurs sommets avec toi je m'élance. Ici, tout est grandeur, tout est magnificence ; De saisons en saisons, de climats en climats. J'y voyage, entouré de vergers, de frimas, ^
De gouffres, de volcans, dont les laves fumantes Sillonnent quelquefois de leurs vagues brûlantes Cette neige éternelle et ces glaçons affreux Que jamais du soleil n'entamèrent les feux.
' Ici je touche au ciel et commande à la terre ; A mes pieds part l'éclair et gronde le tonnerre ; D'ici Tonde aux vallons épanche son trésor ; L'ouragan prend sa course, et Taigle son essor. J'interroge ces monts: je mesure en silence Et leur vaste hauteur, et leur contour immense.
Leiu's flancs, jusqu'aux enfers^vont cacher les métaux ; Leurs féttes, jusqu'au ciel, portent les végétaux. Que j'aime à voir ces bois, ces touffes de verdure. De leur tête superbe ondoyante pai^ire, "ffior leurs fronts chevelus flotter au gré des vents. Et balancer dans Tair leurs panaches mouvants ! Que de riches aspects, que de grandes images ! Tombez, torrents fougueux, de vos rochers sauvages ; Parmi Therbe et les fleurs, glissez, humbles ruisseaux ; Parlez-moi des vienx temps, marbres rongés des eaux ; Du monde, affreux débris, contez-moi son naufrage ; ^ Et vous, de noirs rochers gigantesque assemblage. Vers le ciel élancés, enfoncés dans les mers, Courez de votre ^'aine embrasser l'univers.
Monts augustes, c'est vous dont la cime idolâtre(*^) Du culte de Mithra fut le ppemier théâtre.
Favoris du Soleil , votre front radieux Reçoit ses premiers traits , retient ses derniers feux ; Sous vos brillants sommets régnent les vapeurs sombres, Vous buvez la Imnière et répandez les ombres ; Si pour le dieu du jour vous n'avez plus d'autel. Sur vous le dieu des arts garde un culte étçmel ; Là, s'assemble sa cour ; là, de nos Zoroastres Les yeux vont de plus près interroger les astres ; Jussieu vient y chercher les moeurs des végétaux ; Le poëte, des chants ; le peintre, des tableaux ; Le sage, des leçons ; et, parmi vos abîmes.
Moi-même , en vous chantant , je plane sur vos cimes.
Que dis-je? ces accents, t^tôt fiers, tantôt doux, C est Toeil, oui, c'est Fœii seul^^pii les rassemble tous. Dans sa noble structure, en prodiges féconde, Le plus frappant n'est pas de retjracer le monde,* De réfléchir les cieux, les forêts et les mers ; ^ais de peindre cette ame, où se'peint Funivers. Chef-4'oeuvre où s'épuisa tout Tart de la nature, L œil nfrtrque \q remords, la paix d'une qme pure ; Du noble enthousiasme il exprime le feu ; Il s'attendrit sur l'homme, il s'élève vers Dieu ; Il embellit les pleurs, anime le sourire ; Il caresse , il menace , il accorde , il désire ; Il brûle de furettr, s'enflanune d'amitié.
Se mouQle doucement des pleurs de la pitié.
C'est là que rit l'espoir, qu'étincelle la joie j En de molles langueurs la volupté s'y noie.
Ce n'est point la beauté qui fait son ornement; C'est mieux, cW la raison, l'esprit, le sentiment ; Et dans ce cadre étroit sont peints en traits de flamme Tous les travaux des dieux, et tous les dons de l'ame. Aussi quel cœur si dur n'obéit à ses lois?
Il parle avant le geste, il parle avant la voix. Voyez, quand Marins aux prisons de Mintume (^^) Assoupit un moment sa dquleur taciturne.
Ce Cimbre l'approcher un poignard à la main : Le héros se réveille, et se levant soudain, Avec cet air terrible où brillent 1^ victoire. Et tant de consulats , et quaraate ans de gloire.
CHAHT m. 185
Tout rayonnant encor des honneurs qu'il n a plus ,
« Oseras-tu, barbare*, égorger Marins ? y*
A ce regard, plus prompt, plus fort que le tonnerre,
li'çsclave fou4royé tombe et baise la terre ,
Et long^temps immobile, et les sens éperdus,
tf Non ^je ne puis, dit-il, égorger Marins. »
Tant brilloient, réunis dans les yeux dun seul homme.
Et la grandeur de Famé, et la grandeur de Rome !
ITU CHANT TROISIÈME.
(') Vasie et profond sujet! poar.peindre ce mystère, \
11 faudroit an Descarte instrnisant op Voltaire. Essayons, td||K£ois, 6t montrons dans mes vers L'ame entière Faspect de llmmense univers.
Nous avons parlé du système de Leibnitz sur Charmonie préétablie entre Famé et l'univers , et du rappoft*que les idées du philosophe aUemand ont, à cet égafd, avec celles de Platon. ( Foyez la note 2a du premier cfaant. ) Cette o{>inion a été souvent combattue en métaphysi(pie, où. si peu de choses sont démontrées, et où les démonstrations sont si rarement utfles. Mais, comme tious Pavons dit, elle est favorable à la poésie. Si Ton reproc&oit à Delille l'espèce. de préférence quHl paroit avoir pour une théorie vaine, mais qui du moins lui inspire de «très beaux vers, il seroit aisé de répondre, en demandant qUel est le philosophe qui ^a expliqué le mystèiedes opérations de l'esprit humain, et dont le système réponde à toutes les objections.
(*) Elle marche, et son port a trahi la déeMe.
Rien encore n'a révélera Énée Vénus, sa mère, déguisée sous les traits et le costume d'une jeune chasseresse : elle se détourne, fait un pas, et son secret est trahi; la divinité tout entière s'est manifestée r *
Rosea cenrice refulsit, Et ven incessa patait dea.
Elle marche, et son port révèle ane déesse.
C'est quMl y avoit da^s ce mouvement de téte^ dans cette I démarche de Vénus, quelque cSose de cette grâce inexprimable qui ne pouvoit appartenir qu'à une déesse , et qui la trahit à son insu, dans cette circonstance.
f') Sans avancer d'an pas, dévorant le chemin.
Cest un des «plus beaux vers de Stace , déjà transporté avec succès par Pope, dans sa foret de Windsor:
The impatient courser pants in every vein , ' Ând, pawing, seems to beat the distant plain.
* Pereont wtigia mille
Ante fagiua, absentemque ferit gravis ongola campom.
(^) Idais qa*ane vaste armée ,* en nn profoad silence , Qarde im calme imposant e\ lentement s'avance.
.Gçt éftét du silence, observé par une armée qui s'avance a^vQ^mbat, ^st tellement vrai, tellement sûr, que les tacticiens" et les hommes les plus expérimentés dans Tart-de la guerre, ont toujours recommandé ce moyen de succès; et que dans une foule d'occasions, il a amené de très grands résultats. Les barbues indisciplinés poussent ordinairement de grands cris, lorsqu'ils marchent à l'ennemi ; mais ce sont plutôt des cris d'alarme, que des élans de courage^ et il est rare qu'ils soutiennent de sang-froid le choc d'une armée silencieuse ô^bien disciplinée.
(') Cette soudaineté qne nons vante Montagne ,
Et l'heureux à-propos en tout temps l'accompagne.
Le mot soudaineté a vieilli. L'Académie française, dans
, son dictionnaire, avertit ^u'il est peu usité, Delille, pour
qui notre langue poétique est si riche, si harmonieuse et si
flexible, n'a pas besoin du secours des mots nouveaux; mais
il a, plus qu'aucun de nos poètes vivants, le droit de rajeu-
nir et d'accréditer une expression ancienne, quand elle ajoute à Ténergie et à la précision du style. Au reste, la gi*ace, caractérisée par Fà-propos et la soudaineté, nous rappelle cette jolie pièce de Rhulière, imprimée dans quelques recueik , et qui nlérite d'être plus connue :
Cet infacigiable TieUlard , ^
Qai toojoars Tient , qui tonjoan part , ^ t( '
Qu'on appelle tans celle en craignant ses outrages , •
Qui mûrit la raison et même la beanté , Et que suÎTent en foale, à pas précipité,
Les heures et les jours, et les ans, et les âges; ^,
Le Temps , ^ui rajeunit sans cesse TuniTers , * Et , de Timmensité parcourant les espaoes , Détruit et reprodiA tous les mondes divers , Un jour, d'un vol léger suspendu dans les airs. Aperçut Agké , la plus jeune des Grâces.
Sôu cortège nombreux fut prompt à i*écarter ; Le dieu descendit seul Ters la jeune immortelle; Ainsi l'on Toit encore, à l'aspect d'une belle. Les beure», les Jours fuir,, et le temps s'arrêter^ Il parut 8*Mnbellir par l^desir de plaire; ^ Et sans doute le dieu du temps Sut préparer, sut choisir les instanu ,
Ceux de parler, ceéx de te tsAv; Enfin, il fut heureux malgré tes cbeTeux blancs.* Un antre dieu naquit de ce teqdre mystère :
Cherchez la troupe des amoifars ,
La plus leste , la plus gentille ,
Vous l'y renconirerex toujours ;
GTestlin enfant de la famille.
. f Le don de plaire promptement ,
Les rapides succès , les succès du moment ,
Forment surtout son apanage;
U est le dieu des courtisant.
Et la faTCur det cours est encor son ouvrage « Même quand eue vient par les soins et les ans.
U donne de U vogqe au tage ,
Quelquefois de l'espgit aux sots; Le bonheur aux amants , la victoire aux héros ; ^
On ne le voit jamais revenir sur ses traces : U fuit comme le temps, il plaSt comme les Grâces , • t Et c'est le dieu de rà^ropof .
(^) Dép. je vois rougir tes dniides attraits ,
Et crains, en les peignaal, dé profaner ses traits.
Nous avons pensé qu'on 4îroit avec quelque intérêt 'le mbrceau suivant, traduit A'un auteur allemand, Wieland, que plusieurs lecteurs coc^oîssent au molbs de nom , et que nous verrons sans-dovte tôt ou tard triompher du préjugé qui .continue d^élever une barrière entre la France et la littér^ure allemande.
u A l'occasion d'une Diane de Myron ,'je parlai du désir que j'aurois de voir les Grâces que Socrate avoit sculptées dans sa jeunesse: elles ne mérftent pas'qiy^ tu les voies, répondit-il : je n'en ai jamais été content ; mais depuis que j'ai vu tes gmces, je sens que je trouverais les miennes dix fois plus roides et plus froides qu'aup^ravanW — Mes grâces? dis-je d'un air d'étcoinement; ellçs sont, il est Vrai, fort gentilles; du reste;...— Jene parle pas de tes esclaves, belle Laïs, mais de tes propres grâces,— -Ne me donne pas de vanité, Socrate; jeté croyoi» incag^blede flatterie. — Pour te prouver qu'il n'y a ici ni flatterie ni.badinage , je m'explique. Depuis que je te connois, je remarque en toi trois choses qui te distinguent de toutes les belles* que j'ai vues , et qui sont , pour toi , ce que les Grâces sont à la déesse de l'amour. La première est un sourire qui n'appartient qu'à toi, presque imperceptible, doucement répandu sur toute ta figure, et qui ne disparoit jamais entièrement; soit que tu parles * ou que tu écoutes, même quand tu vois ou entends quelque chose qui te déplaît, et que tu laisses apercevoir de Isf tfistesse ou de. l'indignation. La seconde est une l^èreté d'une élégance incomparable dans tous tés ^louvements, toutes tes attitudes, qui , quand tu marches, te donne quelque chose d'aérien ; et, quand tu es en repos, fait croire que tu vas quitter la terre ; qui ne dégénère jamais en n^ligence ni en étourderie. et qui est toujours accompagnée de la plus noble décence et de la dignité la plus naturelle. — Pendant qu'il parloit ainsi avec un grand air de bonhomie, je
DU CHANT m. ^ 191
sentis une rougeur subite se répandre sur mon visage, en pensant que je Ile faisois que jouer la comédie avec cet homme respectable. — Bon, dit-il ,«,voilà ta troisième grâce, cette aimable rotkgeur, fille de la délicatesse la plus exquise, qifi n'ôte rien, à la. noblesse de tes traits et à l'expression du sentiment de ta propre valeur, et, par-là, se distingue de la rougeur causée par l'embarras de Fendant ou de l'homme grossier. Un sculpteur, qui auroit ateez de génie et de talent pour donner un corps à ce sourire y à cette légèreté et à cette routeur y et les représenter sous la forme dp trois nympbed, nous aftroit représenté les Grâces, n
(7) Fait luire une comète, nn Voltaire, un Rousseau; Fait mn^ un Tolcan , tonner un Mirabeau.
On sent d'abord tout ce qu'il y a d'ingénieux et de vrai sur-tout, dans ce rapprochement avec les grands phénomènes de la nature, de trois hommes diversement célèbres, qui ont été^ur le monde moral, ce que sont dans l'ordre physique les comètes et les volcans. Nous ne dirons rien des deux premiers: leurs oeuvres et la révolution les ont jugés; et nous ne considérerons un moment le troisième, que sous le rapport de cette désastreuse éloquence, qui, pour suivre dans son application la métaphore de Delille, tonna en effet comme un volcan , dont les éruptions violentes ébranlèrent et finirent par renverser les bases de l'ordre social en France, et bientôt après dans le reste de l'Europe:* jusqu'à ce qu'il pérît, englouti lui-même par le cratère qui avoit dévoré nos plus belles institutions. Telle dut être • Fissue d'une vie qui n'avoit été qu'une longue suite d'insurrections contre tous les pouvoirs légitimes: ils n'étoient, aux yeux de Mirabeau, que des variétés du despotisme; et les lois, pour peu qu'elles blessassent ses intérêts ou ses passions, n'étoient que le code de la tyrannie régularisée. Il n'eut de principes arrêtés, ni de système fixe sur rien, si ce n'est celui de tout asservir à la fougueuse impétuosité de ses
passions, et de se jouer des différents partis, qui le jouèrent et le perdirent à leur tour.
(*) Et, jasqa'au fond da nord portant nos goûti divers, Le mannequin despote asserrit ToniTers. '
Mademoiselle Bertin , marchande de modes de la r^e, en- Yoyoit , dit-on , en Russie , chaque mois , et peut-être chaque semaine , une grande poupée habillée et coifFf^it la dernière mode. En copiant exactement ce modèle , les dames de Saint- Pétersbourg étoient sûres d'êtres mises, non pat comme Fétoient au moment même celles de Paris , jpaais au moins comme elles Ta voient été trois semaines auparavant.
(9) Mais qnels pays lointains, quels barbares climats De nos derniers malheurs ne retentissent pas?
Cest Texclamation du chef des Troyens, retrouvant sur les murs du temple de Garthage, une image des revers dfi Troie : ' -^
Quae regio in terrb nostri non plena laboris !
(>o) O mes concitoyens 1 dites-moi de quel nom »
^ Se nomment aujourd'hui ma ville , mon canton ?
Ici le poëte daigne rappeler deux des folies les moins bar^ ^bares, mais les plus ridicules qui aient signalé la révolution française. La première est le calendrier républicain, fabriqué par Romme et Fabre-d'Églantine. Quand il seroit vrai que la division des mois y fût plus conforme à la marche de Tannée, et marquât mieux la division des saisons, ce n'en étoit pas moins une invention absurde qui jetoit du désordre, de la confusion dans nos relations de toute espèce avec les autres peuples, et nous isoloit, pour ainsi dire, du reste de TEurope. L'autre folie nous rendoit en quelque sorte étrangers chez nous-mêmes ; c'étoit celle des nouveaux
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noms donnés aux villes, bourgs, et villages, quand les anciens noms ëtoient de nature à réveiller quelque souvenir religieux ou monarchique.
Ces décrets, à-la-fbis ridicules et barbares, qui, pour anéantir d'anciennes habitudes ou consacrer des souvenirs odieux j changeoient les noms de nos villes et de nos provinces, formoient une nouvelle géographie bien digne de ses ii^ptes auteurs. Chaque jour effaçoit sur la carte quelqu'une de nos cités les plus opulentes, les plus industrieuses ou les plus célèbres: Lyon, Marseille^ Toulon avoient disparu, et c'est dans ce sens qu'il eût été permis à M. Burke de dire qu'il cherchoit la France en Europe, et ne l'y trouvoit plus. Quel Français même pouvoit se croire dans sa patrie, quand il entendoit nommer Vedette Républicaine ^ Nord'Libre, Sud-Libre, Fille-sans-Nom , Commune Affrati" chie, Ouen, Cloud, Franciade, Port de la Montagne, etc.? A cette mémorable époque, un homme d'esprit, allant prendre les eaux dans une de nos villes les plus connues, donna son adresse à Burges-le-Filain , par Marat-les-Forêts et BrutuS'le-Magnanime, On fat obligé de consulter une carte du bon temps, et l'on découvrit, parles noms correspondants, que M.*** étoit à Bourbon-l'Archambaud ou Bourbon-les-Bains, et que la route de la poste passoît par Fontainebleau et Saint-Pierre-le-Moutier. Cette carte est un monument qui a l'éloquence des ruines, et qui donne d'effrayantes leçons.
(*') De ton henrenz rival il l'achète à prix d'or. Et dans ta terre avare eoierre ton trétor.
On connoit le trait d'un amateur, qui renchérit encore sur celui qu'on vient de lire. Il se croyoit possesseur d'une fleur unique ; mais ayant appris qu'il en existoit une pareille dans un jardin, il alla chez le propriétaire^ la marchanda, en donna le prix demandé, et l'écrasa à l'instant même sous ses pieds.
T. Tin. L'mAoni. I. i3
Au reste, notre poëte avoit dëja ndicnUsé oMe iDaue^de préférer en tout les choses les plas rares aux pins bdUes et aux plus utiles. On n'a point oublie œs verochamiaiits :
Je saû qae dans Harlem plm d*tm triste ariiateiir Aa fond de «et jardins s'e ufc r m e wec safletnr; Poor Toir sa renoncnle svec l'aabe s^éTeiUe»
D'une anémone unique admire la menreille.
Ou, d'un rival heureux enviant le secret, Achète au poids de l*or les taches d'un œillet. Laissez-lui «a manie et son amour bisanre :
Qu'il poswde en jaloux , et jouisse en «rave.
Lt$ /«sAm, ch. fit.
J. J. Rousseau se moque paiement (JVbuu. lîéL^ partw iv, lett. xi) u de ces petits curieux , de ces petits flenrîales , «qui se pâment à Taspect-d'une renoncnk , et se prosternent devant des tulipes, n
(") Est-ce Homère ou Platon? Non, c'est quelfue feuillet D'un vieux tome échappé du bûcher de Servet.
Servet étoit un médecin ignorant et un pédant opiniâtre, qui s'avisa d'écrire un livre très ennuyeux et fort heureusement devenu très rare, contre ie mystère de la Trinité. Ses opinions différoient sur quelques points de celles de Calvin, encore plus opiniâtre et sur-tout plus'puissant que lui. Servet, s'étant écli«[^ des prisons de Vienne, fiit arrêté à Genève., où son implacable rival fit procéder contre lui avec la barbarie d'un théologien gonflé de fanatisme et d'orgueil. A force de tourmenter les juges, d'employer le crédit de ceux qu'il dirigeoit, et de crier que Dieu même demandoit le supplice de cet atUitHnitaire, il parvint à le faire brûler vif avec tous ses ouvrages (i 553). Ainsi les magistrats de Genève, qui ne reconnoissoient point déjuge infaillible du sens de FÉcriture sainte, condamnèrent au feu Michel Servet , parceque , dans l'interprétation de cette même Écriture, il ne vouloit point adopter Topinion d'un enthousiaste qui pouvoit se tromper comme lui. Ce qui n'est pas moins remarquable, c'est que Calvin fit imprimer
mie apologie de sa conduite, qui fut traduite par €k>lladon , Fun de9 juges de Servet, et qu*il y soutient qu'il est juste et néeeseaire de feire brdler les hérétiques. On voit par-là que les docteurs protestants n'ont pas toujours été les apôtres de la tolérance; que les synodes ont quelquefois pensé comme Inquisition ; qu'il ne leur a peut-être manqué qu'un peu plus de pouvoir pour agir souvent comme elle; et que ces actes d'une démence atroce, que les incrédules affectent de reprocher à la religion, quoiqu'elle les condamne plus sévèrement que la philosophie, n'appartiennent exclusivement à aucune église, et ne doivent être imputés qu'à Fesprit barbare des siècles où ils ont été ccmimis.
Gomme on fit une perquisition sévère des ouvrages théologiques de Servet , pour les brûler comme lui, ils sont devenus fort rares, et, par cette seule raison sans doute, ils sont très estimés des bibliomanes. Les amateurs d'ouvrages échappés du bûcher ont, pour les guider dans leurs recherches, un Dictionnaire des livres condamnés au feu ^ en deux volumes in-8®, par M« Peignot.
(*') Et l'abondaiice enfin les dépréciant tons, Comme il eût jeté l'or, ilirttc wt eulkmi.
On lit, dans une lettre fort connue, que DelUle écrivoit d'Athènes à une dame de Paris (voyez la Notice, pag. xix) : tt II faut que je vous conte encore une superstition de mon amour pour l'antiquité. Au moment que je suis entré tout palpitant dans Athènes , ses moindres débris me paroissoient sacrés. Vous connoissez l'histoire de ce sauvage, qui n'avoit jamais vu de pierres; j'ai fait comme lui: j'ai rempli d'abord les poches de mon habit, ensuite de ma veste, de morceaux de marbre sculptés, et puis, comme le sauvage, j'ai tout jeté , mais avec plus de r^ret que lui. n
(■4) u Lusses , laissa Tenk ces enfants jiuq;n'à moi ^ •
Disoit cet homne-diea dont nous snivons la loi. «
Sinite pueros venire ad me, dit le législateur des chrétiens.
Aucune religion connue ne prêche aux hommes une morale aussi douce, aussi pure, aussi touchante que celle de rêvante. Elle supplée à toutes les lois humaines pour la protection du foible, et se charge seule de consoler les malheureux. Cette observation , qu*on a faite mille fois, prouve la vérité de celle contenue dans la note la ci-dessus.
C^) Dans Tane toat commence , et dans laaire tout cesse.
On contestera peut-être à Fauteur la justesse de ce dernier hémistiche : tout ne cesse point pour le vieillard , tant que la vie circule encore dans ses veines; et sans doute Fimagination doit voir en lui quelque chose qui ne descend pas au tombeau. Mais personne ne sera tenté de donner une fausse interprétation à ce vers, en se rappelant le dithyrambe de Delille sur tImnwrtaUté de tome.
Non , ce n*est point nn Tain système , Cest on instinct profond vainement combattu.
Et sans doute l*Être suprême
Dans nos canrs le graya lui-même.
Pour combattre le yice et senrir la Tertn.
Dans sa demeure inébranlable. Assise sur l'ëtemité , La tranquille Immortalité , ' Propice au bon et terrible au coupable , Du temps, qui sous ses yeux marciie à pas de f^nt. Défend l'ami de la justice , Et ravit à l'espoir du tice L'asile borrible du néant.
Oui , TOUS qui , de l'Olympe cuurpant le touierre , Des étemelles lois renverses les autels ,
LIcbes oppresseurs de la terre.
Trembles, tous êtes immortels !
Et TOUS, TOUS, du malheur Tictimes passagères. Sur qui Tcillent d'iu Dieu les regards paternels , Voyageurs d'un moment aux terres étrangères , Gonsoles-Tous, tous êtes immortels!
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Le poëte qui, dans les jours de la plus absurde et de la plus honteuse dépravation, défendoit avec tant de noblesse et d'ënergie une vérité qui est la base de la religion et de la morale (voyez la Notice, page ^^^^9 et les Poésies fugitives ^ tome I, page i8i), n'a pas besoin d'être justifié , quand il dit que tout cesse dans la vieillesse. Il est évident qu'il ne parle que de TafFoiblissement progressif de toutes nos facultés.
(■') Je fort, j'erre & pas lents sur cette lave immense , Triste, inhospitalière, et calcule en silence Les temps, les temps lointains où la stérilité Rendra œ sol aride à la fertilité.
Les laves du mont Etna deviennent régulièrement, par le progrès des années, les champs les plus fertiles de la terre. Mais combien faut- il de siècles pour leur donner cette excessive fécondité, puisque après deux mille ans, elles ne sont encore, en plusieurs endroits, que des rochers arides ! Il y a près de Catane un espace très considérable, dont le sol n'est qu'une lave profonde, à peine couverte de quelques végétaux clair-semés, et sur laquelle il est impossible de cultiver la vigne on le blé. Cependant le chanoine Recupero, qui a écrit une histoire de l'Etna, rapporte, d'après Diodore de Sicile, que cette lave est sortie du cratère dans une éruption du volcan, qui eut lieu poidant la seconde guerre punique. La ville de Taormina envoyoit un détachement au secours de Syracuse, assi^ée par les Romains : les soldats furent arrêtés dans leur marche par ce courant de lave, qui avoit déjà gagné la mer avant leur arrivée au pied de la montagne, et qui, leur coupant le passage, les obligea de retourner par la croupe de l'Etna, l'espace de plus de cent milles. Ce fait est prouvé par les inscriptions tirées de quelques monuments romains qu'on a trouvés sur cette lave, et confirmé par le témoignage des anciens auteurs siciliens. Il en r^ulte, en jugeant par analogie, que
les parties du territoire de Gatane, qui ne sont quHine lare fierdlisëe, supposent des éruptions d'une antiquité prodigieuse , dont il est difficile de concilier les dates avec la chronologie sacrée. Un voyageur anglais ( Brtdove, Voyage en Sicile et à Malte) assure que le chanoine orthodoxe étoit fort embarrassé de ce raisonnement ; que Moïse le chagri* noit beaucoup et ralentissoit son ardeur à écrire l'histoire de l'Etna ; et qu'il ne pouvoit pas se persuader que sa montagne fût aussi récente que la création du monde. Ce n'est pas ici le lieu de s'occuper des scrupules du dianôine RecuperOy dont les doutes ont été facilement édaircis et les objections victorieusement réfutées.
(*7) Viens doac , Tient , charme heureux de* arts et des amours : Je te chantai deux fois , inspire-moi toujours.
Une dame, distinguée par la tournure originale et brillante de son esprit, a presque fait un système de l'influence de la mâancolie dans la littérature et dans les beaux-arts. Elle assure d'abord qu'il n'y a rien de grand et de philosophique sans mélancolie. Réunissant ensuite ce principe avec celui de la perfection progressive de l'esprit humain, elle prétend qu'on étoit moins mélancolique au siéde d'Alexandre qu'au siècle d'Auguste, et que, parmi les Romains, Sénéque est plus mélancolique que Gicéron. Bientôt les quatre Âges qui ont le plus honoré l'humanité, ceux de Périclès, d'Auguste, de Léon X, et de Louis XIV, lui paroissent inférieurs au n6tre ; d'où l'on pourroit au moins conclure que nos auteurs ont atteint la perfection de la mélancolie. Cette opinion peut être soutenue avec succès pour la littérature du Nord, mais nullement pour la littérature française. On trouve rarement, dans nos plus grands poètes du xviii* siècle, cette douce et profonde mélancolie qui respire si souvent dans Virgile. On ne la rencontre pas plus dans nos plus grands prosateurs. Seulement elle a inspiré des pages éloquentes à J. J. Rousseau et à Bernardin de Saint-Pierre;
mais, plus profonde dans le premier, plus douce dans le second , elle n'est la principale qualité d'aucun des deux. Au reste, si quelque chose pouvoit nous permettre de croire que les modernes, en ce genre, ne sont pas toujours inférieurs aux anciens, ce sont les vers de DeliUe qui ont fourni l'occasion de cette note. On aimera sans doute à leur comparer ceux de La Harpe sur le même sujet
Cm là , c'est dam TolMcnritë , Que, {ayant le tomalte, et cUnt soi ««cociUic ,
Vient s'aMeoir la Mélancolie »
Pour y rêver en liberté.
Set maoz et set plaisirs ne sont connus que d'elle. A ses chagrins qu'elle aime elle est toujours fidèle, Ne se pUit que dans l'ombre et dans les lieux déserts; Elle verse des pleurs qui ne sont point amers ; Tout entière à l'objet dont elle est possédée , Ne redit qu'un seul nom, n'entretient qu'une idée. Et chérit son secret qui s'édiappe à moitié.
Son regard triste et doux inspire la pitié ; Elle étouffe sa plainte et soupire en silence; Elle n'ose qu'à peine embrasser l'espérance.
Et tremble en adressant un timide désir, Vers un bonheur lointain qui toujours semble fuir.
Ces vers ont , comme ceux de DeliUe , le caractère et le charme pénétrant de la mélancolie: les deux poètes l'inspirent en la définissant.
(**) Telle, sur un rameau, Philoméle éplorée
Accuse son malheur, et le pâtre inhumain, etc.
H n'est personne qui ne reconnoisse ici cette touchante comparaison de Virgile, Géorg» IV, 5i i :
Qualis populea moerens Philomela snb wnbra Amissos queritur fetns, quos durus arator Obserrans nido impkunes deirazit; at illa flet noctem, ramoquc sedens miserabile carmen Intégrât, et mastis late loca questibns implet.
Ddille FaToit rendue par ces vers pleins de doucenr et d'harmonie :
Telle ntr nn rameau , durant la nuit obicnre, Philomèle plaintrre attendrit la natura; Accuse en ({émistant l'obelenr inhnnuiin , Qui , c^ttant dans son nid une Aurtive main , Ravit ces tendres firuits que l'amour fit édore , Et qu'un tendre duret ne couTroit pas encore.
La critique lui reprocha d'avoir négligé quelques circonstances de cet intéressant tableau, telles que observons nido^ miserabile Carmen j late loca questibus implet; et sur-tout la coupe savante du vers latin :
AtiUa Flet noctem , ramoque sedens , etc.
Delille répondit en grand poè'te, et traduisit avec une rigoureuse fidélité, ce qu'il avoit d'abord imité avec tant de charme et d'él^ance.
(*9) Daté de Shakespeare, 6 toi , qui des ténèbres Aimes l'effroi tragique et les scènes funèbres.
Aucun poète tragique n'a^ depuis Eschyle, porté la terreur aussi loin que Shakespeare. Mais c'est dans son Macbeth sur-tout, qu'il a déployé tout ce que ce grand moyen renferme de puissance et d'énergie: peut-être même a-t-il franchi les bornes, et n'a-t-«il pas su s'arrêter où commence l'horrible. Le passage de Delille qui donne lieu à cette note, nous transporte avec le poète, dans la caverne où les trois magiciennes de Shakespeare préparent leurs noirs enchantements, au milieu des éclats de la foudre, et des accords barbares d'une musique infernale. Dans la scène suivante, plus terrible encore, les magiciennes, consultées par Macbeth, évoquent et font paroitre devant lui les ombres menaçantes de ses nombreuses victimes. Ducis n'a pas osé ten-
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ter Pimitation de ces grands effets: nos convenances théâtrales les eussent repoussés.
Nof mnsas collmiu sererioret.
(>•) L'un tnr l'aatre abattus,
Cmt mioiftre* sanglants jondient le sanctuaire; Dnlan tombe content dans les bras de son frère.
Dans le cours de cette longue et mémorable révolution , il n'y a pas eu peut-être de scènes plus horribles et plus faites pour glacer d'ef&oi les contemporains et la postérité, que les massacres commis le 3 et le 3 septembre 1792 : cent (juatre- vingts personnes furent forgées à l'Abbaye, et deux cent quarante-quatre dans le jardin des Carmes et au séminaire de Saint-Firmin. On comptoit parmi celles-ci cent quatre-vingt-cinq prêtres, dignes d^avoir k leur tête le vénérable archevêque d'Arles (M. Dulau), et les évêques de Saintes et de Beauvais, deux prélats dont les mœurs et les vertus sembloient rapprocher de nous les premiers siècles de l'Église. Ils étoient frères, et de cette illustre maison de Larochefoucauld, dont le nom, également cher à la religion, à l'état et aux lettres, se mêle depuis quatre cents ans à tous les souvenirs glorieux de la monarchie. L'évêque de Saintes n'avoit pas été arrêté, mais voyant son frère en prison, il voulut partager son sort. Le jour du massacre, ils étoient réunis au pied de l'autel avec leurs compagnons d'infortune. Les assassins firent sur eux une décharge de leurs fusils presqu'à bout portant. L'évêque de Beauvais ne fut point atteint ; celui de Saintes eut la jambe cassée : il fut porté tout sanglant sur un lit voisin. Une espèce d'ordre, dernier degré de la scélératesse réfléchie, s'établit alors dans cette exécrable exécution. Tous les prêtres furent enfermés dans l'église des Carmes : on les en tira deux à deux pour les conduire au jardin , et les bourreaux les attendoient sur llescalier, où ils les égorgeoient avec cette cruauté froide et mesurée qui fait frémir d'horreur et d'indignation.
Lorsqne le tour 4e Tévéque de Beauvab fut arrivé, on vint le prendre au pied de Tautel qu'il tenoit embrassé ; il se leva tranquillement et alla mourir, L'évéque de Saintes fut un des derniers appelés; il répondit aux assassins qui lui ordonnoient de les suivre: « Vous voyez Fétat où je suis ; j'ai une jambe cassée, aidea-moi, je vous prie, à marcher, et j'irai volontiers au martyre. » Deux brigands le soutinrent et le conduijBirmi(£sttr l'escalier , oà le reste de son sang fut confondu^ avec celui de^soa frère et de ses compagnons. C'est à ce prélat vénérable, et non à M. Dulau, que doit s'appliquer le vers de Delille.
Quant à l'archevêque d'Arles, il (ut le premier que les cannibales demandèrent en entrant dans la chapelle. L'abbé de La Pannonie, auquel ils s'adressèrent, étoit en ce moment à côté de lui« Persuadé que, s'il pouvoit donner le change aux bourreaux, il|sauverûit, par sa mort, les jours du prélat, cet homme généreux baissa les yeux sans répondre, imitant ainsi la grandeur d'ame que madame Elisabeth avoit montrée, le ao juin de la môme année, lorsqu'elle défendit, au péril de sa vie, de détromper les brigands qui la prenoient pour la reine. Mais à son âge, à ses cheveux blancs , au signalement qu'il en avoit ppit-étre, un des assassins reconnut l'archevêque : d C'est donc toi, lui dit-il, qui es l'archevêque d'Arles? — Oui, messieurs, c'est moi. — Cesttoi qui as fait verser le sang des patriotes du Midi?— Je n'ai jamais fait verser le sang de personne, ni fait de mal à qui que ce soit au monde. — Eh bien ! je vais t'en faire, moi !» A ces mots, ce misérable lui porte un coup de sabre sur le front. Le prélat le reçoit et reste immobile. Un second coup le fait chanceler ; un troisième le renverse: il tombe en s'appuyant sur sa main gauche, sans pousser un cri, sans proférer une plainte. Alors un de ces scélérats lui enfonça sa pique dans la poitrine avec tant de violence, que le fer y resta ; il monta sur son corps palpitant et le foula aux pieds !...
Ainsi périt oe digne archevêque, à Pentrée de la chapelle , presque sur les marches de Fautel, et pour ainsi dire au pied de la croix, étendard auguste et monument sacré de la mort du Dieu pour lequel il avoit combattu. On assure qu^on lui avoit proposé souvent les moyens de sortir de sa prison, en allouant son âge et ses infirmités. Jamais il n'y Youlut consentir. «Je suis bien ici, répondit-il constamment; je dois l'exemple, et je suivrai du moins celui que me donnent mes respectables compagnons. »
(**) Reçoit donc mon tribat , 6 toi » de qui la main , Sur leur roc pint solide et plm dur que fairain , Grava met foiblet vert !
Plusieurs voyageurs de difFérentes nations ont gravé , sur les Pyramides, ce beau vers du poème des Jardins, relatif aux monuments de l'ancienne Rome, mais plus applicable encore à ceux de l'Egypte :
Lear maaie indettmccible a fAtigni le tempt.
[**) Et toi , terrible mer, tf{oar tempétnenz , Déjà j'ai célébré tet champt majettaeoi...
Voyez dans le chant III de V Homme des champs , le magnifique morceau où le poëte décrit les grandes révolutions des mers, formant dans leur sein des montagnes par d'énormes amas de coquillage, etc., ensuite délaissant les continents qu'elles ont couverts , pour en envahir d'autres qu'elles abandonneront à leur tour.
(*') Ans moavementi des cienz tet monvemeutt répondent, Phébé régie tet flott; tet floti taivent ton court. Et, toajonrt menaçantt , obëittent toajoort.
L'auteur du poëme de la Navigation s'exprime ainsi (Chant I) sur le phénomène des marées :
Secret de l'océan , à flox myitérienx 1 Daigneras-tn jamait déroiler à not yeax
Le moteor qui, dcnz fois dans la même jonraëe , Retira et rend les flots à la rive étonnée?
Snr son trône de fea Fattre de Innivers Régle-t-U Ji son gré tes moavements divers?
Dans l'ombre de la nuit, son heurcnse rivale Les tient-elle assenns à sa marche inégale?
Et d*où Tient <{n*en tons liens, fidèles et réglés , L*Enripe seul les voit inconstants et troublés?
(*4) Monts augustes, c'est tons dont la cime idolâtre Du culte de Mithra fut le premier théâtre.
tt Mithra ou Mithras, divinité persane, que les Grecs et les Romains ont confondue avec le Soleil; mab qui, suivant Hérodote, n'étoit autre que la Vénus céleste ou l'Amour, principe des générations et de la fécondité , qui perpétue et rajeunit le monde.... Les Romains adoptèrent ce dieu des Perses, comme ils avoient adopté ceux de toutes les autres
nations Le culte de Mithras , avant de venir en Grèce
et à Rome, avoit passé de la Perse en Cappadoce, ou Strabon dit avoir vu un grand nombre de ses prêtres. Ce culte fut porté en Italie , du temps de la guerre des pirates, l'an de Rome 687, et y devint très célèbre dans la suite, surtout dans les derniers siècles de l'empire. » {Dictionnaire de la Fable, par M. Noël. )
C^) Je ne vois qu'un grand cercle où se perd mon regard , Dont le centre est par^tout, et les bords nulle part.
Pascal avoit dit , de l'ensemble de la création : a C'est une sphère infinie, dont le centre est par-tout, la circonférence nulle part, n Avant Pascal, Timée de Locres avoit appliqué à Dieu la même comparaison , exprimée dans les mêmes termes.
(*^) Voyes , quand Marins aux prisons de Minlume Assoupit cm moment sa douleur taciturne , Ce Cimbre l'approcher un poignard k la main...
Nous avons entendu dire à^ Delille, qu'il avoit tâché de
rendre dans ce passage une belle expression, dont Cicéron se sert pour pendre le feu qui sort des yeux d'un homme accoutume au commandement et à la victoire: Oculorum imperatorius ardor. Plutarque dit que le Gimbre crut voir sortir des yeux de Marins deux Jlammes ardentes,
Marius n'eut d'autres qualités que. celles d'un soldat, et d'autres talents que ceux d'un grand général. Dès qu'il cessa de combattre les Gimbres et les Teutons , il fiit le fléau de Rome et de l'humanité. L'austérité de ses mœurs n'étoit que la férocité de son caractère. Son mépris des richesses, son infatigable activité ne prouvent que la soif du pouvoir dont il étoit dévoré. Il sacrifioit tout à son ambition efiPrénée ; et comme l'a très bien dit un écrivain moderne, toutes ses vertus prirent leur source dans ses vices.
Quoi qu'il en soit, ses talents militaires, ses grands succès, ses vices nombreux, ses cruautés, ses malheurs même, en font un des caractères les plus remarquables de l'histoire romaine, et des plus favorables à la poésie et à la peinture: elles l'ont prouvé par la tragédie de M. Amault, et le tableau de Drouais.
CHANT QUATRIÈME
POEME
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CHANT QUATRIÈME