JACQUES DELILLE
Quel éloge ils renferment, et de quelle perte ils nous rappellent le souvenir! mais quelles consolations ils nous laissent, en retraçant en même temps à la pensée cette longue et brillante suite de titres de gloire qui porteront le nom de Jacques Delille à la postérité, avec ceux de /. Racine y de Boileaii, de La Fontaine^ et de Foliaire l Sans être précisément comparable à aucun d'eux pris en particulier, on reconnoît facilement dans la manière habituelle de Delille l'alliance quelquefois forcée, le plus souvent heureuse, des manières différentes de ces
(') Epîtrc dédicatoirc du }X)cme de V Imagination.
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quatre grands maîtres dans lart d'écrire en vers. Il a tour-à-tour la touclie ferme et sévère de Boileau ^riiarmonieuse élégance de Racine; quelque chose des grâces naïves de La Fontaine ('); mais sur-tout l'abondance facile, et souvent trop facile de Voltaire. On conçoit sans peine qu'il est presque impossible qu'un style, qui se compose de la combinaison étudiée de tant d'autres styles, ait un cachet particulier, une certaine originalité de caractère; et qu'aj>pliqué sur-tout à des sujets essentiellement divers, il n'en résulte pas fréquemment un contraste pénible pour le lecteur entre le fond des idées etles couleurs du langage. C'est un inconvénient que n'a pas toujours évité Delille, mais quil a su pallier avec un art infini; et quoique le chantre des Jardins se retrouve encore par intervalles dans le traducteur de V Enéide ^ (in ParadiSy et même de ÏEssai sur r/iommey on ne peut nier cependant, que chacune de ces grandes, compositions poétiques se distingue
(') En voici un exemple entre autres: il s'agit du château deMeudon, et des bois qui Tenvironnoient :
llélat ! ces bois sacrés, ces bosquets ne sont plus! Par le fer destructeur je les vois abattus; Abattus au printemps !
11 me semble que ce dernier trait , et le tour qui l'exprime, sont bien dans le (jénic de La Fontaine.
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par des traits particuliers de force et'd'énergie dans Milton , de mollesse et de flexibilité dans Virgile, de précision philosophique enfin dans le chef-d'œuvre de Pope.
Cette dernière traduction , quoique publiée sept ou huit ans après la mort de son auteur, est néanmoins Fun des premiers ouvrages dont se soit occupé Delille après les Géorgiques. Un traité conclu en 1 769(*) avecle libraire Bleuet, en fait mention comme déjà avancée, et eA état d'être livrée à l'impression avec la seconde édition du poëme de Virgile. L'auteur en ajoura na ensuite indéfiniment la publication ; et l'apparition même de la traduction de M. de Fontanes, publiée pour la première foisen 1 783, n'engagea pointDelille àfaireparoîtrelasienne, ni même à prendre date de la priorité. C'est donc sur sa tombe que fut déposé ce dernier monument de sa gloire comme traducteur; et, par une destinée aussi étrange que déplorable, ce fot également à la lueur des flambeaux qui éclairoient les funérailles de Fontanes, que parut sa nouvelle édition.
Nous venons de parcourir une époque à jamais mémorable dans lliistoire des lettres françaises. Jetons maintenant un coup d'oeil rapide
(*) Le traité porte la date du 24 février 1769; et l'honoraire stipulé est de 2,4oo francs.
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sur I ensemble de cette belle carrière poétique , commencée , parcourue , achevée avec tant d'éclat : arrêtons-nous un moment devant la plus vaste collection de vers dont le génie d'un seul bomme ait encore enrichi notre langue , et essayons de fixer les idées sur le vrai caractère d'un grand talent, trop déprécié par les uns, trop loué peut-être par les autres, pour occuper encore sa véritable place dans l'opinion publique.
Nous n'avons pointdissimulé dans le cour^de cette Notice, l'influence que la conduite politique de Delille dut avoir sur les jugements conteïnporains; mais affranchie du joug plus ou moins impérieux des circonstances , et placée à une élévation où le nuage des passions ne sauroit "^lus offusquer la justesse de son regard , la pos* térité examinera moins les sujets en eux-mêmes , que la manière dont le poëte les a traités •, et elle proclamera sans balancer Delille l'un de nos plus habiles versificateurs, et le preiùief de nos poètes didactiques. Personne , depuis Boileau , n'a su maîtriser, comtne Delille, notre vers alexandrin , et lui donner tous les caractères , lui imprimer toutes les sortes de mouvements dont il est susceptible : c'est le cachet particulier de son talent, et ce qui le distingue sur-tout de L. Racine et de Saint-Lambert ,
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tous deux versificateurs corrects , harmonieux ; mais le chantre de la Religion ne paroît avoir ni mesuré Fétendue , ni rempli toute la majesté de son sujet : une grande quantité de beaux vers, et des morceaux entiers qui décèlent le poëte, n emj>êchent pas qu il ne manque en général de coloris, et de variété dans la marche et le mouvement du style. Ce n'est pas le coloris qui manque au peintre des Saisons ; mais ce coto*. ris est froid et monotone ; et le vernis philosophique que Fauteur s'est efforcé de répandre sur tout le poëme , achève de glacer le lecteur. C'est, quant à la fermeté du style et à la facture du vers , un ouvrage qui rappelle l'école de Boileau , mais altérée déjà par celle de Voltaire, et laissant entrevoir le goût faux et le mauvais esprit qui alloient être ceux du siècl w^' La langue poétique perdoit chaque jour quelque chose de la correction difficile, de la sévère élégance où elle étoit parvenue ; mais elle étendoit d'ailleurs le cercle de ses attributions ; elle tenta d'exprimer, et elle exprima heureusement des choses jusqu'alors rebelles à la po,ésie. Les philosophes l'entendirent, avec une surprise qui les charma, parler leur propre langue; et peut-être même les découvertes du grand Newton durent-elles aux beaux vers de Voltaire une partie de leur célébrité parmi nous.
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Presque exclusivement consacrée autrefois à la peinture des passions ou des ridicules, la poésie devînt la langue des sciences physiques et morales , et même des arts mécaniques : mais elle dut créer des formes nouvelles pour rendre de nouvelles idées ; et le genre descriptiffut le genre dominant , le genre par excellence.
Delille ne pouvoit donc paroître dans des circonstances plus favorables au développement et au triomphe de son talent : il sentit tout le prix de la position , il s'en empara , et fit époque lui-même dans une grande époque.
Son exemple et ses succès entraînèrent bientôt à sa suite une foule de disciples , séduits par lapparente facilité d'un genre qui dispense àpeu-près du travail d'inventer, d'ordonner un sujet, et dont la grande affaire est sur-tout le mécanisme du vers. Cependant parmi ces nombreux élèves d'un maître célèbre , très peu ont mérité l'honneur d'être nommés ici après Delille : tout le reste est oublié. Le genre lui-même est tombé dans un étrange discrédit : la mode, dont le caprice tyrannise les lettres comme bien d'autres choses, a remplacé le descriptif par le romantique , qui tombera à son tour.
Mais quelle que soit la nature du genre auquel ils appartiennent, les bons ouvrages restent; et les Jardins, t Imagination, feront les éter- ,
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nelles délices des amateurs de beaux vers «t de descriptions pittoresques; tandis que les traductions des GéorgiqueSy de Y Enéide, et du Paradis y consacreront pour toujours le nom de DeliUe avec ceux de Virgile et de Afiiton.
DISCOURS