‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 13 sur 80 · MESSIEURS · texte numérisé non relu

MESSIEURS

Vous TOUS rappelez, sans doute, et ce spectacle frappa ma première jeunesse , vous vous rappelez ce jour où M. de La Condamine , assis pour la première fois parmi vous, reçut de M. de Buffon des louanges si nobles et si bien méritées. On crut entendre Tinterprëte même de la nature célébrer celui qui Favoit observée le plus constamment, et le plus audacieusement interrogée; et tel est le prix des éloges donnés par un grand homme, que M. de La Condamine se crut payé de quarante ans de travaux et d'études par quelques lignes de son illustre ami.

Voilà Torateur que mériteroit encore son ombre. Au défiaut du génie, je me fonde sur Fintérét qu^excitera toujours un nom qu'on ne peut prononcer sans réveiller des idées de talents, de courage, d'humanité.

Je n'irai point chercher, daât un sujet étranger à

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lui, des moyens de vous intéresser: cette ressource, imaginée pour suppléer au peu d^événements que présente à la curiosité publique la vie de la plupart des gens de lettres , renfermés dans Fombre de leur cabinet et dans le cercle de leurs études, me devient inutile, par la variété des talents de M. de La Condamine, par Fincrdyable activité de son ame, la singularité piquante de son caractère ; et une vie qui suffit à tant de travaux, suffiroit à plusieurs éloges.

M. de La Condamine entra d^abord dans le service, et s'y distingua par cette intrépidité qu'il signala depuis dans la poursuite de la vérité. De ces jeux sanglants , il s'étoit fait un spectacle dont son avidité naturelle de connoltra augmentoit pour lui le dainger. On la vu, dans un siège, vêtu d'une couleur remarquable, s'avancer pour voir de plus près l'effet d^une batterie de canon, dont il étoit le but sans s'en apercevoir. Ainsi l'observateur se montrait déjà dans- le guerrier; et peut-être, au lieu de dire qu'il porta dans les sciences le courage militaire, seroit-il plus vrai 4<e croire qu'il portoit déjà dans l'art militaire la curiosité courageuse du philosophe.

- Sa passion dominante fiit cette curiosité insatiable^ Ge doit être celle de ce petit nombre d'hommes desti> nés à éclairer la foule, et qui, tandis que le& autres s'efforcent d'arracher à la nature ses productions, travaillent à lui arracher ses secrets. Sans ce puissant ai* guillon, elle resteroit pour nous invisible et muette; car eUe ne parie qu'à ceux qui l'appellent; elle ne se monûre qu'à ceux qui cherchent à la pénétrer; elle &af «eveUt ses mystères dans des abtmes; les place $ar des hauteurs; les plonge'Mans les ténèbres ; les montre

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sous de faux jours. Et comment parviendroient-ils jusqu'à nous, sans la courageuse opiniâtreté d'un petit nombre d'hommes, qui , plus impérieusement maîtrisés par les besoins *tie l'esprit cpie par ceux du corps , aimeroient mieux renoncer à ses bienSaits que de ne pas les connottre; ne les saisissent, pour ainsi dire, que par l'intelligence, et ne jouissent que par la pensée? Cette qualité, dis-je, fut dominante dans M. de La Condamine; elle lui rendoit tous les objets piquants, tous les livres curieux , tous les hommes intéressants.

On a prétendu que cette curiosité , précieuse dans le savant, rêssembloit quelquefois à l'indiscrétion dans l'homme de société ; mais ces petits torts , qu'on remarque dans un homme ordinaire , s'éclipsent dans un homme célèbre, par la considération des avantages que retire la société de ces défauts même, et c'est peut-être le louer encore que d'avouer qu'il porta cette passion à l'excès.

Pourrois-je le suivre dans ces courses immenses, entreprises à4a-fois par ce désir ardent de s'instruire, et par celui d'être utile? Je le vois d'abord parcourir rOrient: on se le représente aisément courant de mine en ruine, fouillant dans les souterrains, consultant les inscriptions, jamais plus piquantes pour lui ap e- lorsqu'elles étoient plus eflhcées; mesurant ces ^^pêlisques , ces pompeuses sépultures , qui paroissbient vouloir éterniser à-la-fois l'orgueil et le néant; par^tout poursuivant les traces de l'antiquité, qui semble se consoler en ces lieux de l'ignorance qui l'environne, par le respect des étrangers qu'elle attire.

La Troade, si fiere des vers d'Homère, appela aussi

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ses regards; mais il y perdit, avec regret, les magnifiques idées qu'ils s'en étoit formées, en voyant un petit ruisseau qui fut jadis le Simoïs , quelques ma^ sures éparses dans des broussailles ; et il fut obligé de voir en philosophe ce qu'il auroit voulu ne voir qu'en poëte. 11 fit quelque séjour à Constantinople ; mais un homme tel que lui dut être peu content d'un tel séjour: passionné pour la gloire, il ne pouvoit se plaire dans un pays d'esclaves. Avide de connottre, il dut être peu satisfait d'une ville où sa curiosité éprouva , non sans dépit, qu'il étoit impossible, et même si j'en crois quelques anecdotes , qu'il étoit dangereux de tout voir.

Mais sa passion favorite ne faisoit que préluder à de plus grandes entreprises : il étoit jBait pour se distinguer de la foule des voyageurs. Parcourir quelques états de l'Europe, connoitre l'étiquette de leurs cours, goûter les délices du beau ciel de la Grèce et les charmes de l'Italie, voilà ce qu'on appelle communément des voyages , et ce que M. de la Condamine nommoit ses promenades. L'Europe, où l'influence du même climat, la société des arts, les nœuds du commerce, sur-tout le désir, plus épidémique que jamais, de copier la France, donnent à toutes les nations un air de famille; l'Europe devoit être bientôt épuisée par sa dévorante avidité; le continent même ne poii^ voit lui suffire; et l'ambition de connoitre, dans M. de La Condamine , se trouvoit aussi trop resserrée dans un seul monde. En lySS , il proposa le premier à l'Académie un voyage à l'équateur, pour déterminer, par. la mesure de trois degrés du méridien, la figure du globe.

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Sur sa proposition y quatre académiciens furent nonmiés pour cette grande entreprise , également glorieuse pour eux, pour le souverain, et pour M. le comte deMaurepas, digne bienfaiteur, pendant son ministère, des sciences et des arts, qui, par une juste reconnoissance, lui ont embelli le bonheur de la vie privée, et qu'elles viennent de céder de nouveau au besoin de l'état et à Testime de son maître.

Ainsi, tandis que MM. de Maupertuis, Clairault, Camus et le Monnier alloient , pour le même objet , braver les frimas du Nord, MjVI. Godin, Bouguer et de La Condamine alloient affronter les ardeurs du Midi. Jamais les souverains n'avoient rien fait de si beau pour rhonneur de la philosophie ; jamais la philosophie n'avoit médité un plus grand effort, et la vérité dloit se trouver poursuivie du p61e à Téquateur.

Tandis que les collègues de M. de I^a Condamine se préparoient à supporter les dangers et les fatigues, lui, il se promettoit de nouveaux plaisirs. Combien son Goenr tressailloit d avance de Fespoir de connoitre ces contrées , qui , malgré la dégradation qu'ont cru y remarquer dans le moral et même dans le physique, des écrivains ingénieux, sont si fécondes en grands et magntfiques spectacles , où les arbres se perdent dans les nues, où les fleuves sont des mers, où les montagnes présentent au voyageur, à mesure qu'il monte cm qu'il descend, toutes les températures de l'air, diepois les ardeurs de la zone torride jusqu'aux fri- WBBS de la zone glaciale , où la nature enfin , échauffiée de plus près par le soleil, donne anx oiseaux de irins riches couleurs, aux fruits plus de parfum, aux poisons même plus d'activité; prodigue à-la-fois ses

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plus admirables et ses plus funestes productions, et ses plus imposantes bontés, et ses plus effrayantes horreurs I

Mais ce grand spectacle n'étoit que le second objet de M. de La Condamine : la mesure des degrés du méridien réclamoit d'abord tout son zélé. Il seroit difficile de bien peindre et la grandeur des obstacles, et celle de son courage.

On peut dire de l'astronomie ce que M. de Fontenelle disoit delà botanique, ce n'est pas une science paresseuse. Voyez de combien darts et de connoissances elle marche accompagnée, combien d'instruments divers elle tratne à sa suite ! Condanmée à des attitudes fatigantes, yeillantj quand tout dort, active quand tout repose, elle semble renoncer aux douceurs du sonuneil, à la lumière du jour et au conunerce des hommes.

Mais si nous plaignons Tastronome dans nos villes, imaginez ce que dut éprouver M. de La Condamine dans ces contrées lointaines. Pour le bien peindre, il faudroit les couleurs, je ne dis pas de l'éloquence, mais de la poésie même; et je ne sais si je pourrai me défendre d'employer quelquefois son langage: du moins ici le merveilleux n'a pas besoin de fiction. Aux travaux fabuleux de cet Ulysse, banni par la colère des dieux, cherchant sa patrie sur terre et sur mer, et échappant aux enchantements de la cour de Gircé, on peut opposer, sans doute, les travaux réels de M. de La Condamine, s'arrachant aux délices de la capitale, fuyant sa patrie pour chercher la vérité, traversant de vastes déserts, souvent abandonné de ses guides, escaladant ces montagnes inaccessibles jusqu'à

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lui y menacé d'un côté par les masses de neige suspendues à leur sommet , de Tautre par la profondeur des précipices, marchant sur des volcans plus terribles cent fois que ceux de notre continent, respirant de près leurs exhalaisons, quelquefois même entendant gronder ces foudres souterrains, et voyant des torrents de soufre sillonner ces neiges antiques que n'a- Toient point efQeurées les feux de Téquateur.

Cependant ces redoutables ' phénomènes irritoient sa curiosité au lieu de Teffrayer; il sembloit que le génie des sciences veillât sur lui. Tandis qu'il sondoit le volcan de Pichincha, il vit s'enflammer, à sept lieues de distance, celui de Cotopaxi, sur lequel il observoit quelques jours auparavant, et peut-être sans cet éloignement, dont sa curiosité s'indignoit, sans doute, entraîné par elle, et trop digne émule de Pline, il lui auroit ressemblé dans sa mort, comme il l'avoit imité dans sa vie.

A d'incroyables dangers, se joignoient d'incroyables fetigues : mesurer, la toise en main , une base immense ; chercher à travers des rochers , des ravins , des abtmes, les points de ses triangles; replanter vingt fois sur des monts escarpés des signaux, tantôt enlevés par les Indiens, tantôt emportés par les ouragans; passer plusieurs nuits sous des tentes chargées de frimas, quelquefois arrachées par les vents ; essuyer la cruelle alternative, et des plus accablantes chaleurs dans la plaine, et du froid le plus âpre sur les montagnes: voilà quelle fut sa vie pendant sept ans entiers.

Qui le soutenoit donc au milieu de tant de dangers et de travaux? Il l'avoue lui-même avec cette candeur, la vertu des grands talents et des belles âmes : sur ces

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monts couverts de glace, loin des regards des hommes, il songeoit à Testime de TEuropc^ à Testime plus douce de ses concitoyens; et semblable à ce héros qui, au milieu des périls et des combats , s'écrioit : « O Athé- «niens! qu'il m'en coûte pour être loué de yousl» cette douce perspective lui adoucissoit Téloignement de sa patrie, Tinclémence des saisons, et le poids des fatigues.

Cependant, tandis qu'il immoloit ainsi sa santé à Tamour des sciences, les habitants de ces lieux le croyoient occupé sur ces montagnes à découvrir de For. Et dans quel temps l'ignorance de ces peuples lui faisoit-elle cette injure? Dans le temps que M. de la Condamine, pour faire subsister ses coUégues dont les fonds étoient épuisés , avoit vendu ses effets, et, ce qui étoit un plus grand sacrifice, avoit engagé ses instruments astronomiques, étoit parti pour Lima, avoit traversé les Cordillièrcs du Pérou, firanchi quatre cents lieues de chemins impraticables; et, après s'être engagé en son nom dans la capitale du Pérou, pour une somme de quatre-vingt mille livres, étoit revenu, avec les mêmes dangers et les mêmes peines, ranimer par sa présence et ses secours le zèle et les travaux de ses collègues : action admirable, où un savant dé[Joya le courage d'un héros, et un particulier la générosité d'un roi.

Cet or qu'il alloit chercher avec tant de peine, quand il étoit nécessaire à ses découvertes, il savoit le dédaigner quand il n'étoitplus ennobli par son usage, et plus encore quand il se trouvoit en concurrence avec son amour pour les sciences.

Au moment qu'il se préparoit à revoir sa patrie, et

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à lui porter les vérités qu'il avoit conquises , on lui enlève une cassette qui renfermoit ses journaux et Fargent destiné pour son voyage. Il fait publier surJechamp qu'il consent à perdre la somme entière, pourvu qu'on lui rende ses papiers. La condition fut acceptée , et malgré la perte d'une somme considérable, il crut en effet avoir retrouvé son trésor.

En faisant honneur de cette élévation d'ame au caractère de M. de La Gondamine, croyons qu'il en revient quelque gloire aux sciences sublimes dont il s'occupoit. Sans doute l'esprit, accoutumé à contempler cette foule innombrable de globes, ne revient qu'avec dédain sur les choses terrestres, et ne voit que comme un point ce globe où nous voyons deux inondes.

Déterminé à repasser en France , il délibéra sur le choix de la route. On soupçonne bien qu'il dut préférer la plus périlleuse, si elle étoit la plus instructive, pent-étre même eut-il suffi qu'elle fût la plus périlleuse. Il forma le projet de descendre la fameuse rivière des Amazones, qui doit, dit-on, son nom à une société de femmes guerrières séparées des hommes : société qui doit, grâces à nos mœurs, trouver peu de croyance parmi nous , mais un peu moins invraisemblable dans ces contrées barbares, où les époux font tomber tout le poids des travaux sur un sexe moins fiiit pour les supporter lui-même, que pour les adoucir fin» hommes.

M. de La Condamine part pour s'embarquer sur ce fleuve immense, large de cinquante lieues à son embouchure. Mais combien de traverses j avant d'arriver au lieu de son débarquement ! L'imagination se fatiguo'

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à suivre des courses qui ne lassèrent pas sa constance. Vous le verriez avec effix)i marcher, suspendu par des ponts d'osier, sur des rivières rapides et profondes; suivre sur des montagnes des chemins tracés par le cours des torrents , ou la hache à la main , se frayer une route à travers des bois épais, côtoyer des précipices, passer le même torrent vingt-deux fois en un jour, à chaque instant prêt à faire naufrage, et dans le danger continuel de sa vie, toujours tremblant pour le recueil de ses observations.

Toutefois , dans le cours de ces voyages pénibles , dont il a fait le tableau le plus intéressant, le lecteur se repose quelquefois agréablement avec lui. On s^ar^ rôte avec plaisir dans ce hameau composé de dix far milles indiennes, où, en attendant un radeau, il passa huit jours heureux, sans avoir, dit-il, ni voleurs, ni curieux à craindre; il étoit avec des Sauvages. Là, respirant pour la première fois, après tant de fatigues , partageant les plaisirs innocents des Indiens, se baignant avec eux, recevant les fruits de leur chasse et de leur pèche, la liberté, le silence, la solitude, la beauté du lieu, le délassèrent délicieusement de ses travaux et du commerce des hommes. Sachons gré à un homme foit pour briller chez des peuples polis, d'avoir su se plaire chez un peuple sauvage : Fun suppose la beauté du génie, et Fautre la simplicité des mœurs. Son départ de ces lieux n'est pas moins intéressant que son séjour. Avant de quitter ces innocentes délices, qui avaient reposé son corps sans ralentir son courage, j^aime à le voir, pour assurer à l'Académie le fruit de ses observations, lui en adresser un extrait, qu'il nomma son testament académique, partir ensuite, escorté

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de ses fidèles sauvages qui poiloient ses instruments et ses effets, et s'embarquer sur la rivière des Amazones , exposant plus volontiers sa vie , depuis qu'il s'ëtoit assuré que les sciences perdroient moins à sa mort.

Je ne vous le peindrai point abandonné au courant de ce fleuve immense ; ici heurtant contre des rocs escarpés; là, entraîné par des tourbillons d'eau; tantôt arrêté par une branche qui traverse son radeau, et suspendu sur les eaux qui décroissent à vue d'oeil; tantôt franchissant le fameux détroit du Pongo, où. les. eaux, plus rapides et plus profondes, roulant sous la voûte obscure et tortueuse de ses bords rapprochés, avec un mugissement entendu de plusieurs lieues, lancèrent son radeau comme un trait à travers les saillies des arbres et les pointes menaçantes des rochers.

Je ne vous le représenterai point, après un trajet de cinq cents lieues sur la rivière des Amazones, s'enfbnçant dans la rivière du Para, large de trois lieues, échouant contre un banc de vase, obligé d'attendre sept jours les grandes marées, remis à flot par une vague plus terrible que celle qui l'avoit fait échouer , et sauvé par où il devoit périr. Je ne vous peindrai point les tempêtes qu'il essuya, les nations inconnues qu'il traversa, tous les dangers enfin menaçant ses jours, tandis que lui, tranquille observateur, seul au milieu de ces déserts, avec trois Indiens maîtres de sa vie, tenoît tour-à-tour le baromètre, la sonde et la boussole.

n &ut Favoaer: en lisant ces récits dans ses Mémoires, on est quelquefois tenté d'oublier ses peines pour envier ses plaisirs. U ignoroit du moins l'ennui ^

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le fléau de ces voyageurs , qui , tristement emprisonnés» • déplacés sans mouvement, parcourant les lieux sans les voir, après quelques mois du plus stérile ennui, ne: ressentent pas même le plaisir d'arriver. Les tableun: variés qu'ofFroient à ses yeux les fleuves et leurs bords; là , des animaux inconnus ; ici , des plantes nouvelles ; tantôt des peuples également bizarres dans leurs parures et dans leurs mœurs; tantôt les débris de ces nations, jadis si florissantes, épars dans les déserts qui furent des empires; enfin , tant d'objets nouveaux, exploses en silence à ses yeux , dans ces immenses solitudes où la philosophie voyageoit pour la première fois; tout payoit un tribut à sa curiosité; et comme ces vastes fleuves sur lesquels il voguoit , recevoientà cha-que instant des fleuves qui grossissoient leurs cours ; ainsi , dans une navigation de douze cents lieues , sembloit s'accroître incessamment le trésor de ses idées et de ses connoissances.

O vous, qui voulez faire fleurir les sciences dans vos états , voilà les voyages dignes de votre protection! Et vous , qui prétendez à instruire les hommes , voilà les voyages féconds qui sont dignes de votre courage! Pourquoi vous pressez-vous d'arranger le monde avant de l'avoir connu , et de mettre l'incertitude et le hasard de vos opinions entre vous et la vérité ? Quittez les ood' trées déjà moissonnées par la philosophie; il est encore, il est quelques régions intactes. Là, vous attend un fonds inépuisable d'observations nouvelles ; là, vous verrez l'homme et la terre, moitié cultivés, moitié sauvages , luttant contre vos institutions et yos arts , offrir à vos yeux l'intéressant contraste de la- natori brute et inculte , et de la nature perfectionnée ou cor*

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rompue. Hâtez-vous : déjà son ancien empire est de plus en plus resserré par les conquêtes des arts ; déjà son image primitive s'efface de toutes parts : encore quelque temps , et ce grand spectacle est à jamais perdu.

Tels furent les voyages de M. de La Gondamine ; et je ne crois pas exagérer, en assurant qu'ils manquèrent à Loke et à Descartes; car pour Newton, les vérités que d'autres allèrent chercher si loin (je ne parle que des vérités physiques), il les avoit devinées dans son cabinet.

Arrivé à Gayenne, M. de La Gondamine attendit un vaisseau pour retourner en France; il y étoit arrivé malade , languissant , et portant le germe de plusieurs infirmités. Ici , Messieurs , arrêtons-nous un moment avec lui, et peignons-nous, s'il est possible, ce qui se passoit dans son cœur. Depuis dix ans , gravissant sur des montagnes , jeté dans des déserts , errant sur les eaux, depuis dix ans il est éloigné de tout ce qu'il aime. Tant que l'activité de ses travaux , l'enthousiasme de sa grande entreprise avoient distrait son cœur, mille sentiments toujours chers étoient restés , pour ainsi dire, suspendus dans son amc ; mais lorsque ses travaux forent achevés , lorsque ses yeux , si long-temps occu* pés à observer la nature , se tournèrent vers la France ^ alors son ame entière reprit son cours; alors le souvenir de ses amis , celui de ses parents , l'ineffaçable amour de la patrie, que sais-je? le désir de jouir de la gloire, dont jamais on ne jouit si doucement que parmi les siens; tous ces sentiments se réveillèrent à-la-fois dans son cœur, et les vents et les flots amenoient trop lentement, au gré de son impatience, le vaisseau qui devoit enfin le rendre à sa patrie.

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Après ce grand voyage , il sembloit qu'aucun lieu du monde ne pouvoit plus exciter sa curiosité ; mais il nV' voit pas vu r Italie , il n'avoit pas vu Rome. Et qui peut se flatter de connoître le monde, sans avoir vu cette ville à jamais intéressante par ses victoires , par ses désastres, par sa magnificence, par ses débris; le dépôt des arts antiques , le berceau des arts naissants; autrefois dominatrice du monde par les armes , aujourd'hui par la religion , et qui eut , en effet , le droit de se nommer la ville étemelle?

n y fut reçu avec distinction par le pape BenottXIV, dont la gaieté franche , la douce affabilité , sembloient solliciter Toubli de son rang , parcequ il sentoit que sa véritable grandeur en étoit indépendante; Tami des étrangers , le premier objet de leur curiosité et de leur admiration dans Rome ; Tami sur-tout des Français , estimé des Anglais même , qui ont placé son buste dans le Muséum de Londres , où il semble triompher des préjugés de la haine nationale; qui, enfin, par ses vertus et ses lumières , faisoit la gloire de Rome moderne, et eût été digne de Fancienne. Il accorda à M. de La Gondamine ce qu'il pouvoit lui accorder de plus doux et de plus flatteur, son portrait, et une dispense pour épouser sa nièce. Sensible à ces bontés, M. de La Goodamine le lui témoigna avec cette impétuosité franche et famiUère dont les souverains vraiment respectables sont plus flattés que du respect, et qui n'ôte quelque chose au rang que pour le rendre à la personne.

Il n'eût pas été content de lui-même , s'il n'eût tu à Rome que ce que les autres avoient vu avant loi. Il fit des recherches très heureuses sur les mesures anciennes qui ont si long-temps exercé nos savants : l\

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cien des sciences travailloit pourTAcadéinie des belleslettres. Cette variété de goûts et de connoissances étoit peut-être ce qui distinguoit le plus M. de La Coudamine de la foule des voyageurs. La plupart n'aiment et ne voient que leur objet favori : le botaniste ne cherche que des plantes ; le géographe , que des positions de villes; Tantiquaire, que des inscriptions. M. de La Condamine aimoit et voyoit tout.

Ce mérite se remarque sur-tout dans son voyage d'Italie, le pays du monde peut-être le plus fécond en tout genre d'observations; fait pour plaire au peintre , par les chefs-d'œuvre de Fart et le pittoresque des sites; àTarchitecte, par les monuments antiques; au naturaliste j parla variété des productions ; sur-tout à l'homme de lettres , qui , trouvant par-tout l'image des grands hommes dont les écrits ont instruit son enfance , parcourant des lieux dont les noms l'ont frappé au sortir du berceau , croit voir par-tout les traits de ses maîtres , et voyager dans sa patrie.

Ce qui, dans ces lieux, attira le plus son attention, fut le volcan du Vésuve , qu'il a décrit en prose , conune Virgile a peint l'Etna en vers. Après ce qu'il avoit vu en Amérique, le Vésuve ne pouvoit l'étonner; mais ce volcan avoit englouti des villes célèbres , il avoit dévoré les monuments des arts , il avoit fait périr un des plus beaux génies de Rome; et cela seul le rendit plus intéressant pour sa curiosité , que tous ceux du Nouveau- Monde.

Je ne dirai rien de son voyage d'Angleterre , qu'il n a point publié. On se figure que l'honune , peut-être le plus singulier de la France , dut fort se plaire chez le peuple le plus singulier de FEurope; et, en effet, il y

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avoit quelque analogie entre cet homme et ce peuple; mais elle fut altérée par un événement peu considé-' rable en lui-même , à qui cependant le nom , et surtout le caractère de M. de La Gondamine donnèrent de Tiinportance. Il eut à se plaindre d une petite injustice^ dont il n'obtint point de réparation » par une suite de la tolérance qui régne dans la police de Londres. Une police trop vigoureuse ef&roucberoit la liberté omhnh geuse de ce peuple, si jaloux et si digne de son indépendance» Ce grand principe, exposé en six beaux ver» par un de leurs grands poètes , « qu'il est des mAUz qui « sont des biens , et que les inconvénients particuliers « sont l'avantage commun, » leur paroit aussi vrai dans l'économie politique que dans l'économie du monde} et certains désordres y sont presque tolérés par la sagesse de la législation , comme ils sont proscrits ailleurs par la sagesse de la police. M. de La Gondamine ne vour lut point entrer dans ces grandes vues : irrité de n'avoir pas obtenu justice, il fit, dans les papiers publics, un appel à la nation , et chez le peuple qui respecte le plus le pouvoir des lois et le droit de l'homme , il regretta les déserts et les Sauvages.

Telle étoit sur lui l'impression de l'injustice apparente ou réelle ; et ce n'étoit point chez lui l'effet d-un amour-propre révolté ; c'étoit l'amour profond de l'é^ quité naturelle.

Ce sentiment étoit fortement imprimé dans son cœur, et lui a dicté des actions à jamais honorables à sa mémoire. Dans son voyage du Levant, plutôt que de livrer au cadi de BafiBat un dépôt d'argent qui lui avoit été confié, on le vit se défendre contre soixante hommes, braver les coups de fusil, le canon même; enfin.

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tratnë devant le cadi , lui en imposer par sa fermeté , lui arracher des excuses par ses menaces; en un mot, faire respecter les droits de la propriété dans le pays des usurpations , et ceux de la liberté dans le séjour de Tesclavage.

Qui peut lire , sans attendrissement , ce qu'il fit dans le Nouveau-Monde pour la mémoire du malheureux Seniergues , massacré par une populace ameutée contre les Français? L'image de cet infortuné , compagnon de ses voyages, de ses dangers, égorgé à ses yeux, égorgé dans une fétc publique , à la veille d'un établissement avantageux, lui étoit toujours présente; elle le ponrsuivoit sur ces rochers, théâtre de ses travaux, comme le remords auroit dâ poursuivre le coupable ; il n^en descendoit que pour demander justice, au nom de ses mânes; il quittoit ses bases, ses triangles, ses méridiennes, pour éclairer par des mémoires, pour exciter par des sollicitations des juges prévenus ou timides. Pendant trois ans entiers , il ne se lassa point de demander vengeance. Voilà de ces traits d'humanité , d'enthousiasme , d'oubli de soi-même , qu'on ne peut trop répéter dans ce siècle du vil intérêt, où les âmes desséchées , privées de cette surabondance de sentiments qui embrasse la société et l'avenir, aveugles à la beauté sévère de la vertu , sourdes à la voix lointaine de la postérité , n'écoutant enfin que l'intérêt du lieu , du moment, de la personne, sont assez malheureuses pour ignorer le plaisir des privations et la jouissance des sacrifices.

Mais où M. de La Condamine déploya à -la-fois Iliomme sensible , l'homme éloquent , et l'excellent citoyen , c'est dans la défense de cette méthode , source

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de tant de débats , qui se vante de prévenir un mal affreux par ce mal lui-même. Jamais , sans doute , Téloquence ne traita un sujet plus intéressant : la mère tremblante pour un fils adoré , le mari idolâtre de «a jeune épouse, celle-ci jalouse de conserver ses charmes et le cœur de son époux ; enfin , les deux sexes animés , Tun par rintérét de la beauté, Tautre par celui de la vie; voilà pour qui et devant qui plaidoit M. de La Condamine : il sembloit que Famour de Fhumanité élevât son génie et son courage. Il lui falloit combattre à-la-fois les médecins, les moralistes, la voix du préjugé, la^ voix même du sang et de la nature : il employoit tourà-tour la force du raisonnement et Farme du ridicule : c'étoit Gicéron ou Démosthène plaidant la cause , non plus d'un particulier, mais celle du genre humain. A la force de Féloquence il joignoitFactivité des démarches; et, enfin, pour pousser à bout ses adversaires, il offrit de se faire inoculer lui-même. Peu de philosophes hasarderoient de pareilles preuves de leurs opinions.

Ce ne seroit point à moi à prononcer sur cette grande question; s'il étoit possible qu elle fût encore un problème , je remarquerois seulement que Finoculation a pour elle deux grandes autorités , la Gircassie et FAngleterre : je veux dire le pays de la philosophie et celui de la beauté. On citera sans doute un jour le suffrage des Français, quand elle aura cessé d'être chez eux une nouveauté; car on sait que la mode nous gouverne, même sur ce qui intéresse la vie ; et le peuple le plus éclairé de FEurope a été un des plus lents à adopter une pratique connue dès long-temps chez des peuples presque barbares.

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Quel pays cependant a été plus souvent et plus cruellement averti de son utilité? Dans quel lieu ce mal horrible a-t-il frappé un plus grand nombre d'illustres victimes ? Comme si les Français dévoient être punis, dans ce qu ils ont de plus cher, d'avoir adopté si tard une méthode utile; ou comme s'il eût fallu, chez un peuple unitateur de ses maîtres , que des coups multipliés forçassent enfin les chefs de sa nation à lui donner l'exemple. Vous gémissez encore , Messieurs , du dernier coup que ce monstre a frappé. Hélas ! quand Faïeul de Louis-le-Bien-aimé fut ravi à la France, par ce fl^u terrible , les Français pou voient-ils prévoir que son petit-fils épronveroit le même sort? Ce prince , qui avoit eu l'avantage unique d'avoir fait jouir la France de ce que la victoire a de plus brillant , et de ce que la paix a de plus doux , au milieu des délices d'un régne tranquille , au moment que des alliances heureuses préparoient des espérances à l'état, et des consolations à sa vieillesse , s'est senti tout-à-coup surpris par ce mal contagieux, jamais plus cruel que lorsqu'il est plus retardé, et qui n'a rien de plus affreux que de repousser les caresses du sang et les embrassements de la nature. Mais est-il des dangers que redoute la véritable tendresse? Tandis que l'héritier du trône gémissoit de se voir, par la loi sacrée de l'état , privé des derniers soupirs de son aïeul , nous avons vu trois génëreuses princesses , victimes volontaires , se dévouer aux horreurs de la contagion pour conserver les jours de leur père , lui prodiguer de leurs royales mains , des secours dont la douceur alloit jusqu'au fond de son ame, suspendre la violence de la douleur et charmer les angoisses de la mort. Le ciel qui nous a ravi le père

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s'est contenté de nous faire trembler sur le sort des enflants; et y en gémissant de sa rigueur, nous rendons grâces à sa clémence. M. de La Condamine a été assez heoreux pour n être pas témoin de notre perte et de nos alarmes ; sans doute il auroit, comme nous , prié le ciel d'épargner à la France ces horribles preuves de son opinion.

Mais, que dis -je, Messieurs? S'il a échappé à un spectacle douloureux pour un cœur français, il a perdu la plus brillante époque de sa gloire , il a perdu son plus beau triomphe. Le chef de Tétat , les deux appuis de la couronne , une auguste princesse , se soumettant à -la -fois à cette méthode si long --temps combattue, dont il fut rintrépide défenseur : quel momentt pour lui, s'il eût vécu! Et ce moment , Messieurs , non seu* tement son zèle et ses talents Tont hâté , mais sa pénétration Tavoit préru. Vous me saurez gré , sans doute, de rapporter les termes , j'oserois presque dire de sa prophétie. «L'inoculation, dit-il, s'établira quelque «jour en France. Mais quand arrivera ce jour? Ce sera « peut-être dans le temps funeste d'une catastrophe « semblable à celle qui plongea la nation dans le deuil, » en 1711.9 L'événement , Messieurs , n'a que trop vé» rifié ses prédictions. Tel est le sort de la plupart de ceux qui écrivent pour le bonheur du genre humain; il fiiut que leurs leçons , pour faire impression sur les hommes , soient secondées par les dures leçons de rex* périence. Pendant leur vie, ils ne jouissent de leur svccès que par un pressentiment consolateur qui avance pour eux l'avenir ^ et leurs lauriers ne semblent croître que pour orner leur tombeau^ Miilosophe courageux, si tu n'as pu jouir de l'effet de tes prédictions

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et de tes travaux , que tes mânes du moins jouissent de notre hommage ! Chaque fois que cette méthode , consacrée par la plus glorieuse épreuve, conservera un fils à sa mère , conservera la vie et la beauté d'une épouse à son époux; chaque fois sur-tout que notre jeune monarque sera béni de son peuple , ton ombre recueillera aussi son tribut de bénédictions et de reconnoissance. Mais pardonne ; dans le moment où ces têtes royales se sont livrées à cette épreuve effrayante pour ceux même qui Tavoient désirée , malgré ta profonde conviction de ses avantages , oui , j'ose Tassurer, toi-même aurois tremblé. Et vous , princes , notice plus cher espoir, recevez nos justes actions de grâces , pour avoir donné un exemple salutaire à la nation , encore plus, pour avoir rassuré sa tendresse alarmée : c'est être doublement ses bienfaiteurs.

Quand M. de LaCondamine n'auroit eu d'autres titres que ceux que je viens de rappeler, TAcadémie française s'honoreroit à jamais de voir son nom sur sa liste; mais il avoit des droits plus immédiats à une place dans ce corps illustre.

Il fut un de ceux qui embellirent les sciences par les charmes du style , genre de mérite dont M. de Fontenelle avoit donné Texemple. A Tcxception de Descartes et deMallebranchc, qui avoient écrit sur les sciences» avec plus d'imagination que de grâce , la plupart de ses prédécesseurs les avoient hérissées d'un style barbare; ils s^étoient , pour ainsi dire , placés à l'entrée de leur temple , comme pour effrayer ceux qui voudroient eu approcher : c'étoient des dragons qui gardoient les pommes d'or. M. de Fontenelle les humanisa, leur donna un air de popularité noble ; leur sanctuaire fut

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ouvert sans être profané ; et , bien différents des mystères de la théologie païenne , qui perdoient les hommages du public dès qu'ils étoient divulgués, leurs mystères, exposés aux yeux des hommes, ne firent qu'acquérir de plus nombreux et de plus respectueux adorateurs.

Aussi ce philosophe aimable fut-il un des premiers que FÂcadémie française disputa à TÂcadémie des sciences. Plusieurs autres ont eu depuis le même honneur ; et , comme autrefois la capitale du monde adoptoit des citoyens dans toutes les parties de Tunivers , ainsi, Messieurs, vous vous faites gloire de choisir dans toutes les sociétés littéraires , les ornements de la vôtre. Sur votre liste , on lit encore les noms de deux hommes célèbres , également honorés de votre adoption. L'un , après avoir sondé les profondeurs de la nature par la pénétration de son génie , en a égalé Fabondancc par la richesse de son style , et la magnificence par la pompe de ses images; Tautre, descendu de& hauteurs de la géométrie, a déployé à nos yeux la marche et Tenchaînemcnt des sciences avec une élo-. quence digne d'elles , et, avant lui, presque inconnue d'elles; et, dans ses pensées, dans son style, a joint le^ courage et la précision Spartiate à l'élégance et S la finesse attique.

M. de La Condamine mérita d'être doublement leur confrère : ses connoissances étoient vastes , son style a voit de la pureté , de la noblesse, et une sage sobriété d'ornements ; il cultiva même la poésie , cet art enchanteur, dont la séduction a de tout temps dérobé quelques moment|^aux plus grands philosophes ; à Platon , parmi les anciens ; à Leibnitz , parmi les modernes. It^i même.

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quelque temps avant sa mort, le public, entendant deii vers de sa composition , lui donna , avec un plaisir mêlé de regrets, des applaudissements qu'il étoit doublement malheureux de ne pouvoir entendre, mais dont l'amitié Tavertissoit , et qui , perdus pour ses oreilles , ne l'ëtoient pas pour sou cœur. Dans la société , il laissoit échapper des vers aimables , dont la gaieté , la facilité, doivent désarmer la critique, sur-tout quand ils ne s'annoncent que comme les délassements d'occupations plus importantes. Lorsque , dans. une riche et fertile moisson , on rencontre quelques fleurs , on n'exige pas qu'elles aient les couleurs oi les parfums de celles qu'on cultive dans nos parterres.

Ses derniers jours payèrent, par différentes infirmités , les travaux de ses premières années. Celle qu'il souflroit le plus impatiemment, étoit sa surdité, parcequ'elle contrarioit sa passion favorite. Ceux qui savoient la cause de son état, ne pOuvoient le voir sans nnsentiment de respect. J'ai vu moi-même, Messieurs, quelque temps avant sa mort , f:e philosophe , victime de son zéte pour les sciences , avec cette sorte de vénération qu'inspire la vue de ces guerriers mutilés au service de l'état.

Cependant la source de ses infirmités en étoit le dédcnnmagement. Dans l'honorable repos de sa vieillesse, il reroyoit en esprit cette riche variété d'objets qu'il BToit vy des yeux.

Mais sa plus douce consolation , c'étoit l'attachement de sa digne épouse. Si jamais l'hymen est respectable , c'est suMout lorsqu'une femme jeune adoucit à son époux les derniers jours d'une vie immolée an bien public. La sienne aimoiten lui un mari vertueux; elle

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rcspectoit un citoyen utile. Cette impétuosité inquiète qui , dans M. de La Condamine , ressembloit quelquefois à rhumeur, loin de rebuter sa tendresse, la rendoit plus in{][énieuse. Ellle le consolait des maux du corps, des peines de Tesprit, de ses craintes,. de ses inquiétudes, de ses ennemis, et de lui-même; et ce bonheur, qui lui a voit échappé peut-être dans ses courses immenses , il le trou voit à côté de lui dans un cœur tendre , qui s'imposoit , par Famour constant du devoir, ces soins recherchés qu'inspire à peine le sentiment passager de Famour.

A sa prière , M. de La Condamine avoit commencé d'écrire sa vie. On doit regretter qu'il n'ait pas achevé; ses récits auroient eu , avec la bonne foi de l'histoire , l'intérêt du roman. Sa vie fut féconde en aventures , qui, presque toutes, prenoient leur origine dans la trempe singuUère de son caractère; car Fempire du hasard est moins étendu qu'on ne pense , et les événements extraordinaires ne cherchent guère les âmes communes. Pouvoientrils manquer à un homme qui fut toute sa vie le chevalier et quelquefois le héros de la philosophie et de l'humanité ?

Le même enthousiasme et la même curiosité qui lui a voient fait si souvent exposer sa vie, ont avancé sa mort : il Fa vue s'approcher, je ne dis pas avec intrépidité , mais j'oserois presque dire avec distraction. Ce n'étoit point l'incrédulité stupide qui cherche à s'étotirdir sur ce dernier moment, c^étoit Finattention d'un homme ardent, dont Famé se prend et s'attache, jusqu'au dernier soupir, à tout ce qui Fenvironne , qui se hâte de vivre , et dont l'activité n'a fini qu'avec lui.

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