‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 25 sur 80 · ÉPITRE SUR LE LUXE · texte numérisé non relu

ÉPITRE SUR LE LUXE

Sors de la tombe, sors, réveille-toi, Boileaul Rembrunis tes couleurs, raffermis ton pinceau ; Mais laisse en paix Cotin, misérable victime. Immolée au bon goût , quelquefois à la rime.

Près des mauvaises mœurs, que font les mauvais vers? Laisse là nos écrits, et combats nos travers : Viens ; je veux à tes traits les livrer tous ensemble. Le luxe! dans lui seul, ce monsti^e les rassemble.

— Quoi! sur nos mœurs encor des sermons importuns, Des déclamations, de tristes lieux communs?

— Des lieux communs! non, non. Si je disois : « Dorante Fait briller à son doigt deux mille écus de rente ;

Ce commis, échappé de Fombre des bureaux, Fait courir deux valets devant ses six chevaux ; De Fépais Dorilas, que Paris vit si mince, Le salon coûte autant que le palais d'un prince ; Ce traitant, dans un jour, consume plus dix fois Qu'il ne faut pour nourrir son village six mois. » Voilà des lieux conununs, trop communs, je l'avoue. Mais si je dis : « Cet homme, attendu sur la roue, Par un faste orgueilleux courbe tout devant lui : Ce qui perdit Fouquet, l'absoudroit aujourd'hui.

Ce vieux prélat se plaint, dans l'orgueil qui lenivre,

Qu un million par an n'est pas trop pour bien vivre ;

Cette beauté vénale, émule de Deschamps,

Des débris de vingt ducs scandalise Longchamps ;

De sa vile moitié ce trafiquant infâme

Étale impudemment For qui paya sa femme. >»

Sont-ce des lieux communs que de pareils tableaux?

Non ; grâce à vos excès, mes vers seront nouveaux.

Mais n'outrons rien : je hais ceux dont le zèle extrême

Donne tort au bon droit, et rend faux le vrai même.

Équitables censeurs, fuyons dans nos écrits

Les préjugés de Sparte et ceux de Sybaris.

Sur un petit état jugeant un grand royaume.

Je ne viens point loger nos princes sous le chaume ;

Ravaler nos Crassus aux Romains du vieux temps.

Des pois de Curius régaler nos traitants ;

A nos jeunes marquis, si fous de leur parure.

Du vieux Cincinnatus faire endosser la bure ;

A nos galants seigneurs citer le dur Caton.

Non : je serois gothique ; et le morne baron.

Fier du superbe hôtel qu il veut que Ion admire,

A de pareils discours se pâmeroit de rire.

U est un luxe utile et décent, j'en conviens.

Permis aux grands états , aux grands noms, aux grandsbiens ;

Qui, jusqu'au dernier rang, refoulant la richesse.

Fait redescendre l'or qui remonte sans cesse.

U est un autre luxe au vice consacré,

De l'active industrie enfant dénaturé.

L oi^eil seul éleva ce colosse fragile ; Son simulacre est d or, et ses pieds sont d argile ; La vanité le sert , lorgueil à ses genoux Immole sans pitié, fils, femme, père, époux.

Squelette décharné, son étique figure Affecte un embonpoint qui n'est que bouffissure; Sous la pourpre brillante il cache des lambeaux. Et son trône s eléve au milieu des tombeaux.

Mais j'entends murmurer de graves pohtiques, Gens d'état, financiers, auteurs économiques. De leurs discours subtils j'aime la profondeur; Mais enfin, avant tout, il s'agit du bonheur. Voyons : d'un luxe adroit les savants artifices Ont de nos jours, dit-on, varié les délices.

Malheureux qui se fie à ses prestiges vains ! De nos biens, de nos maux, les ressorts souverains, Quels sont-ils? la nature, et sur-tout l'habitude. En vain de ton bonheur tu te fais une étude:

Sous l'humble toit du sage, heureux sans tant de soins, lie vrai plaisir se rit de tes pompeux besoins. Dis-moi : quand l'air plus pur, quand la rose nouvelle Loin de nos murs fameux dans nos champs te rappelle, Si d'un riche parterre, orné de cent couleurs. Mille vases brillants ne contiennent les fleurs; Si l'oiseau n'est captif dans de vastes treillages ; Si l'eau ne rejaillit parmi des coquillages; En retrouves-tu moins le murmure des eaux.

Le doux baume des fleurs, le doux chant des oiseaux?

L'art se tourmente en vain: la fraise, que le verre , Par de fausses chaleurs, couve au fond d'une serre, A-t-elle plus de goût? Faut-il que ces pois verts , Pour flatter ton palais, insultent aux hivers? Ce melon, avancé par lapprêt d'une couche, D'un jus plus savoureux parfume-t-il ta bouche ? Heureuse pauvreté! je n'ai pas les moyens D'altérer la nature et de gâter ses biens.

L'art te donne, à grands frais, d'imparfaites prémices; Des fruits, dans leur saison, je goûte les délices. Ces dons prématurés sont moins piquants pour toi. Que ceux que la nature assaisonne pour moi.

Va, rassemble ces fruits que méconnoît Pomone ; Joins l'hiver à l'été, le printemps à l'automne ; Transporte, pour languir dans l'uniformité , La cité dans les champs , les champs dans la cité ; Qu'enfin le jour en nuit, la nuit en jour se change : De tous ces attentats la nature se venge ; Et ne laisse, en fuyant, que des sens émoussés. Un cerveau vaporeux et des nerfs agacés.

Puis, vante-nous le luxe et ses recherches vaines ! Stérile en vrais plaisirs, adoucit-il nos peines? Charme-t-il nos douleurs? Ce monde de valets A-t-il du fier Chrysès chassé les maux secrets? D'importuns tintements frappent-ils moins l'oreille Où pend d'un gros brillant la flottante merveille? Demande au vieux Créon, si sa bague, une fois. Calma le dur accès qui vint tordre ses doigts?

T. 1. TOÉS. FUO. 5

Non, dans de vains dehors le bonheur ne peut être, Et dans Fart de jouh* loi^eil est mauvais maître. Mais l'homme fastueux cherche-t-il à jouir?

Prétend-il vivre? Non, il ne veut qu éblouir. Dans les discours pubUcs il met sa jouissance. De 1 éclat ruineux de sa folle dépense Veut-on le corriger? Le moyen n'est pas loin : Ordonnez seulement qu'il soit fou sans témoin. Faites qu'incognito sa maîtresse soit belle, Et je veux, dès demain, le voir époux fidèle ; Que pour son cuisinier il ne soit plus cité, Et je me fais garant de sa frugalité.

L'or, pauvre genre humain, vous fut donné, je pense. Pour être le hochet de votre vieille enfance. L'un, n'osant y toucher, l'enterre tristement ; L'autre, au lieu d'en user, le jette follement. Dis-moi, de ces deux fous, lequel l'est davantage. Ou l'avare opulent qui s'en défend l'usage.

Ou le sot fastueux, qui, fier d'un vain fracas, Le dépense en objets dont il ne jouit pas?

Le chef de ses concerts lui choisit sa musique. Des peintres ses tableaux, des auteurs sa critique. Un cuisinier ses mets : jouissant par autrui , U ne voit, il n'entend, ni ne mange pour lui. Heureux encore, heureux, si les airs qu'il se donne Font rire à ses dépens, sans ruiner personne! Car nous sommes bien loin de ce siècle grossier Où l'on croyoit encor qu'acheter est payer.

O ! quels pleurs verseroit un nouvel Heraclite ! Que de bon cœur rîroit un nouveau Démocrite, S'ils voyoient chaque état d'un vain faste s'enfler ; Jusqu'à l'homme opulent le pauvre se gonfler, Le seigneur, aux commis disputer l'élégance, Le duc, des traitants même affecter la dépense. Et ceux-ci, dans un wisk hasarder sans effroi Plus qu'en six mois entiers ils ne rendent au roi !

Toutefois dans le luxe il est un trait que j'aime : C'est qu'au moins il nous venge et se détruit lui-même. Et toujours son désastre est près de ses succès. Car dans un temps fécond en monstrueux excès. En vain vous m'étalez des sottises vulgaires : Vite, engloutissez-moi tout le bien de vos pères ; Ou dans votre quartier, obscurément fameux, Dans vos salons bourgeois végétez donc comme eux. Mondor de cet avis sentit bien l'importance : Déployant dans son faste une noble insolence, Mondor se riiinoit avec un goût exquis :

Boucher lui vendoit cher ses élégants croquis ; Géliote chantoit dans ses fêtes superbes ; Préville et Dugazon lui jouoient des proverbes ; Sa Laïs, à prix d'or lui vendant son amour, Traitoit, aux frais du sot, et la ville et la cour. Enfin, son bilan vint : plus d'amis ; sa maîtresse D'avance avoit ailleurs su placer sa tendresse ; Lui, sans pain, sans asile, et d'un fatal orgueil. En habit jadis noir, portant le triste deuil,

Dans quelque vieux grenier va cacher sa misère, Et, poiu* comble de maux.... il est époux et père!

Damis vous soutiendra, qui Feût pu soupçonner? Que, poTu* faire fortune, il faut se ruiner.

Je le veux : toutefois, peut-être est-il peu sage De risquer ce qu on a , pour avoir davantage* U a beau répéter, prodigue intéressé :

u Le roi sait qu'aux États j'ai seul tout éclipsé. Au dernier camp, la cour doit en être informée. J'ai tenu table ouverte, et j'ai traité l'armée : » Le roi, la cour, malgré des services si beaux. Laissent, en pleine rue, arrêter ses chevaux. Trop heureux le mortel dont la sage balance Donne un juste équilibre à sa noble dépense ; Qui sait avec l'éclat joindre l'utilité. L'abondance au bon goût, au plaisir la santé, Sans prodigalité comme sans avarice!

Qui l'eût cru, que le luxe unît ce double vice? Tout est plein cependant d'avares fastueux.

Voyez le fier Orgon : bourgeois présomptueux , U pouvoit rendre heureux sa famille et lui-même ; Sa fille eût épousé le jeune amant qu'elle aime; Un bon maître eût instruit ses enfants ; ses amis A sa table, à leur tour, se seroient vus admis ; Et d'un bon vin d'Aï Finfluence féconde Eût fait courir les ris et la joie à la ronde. Mais, placé par le sort près d'un riche voisin, Sur sa magnificence il veut monter son train ;

Et, pour Fair d être heureux perdant le droit de letre ,

U s est fait indigent, de peur de le paroître ;

Pour son leste équipage il fondit ses contrats ;

Le foin de ses chevaux est pris sur ses repas ;

En faveur des rubis dont sa femme étincelle,

Hier chez l'usurier on porta sa vaisselle.

Son cocher coûte cher ; en revanche, à son fils,

U achète, au hasard, un pédant à bas prix ;

Et le cruel, enfin, condamne, dans sa rage,

Sa fille au célibat, et sa femme au veuvage.

Eh! mon ami , crois-moi, ton éclat fait pitié !

Le bonheur suit souvent un bon bourgeois à pied.

Et ton char fastueux promène la misère.

tt En effet, me répond un gros millionnaire.

Ce discours, que j'approuve , est bon pour im faquin, Dont l'aisance éphémère expirera demain.

Avoir du goût, chez lui seroit une insolence ; Mais moi, chargé du poids d'une fortune immense. Je dois m'en délivrer avec le noble éclat Que demande mon nom, qu'impose mon état. »

Quoi! ton or t'importune? O richesse imprudente! Pourquoi donc près de toi cette veuve indigente ? Ces enfants, dans leur fleur, desséchés par la faim. Et ces filles sans dot, et ces vieillards sans pain? Ton or te pèse, ingrat ! connois la bienfaisance , Sois pour les malheureux une autre providence : Aux mains d'un bon pasteur cours déposer le prix Des magots qu'attendoit le boudoir de Laïs.

Dote les hôpitaux ; qu'une aumône secrète Surprenne l'indigent au fond de sa retraite.

Du moins, si tes bienfaits n'osent rester obscurs. Encourage nos arts, et décore nos murs.

La peinture à tes soins remet ce jeune élève ; Ce chef-d'œuvre important demande qu'on l'achève ; Ce monument gothique offense les regards...

Mais que parlè-je ici de chefs-d'œuvres et d'arts? Vois-tu, près de tes parcs, sous ton château superbe. Ces spectres affamés qui se disputent l'herbe ? Vois-tu tous ces vassaux , filles , femmes , enfants , De ton domaine ingrat abandonner les champs?

Sois homme : par tes dons, retiens ce peuple utile , Laisse-lui quelque épi du champ qu'il rend fertile ; Et que ses humbles toits, réparés à tes frais. Pardonnent à l'oi^eil de tes riches palais.

ÉPITRE

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