IMPRESSION PE9 LIEUX
On ! que rhomme sait bien embellir Funivers ! Saifô lui, du inonde entier les spectacles divers Lang^uissent sans attraits, sans intérêt, sans ame ; Mais, doué par les dieux d'une céleste flamme, L'homme passionné les passionne tous , Donne aux fleurs la gaieté, donne aux mers leur courroux, La mémoire aux rochers, aux myrtes la tendresse, L'étonnement aux uns, aux autres la tristesse ; Et chaque être à son tour, par ce charme vainqueur, Lui rend les sentiments que lui prête son cœur. Eh ! qui n a pas connu ces rapports invisibles Des corps inanimés et des êtres sensibles?
Les lieux même, les lieux savent nous émouvoir ; J en sentis les effets : j en peindrai le pouvoir.
Ou déserts, ou peuplés, ou riants, ou sauvages. Les lieux frappent nos sens par diverses images.
T. VIII. LIVAGIN. I. l4
ITn lieu sauvage plaît par sa mâle âpreté.
Loin des jardins riants de leur molle beauté,
Je vole, je m'enfonce aux champs où la Norwége(*)
Entasse jusqu'aux cieux ses colonnes de neige,
Aux champs de Sibérie, aux bords où de Thulé
La mer bat en grondant le rivage ébranlé.
Les aigles, les vautours, au-dessus de ma tète.
Mêlent leur cri terrible au cri de la tempête.
De ces monts, de ces rocs l'effroyable chaos.
Les flots, avec fracas, retombant sur les flots.
Tout m'effraie et me plaît. Mais lorsque ma pensée
Par des objets riants veut être délassée,
Dans un climat plus doux, et sous un ciel plus pur.
Je vole, avec Horace, aux vergers de Tibur(').
Aux lieux où l'Anio, dans sa chute rapide.
Verse au loin la fraîcheur de sa poussière humide,
A travers les rochers, les bois retentissants.
Je suis sa course agile et ses flots bondissants.
Et toi, qui de Sénéque alarmois la sagesse (^),
Que Properce interdit à sa jeune maîtresse.
Lieu charmant, dont la mer, et la terre et les cieux
Formèrent à l'envi l'aspect délicieux.
Baie, enfin, je te vois ; je vois tes frais bocages !
Voilà ta mer d'azur, voilà tes beaux rivages !
C'est ici qu'autrefois ces superbes Romains
Venoient se délasser du malheur des humains.
D'autres regretteront ces scènes fastueuses.
Où, parmi les concerts, les voix voluptueuses,
Les danses et les chants, les fêtes et les arts,
Chevaliers, magistrats, et consuls, et Césars,
Dans ces palais hardis, usurpateurs de Fonde,
Envoient et le Faleme et les larmes du monde (4).
Moi, simple ami des arts, du haut de ces coteaux
Dont les ombres, le soir, descendent sur les eaux,
 Fheure où sont unis, sur leau resplendissante,
Le soleil expirant, et la lune naissante.
Au murmure flatteur de Tonde qui s'endort.
De la vague qui vient expirer sur le bord.
Et des zéphyrs légers glissant sur la verdure ,
De tous ces sons lointains, concert de la nature,
Sur les temples, les monts, les îles d'alentour.
J'égare en paix mes yeux : je passe tour-à-tour.
Du paysage aux mers, des mers au paysage.
Et conduis, en rêvant, les flots vers le rivage.
Toutefois, de nos mœurs, de leiurs penchants secrets,
Dépend l'impression du site et des objets :
Si l'ame s'abandonne à la mélancohe.
Un sol moins gai plait mieux à l'ame recueillie.
Un cœur content se plaît en d'agréables lieux ;
Conformes à notre ame, ils plaisent à nos yeux.
Mais si le noir chagrin, la douleur violente.
Porte au cœur malheureux sa fougue turbulente.
Le site le plus doux ne lui rend pas la paix.
En contemplant de loin ces paysages frais,
U croit que leur repos, la douce solitude.
Va calmer de son cœur l'ardente inquiétude.
Vain espoir ! ces beaux lieux sont un tourment de plus.
Hélas ! il porte envie aux heureux qu'ils ont vus ,
Au berger qui s y plaît, au tendre objet qu'il aime,
A son troupeau paisible, aux oiseaux, aux lieux même ;
A ces lieux , dont le calme est si loin de son coeur !
Ce^ gazons où respire une douce fraîcheur,
Ce tapis si riant de la jeune verdure ,
Cette ombre si tranquille, et cette onde si pure,
Ces arbres amoureux entrelaçant leurs bras.
Tout Fafflige à lenvi d un bonheur qu'il n'a pas.
Il veut des bords déserts, il veut des bois sauvages,
De noirs torrents, des troncs brisés par les orages,
Des rochers dont le deuil réponde à son ennui ;
Il veut des bords affreux tourmentés comme lui.
Mais ce qui fait des lieux la plus sûre puissance , Ah ! nous l'éprouvons tous, c'est la reconnoissance ; C'est le tendre regret, dont les charmes flatteurs Font des lieux nos amis, en font nos bienfaiteurs : Pareils à ces esprits, à ces légères ombres.
Qui, sitôt que la nuit étend ses voiles sombres. Visitent, nous dit-on, leur antique séjour; Ainsi les souvenirs, les regrets et l'amour.
Et la mélancolique et douce rêverie, Reviennent vers les lieux chers à l'ame attendrie. Où nous fûmes enfants, amants, aimés, heureux ; Après le sol natal , toujours chers à nos yeux , S'ils n'ont pas tout l'attrait de la terre chérie Où commença pour nous l'aurore de la vie,
Us rappellent cet âge, où notre ame et nos sens Par degrés essayoient leurs organes naissants. Je réprouvai moi-même. Après Vingt ans d absence, De retour au hameau qu'habita mon enfance, Dieux ! avec quel transport je reconnus sa tour, Son moulin, sa cascade, et les prés d'alentour ! Ce ruisseau dont ifaes jeux tyrannisoient les ondes. Rebelles comme moi, comme moi vagabondes; Ce jardin, ce verger, dont ma furtive main Cueilloit les fruits amers, plus doux par le larcin^ Et rhumble presbytère, et leglise sans faste ; Et cet étroit réduit que j avois cru si vaste. Où, fuyant le bâton de Faveugle au long bras^ Je me glissois sans bruit, et ne respirois pas ; Et jusqu'à cette niche, où ma frayeur secrète A l'œil de l'ennemi déroboit ma retraite.
Où sur le sein d'Églé, qui partageoit ma peur. Un précoce plaisir faisdit battre mon Cœur !
O village charmant ! 6 riantes demeures (^) , Où, comme ton ruisseau, couloient mes douces heures ! Dont les bois et les prés, et les aspects touchants. Peut-être ont fait de moi le poète des champs ! Adieu, doux Chanonat, adieu, frais paysages ! n semble qu'un autre air parfume vos rivages ; Il semble que leur vue ait ranimé mes sens.
M'ait redonné la joie, et rendu mon printemps.
Cette clôture même où l'enfance captive, Prête aux tristes leçons une oreille craintive,
Qui de nous peut la voir sans quelque émotion ? Ah ! c est là que Tétude ébaucha ma raison ; Là, je goûtai des arts les premières délices ; Là, mon corps se formoit par de doux exercices. Ne vois-je point Fespace où, dans Fair s'élançant, S elevoit, retomboit le ballon bondissant.
Ici, sans cesse allant, revenant sur^a trace, Je murmurois les vers de Virgile et d'Horace. Là, nos voix pour prier venoient se réunir ; Plus loin... Ah ! mon cœur bat à ce seul souvenir (^ ! Je remportai là palme, et la douce victoire Pour la première fois me fit goûter la gloire ; Beaux jours, qu une autre gloire et de plus grands combats Rappeloient à Villars, mais qu'ils n effaçaient pas (7). Enfin quel lieu ne cède au lieu de la naissance ? Ah ! c'est là que Famour et la reconnoissance, Que d un instinct puissant les secrètes douceurs , Rappellent la pensée et ramènent les cœurs, Sur-tout lorsque imposant, ou sublime, ou sévère, Le sol frappe les yeux par un grand caractère. L'habitant de la plaine et des riants vallons, Insipidement gais, ou tristement féconds.
Rêve moins tendrement à ses dieux domestiques. Mais voyez l'habitant des rochers helvétiques : A-t-il quitté ces lieux, tourmentés par les vents. Hérissés de frimas, sillonnés de torrents?
Dans les plus doux climats, dans leurs molles délices, Il regrette ses lacs, ses rocs, ses précipices,
Et comme, en le frappant dune sévère main,
La mère sent son fils se presser sur son sein.
Leurs horreurs même en lui gravent mieux leur image ;
Et, lorsque la victoire appelle son courage.
Si le fifre imprudent fait entendre ces airs (^)
Si doux à son oreille, à son ame si chers.
C'en est fait, il répand d'involontaires larmes ;
Ses cascades., ses rocs, ses sites pleins de charmes^
S offrent à sa pensée : adieu, gloire, drapeaux !
Il vole à ses chalets, il vole à ses troupeaux.
Et ne s arrête pas, que son ame attendrie
De loin n ait vu ses monts et senti sa patrie :
Tant le doux souvenir embellit le désert !
Même les tristes lieux où nous avons souffert.
Ne sont pas sans attraits. Seul sur ses rocs arides (9)^
Philoctéte maudit le sort et les Atrides,
Mais faut-il s'arracher à ces horribles lieux ?
Il regrette son antre et lui fait ses adieux.
Regardez ce vaisseau, cette |>rison flottante.
Que tourmentent les vents et la mer mugissante ?
Eh bien ! quel nautonnier ne voit avec amour
Le navire où long-temps il a fait son séjour?
Je n'oublierai jamais la tristesse profonde
D'un nocher que vingt ans avoit porté sur l'onde,
Un vaisseau renommé, long-temps heureux vainqueur
De la mer orageuse et des vents en fureur ;
Compagnons de périls, de revers, de fortune,
Leurs maux étoient communs, et leur gloire conmiunc.
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tA. l <iniant de son «ort revirot lirr ) hiitnïrr
Là, son cœur étonné sentit son premier feu ;
Là, sa bouche tremblante en hasarda Faveu ;
Sa main sur ce rosier cueillit la fleur nouvelle
Qu'Églé mit sur son sein en roussissant comme elle.
L'écho de ces rochers étoit leur confident.
Malheur donc, ah ! malheur au mortel imprudent
Qui , risquant son repos , ose revoir encore
Ces lieux pleins de lobjet que sa tendresse adore !
Combien je crains pour lui ce dangereux retour !
Hélas ! son seul aspect peut réveiUer Tamour.
Eh ! sur ces monts glacés, où, loin de sa Julie,
Saint-Preux traînoit ses maux et sa mélancolie.
Voyez ce malheureux conduire imprudemment
Celle qu^un autre hymen ravit à son amant I
De ces monts tout remplie de sa longue disgrâce,
Où de son triste exil tout conserve la trace.
Mille ressouvenirs sortent de toutes parts ;
Il s'arrête, et sur eUe attachant ses regards :
« O charme de mon cœur, le tien est'^il paisible (")?
Ce lieu ne dit-il rien à ton ame sensible ?
Vois ! c'est ici la pierre où ma brûlante ardeur
Traça les premiers mots qui touchèrent ton côêur.
Là, tristement assis dans ma douleur muette.
Mes yeux des jours entiers contemploient ta reti^ité.
Là^ seul et n'entendant que l'aigle des déseilà,
J'échauffois de mes feux la glace des hivers.
De ces cailloux tranchants, deé éclats de Ces mârbl*é^
Ici ma main traçoit ton chiffre sur ces arbi^ ;
Pour ressaisir l'écrit, gage de tes amours,
Ici du noir torrent je traversai le cours.
Là, de ces vieux rochers je gravissois les cimes,
Et mes sombres regards mesuroient les abîmes ;
Plus loin... » Couple imprudent, fuyez, quittez ces lieux !
Hélas ! on y respire un air contagieux ;
Fuyez, et vous sauvant de leur funeste charme.
Hâtez-vous d y répandre une dernière larme.
Ah ! le cœur de ces lieux conçoit trop bien Tattrait : Mais quel triste penchant, mais quel besoin secret, Au tertre où gît l'objet de toute sa tendresse, Ramène un foible amant, l'y ramène sans cesse? Hélas ! plus d'une fois, en courant au plaisir. Ceux qu'à cette ombre froide attachoit le désir. Ou l'insensible orgueil, ou l'avide espérance. Passent près de sa tombe avec indifférence :
Pour lui ce coin de terre est l'univers entier. Sitôt qu'au jour mourant il ose se fier, Aux discrètes lueurs du crépuscule sombre. Il part d'un pied timide, il se glisse dans Pombre ; n observe de loin d'un regard inquiet Si quelqu'un de ses pleurs vient troubler le secret ; Il recommande aux cieux cette enceinte si chère ; Que Tair y soit plus pur, la terre plus légère. Les gazons plus touffus ! et ce lieu révéré.
Adoré par l'amour, en devient plus sacré :
Et même sans l'attrait d un intérêt si tendre. Combien d'autres encore ont, pour se faire entendre.
Leur nom, leur souvenir, leur noble vétusté ! Dans le sein ténébreux de ce bois écarté Contemplez ces débris d'une abbaye antique, Monument oublié du faste monastique.
Entrons. De ces vieux murs le deuU religieux. Ce chœur où résonnoient les cantiques pieux, Ces vitraux colorés , précieux à l'histoire ,• Qui des faits du vieux temps ont gardé la mémoire ; Ces combles entrouverts, ces lugubres caveaux; Dans cette vaste nef ce long rang de tombeaux Où, des saints fondateurs trompant Fattente vaine, Leurs noms presque effacés ne se lisent qu'à peine; Ces dômes, ces degrés dans les airs suspendus (''), Conduisant au sommet d une tour qui n'est plus ; Et ces autels sans culte, et leurs saints sans oracles Dont la vieille légende a vanté les miracles ; Et ce lieu de l'offrande où de pieux tributs Rachetoient les forfaits, suppléoient les vertus; Tout cet asile enfin, séjour de pénitence.
D'orgueil, de piété, de savoir, d'ignorance (*^), Dit plus dans ses débris que ce frais Panthéon, Enfant sans souvenir, antique par son nom , Où la voix du passé ne se fait point entendre. Et qui, n'ayant rien vu, n'a rien à nous apprendre ; Ou m'instruit, à regret, qu'outrageant le tombeau Toute la France en pompe y cacha Mirabeau ('4).
Tantôt d'un vieux château s'offre la masse énorme. Pompeusement bizarre et noblement informe.
Combien de soureairs ici sont retracés !
J aime à voir ces glacis, ces angles, ces fossés,
Ces vestiges épars des sièges, des batailles,
Ces boulets qu'arrêta lepaisseur des murailles ;
J'aime à me rappeler ces fameux différends
Des peuples et des rois, des vassaux et des grands ;
Des Nemours, des Concis, les amours trop célèbres ;
Ces spectres, ces lutins rôdant dans les ténèbres :
Vieux récits, dont le charme amusant les hameaux.
Abrège la veillée et suspetid les fuseaux.
Non, tous les vieux romans de cette Grèce anti<{ue,
Sa fabuleuse histoire, et sa fable historique,
N officient rien de si grftnd, rien de si merveillétix
Que tous les longs récits qu on nôti^ fait de ces lieux.
Ici, du haut des tours plus d une tendre amante
Suivoit son jeune amant dans la lice sanglante;
Là, nos gais troubadours et nos vieux romanciers
Célébroient la tendresse et les exploits guerriers ;
Là, nos fiers paladin^ à la gloire fidèles,
Combattoient pour leUr Dieu , leur monarque et leurs belles.
Contemplez cefii arméts, ces Casques, ces cuissards
Des Nemoui^, des Clissons, des Concis, des Bayafds ;
J'aime à led revêtir de ces armes antiques ;
J y replace leui^ corps, léilrs âmes héroïques.
Mais mt son palefroi s'ftvance un chevalief
Beau, jeune, et précédé de son noble écuyer.
Le casque sur lé front, surmonté d'un panache.
Sur ses yeux la Visière, à son bras la rondache,
La lance au poing, portant brassard et gantelet,
Ferme sur l'étrier et le fer en arrêt ;
Déjà du pont-levis il franchit la barrière ;
Son œil est menaçant, sa contenance fière ;
Son cor a retenti, tout recule d'effroi ;
Un page se présente, « O page, écoute-moi.
Lui dit-il, ce château retient mon Isabelle.
Va trouver son tyran, qu'il me rende ma beUe ;
Qu'il la rende à 1 Instant, ou ce bras irrité
Va me faire raison de sa déloyauté. »
Le choc suit le défi : bientôt d un coup horrible
Le tyran tombe mort, et sa chute terrible
De ses tristes donjons fait gémir les échos.
Aussitôt un long rang dç dames, de héros,
Comtes, barons, tout sort, tout revoit la lumiàre.
La belle à son amant ^'élance la première,
Fait un saut, moiite en croupe, embrasse son vainqueur,
Et sous ses belles mfdns sent palpiter son cœur.
Ainsi des lois, des mcours, des combats du vieil âge.
Ma pensée en ces lieux 3e retrace Timage.
Je crois les voir encore , et rêve tour-à*tour /
De joutes, de tournois, de féerie et d*amour,
Héla$ ! des pouveautés lorgueil follement ^age De cette antique gloire a flétri l'héritage.
Eh bien I fiers descendants de nos fameux Bouillons, Des fiers Montmorencis, des Rohans, de^ Crillops, MontrezF-ypiis dignes d eux ! osez par la victoire. Surtout p^r la vertu, reconquérir leur gloire i
222 KIMAGIXAtlON.
Et, prêtant votre lustre à ces mortels fameux, Rendez à ces g^nds noms ce que vous tenez d eux. Tel, aux derniers canaux arrivé dans sa course, Le sang revient au coeur et remonte à source. Enfin, parmi ces lieux fiers de leur vétusté, n en est dont Tillustre et haute antiquité, Bien plus frappante encor revient à la mémoire, Riche de monuments , de grandeur et de gloire. Là, chaque lieu célèbre est plein d'illusion ; Tout ruisseau, tout rocher, tout bosquet a son nom. Si mon œil aperçoit ces Alpes menaçantes Qui portent jusqu aux cieux leurs cimes imposantes, Je veux voir avant tout ce passage fatal Où le roc calciné s'ouvrit pour Annibal, Et du vieux Latium lui livra les campagnes.
Autrefois du sommet de ces mêmes montagnes Le terrible Annibal disoit à ses soldats : a Vous voyez ces beaux champs ! c'est le prix des combats; C'est le prix du vainqueur. » A l'aspect de sa proie , Le soldat tressaillit d'une barbare joie.
Ces champs qu'à la fureur montroit l'ambition. Je les montre aux talents. Quelle immense moisson. Et de grands sentiments et de hautes pensées, Vous offrent ce théâtre, et ces grandeurs passées ! Sur les objets présents portant des yeux distraits, L'Imagination n'y reposa jamais.
Elle aime à deviner, elle aime à reconnoître Ce qui n'est pas encor, ce qui va cesser d'être :
Amante des vieux temps, de lem^ restes chéris, Elle vit de regrets, se plaît dans les débris. S'il étoit des pays dont la scène féconde De grands événements eût étonné le monde ; Telle que s'offre encore avec tous ses grands noms La ville des Césars ou celle des Platons ; C'est là qu'elle se plaît, c'est là qu'elle s'élance : Là, tel qu'un voyageur qui parcourt en silence Les pompes d'un palais par les ans renversé, Rassemble en son esprit leur reste dispersé, Recompose ses murs, reconstruit son portique ; Ainsi dans mes pensers je refais Rome antique : Je relève ses tours, je lui rends ses remparts. Ses temples, ses palais, ses grands hommes, ses arts. J'arme encor ses héros pour la cause commune ; J'assiste à son sénat, je monte à sa tribune ; Le Capitole attend ses fiei^ triomphateurs :
Marchons ! suivons les pas des sacrificateurs. Entendez-vous, du bruit des jeux qu'elle idolâtre. Mugir comme une mer son vaste amphithéâtre ?
Mécène, reçois-moi dans ces soupers divins.
Assaisonnés de vers, de bons mots et de vins. Hélas ! ce goût si pur, cette molle élégance (*^) , Des empires mûris marquent la décadence !
Tardez, éloignez-vous, termes de sa grandeur; Laissez-moi contempler Rome dans sa splendeur. Il n'est plus temps. Je vois, j'entends déjà les chaînes, Et le joug va peser sur des têtes romaines.
224 LIMAGINATION.
De ces murs où les arts vont trouver leur tombeau, La Grèce me rappelle aux lieux de leur berceau : C est là que, s^entourant de tout ce qu elle adore, L'Imagination est plus active encore :
Là, tout parle ou de vers , ou de ^oire, ou d amour ; Tout est dieux ou héros. Une barque, en un jour, Parcouit sur cette mer, en merveilles féconde, Cent lieux plus renommés que tous les lieux du monde. Mène-moi, dieu des arts, vers ta chère Délos ! Ici Sapho charmoit les rochers de Lesbos ; C'est là qu'Aqacréon, oubliant la vieillesse, Chantoit, tout jeune Picore et d'amour et d'ivresse. Rochers, l'écueil du Perse et de ses légions, Da vos trois cents héros reditefrpmoi les noms. Sparte, où sont tes débris? Montrez*moi cette Athènes Où méditoit Platon, où tonnoit Démosthènes.
Que de charmes encor dans ces restes flétris I Hélas ! le temps alloit consumer ses débris.
Parmi les voyageurs qui de ce beau rivage Emportent en partant une stérile image, Le génie éploré de ces fameux remparts ('^ Distingua dans la foule un jeune amant des arts, Qui, pour ces murs sacrés rempli d'idolâtrie. Triste, sembloit pleurer sur sa propre patrie; Pour voir de ces beaux lieux l'auguste aiitiquité, Plaisirs, amis, parents, il avoit tout quitté. M Tu vois, lui dit le dieu, ces merveilles divines : Le temps va dévorer jusques à leurs ruines ;
Bientôt Toeil afïligé ne reconnoîtra plus L'asile des beaux-arts et celui des vertus :
Hàte-toi : rends la vie à leur gloire éclipsée ! Pour prix de tes travaux, dans un nouveau lycée. Un jour je te promets la couronne des arts. »
Il dit; et dans le fond de leurs tombeaux épars, Des Platons, des Solons les ombres lentendirent ; Du jeune voyageur tous les sens tressaillirent. Aussitôt dans ces murs, berceau des arts naissants. Accourent à sa voix les arts reconnoissants.
Le Dessin le premier prend son crayon fidèle ; Et tel qu'un tendre fils, lorsque la mort cruelle D une mère adorée a terminé le sort, A ses restes sacrés s attache avec transport. Demande à Tair, au temps, d'épai^er sa poussière , Et se plaît à tracer une image si chère :
Ainsi, par Tamour même instruit dans ces beaux lieux, Le Dessin, de la Grèce enfant ingénieux, Va chercher, va saisir, va tracer son image ; Et belle encor, malgré les injures de Tâge, Avec ses monuments, ses héros et ses dieux, La Grèce reparoît tout entière à nos yeux.
L'histoire ainsi l'apprend: sur ce globe où nous sommes, Les lieux ont leur déclin aussi bien que les hommes ! Mais ces fameux revers et ces grands changements , Qu'ont fait naître autrefois le hasard et le temps. Offrent à notre esprit une moins vive image, Que lorsque sous nos yeux un violent orage
T. Tin. L'QfAGtR. I. l5
D un séjour magnifique a détmit la splendeur,
Et montre sa ruine auprès de sa grandeur.
Voyez ces murs déserts ! là le pompeux Versailles
Étaloit autrefois lorgueil de ses murailles ;
Là, mille passions, mille vœux à-lar-fois.
Les princes et les grands, les députés des rois.
Les intérêts rivaux, les vanités trompeuses.
Sans cesse s'agitoient sur ces routes pompeuses ;
Là, venoit en silence, attendant un coup d œil,
Aux pieds de la faveur s'agenouiUer lorgueil ;
De là, portée au loin sur la terre et sur Fonde,
La volonté d'un seul faisoit le sort du monde.
Tant d'éclat irritoit Tunivers ébloui ;
Un orage a grondé, tout s est évanoui !
Où sont les attributs de la toute-puissance.
Cet appareil de gloire et de magnificence?
Le deuil et le silence habitent dans ces lieux ;
A peine un vieux gardien, triste et silencieux.
Dans ces murs, qu entouroient tant de fières cohortes ,
A quelques voyageurs ouvre en pleurant les portes ;
Et l'étranger cherchant ces palais d'autrefois.
Se dit : u C'étoit donc là la demeure des rois ! »
Rêve à tant de malheurs après tant de puissance,
Jette encore une larme, et s'éloigne en silence ('').
Après ces grands tableaux, pour nos yeux indiscrets Les lieux mystérieux ont encor des attraits ; Llmagination, ingénieuse à feindre.
Embellit les objets que l'œil ne peut atteindre.
Un aug^uste mystère entouroit autrefois
Et les temples des dieux et les palais des rois.
Au fond du saint des saints, dans sa gloire invisible,
L^temel enfermoit sa majesté terrible,
Et le grand-prêtre seul, une fois tous les ans,
Offroit, au nom du peuple, un solennel encens.
Les monarques d'Asie , adorés par la crainte ,
Habitoient d'un palais Tinabordable enceinte.
Le mystère piquant et la difficulté
Parent encor les arts, Famour et la beauté :
Eh ! qui de ce ressort ne connoit la puissance ?
Que de fois dans les murs de la fière Byzance,
Je m'en souviens encor, d'un oeil présomptueux
Contemplant du sérail les murs voluptueux,
Ses murs, ses minarets, ses kiosques, ses portiques.
Et leurs globes dorés et leurs cyprès antiques.
D'un désir imprudent mon esprit excité.
Et par l'air du mystère en secret irrité ,
Malgré ses fiers gardiens, ses portes redoutables,
Brûloit de pénétrer ces murs impénétrables
Où veille la terreur à côté du plaisir.
Où la variété réveille le désir :
Dans mon illusion, grilles, tours, janissaires,
Mon œil franchissoit tout ; mes regards téméraires
Osoient percer l'asile où l'indolent oi^eil
Flotte entre mille appas et choisit d'un coup d'œil.
Autour de ces sophas où la langueur repose.
J'aspirai le moka, je respirai la rose ;
228 LIMAGINATION.
J osai plus : dans ces bains frais et mystérieux, Que jamais ne profane un r^ard curieux, Où cent jeunes beautés, plus belles sans parure. Pour voile à la pudeur donnent leur chevelure. Malgré l'affreux cordon, malgré le sabre nu('*), J entrai brûlant de voir et tremblant d avoir vu. L'amour même chérit les ombres du mystère ; L'amour désenchanté fiiit un œil téméraire.
BeUes, défie^vous d'un regard curieux!
La beauté s'embellit d'un air mystérieux ; Les désirs ignorants sont vos premières armes ; La beauté dévoilée a perdu de ses charmes ; li'amour le plus aveugle est le plus éloquent ; L'ignorance aux objets prête un charme piquant : Ce qui nous plaît le mieux dans toute la nature. Ce n'est pas ce qu'on voit, c'est ce qu'on se figure. L'ignorance nourrit la douce illusion.
Des Grecs ingénieux l'aimable fiction, Qui donnoit plus d'éclat à la vérité même.
Cacha cette leçon sous un heureux emblème.
L'imprudente Psyché veut voir de près l'Amour; EUe le voit ; le dieu disparoit sans retour : Et Psyché, d'un regard téméraire victime.
Déplore, mais trop tard ! son malheur et son crime. Tant d'un dieu prévoyant l'attentive bonté Exprès derrière un voile a mis la vérité; Et cache, dans la nuit d'un nuage qu'il dore. Et les biens qu'on espère et les maux qu'on ignore.
Eh ! pourrai-je oublier le site inspirateur, Où Ton goûta des arts Fattrait consolateur ; Témoin de nos travaux, bienfaiteur du génie.
De quels heureux moments il charma notre vie ! Là, d'une longue extase on connut les transports ; Là, notre ame en silence amassant ses trésors. D'un long recueillement tout-à-coup a fait naître Ces traits à qui notre art doit sa gloire peut-être. Ces lieux, dont tant de fois on sentif le pouvoir. Quels cœurs reconnoissants n aiment à les revoir? Montbar charmoit Buffon, et du bois des Gharmettes Jean-Jacques se plaisoit à vanter les retraites ; Et toi, toi, que j'aimai dès mes plus jeunes ans, Meudon, à qui je dois tout Thonneur de mes chants('9), Que de fois, en hiver, dans tes donjons gothiques, Près d un foyer, nourri de tes chênes antiques , Seul, écoutant de loin les vents, les flots', les bois, A leur vaste concert j'associaima voix !
Que de fois, aux beaux jours,, de tes bocages sombres Tu me vis traverser les vénérables ombres !
Hélas ! ces bois sacrés, ces bosquets ne sont plus ; Par le fer destructeur je les vis abattus ; Abattus au printemps ! quand tout gros de feuillage (^®), Déjà les verts boutons nous promettoient lombrage : En vain de ces vieux troncs les jeunes successeurs De leur nouvel abri m ont offert les douceurs ; Ils n ont point inspiré, n'ont point vu mon déhre : Ne m'ayant rien appris, je n'ai rien à leiu* dire ;
Mais ton sol m'est sacré, mais j'y viendrai toujours Demander d'heureux vers, et sur-tout d'heureux jours.
Des divers lieux sur nous j'ai chanté l'influence ; Presque tous de nos cœurs empruntent leur puissance : Ceux où l'astre du jour et l'homme sont absents, Seuls, par leur propre force, agissent sur nos sens. A peine l'œil entr'ouvre une foible paupière, Il veut voir son semblable, il veut voir la lumière : La pensée, il est vrai, connoit peu de déserts. Si Ion ne voit point l'homme et ses traits toujours chers. On voit ses monuments ; les champs et la verdure Nous parlent des bienfaits, des soins de la nature : Tantôt d\ine rivière on suit les longs détours ; L'on voyage avec elle et l'on poursuit son cours. Mais quand l'honnue accablé, qu'un long ennui désole. Ne voit ni les humains, ni rien qui le console, Sa double solitude épouvante son cœur.
Sous les cieux africains voyez le voyageur.
Des sables de Rosette, ou des landes du Caire, Traverser lentement l'espace solitaire (* *) ; Les torrents de poussière, et les vents enflammés. Et la terre, et les eaux contre lui sont armés ; Mais de ces champs poudreux la chaleur est moins rude Que cette désolante et longue solitude.
L'ennui , le triste ennui qui mesure le temps , Éternise ses jours, ses heures, ses instants. Flétrie au seul aspect de ces lieux effroyables, L'Imagination expire sur ces sables ;
Il se traîne, il épuise un reste de vigueur,
Lorsqu*au lever du jour, ô surprise ! ô bonhem* !
D'un obélisque au loin il découvre le faîte,
Les kioscpies des pachas, les temples du prophète,
De palmiers, d orangers des bois délicieux,
Que le désert encore embellit à ses yeux.
C'est là qu'un doux repos, acheté par ses peines.
L'attend sous ces berceaux, au bord de ces fontaines,
Où, sur un mol amas de coussins fastueux.
Le superbe Ottoman, triste et voluptueux.
Enivré de ces sucs dont la vertu l'inspire.
De ses rêves charmants entretient le délire (^^) ;
Ou dans son beau harem achève en paix le jour,
Pressé par le désir, et jamais par l'amour.
Moi-même, que séduit cette riante scène,
A ces bords enchantés je m'arrache avec peine ;
Mais ma muse m'appeUe en des déserts nouveaux .
Voyez-vous ce navire attendu sur les eaux ; Tout est prêt: l'air fraîchit, la voile s'enfle; Éole S'amuse en se jouant de chaque banderole ; L'enfant pour la saisir vers elle étend les bras ; Autour des voyageurs dont on retient les pas , De parents et d'amis un groupe tout en larmes , D'un adieu prolongé goûte les tristes charmes ; Et, du sonunet d'un rôc élevé dans les airs, Suit long-temps le vaisseau qui s'enfuit sur les mers.
Sur ce vaste élément, d'abord l'ame enhardie Se croit indépendante et se sent agrandie ;
Il semble qu'étendant son vol illimité,
Dieu même Tassocie à son immensité.
Mais, hélas! le bonheur demande peu d'espace :
De ce désert sans fin Thonmie bientôt se lasse ;
Solitaire, a Taspect de Timmense horizon.
Bientôt dans son navire il croit voir sa prison.
Ses tristes compagnons qui languissent ensemble.
Ce n est point le penchant, le choix qui les rassemble ;
Leur ennui mutuel redouble son ennui ;
n habite auprès d'eux, et vit seul avec lui.
Ah ! quand pourront ses yeux entrevoir le rivage !
Quelquefois l'abusant par une fausse image,
L'Imagination, dans un lointain confus.
Lui montre un port, des tours, qui bientôt ne sont plus :
Leur fantôme trompeur s'efface comme un songe.
Et l'immense océan devant lui se prolonge.
Il faut entendre encor le bruit des matelots.
Des cordages, des mâts, et des vents, et des flots;
Toujours les cieux, toujours les noirs gouffres de l'onde.
Et l'aquilon grondant sur la vague qui gronde.
Hélas ! où sont ses champs, ses bois, ses prés fleuris.
Ses foyers paternels et ses enfants chéris ?
Le regret, .au départ, en forma ses supplices ,
L'espérance, au retour, en fera ses délices.
Il part, il vogue, avance, espère, et voit le port.
Ah ! son coeur pourra-t-il suffire à son transport :
Sa fille.. ! en le quittant son adieu fut si tendre !
Que fait-elle à présent? Lasse enfin de l'attendre.
Sur son portrait peut-être elle verse des pleurs ; Peut-être que sa main le couronne de fleurs ; Ces tissus, ces trésors que la Perse a vus naître, Sa femme avec plaisir s en parera peut-être ; Et ce fils, dernier fruit d'une longue union. Vit-il? commence-t-il à bégayer son nom?
Son simple et vieux pasteur répandra tant de larmes I A ses arbres grandis qu'il va trouver de charmes !
Cependant les objets semblent se rapprocher ; Il reconnoit ce mont, cet arbre, ce clocher; De moment en moment les tours lèvent leur faite ; Enfin la rive approche, et son bonheur s'apprête ; Et sur la mer, qui fuit et roule à gros bouillons. Son rapide vaisseau fend les derniers sillons. On aborde : d un saut il a touché la rive; Le cœur tout palpitant, il s'élance, il arrive. Avec ce vif besoin que donne un long désir.
Mais ce n'est pas à moi d'exprimer son plaisir. Limagination, dont je peins la puissance, Aime à chanter l'espoir et non la jouissance.
Des solitaires lieux j'ai tracé les effets :
O toi, de qui ma muse éprouva les bienfaits.
Quand ma voix va chanter le pouvoir des lieux sombres, O nuit ! inspire-moi. Que de fois, dans tes ombres. Recherchant ton silence et non pas ton repos. Et des eaux dllippocréne humectant tes pavots. Du délire des vers j'éprouvai les délices !
Du poète, inspiré par tes veilles propices.
23i ^IMAGINATION.
n semble que les chants soient pins doux et pins fiers ; Pour loi le dieu du jour n est plus le dieu des vers. Mais les amants heorenx, mais les heureux poètes Ont seuls droit de se plaire à tes scènes muettes. Tout être avec regret voit mourir la clarté ; Alors mon chien me jette un regard attristé.
L'instinct des plantes même en chérit Tinfluence, Et la fleur du soleil pleure encor son absence ; Tout bénit ses faveurs; mais Fhomme, enfant des dieu> Lliomme, avant tout, chérit ce flambeau radieux ; n veut voir ses rayons, il veut sentir sa flamme , Et ce besoin des sens est un besoin de Famé : Cet astre heureux console et charme nos ennuis. Que je plains la douleur dans le calme des nuits ! Ah ! que la nuit alors , jointe à la solitude. De lliomme délaissé nourrit Tinquiétude !
L'absence des objets rend ses maux plus présents ; Rien n en distrait son coeur, son esprit, ni ses sens. Exhalant en soupirs sa tristesse farouche.
De sa longue insomnie il tourmente sa couche ; n se roule, il se lasse à chercher le repos ; Tout son sang embrasé précipite ses flots , Jusqu'à rheure où TAurore, humide de rosée.
Apporte un peu de calme à son ame épuisée ; Et, chassant de la nuit les funèbres vapeurs, Rend et le jour au monde, et Tespérance aux cœurs. Queb intrépides cœurs, quels courages célèbres, N ont été quelquefois énuis par les ténèbres !
Quand du fer, de Tairain, le brillant appareil
Éclate et resplendit aux rayons du soleil,
Le soldat, avec joie, affronte les tempêtes :
Les dangers sont des jeux, les combats sont des fêtes ;
Mais quand la nuit répand sa ténébreuse horreur,
Quand Fœil ne peut juger Tobjet de sa terreur.
Alors tout s exagère à notre ame tremblante ;
Le danger moins connu cause plus d'épouvante.
Sur-tout, lorsque perdu dans un lieu ténébreux,
Llionome seul reste en proie à ses pensers affreux ;
Ah ! que la nuit alors, jointe à la solitude,
De Famé délaissée accroît l'inquiétude !
De ce comble d effroi, de ces scènes d'horreur.
Un exemple terrible effraie encor mon cœur.
Sous les remparts de Rome et sous ses vastes plaines Sont des antres profonds, des voûtes souterraines Qui, pendant deux mille ans, creusés par les humains. Donnèrent leurs rochers aux palais des Romains ; Avec ses rois, ses dieux et sa magnificence, Rome entière sortit de cet abîme immense.
Depuis, loin des regards et du fer des tyrans, L'Oise encor naissante y cacha ses enfants.
Jusqu'au jour où du sein de cette nuit profonde. Triomphante, elle vint donner des lois au monde. Et marqua de sa croix les drapeaux des Césars. Jaloux de tout connoître, un jeune amant des arts (^^), Ij'amour de ses parents, l'espoir de la peinture, Brûloit de visiter cette demeure obscure.
De notre antiqne foi véDérabie bercean (^).
Un fil dans nne main, et dans Fantre nn flambeau, n entre ; il se confie à ces Toutes nombreuses Qni croisent en tons sens leurs routes ténébrenses. 11 aime à voir ce lien , sa triste majesté , Ce palais de la nuit, cette sombre cité.
Ces temples où le Christ vit ses premiers fidèles. Et de ces grands tombeaux les ombres étemelles. Dans nn coin écarté se présente un réduit, Mystérieux asile où Fespoir le conduit, n voit des vases saints et des urnes pieuses. Des vierges, des martyrs dépouiUes précieuses ; n saisit ce trésor ; il veut poursuivre. Hélas ! n a perdu le fil (jui conduisoit ses pas ; n cherche, mais en vain ; il s'égare, il se trouble ; n s'éloigne, il revient, et sa crainte redouble ; n prend tous les chemins que lui montre la peur ; Enfin de route en route, et d erreur en erreur. Dans les enfoncements de cette obscure enceinte. Il trouve un vaste espace, effrayant labyrinthe, D où vingt chemins divers conduisent alentour. Lequel choisir? Lequel doit le conduire au jour ? 11 les consulte tous, il les prend, il les quitte ; L effroi suspend ses pas, leffroi les précipite : n appelle ; Fécho redouble sa frayeur ; De sinistres pensers viennent glacer son cœur. L'astre heureux qu'il regrette a mesuré dix heures Depuis qu'il est errant dans ces noires demeures ;
Ce lieu d effroi, ce lieu d'un silence étemel,
En trois lustres entiers voit à peine un mortel ;
Et pour comble d effroi, dans cette nuit funeste,
Du flambeau qui le guide il voit périr le reste.
Craignant que chaque pas, que chaque mouvement.
En agitant la flamme , en use Taliment,
Quelquefois il s -arrête et demeure immobile.
Vaines précautions ! Tout soin est inutile ;
L'heure approche , et déjà son cœur épouvanté
Croit de Taffreuse nuit sentir lobscurité.
Il marche, il erre encor sous cette voûte sombre ;
Et le flambeau mourant fiime et s'éteint dans Tombre.
Il gémit; toutefois d'un souffle haletant,
Le flambeau ranimé se rallume à l'instant.
Vain espoir ! par le feu la cire consumée.
Par degrés s'abaissant sur la mèche enflammée.
Atteint sa main souffrante, et de ses doigts vaincus
Les nerfs découragés ne la soutiennent plus :
De son bras défaillant enfin la torche tombe,
Et ses derniers rayons ont éclairé sa tombe.
O toi, qui dllgolin traças l'affreux tableau.
Terrible Dante, viens, prête-moi ton pinceau (^^)!
Prête-moi tes couleurs ; peins, dans ces noirs dédales,
Dans la profonde horreur des ombres sépulcrales.
Ce malheureux qui compte un siècle par instants.
Seul... ah ! les malheureux ne sont pas seuls long-temps;
L'Imagination, de fantômes funèbres
Peuple leur sohtude et remplit leurs ténèbres.
L'infortuné déjà voit cent spectres hideux ;
Le délire brûlant, le désespoir affreux,
La mort... non cette mort qui plaît à la victoire,
Qui vole avec la foudre, et que pare la gloire,
Mais lente, mais horrible, et traînant par la main
La faim qui se déchire et se ronge le sein.
Son sang, à ces pensers, s'arrête dans ses veines.
Et quels regrets touchants viennent aigrir ses peines?
Ses parents, ses amis qu'il ne reverra plus!
Et ces nobles travaux qu'il laissa suspendus !
Ces travaux qui dévoient illustrer sa mémoire.
Qui donnoient le bonheur et promettoient la gloire !
Et celle dont Famour, celle dont le souris
Fut son plus doux éloge et son plus digne prix !
Quelques pleurs, de ses yeux, coulent à cette image.
Versés par le regret, et séchés par la rage.
Cependant il espère , il pense quelquefois
Entrevoir des clartés, distinguer une voix.
Il regarde, il écoute. Hélas ! dans l'ombre immense,
n ne voit que la nuit, n'entend que le silence.
Et le silence encore ajoute à sa terreur.
Alors, de son destin sentatit toute Fhorreur,
Son cœur tumultueux roule de rêve en rêve ;
D se lève, il retombe, et soudain se relève ;
Se traîne quelquefois sur de vieux ossements,
De la mort qu'il veut fuir horribles monuments !
Quand tout-à-coup son pied trouve un léger obstacle :
n y porte la main... O surprise ! ô miracle !
Il sent, il reconnoit le fil qu'il a perdu, Et de joie et d espoir il tressaille éperdu.
Ce fil libérateur, il le baise, il ladore, n s en assure, il craint qu'il ne s'échappe encore ; n veut le suivre, il veut revoir l'éclat du jour. Je ne sais quel instinct l'arrête en ce séjour. Â l'abri du dang^er, son ame encor tremblante Veut jouir de ces lieux et de son épouvante.
A leur aspect lugubre, il éprouve en son cœur Un plaisir agité d'un reste de terreur ; Enfin, tenant en main son conducteur fidèle, n part, il vole aux lieux où la clarté l'appelle. Dieux ! quel ravissement, quand il revoit les cieux Qu'il croyoit pour jamais éclipsés à ses yeux ! Avec quel doux transport il promène sa vue Sur leur majestueuse et brillante étendue !
La cité, le hameau, la verdure, les bois.
Semblent s'offrir à lui pour la première fois ; Et, rempli d'une joie inconnue et profonde.
Son cœur croit assister au premier jour du monde.
DU CHANT QUATRIÈME
(■) Je Tole , je m'enfonce aux lieox où la Norwége Entasse jusqu'aux deux ses colonnes de neige , Aux champs de Sibérie , aux bords où de Thulé La mer bat en grondant le rivage ébranlé.
La Norwége est couverte de montagnes , moins hautes que les Alpes et les Pyrénées, mais qui présentent presque partout un aspect très pittoresque. Leurs immenses forêts de sapins fournissent des mâts et des bois de construction a toute l'Europe , et pendant la moitié de Tannée, ces grands arbres semblent véritablement élever jusqu'au ciel des colonnes et des pyramides de neige. Les volcans dislande offrent un spectacle qui frappe encore plus vivement Fima*» gination. La nature a répété sur ces côtes glacées les phénomènes effrayants qu'on trouve sur les beaux rivages de la Sicile. L'Etna est ici, sous le nom du mont Hekla, non point avec les riches campagnes qui forment sa base aux environs de Gatane, non point avec les superbes châtaigniers qui couvrent ses flancs, mais avec son sommet couvert de cendre et de neige, avec son vaste cratère qui vomit souvent des laves et des flammes. Charybde est beaucoup moins redoutable que le fameux goufBre de Malstroëm , situé plus près de la Norwége que de l'Islande, vers la petite lie de Lofibden. Il engloutit les baleines , quelquefois même les vaisseaux. « Enfin , dit un voyageur célèbre dans le Nord , tous les phénomènes les plus curieux dispersés sur le globe, sont comme entassés et réunis en Islande. Les éléments des
T. vin. L*I1IAGIR. I. i6
corps et les causes les plus opposées y paraissent dans un combat et dans un travail perpétuel, et surpassent, par leurs effets, tout ce que Fimag^nation la plus désordonnée pourroit enfanter pour épouvanter les hommes. Plusieurs volcans vomissent fréquemment de& torrents de lave et de fumée. L'ile est couverte de leurs débris accumulés depuis des siècles; et des rochers énormes, des monts entiers se présentent entassés et bouleversés les uns sur les autres, par l'effet de leurs terribles explosions, et par les tremblements de terre qui les précèdent ou les accompagnent. D'immenses glaciers s'offrent aux yeux, tantôt éblouissant et aveuglant le spectateur qui a gravi sur leur cime, tantôt n'offrant qu'un aspect grisâtre et terreux qui déguise leur nature. Du sein de ce sol, couvert de frimas et de neige, sort une quantité innombrable de sources sulfureuses et bouillantes, qui, quelquefois jaillissent en mugissant du milieu des plaines ou des collines, et s'élancent perpendiculairement à une prodigieuse hauteur, et quelquefois aussi coulent sans bruit du sommet des montagnes, et creiisent des ravins étroits et profonds dans les glaces éternelles qui les cachent. Des cavernes immenses et des masses régulières de colonnes basalticjues se voient de toutes parts : des iles de glace qui se détachent du pôle, et sur lesquelles voyagent des troupes d'ours amphibies, viennent fondre sur la partie septentrionale de l'Islande, entraînent par leur épouvantable choc des rocs et des promontoires avancés, font disparoitre des îlots, et, se fixant ensuite sur la côte, bloquent de leur masse resplendissante une vaste contrée pendant plusieurs mois, et y répandent, avec les animaux féroces qu'elles ont transportés, le froid et la famine. Quelquefois des pins et d'autres arbres résineux que les flots charient en grand nombre, s'allument par le frottement des glaçons qui s'entre-choquent ; et le feu et la fumée qu'ils produisent, font croire aux simples habitants de ces contrées, que les glaces même ont la propriété de s'enflammer. Souvent les
phoques, les baleines, les cachalots, les g^rands cétacées qui se plaisent dans ces mers septentrionales, périssent froissés et étouffés par le choc des glaces errantes, et leurs cadavres, jetés sur le nvage, deviennent pour les habitants un foible dédommagement des désastres produits par la cause qui les leur procure. Il ne se passe presque pas de nuit que des aurores boréales n^éclairent ces scènes majestueuses, dont elles augmentent par leur lumière éclatante l'horreur et la sublimité. Rarement elles présentent, comme dans les parties plus méridionales de FEurope , un horizon rouge et immobile ; mais elles se jouent avec des couleurs jaunes, vertes et pourpres enflammées, tantôt ondoyantes, tantôt en forme de fusées. D^autres météores non moins singuliers y sont aussi fréquents. Les parhélies y font voir jusqu'à deux et trois soleils. On aperçoit souvent des cercles autour de la lune; et une illusion d'optique y fait paroître les iles, les rochers, les villages éloignés, plus élevés qu'ils ne sont. Indépendamment des feux follets, des étoiles volantes et autres météores de ce genre, on voit fréquemment des globes enflammés qui s'agitent dans les airs, et des lueurs dans les flocons de neige qui tombent. Quelquefois, dans les vents impétueux, le ciel et la terre paroissent tout en feu ; le tonnerre , cependant, se fait rarement entendre : mais les vents d'est et de sud-est enlèvent une poussière volcanique noire, qui obscurcit, pendant une heure ou deux, certaines parties de l'ile, qui se trouvent en un instant couvertes de cette cendre stérile. Les saisons sont très inconstantes, et le climat ofiPre une variation prodigieuse. Le mercure y gèle fréquemment en hiver, et le thermomètre y monte en été, jusqu'à io3 et io4 degrés (thermomètre de Fahrenheit), chaleur très forte, même pour la latitude de Paris. Souvent, à la fin de juin, il gèle à glace pendant la nuit; et le jour, avant et après cette gelée, on a vu le thermomètre monter à plus de 70 degrés. On ne doit pas oublier de remarquer que l'aiguille aimantée varie sur la
plupart des montagnes d'Islande, qu'elle n'a plus de direction déterminée , et que l'aurore boréale produit aussi le même efFet. n {Voyages cTOlafsen en Islande , 1772.)
{*) Je vole, avec Horace , aux vergen de Tibar ; Aax lieux où l'Anio , dazu sa chute rapide.
Verse au loin la firaicheur de sa poussière humide , etc. .
La chute du Rhin à Schaffouse et les nombreuses cascades de la Suisse et du Valais produisent des effets plus ou moins agréables ou imposants. Le saut du Niagara les surpasse toutes par la hauteur de sa chute et l'immense volume de ses eaux : mais nulle part la mémoire et l'imagination ne sont aussi doucement émues , qu'à l'aspect de la grande cascade et des cascatelles de Tivoli. Horace a voit raison de dire ( I , carm. vu ) :
Me Dec tam patiens Lacedcmon, Nec tam Larissg percussit campus opimae
Quam domns Âlbnneae resooantis.
Et praeceps Âmo, ac Tibumi lucus, et uda
Mobilibus pomaria rivis.
Mais Sparte et les travaux de sa jeunesse ardente
A mes yeux ofiErent moins d'attraits ; J'aime mieux et Larisse et ses riches guérets Que b fraîche Albnnée et sa grotte bruyante; L'Anio, qui des monts précipite ses eaux, Tibur et ses vergers qu'arrosent vingt ruisseaux.
De Vaillt.
Tous les voyageurs ont essayé de décrire ce site enchanteur, u Gomme ce fleuve en se précipitant, dit l'un d'entre eux, se brise tout entier en écume! comme il repousse les rayons de la lune sur ces arbres, sur ces monts, sur cet abîme, sur ces belles colonnes corinthiennes du temple de Vesta, revêtues de la clarté la plus douce et la plus pure! Où sont les peintres et les poètes ? » Ainsi tout homme vivement frappé des grandes beautés de la nature, appelle in-
volontairement la peinture et la poésie à son secours, pour en répéter Fimage et pour en conserver le souvenir. Cest an moins un préjugé en faveur du genre communément appelé descriptif, et que Delille appelle avec plus de raison la poésie pittoresque.
(^) Et toi , qai de Senéqae alarmois la saseue f Que Properce interdit à sa jeune maitreue, etc.
Les eaux de Baies étoient un rendez-vous de prostitution , où l'amour se traitoit, à-peu-près, comme dans un mauvais lieu. Properce n'étoit donc que trop fondé à redouter pour sa maîtresse la prolongation d'un pareil séjour. Aussi la presse-t-il fortement (liv. I, élég. xi, v. ^7) de l'abandonner au plus tôt: u Hâte-toi, ma Cynthie, d'abandonner le s^our de Baies, ce théâtre de séductions et de ruptures : déserte un rivage, où la chasteté des jeunes fiUes respire un air empoisonné. Périssent à jamais ces bains, devenus l'écueil de la pudeur et de l'amour ! n
Tu modo qnam primum cormptas detere Baiai !
Mu4tis ista dabunt litora dissidium : litora que fuerant cattis ininûca puellis.
Âh ! pereant Bai« crimen amoris aqnc !
Les eaux de Spa ne donnent pas moins d'inquiétude à notre Properce français , le chevalier Bertin, au sujet de son Eucharis; et, comme l'élégiaque latin, il s'écrie dans son indignation :
O bains de Spa , source impure et funeste , Puissent les reutt et la flamme céleste Vous engloutir sous vos marbres rompus !
Aux tendres coeurs vous causes trop d'alarmes. Que d'amours vrais et de pudiques charmes.
Dans leur saison , vos eaux ont corrompus !
U est difficile à présent de se faire une idée du luxe de Baies, qui étoit devenu proverbe même parmi les Romains
les plus voluptueux. On accusoit d'ëpicuréisme, et Ton regardoît comme des hommes efféminés, qui ne conservoient aucune trace des mœurs antiques, ceux qui passoient trop de temps dans ces jardins enchanteurs. Clodius le reprocha plus d'une fois à Gicéron ; et cet orateur illustre, ayant acheté une maison de campagfne près de ce délicieux rivage, se fit beaucoup de tort dans Fesprit des plus graves et des plus austères sénateurs. Les volcans, les siècles, les invasions des barbares ont détruit ces palais antiques; mais le ciel, la terre, la mer, le paysage, sont toujours les mêmes sur la côte de Baies, et l'aspect de ces ruines célèbres y ajoute encore aux charmes de la révefie, aux plaisirs de Timagination. » Je conçois au milieu de ces ruines , écrivoit Dupaty en 1785, je conçois dans l'état même où sont ces rivages, que lorsque ces temples étoient entiers; lorsqu'on y cëlëbroit les fêtes et les mystères de Vénus; qu'on y sacrifioit à Mercure; que ces thermes, ces étuves, ces bains, tous ces lieux de délices, de santé et de force, étoient incessamment fréquentés; que tous ces théâtres étoient remplis de l'élite des grands de Rome et des beautés de l'Italie, que ce golfe étoit couvert de voiles de pourpre , de banderoles flottantes et de mâts ornés de fleurs, qui emportoient et remportoient sans cesse, sur une mer jonchée de roses, une jeunesse folâtre et brillante; qu'enfin à l'heure où le soleil descendoit des cieux , à cette heure la plus corrompue des heures de la soirée , lorsque tout s'abandonnoît ici à la volupté comme à une convenance même du soir et du lieu : oui, je conçois qu'alors ce fut un reproche à faire à Gicéron d'avoir une maison de campagne à Baies ; que Sénéque, en voyageant, craignit d'y dormir une nuit; et que Properce crut sa Gynthie infidèle , dès qu'elle y fut arrivée. Moi-même je trouve ce séjour, quoique tant changé par les siècles et les volcans, quoique désert çt semé de ruines qui pendant, tombent et disparoissent incessamment 4§ps les ondes, je le trouve encore dangereux. Il me semble que cet air a re-
tenu quelque chose de son ancienne corruption, dont il n'est pas épuré. Je sens mes pensées s'amollir à ces aspects , à cette situation, à cette ombre vague, légère, qui, successivement éteint dans le ciel, sur la mer, sur les montagnes, sur le sommet des arbres, les dernières lueurs du jour : mes pensées s'amollissent sur-tout à ce silence qui se répand de moment en moment sur c^ rivages, et du sein duquel s'élève par degrés le touchant concert du. soir, composé du bruit mélancolique des rames qui siUpnnentdes flots éloignés, du bêlement des troupeaux répandus dans les montagnes, des ondes qui expirent en murmurant sur les rochers, du frémissement des feuilles des arbres où les zéphyrs ne se reposent jamais, enfin de tous ces sons insensibles, épars au loin dans les cieux, sur les flots, sur la terre, qui forment en ce moment comme une voix incertaine, comme une respiration mélodieuse de la nature endormie, n ( Let»^ très sur PitaUe. )
(4) BuToient et le Faleme et les larmes dn monde.
Dclille récitoit un jour ce morceau en présence du poète Lemierre: quand il en fut au vers que nous citons ici, l'aù-^ feur d'Hypermnestre l'interrompit en disant : (c Cela prouve au moins , que les Romains mettoient quelquefois de l'eau dans leur vin. » Saillie qui ne seroit que plaisamment ingénieuse, si elle ne déceloit peut-être, dans l'auteur du fameux vers du siècle (^), un sentiment de jalousie secrète contre l'auteur de tant de vers qui seront de tous les siècles.
(') O Tillage dianiuint! 6 riantes demeures ,
Oà , comme ton misseau, couloient mes douces heures; Dont les bois et les prés , et les aspects touchants , Peut-être ont fait de moi le poëte des champs 1 Adieu, doux Chanonat , adieu, frais paysages !
Delille se plaît à rappeler dans ses vers le lieu de sa nais.
(*) Le trident de Neptune est le sceptre du monde.
sance et le sonvenir de ses premières années. Cest nn trait de ressemblance de plus avec son illustre modèle. Virgile nomme souvent sa chère Mantoue, et fait partager aux lecteurs Fattendrissement qu'il éprouve en parlant de sa patrie : mais , plus heureux que nôtre poëte, Virgile a pu y mêler des souvenirs et des intérêts de femille!
(^) Âh ! mon cœnr bat à ce senl Moyenir !
Je remportai la palpe , etc.
Nous nous sommes plu à retracer, dans la Notice , les nombreux triomphes remportés par Delille dans les concours généraux de FUniversité de Paris : tandis que nous rendions cet hommage classique à sa mémoire, un autre monument s'élevoit en son honneur, au sein même de l'Université, et pour l'émulation des jeunes élèves qui la fréquentent. Le propriétaire de l'ancien collège de la Marche, (devenu, sous la direction de M. Vautier, l'une des meilleures institutions de Pans) a converti la classe où professa jadis Delille, en une espèce de sanctuaire, où s'élève son buste, dont madame Delille a honorablement gratifié le maitre et les élèves : là sont retracés en style d'inscriptions monumentales, et les premiers triomphes du professeur, et les ouvrages du grand poëte: là chaque année les vainqueurs heureux au concours, viennent religieusement déposer leurs couronnes aux pieds de. l'écrivain célèbre, qui prit de ce collège même , un essor si brillant vers l'immortalité.
(7) Beaui joart, qu'une autre gloire et de plus grands combau Rappeloient à Villars , mais qu'ils n'ef&çoient pas.
Parvenu au plus haut degré des honneurs militaires, Villars aimoit à rappeler ses succès de collège, et les regardoit comme des promesses de la gloire, qui depuis avoient été pleinement réalisées. Peu d'hommes sont au-dessus de cette
innocente vanité; mais elle n*est pastoujourschez eux comme chez Villars , le principe des plus belles actions. Personne n'içnore que ce guerrier célèbre fut, pour ainsi dire, l'artisan de sa fortune, par son opiniâtreté à faire toujours au-delà de son devoir. Il déplut quelquefois à Louis XIV, et plus souvent à Louvois, parcequ'il mettoit dans ses discours autant de franchise et de courage que dans sa conduite. Mais Louis XIV étoit trop grand roi pour ne pas rendre justice à un mérite éminent : et s'il eut en effet quelque répugnance pour Villàrs, rien n'honore plus son caractère , que la noblesse avec laquelle il imposa silence à des courtisans envieux, qui croyoient avoir pénétré le secret de ses sentiments.
(*) Si le fifre impnident fait entendre ces ain Si doux âi ton oreille, à son ame si cbers.
C'en est fait, il répand d*inTolontaires larmes.
Aucun peuple dans l'Europe moderne, n'a porté plus loin que les Suisses cette espèce de patriotisme qui ne permet pas de trouver le bonheur loin du sol natal ; chez eux , ce sentiment ne s'éteint jamais, et la plus légère circonstance le réveille avec une violence irrésistible. Dans les régiments suisses qui sont au service des puissances étrangères, en France, en Espagne, en Hollande, même sous le beau ciel de Naples et sur les rives pittoresques des deux Siciles, une chanson ^ des airs communément appelés Ranz des vaches g que les laitières suisses chantent en allant à leurs pâturages, suffisent pour attendrir le soldat et Fentratner à la désertion : aussi est-il sévèrement défendu de les jouer. Ces hommes simples et fidèles ne résistent pas au souvenir de leurs montagnes, asile long-temps inviolable delà paix, des moeurs et de la liberté. On peut juger par cela seul, combien doivent souffrir, ceux que les événements ont pousr ses par milliers dans les déserts de l'Amérique septentrionale, et qui sont séparés par une mer immense de ces belles collines, de ces vallées délicieuses, de cette terre natale en-
fin, où les scènes admirables de la nature ont frappé leurs premiers regards.
(9) Seul sur ses rocs arides,
Philoctéte maadit le sort et les Atrides ; Mais faut-il s'arracher à ces horribles lieux? U refprette son antre , et lai fait ses adieux. ^
Il n'y a peut-être rien de plus touchant dans la tragédie ancienne , que les adieux de Philoctéte (v. i45 et suiv.) prêt à quitter Lemnos. La Harpe regrettoit vivement que la sévérité de notre goût, qui exige impérieusement la fin d'un ouvrage dramatique, dès que le nœud principal est coupé, l'eût forcé de supprimer cette dernière scène, dans sa tra duction du chef-d'œuvre de Sophocle; mais il est douteux qu'il eût égalé , mçme eu vers harmonieux, la prose éloquente de Fénélon. « O heureux jour ! douce lumière, ta te montres enfin après tant d'années! Je t'obéis, je pars, après avoir salué ces lieux. Adieu, cher antre; adieu, nymphes de ces prés humides : je n'entendrai plus le bruit sourd des vagues de cette mer; adieu, rivages où tant de fois j'ai souffert les injures de l'air; adieu, promontoires où Écho répéta tant de fois mes gémissements; adieu, douces fontaines qui me fûtes si amères; adieu, ô terre de Lemnos! laisse-moi partir heureusement, puisque je vais où m'appelle la volonté des dieux et de mes amis. » ( Télémaque^ liv.XV.)
(■<*) Que j'aime ce mortel, qui , dans. sa douce ivresse, Plein d'amour pour les lieux où jouit sa tendresse. De ses doigts, que paroient des anneaux précieux, Détache un diamant, le jette, et dit : « Je veux
Qu'un autre aime après moi cet asile que j'aime , Et soit heureux aux lieux où je le fîis moi-même ! »
Ce trait, plein de délicatesse et de sentiment, est attribué à milord Albermale, le même qui, voyant sa maîtresse occupée à regarder fixement une étoile, lui dit ce mot char-
mant : Ne la regardez pas tarUj ma chère, je ne powrrois pas vous la donner.
(") O charme de mon cœur, le tien est-il paisible?
Tout le monde reconnoitra dans ces vers une des lettre» les plus éloquentes de la Nouvelle Héloïse, celle qui contient les détails de cette promenade dangereuse où Saint- Preux et Julie retrouvent , sur les rochers de Meillerie , les monuments de leurs premières amours, a Quand nous eûmes atteint ce réduit, et que je Feus quelque temps contemplé: a Quoi, dis -je à Julie en la regardant avec un œil humide, votre cœur ne vous dit -il rien ici, et ne sentez-vous pas quelque émotion secrète à Faspect d'un lieu si plein de vous? » Alors, sans attendre sa réponse, je la conduisis vers le rocher, et lui montrai son chiffre gravé dans mille endroits, et plusieurs vers de Pétrarque et du Tasse , relatifs à la situation où j'étois en les traçant. En les revoyant moi-même après si long -temps,
j'éprouvai combien la présence des objets peut ranimer puissamment les sentiments violents dont on fut agité près d'eux. Je lui dis avec un peu de véhémence : u O Julie ! éternel charme de mon cœur ! voici les lieux où soupira jadis pour toi le plus fidèle amant du monde; voici le séjour où ta chère image faisoit son bonheur et préparoit celui qu'il reçut enfin de toi-même. On n'y voyoit alors ni ces fruits, ni ces ombrages ; la verdure et les fleurs ne tapissoient point ces compartiments; le cours de ces ruisseaux n'en formoit point les divisions ; ces oiseaux n'y faisoient point entendre leurs ramages ; le vorace épervier, le corbeau funèbre et l'aigle terrible des Alpes, faisoient seuls retentir de leurs cris ces cavernes ; d'immenses glaces pendoient à tous ces rochers ; des festons de neige étoient le seul ornement de ces arbres : tout respiroit ici les rigueurs de l'hiver et l'horreur des frimas : les seuls feux de mon cœur me rendoient ce lieu supportable , et les jours entiers s'y passoient à penser à toi.
Voilà la pierre où je m'asseyois pour contempler au loin ton heureux sëjour; sur celle-ci fut écrite la lettre qui toucha ton cœur; ces cailloux tranchants me servoient de burin pour tracer ton chiffre; ici, je passai le torrent glacé pour reprendre une de tes lettres qu'emportoit un tourbillon ; là, je vins relire et baiser mille fois la dernière que tu m'écrivis ; voilà le bord où , d^un œil avide et sombre, je mesurois la profondeur de ces abimes; enfin, ce fut ici qu'avant mon triste départ, je vins te pleurer mourante et jurer de ne pas te survivre. Fille trop constamment aimée , 6 toi pour qui j'étois né ! faut-il me retrouver avec toi dans les mêmes lieux, et regretter le temps que je passois à gémir de ton absence !.... » J'allois continuer; mais Julie, qui me voyant approcher du bord, s etoit effrayée et m'avoit saisi la main , la serra sans mot dire, en me regardant avec tendresse et retenant avec peine un soupir ; puis tout'è-coup détournant la vue et me tirant par le bras : « Allons-nousen , mon ami , me dit -elle d'une voix émue , l'air de ce lieu n'est pas bon pour moi. » Je partis avec elle en gémissant, mais sans lui répondre, et je quittai pour jamais ce triste réduit, comme j'aurois quitté Julie elle-même, n
Nouvelle HéUOse , part, iy, lett. ZTU.
(*') Cet dômes, ces degrés dans les airs sospendos, Condnisant an sommet d*ane tour qui n*est plus. Et ces antels sans culte, et leurs saints sans oracles, Dont la vieille légende a Tante les miracles.
On peut comparer cette description d'une antique abbaye à celle qui se trouve dan% le poëme des Jardins. Ici l'auteur, fidèle aux convenances de son sujet, réunit dans son tableau tous les détails qui parlent à la mémoire et à l'imagination ; mais il y a dans les Jardins un trait qui me paroit plus touchant, et qui peutnêtre eût été mieux placé dans ce poëme.
Là, dans b soltmde en rêvant égaré,
QadqnefoU Toai croires, au déclin d'un jour sombre. D'une Hëloïse en pleurs entendre gémir l'ombre.
Gest là, bien certainement, un des effets les plus naturels de la puissance des lieux sur Fimagination, et je regrette que Delille, qui l'a si bien senti et si heureusement exprime, n'ait pas réservé ces vers pour la place qui leur convenoit le mieux, quoiqu'ils soient d'ailleurs très bien à celle où il les a mis.
(*3) Tout cet asile enfin , séjour de pénitence ,
D'orgueil, de piété, de savoir, d'ignorance» etc.
Nous avons en prose plusieurs morceaux dans le même genre. Sans chercher à établir aucune comparaison, qu'on nous permette de citer ici quelques passagesd'uuedescription des ruines de la Thébaïde ; cette terre qui offre tant de souvenirs sacrés et profanes.
«L'ermite s'avance au milieu des décombres, les chrétiens le suivent ; ils regardent autour d'eux, et contemplent, sans pouvoir se lasser, ces colonnes éparses, brisées, ces pilastres entassés, ces vestiges d'une magnificence passée, et ces innombrables dâbris qui étonnent l'imagination par leur grandeur, comme ils attristent l'ame par leur ruine. u Hâas ! mon père, s'écrie l'un des guerriers, cette nef auguste qui subsiste encore en partie, ce double rang de piliers et cette arcade si élevée, que l'œil se fatigue à en mesurer la hauteur, tout cela aussi se détruira-t-il? » H dit, et du sein du silence qui règne dans ces vastes ruines, une pierre ébranlée se détache, tombe et lui répond: à cette voix de la destruction , tous les assistants prennent une conenance morne et lugubre; l'ermite s'arrête, et élevant ses deux bras au-dessus de sa tête, il s'écrie avec un accent animé: « Autrefois ce temple fut debout, il fut habité par de pieux solitaires, dont les saintes hymnes se confondoient chaque jour avec celles des anges. Voici la grotte de son fondateur, de saint Jean Gallimaque, qui s'y retiroit pour
l'on peut se convaincre aisément , par la lecture de quelques ouvrages plus récents, que cette partie du poëme de Y Imagination étoit connue depuis fort long-temps.
(»7) Jette encore une larme , et s'éloigne en silence.
La destruction des bosquets de Versailles avoit déjà coûté des regrets, et inspiré des vers charmants à Delille(*). Mais ce ne sont plus les pompes du luxe champêtre dont il dél^ore ici la perte , c'est la demeure des rois indignement violée , livrée à tous les genres de profanation , et condamnée à périr sous ses propres ruines, jusqu'à ce qu'il se présentât un acheteur assez riche et assez barbare pour anéantir ces ruines même. Miraculeusement échappé à une destruction qui sembloit inévitable, ce beau palais attire encore aujourd'hui l'admiration des étrangers : mais rien ne peuple sa vaste solitude, qu'un mélange étonnant de souvenirs glorieux et pénibles à-la-fois ; et le Français se demande : u Quand reviendront nos rois rendre à ce magnifique séjour sa dignité première, -et son plus bel ornement ! »
(**) J'osai pins : dans ces bains frais et myitérieaz , Qne jamais ne profane un re^pvd c&rieaK, Oà cent jennes beautés , plus belles sans parure. Pour ¥Oilc i la pudeur donnent leur cheréLure , Malpé l'affreux cordon, maigre le sabre nu.
J'entrai brûlant de Yoir et tremblant d'avoir vu.
n est, je crois, inutile d'avertir que le poëte n'a vu ce tableau voluptueux que des yeux de l'imagination. Jamais un Européen, peut-être même jamais aucun musulman n'a pénétré dans un bain de femmes turques : l'idée d'une mort inévitable protège le mystère de ces réunions, sans qu'il soii nécessaire de placer, à l'extérieur, des gardes armés de sabres et de cordons. Quelques femmes chrétiennes, distiur guées par le rang et l'influence de leurs maris auprès de la cour ottomane, ont seules joui du spectacle singulier que
O Poëme iki ianUm, ch. U.
présentent ces bains. On en trouve une description* charmante dans les lettres de miladi Montagne. «Les bains, dit-elle, étoient pleins de femmes. Ils sont construits^' en pierre, et ont la forme de dômes. Le jour ne vient que d^en haut, mais ils n'en sont pas moins bien éclairés. Cinq dômes communiquent ensemble. Le plus près du dehors est itipins grand que les autres; U sert d'antichambre, et c'est là que se tient la portière... La pièce qui suit est fort grande; elle est pavée en marbre; tout autour sout des bancs fort bas, également de marbre, en forme de sophas, les uns au-dessus des autres. Cette salle contient quatre fontaines d'eau froide qui tombe d'abord dans des cuves de marbre, et coule ensuite sur le plancher par une rigole pratiquée pour être conduite jusqu'à la pièce suivante, qui est un peu moins grande que celle-ci. Elle est tellement remplie d'une vapeur chaude et sulfureuse qui vient des bains voisins, qu'il seroit impossible d'y rester avec ses habits. Les deux autres dômes ou chambres voûtées contiennent les bains chauds, et dans l'une des deux passe un tuyau d'eau froide, dont on peut tourner le robinet à volonté pour tempérer la chaleur et l'amener au degré que Ton veut.....
«Les premiers sophas se couvrirent de coussins et de riches tapis, sur lesquels ces femmes se placèrent. Ceux de derrière furent occupés par leurs esclaves, qui se mirent à les coiffer. Il m'a semblé qu'il n'y avoit aucune distinction de rang. Toutes les baigneuses étoient absolument nues; rien ne cachoit leurs beautés ni leurs défauts : mais il ne leur échappoit aucun geste indécent, aucune posture lascive ; leur démarche et leurs mouvements avoient une certaine grâce noble et majestueuse , telle que M ilton nous peint celle de la mère du genre humain. Quelques unes d^entre elles ont des formes aussi parfaites que ces déesses sorties du pinceau du Guide et du Titien. La plupart, dont la peau est d'une blancheur éblouissante, parées seulement ^ de leurs beaux cheveux, dont les tresses tomboient sur leurs
T. VIII. L*IMAGIlf. I. .17
épaules, et qui étoient parsemés de perles et de mbam, me représentoient parfaitement les Grâces.... Il j aurok beaucoup à gag^ner pour le talent d^un peintre, s'il voyoît tant de belles femmes nues dans différentes attitudes, les unes travaillant, les autres causant ensemble; celles-ci prenant du café ou du sorbet, celles-là négligemment coucbées sur des carreaux: leurs esclaves, qui sont ordinairement de jolies filles de dix-sept ou dix-huit ans, sont occupées k tresser leurs cheveux de toutes sortes de manières très agréables. Elles sont là comme des hommes sont dans un café; on y dit toutes les nouvelles de la ville, les anecdotes un pen scandaleuses, etc. Les femmes prennent ce divertissement une fois par semaine, et restent ainsi nues quatre ou cinq heures, sans gagner de rhumes, quoiqu^en quittant un lieu aussi chaud, elles passent dans des chambres qui ne le sont point du tout, etc., etc. Andrinople, avril 1777* n
( '9) Meadon , à qui je dois tont l*boimeur de mes chants.
Mesdames, tantes de Louis XVI et de ses augustes frères, avoient donné à Delille un logement dans l'ancien chàtean de Meudon qui leur appartenoit ; et c'est là qu'il composa ses plus beaux ouvrages. Sa muse reconnoissante ne perd aucune occasion de rappeler le bienfait^ pour payer à ses illustres bienfaitrices l'inaltérable tribut de son dévouement et de sa fidélité. Voyez dans le quatrième chant du poëme Malheur et Pitié, les beaux vers qu'il a consacrés à la mémoire de mesdames Victoire et Adélaïde de France.
('°) Par le fer destructeur je les vis abattus; Abattus au printemps !
En rendant compte dans le temps du poëme de Vlmagi" nation, l'un de nos critiques les plus distingués (M. de Féletz) prêta ingénieusement ici au poète une beauté de sentiment, parla simple substitution du point d'exclamation, à la virgule, que portent en effet toutes les éditions. Delille
sentit tout le prix d'une correction qui lui donnoit à si bon marché une beauté de plus ; et il se promettoit bien d'en profiter. Nous remplissons donc ses intentions, en adoptant la ponctuation nouvelle.
{") Soat let rieni africains Toyez le Toyagenr, Des sables de Rosette, on des landes du Caire, Traverser lentement l'espace solitaire.
Les environs de Rosette et les campagnes du Caire ne sont pas les lieux les plus solitaires de FÉ^pte; mais il ne faut point exiger du poète l'exactitude rigoureuse qu'on demande aux géographes. Le tableau qu'ils a tracé convient parfaitement au désert qu'on traverse en partant d'Alexandrie et aux sables brûlants qui forment l'isthme de Suez. Cet espace est d'une aridité complète ; c'est une mer de sable, qui devient le tombeau des caravanes quand le vent du midi, qu^on appelle Kamsin , se répand dans l'air et obscurcit l'horizon. La route que suivent les caravanes est toute semée d'os de chameaux, que l'impression d'un soleil ardent a rendus d'une blancheur éblouissante; et la soif qu'on éprouve dans cette longue traversée, quand les provisions d'eau sont épuisées, redouble encore par le phénomène du mirage, que produit la réverbération du soleil sur les sables du désert ; on croît apercevoir un grand fleuve dans l'éloignement, et cette illusion est si complète, que même ceux qui en sont prévenus ont toutes les peines du monde à s'en désabuser. Toutes les relations des campagnes des Français en Egypte, pendant les années 1798 et 99, attes- . tent ce qu'ils eurent à souffrir des incommodités du climat. Mais la gaieté française ne les abandonna pas pour cela : Foilà nos arpents, s'écrioient-ils , en traversant ces mers d'un sable brûlant, voilà nos arpents! C'étoit une allusion maligne à la promesse du gouvernement d'alcrs, qui avoit «garanti deux arpents de tenv à chaque soldat français de retour de l'expédition.
C) An bord de ces fontaines,
Où , sur nn mol amas de coussios fastueux , Le superbe Ottoman, triste et Toluptneax, Enivré de ces sucs dont k Tertn l'inspire.
De ses rêves cbarmants entretient le délire.
L'usage de Topium est une passion générale parmi les Turcs; il les plonge dans cette molle insouciance, dans cette espèce de léthargie voluptueuse, qui, en dénaturant les premiers traits de leur caractère, semblent être devenues pour eux la sagesse et le bonheur. En effet, il est peutêtre bon qu'il y ait un moyen doux , facile et certain d'oublier à-la-fois l'avttiir et le passé, chez un peuple écrasé par le despotisme le plus ignorant et le plus absurde qui ait jamais avili Fespéce bumaine. Un voyageur qui cherche les rapprochements ingénieux et piquants, avec plus de soin que les idées justes, comme la plupart des faiseurs de portraits , appelle les Turcs un peuple ôl antithèses; il les peint braves et poltrons , bons et féroces , fermes et fbibles , actifs et paresseux ^ libertins et dévots, sensuels et durs, recherchés et grossiers , une main sur des roses et l'autre sur un chat mort depuis deux jours. Il ajoute qu'ils tiennent un peu des Grecs et beaucoup des Romains, sans observer qu'un petit nombre de traits communs à ces trois nations ne fait que rendre leurs différences plus frappantes ; mais les détails suivants sur les moeurs et la vie privée des Turcs, sont aussi agréables que vrais. Ils aiment à ne voir en se réveillant que de jolieè figures destinées à leur apporter le café, le sorbet, l'opium, la pipe, le bois d'aloès, les parfums d'ambre et les essences de roses. Ils sont presque toujours couchés comme les Romains, qui, sans doute, avoient comme eux leurs divans, où ils mangeoient de même, et oublioient toute la journée qu'ils avoient des jambes. Leurs tuniques et leurs pantoufles prouvent que ces deux nations n'aimoient pas la promenade; ils ont même usurpé les préjugés des Romains comme leur empire. Les
Turcs craignent Finfluence maligne des regards. Ils n'éloignent avec tant de soin les écuries du Grand-Seigneur, que par la même superstition qui faisoit dire à Virgile :
Netcio qnis tcneros ocnliu mihi fascinât agnos.
Us croient même que le premier regard est le plus dangereux, et c'est pour le détourner, qu'ils ont soin de placer de l'ail et quelquefois dès œufs d'autruche sous le toit de leurs misons.
t'^) (^^) JaIo<u de tout conooiire , un jeane amant des aru , L'amour de ses parents, l'espoir de la peinture, firûloit de visiter cette demeure obscure.
De notre antique foi vénérable berceau.
L'artiste célèbre (Robert) auquel arriva en effet l'aventure si pittoresquement décrite par Delille, étoit né à Paris, en 1733. Ses parents voulurent lui faire embrasser l'état ecclésiastique; et ses études furent dirigées d'après leurs vues. Mais le jeune homme déclara ne pouvoir sacrifier sa passion pour la peinture. Dès son enfance , et malgré la contrainte où il vivoit, il s'étoit appliqué h cet art; et ses professeurs lui surprenoient, de temps en temps, pendant la classe, des essais clandestins de son talent. Enfin, sur le témoignage de Michel-Ange Sloodtz, qui avoit démêlé, dans ces dispositions précoces, le germe d'un grand artiste, la famille de Robert ne s'opposa plus à sa vocation ; et il fut libre de partir pour Rome, où ses crayons retracèrent, pendant douze ans, tous les riches aspects et les précieux monuments de l'Italie. Il choisit, pour revoir sa patrie, l'année 1767, qui devoit être marquée par une exposition des ouvrages des membres de l'Académie de Peinture et de Sculpture; et, à la sollicitation de ses amis, il entreprit un tableau pour se faire recevoir dans ce corps. Il comptoit s peu sur son ouvrage, qu'il se disposoit à repartir pour l'Ita-
Jie, lorsque la décision de FÂcadëmie, qui Fadoptoit k Funanimité, le fit renoncer à ce voyage. Catherine II lui fit, en 178a et 1791 , des propositions flatteuses pourFattîrer à ?&• tersbourg : il demeura fidèle à son pays. La révolution le trouva conseiller deFAcadémie, garde des tableaux du roi, et dessinateur de tous les jardins royaux : elle le dépouilla de ses places, et lui ravit même la liberté. Renfermé à Sainte- Pélagie, Robert y porta, pendant les dix mois de sa captivité, la sérénité de son ame et la gaieté de son c^^ctère. Lorsque Fon transféra les prisonniers de Sainte -^Pàgie à Saint-Lazare, dans des charrettes découvertes, à la lueur des flambeaux, au milieu des cris de la populace, Robert ne fut occupé, pendant ce trajet, qu'à dessiner cette scène d'horreur, dont il fit un tableau très remarquable. Il mourut subitement, dans son atelier, le i5» avril 1808. Ce peintre sa voit animer, par d'heureuses conceptions , la mo- ' notonie du genre qu'il avoit adopté, la peinture des ruines et des monuments, dont le Musée du Louvre possède plusieurs morceaux d'un effet pittoresque et varié. Renommé aussi pour la composition des jardins pittoresques , Robert traça le plan d'un grand nombre de ces jardins-paysages , où le luxe demande au goût des effets qui imitent la nature. Le parc de Méreville, et les bains d'Apollon, du parc de Versailles, furent exécutés d'après ses dessins. Son ardeur pour le travail tenoit de l'enthousiasme : entreprendre étoit un besoin de son esprit. On le vit escalader les murs du Colisée de Rome, ébranlés par le temps ; hasarder une promenade sur la corniche du dôme de Saint-Pierre, et s'enfoncer dans le labyrinthe des Catacombes , témérité qui inspira si heureusement le chantre de YlmagbicUion. Inspiré à son tour par les beaux vers de Delille, Robert saisit son pinceau , et fit de la description du poëte un magnifique tableau, qui ornoit la galerie de madame de Holstein-Beck, princesse du sang impérial de Russie. Ce peintre aimable et'^irituel avoit été le condisciple de Delille, et resta constamment son
ami. U convenoit franchement que la description de son aventure lui avoit fait éprouver plus de terreur que l'aventure même.
(.*') O toi, qui d'Ugolin traças l'affreux tableau , ^
Terrible Dante, Tiens, préte-moi ton pinceau.
Le comte Ugolin et ses quatre Hls^ enfermés dans la même tour, furent condamnés à mourir de faim par Fimpitoyable vengeance de l'archevêque de Pise, qui fit murer la porte de leur cachot Cette horrible aventure est racontée dans le trente-troisième chant de V Enfer du Dante qui représente Ugolin s'acharnant sur le crâne de son barbare ennemi.
La booca soUeyô dal fiero pasto , etc.
C'est un des plus beaux morceaux de la poésie italienne, et peut-être celui qui a fixé le rang; de ce grand poëte; il est du moins vraisemblable qu'il seroit peu lu , quoiqu'il soit le créateur d'une langue, si son poème n'étoit consacré par deux ou trois épisodes, tels que ceux du comte Ugolin et de Françoise de Rimini.
VARIANTES
Je dirai ses attraits, etc.
Ce TerSy et les dix-neuf qui le suivent, ne se trouvent pas dans les premières éditions. Le poëte , après avoir dit,
Je chante dans mes vers Llmagination , charme de Punivers ;
passe immédiatement à Finvocation :
Mais pour la célébrer, ma voix a besoin d'eUe. Où donc te rencontrer, etc.
Mais , avant de chanter, etc.
Le vaisseau réparé Déjà flottoit sur Fonde, au départ préparé.
Le nocher étoit prêt , etc.
PAGE^y, VERS 18.
O ciel, fais-moi mourir, £iis-moi mourir sur Theure.
266 VARIANTES DU CHANT h
Après ce vers, on lit les quatre suivants, dans les précédentes éditions.
Tandis que Favenir se montre au moins douteux ; Tandis qu'un dous espoir encourage mes vœux ; Tandis que, à mon cher fils, à seul bien que j'adore ! Je puis te voir, t'entendre, et t'embrasser encore !
PAGE 67, VERS a3.
On le prend , on l'emporte.
Mais de vos sorts divers, etc.
VARIANTES