‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 4 sur 80 · M. LE BAILLI · texte numérisé non relu

M. LE BAILLI

u Si quelqu'un avoit pu jamais révoquer en doute la loya uté (I des chevaliers de Malte, votre lettre suffi roit pour le réfuii ter; on ne peut répondre d'une manière plus noble, plus a solide , à l'accusation absurde dont je viens d'être l'objet ; « et, quand je serois coupable, votre lettre, pleine de no- « blesse , seroit encore la vengeance la plus digne d'un brave " et généreux chevalier.

u J'ai cherché dans ma mémoire ce que je puis avoir dit u d'offensant pour l'ordre respectable dont vous êtes un des ii membres les plus distingués ; je me suis rappelé qu'en ef- (( fet je m'étois plaint amèrement de la blancheur éblouis- <( santé de vos murailles , qui en huit jours auroit achevé de

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« tatioQ. Nos romanciers et nos faiseurs cropé- (( ra seroient un peu étonnés s'ils savoient que « cette île, si délicieuse dans la fable et dans «leurs vers, nest qu'un rocher aride. En vé- (» rite, on a bien fait d y placer le temple de «Vénus; jx)ur se plaire là, il falloit bien un « peu d'amour.

Ci in'aveugler. Je me suis encore permis des plaintes et même u des déclamations violentes contre Tinsupportable chaleur u que nous avons essuyée dans votre ville. Voilà les atrocités K dont je suis obli(]^é de m^avouer coupable.

«Parlons sérieusement, M. le bailli; il est bien étran(je « qu'on me rende responsable de ce qu'on a pu insérer dans u une lettre sans signature et sans aveu , et falsifiée peutu être autant de fois qu'elle a été copiée. La boule de neige a poussée par des polissons , à mesure qu'elle ix>ule se (grossit u et se fait; voilà sans doute le sort de cette lettre dont il a <t couru dans le monde tant de copies plus ou moins infidè- « les. Celles où l'on dit que votre ordre est la seule école « d'héroïsme qui existe dans le monde, où l'on vante l'esprit, ude politesse, de loyauté, d'hospitalité qui distingue vos « chevaliers; ces copies-là , je les avoue avec plaisir; celles où " l'on se permet des observations trop libres , même injuu rieuses, je les désavoue absolument, et votre lettre. M* le "bailli, me dispense d'en détailler les raisons. Accueilli de u la manière la plus distinguée par votre illustre et vertueux 4( souverain, lié depuis nombre d'années avec plusieurs dé uvos chevaliers, ils m'honorent de leur amitié; cultivant u un art qui fait profession d'admirer et de chérir les vertus « héroïques, avec quelle vraisemblance a-t-on pu m'attribuer (( les phrases hardies et répréhensibles dont on se plaint ?

« J'ai l'honneur d'être avec respect, etc. »»

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a Les autres îles sont plus dignes de leur re- (i nommée; et la fécondité de leur terrain, la* « vantage de leur position, la beauté de leur ((ciel, la douceur de leur climat, embellis par u tout ce que la fable a de plus enchanteur, et u lliistoire de plus intéressant, offrent un des « plus ravissants sj>ectacles qui puissent flatter (( Fimagination et les yeux; mais je n'en pou- « vois jouir comme les autres; chacun maffli- « geoit inhumainement d'un plaisir que je ne « pouvois partager. On me disoit : Voilà la j^a- « trie de Sapho, d'Anacréon, d'Homère. Hélas! « j'étois aveugle comme lui, et jamais je ne l'awvois si douloureusement éprouvé; mais du (( moins je découvrois à-peu-près la position « de ces lieux, et je voyois tout cela un peu a mieux que dans les livres.

«Enfin, nous avons été forcés de relâcher « par un vent contraire, si l'on j^eut appeler un wvcnt contraire celui qui nous a donné le « temps de voir Athènes.

« Je ne chercherai pas à vous exprimer mon « plaisir en mettant le pied sur cette terre cé- « lèbrc; je pleurois de joie. Je voyois enfin tout a ce que je n'avois fait que lire; je reconnois- «sois tout ce (|ue j'avois connu dès l'enfance; «tout m'étoit à-la-fois familier et nouveau; «mais ce que je n'oublierai de la vie, c'est la

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. a sensation que ma fait éprouver I as[>ect du « premier monument de cette ville à jamais « intéressante.

« Je ne pouvois me lasser de voir ces grandes « et belles colonnes du plus beau marbre de «Paros, intéressantes par leur beauté, par w celle des temples qu elles décoroient, par les « souvenirs des beaux siècles qu'elles rappelce lent, et sui^tout parceque l'imitation, plus « ou moins exacte, de leurs belles proportions « est et sera, dans tous les temps et chez tous (des peuples, la mesure du bon et du mau- «vais {joût. Je les parcourois, je les touchois, (( je les mesurois avec une insatiable avidité; «elles avoient beau tomber en ruines, je ne «pouvois quelquefois m'euipêcher de les «croire impérissables; je croyois faire la fbr- « tune de mon nom en le (jravant sur leur «marbre; mais bientôt je uraporcevois avec « douleur de mon illusion ; ces restes pré- « cieux ont plus d'un ennemi, et le temjw n'est «pas le plus terrible. La barbare ignorance «des Turcs détruit, quelquefois en un jour, « ce que des siècles avoient épargné ; j'ai vu , «étendue à la porte du commandant, une «de ces belles colonnes dont je vous ai parlé : « un ornement du temple de Jupiter alloit or- « ner son harem. Le temple de Minerve, le plus

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bel ouvrage de lantiquité, dont la magnificence mit Périclès, qui lavoit fiait bâtir^ dans Timpossibilité de rendre ses comptes, est enfermé dans une citadelle construite en parrtie à ses dépens; nous y sommes montés par f un escalier composé de ses débris, nous Cdu- ( lions aux pieds des bas-relief^ sculptés par les i Phidias et les Praxitèle; je marchoistà côté, ou t j'enjambois, pour n'être pas complice de ces i profanations. Un magasin à poudre est établi ( à côté du temple; dans les dernières guerres ( des Vénitiens , une bombe a fait éclater le ma- (gasin, et tomber plusieurs colonnes jusquai lors parfaitement conservées. Ce qui m'a dés- ( espéré, c'est qu'au moment de descendre, on i a donné ordre de tirer le canon pour M. l'am- (bassadeur; j'ai craint que cette commotion n'achevât d'ébranler le temple, et M. de Choi- ( seul trembloit des honneurs qu'on lui reni doit.

«On voit encore avec plaisir dix-sept cot lonnes de beau marbre, reste de cent dix qui ( soutenoient, dit-on, le temple d'Adrien. Au- ( devant est une aire à battre le blé, pavée de < magnifiques débris de ce monument. On y ( distingue avec douleur des fragments sans nombre de superbes sculptures dont ce temt pie étoit orné. Entre deux de ces dix-sept co-

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«lonnes, s'étoit guindé, il y a quelques an- « nées, pour y vivre et mourir, un ermite grec , a plus fier des hommages de la populace qui le « nourrissoit, que les Miltiade et les Thémisii tocle ne Font jamais été des acclamations de (( la Grèce. Ces colonnes elles-mêmes font pi- « tié dans leur magnificence. Je demandai qui n les avoit ainsi mutilées, car il étoit aisé de « voir que ce n étoit point FefFet du temps ; on « me répondit que de ces débris on feisoit de la w chaux. J'en pleurai de rage.

« Dans toute la ville, c'est le même sujet de w douleur; pas un pilier, pas un degré, pas un w seuil de porte qui ne soit de marbre antique, «arraché par force de quelque monument.

«Par-tout la mesquinerie des constructions « modernes est bizarrement mêlée à la magnifi- « cence des édifices antiques. J'ai vu un bour- « geoîs appuyer un mauvais plancher de sapin «sur des colonnes qui avoient supporté le « temple d'Auguste.

«Les cours, les places, les rues, sont jon- « chées de ces débris, les murailles en sont bâ- «ties; on reconnoît avec un plaisir doulou- « reux une inscription intéressante, l'épitaphe « d'un grand homme, la figure d'un héros, un «bras, un pied, qui appartenoient peut-être à «Minerve ou à Vénus; là, uac tête de cheval

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«qui vit encore^ ici, des coriatides superbes (c enchâssées dans le mur coitirae des pierres ce vulgaires. J aperçois dans une cour une fonce taine de marbre; j entre : c étoit autrefois un ce magnifique tombeau, orné de belles sculpcc tures. Je me prosterne, je baise le tombeau ; ce dans Fétourderie de mon adoration, je renée verse la cruche d'un enfant qui rioit de me « ce voir faire. Du rire, il passe aux larmes et aux ce cris ; je n avois point sur moi de quoi lapaiccser, et il ne seroit pas encore consolé, si des ce Turcs, bonnes gens, ne Favoient menacé de ce le battre.

ce II faut que je vous conte encore une suce perstition de mon amour pour ranti(|uité : au ce moment que je suis entré tout palpitant dans ce Athènes, ses moindres débris me paroissoient ce sacrés. Vous connoissez l'histoire de ce sauce vage qui navoit jamais vu de pierres; j'ai fait ce comme lui, j'ai rempli d'abord les poches de ccmon habit, ensuite celles de ma veste, de ce morceaux de marbre sculptés; et puis, ce comme le sauvage, j'ai tout jeté, mais avec ce plus de regret que lui. Pour comble de malce heur, les Albanais ont fait sur ces côtes une ce incursion meurtrière ; il a fallu se mettre à ce l'abri par des murs; la malheureuse antiquité ce a fait encore ces frais-là, et la défense de la

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u ville nouvelle a coûté [Jos d'un magnifique (1 débris à la ville ancienne.

((Pardonnez, madame, ce long récit, dont (( lennui vous fera peut-ètrç haïr le pays que ((je voudrois vous faire aimer; mais, pour ((VOUS réconcilier avec lui, vous recevrez ((bientôt du vin de ces belles îles, mûri par ((leur beau soleil; faites, en le buvant, com- ((mémoration de moi avec vos amis. M. de ((Choiseul prie monsieur votre mari, (qu'il (( connoit plus que vous, de vous faire accep- (( ter un petit flacon d'essence de roses. Plus de V roses sont exprimées dans ce petit flacon, tf qu on n'en trouveroit dans tous les jardins ((que j'ai chantés. Ma malheureuse vue se ((brouille; je ne puis plus écrire, et cela m'at- (( triste un peu. »

A son retour d'Athènes, Delille passa l'hiver à Constantinople, et presque tout l'été suivant dans la délicieuse retraite de Tarapia, vis-àvis l'embouchure de la mer Noire. Quel spectacle enchanteur se déployoit incessamment sous ses yeux ! Ces innombrables vaisseaux qui entrent de la mer Noire dans le Bosphore, et du Bosphore dans la mer Noire; cette foule àe* barques légères qui se croisent sans cesse sur ce bras de mer, et lui donnent un air si animé! Sur le bord opposé, les superbes prairies d'A-

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sie, ombragées de beaux arbres, traversées par de belles rivières, et ornées d'un nombre infini de kiosques. C'est dans ces beaux lieux qu'il passoit toutes ses matinées, travaillant à son poëme de t Imaginât ion; c'est là, s'écrioit-il dans l'ivresse de l'inspiration :

Cest là que, s'enlourant de tout ce quelle adore,

L'imagination est plus active encore.

L^^ tout parle ou de vers, ou de gloire, ou d'amour;

Tout est dieux ou héros. Une barque, en un jour.

Parcourt sur cette mer, en merveilles féconde,

Cent lieux plus renommés que tous les lieux du monde.

Méne-moi, dieu des arts, vers ta chère Délos, etc.

Imagin. , ch. !▼.

Ce ne fut cependant pas vers Délos, c'est en France que le dieu des arts ramena bientôt son poëte favori pour le rendre aux fonctions qu'il remplissoit avec tant d'éclat, soit dans l'université, soit au collège de France. Mais ses travaux ne tardèrent pas à être troublés par les orages politiques excités dans notre malheureuse patrie. Delille ne fut point à l'abri de la persécution , qui ne tarda pas à frapper indistinctement toutes les classes de la société : la nature de ses relations , le genre et l'emploi de son beau talent, l'habit même qu'il jK)rtoit, devinrent autant de titres de proscription aux yeux des misérables qui avoient déclaré une

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yucrre d'extermination à toutes les sortes de célébrité. Déjà privé du revenu de ses bénéfices, Delille supporta avec une résignation i» qui trouva peu d'imitateurs alors, la perte d'une fortune assez considérable:

.... Lé peu que j^avois , je l'abandonne aux dieux ('),

disoit-il ; et ce n étoit point une vaine jactance: c'étoit l'expression vraie de cette inaltérable tranquillité d'ame et d'esprit qui ne l'abandonna jamais, et qui le suivit jusque dans ces redoutables comités, devenus pour tant d'autres victimes l'antre d'un lion qui ne lâchoit plus sa proie. Déjà arrêté, Delille fut chaudement défendu , et rendu à la liberté par un homme qu'il ne connoissoit pas, et qui ne l'avoit probablemient jamais vu : c^étoit un compagnon maçon. Son argument le plus fort en faveur de Delille, fut qu'il ne falloit pas tuer tous les poètes , mais en conserver au moins quelques uns pour chanter nos victoires. L'argument parut sans doute irrésistible, car le poëte fut sauvé. Mais ce ne fut pas des chants de victoire qu'on lui demanda quelque temps après : on mit son ame et son génie à une épreuve plus périlleuse ; voici à quelle occasion.

(■) L'Homme des Champs, ch. ii.

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