‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 21 sur 80 · A LA BIENFAISANCE · texte numérisé non relu

A LA BIENFAISANCE

Déesse, idole du vulgaire, Toi qui, reine de 1 univers.

Toujours redoutable et légère.

Donnes des sceptres ou des fers ; Le peuple, ébloui des richesses.

Envie à ceux que tu caresses Des biens trop souvent dangereux.

A tous ces grands, le cœur du sage Envie un plus noble avantage .

Us peuvent faire des heureux.

Bienfaisance, ô veitu sacrée !

Noble attribut des immortels.

Pour toiFhonmie, aux beaux jours d'Astrée, Éleva les premiers autels.

Dans ce soleil, dont Tinfluence De nos fruits mûrit la semence.

C'est toi que Thomme révéroit :

Dans toas ces globes de lumière Qui suivent pour nous leur carrière , C'est toi seule qu'il adoroit.

De ce Dieu , dont la main puissante Soutient notre fragilité , La voix ineffable et touchante M'annonce la divinité.

S'il ne se montroit à la terre Qu'au bruit affreux de son tonnerre , Armé de ses flèches de feu ; A ces traits je pourrois connoître L'arbitre du monde et mon maître :

Je chercherois encore un Dieu.

La nature, prudente et sage, Unit tous les hommes entre eux ; Ta main, confirmant son ouvrage.

Resserre ces utiles nœuds:

C'est toi dont le charme nous lie A nos maîtres, à la patrie, Aux auteurs même de nos jours ; C'est toi dont la vertu féconde Réunit l'un et l'autre monde Par un commerce de secours.

Des fortunes, à ta présence, Disparoît l'inégalité ; Par toi, les biens de l'opulence Sont les biens de la pauvreté ; Sans toi, la puissance suprême, Et la pourpre, et le diadème.

Brillent d'un éclat odieux ; Sans toi, sur ce globe où nous sonmies.

Les rois sont les tyrans des hommes :

Ils sont par toi rivaux des dieux.

A ce monarque, ton image, Qui nous dicte tes sages lois , Sur nos respects et notre hommage Tu donnes dlnvincihles droits ; C'est toi, divine Bienfaisance, Qui régies la juste puissance Que le ciel remit dans ses mains :

Il sait qu'un pouvoir légitime Est le privilège sublime D être bienfaiteur des humains.

Que poiur des âmes généreuses , Un droit si noble est précieux !

O vous! familles malheureuses, Que la honte cache à nos yeux ; Mortels, mes semblables, mes frères, Dans quels asiles solitaires Allez-vous cacher vos douleurs?

Heureux qui finit vos alarmes !

La gloire d'essuyer vos larmes Vaut tous les lauriers des vainqueui*s.

Ah! malgré vous, mon cœur avide Va trouver votre affreux réduit :

J'y vole ; la pitié me guide.

Son flambeau sacré me conduit ; Je perce ces tristes ténèbres.

Je découvre ces lieux funèbres...

O grands ! brillez dans vos palais ; Asservissez la terre entière :

Sur le pauvre, dans sa chaumière, Je vais régner par mes bienfaits.

Viens, je t'offre im bras secourable ; Viens, malgré tes destins jaloux.

Revis, famille déplorable...

Quoi ! tu tombes à mes genoux !

Tes yeux, éteints par la tristesse, Versent des larmes de tendresse Sur la main qui finit tes maux l Tu crois voir un dieu tutélaire I Non ; je suis homme : à leur misère Je viens arracher mes égaux.

Ne crains pas que mon ame altière, S armant dun faste impérieux.

Offense ta pauvreté fière.

Et souille mes dons à tes yeux. Malheur au bienfaiteur sauvage , Qui veut forcer le libre hommage Des cœurs que ses dons ont soumis ; Dont les bienfaits sont des entraves ; Qui veut acheter des esclaves.

Et non s'attacher des amis !

Vous, dont l'insolente richesse.

Humiliant les malheureux.

Offense, en l'aidant, leur détresse.

Sachez l'art d'être généreux :

L'homme s eléve quand il donne ;

L'orgueil ménagé lui pardonne

Des avantages qu'il n'a pas;

Mais souvent, de la Bienfaisance

Méconnoissant la jouissance,

Les bienfaiteurs sont des ingrats.

Par ime morgue extravagante,

Aux bienfaits n'ôtons point leur prix ;

De la Bienfaisance arrogante

Les dons blessent les cœurs flétris :

Par les eaux du torrent sauvage,

Qui porte en courant le ravage,

Le sillon n'est point fécondé :

Et par la pluie impétueuse.

De la semence infructueuse Le germe périt inondé.

Mais lorsque la douce rosée Abreuve et les fruits et les fleurs, La campagne fertilisée Reprend la vie et les couleurs :

Ainsi, dans l'ame libre et fière.

Jamais de la grandeur altière Les bienfaits n'ont fructifié:

L'orgueil révolté les repousse ; Mais que la Bienfaisance est douce Quand elle vient de l'amitié !

Oui ; toujours de la Bienfaisance Le prix dépend du bienfaiteur,

Et la juste Reconnoissance Avant les dons juge le cœur.

Tout est sacré dans la misère ; Souvent son offrande légère Des plus doux nœuds nous enchaîna :

L'orgueil lui-même lui pardonne, Et la valeur de ce qu'on donne Se mesure sur ce qu'on a.

J'admire cet arbre robuste, Fertile en fruits délicieux ; Mais tout-à-coup d'un maigre arbuste L'indigence attire mes yeux ; En vain, à travers son feuillage.

Une haie inculte et sauvage N'offre qu'une aride moisson ; J'aime sa grâce pastorale , Et sa pauvreté libérale, Et l'himible tribut d'un buisson.

Hélas ! la superbe opulence Est économe de bienfaits ; Et sans peine la Bienfaisance Compte les heureux qu'elle a faits.

J'ai vu le temps où ma fortune.

Bravant la misère importune, Pouvoit soulager le malhem* ; Elle a fui : mais mon sort funeste Trouve, dans le peu qui me reste.

De quoi soulager la douleur.

Oui ; je hais la pitié farouche D'un grand superbe et dédaigneux ; Oui, le blasphème est dans sa bouche, Lorsque l'orgueil est dans ses yeux.

Enflé d'une vaine arrogance, Même en exerçant sa clémence Il aime à me faire trembler ; Et y lorsqu'il soutient ma foiblesse, Son orgueil veut que je connoisse Que son bras pouvoit m'accabler.

Ainsi nous voyons sur nos têtes Ces nuages noirs et brûlants , Qui portent les feux, les tempêtes.

Et les orages dans leurs flancs :

Tandis que sur nos champs arides Ils versent ces torrents rapides Qui vont au loin les arroser ; Armés des éclairs, du tonnerre, Même en fertiUsant la terre, Us menacent de l'embraser.

ÉPITRE

Sur les ressources qu'offre la culture des arts et des lettres, prononcëe au collège de Beauvais , à l'ouverture d'une thèse.

Enfin donc, renonçant à l'ombre de Técole, Aux vains amusements de lenfance frivole, Dans un monde, charmant pour qui ne le voit pas. Tu vas, mon cher ami, faire le premier pas.

Sans doute je pourrois, pédagogue sévère.

Te fatiguer ici d une morale austère.

Te donner longuement ces sublimes avis Si souvent répétés, si rarement suivis:

Mais le droit de prêcher n'est pas fait pour mon âge; Les ans n'ont point encor sillonné mon visage. Appesanti ma tète, et blanchi mes cheveux:

On ne sauroit trop tard devenir ennuyeux.

D'ailleurs que produiroit ce langage sévère?

L'art de persuader n'est que celui de plaire.

Je veux te présenter des objets plus riants:

Les arts ont, par leurs soins, formé tes premiers ans; Même au sein de ce monde, où la mollesse habite, A cultiver leurs fruits permets que je t'invite. Pourrois-tu renoncer à leurs aimables jeux?

Ils sont de tous les temps, ils sont de tous les lieux.

Dans Tàge turbulent des passions humaines, Lorsqu'un fleuve de feu bouillonne dans nos veines, Ils servent d'aliment à nos brûlants désirs, Et forment la raison dans lage des plaisirs.

Donne-leur tes beaux jours; c'est le temps du génie. L'oreille s'ouvre alors à la tendre hamionie; L'esprit est plus ardent, les sens plus vigoureux : C'est aloi*s que Corneille exhaloit tous ses feux; |fÉt l'illustre Milton orna, dans sa jeunesse. Le Paradis charmant qu'a flétri sa vieillesse.

Lorsque 1 âge viril vient mûrir la raischi.

Les arts, ces arts divins, sont encor de saison: Un père quelquefois, pour goûter leurs caresses. Peut oublier d'un fils les naïves tendresses. Ils dérident le front du grave magistrat.

Dérobent des instants au ministre d'état, Délassent le guerrier fatigué de carnage.

Et même osent sourire au financier sauvage. ' . *

Enfin, quand la vieillesse arrive à pas glacés. Des bals, des soupers fins quand les jours sont passés, Eux seuls de notre hiver dissipent la tiîstesse; Le vieillard voit par eux revivre sa jeunesse. Par eux les ris légers brillent sur son menton , Et voltigent encore autour de son bâton.

Qu'un grave Genevois tristement examine Si les arts, des états ont hâté la ruine; Dans ces grands intérêts je ne m'égare pas:

Oublions un moment la grandeur des états.

T. I. vois. Fuo. a

Ces plaisirs dangereux, je sens qu'ils me consolent ;

Lui-même, pour charmer les maux qui le désolent,

Versant sur le papier les chagrins de son cœur.

En discours éloquents épanche sa douleur.

Sur les cœurs malheureux que ce charme a d'empire!

Tendre époux d'Eurydice , aux doux sons de ta lyre,

Les fleuves suspendoient la course de leurs eaux;

Les chênes en cadence apitoient leurs rameaux,

Tu dissipois l'horreur des déserts solitaires,

Les tigres s'endormoient dans leurs sombres repaires;

Et moi, pour assoupir les maux que je ressens,

D'Homère, de LuUi j'écoute les accents; Leur voix mélodieuse adoucit mes alarmes:

Que dis-je? à mes pleurs mâue elle prête des charmes. Mais sur moi si le sort a versé ses faveurs.

Par les arts éclairé, j'en sens mieux les douceurs.

Les arts donnent le goût, la grâce, la finesse.

Que m'importe, sans eux, une vile richesse?

Sans l'art d'en bien jouir, que m'importe un trésor?

L'usage fait le prix des grandeurs et de l'or.

Vois ce riche ignorant; s'il aime la dépense,

Le mauvais goût préside à sa magnificence ;

Le mauvais goût se peint sur ses riches tapis.

Charge d'or et d'argent ses maussades habits.

Suspend le lourd plafond de son palais gothique.

Dicte les gros propos de sa gaieté rustique;

A table, avec son vin, fait avaler l'ennui.

Et dans son char doré se promène avec lui.

A ce Crésus stupide, à sa triste opulence, Viens, compare Lalive (') et sa noble élégance. Des artistes savants il sait choisir la main : L un, de ce cabinet lui ti*aça le dessin, De ce salon riant ordonna la structure;

L'autre, sur ce plafond peint la belle nature ; $

Ceux-ci, de ces jardins ont fait jaillir des eaux, Ont animé ce marbre, arrondi ces berceaux , De ces tapis de fleurs varié les nuances.

Dessiné le contour de ces forêts immenses :

Pour lui tout s'embellit; il réunit pai'^tout Le brillant au solide, et la richesse au goût. Jamais pour des bouffons il ne quitta Racine, Ni les traits de Lebinin pour des magots de Chine.

« Eh quoi! me diras-tu, n'a-t-il que ces plaisii's? Quelle foule d'objets vient remplir ses désirs! Voir aborder chez soi le marquis, la comtesse ; Dans un hardi brelan défier la duchesse ; Se montrer au spectacle, ou, traîné dans un char, De-longs flots de poussière inonder le rempart; Du Champagne à souper faire blanchir la mousse. Quels plaisirs! » Je le veux, mais lem* pointe s'émousse ;

(') M. de Lalive, introducteur des ambassadeurs, est connu par le noble usage qu^il fait de ses richesses. Il doit me pardonner cet éloge, puisque, n^ayant Thonneur de te connottre que par la voix publique, je ne fais que répéter ce qu'elle m^a appris.

Us traînent après eux le dégoût et lennui.

L'esprit a des plaisirs inamortels comme lui ; L'esprit aime à sentir, à sonder, à connoître ; De sublimes objets il aime à se repaître ; Il oubliera pour eux, et l'aiguillon des^ens. Et le cri du besoin, et la cotu'se du temps.

La Caille, de la nuit perçant le sombre voile. Pâlit, les yeux fixés sur le front d'une étoile.

J'entends encor Rousseau, dans ses sombres humeurs, :^ Crier que le^ beaux arts ont corrompu les mœurs. La nature aux beaux arts a servi de modèle ; Bien loin de l'étouffer, ils nous rapprochent d'elle , Nous inspirent le goût des plaisirs innocents. Transportons avec eux le sage dans les champs. Il s'arrête enchante, soit qu'une belle aurore Donne la vie aux fleurs qui s'empressent d'^éclore j Soit que l'astre du monde , en achevant son toui^ Jette languissamment le reste d'un beau jour.

Souvent, dans un vallon, il médite en silence; Il promène ses yeux sur cette scène immense ; Il cherche quelle main fait rouler les saisons. Verdit l'herbe des prés, et jaunit les moissons; Comment un foible grain, renfermé dans la terre. S'élève en chêne altier et voisin du tonnerre ; Il voit les sucs, filtrés par de secrets conduits. Nourrir le tronc, la branche, et la feuille et les fruits; Les rochers se former dans le sein des campagnes; L'eau du ciel, en ruisseaux, s'échapper des montagnes.

Il compte CCS grands corps qiii roulent dans les cieux , Ou sur rhumble ciron il abaisse les yeux.

Quelquefois il parcourt cette riche nature, Qu'imite des beaux arts la magique imposture. u LuUi, dit-il, peint bien le doux bruit de ces eaux. Que Tibullc eût goûté l'ombre de ces berceaux ! Oh! si Greuze voyoit cette noce rustique, Ces enfants demi-nus, cette chaumière antique! Admirable Rameau ! Ion entend dans tes sons Le cours de ces torrents, grondant dans les vallons; Boucher dessincroit ce riant paysage,.

Et Rembrandt eût tracé cette forêt sauvage. »

D'autres fois, occupé de plaisirs plus touchants,. Il instruit ces mortels qui cultivent les champs ; U invente pour eux des instruments utiles :

Leurs guérets, à sa voix, deviennent plus fertiles ; Le laboureur surpris admire sa moisson , Et pour son bienfaiteiu* entonne sa chanson.

Mon Crésus cependant, enfumé de Champagne^ V^éte dans sa terre, et maudit la campagne.

C'est ainsi que les arts, en t ,»*s lieux, eu tous temps, De cette courte vie amusent les instants, .

Nous sauvent du danger des foiblesses humaines. Augmentent nos plaisirs et soulagent nos peines. Beaux arts l oui , je vous dois mes moments les plus doux ; Je m'endors dans vos bras, je m éveille pour vous. Que dis-je? autour de moi tandis que tout sommeille, Aux claités d'un flambeau je prolonge ma veille;

Seul je rêve avec vous, loin du trouble et du bruit ; Par vous, en jour heureux je sais changer la nuit.

Ei! comment résister au charme qui m'inspire? Tout parle ici de vous (*) ; ces lieux sont votre empire. Ici, vous conduisiez la plume de Rollin; Vous accordiez ici la lyre^de Coffin; J'y vois leur successeur, qui, rival de leur gloire, En suivant leur exemple , honore leur mémoire ; Qui, pour les vrais talents d'un noble amour épris. Sait juger leurs travaux, sait distinguer leur prbt. J'y vois ce maître aimable (^), et qui, d'un vol agile. Court d'Horace à Newton , d'Aristote à Virgile. Et toi(^), que doit bientôt couronner Apollon, Toi, mon fidèle ami, permets-moi ce beau nom ; La victoire a trois fois signalé ta jeunesse; Trois fois sur tes lauriers j'ai pleuré de tendresse. Cet amour t'est bien dû : ta généreuse main M'aplanit des beaux arts le pénible chemin.

Poursuis; vole àjla gloire, et foule aux pieds l'envie : Mes jours s'embelliront de l'éclat de ta vie.

(>) Ces vers sont un foible témoignage de la reconnoissance que je dois à la maison où j'ai le bonheur de vivre ( le collège de Beauvais, à Paris). L'éloge d'un collège n'est peut-être pas bien intéressant pour ce qu'on appelle le beau monde; mais il peut l'être, je crois, pour ceux qui estiment ce qui est estimable.

(^) M. Turquet, célèbre professeur de philosophie.

(^) M. Thomas , qui vient de remporter, pour la troisième fois, le prix d'éloquence de l'Académie française.

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