‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 1 sur 14 · DE L'AUTEUR · texte numérisé non relu

DE L'AUTEUR

Lauteur de ce poëme ne se dissimule pas toutes les haines que doit lui attirer sa publication. II. attaque un million de propriétaires illég;itimes et de spoliateurs barbares (*). Aucun regret ni aucun ressentiment personnels nont conduit sa plume ; il ne s'est jamais permis aucune satire, il na répondu à aucune; et, quand il a refuté quelques critiques de ses ouvrages, c'étoit moins pour les justifier, que pour dissiper quelques préjugés littéraires, ou pour répandre quelques principes de goût trop méconnus. Il opposera la même impassibilité au déchaînement dont on le menace: de

* Cette prëiace, composée pour rëdition publiée à Londres en i8oa , fut presque totalement supprimée dans celle» de Paris, in-8^ etiii-i8. Mais les éditeurs la conservèrent , à quelques l^ers changements près, dans l'édition in-4^ Paris, i8o3.

(*) Vab. Éd. in-4^ « Il attaque les opinions «t les intérêts d'un parti nombreux, »

pareilles attaques ne peuvent effrayer (*) celui qui, sous les couteaux de Robespierre, lui refusa un hymne pour l'Etre suprême qu outrageoient ses hommages, que calomnioit son existence, et qua trop tard justifié son supplice.

Si l'on avoit réuni les voix de ceux dont il défend la cause, peut-être cet ouvrage n auroit point vu le jour ; mais un homme profondément indigné de l'injustice, ne consulte ni les oppresseurs, ni les opprimés*, il écoute l'humanité et la justice. A ces motifs s'est joint le souvenir ineffaçable de ce qu'il doit à ses augustes bienfaiteurs : il a voué à leur mémoire le respect qu'il eut pour eux dans les temps de leur prospérité, et qu'il leur a fidèlement conservé dans leur infortune : rien ne meurt pour les cœurs reconnoissants.

(**) Ce poëme n'est pas, comme on pourroit le croire, un ouvrage purement de circonstance. L'auteur, dan^ le PREMIER CHANT, peint la pitié exercée par les particuliers envers les animaux, les serviteurs, les parents, les amis, et indistinctement tous les êtres a qui leurs malheurs et leurs besoins donnent

(*) Var. u II ne peut effrayer celui, etc. n {**) Cest ici que commence la Préface y dans toutes les édi • tions de ce poëme, publiées avant 18149 excepté celle in-4*-

des droits à la pitié des âmes sensibles. IJ contient deux épisodes d'un genre et d un caractère différents: dans Fun, Fauteur a peint, avec des couleurs plus sombres et d une manière plus énergique, les misères de la ville ; dans lautre, avec des teintes plus douces, la misère des campagnes, où elle se montre moins effrayante et moins hideuse. Le lieu même de la scène demandoit un ton différent.

De ces deux épisodes, Fun est un fait réel, assez intéressant pour que le célèbre Danloux (*) se soit proposé, d'après la lecture que Fauteur lui en a faite, de lui consacrer Fadmirable talent qui a rendu si touchant son beau tableau de la f^estale^ auquel toute l'Angleterre a couru. Le second épisode est tout entier d'imagination.

Le SECOND CHANT a pour objet la pitié des gouvernements, exercée dans les établisse^, raents publics de justice et de charité , dans les prisons, dans les hôpitaux civils et militaires, dans les guerres de peuple à peuple, et même dans la guerre civile. Il se termine par un épisode qui présente un des plus intéressants et des plus terribles tableaux que pût tracer la .'poésie, celui de deux camps français de la Vendée, volant l'un vers l'autre dans un mo-

(*) Voyez la note i , à la suite du premier chant.

ment de trêve ; toutes les animosités oubliées, toutes les fureurs sus{>endue$, la nature et le sang reprenant leurs droits; chacun reconnoissant, embrassant son ami, son parent, le compagnon de son enfance ; et, au milieu de cet attendrissement et de cette alégresse uni'^ verseUe, le signal terrible du |*etour à leurs drapeaux parricides, et du renouvellement des massacres.

Le TROISIÈME CHANT a pour sujet la pitié dans les temps orageux des révolutions, et c'est là que le poëme prend davantage la couleur d un ouvrage de circonstance ; mais Fauteur a eu soin dattacher tous les détails à des idées générales; il a cherché les sources de la pitié: il les a trouvées dans la grandeur déchue dont on mesure les malheurs par la hauteur de sa chute; dans le spectacle de la beauté malheu-» reuse et de la vertu proscrite, de la vieillesse et de lenfance persécutées^ (^) Les détails et les î^écits ne sont que lapplication des faits aux principes , et des effets aux causes.

La peinture des malheurs inouïs de la plus auguste et de la plus infortunée des races royales, est naturellement amenée par lexpression des différents genres de pitié qu ins^ '

(*) Tout ce qui suit , jusqu'aux mots : « Il y avoit dans ce sujet , etc. , » ne se trouve point dans les pnîmières éditions.

pirent les dififiérento malheurs; car^ par une incroyable Satalité , cette femille offre la réunion lamentable de tous les désastres qui peuvent affliger une maison royale, après huit cents ans de gloire et de prospérité* U y avoit dans ce aujet un grand écueil à éviter ; cWt la monotonie horrible de ces scènes innombrables de supplices et de massacres. Pour donner quelque variété à ces teiribles peintures', Fauteur a tâché^y m^er quelquefois, sans disparate, des images douces et même riantes. Ainsi dans la description de la mort tragique de Imfoituné duc de Brissac, après ces vers :

Ah! dans ce temps barbare, Qui n'aime à retrouver une vertu si rare?

Fauteur ajoute :

Arec moins de plaisir la yeux dW voyageur Dans un désert brûlant rencontrent une fleur; Avec moins de transport, des flancs d*un roc aride L'œil charmé voit jaillir une source limpide.

De même, dans la peinture du régne de la terreur, il a interrompu un instant cette Ion- ^e suite de meurtres abominâmes , par ces vers d'un ton plus doux, et dune couleur moins lugubre :

Ah ! dans ces jours affreux , heureuse Tindigence A qui l'obscurité garantit Findulgence !

Ehl qalmporte an poavoir, qu^aoprès de ses troupeaox Le berger enfle en paix ses rçtsdqnes pipeaux? Qulmpoite le mortel, dont la table champêtre Se couronne le soir des fruits qu'il a fait naitre?

C est dans la même intention, que Fauteur a ajouté ici le juste éloge des femmes qui, presque toutes, sont montées sur Féchafaud avec un courage dont Fhistoire ofire à peine quelques exemples ,' cités sans cesse et rarement imités. Enfin, pour varier encm^^et épouvantable tableau (*) de la plus effroyable époque du genre humain , il a terminé ce chant par la description d une fête champêtre instituée en llionneur de ces douze filles de Ver^ dun , également intéressantes par leur vertu et leur beauté; toutes immolées dans un même jour, et dont la mort prématurée rappelle d'une manière si touchante ce mot charmant d'un Grec après une bataille où la jeunesse athénienne périt en foule : Fannée a perdu son printemps. Par cette description naturellement amenée, le lecteur consolé passe avec plaisir et sans secousse, des massacres à une fête ; de la terreur des échafauds, aux spectacles délicieux des bocages, des fleurs et du printemps. Plus

(*) Var. Premières éditions^ a Enfin , pour donner à cet épouvantable tableau.... toute la variété qu'il pouvoit admettre , etc. »

PRÉFACE. g

ces images sont iBattendues, plus leflet en est sûr.

Dans le QUATRIÈME CHANT enfin , il a peint la pitié dans les temps de spoliation et d'ëmi- Çration (*). Là se trouvent encore des idées gér • nérales de justice et de morale, opposées au despotisme et à la tyrannie* On lira dans ce chant un épisode intéressant par sa nouveauté: c est lliistoire de deux jeunes époux qui , voulant fîiir bien loin du spectacle douloureux de leur patrie opprimée et sanglante, se sont établis sur les bords de FAmazone, y ont porté les arts et les productions de leur patrie; y sont devenus constructeurs, cultivateurs et fermiers. L auteur, après avoir lu à un de ses amis cet épisode, imaginé par lui pour donner plus d'intérêt à son ouvrage, apprit avec étonnement que ce récit n'étoit point une vaine fiction, mais lliistoire réelle de deux jeunes époux d'une famille distinguée : seulement le lieu de la scène est difiérent, et le. poëte se ' trouve avoir placé, dans FAmérique méridional, un fait arrivé dans le nord de cette, partie du monde. Peu de hasards heureux lui ont fait autant de plaisir que cette espèce de divination.

(^ Vab. Edit. de Paris, in-8^ et io-i8. « Dans les temps de proscriptions et d'ezik. n

U «e hÀte de répondre à ceux doat 1^ inr croyables et pacifiques invitations à la padence et à Foubli de nos calamilëS| accusent d avance cet ouvrage , destiné k en perpétuer le.^uve* %îr, en traduisant ,, dans leur véritable sens, les dédaaiations de ces hommes modérés^ e|; en donnant à lexpression de leurs idées toute la naïveté et toute la franchise qu'ils n ont o$é

lui donner eux-mêmes.

Pourquoi revenir sur les trsk^s de nos anciennes calamités? Pourquoi remuer toutes ces cendres, rouvrir tous ces tombeaux? Une révolution qui de voit enrichir les brigands, comme les débris d un naufrage enrichissent ceux qui les attendent sur le rivage, a renversé la plus ancienne des monarchies. Dans cet écroulement subit, des hommes avides se sont emparés des dépouilles» N allez pas leur disputer des richesses conquises par leur audace, et légitimées par leurs lois. Des hommes plus habiles encore ont spéculé sur les armées, sur 1^ convois, sur les tentes, sur les magasins; et, ce qui est plus courageux encore, sur les remèdes des malades et le pansement des blessés* Des malheurs innombrables ont alimenté leur fortune nouvelle ; des millions d'hommes ont péri pour la consolider : gardezvous de troubler leur jouissance; que tant de

gang ne soit pas perdu» Ralliez^vous au gouvernement, disent d'autres encx)re; il faut laimer, car il est terrible ; il faut le servir, car il p^t vous perdre, i^nsi parlent ces apologistes complaisants de tout ce qui a fait nos mal»

heûrs; et leurs déclamations ressemblent ail bruit des tambours et des cymbales qui, dans les sacrifices humains, empèchoient d arriver aux oreilles des mères les cris des enfants égorgés ou précipités dans les flammes. Eh quoi ! la plainte n'est-elle plus le droit du mal* heur? Espérez-vous étouffer, par vos conseils pacifiques, les cris d'une douleur si profonde, et calmer les convulsions d'une agonie si cruelle? Sans doute là haine doit se taire; mais la vérité doit parler : elle doit vous apprendre que la dissolution des corps politiques, comme celle des corps physiques, produit immédiatement cette horrible population qui sort de leurs ruines et se nourrit de leurs cadavres. Les récits des calamités et des fautes passées sont le patrin).oine de l'avenir; c'est l'instruction des empires et des siècles. Pouyez-voiis bien nous enlever jusqu'aux leçons de l'infortune, et nous priver même de nos malheurs?

Voiïs avez vaincu: régnez par la force; mais ne raisonnez pas avec la souffrance. Jouissez, mais n'insultez pas ; ne commandez pas le si-

lence à la douleur, et la résignation au déses^ poir.

On n ajoutera plus qu un mot. Des malheurs inévitables qu'entraînent les grands boulever^ sements dans les' vieux empires, un des plus funestes, des moins remarqués, c'est Tineertitude de ce qu il £atut mettre à la place de ce qui n'est plus. Dans la peinture que £iit Virgile des maux de la guerre civile, à la fin du premier livre des Géorgiques, Fauteur s'est toujours reproché d'avoir infidèlement traduit quelques mots , dont le sens profond n'est paâ assez senti : '

Ubi fas versuni atque nefas ,

dit Virgile, le bien et le mal sont confondus. Telle est la suite inévitable des révolutions (*). Tant que Rome eut des lois stables, et qu'on respecta l'ancienne constitution, on pou voit distinguer le juste de l'injuste : cette constitution une fois détruite par la violence, l'incertitude régna dans toute les délibérations et dans tous les esprits. Les uns vouloient le rétablissement de l'ancien gouvernement, les autres la royauté, les autres la dictature (**). Les li-

(*) Après ces mots, rëdition in-i8 de i8o3 ajoute: a Tels ont été Tes effets de la révolution française. »

{**) Cette dernière phrase ne se trouve pai dans l'édition que je viens de citer.

mites une fois arrachées, personne ne suit plus où les replacer: les îtncfennes fortunes renversées regardent avec indignation les fortunes élevées sur leurs ruines ; les «vaincus abhorrent les vainqueurs: ceux-ci s'efforcent d en anéantir ce qui reste j les esprits systématiques enfantent des projets de constitutions qui s'écroulent les unes sur les autres^ ^4Ni^^ velissent, sous leurs débris, et leurs ennemis et leurs auteurs. La nouveauté combat les anciennes habitudes ; le choc des systèmes religieux vient ajouter à ces orages: tout est inquiétude, désordre, auimosité, fureur. Le parti écrasé, qui avoit oubUé ses injures, saisit avec ardeur loccasion db la vengeance ; jusqu'à ce que les haines' des factions rivales viennent mourir de fatigue et d'épuisement, aux pieds du vainqueur qui, bientôt dégoûté de l'abjection de leur basse et facile obéissance, s'arme, contre un peuple aviK, et par sa révolte et par la servitude qui la suit toujours, de tout le mépris qu'il inspire. RempUblicam fessam civi" libus odiis Augtistus Cœsar excepit.

Quippe ubi fas Tersum atqne nefas (*).

(*) Toute la fin de cette préface est fort différente, dans les éditions publiées sous Tempire de la censure consulaire, en 1802 et i8o3. La voici , telle quUl fut alors permis et possible de la faire paroitre.

M Je flhirai par qneiques olMervations générales sur ia publication de ce poème.* Les récits des calamités et des fautes passées sont le patrimoine de Tavenir; c'est Finstruètion des empires et des siècles. On ne peut nous envier les leçons de f infortune, et nous priver même de nos malheurs. Je dois déclarer qu^aucun motif de vengeance ne m'a fait prendre la plume , et que le seul amour de la paix et de Thumanîté m'a inspiré dans les tableaux que j'ai tracés des troubles politiques qui sont apaisés , et qui ne doivent laissei^MP i^ cœurs que ces lon^ souvenirs, qui sont l'expérience et la sagesse des nations, n

u Je n'ajouterai plus qu'un mot , Ac, n Après ces mots u de fatigue et d'épuisement, » qui terminent la phrase, ajoutez avec l'édition déjà citée:

u Les états qui se laissent pousser à ces excès , doivent trembler ; car, après le régne des empiriques , Us ne sont pas toujours sûrs de trouver à propos un médecin qui , comme nous l'avons vu , par des moyens doux sans foiblesse , actifs sans violence, sache guérir le corps politique des maux, et sur-tout des remèdes, soavent pires que la maladie, n

CHANT PREMIER

POEME

CHANT PREMIER

Trop long-temps ont grondé les foudres de la guerre ; Trop long-temps des plaisirs, corrupteurs de la terre, La mollesse écouta les sons voluptueux :

Maintenant, des bons cœurs instjnct affectueux. Accours, douce Pitié, sers mon tendre délire ; Viens mouiller de tes pleurs les cordes de ma lyre ; Viens prêter âmes vers tes sons les plus touchants : C est pour toi que je chante, inspire donc mes chants. Puissent-ils, consolant cette terre où nous sommes. Être approuvés des dieux, être bénis des hommes, Apprivoiser le peuple, intéresser les rois,' Rendre à Fheureux des pleurs, au malheureux ses droits ! . Glorieux attribut de Thonmie, roi du monde, La Pitié de ses biens est la soiR^ce féconde. La force n en fit point le roi des animaux ; Non, c'est cette Pitié qui gémit sur les maux. ' Vers la terre, courbés par um instinct servile. Ses sujets n ont, du ciel, reçu qu'une ame vile ;

T. XII. MALBEUB ET Fin<. 2

Conduits par le besoin et non par lamitié,

Ils sentent la douleur, et jamais la pitié.

L'homme pleure, et voilà son plu9 beau privilège ;

Au cœur de ses égaux la Pitié le protège.

Nous pleurons, quand, ravie au bonheur, aux amours,

La jeune vierge expire au printemps de ses jours ;

Nous pleurons, lorsqu en proie au ravisseur avide.

Tombe dans le malheur un orphelin timide ;

Et, lorsqu'aux tribunaux sa modeste pudeur

De son front ingénu fait parler la candeur,

La Pitié, dans notre ame embrassant sa défense,

Du côté de ses pleurs fait pencher la balance.

Un instinct de pitié nous apprend à gémir,

D un péril étranger <ious force de frémir.

Que dis-je? Du malheur la touchante peinture

Exerce son pouvoir sur lame la plus dure.

Nous pleurons, quand Poussin , de son adroit pinceau.

Peint les jours menacés de Moïse au berceau ;

Nous pleurons, quand Danloux, dans la fosse natale.

Plonge, vivante encor, sa charmante Vestale (') :

Vers sa tombe avec elle il conduit la Pitié ;

On ne voit que ses maux, son crijne est oublié.

La Pitié, doux portrait de la bonté divine.

Rappelle les mortels à leur noble origine.

Malheur aux nations qui, violant no» droits.

De la Pitié touchante ont étouffé la voix !

L autel de la Pitié fiit saeré dans Athènes (^).

L'intérêt mieux instruit bénit ses douces chatne» ;

Elle inspire les arts y elle adoucit les mœurs. Et le cœur le plus dur s'amoUk à ses pleur».

C'est peu : du genre humain douce consolatrice , . De la société tu fondas Fédifice 1 Oui, ce fut sur la foi de ce doux sentiment, Plus puissant que les lois, plus fort que le serment, Que les hommes, fuyant leurs sauvages asiles, Joignirent leurs foyers dans Fenceinte des villes. Là vinrent les mortels, dans les forêts épars. Sous de communes lois, dans les mêmes remparts. Prêts à se secourir aux premiers cris d'alarmes. S'aider de leurs talents , de leurs biens , de leurs^ armes ; Et, rapprochés entre eux par un Besoin pareil ,. S*assurer lun à Fautre un paisible sommeil.

Mais bientôt tout <^angea : la fortune inégale Vint assigner au^angs leur utile intervalle. Auprès de la richesse on vit la pauvreté , Près des tristes besoins la moUe oisiveté ; Alors vint la Pitié, seconde providence :

Dans les riches monceai» qu entassa Fc^ulence, La Pitié préleva la part # Findigent ; Le luxe fut humain, le pouvoir indulgent; Des coeurs compatissants la tristesse eut des champs ; Les larmes dans lesilf^eux rencontrèrent des larmes; Et, plaçant le honneur auprès de la bonté, La vertu fut d accord avec la volupté.

Tel fut Fordre du monde, et Farrét des dieux mêmes. Mortelr, obéissez à ces décrets suprêmes *

Écoutez la Vitié, secourez vos égau^x, Ajoutez à vos biens en soulageant leurs maux! Enfin y tout ce qui vit sous votre obéissance Doit sentir vos bienfaits , bénir votre puissance.

Vous donc, soyez d'abord le sujet de mes chants, O vous, qui fécondez ou qui peuplez nos champs ! Vous êtes nos sujets : le dieu de la nature Vous forma y je le sais, d'une argile moins pure ; Il ne Fanima point d'un rayon immortel.

Et nous seuls sommes nés cohéritiers du ciel : Mais au même séjour nous habitons ensemble ; Mais par des nœuds communs le besoin nous rassemble.

Pourtant, quelque intérêt que m'inspirent vos maux, Je n'irai point, rival du vieillard de Samos(^), Répéter aux humains sa plainte i^ndrissànte ; Je ne m'écrierai point, d'une voix ^missante : a Cruels ! que vous ont fait l'innocente brebis (^), Dont la molle toison a tissu vos habits ; La chèvre, qui, pendue aux roches buissonneuses. Compose son festin de ronces épineusçs? .

Que vous a fait l'oiseau, doQt la touchante Voix Est l'honneur du printemps et le charme des bois ? Que vous a fait le bœuf, enfant de vos domaines, Laboureur de vos champs, conipienion de vos peines? Barbares ! pouvez-vouâ, au sortir ou sillon.

Quand son flanc saigne encor des coups de l'aiguillon.

Frapper du fer mortel, pour prix d'un long servage,

Son front tout dépouillé par le joug qui l'outrage !

Quoi ! les mets manqaent-ils à. votre avide faim ? Voyez ces fruits pendants inviter vôtre main. Pour vous mûrit le blé, pour vous la sève errante Vient gonfler d\in doux suc la grappe transparente. N'avez-vous pas du miel le nectar parfume ?

Du lait, qui rafraîchit votre sang enflammé, La vache nourricière est-elle donc avai'e ?

Ah ! cruels, rejetez un aliment barbare, Digne festin des loups, des tigres et des ours ! La nature en frémit. » Inutiles discours :

Dès long-temps rjhabitude a v^ncu la nature ; Mais elle n en a pas étouffé le murmure.

Soyez donc leurs tombeaux, vivçz de leur trépas ; Mais d'un tourment sans fruit ne les accablez pas : L'Étefnel le défend ; la Pitié protectiîce Permet leur esclavage et non pas leur supplice.

Cependant je l'ai vu; j'ai vu des animaux Courbés injustement sous d*énormes fardeaux ; Ij*homme s armer contre eux, et, comme leur paresse. Par de durs traitements châtier leur foiblesse. J*ai vu, les nerfs roidis et les jarrets tendus, Tomber ces malheureux sur la terre étendus. . J ai vu du fouet cruel les atteintes funestes. De leurs esprits mourants solliciter les testes ; Et, de coiips redoublés accablant leiu* langueur, Par lexcès des tourments ranimer leur vigueur. Ah ! dételez vos chars ; qulieureux auxiliaires. Vos coursiers généreux viennent aider leurs frères.

O vous! que le hasard amène dans ce lii Ainsi vous secondez les grands desseins de Dieu ; Ainsi, portant sa part du joug qui les accable, La brute sert la bnite , et rhomme son semblable. Cent fois plus criminel , et plus injuste encor, Celui dont le coursier, pour jnieux prendre Fessor, Avec art amaigri, bien ïf>m de la baitière, Sous lacier déchirant dévore la caniène ; Et, contraint de volçr, plutôt que de comir, Doit partir, fendre Tair, arriver et mourir : Des vains jeux de lorgueil épouvantable scène !

Eh ! qui peut, sans rougir de Imjustice humaine, Voir ces coursiers rivaux ; ces violents efforts , De la vie à-la-fois usant tous les ressorts ; Tout leur corps en travail sous le fouet quiles^presse, Ces longs élancement^, cette immense vitesse Dont Fédair les dérobe aux yeux épouvantés ; Leur souffle haletant, leurs flancs ensanglantés? Et pourquoi ? pour qu un fat, s appropriant leur gloire, Sur leur corps palpitant, crie : A moi la victoire ! Ou que d'un vil, pari le calcul inhumain De cet in£auDiç honneur tire un infâme gain.

Eh ! voyez Albion, cette terre chérie, Albion , des; Coursiers indulgente patrie :

C'est là que , de leur race -entretenant l'honneur, L^homme instruit leur instinct et soigne leur bonheur. ^ Avec moins de plaisir, ces hordes inconstantes , Qui près de leurs coursiers reposent sous leurs tentes.

D'uo zèle fraternel veillent à leurs besoins.

Le comrsier est sensible à ces généreux soins :

Aussi y que la carrière à ses yeux se présente,

L'homme à peine contient sa fougue impatiente ;

Sans le fouet meurtrier, sans Téperon sanglant,

Il part, entend son maître, et lemporte en volant;

Touche le but , revient , et fier, levant la tête ,

Semble, d'un pied superbe, applaudir sa conquête.

Sachez donc dispenser les soins , le châtiment :

Du bien comme du inal le vif ressentiment

Est leur premier instinct ; et, grâce à la nature.

Ainsi que le bienfait, ils ressentent Finjure.

Ah ! comment lliomme ingrat Fa-t-il donc oublié?

A-t*on tant de malheurs et si peu de pitié ?

Tel ne fut point Hogarth ; sa main compatissante

Traça des animaux Fhistoire attendrissante :

De là ce noble élan , ces admirables mots

D 'une ame généreuse et sensible à leurs maux ,

Qui, voyant des coursiers torturés par leur maître.

S'écrie . K O CQSur barbare ! homme dur, qui peut-être

Au sein de ton ami plongerois le poignard , ^ .

Tu n as (jLonc jamais vu les-peintures d'Hogafth Q) ? »

Suivez donc son exemple, écoutez -ses maximes ; Qu'ils soient vos serviteurs et non pas vos victimes. Mais c'est à toi sur-tout que l'on doit la pitié, - Animal généreux , modèle d'amitié , Qui, le jour et la nuit prodiguant tes services. Gouverne^ nos troupeaux, ou gardes nos hospices,

Dont lœil nous cherclie encor de ses regards mourants « Sois donc et le sujet 6t Thonneur de mes chants, O toi ! qui, consolant ta royale maîtres5e(^. Jusqu'au dernier soupir lui prouvas ta tendresse, Qui charmois ses malheurs, égayois sa prison ; O des adieux d un frère, unique et triste don ! Hélas ! lorsque le sort, qui lui ravit son père; Pour comble de malheur la sépara d'un frère , Livré seul aux rigueurs d un destin ennemi ^ Pour elle il se priva de son dernier ami.

Que dis-je? Des tyrans incroyable caprice !

Celui qui fit traîner ses parents au supplice , Qui 1 entoura de morts, l'accabla de revers, Lui laissa l'animal, compagnon de ses fers.

Et moi, qui proscrivis leurs honneurs funéraires (7), «l'implore un monument pour des cendres si chères, Pour toi qui, presque seul, au siècle des ingrats, Dans les temps du malheur ne l'abandonnas pas : Va donc dans l'Elysée, où ton ombre repose.

Jouir des doux honneurs de ton apothéose !

Je ne te mettrai point près du chien de Procris ; J'offre un plus doux asile à tes mânes chéris : De Poniatowsky, de sa sœur vertueuse.

Les jardins recevront ton ombre généreuse.

Là, parmi les gazons, les ruisseaux et les bbis, Tu dormiras tranquille ; et la fille des rois. En proie à tant de maux, olget de tant d'alarmes, Y reviendra pleurer, s'il lui reste des larmes !

Il est pour la Pitié de plus dignes objets, Que Dieu fit nos égaux, et le sort nos sujets : C est vous qui, sous nos toits serviteurs volontaires, Par vos soins assidus méritez vos salaires.

Non que je veuille ici , prêchant Tégalité , Dissoudre les liens de la société :

Dieu lui-même des rangs forma la chaîne immense, Qu un atome finit, que TEtemel commence.

Mais o allez pas, brisant le pacte mutuel.

De votre autorité faire un abus cruel ; Songez bien que tout homme, en servant sorï semblable, Sacrifie à son maître un bien inestimable.

Sa liberté. Lui-même à vos commandements * Soumet ses jours, ses nuits, ses heures, ses moments. Ah ! de la liberté si le trompeur fantôme A pu dans un instant renverser un royaume ; Si, vengeant la nature et les droits des humains, lin esclave, autrefois, fit trembler les Romains (^), Et de s€$ fers rompus se forgeant une épée.

Souleva Fltalie , et balança Pompée ; Jugez combien le ciel jusques au fond du cœur Grava profondément ce sentiment vainqueur.

Ne Foutragez donc pas ; payez ceg sacrifices ; Qu'on serve vos besoins , et non pas vos caprices ; Sous un air paternel cachez lautorité.

Et mêlez la douceur à la sévérité.

Queje maître indulgent, le serviteur fidèle.

Fassent commerce entre eux de bienfaits et de zèle :

Ensemble assodés par Cfs soiôs délicats , • L un ne^commaade point, Tautre u obéit p9#.

Le coeur à deviné bien avant qu'on ordonne ; Grâce à ce doux attrait où Yame s'abandonne.

D'un eôté le penchant, de lautre la bonté Donne à Tobéissance un air dé volonté :

L'amitié rend toujours bien pliis qu'on ne demande.

Mais ce que la Pitié sur-tput vous recommande, C'est ce bon serviteur qui vieillit sous vos toits : Du service et des ans allégez-lui le poids.

Que chez vous son utile et noble vétérance Soit d'un long dévouement la juste récompense, fl veut eo^or pour vous tout ce qu'il ne peut pas : Son exemple vous sert au défaut de ses bras.

Nestor des serviteurs, son âge leur commande. Son sourire applaudit, son regard réprimande ; Et quand son zélé, enfin, deviendroit impuissant, y errez-vous sans pitié son déclin languissant ? , Pouvez-vous au besoin , par un oubli funeste , * Des jours usés pour vous abandoun/er le reste ? La Pitié le défeqd, et même l'équité.

Que s'il ne peut suffire aux soins de la cité. Qu'il habite vos champs ; que, dans ce doux asile, Ses vieux ans soient heureux, et son repos utile. Et vous, quand les beaux jours vous y rappelleront. Avec délice encor vos yeux le reverront.

Témoin de vos plaisirs, de vos maux domestiques, Tds que ces monuments des annales antiques,

Ses vieux ressouveoirs reviendi'ont sur vos pas ; Us vous retraceront y os chasses, y os coii|})ats, De votre jgraud cartel la mémprable histoire, Ce yi«»x {H*ocès gagné., ce siège plein de gloire Où vous fûtes blessé ; votre hymen , vos anlo^^s ; Et ses récits eiacor vous reudi'ont vos beaux JQUi*s.

Tairaîrje ces enfants de la rive africaine , Qui cukivent pour nous la terre américaine?

Différents de .couI^u|r , ils ont 1^ mêmes droits ; YousHuémes contre vous les armez de vos loif » Loin de moi cependant c«8 précepteurs dn mf4e, Dont la pitié cruelle, en désastres féconde, Déchaînant tout-à-coup des monstres furieux, . Daps leurs sanglantes mains mit le fer et les feux ! O champs de Saint-Domingue ! ô scènes eiLécrabli^ (f) ^ Ah ! fuyez, sauvè^-vous^ familles déplorables^ Les tigres sont lancés ; du soleil africain Tous les feux à-la-fois bouillonnent dans leur seîn. Pour vous leur art cruel raffina les souffrances ; Robespierre lui-même envieroit leurs vengeances. Là, des enfants portés sur la pointe des dards, De leurs noii^ bataillons forment les étendards ; Ici, tombe le fils (%orgé sur son père^ Le frère sur la sœur, la fille sur la mère. Chaque lieu, comme nous, a son noir tribunal ; Par-tout la mort moissonne ; et le démon du mal, Yolaat d'un pôle à lautre, et planant sur les ondes. Sur le choix des malheurs hésite entre deux mondes.

QueUe cause a produit ces fléaux désastreux ? Quelques abus des droits que vous aviez sur eux. Leur haine s en souvint ; et la noire imposture Dans leurs cœurs ulcérés vint aigrir cette injure. Ah ! que les deux partis écoutent la Pitié; Qu entrent les deux couleurs renaisse Famitié ! Évitez qu un excès de rigueur, d'indulgence, N'encourage l'audace, ou n'arme la vengeance ; Et que ce sol enfin, trempé de leurs sueurs, Ne soit plus teint de sang et baigné de leurs pleurs.

D'un cri plus fort encore, et d'un accent plus tendre, A votre cœur ému le sang se fait entendre.

Vos parents malheureux ont droit à vos secours. Et comment pouvez-vous couler en paix vos jours. Alors qu'en proie aux maux qui pèsent sur leurs têtes, Le cri de leur douleur vous reproche vos fêtes ? Ah ! le remords les venge, et leurs affreux destins Attristent vos plaisirs, et troublent vos festins. En vain la loi se tait, quand la nature exige. Voyez ces rejetons nés de la même tige :

L'un regorge de sève, et cet autre affamé Languit privé d'un suc vainement réclamé.

Mais le jardinier vient, dont la rigueur féconde Dispense également la sève vagabonde ; Et, pour alimenter leurs frères appauvris, Prive du superflu les rameaux trop nourris.

Dans votre luxe, ingrats ! trompant la providence, N'épuisez donc pas^euls votre injuste abondance ;

CBANT I. 29

Aux droits de votre sang sacrifiez vos droits, Et corrigez le ciel, le hasard et les lois.

Eb ! qui ne connoit pas quelle volupté pure A ce doux sentiment attacha la nature ; Fidélia le prouve, elle dont Addison A la postérité transmit Faimable nom ('®).

La mort à son enfance avoit ravi sa mère ; Mais ses traits enchanteurs en offroient à son père La douce ressemblance et le vivant portrait ; De ce père chéri le cœur Tid^lâtroit.

Une épouse, des sens flatte la tendre ivresse, Les fils Tambition , les filles la tendresse ; Et pour elles Tamour d'un père vertueux.

Sans en être moins pur, est plus affectueux.

Au ciseau de Scopas, même au pinceau d'Apelle , La beauté que je chante eût servi de modèle.

Un amant ladoroit, tel que le dieu d'amour L'eût choisi pour charmer les nymphes de sa cour. Elle-même admiroit sa grâce enchanteresse, Mais ramour filial étouffoit sa tendresse ; Et dun père chéri, les douleurs, les besoins, Sans remplir tout son cœur, occupoient tous ses soins. Son ame , dévouée à ces doux exercices , .

A son vieux domestique envioit ses services ; Les plus humbles emplois flattoient son tendre orgueil : Elle-même avec art dessina le fauteuil Qui, par un double appui soutenant sa foiblesse, Sur un triple coussin reposoit sa vieillesse ;

Elle-même à son père offiroit ses yétements^ Lui prépacôit ses bains, soignoit ses aHmaits ; Elle-même, à genoux, ajustoit sa cfaaiissiire ; Elle-même peignoit sa blanche chevelnre, Près de lui rassembloit ses meubles favoris^ Ses amis de Tenfance, et ses livres chéris.

Souvent, quand la beauté, méditant des conquêtes, Se paroit pour le bal, les festins ou les fêtes , Elle, auprès du vieillard, au coin de leurs foyers, Écoutoit le récit de ses exploits guerriers ; Dansoit, pinçoit son kith ; tantôt, avec adresse, Lui chantoit les vieux airs qui charmoient sa jeunesse ; Le soir Te conduisoit an lieu de son sommeil, Veilloit à son chevet, épioit son réveil,.

Dressoit jpour hii la table, et des plantes d'Asie Lui versoit de sa main Fodorante ^tmbroisie.

Vainement ses amis lui disoient quelquefois : « Faut-il vivre toujours sous ces austères lois. Et même avant Thymen connoissant le veuv^e,.

En ces pieux ennuis couler votre jeûne âge?

Hâtez-vous de saisie* ces rapides instants ; Vous les regretterez, il n en sera plus temps^ Plus prompte que Téclair, la jeunesse s envole : De ces tristes devoirs qu un époux vous console I » a Ah 1 ma mère n est plus, disoitr-elle, et sa mort D'un père en cheveux blancs ma confié le sort. De frivoles plaish^ que la foule s'amuse ; Pour moi, mon cœur jouit des biens qu'il se refuse ;

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