DE LA PRÉFACE
(') Théophratte , chei lei Grecs, etc.
On a souvent comparé Théophraste et La Bruyère; si La Bruyère remporte sur le philosophe grec, ce n'est pas seulement pareeqti'il a vécu dans un siècle parvenu au demiel' degré de la civilisation , c'est aussi parcequ'il a mis plus d'art dans son style et dans Ses portraits. Personne n'a mieux développé et n'a mieux fait sentir cette vérité, que Suard dans son excellente notice sur La Bruyère : c'est là qu'il faut étudier le véritable esprit de l'auteur des (Caractères, le mié^ canîsme de son style, et les moyens qu''il emploie pour séduire et surprendre ses lecteurs. Tous les exemples qu'il cite sont très bien choisis ; il nous suffira d'en citer un seul , qui est le plus frappant, pour faire apprécier le mérite et la justesse de ses observations.
u Ni le» troubles, Zénobie, qui agitent votre empire, ni la guerre que vous soutenez virilement contre une nation puissante, depuis la mort du roi votre époux, ne diminuent rien de votre magnificence : vous avez préféré à toute autre contrée les rives de l'Euphrate, pour y élever un superbç édifice ; l'air y est sain et tempéré, la situation en est riante; un bois sacré l'ombrage du côté, du couchant) le^ d4eux dé Syrie, qui habitent quelquefois la terre, n'y auroient pu choisir une plus belle demeure. La campagne autour est couverte d'hommes qui taillent et qui coupent; qui vont et qui viennent, qui roulent ou qui charrient le bois du' Liban , l^airain , et le porphyre : les grues et les machines gémisseiît
dans l'air, et font espérer à ceux qui voyagent vers rAraJiîe, de revoir, à leur retour en leurs foyers, ce palais achevé, et dans cette splendeur où vous desirez de le porter, 4ivant de l'habiter, vous et les princes vos enfants. N'y épargnez rien, grande reine: employez-y Tor et tout l'art des plus excellents ouvriers ; que les Phidias et les Zeuxis de votre siècle déploient toute leur science sur vos plafonds et sur vos lambris: tracez-y de vastes et délicieux jardins, dont l'enchantement soit tel qu'ils ne paroissent pas faits de la main des hommes : épuisez vos trésors et votre industrie sur cet ouvrage incomparable; et après que vous y aure& mis, i&énobie, la dernière main , quelqu'un de ces pâtres qui habitent les sables voisins de Palmyre, devenu riche par les péages de vos rivières, achètera un jour à deniers comptants cette royale maison, pour l'embellir et la rendre plus digne de lui et de sa fortune. »
Il est facile d'apercevoir l'art avec lequel le peintre des Caractères arrange et dispense ses couleurs dans ce petit tableau. Le lecteur, ou plutôt le spectateur, y est entraîné de surprise en surprise; c'est une petite scène qui a son exposition, son milieu, et son dénouement, où l'intérêt croit à chaque phrase, où tout est disposé pour un seul objet, pour faire ressortir cette idée, qui termine : u Après que vous y aurez n^is la dernière main, quelqu'un de ces pÂtres qui habitent les sables voisins de Palmyre, devenu riche par les péages de vos rivières, achètera un jour à deniers comptants cette royale maison, pour l'embellir et la rendre plus digne de lui. » Suard cite plusieurs autres morceaux qu'il analise et qu'il juge avec autant d'esprit que de finesse. Il fait voir qu'on trouve presque paMout, dans les Caractères ^ cet art de produire de Teffet, de soutenir l'attention par les contrastes ; de piquer la curiosité par la rapidité et la variété des tournures ; c'est tout le secret de La Bruyère, mais c'est un secret qui ne peut être que celui d'un grand écrivain.