‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 6 sur 80 · u grand · texte numérisé non relu

u grand

-lie, depuis

io composer

reproche, pé-

irition de cha-

aétÂréfatéjce

j|-Gou£fi«r et Bailli,

^aintrLouii, 1789.

xlij NOTICE

Delille étoit rentré dans sa patrie , chargé des richesses conquises sur les littéi*atures étrangères; il songea à en faire jouir les lettres françaises, et il publia son Paradis perdu.

Cette production étonnante, cette traduc^ tion , bien plus originale encore c£ue celle des Géorgiques, ne fut pas d'abord appréciée parmi nous tout ce qu elle valoit. Sa destinée fut un moment celle du poëme anglais; mais, comme Milton , son traducteur se releva bientôt dans l'estime publique, et y prit le rang qu'il conservera à jamais. C'est l'anglais sous les yeux, qu'il faut lire le poëme français, si l'on veut apprécier à-la-fois et tout le talent du poëte traducteur, et l'étendue des services qu'il rend à son original. On ne sauroit croire avec quel art il saisit un trait heureux, une belle image , une grande pensée , quand elle se présente, pour la développer et l'étendre en vers harmonieux; avec quelle sûreté de goût il passe légèrement sur les détails qui répugneroient à la délicatesse française; avec quel bonheur il rend supportable ce qu'il lui est impossible de supprimer entièrement; rien enfin, rien n'égale son attention scrupuleuse à faire valoir les beautés réelles de son auteur, à pallier adroitement ses défauts. Ajoutez à cela le mérite d'un style plein de force et de

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véhémence dans les premiers chants; de gp^ce, de mollesse, et d'abandon, dans les amours d'Adam et d'Eve; de vigueur enfin et d'énergie, dans la description des combats. L'inspiration se fait sentir d'un bout à l'autre de l'ouvrage; aussi fut-il écrit tout de verve, et dans la chaleur rapide d'une composition achevée en moins de quinze mois (*). C'est une des causes sans doute de la supériorité reconnue de la traduction du Paradis sur celle de ÏEnéide; mais ce n'en est pas la seule. Ici, le poëte traducteur n'étoit aux prises qu'avec le sujet luimême; il pou voit s'abandonner sans crainte à toute la liberté d'une verve originale, et restoit maître du choix et de l'emploi de ses couleurs, bien sûr d'avance qu'il réussiroit mieux, à proportion qu'il s'éloigneroit davantage d'un modèle que le goût n'a pas toujours dirigé.

Dans Virgile, au contraire, le comble du bonheur et du triomphe eût été de reproduire fidèlement, non-seulement le dessin général de chaque tableau, mais le fini d'une exécution où chaque détail est soigné avec cette perfection qui désespère d'autant plus le traducteur, qu'il la sent mieux, et qu'il est plus capable

(') Ce fut à la suite de cet efFort vraiment prodigieux, qu'il éprouva une prtmière attaque de paralysie : aussi disoitil que Milton avoit pensé lui coûter la vie.

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den approcher. £n un mot, Delille s'étoit a^ servi le génie de Milton en le traduisant^ mais celui de Vijrgile, ou plutôt de là langue latine, subjuguoit malgré lui le traducteur français.

Un autre fruit du séjour du poëte à Lon* dres, fut une seconde édition du poëme des Jardins, enrichie de nouveaux épisodes, et de la brillante description des parcs qu il avoit eu Foccasion de voir en Allemagne et en Angle« terre. On ne manqua pas de lui faire un repro* che, et presque un crime, des monuments qub sa reconnoissance laissoit dans les beaux lieux où des hôtes illustres avoient accueilli et coi>solé son honorable exil; mois les connoisseurs applaudirent aux descriptions si richement variées de tant de jardins magnifiques, où les transportoit la muse du poëte, et dont elle leur rendoit le séjour si intéressant et si agréable, par la puissance des noms oo le charme des souvenirs.

L'épisode d'Abdolonyme, arraché malgréltrî aux doux loisirs de la vie champêtre, et re* placé par un autre ALEXANDRE au trône de ses ancêtres; ce tableau vraiment prophétique d'une restauration déjà dans nos vœux, mais encore si loin de notre espoir, acheva de donner au poëme tout Fattrait cFun nouvel ou-

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vrage, qui oonservoit, en les enrichissant encore, toutes les beautés du premier.

Des vastes champs qu'il venoit de parcourir avec Virgile et Milton, Delille s'élança sur leurs pas aux sources où eux-mêmes avoient puisé; et il chanta T Imagination. Les fragments qu'il en avoit récités à l'académie française (*) avoient dès-lors excité une attente proportionnée à la réputation du poëte et au mérite de l'ouvrage ; mais dès-lors aussi des juges pré-^ venus s'élevèrent contre le défaut absolu de plan et de marche, la nullité, ou le peu d'adresse des transitions , etc. « Je n'ai encore vu dans tout «ce que j'ai entendu, écrivoit La Harpe, que « des morceaux qui ne tiennent à aucun ensemuble, à aucun résultat.... Mauvaise méthode (( qui a produit le plus grand défaut du poëme « des Jardins; et qui résultoit ( suivant le même (t critique) de l'extrême dissipation du grand « monde, qui ne permit plus à Delille, depuis* «le succès des Géorgiques^ que de composer if:par morceaux détachés (^). » Ce reproche, périodiquement renouvelé à l'apparition de chaque nouveau poëme de Delille , a été réfuté , ce

(') A la réception de MM. de Choiseul-Crouffier et Bailli , en 1784 ; et à la séance publique delà $aii»I^Loi|b^ i?^

.(') Correspond', tom. V, pag. 377.

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déjà cité , Delille montre dans cet ouvrage des progrès qui surpassent tout ce qu'il ayoit promis. On lui ayoit reproché avec esprit decher^ cher à faire la fortune de chacun de ses vers : ici c est la trame entière du style qui est magnifique : les ornements , choisis par un goût judicieux, Fembellissent , et ne la couvrent pas : c'est de For semé sur une étofie de prix et d'un travail achevé. »

Le poëme de t Imagination parut précédé d'une dédicace en vers à madame Delille. G*étoit de la part du poëte l'expression pure et vraie d'une reconnoissance due à la compagne qui s'étoit courageusement associée à ses peines, à ses travaux, et qui a si souvent adouci les unes, si souvent contribué à nous faire jouir des autres.

Les ouvrages de Delille se succédoient dans le public avec une rapidité dont profitoit la malignité de ses ennemis pour accuser le poëte d'une dangereuse précipitation, ou d'une facilité malheureuse. On affectoit d'oublier qu'il rompoit alors un silence de trente ans, et qu'il ne publioit d'ailleurs que des ouvrages annoncés , ou connus même en partie depuis longtemps.

Les Trois Règnes^ par exemple, qui suivirent de près t Imagination , avoient été, comme

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nous layons vu, Commencés en i ^94, et ils ne parurent que quatorze ans après, en 1808. On admira dans le nouveau poëme l'inépuisable fécondité d'une muse qui, après avoir déjà prodigué tant de trésors dans les ouvrages précédents, en trou voit encore à sa disposition ; savoit reproduire les mômes tableaux avec des couleurs nouvelles; se répéter, sans se copier servilement; et redire encore bien ce qu'elle avoit déjà très bien dit. C'étoit la grâce et la facilité du pinceau d'Ovide, avec plus de fermeté dans la touche , plus de variété dans le coloris, et de vérité dans l'expression. Quelques personnes regardent même le poëme des Trois Règnes comme le triomphe du genre descriptif, et le chef-d'œuvre de Delille dans ce même genre(*).

Tant et de si beaux titres de gloire, une renommée européenne , plaçoient Delille au premier rang des écrivains apj>elés à partager

('} ttL^aridité des principes disparoît sous la çrace des formes ayec lesquelles il les a exposés. Des comparaisons , tantôt riantes, tantôt majestueuses , rendent sensible à l'îmagiiiation ce que rintelligence auroit pu ne pas saisir d'abord ; et la prodigalité avec laquelle toutes les ressources de la poésie ont été employées dans cet ouvrage, étonne en raison de Pidée qu'on s'est faite de la pénurie et de la difH* colté du sujet. »

Rapport du Jury sur les prix décennaux, T. 1. VOÉS. poc. d

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l'honneur des prix décennSxx. Les juges ne pouvoient avoir à son égard que l'embarras du choix : poëtc original ou poëte traducteur, quel concurrent dcvoit-il redouter? Aussi le poëme de rimagination et la traduction de VEnéide furent-ils désignés à la munificence impériale comme dignes du prix projK)sé(*). Mais celui qui a voit refusé des chants à l'usurpateur, ne devoit ni ne pou voit accepter ses récompenses ; et c[uelque honorables que pussent d'ailleurs sembler à Dclille les couronnes qu'on lui décernoit, la main qui se chargeoit de les distribuer les flétrissoit à ses yeux. 11 étoit donc bien décidé à repousser ces nouvelles distinctions; et peut-être cette intention , hautement manifestée de sa part, cntra-t-elle pour beaucoup dans l'ajournement indéfini des pompes décennales.

Le poème de la Conversation, publié en 1 8 1 2, révéla dans Delille un autre genre de talent, celui de saisir et de peindre les travers de la société, avec la justesse de La Bruyère , la sûreté et la finesse caustique de son pinceau. On ne fut point étonné que l'écrivain qui venoit de nous donner un portrait si fidèle de l'auteur des Caractères (^) y le reproduisît en quelque

(•) Voyez les rapports des 2^ et 26 octobre 18 10.

(*) Dans la Biographie universel le j tome VI, pag^e 176.

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sorte, et avec succès, dans ce nouvel ouvrage. Quant aux préceptes sur Yart de converser, personne encore n étoit plus capable que lui de traiter la matière ex professa; et j>our peindre le conteur aimable , l'esprit conciliant et tolérant , réloignement pour la malignité et la satire, il lui suffisoit de se peindre lui-même» Mais laissons parler ici un homme de lettres, qui, toujours digne et toujours honoré de lamitié de Delille, a été plus à portée que nous de l'apprécier sous le rapport des qualités sociales. «Je ne «sais si je me trompe, dit M. de Féletz, mais « quelque amateur que je sois du talent flexi- «ble, varié, et fécond de M. Delille, je m'é- « tonne peut-être plus encore des ressources « inépuisables de sa conversation ; et j'oserai «dire qu'il a été plus heureusement doué en- «core comme homme d'esprit, que comme «grand poëte. Il me paroît avoir été unique «et sans rival dans l'art d'assaisonner une « conversation de tout ce qui en fait le char- «me; de la varier à Finfini, de l'animer par «les saillies les plus heureuses, les propos «les plus légers, les reparties les plus vives et «les plus inattendues; par des compliments «sans fadeur, des railleries sans amertume, « des anecdotes contées avec une grâce parti- «culière; et de la rendre souvent instructive

Hj ^ NOTICE

(( et intéressante par des idées justes et sérieu- (( ses, par des traits lumineux et profonds ('). » Delille n étoit plus, lorsque Famitié rendoit à sa mémoire ce noble et véridique témoignage; une dernière attaque d'apoplexie venoit d'enlever, dans la nuit du i "" au 2 mai 1 8 1 3, u lliomme « le plus spirituel, le plus grand poëte, et Fuh (( descaractères les plushonorablesdu siécle(*).» Encore une année d'existence, et les vœux de Fillustre vieillard étoient comblés ; il eût applaudi au retour de ses princes chéris, et au triomphe de la légitimité ! Son corps resta exposé pendant plusieurs jours sur un lit de parade, dans Fune des salles du Collège de France; sa tête étoit ceinte d'une couronne de lauriers. Le 6 mai, à midi, le cortège, composé des membres deFlnstitut et do Funiversité, de MM. les professeurs du Collège, et grossi d'un concours nombreux d'hommes de lettres, d'étudiants, et d'artistes, partit pour se rendre à l'église Saint-Etiennedu-Mont. Les rues étoient inondées d'une foule immense; les fenêtres, garnies de spectateurs. Les élèves de Delille avoicnt sollicité et obtenu la faveur de porter le cercueil de leur maître; et MM. Regnaud do Saint-Jean-d'Angely, le comte de Ségur, de l'académie française; Villaret, évêque de Casai, chancelier de l'univer-

(*) Journal deCEmpire, 4 mai i8i3. (*) Id. ibid.

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M'assure, en sommeillant dans cette nuit profonde, De mon réveil victorieux (*).

Ces pieuses intentions ont été remplies par sa veuve , aussi fidèlement que les circonstances locales Font permis; et le monument, digne en tout du grand poëte dont il renferme les cendres révérées , lest aussi de l'épouse qui , en s'imposant tous les frais du mausolée, a voulu qu'aucun secours étranger ne pût réclamer sa part du devoir toudiant dont s'acquittoit sa tendresse envers son époux. On y lit pour toute inscription ces simples mots :

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