EN TROIS CHANTS
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Une société de personnes spirituelles et polie?, réunies pour s'entretenir ensemble et s^instruire, dans une conversation agréable, par la communication mutuelle de leurs idées et de leurs sentiments, ma toujours paru la phjs heureuse représentation de Fespéce humaine et de la perfection sociale. Là, chacun apporte son désir et ses moyens de plaire, sa sensibilité, son imagination, son expérience, lé tout embelli par la politesse et contenu par la décence; là, se montre un instinct mutuel d affections bienveillantes, un doux sentiment de confiance, inspiré par le caractère et fortifié par lliabitude ; là, sans règlement, sans contrainte, s'exerce une douce police, fondée sur le respect qu'inspirent les uns aux autres les hommes réunis, sur le besoin qu'ils ont d'être bien ensemble, et sur une sorte de pudeur qui, devant un grand nombre d'auditeurs, et de témoins, repousse tout ce qu'il y a d'offensant, de maladroit, et d'injuste; là, un mot, un coup d'œil, fait sortir un aveu,^ prévient
igS PUÉFAGEL
bne inconvenance, commande un égard, réveille rattentiony réprime U pétxilance; là, Fesprit, exercé par Tôbservation et par l'expérience, lit dans les yeux, sur le visage, dans le maintien de chacun , ce que son amour^propre craint ou désire d entendre, et, assurant à la société Téquilibre des prétentions opposées et dçs vanités rivales, forme de tout ce qui pdbr^ roit dégénérer en luttes et ex^ combats, laccord le plus harmonieux, rend agréables les ux)S aux autres les hommes réunis, leur inspire le de^ir de se revoir, et sème la veiUe le$ jouissances du lendemain.
Quand je me suis décidé à composer un poëme sur Fart de converser, il ma fallu choisir entre deux moyens différents, celui des préceptes qui conduisent à Fart de plaire, et celui des portraits qui, en peignant les ridicu-« les et les travers incommodes à la société, avertissent les interlocuteurs de les éviter. Lorsque, dans une ville de Fantiquité, on vou-% , lut détourner la jeunesse de Fivrognerie, on fit jeter dans la place publique un esclave ivre, qui, se montrant dans toute la difformité de son vice, contribua beaucoup à en dégoûter les spectateui^. Un trait historique moins con**nu et non moins digne de 1 etr«, nous apprei^d qu un souverain , ami passionné de la pèiulture^r
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érigea, pour 1 instruction des jeunes peintres, un monument où se trouvoient placées, d un côté les productions estimables , de l'autre les compositions défectueuses des p^ntres connus à cette époque. Là, les artistes trouvoient dans la même galerie les défauts qu il falloit éviter, et les beautés qu il £dloit atteindre.
La morale et les arts étant le choix de ce qui est beau et bon, et la préférence donnée par le talent et la vertu à tout ce qui est digne d admiration et d estime, j ai cru que la peinture fidèle des qualités et des caractères que la société craint ou chérit le plus, pouvoit donner 4 mon ouvrage tout l'intérêt et toute Futilité dont le sujet est susceptible, et que, dans les portraits que j ai tracés, le double exemple du bien et du mal pouvoit tenir lieu de préceptes et de leçons. Renonçant donc à la forme didactique, toujours un peu froide et un peu monotone, j ai fait passer sous les yeux du lecteur les travers de Fesprit et du caractère les plus remarquables, et qui nuisent le plus à l'agrément de la société.
Les tovts de Fesprit sont Fobjet du premier chant ; ceux du caractère composent le second; dans le troisième, je leur ai opposé la peinture de lliomme aimable, dont on chérit également le bon goût et la moralité.
Leis personnages une fois choisis, il ne suffi soit pas de les faire voir, j ai dû les faire entendre, ^ rapprocher de la comédie ce genre qui lui est inférieur sous tant d autres rapports.
Chaque portrait bien tracé. est une scène comique, brevis comœdia. Chacun doit donner lui-même la clef de son caractère, et se rendre ridicule par ses propres discours.
Laurent, serrez ma haire avec ma discipline, Et priez que toujours le ciel vous illumine.
Si Ton vient pour me voir, je vais aux prisonniers Des aumônes que j'ai partager les deniers.
Voilà les premiers vers que prononce le Tartufe, et rien de ce que Ton dit de lui dans le reste de la comédie ne le peint d une manière plus comique et plus piquante. Le premier soin que doit s'imposer un peintre de portraits, c'est de bien connoître et de bien tracer les traits principaux de chaque caractère. Qu'on me permette de prendre dans mon ouvrage un exemple de ce genre de mérite. Le babillard veut garder pour lui le plus de temps possible, et en laisser le moins aux autres; il a pris en haine l'écriture et l'impression, parcequ'elles usent d'avance ce qu'il se promet de dire et de conter. Le poëte pouvoit nous lapprendre ; mais il vaut mieux que le babillard
nous rapprenne lui-même; cest ce qu'il fait dans les vers suivants :
Je vois des voyageurs, de leur itinéraire.
Qui pouvoit enrichir la conversation , A leur retour affubler un libraire.
Et d'un manuscrit téméraire Avant le temps risquer Timpression.
Misérable parti dont il faut se défendre !
Celui qui vous a lu, ne veut plus vous entendre; Et, pour entretenir la curiosité.
Il faut un peu de nouveauté. Je réprouvai cent fois ; aussi les gens que j'aime • De mes récits ont toujours la primeur ; Je ne fais point dire par Fimprimeur
Ce que je puis dire moi-même.
Aux mêmes lieux réunis une fois , Nous pourrons converser enfin de vive voix.
Dans Pabsence on a beau s'écrire.
Le papier transmet tout, mais il n'explique rien :
C'est en parlant qu'on s'entend bien ; Et combien nous avons de choses à nous dire !
Pour donner plus d'effet à ces caractères, peut-être faudroit-il placer à côté l'un de l'autre deux personnages dominés par la même passion ; mais alors il faut que lun des deux porte plus loin que l'autre le vice ou le travers qui leur est commun. Là, se trouve le mérite de la difBcuké vaincue. C'est ce que j'ai essayé de faire, dans la peinture de l'avare:
En sortant il rencontre un rival d'avarice :
Peux HarpA^oiis enaonible: qpel bonhcor !
Oh ! que Molière en eût ri de bon cœur !
Le premier, saisissant Foccasion propice,
Dit au second : (« Monsieur, mille pardons.
Je vous ai, Fan dernier, fait passer de mes vigneç Quelques vins, qui de vous nMtoient pas trop indigats;
Si vous pouvez renvoyer les poinçons, Et les flacons vidés, et même les bouchons,
Je vous saurai gré du message.
CTest vous faire descendre à de bien petits soins ; Mais vous vous occupez comme moi du ménage.
Et sûrement, si vous m'en aimez moins, Vous m'en estimez davantage, m
Ce genre de poésie étant privé de Fintébêt de Faction et des deux grands ressorts de la crainte et de l'espérance, la variété est presque le seul moyen d'attacher les lecteurs. Il faut, quand on le peut, y joindre l'artifice des oppositions et des contrastes; je l'ai employé le plus souvent qu'il ma été possible. J'ai opposé au nouvelliste qui voit tout en bien, celui qui voit tout en mal ; à la maussaderie de Fhumoriste chagrin, l'insipide adulateur; à tous les deux, la circonspection vaniteuse de Fliomme réservé, qui
Demeure retranché dans sa g;rave sottise.
Doute par vanité de tout ce qu'il apprit;
Et meurt, sans avoir eu l'esprit
De se permettre une bêtise.
J'ai dit que je m'étois proposé de donoer aux
portraits qui composent mon ouvrage quelque ressemblance avec le genre comique. Il a donc fallu que la peinture de chaque caractère, que j appelois tout-à-Fheure une courte comédie, fût une scène, qu elle eût son action et ses personnages. Pour ajouter au petit intérêt dramatique dont le sujet est susceptible, j ai dû les placer dans des situations telles, que leur caractère, irrité par lobstacle et la contrariété, eût plus de force comique. Je suppose que le poëte place un homme possédé de la manie de parler, entre deux hommes du même genre, dont l'un raconte Thistoire de ses procès, et l'autre celle de ses amours; voilà déjà une situation embarrassante pour la personne contrariée, et amusante pour les spectateurs ; mais si Ton suppose que le babillard, appelé dans un cercle nombreux et dans lequel il désire vivement de réussir, ait préparé tous ses sujets de conversation, et quen arrivant il rencontre dans le salon les préparatifs d une longue lecture et un auditoire déjà envahi par Técrivain à la mode, la situation devient encore plus forte et plus comique.
Je demande la permTssion de citer le passage où j en ai placé le tableau.
Il frémit , si quelqu'un commence Un récit détaillé de procès oir^d'amour ;
Il sait combien, en racontant leurs rixes, Les plaideurs sont diffus, et les amants proli] Mais à quel saint n*aura-t-il pas recours.
Si, préludant à sa gloire future.
L'écrivain à la mode, entre un double flambeau, Et son verre et son sucre,* et sa carafe d'eau. Dans son fauteuil cherchant une postuie.
Et tenant en main son rouleau, Vient, de son chef-d'œuvre nouveau , Aux assistants proposer la lecture ! .
Quels beaux moments va lui coûter Cette épouvantable aventure !
Une soirée entière on eût pu l'écouter !
Combien faut-il que son supplice dure ?
Enorme est le cahier, et fine l'écriture.
Puis, de l'in-folio qu'il vient d'apercevoir. Le format menaçant aisément fait prévoir L'éternité de la torture.
Adieu son espérance et ses projets du soir !
Quel tourment est égal au tourment qu'il redoute !
Il venoit pour parler ; il faudra qu'il écoute.
Théophraste, chez les Grecs, etLaBruyère('), en France, ont écrit avec un grand succès des Caractères qu on a regardés comme une peinture fidèle du siècle où ils ont vécu. On ne conteste plus la supériorité de l'écrivain français sur l'écrivain grec qui lui a servi de modèle, et dont l'ouvrage^n'a presque de commun avec le sien que le titre. Le temps et le peuple pour lesquels La Bruyère a écrit lui ont donné de grands avantages sur son prédécesseur.
Dans le siècle où Théophraste écrivit, la société, dans la Grèce, étoit encore loin du degré de politesse et de perfection auquel elle arriva sous Périclès. Aussi , dans ses CaractèreSy le lecteur se trouve souvent en mauvaise! compagnie. En voyant passer devant soi les personnages qu'il décrit , on croit quelquefois être à la lisière des bois, au moment où les hommes, encore sauvages, sortoient de leurs forêts et de leurs cavernes. Presque tous ses portraits offrent l'empreinte grossière d'un commencement de civilisation^ la volonté y paroît sans noblesse, le caprice sans esprit, la fantaisie sans grâce ; à chaque page, on trouve des descriptions dégoûtantes des fonctions les plus communes de la vie populaire, des marchés et des repas d'Athènes. La Bruyère, tantôt dans les sociétés les plus polies, tantôt dans la cour la plus magnifique de l'Europe, entouré de personnes distinguées par de grands noms, de grandes places ou de grandes qualités , d'extravagances , et de sottises titrées , tourne autour du crédit, de la puissance et de la gloire, en observe, en saisit le côté foible; et, sans malveillance comme sans flatterie, écrit la plus noble et la plus intéressante partie de l'histoire du monde ; peint la ville et la cour mutuellement influencées , l'une par l'en-
vie de dominer, l'autre par la manie bourg^eoise de singer les manières des courtisans, et même leurs travers; saisit les rapports de» petits et des grande, et montre tout-à-coup l'autorité suprême, remettant tous les rangs au niveau, et ramenant à soi toutes les illusions de la m^ultitude idolâtre de la grandeur. Le caractère du gouvernement influe peutêtre plus encore sur celui de la société. Dans Athènes et dans Rome, la place publique et le Forum étoientle théâtre habituel des conversations politiques. Là, des ambitieux et des in-' trigants, poussés par des orateurs passionnés, trayersoient, en l'excitant, une populace ef-^ frénée ; là, ne s entendoient ni les insinuation^ de l'amitié, ni les conseils de la prudence; mais les cris violents de la faveur ou de la haine. Les spectateurs et les acteurs de ces scènes violentes les transportoient dans leurs sociétés particulières, aux Ueux mêmes où les citoyens réuuis venoient conférer paisiblement ensemble. Les fauteurs et les partisans de ceux qui se dispntoient l'autorité, conservant les impressions qu'ils avoient reçues ou données, faisoient du salon un champ de bataille; aucun n'étoit lui : chacun étoit où Marins ou Sylla, ou Pompée ou César, Antoine ou Auguste; et combattoit pour un intérêt
dont le desir de plaire ou de réussir ayoit fail le sien. Là, retentissoient encore les yociférations bruyantes et les mouvements impétueux qui avoieut éclaté dans les places publiques.
Quelle différence entre ces assemblées turbulentes, et ces sociétés aimables, où la France, admettoit avec plaisir les étrangers les plus distingués par leurs titres ou leurs lumières, et qui, s'ils emportoient quelquefois chez eux des mécontentements chagrins, et des préventions jalouses contre les formes ordinaire» de nos sociétés, plus souvent partoient surpris et charmés de tout ce que la vivacité de Fimagi-* nation, lamabilité du caractère, la grâce du langage, la finesse du tact, lobservation délicate des bienséances, les concessions mutuelles de la politesse, leur avoient paru jeter d'agréments et de charmes dans les rendez-vous délicieux de ces conversations polies, souvent préférées aux fêtes les plus brillantes, aux divertissements les plus recherchés, et aux speo tdcles les plus magnifiques ! C'est dans ces cer» clés pol^, oii tous les rangs, tous les états, tous les âges contribuoient ou à l'ennui ou au plaisir commun, que La Bruyère étudia les hommes , choisit ses caractères, et forma sa morale.
Ce n'est ni dans leurs études, ni dans leurs connoissances que les plus fameux moralistes^
ont pris leurs manières distinctives ; c'est dans» leur naturel et dans leurs penchants; on s en aperçoit en lisant Montaigne et La Bruyère.
Né avec un désir extrême de se signaler, et pair la singularité de ses idées et par celle de son style, Montaigne se place souvent à une trop grande distance des idées communes et des habitudes sociales. Un accent d'égoïsme se fait entendre dans son langage philosophique : Je veux y je ne veux pas, je ne puis souffrir, je ne puis approuver, j^aime^ je hais. Voilà ses for^ mules accoutumées; il se rend raisonnable pour être extraordinaire ; il copie les anciens pour être neuf; se fait trivial pour être énergique; veut toujours dire mieux, et sur-tout autrement que tout le monde. Il se fait une place à part par ses idées paradoxales, par ses principes tranchants, et par Faudace de son langage : aussi a-t-il dépassé quelquefois les limites de la morale et celles du bon goût. Dans La Bruyère, rien d'exagéré, rien de factice; en parcourant le monde, il marche entre lattention et l'indulgence; il entre dansl^ société sans intérêt et sans prévention ; il en sort sans engouement et sans humeur; il traverse la foule, sans la pousser et sans se laisser entraîner par elle ; il passe à côté des préjugés et des opinions reçues, sans les heurter ni les cares-
"ser; mais il accorde aux fbiblesses humaines toute la condescendance que lui permettent la raison et la vertu; ne se détache du monde que par des principes plus hauts et des idées fjus justes ; se rend lihre, sans être insociable, et se tient à Técart, sans paroitre isolé.
Pour peindre La Bruyère, il fau droit avoir son génie, et ce talent inimitable qui renferme tant de sens dans une phrase, tant d'idées dans un mot, exprime d une manière si neuve ce qu on avoit dit avant lui,- d une manière si piquante, ce quon n avoit pas encore dit. Son ouvrage est, de tous les livres de morale, celui qui donne le mieux à la jeunesse la connoissance anticipée de ce monde, où les mêmes passions, les mêmes vices, les mêmes ridicules, malgré quelques changements passagers, de costumes, d usages, de modes, et de mœurs, donnent à la génération présente une grande ressemblance avec celles qui la précèdent ou celles qui la suivent i *"
Je n ai emprunté de La Bruyère que deux portraits, légèrement ébauchés dans son excellent ouvrage, et que j'ai tâché de m apprp« prier par Fexécution. En traçant des jx)rtraits, , je nai pu lui dérober ses pinceaux; mais j ai long- temps étudié sa manière, et peut-être lui devrai-je quelques uns des suffrages que j'^ A^
T. XII. LA OOKVEASATIOV. I \
biûottne. Les plua indulgents de laseg leeteun seront sane doute ceux qui aftvent les obstedes que m^ prése^toient à vaincre res;!écutk>ii d'un ouvrage sans modèle dans aucune langue; la difficulté de distinguer tant de caractères, souvent voisins les uns des autres ;. sur-tout le travail des transitions, dont Boileau féticitoit, ou, peut-être, accusoit La Bruyère de s'être affranchi.
Je désavoue d avance toutes les application»
que la mdlveillance pourroit faire des carao* tèces que iai tracés. Tous. ont été pris dans la connoissance générale du monde , et ne doi^ vent rien aux observations que je puis avoir faites dans les]sociétés où j ai vécu. J ai toujours méprisé ceux qui, admis dans des maisonff choisies par leur intérêt ou leur vanité, au lien de conserver, en les quittant, l'impression de laccueil qu'ils ont reçu, de la bienveillance qu'on leur a témoignée, des services qu'on leur a rendus, n'emportent que les froideurs de l'ingratitude, les observations de la malignité, quelquefois même les souvenirs de la haine ; et, par le plus horrible abus de l'hospitalité confiante, donnent une publicité scandaleuse aux torts ou aux ridicules dont ils ovt été les confidents ou les témoins. J'ai quelquefois usé ^. l'intimité à laquelle m'ont admis des p^p-
sonnes estimables, pour célébrer leurs vertus et leurs talents ; mais si j'en avois abusé pour publier leurs fautes ou leurs fbiblesses, là auroient commencé de mes repentirs le plus amer, et de mes chagrins le plus inconsolable. Une femme poète (*) , déjà connue par une élégie intéressante sur les tombeaux de Saint- Denis, a, dans la plus modeste des préfaces, annoncé son poëme sur la Conversation , comme le précurseur du mien. Je voudrois m acquitter envers elle de ce qu'elle a dit pour moi dlionorable et de flatteur; mais ses éloges ont d'avance décrédité les miens , et mes louanges les mieux méritées seroient toujours suspectes de reconnoissance.