TRADUCTION
D'un morceau de la tragédie d*OTBELLO, de Shakespeare.
Son père m'estimoit ; par la publique voix
Il sa voit dès long-temps mes malheurs, mes exploits :
Ils lui donnoicnt pour moi l'intérêt le plus tendre ;
Mais de ma propre bouche il vouloit les entendre ;
Et moi, pour satisfaire à ses vœux empressés,
Je lui contois nûès maux et mes périls passés.
Quel fut moo sèit obscur, comment par mon courage
Je sortis de la forde et devins mon ouvrage ;
Quel revers me plongea dans la captivité ;
Quel ami généreux paya ma liberté ;
Ce tissu varié d espérance et d'alarmes ;
Ma jeunesse affrontant le tumulte des armes ;
Quels prodiges cent fois m'ont sauvé du trépas ;
Des milliers d'ennemis moissonnés par mon bras,
Malheureux qu'à regret immoloit ma victoire.
Et sur qui je pleurois au milieu de ma gloire.
Tantôt c'étoit un siège et ses longues horreurs :
L'assaillant au-dehors déployant ses fureurs ;
Au-dedans teus les maux d'une ville affamée,
Et la contagion dévorant mon armée.
T. I. POÉ8. PUG. 8
It was my hint to speak. AU thèse to hear, Would Desdemona seriously incline :
But ^till the house-af fairs would draw her thence, Which ever as sbe could with haste dispatch, She'd come again, and with a greedy car Devour up my discourse : which I observing, Took once a pliant hour, and found good means To draw from her a prayer of earnest heart, That I would ail my pilgrimage dilate, Whereof by parcels she had something heard, But not distinctively : I did consent, And often didj)eguile her of her tea^ When I did speak of some distressful stroke That my youth suffer d. My story being donc, She gave me for my pains a world of sighs :
She swore in faith, 'twas strange ! Was passing strange ! fTwas pitiful ! Was wondrous pitiful! — She wish'd she had not heard it — yet she wish'd That heaven had made her such a man, — She thank'd me, And bade me, if I had a friend that lov'd her, I should but teach him how to tell my story, And that would woo her. On this hint I spake.
Desdémona pensive écoutoit ce discours ;
Ou, si de mon histoire interrompant le cours,
Quelque soin domestique exigeoit sa présence,
Bientôt, pour réparer ces courts moments d absence,
Elle accouroit vers nous, et son cœur transporté,
Écoutant mon récit avec avidité,
Partageoit jnon destin heureux ou misérable.
Je le vis, je saisis un instant favorable,
Et surpris à son cœur sensible^t généreux
Une douce prière, objet de tous mes vœux :
C'étoit de répéter, de répéter encore
Ces traits qu elle admira, ces maux qu elle déplore.
Mon récit trop modeste en taisoit la moitié ;
C'étoit trahir ma gloire et trahir l'amitié ;
Depuis les premiers jours de ma première enfance
Jusqu'au dernier péril qu'affronta ma vaillance.
On vouloit tout savoir ; et tandis que ma voix
Reprenoit ce récit redemandé vingt fois.
Mes courses, mes combats sur la terre et les ondes,
Dans les sables déseits, dans les forêts profondes,
Mon coursier tout sanglant se débattant sous moi ;
Mon œil dans tous ses traits voyoit courir l'effroi.
J'entendois ses soupirs, je surprenois ses larmes.
Et jouissois tout bas de ses tendres alarmes.
Un jour, enfin, d'un ton mélancolique et doux:
« Quel mortel, me dit-elle, a souffert plus que vous?
Entre tous vos amis s'il en est un qui m'aime,
A conter vos malheurs instruisez-le vous-même,
She lov'd me for the dangers I had past.
And I lovM her, that she did pity them.
This only is the witchcraft I hâve us'd.
Et je ne quitte plus ce touchant entretien. »
Ces mots partis du cœur avertirent le mien ;
Elle avoit révélé le secret de sa flamme,
Et laveu de la mienne échappa de mon ame.
Sans refuser mes vœux et sans les recevoir,
Sa touchante rougeur confirma inon espoir;
Elle aimoit mes malheurs, et moi j'aimai ses larmes.
L'amour et la pitié confondirent leurs charmes.
Et firent deux époux de deux tendres amants :
Voilà mon sortilège et mes enchantements. (')
(') Voyez TOthello de Ducis, acte I, scène v.