SUR J. DELILLE
Musa vetat mori.
L*AUVERGNE avoit donné à la France Fimmortel chancelier de L'Hôpital; Pascal, à la religion et aux sciences; M armontel (') et Thomas, à la littérature : il manquoit à sa gloire de produire un grand poëte ; Delille y naquit , le 22 juin 1738, à Aiguë -Perse. Il fut baptisé à Clermont, et reconnu sur les fonts par M, Montanier (*) , qui mourut peu de temps après, et lui laissa, pour tout héritage, une modique pension viagère de cent écus. Ainsi le
(') Marmontel appartient littérairement à TAuvergne, qui Fa formé dans ses collégfes de Clermont et de Mauriac ; mais il étoît né à Bort , petite ville du Limousin.
(') Avocat au parlement. La mère de Delille ( Marie-Hiéronyme Bérard) appartenoit à la famille du chancelier de L'Hôpital.
T. t. poés. PUG. a
ij NOTICE
premier trait de ressemblance de Jacques Dèlille avec la plupart des hommes sup^^bears , a été de ne devoir qu'à lui son nom, sa fortune, et son illustration: peu d entre eux eussent été plus en droit que lui de dire, avec P. Corneille :
Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée.
Celle de Delille commença avec ses études classiques: elles furent brillantes, et couronnées, en rhétorique, par des succès qui renouvelèrent, pour le collège de Lisiéux, l'époque mémorable des triomphes de Thomas au concours général. Delille y remporta, en lySS, le prix d'honneur des Nouveaux, le second de dis" cours français y le premier de vers, et le premier de version grecque ('). L'année suivante, nouvelles conquêtes du prix d'honneur et des premiers de discours français et de vers latins. Celui d'éloquence latine, proposé à l'émulation des jeunes candidats au professorat, fut également remporté par Delille, trois ans après, et confirma ses droits au titre qu'il sollicitoit dans l'université. Mais tous les rangs s'y trouvant alors remplis; il se vit forcé d'accepter, au collège de Beauvais, les humbles fonctions de maître élémentaire; a et celui, dit à ce sujet un
(') Il n'y avoit point encore de prix fonde pour la version latine; il ne le fut qu'en 1759.
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de ses plus dignes panégyristes ('), qui devoit un jour enrichir notre langue poétique, se vit réduit à donner à des enfants des leçons de syntaxe latine. » Mais la maison qu'il hal||toit, toute pleine encore des souvenirs religieux et classiques des Rollin et des Coffin, dut plus d une fois relever à ses propres yeux l'apparente humilité de ces mêmes fonctions. Plus dune fois, sans doute, il se rappela que le bon, le vertueux Rollin , faisoit de l'instruction des petits enfants le charme de sa retraite, et la consolation de ses derniers jours (').
Cependant, la destruction du corps célèbre qui occupoit la plupart des collèges de la France, ayant bientôt laissé celui d'Amiens à la disposition de Fautorité séculière , Delille y fiit appelé. Il ne nous reste d'autre monument de ses études et de ses travaux, pendant son
(') M. Delambre , discours prononcé sur la tombe de Delille, le 6 mai i8i3.
(') Delille a consigné le souvenir de ces touchantes impressions dans un Discours en vers, prononcé en 1761 , au collège de Beauvais , à Fouverture d'une thèse :
Eh ! Gomment résister au charme qui m'inspire ! Tout parle ici de vous; ces lieux sont votre empire. Ici , vous conduisiez la plume de Rollin ; Vous accordiez ici la lyre de Goffin (*) , etc.
(*) Allusion aux hymnes sacrées de GofSn , adoptées d'abord par le diocèse de Paris, et successivement 4>ar toiu ceux de la France.
iv NOTICE
séjour dans cette ville, qutm Discours sur Féducation, remarquable sur-tout par TexpressioD des sentiments monarchiques qui dévoient êtr^dis dans la suite à de si rudes épreuves, sans se démentir jamais dans la conduite ni dans le cœur du chantre de la Pitié.
Cependant le jeune professeur fiit ramené bientôt sur un théâtre plus digpie de lui. Luniversité de Paris venoit d'obtenir la fondation d'un corps d'agrégés, destinés à remplacer les professeurs absents ou malades. Les titres que réunissoit Delille le dispensoient de toutes les épreuves; il lui suffit de se présenter pour être admis, et obtenir la chaire de Troisième, au collège de La Marche.
Il n'étoit jusqu'alors connu comme poëte, que par quelques unes de ces pièces qui s'oublient aussi vite que la circonstance qui les inspire, ou le concours académique qui les couronne. Cependant les connoisseurs avoient distingué dans l'Épi tre à M. Laurent i^')^ du nombre, de l'harmonie, un excellent ton de versification, et sur -tout une merveilleuse aptitude à rendre avec une fidélité pleine d'élégance les procédés des arts mécaniques ,
(*) A Toccasion d'un bras artificiel qu'il avoit compose pour un soldat invalide. Cet habile mécanicien étoit père de M. Laurent de Villedeuil , ministre sous Louis XVL
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sans qu'il en coûte rien à la vérité de l'expression, rien à la fierté jusqu alors si dédaigneuse de notre langue poétique. On admira, on cita déjà comme modèle du genre et du style didactique, ces vers sur l'ancienne machine do Marli :
Près du riant Marli^ Que Louis, la nature, et Part, ont embelli, S'élève une machine, où cent tubes ensemble Versent dans des bassins l'eau que leur jeu rassemble. Élevés lentement sur \a cime des monts, Leurs flots précipités routent dans les. vallons; Raniment la verdure, ou baig;nent les Naïades, Jaillissent dans les airs, ou tombent en cascades.
C'est ainsi que préludoit Fauteur à son immortelle traduction des Géorgiques , depuis long-temps déjà le grand objet de ses travaux ; qui en est devenue la récompense la plus flatteuse , et qui en sera vraisemblablement Fun des monuments les plus durables. La nouveauté, la hardiesse périlleuse de Tentreprise, mais sur-tout le mérite de l'exécution, fixèrent d'abord tous les yeux sur le poëte, qui, à l'âge de trente ans, enrichissoit la langue et la littérature françaises d'un chef-d'œuvre qui eût étonné le siècle même auquel les prodiges littéraires coûtoient si peu. On sait, et c'est Delille lui-même qui nous l'apprend ('), qu'à
(') Voyez la préface de ^ Homme des champs.
vj NOTICE
peine sorti de riiétorique, le jeune traducteur alla trouver Louis Racine pour lui soumettre quelques fragments de son ouvrage. Le fils du grand Racine, Fauteur du poème de la ReH-gion, recula, doublement frappé de lextrème jeunesse du poëte et de Taudace de son projet. uLes GéorgiqueSy s'écria-t-il d'un ton sévère; c^est la plus téméraire des entreprises! Mon ami, M. Lefranc, la tentée, et je lui ai prédit qull échoueroit. » Racine consentit cependant à entendre la lecture proposée, et le timide élève avoit à peine récité une trentaine de vers , que le juge désarmé l'arrêta tout-acoup en lui disant : « Non seulement je ne vous détourne plus de votre projet, mais je vous exhorte à le poursuivre. » Delille poursuivit en effet, et la double prophétie de Racine reçut son entier accompHssement ; mais il iie fut témoin ni de la défaite de son ami, ni du triomphe de son jeune rival : il étoit mort depuis six ans, quand les Géorgiques parurent, à la fin de 1769.
Au milieu du concert d applaudissements et d'éloges qu excitoit de toutes parts le phénomène de cette traduction vraiment origi-' nale, suivant l'expression de Frédéric II, s'éleva la voix d'un critique, encore inconnu, mais devenu formidable par cette attaque
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même ; et qui essayoit ainsi contre Delille des armes destinées à se mesurer bientôt après avec Voltaire lui-même. Clément de Dijon apporta dans ses Observations eritùfues sur les Géorgiques de Delille ('), tout lenthousiasme d'un admirateur passionné de Virgile, et la sévérité pédantesque, la minutieuse diligence dun professeur qui, du haut de sa chaire, et la férule en main, corrige le devoir d'un écolier. Toujours sûr d'avoir raison quand il rapproche deux langues entre lescpielles il y a l'immensité; quand il compare, non pas un morceau d'une certaine étendue au morceau qui lui répond dans la traduction, mais quand il oppose le vers au vers, quelquefois même l'hémistiche à l'hémistiche, il abuse de ses for^ ces et de ses avantages pour accabler le traducteur, vaincu d'avance par la supériorité reconnue de son modèle. Il eût été plus juste, plus digne d'une critique imj^artiale , de hii savoir gré de ses efforts, si souvent heureux; de cette élégance continue, de cet emploi d'une foule de termes, exclus jusqu'alors de la langue des poètes, et surpris de s'y voir ac-
(') Et sur les poèmes des SaUons y de la Déclamation , et de la Peinture: i vol. in-8'', Genève, 1771. Réimprime Tannée snî vante à Paris, sous le titre de Nouvelles Observations critiques sur différents sujets de littérature.
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cueillis avec honneur; de ne chercher enfin dans cette treuiuction, qu un beau poëme français sur le même sujet qui avoit inspire à Virgile un si beau poëme latin. Le comble de Fart et le prodige du talent, dans le traducteur, étoit d'avoir fait lire et aimer Virgile de ceux même qui connoissoient à peine de nom son chefni œuvre des Georgiquesj et d'avoir placé sur la toilette et entre les mains des femmes , celui peut-être de tous les ouvrages anciens qui devoit, par la nature de son sujet, prétendre le moins à cet honneur. Voilà ce qu'il convenoit de faire, et ce que n'a point fait Clément. Sa critique cependant ne fut point inutile à Delille : il fit habilement son profit de ce qu'il y trouva de bon ; et il en est résulté de nombreuses corrections de détail, et des améliorations sensibles dans l'ensemble de l'ouvrage.
•Avant lui, Marolles, Segrais, et Martin, avoient traduit en vers les Géorgiques de Virgile; on l'avoit oublié depuis long-temps: on s'en ressouvint alors , pour y rechercher avec une curieuse malignité quelques hémistiches que le Virgile français avoit eu le courage de retirer du fumier de nos vieux Ennius. La traduction de Lefranc parut après celle de Delille, et la prédiction de Louis Racine fut {^einement confirmée (*).
(') MM. Raux et Coumand furent encore moins heu-
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Cependant, malgré les critiques de Clément, ou plutôt à cause de ces mêmes critiques, la traduction nouvelle des Géorgiques plaçoit son auteur, dans Fopinion publique, au premier rang de nos poètes français. La Harpe en parloit avec les plus grands éloges dans le Mercure; et Voltaire écrivoit à Facadémie française: «Rempli de la lecture des Géorgie i ques de M. Delille, je sens tout le prix de la difficulté si heureusement surmontée ; et je pense qu on ne pouvait faire plus dlionneur à Virgile et à la nation. Le poëme des Sai" sons y et la traduction des Géorgiques me paraissent les deux meilleurs poëmes qui aient honoré la France, après Y^irt poétique. — Le petit serpent de Dijon (Clément) s'est cassé les dents à force de mordre les deux meilleures limes que nous ayons. — Je pense, messieurs, qu'il est digne de vous de récompenser les talents en les fesant triompher de l'envie. — M. Delille ne sait point quelle liberté je prends avec vous; je désire même qu'il l'ignore, etc. — 4 mars 1772. »
reux , il y a quelques années : on ne remarqua , dans le premier, que l'excès de confiance avec laquelle il critiquoit son devancier, et substituoit , sans façon , ses vers aux siens; dans le second, que Taffectation ridicnle de ne pas même faire mention de Delille. ^
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Peu de temps après , DeliUe fîit en efiPet ncHniilé à Facadémie fTançai8e(*); mais, sui" le mdtif alléjg^ué de la trop grande jeunesse du poëte(*), quoiqu'il eût alors trente-quatre ans, le roi ne crut pas devoir confirmer l'élection pour le moment. Delille fut élu de nouveau deux ans après, et Louis XV se plut alors à réparer par des témoignages particuliers de sa bienveUlance, ce que le refus avoit eu de désobligeant.
Delille succédoit à La Condamine (^). Ce ftit une bonne fortune pour le récipiendaire d avoir à suivre l'intrépide voyageur dans ses courses aventureuses; de franchir avec lui les Gordilières du Pérou , à travers quatre cents lieues de chemins impraticables *, de descendre la fameuse rivière des Amazones; et de trouver à chaque pas, dans la vie toute poétique d'un héros presque fabuleux pour nous, quoitjue notre Contemporain, de nouvelles mœurs, des sites nouveaux à peindre, ou des dangers nouveaux à décrire. L'auteur se trou voit là dans son véritable élément ; aussi l'effet de ce
(') Le 7 mai 1773 , avec M. Suard , à la place de MM. Bignon et Duclos.
(^) tt Trop jeane ! s'écrioit à ce sujet un prélat ami de DeliUe : il a près de deux mille ans ; il est de l'âge de Virgile. »
(^) Il€ut reçu et prononça son discours le 1 1 juillet 1 774.
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brillant morceau fatril prodigieux sur Fasdem* blée nombreuse qui Técoutoit; on oroyoit en^ tendre déjà, dans ForaCeur, le poëte de Vlm€t» gination.
Le nouvel académicien n'étoit encore que professeur de Troisième ; et La Harpe trouvoit assez ridicule qu un académicien français die* tât des thèmes à des enfants; il lui tardoit de le voir secouer enfin la poussière collégiale\'). L un de ses plus honorables confrères dans luniversité, M. Le Beau, dont les muses latines garderont long-temps le souvenir, lui en fournit peu de temps après Foccasion , en le faisant appeler au collège de France, oii il ouvrit et soutint avec tant d'éclat son cours de poésie latine.
Le grand succès des Géorgiques avoit dé* cidé pour toujours la vocation de Delille, et déterminé la direction de son talent vers le genre descriptif, qu'il a singulièrement étendu, mais dont on a quelquefois abusé depuis.
Quelques vers du poëme qui venoit d associer si honorablement son nom à celui de Virgile('),
(') Corresp. y tom. I , pag. 137.
(*) Géorg. If^y v. 1 16 et suiv.
Âtqne eqnidem , extremo ni jam tub fine laboram Vêla traham, etc.
Si mon Taisteau, long-^emps égvë loin dn hutà^ de.
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lui donnèrent l'idée première de celui des Jar^ dinSy ouvrage quil n a jamais surpassé, quant aux ornements de détail et à la poésie du style. Conçu d abord sous le titre assez vague de la Nature champêtre, ce joli paysage étoit connu long-temps avant sa publication, soit par les lectures de Fauteur à Tacadémie française, soit par celles dont il charmoit les cercles les plus dil^ngués de la cour et de la ville. Il en avoit lu les deux premiers chants à la réception de M. de Malesherbes ( i6 février 1776 ); et voici le jugement qu'en porta dès-lors La Harpe, ami de Delille, et partisan déclaré de son talent : u L'abbé Delille a lu deux chants d'un «poëme sur la Nature champêtre; ouvrage (( dont les idées sont un peu usées , mais plein w de détails charmants (*). »
Il ajoute un peu plus loin : «( Vous trouvent rez dans ce poëme une couleur plus aimable, ((plus douce, quoique moins pure que celle (( que vous avez pu remarquer dans les Geor'^ agiques ('). »
L'ouvrage parut enfin en 1783. II étoit annoncé avec trop de bienveillance, attendu avec trop d'empressement, pour n'être pas jugé avec trop de sévérité. Mais si les juges
(*) Corresp. , tom. I , let. xii.
(*) Corresp, , tom. I , let. xi v.
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éclairés et sans passion s'accordèrent pour condamner les défauts du poëme, ils se réunirent aussi pour proclamer hautement que les deux derniers chants dévoient être comptés parmi les meilleurs morceaux de poésie descriptive que nous ayons dans notre langue ('). Ce qu on reprocha le plus durement à Fauteur, fut de n'avoir décrit que les parcs des rois ou des grands seigneurs, et de n'avoir chanté que les jardins de luxe et de pur agrément, sans dire un mot de ceux que l'on cultive pour leur utihté. Rivarol, dans une satire assez piquante, mais qui pou voit être plus ingénieuse (') , chargea le chou et le navet de la vengeance du potorger. La satire réussit auprès de ce malin public qui aime les bons vers, mais qui aime aussi quelquefois que l'on se moque de ceux qui en font. Rivarol finissoit par prédire que nous verrions , tôt ou tard ,
Tomber cet esprit de collège, De ses dieux potagers déserteur sacrilège.
Sa gloire passera : les navets resteront.
Les navets sont restés; mais la gloire poétique de Delille a triomphé de ces vaines attaques, et ne passera vraisemblablement, qu'avec celle de Racine et de Boileau. Le chantre des
(') La Harpe , Corresp. , tom. III , pag. Sga.
(') Efle parut sous le nom du comte Barruel-Beauvert.
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Jardins répondit d une manière dig^e de son talent : il vengea en beaux vers l'honneur du jardin potager; et se piqua sur-tout de relever par la noblesse et la dignité de lexpression , ces mêmes objets pour lesquels on lui supposoit un injurieux dédain. Il disoit, dans une nouvelle édition de son poëme :
Que la grappe pendante, La pèche vdbutëe et la poire fondante, Tapissant de nos murs Tinsipide blancheur.
D'un suc délicieux nous offrent la fraîcheur. Que sur Foignon du Nil, et sur la verte oseille. En globes de mbb descende la groseille :
Que l'arbre offre à vos mains la pomme au teint vermeil , Et Fabricot doré par les feux du soleil.
A côté de vos fleurs aimez à voir éclore Et le chou panaché que la pourpre colore.
Et les navets sucrés que Femeuse a nourris.
Pour qui mon dur censeur m*accusa de mépris.
Les Jardins paroissoient sous les auspices du PRINCE si heureusement caractérisé par Fépithéte du poëte dont la reconnoissance éclatoit en ces termes :
Et toi, d'un prince aimable à Fasile fidèle, Dont le nom trop modeste est indigne de toi (') , lieu charmant ! offre-lui tout ce que je lui doi. Un fortuné loisir, une douce retraite.
Bienfaiteur de mes vers, ainsi que du poëte ('),
(') Le joli jardin de i^o^ate/fe.
(') Monseigneur le comte d'Artois lui avoit dotiné Fab-
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C'est lui qui, dans ce choix d^ëcrivains enchanteurs^
Dans ce jardin paré de poétiques fleurs.
Daigne accueillir ma muse. Ainsi, du sein de Fherbe,
La violette croit auprès du lis superbe.
Compagnon inconnu de ces bammes fameux.
Ah ! si ma foible voix pouvoit chanter comme eux , ^
Je peindrois tes jardins, le dieu qui les habite,
Les arts et Tamitié qu'il y mène à sa suite.
Beau lieu, fais son bonheur ! et moi, si quelque jour, .
Grâce à lui, j'embellis un champêtre séjour,
De mon illustre appui j^ placerai nmage(');
De mes premières fleurs je lui promets Phommage;
Pour elle, je cultive et j'enlace en festons
Le myrte et le laurier, tous deux chers aux Bourbons ;
Et si l'ombre, la paix, la liberté m'inspire,
A l'auteur de ces dons je consacre ma lyre.
C'ëtoit alors Thominage du talent à la puissance; quinze ans après, tout avoit changé pour le prince qui inspiroit de si nobles sentiments et de si beaux vers : tout, excepté le cœur et le langage de son poëte, qui lui répétoit en 1 796 :
Grand prince, tendre ami, chevalier magnanime.
Modèle de la grâce, exemple de l'honneur !
Tu t'en souviens peut-être : aux jours de mon bonheur,
Je chantai tes bienfaits ; et quand la tyrannie
Nous faisoit de son joug; subir l'îg^nominie,
J'en atteste le ciel , dans ces moments d'effroi,
baye de Saint-Severin : bénéfice simple j qui n'exîgeoît pcnnt l'engagement dans les ordres sacrés.
(') Géorg. UI, t. 16.
In medio mihi iCaetar erit.
xvj NOTICE
Je m'oubliois moi-même, et volois près de toi. Oui ; dWtres lieux en vain bénissoient ta présence : Le doux ressouvenir ne connott point l'absence. Au milieu de Texil et de l'adversité, Toujours tu fus présent à ma fidélité.
Malheur et Pitié (*) , rh. nr.
Écoutez-le encore s'écrier dans ce même poëme des Jardins , et avec cet enthousiasme si heureusement ranimé depuis dans tous les cœurs français , à la naissance du miraculeux héritier du sceptre de nos rois :
Il est né , l'héritier du sceptre de nos rois(^) ! Il est né ! Dans nos murs , dans nos champs , sur les ondes , Nos foudres triomphants l'annoncent aux deux mondes. Pour parer son berceau, c'est trop peu que des fleurs : Apportez les lauriers, les palmes des vainqueurs. Qu'à ses premiers regards brillent des jours de gloire ; Qu'il entende, en naissant, l'hymne de la victoire: Cest la fête qu'on doit au pur sang des Bourbons.
Suivoit un éloge aussi vrai que touchant de la reine MARIE - ANTOINETTE , de cette princesse dont la France ne connoissoit, n admiroit encore que les qualités aimables ; mais en qui des infortunes inouies dévoient révéler bientôt
Q) Tel étoit le titre primitif de l'ouvrage ; mais la censure en exigea alors la suppression. Nous le rétablissons dans cette édition.
(^) Le premier Dauphin , fils de Louis XVI , né à la fin
de 1781.
SUR J. DELILLE. xvij
des vertus jusqu'alors sans exemple. Elle inspira le chantre du malheur, comme elle avoit inspiré le peintre des grâces; et le poëtc auquel on disputoitla sensibilité, en trouva une source inépuisable dans son ame, pour décrire les souffrances, la résignation, et la mort de la digne épouse du roi-martyr (').
L'époque du poëme des Jardins fut pour Delille celle de la gloire, de la fortune, et de tous les genres de succès. Recherché avec empressement de tout ce qu'il y avoit de plus distingué par les talents, le rang, et la naissance, il apportoit dans leur société, dit une femme de beaucoup d'esprit ('), une gaieté si vraie, si jeune, si naïve, et pourtant si ingénieuse, que l'homme supérieur et le grand poëte se retrouvoient à chaque instant, et comme malgré lui, dans l'homme aimable. Delille avoit puisé ces premières leçons de politesse et d'amabilité dans la maison de la célèbre madame GeoflPrin , qui accueillit sa jeunesse avec une extrême bonté, et qui offrit au talent, alors malheureux, des secours qu'il n'accepta point,
(<) Plus d'une foison surprit Delille fondant en larmes, lorsqu'il retraçoit en si beaux vers ces lamentables souvenirs.
(') Madame du Mole'.
T.'l. POÉA. FUG. 6
xviij NOTICE
maiâ dont il a noblement consigné le souvenir dans les vers suivants :
Aux offres de ta bienfaisance Ma fièrc pauvreté ne consentit jamais :
Mais en refusant tes bienfaits, Taï gardé ma reconnoissance (').
L'un des jJus honorables amis que sa brillante réputation et ses qualités personnelles aient acquis et conservés à Delille, fut le comte de Clioiseul-Gouffier. Peu de grands seigneurs ont su réunir et concilier au même degré la })olitesse de Fliomme de cour, les grâces et Fespritderiiommedu monde, avec lamour éclairé des arts, et les connoissances variées du savant de profession. Un autre Ghoiseul avoit illustré son ministère {)ar la protection et les encouragements accordés aux lettres, et par sa constante bienveillance pour labbé Bartliélemy; M. de Choiseul-Gouffier voulut, à son exemple, honorer son ambassade à Gonstantinople on la rendant utile aux sciences et aux lettres*, elle le fut sur-tout à la [>oésie. Delille y alla chercher ces belles inspirations que l'on retrouve à chaque i)age du poëme de t Imagination.
Trop voisin des beaux climats de la Grèce pour ne pas visiter des lieux si chers aux Muses, il s'embarqua sur un bâtiment qui relâcha
(') La Conversation y eh. m , à la fin.
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au rivage d'Athènes. Au retour, le canot où étoient 1 ambassadeur et sa suite fut poursuivi par deux forbans qui étoient sur le point de l'atteindre. Au milieu de la consternation et du silence de tout l'équipage, Delille donna des marques de sang-froid et même de gaieté, dont toutes les gazettes parlèrent dans le temps. w Ces coquins-là, disoit-il, ne s'attendent pas à « l'épigramme que je ferai contre eux. »
Ravi, enthousiasmé à l'aspect des monuments antiques qu'il parcouroit dans la patrie de Sophocle et d'Euripide, il écrivit alors à une dame de Paris (') une lettre qui eut un grand succès , et qui fait partager au lecteur l'enthousiasme de l'écrivain*
w Notre voyage a été très heureux; le vent unous a portés en cinq jours à Malte, par la « plus belle mer et sous le plus beau ciel du tt monde : j'étois très curieux de voir cette ville, «son superi>e port, ses grandes murailles (( blanches, qui, en huit jours, auroient achevé (c de m'aveugler, et ses belles rues pavées en ((pierre de taille, qui montent et qui descen- ((dent en grands escaliers. J'étois plus cu- (( rieux encore de connoître ses mœurs et sa (( constitution (').
(') Madame Devaisnes.
(*) Dans quelques unes des copies qui (x>ururent alors de
XX NOTICE
« Nous avons quitté cette ville ( Malte ) pour w voir un pays plus barbare, mais plus inté- (( ressaut, ce beau pays de la Grèce, où les ((ie{jrets sont au moins adoucis par les sou- (( vcnirs. La première île qu'on rencontre est « Cérigo, si connue sous le nom de Cythere; il « faut convenir qu'elle répond mal à sa répu-r
cette lettre , on lisoit ici un passa(]^e d'autant plus désobli- {jeant pour l'ordre de Malte, qu'il portoit sur l'institution elle-même , que l'on qualifioit sans ménagement de fondation contre l'humanité. Le célibat des chevaliers y étoît surtout injurieusement calomnié. Le bailli de Crussol crut devoir répondre à cette indécente attaque , et il le fit dans le Journal de Paris j 21 juillet 1785. Delille fut bien sprpris, en arrivant en France quelques mois après , d'apprendre l'espèce de scandale qu'il y avoit occasioné^ et il se hâta de le désavouer, dans une lettre datée du lazaret de Marseille, 10 septembre, et adressée au bailli de Crussol lui-même. La voici.