A DEUX ENFANTS VOYAGEURS
Enfin vous l'allez voir ce continent si vaste.
Vous partez dans vos jeunes ans, Quand vos esprits, vos organes naissants,
Peuvent saisir chaque contraste.
Mais souffrez qu un vieillard, sans rudesse et sans faste. Par votre aimable accueil dès long-temps prévenu, Et profitant pour vous de tout ce qu'il a vu.
De loin vous montre sur la route
Les dangers qu'il faut qu'on redoute, L'ennui, l'orgueil, et la légèreté.
Dans chaque empire et dans chaque cité , De voyageurs une foule pullule ;
* Les deux fils de M. Antrobus. Pendant son séjour en Angleterre, Delille avoit souvent admiré leur zèle, leurs succès , et sur-tout leur caractère de candeur et de docilité. Au momeut de partir pour un long; voyage , ces deux jeunes Anglais vinrent demander à notre poète des conseils et des instructions. Il répondit à leurs vœux par cette épître. T. I. po£s. Fuo. 14
Chacun a sa marotte et tous leur ridicule. L un, à la suite d'un cartel, Qui veut du sang, pour un mot, pom* un geste, Bien loin du séjour paternel.
Victime d'un orgueil funeste.
S'en va mourir d'ennui sur les bords du Texel : Un coup d'épée eût été moins mortel.
L'autre, promeneur solitaire,
Et voyageur apothicaire.
Va chercher sur les rocs, sur la cûne des monts, Dans le fond des forêts, dans le creux des vallons, La plante du centaure, ou l'herbe vulnéraire.
Ou le salubre capillaire :
Et, fier de son butin lentement recueilli, Revient la tête vide, et son herbier rempli.
Cet autre, préférant les arts à la nature, Va chercher la moderne ou vieille architecture. Il est heureux, s'il sait, à la rigueur, Combien Saint-Paul a de longueur.
Combien tous les temples du monde Le cèdent en hauteur à la grande rotonde
Qui, s'élevant eccessivamente , Va porter jusqu'aux cieux le nom de Bramante. En maçon très chrétien il a couru la terre.
Vu tous les patrons goths, grecs, gaulois, ou romains, Les temples celtes ou germains.
Il part, revole en France, en Angleterre, Il compte en masse, hélas ! et souvent en détail, La nef d'Amiens, de Reims le célèbre poitail. Et du chœur de Beauvais le superbe travail, Et les vitraux de Tours, précieux à l'histoire, Où plus dune famille a retrouvé sa gloire; Les foils de Valencienne et ceux de Luxembourg, Et les rocs dentelés du clocher de Strasbom^ ; L'Escurial, le Louvre, et Saint-Roch, et Saint-Pierre, Leurs châsses, leurs cercueils, le mur qui les enserre,
La grille dont ils sont enceints ; Enfin ses longs discours, ses récits, ses dessins. Pleins d autels, de tombeaux, et de marbre et de pierre,
Même aux dévots font redouter les saints.
L'autre à bien festiner met sa philosophie; Où l'on mange et boit bien est sa géographie ; Il voyage en gourmand ; il compare en chemin La truite de Genève et la carpe du Rhin:
liCS pleurs du Christ (') au cni de Chambertin, Le Calabrois, le Santorin,
Dont un volcan féconda le terrain;
Les vins pourris dans les fosses d'Espagne ('),
Au vieux nectar qu'en plus d'une campagne
(*) Lacryma-Ctiristi : excellent vin qui se récolte sur le revers du Vésuve.
(^) Le Rancio , du latin rancidus, parcequ'il mûrit dans des fosses creusées pour le recevoir.
Nos grenadiers français buvoient, le sabre en main,
Dans les foudres {^)de FAUemagne.
Tantôt son savoir bien nourri
S'en va, d'auberges en auberges, Chercher dans quels climats, sous quel ciel favori.
Les pois nouveaux et les asperges,
Pour complaire à sa volonté, Préviennent le printemps, survivent à l'été.
Aux champs de la Romagne, aux îles de l'Attique,
Dans sa gourmandise classique.
Il demande en courant le Chio, le Massique , Qu'Anacréon et qu'Horace avoient bus,
A qui leur verve poétique
Paya de si justes tributs.
U veut savoir quel vin moderne Remplace le Cécube, et tient lieu du Falerne. Il ne s'étonne pas que les arts soient perdus.
Depuis que ces vins ne sont plus.
Il goûte, il juge tout, passe de h<ilte en halte Des vergers de Montreuil aux oranges de Malte , Du lièvre sans saveur et du fade lapin.
Nourris des débris du jardin , Aux gibiers du midi, dont la chair renommée
Est de lavande et de thym parfumée; Ou de la bartavelle à la rouge perdrix,
Dont 1 epagneul évente les esprits ; Parcourt tous les terroirs en oliviers fertiles,
(■) Grands vaisseaux qui contiennent plusieurs muids de vin.
De Lucque et d'Aix va comparer les builes, Rapporte enfin chez lui des indigestions
De tous pays, de toutes nations.
Tantôt, peu satisfait de nos serres françaises, Il s'arrête en chemin , charmé par un beau fruit
Dont le parfum et le goût le séduit, Prend là ses repas et ses aises.
La saison finit-elle, il appelle à grand bruit Ses gens, ses postillons, fait atteler ses chaises,
Et disparoit tout juste avec les fraises.
D'autres, de l'avenir, du présent peu frappés, Infatigables antiquaires.
Du passé seul sont occupés ; Dans les vallons, sur les monts escarpés Vont déchiffrant des marbres funéraires.
Vont déterrant des urnes cinéraires.
Se pâment sur un mur bâti par Cicéron,
Ou sur un coin du jardin de Néron ; D'écus grecs ou romains, ou d'antiques médailles. Us s'en vont ramassant des restes curieux ; Us appliquent la loupe, ils fatiguent leurs yeux Sur le vert-de-gris précieux De ces augustes antiquailles ; '
Du vorace Vitellius Cherchept les casernes royales.
Ou des Tibère, des Caïus, Les cavernes prétoriales ;
Comblent de leurs débris des chars et des vaisseaux ; Puis fiers de ces rares morceaux,
Pour embellir leurs scènes ix)mantiques , Us vont de cet amas de décombres antiques, De colonnes sans base et de vieux chapiteaux, Attrister leurs jardins, encombrer leurs châteaux ;
Doctes fouillis de la Grèce et de Rome, Où logent cent consuls, et souvent pas un honune ! Antre nobiliaire, ambitieux donjon.
Où, comme les vivants, chez d'Hozier, chez Baujon,
Les morts inscrits sur leurs regîtr e Présentent en entrant leurs dates et leurs titres.
Des cartons sous le bras, dans les mains des crayons, L autre s en va chercher loin de nos régions Des ruines, des paysages; Dessiner quelques monts sauvages , Quelques rochers bizarrement taillés, Et d'arbrisseaux rampants richement habillés.
De beaux lointains, et de riches ombrages.
Au fond d un porte-feuille il dépose enterrés
Des champs flétris, des monts décolorés.
Par-tout où s est montré ce grand paysagiste. Chaque lieu semble triste De voir ainsi déshonorés Ses bois, ses ruisseaux, et ses prés, A qui le crayon des artistes N a pu laisser ce ciel pur et vermeil ,
Ces beaux reflets, et ce soleil,
Le plus brillant des coloristes.
Lui cependant, tout fier de ces riches moissons, Du grand art des Poussin récoltes poétiques.
Va bientôt dans d'autres cantons, Pleins de grands souvenirs , fameux par de grands noms,
Autour des remparts historiques
Des Augustes et des Gâtons,
Reprendre ses courses classiques ;
Passe des égoûts de Tarquin
A cette fontaine chérie Du grand législateur confident d'Égérie; A la tombe où dormoit Scipion l'Africain ;
A la masse du Colisée, Par un neveu papal depuis long-temps brisée ;
Passe en revue et les champs et les monts ; Et, sa docte valise une fois bien remplie.
Il court en France apporter lltalie , Ses arcs triomphateurs, ses aqueducs, ses ponts.
Et ses temples, et leurs frontons ;
Et dit, d'une ame enorgueillie :
Rome n est plus dans Rome ; elle est dans mes cartons.
Dans de plus longues promenades ,
L'autre, badaud parisien.
Chez le peuple vénitien, A Naples, va chercher des bals, des mascarades, La bénédiction qu'on donne au Vatican ;
Ailleurs, le spectacle d'un camp.
Des manœuvres, et des parades ;
Ailleurs, un beau couronnement,
Grand et superbe événement
Où les étrangers accoururent,
Où trente puissances parurent.
Quel plaisir, de retour chez soi,
De conter à ses camarades Quel hasard le plaça tout à côté du roi !
Les fêtes, les soupers, les danses, les aubades.
Les balustres et les arcades.
Les tribunes et les balcons.
Combien les Allemands vidèrent de flacons ! Du cérémonial de cette grande fête
Le fat vous étourdit la tête, Redit chaque détail qui flatte son orgueil, Les noms de tous les grands qui lui firent accueil ; Et même il a sur lui le ruban honorable Que lui donna la cour dans ce jour mémorable.
Épris de plus nobles objets,
Des portiques, des colonnades.
Des danses et des sérénades
Ont pour vous de foibles attraits.
Le choix savant et des vins et des mets
N'est point entré dans vos projets, Pour le beau seul vous êtes nés gourmets.
Des cathédrales et des temples
Votre pays vous offre assez d'exemples :
Et la belle nature aux plus savants pinceaux Y peut fournir d'assez riches tableaux.
Jeunes encore, et vertueux, et sages.
Le désordre n a point commandé vos voyages :
Ce travers n'est pour vous qu'un objet de pitié. De plus nobles motifs vous ouvrent la carrière ; Et, quand vos pas quitteront la barrière,
Vous ne laisserez en arrière
Que les regrets de l'amitié.
Laissez les ruines antiques
A ces amateurs fanatiques Des temples , des palais , des urnes , des tombeaux , Pour qui les plus anciens sont toujours les plus beaux,
Dont l'érudition profonde Dans chaque souterrain et dans chaque caveau
Court interroger le vieux monde,
Sans s'inquiéter du nouveau.
Etudiez les peuples et les honunes ; Oubliez ce qu'on fut pour voir ce que nous sommes.
Pour voyager avec succès De l'habitude encore évitez les excès.
Il ne faut aimer trop, ni trop peu sa patrie ; L'un seroit sacrilège, et l'autre idolâtrie.
Les uns, obstinés citoyens, Ne trouvent que chez eux le vrai goût, les vrais biens,
Ne conçoivent pas qu'on puisse être Autrement que l'on est au lieu qui les vit naître ;
La lunette nationale :
Et de tous les états, et de tous les pays, Us reviennent chagrins, haïssants, et haïs.
Pour désenfler ses hypocondres, L'autre au sein de la France, au milieu de Paris, Veut transporter les courses , les paris , Et toutes les gaietés de Londres.
Pour se chauffer durant l'hiver, Il commande un grateQ)^ unferuier(f) ; Pour sa fourniture complète Ne manque pas de faire empiète De l'infatigable poker Q) , Qui, des passe-temps le plus cher, Près d'une cheminée au spleen un peu sujette. Où siègent les vapeurs et la consomption , L'étude en bonnet noir, la lecture en lunette, lia politique auprès d'une gazette.
Et lavarice auprès de sa cassette,
(') La cheminée dans laquelle on place le charbon. (') Espèce de garde-cendres.
Q) Tient lieu de pincettes.
Du mélancolique charbon
Faisant partir par amusette,
Quelquefois par distraction , La rapide étincelle et la vive bluette,
Pour égayer la méditation, Dans les jeux du foyer remplace la pincette.
Il ne sort pas sans un spencer,
Ne lit que Milton et Chaucer ;
Pour n'en pas perdre Thabitude, Du nom de roiU il appelle nos bals, Et du sort des Français n a plus d'inquiétude
Depuis qu'ils ont adopté les wauxhalls ; A ce bel opéra, que le monde idolâtre.
Va de Covent-Garden regretter le théâtre ;
Sollicite avant son départ Le combat du taureau , la chasse du renard ; S'étonne seulement que la France ait fait grâce Aux loups, dont l'Angleterre extermina la race ; Se fait admettre au club, paie en livres sterlings Sa soupe à la tortue, et ses chers plum-puddings; Pour mieux s'habituer à la langue française, Se rend exactement à la taverne anglaise.
Et, dans ses jeux chéris soigneux de s'exercer, A nos Parisiens veut apprendre à boxer ; Par-tout de son pays conserve les coutumes,
Les usages et les costumes ; Enfin , rentrant chez lui comme il étoit sorti , Y revient plus anglais qu'il n'en étoit parti.
D autres, lassés du séjour de leurs pères, Vont poursuivant de lointaines chimères, Et, se dépaysant pour devenir meilleurs, Dénigrent tout chez eux, adorent tout ailleurs. Tout ce qu'ils n avoient pas chaime leurs goûts frivoles.
Ainsi les superstitions.
Chez les antiques nations.
Des cultes étrangers empruntoient les idoles. Du joug de l'habitude ils marchent dégagés.
Et perdent leur sagesse avec leurs préjugés.
Ainsi du bon Français quand Thmneur vagabonde
Se mit à parcourir le monde.
Par-tout il moissonna les sottises d'autrui.
Et dans le monde entier ne méprisa que lui.
Il courut mendier aux terres étrangères Ses usages, ses mœurs, et ses lois passagères. Aux rochers de la Suisse, aux plaines d'Albion, U croyoit s'élancer vers la perfection.
Revenu, disoit-il, de ses erreurs premières.
Il délioit son joug, et brisoit ses lisières. Qu'arriva-t-il? Au lieu de nouvelles lumières, U rapporta, pom' prix de son instruction.
L'extravagance et la destruction.
En berline, en wiskis, en frac, en guêtre, en bottes, En gilets écourtés, en longues redingotes, La révolution, pour punir les Français, A des goûts étrangers dut ses premiers succès. De motions nos cafés résonnèrent ;
De mots , de plans nouveaux, nos vieillards s'étonnèrent; Déjeunes fats et dlmberbes Gâtons
Dans nos tribunes dominèrent,
Ridiculement y prônèrent
La république des Platons.
Des bavards de tous les cantons
Nos jeunes dames raffolèrent ;
Les Grâces, les Ris s envolèrent.
Mille petits Gatilinas Inondèrent nos clubs, nos salons, nos sénats. Le cœur se corrompit, les esprits se troublèrent. Gomme un torrent fougueux le désordre roula : Plus de respect pour ses chefs, pour ses maîtres ;
La licence à ses pieds foula
Les ouvrages de nos ancêtres ; Le mauvais goût eut de iaombreux fauteurs.
Le tragique fit place à d'effroyables drames ; La terreur à l'honneur succéda dans les âmes.
Et la pitié resta pour les auteurs.
La sensible amitié ne vit plus que des traîtres. Dans ses vieux fondements l'empire chancela; Les débris des autels écrasèrent les prêtres, Et sur les courtisans le trône s'écroula.
Évitez ces excès; voyez la jeune abeille.
Qui, dès le retour du matin.
Sur le thym odorant, sur la rose venneillc,
Gueille la cire, et cherche son butin.
Dans sa loge natale, ou dans d'autres cellules,
Ses partialités, ses dégoûts ridicules Ne vont poiot s'informer conunent w fait le miel ; Elle suit son instinct^ la nature et le cid.
Imitez-la ; repoussez tout système :
Vous le savez, et du bien et du mal Le ciel à tous les lieux fit un partage égal. Avant Fétude , a v^ant Fexpérience , M'avons-nous pas la conscience?
C'est à ses lois que l'on doit obéir.
Sur les objets qu'on doit haïr,
Sur ceux qu'il faut qu'on aime.
Chacun est son juge à soi-même.
De l'imitation le danger est extrême.
Observez avec soin , choisissez à loisir.
L'art de bien voyager, c'est l'art de bien choi^r. Mais ne vous bornez pas aux plus prochains rivages ; Examinez d^un regard pénétrant D'autres pays, d'autres usages.
Et sur les bords lointains, policés ou sauvages, Conune votre pensée, étendez vos voyages.
Vous êtes bien petits, et le monde est bien grand ! Quel que soit le climat qu aborde votre audace. N'espérez point trouver les lieux Tels que les virent nos aïeux.
Le temps, qui forme tout, et par qui tout s efface.
Du monde entier change la face.
Les peuples, les climats, leau, la terre, et les cieux. Vous chercheriez en vain Tyr, Carthage, Ecbatane ;
Un volcan engloutit et Lisbonne et Catane ; Sur son terrain, par le temps exhaussé,
Le Capitole est abaissé ; Où reposoit la famille des Jules,
Des capucins ont leurs cellules.
Observez d'un regard soigneux Les changements des lois, des hommes, et des lieux : Vous êtes bien enfants, et le monde est bien vieux !
Sachez aussi, dans votre course.
Des peuples dispersés chercher l'antique source. L un est né des Gaulois, et l'autre des Germains ; Lun est enfant des Grecs, et l'autre des Romains.
Cet autre, fier de son vieil âge.
Fils de l'Égyptien, ou du Scythe sauvage.
Changea cent fois de mœurs et d'esclavage.
Que de peuples divers, nés du même berceau, Prennent des traits, un goût, un langage nouveau,
Et des habitudes contraires.
Dépendant du vainqueur, du siècle, et des climats ! Dans le monde habité tous les peuples sont frères ; Et tous, ainsi que vous, ne se ressemblent pas. Mais en vain vous offrez dans votre aimable enfance
Cette conformité de traits ; U est entre vous deux des rapports plus parfaits : Même docilité, même reconnoissance Pour l'homme vertueux de qui l'expérience
A vos yeux charmés dévoila
Tous les secrets de la science ;
Même amour pom* les lieux où vous prîtes naissance
Pour Dieu, pour votre roi : voilà
Votre plus noble ressemblance.
La fable vainement nous entretient encor
Et de PoUux et de Castor, Infortunés jumeaux que le destin bizarre Placoit lun dans Fenfer et Tautre dans les cieux :
Par un sort plus doux et plus rare , Même félicité vous réunit tous deux ;
Même soin forma votre enfance.
Du jeune âge oubliant les jeux,
Dans un voyage courageux
Allez cueillir la récompense
De votre loisir studieux.
Mieux instruits, vous jouirez mieux; Les états, les cités, les peuples et les lieux
Ne disent rien à Fignorance ; Son regard n'en saisit que la vainc apparence,
L'ignorant voit, le savant pense.
Jadis, la veille des combats.
Des grands événements, et des lointains voyages.
Les princes et les potentats Interrogeoicnt le ciel, et consultoient les mages. Pour moi, sans me placer au nombre des devins.
Déjà sur vos futurs destins
J'ai des augures plus certains.
J'ai de plus assurés présages.
Une beauté forma vos esprits enfantins.
Une beauté qui joint à la g[aieté française La bonté germanique et la douceur anglaise.
Un sage, ami des lois, des beaux-arts, et des dieux, Connu par son talent, connu par sa sagesse.
Des écrits de Rome et de Grèce, Vous déroula les trésors précieux ; Ce qu a de plus délicieux , De plus sublime, de plus sage.
Le bon peuple qui vit l'aurore de votre âge. Jugez d'après son goût, voyez d'après ses yeux. Du senjûble Antrobus, dont le cœur généreux Des bons Français a mérité l'hommage , Payez lamour, et remplissez les vœux :
C'en est assez ; je réponds du voyage.
Mais quand par le succès il sera couronné, Panni ces écrivains, vos compagnons fidèles.
N'oubliez point votre Cicérone, Et laissez le disciple auprès de ses modèles. Mes jardins, pleins de fleurs, que dans nos parcs français Ma Muse transplanta de vos jardins anglais, Parmi tous ces écrits, charme de votre route. Grâce à votre amitié, vont vous suivre, sans doute; Et, si j'en crois ce Gibbs, qui d'un si joli ton, Dans son élégante lecture, Récite avec affection Ces vers sans art, dictés par la nature, Je le dis sans présomption.
Le succès assuré de votre heureux voyage
T. I. poÉs. Fro. i5
Passera mon ambition,
Et je prévois plus d'mi suffrage
Pour ma petite édition (»).
Encore un mot. Dans votre excursion
Vous n'oublierez pas cette France,
Qui par le nombre et la vaillance,
Son inépuisable opulence.
D'audacieux exploits, d'illustres attentats,
A pesé sur tous les États.
Là , vous verrez encor Fidole de la France ,
L'bonneur, cette briUante et trompeuse moiiéoie,
Qu'au bien public un esprit sage emploie.
Qui court de main en main, du noble au roturier. Des princes aux sujets, du poëte au guerrier. C'est l'honneur qui créa des ordres, des chapitres, Mesure les égards sur les rangs, sur les titres ;
Veut des plaisirs ou bruyants ou coûteux, Du silence seul est honteux ;
Moins empressé, moins ambitieux d'être.
Que jaloux de paroître.
Fait de l'orgueil la base du devoir ; Par des distinctions, des richesses se venge ; Commerce de respect, trafique de louange.
Les donne pour les recevoir ; Préfère aux vrais besoins , l'or, le jaspe, et l'albâtre ;
(^) L'édition de poche (pocket) du poëme des Jurdins.
Cherche des spectateurs et demande un théâtre ; Se montre pour briller, brille pour éblouir, Et jouit en effet, s'il a lair de jouir ;
Flétri d'un rien, heureux de peu de chose, Il marche fier des chaînes qu'il s'impose ;
Pour lui , le plus superbe don ^^
Est un coup d'œil du prince, un sourire, un cordon. Même avant ses quartiers, il compte ses services,
Se pare de ses cicatrices.
Un brancard, décoré de ses sanglants lambeaux.
Un trophée ennemi conquis dans les batailles.
Des grenadiers en pleurs suivant ses funérailles Le flattent plus qu'un fastueux cercueil.
Les pompes de la mort et le luxe du deuil ;
Il aime l'héroïsme, abhorre la bassesse ; En vain Plutus, entouré de trésoi's.
Au dieu d'hymen ouvre ses coffres-forts ; Il veuU^ur dot, au lieu de la richesse, Un nom satlk tache, un rang, et la sagesse ;
Il est souvent l'espoir des peuples abattus.
L'aiguillon des talents et l'ame des vertus.
Mais aussi qu un grand choc ébranle un grand empire. L'honneur lui-même à sa perte conspire.
L'opinion, simulacre du jour.
L'opinion, divinité frivole.
Entend sa voix; il commande: elle vole
De l'église au baneau, de la ville à la cour ;
Poursuit ddà les mers sa course vagabonde ; Nègres et blancs s'arment en un clin d'œil ;
Le sang rougit la terre et Fonde ;
Les champs, les cités sont en deuil :
On est brouillon par mode et méchant par orgueil. Malgré les changements qu a subis ce théâtre, Sur ce terrain mouvant, sous ce ciel orageux. Vos yeux surpris verront la jeunesse folâtre
Et Falégresse opiniâtre Recommencer ses bals, ses danses, et ses jeux.
Que sa longue enfance idolâtre.
Tel le voyageur curieux Qui d'un volcan horrible Vient observer l'explosion terrible.
Sur les bords du cratère, interroge en tremblant Les cavités de Tabîme brûlant^ Les points d'où partit Fincendie^ Où la lave s'est refroidie ; ^
Mais, parmi ces monts menaçant.
Où dans les tourbiUons de ces feux étouffants Le gouffre ensevelit les mânes De leurs femmes, de leurs enfants ; Bientôt il voit les bei^ers triomphants Rétablir en chantant leurs antiques cabanes; Y reconduire leurs troupeaux.
Reprendre leurs joyeux pipeaux ; Sur la terre encor mugissante,
Les gazons refleuris, la moisson renaissante,
L'industrie appelant les arts , Les superbes cités relevant leurs remparts, Les églises leurs tours, et les arbres leur faîte, Et la nature en deuil , et la nature en fête. Ainsi , d'un œil surpris , et des biens et des maux Vous contemplerez les tableaux.
Par un moins bizarre assemblage, Quelque pinceau capricieux Sur un même visage , Pour amuser nos yeux, Aux traits du rieur Démocrite Uniroit ceux du pleureur Heraclite ; Et sur ces murs Voltaire auroit écrit :
C'est Jean qui pleure, et Jean qui rit. Sans cesse menacé par l'océan qu'il brave.
Tel vous ne verrez point l'industrieux Batave : Le travail, la sagesse, et toutes les vertus,
Entre lem*s mains fidèles , Tiennent chez lui la clef du temple de Plutus. Il respecte les lois et les moeurs paternelles ; Dans son terrain, conquis sur l'abîme des flots, Doublement enrichi par la terre et les eaux,
Il est frugal au sein de l'abondance ; Hardi spéculateur, guidé par la prudence, Son industrie est son trésor.
Son crédit est l'économie ; Dans l'avenir il rejette la vie ;
Seul il régne au milieu de ce monde amphibie, Commande aux éléments, mais obéit à For.
Fier de sa propreté, de sa simple élégance,
Son luxe est sans extravagance ; La seule utilité dirige ses projets ; ,
Pour lui les prés ne sont que des pâtures, Les chênes des sabords, et les pins des mâtures !
Les vents ne sont que des soufflets, La mer un grand chemin, les vaisseaux des voitures.
Adieu, chers nourissons de la riche Angleterre ! Je vous ai transportés de votre heureuse terre.
Du séjour chéri de vos rois.
De leurs simples palais, de leurs bosquets champêtres, Ornés par les vertus de lem-s augustes maîtres.
Où le pouvoir sicgc à côté des lois.
Au Louvre, où de Louis régnèrent les ancêti'es ;
A ces jardins célébrés tant de fois.
Embellis par les arts, dessinés par Le Nôtre,
Beaux lieux tout-à-coup envahis Par un peuple qui fit son malheur et le nôtre.
Quand vous aurez visité mon pays.
Revenez promptement être heureux dans le vôtre.
Là, tout doit charmer les regards :
Ce pays est celui des arts.
Des vertus, des lois protectrices.
Qui d un bonheur égal font jouir tout 1 état.
Du roi, du peuple, et du sénat,
Inexorables bienfaitrices.
Revenez donc dans cet heureux séjour, ■; Présent à votre esprit et cher à votre amour. Plus on parcourt le reste de la terre, Plus on apprend à chérir TAngleterre.
Vers ces beaux lieux hâtez votre retour.
Ainsi la vagabonde et frileuse hirondelle, Que loin des noirs frimas Un printemps étranger appelle En de moins rigoureux climats.
Revient, aime à revoir, se plaît à reconnoître Le champ qui la nourrit, le ciel qui la vit naître, Et ces murs paternels, et ces fragiles toits Que son vol rasa tant de fois
D une aile familière.
Et la solive hospitalière Qui soutenoit son nid. I^à, de son doux berceau. Le duvet la reçut ; là de sa tendre mère Le bec, pour son repas, lui portoit un morceau Ou de mouche, ou de vermisseau.
Là, sa diligence attentive Dirigea son vol foible encor, Enhardit son aile craintive A prendre son premier essor ; Ce lieu, de son enfance ancien dépositaire, ' Sera de ses neveux lempire héréditaire ; Pères, mères, enfants, au printemps réunis, Y viendront faire encore et lamour et leurs nids.
Revenu de ses incartades, Le pèlerin ailé fait à ses camarades Des récits curieux, utiles, ou nouveaux:
Où sont les plus beaux grains et les plus belles eaux, Où chantent le mieux les oiseaux, Où sont les plus douces peuplades, Où rhorrible vautour, où lavide épervier Troubla le moins ses douces promenades. .
Ce toit qui le vit essayer Et son instinct novice et sa plume nouvelle.
Qui jeune encor lentendit bégayer La chanson paternelle ; Où la douce habitude en secret le rappelle.
Seul peut lui plaire, et seul peut l'égayer; Et la plus riante charmille.
Où , par la verdure séduit.
Le peuple des oiseaux fourmille , Plaît moins à ses regards que cet humble réduit, Et ces toits enfumés , berceau de sa famille. Aussi le zéphyr printanier En vain revient le convier A quitter sa poutre chérie ; Si long fut son exil ! si douce est sa patrie ! Il partit vagabond, il revient casanier.
Ainsi le voyageur, que loin de son foyer Un instinct curieux exile.
Avec transport retrouve son asile ; C'est là qu'il veut vivre et mourir. Pourquoi
Chercheroit-il encor les terres étrangères, Chez d autres nations et sous une autre loi ?
La défiance est mère de Feffroi.
Les changements de lieu ne nous profitent guères : On peut s'instruire ailleurs ; on ne vit que chez soi.
INSCRIPTION
Mise au bas de la statue de Louis XV, sur la place de Reims.
De Tamour des Français éternel monument,
Instruisez à jamais la terre, -Que Louis en ces murs jura d être leur père,
Et fut fidèle à son serment.