‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 26 sur 80 · SUR LES VERS DE SOCIÉTÉ · texte numérisé non relu

SUR LES VERS DE SOCIÉTÉ

J ai promis des vers à Constance ; Pour moi son ordre est mie loi :

Qu'un regard soit ma récompense l Il est vrai qu'avec répugnance J'ai d'abord reçu cet emploi :

Je hais le triste personnage De ces insipides rimeurs Qui, dans leur importun ramage, S'en vont bégayant des fadeurs ; Qui ne passent pas votre fête, Sans qu'une chanson toute prête Vous compare à votre patron ; Ne permettent point qu'une femme Mette au jour un petit poupon, Sans accoucher après madame D'un petit poëme avorton ; N'apprennent point un mariage.

Que leurs poétiques cerveaux.

D'un insipide verbiage Affligeant les époux nouveaux.

Ne répandent dans le ménage Moins de roses que de pavots ; Pour une blonde, une brunette, Ont en poche une chansonnette ; Enfin, qui, méritant le nom De poètes de la famille.

Chantent et la mère et la fille , Et jusqu'au chien de la maison.

D ailleurs, pour offrir son hommage.

Sur-tout pour plaire à la beauté.

Parlons avec sincérité, Les vers sont d'un bien f oible usage l Les poètes les plus vantés Rarement ont eu l'avantage De plaire aux yeux qu'ils ont chantés.

Leur Muse, aimable enchanteresse, En donnant l'immortalité , Peut chatouiller la vanité.

Mais n'excite point la tendresse :

Le myrte heureux de la déesse Qui préside à la volupté Rarement s'élève à côté Des lauriers brillants du Permesse.

Le Dieu des vers, je le confesse.

Du Dieu d'amour est peu fêté ; Et je plains fort, je vous assure, Ces amoureux toujours rimants.

Qui, doublement à la torture.

Et comme autem^s, et comme amants, Pour mieux attendrir leur Climéne, Vont présenter à Tinhumaine, Avec rhommage de leur cœur^ Quelque poétique fadeur, Quelque innocente chansonnette Qu elle parcourt à sa toilette.

Et qu elle oublie avec Fauteur, Pour quelque amant moins bon rimeur.

Mais des charmes de la coquette Bien plus solide adorateur.

Constance, je pense de même ; On peut très bien, en vérité.

Dire sans rimer : « Je vous aime. »> Un mot seul vaut un long poëme.

Quand c'est le cœur qui la dicté.

D'un amant la brûlante ivresse, Sa douce sensibilité , Sa touchante timidité Près de l'objet qui l'intéresse.

Ses yeux, au gré de sa maîtresse.

Tantôt rayonnants de gaieté.

Tantôt éteints par la tristesse :

Voilà les preuves de tendresse Dont est jalouse la beauté.

Je sais que l'amant de Glycère, Que nos Lafares, nos Chaulieux, Ont chanté l'amour et sa mère ;

Mais ils chantoient Famour heureux.

L'art des vers fut toujours chez eux Accompagné de Fart de plaire :

Quand ils célébroient leur bergère, fls la célébroient sous ses yeux , Et, de leurs écrits amoureux.

Chaque ligne, je le parie, Étoit précédée ou suivie De ces baisers voluptueux Dont leur Corinne ou leur Sylvie Payoit leurs chansons et leurs feux.

Pour moi, sans être aimé comme eux, Cependant, pour plaire à Constance, Je vais chanter loin de ses yeux.

Mais que de talents précieux.

Accusant déjà mon silence.

Demandent des vers dignes d eux !

Et ses propos ingénieux Dont le sel piquant nous réveiUe, Et les accents mélodieux Dont sa voix flatte notre oreille.

Et la finesse de ses yeux.

Et le sourire gracieux Qui naît sur sa bouche vermeille ; Tout vient me charmer à-la-fois.

J'hésite, embarrassé du choix ; Et, semblable à la jeune abeille, Qui, quand Flore ouvre sa corbeille.

Indécise entre les couleurs Et les parfums de mille fleurs, Ne sait où reposer son aile , Charmé de mille atti'aits divers.

J'oublie et la rime et les vers , Et ne sais m occuper que d'elle.

Pour y rêver, plus d'une fois Dans les jardins et dans les bois Errant avant l'aube nouvelle, Je dis : « Que n'est-elle en ces lieux !

Sur ces gazons voluptueux Je reposerois auprès d'elle ; Ma main de la fleur la plus belle Parfumeroit ses beaux cheveux ; Plein d'un transport délicieux, Je la conduirois sous les ombres De ces bosquets mystérieux ; Car, à côté de deux beaux yeux.

On sait que les lieux les plus sombres Sont ceux où l'on se plaît le mieux. »

Vains regrets ! désir inutile !

Constance, ornement de la ville.

De ce champêtre et simple asile Dédaigne la rusticité.

Allons, le sort en est jeté:

Allons près de l'enchanteresse Admirer encor sa beauté.

Et me plaindre de sa sagesse.

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