‹ Œuvres (volume 5)Chapitre 2 sur 25 · XVIJ · texte numérisé non relu

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dite du style, caractérisent ce livre, qui est terminé par un magnifique épisode sur la mort de César.

Dans le second, on trouve plus d art peut-être et plus de hardiesse que dans tous les autres. Le poëte attribue à des arbres toutes les passions^t les affections humaines, Foubli, l'ignorance, le désir, Fétonnement. Le quatrième est riche en métaphores, mais moins hardies que dans celui-ci ; car il est bien plus naturel de prêter les passions de Thomme à des animaux^ comme les abeilles, qu'à des êtres inanimés, comme les arbres. On ne peut lire, à la fin du second livre, l'éloge de la vie champêtre dont j'ai déjà parlé, sans être tenté de vivre à la campagne, et sans préférer, contre le sentiment de Virgile lui-même, la vie d'un cultivateur à celle d'un philosoplie.

Le troisième paroît le plus travaillé de tous. Il fégne une vigueur et une verve admirables dans la description du cheval et des courses de chevaux. La violence de l'amour y est représentée avec des expressions aussi brûlantes que l'amour même. L'hiver de la Scythie y est si bien peint, qu'on frissonne, pour ainsi dire, en le lisant. Dans la description delà peste, il s'est efforcé de surpasser Lucrèce; et il faut avouer que, si dans l'un on aperçoit mieux le

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physicien, dans l'autre on reconnoît bien mieux le poëte.

Mais Virgile semble n'avoir rien traité avec autant de complaisance que les abeilles. Il ennoblit toutes les actions de ces petits animaux, par des métaphores empruntées des plus importantes occupations des hommes. Il ne*peint pas en vers plus forts les batailles d'Énée et de Turnus, que le choc de deux essaims. Si, dans Y Enéide^ il compare les travaux des Troyens à ceux des abeilles et des fourmis , ici il compare les occupations des abeilles à celles des Cyclopes. Enfin, le quatrième livre des Géorgiques semble être un prélude de Y Enéide: en parlant si magnifiquement d'un insecte, il nous annonçoit sur quel ton il étoit capable de traiter un objet véritablement grand. En un mot les Géorgiques de Virgile ont toute la perfection que peut avoir un ouvrage écrit par le plus grand poëte de l'antiquité, dans l'âge où l'iftiagination est la plus vive, le jugement le plus formé, où toutes les facultés de l'esprit sont dans toute leur vigueur «t dans leur entière maturité.

Dans cet éloge, je ne crains pas d'être accusé de prévention par les véritables connoisseurs, ni d'à voir vu les beautés de Virgile avec le microscope des commentateurs et des tra-

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ducteurs. Voulons^nous prendre de cet ouvrage une juste idée? consultons Virgile luimême. C'étoit son ouvrage favori, celui sur lequel il fondoit l'espoir de son immortalité. L'J?néide^ malgré ses défauts, fait depuis plus de dix-sept cents ans, les délices des amateurs de la poésie : cependant ce poëme, admiré des Romains, immortel comme leur gloire, dont il est le plus beau trophée ; qui avoit arraché à Octavie des larmes si célèbres, qui valut à Virgile l'honneur d'être salué au théâtre comme l'empereur lui-même , il vouloit le jeter au feu comme indigne de lui, malgré le foible des auteurs pour leur dernier ouvrage , tandis qu'il laissoit subsister les Géorgiques^ comme le plus beau monument de sa gloire. On peut dire que , s'il s'est trop défié de l'effet de son Enéide, il n'a pas trop présumé de celui des Géorgiques.

Je ne puis me dispenser de parler des jx)ë* mes dont Virgile a fourni l'idée ou le modèle. Le plus considérable de tous est le Prœdium iiiSticum du P. Vanière : il a traité dans le plus grand détail toutes les parties de l'agriculture ; et c'est peut-être le défaut de son ouvrage. Il est plus abondant que Virgile ; Virgile est plus rapide que lui. Le poëte romain est plus agréable dans les détails arides , que le poëte tou-

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lousain dans les objets les plus riants. Celui-ci explique quelquefois prosaïquement les objets les plus poétiques; lautre revêt de la plus belle poésie les objets les plus simples. Je remarque dans l'un une profusion souvent mal entendue ; j'admire dans l'autre une économie toujours pleine de goût. Enfin, on trouve plus de variété dans le petit terrain qu'a défriché Virgile, que dans l'espace immense que Vanière a cultivé. Mais ce qu'on ne peut trop admirer dans celui-ci, c'est qu'il loue la campagne de bonne foi, qu'il peint ce qu'il aime, et qu'il fait passer dans l'ame de ses lecteurs le sentiment qui l'anime.

Ces vers du quatrième livre des Géorgiques^

Si mon vaisseau, long- temps égaré loin du bord,

Ne se hâtoit enfin de regagner le port,

Peut-être je peindrois les lieux chéris de Flore, etc.

ont fourni à Rapin l'idée de son poëme sur les Jardins. Dryden prétend que cette esquisse de Virgile, que je viens de citer, vaut mieux que tout l'ouvrage de Rapin. Ce jugement me paroît injuste. Le poëme des Jardins est plein d'agrément et de poésie. Je n'y trouve pas cependant la précision dont le loue l'abbé Desfontaines : il est moins long que Vanière j mais ni l'un ni l'autre n'ont connu, comme Virgile,

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cette heureuse distribution, cette sage économie d'ornements. L'harmonie imitative, cette quaUté essentielle de la poésie, qui est portée à. un si haut point par le poëte romain, se trouve rarement dans les deux poètes modernes; et presque jamais ils n'ont eu ni sa force ni son élévation. Les épisodes des Géorgiques suffisent seuls pour mettre une distance immense entre cet ouvrage et les deux autres, dont les digressions sont toujours froides. Virgile a encore un avantage sur Rapin , c'est l'importance de l'objet de ses leçons. L'art qui féconde les guérets est bien autrement intéressant que celui qui embellit les jardins ; et l'on ne partage pas aussi volontiers les transports d'un fleuriste passionné, à la vue du plus beau parterre de fleurs, que ceux d'un laboureur, à la vue d'une abondante moisson.

Le poëme de Thomson a été traduit dans notre langue. Comme Mil ton, il a secoué le joug de la rim^:'^il a beaucoup de ressemblance avec ce grand poëte ; il est abondant et fécond comme lui. Quelle profusion d'images!

quelle magnificence d'expressions ! Rien de si frais que son Printemps, de si brûlant que son Été, de si riche que son Automne, de si .sombre que son Hiver. Les épisodes sont, en général, infiniment supérieurs à ceux de

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Vanière et de Rapin. Les mœurs et le séjour de la*campagne ont dans son livre un attrait délicieux. Il ne s'est pas contenté de peindre le climat qu'il habitoit : l'Afrique, l'Asie, l'Amérique, le monde entier, ont, pour ainsi dire, payé tribut à sa poésie. Mais il ne sait point s'arrêter; il n'abandonne jamais une idée, sans l'avoir épuisée; il manque d'ordre et de transitions; il imite souvent Virgile, et l'imite mal; et c'est sur-tout dans ces morceaux, que l'on sent combien le poëte latin connoissoit mieux l'art d'écrire; combien ses images sont plus vraies, ses expressions plus justes, ses peintures moins chargées. D'ailleurs Virgile a un but, et Thomson n'en a point: dans Virgile, le retour successif des préceptes et des digres^ sions forme une variété piquante : dans Thomson, la continuité des descriptions rebute à la longue le lecteur, fatigué de cette multitude de tableaux. Quoi qu'il en soit, je conseillerois la lecture de ce poëme, itoà seulement aux poètes, mais encore aux peintres, qui y trouveront [>ar-tout les grands effets et les plus magnifiques tableaux de la nature.

Nous avons sous ce même titre deux poëmes.

L'un des deux est attribué à une personne qui a passé quelques instants de sa vie à faire de beaux vers, et le reste à faire de belles actions.

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Il est plein de grâces, de fraîcheur, et de cette harmonie qu'on ne trouve presque plus dans les poètes François.

L'autre est beaucoup plus considérable.

L'auteur a les grandes beautés de Thomson, et n'a point ses défauts. Il a donné un but moral à son poëme; c'est d'inspirer l'amour de la campagne, et des sentiments d'humanité pour ceux qui la cultivent. Mais ce qui le caractérise sur-tout, c'est d'avoir toujours placé l'homme au milieu de ses descriptions ; d'avoir su émouvoir à-la-fois l'imagination et le cœur : il contraste ses tableaux, varie leurs couleurs, et tous les traits qui composent chaque morceau concourent à produire un seul et unique sentiment; par-là il a évité les peintures vagues, qui sont trop fréquentes dans les Saisons angloises. CjMtuiifFérents poèmes nous offriront de temps SRemps des objets de comparaison.

Il me reste à parler de ma traduction et des difficultés que j'y ai rencontrées. Comme ces difficultés viennent principalement de'l|| différence des deux langues (x), elles m'ont con-

(») M. LeiBnîtz avoit formé le projet d'une langue universelle; mais malheureusement ce projet est plus s<kluisaut que possible.

On demande comment les lK)mme$, qui ont eu la même origine, ont pu parler différentes langues: mais on devroit

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duit à quelques réflexions sur ce sujet, que je ne crois pas déplacées ici.

Chez les Romains, le peuple étoit roi ; par conséquent les expressions qu'il employoit partageoient sa noblesse. Il y avoit peu de ces

demander plutôt comment il a été possible qu^une grande quantité d^hommes parlât la même lan(j^ue. En efFet, il se trouve une si grande différence dans la conformation de nos organes, la combinaison des sons est si variée, si infinie, qu'il est bien étrange qu'une multitude d'êtres se soit réunie constamment à articuler de la même façon une même suite de sons, pour exprimer une certaine suited'idées, qui auroit pu être exprimée tout aussi facilement par une foule infinie d'autres combinaisons.

Les hommes concentrés dans un même canton ont pu, par la force 4'une habitude continuelle, surmopter les obstacles que la nature et la foule des hasards mettoient a Fidentité de leur langage; mais dès qu'ils se sont séparés, la nature a repris ses droits, le langage s'est altéré insensiblement ; et ces altérations ont augmenté de géné|ation en génération, au point que le premier peuple n'dypbs entendu la langue du second. Une colonie de Normands, sur la fip du siècle dernier, alla s'établir sur les côtes de Saint-Domingue, et forma les flibustiers et les boucaniers. Étant restés vingt ^ns stfp» avoir de relations avec les François, quoiqu'ils commun^uassent entre eux, la langue qu'ils avoienttous apprise et parlée dès leur enfance se trouva tellement dénaturée, qu'il n'étoit plus guère possible de les entendre.

Non seulement les mots de la langue se sont corrompus, mais la nouveauté des objets y en a introduit de nouveaux. Par exemple, auroit-on pu parler la même langue en Espagne et à la Chine, lorsque toutes les productions du pays, les plantes, les animaux, sont si différents? Joignez» à cela

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termes bas dont les g^rands dédaig^nassent de se servir; et des expressions populaires nauroient pas signifié, comme parmi nous, des expressions triviales. Voilà donc une foule de mots que leurs poètes pou voient employer sans

la différence des mœurs : comment est-il possible que la langue d'un peuple ichthyophage soit la même que celle d'un peuple chasseur ; celle d'un peuple chasseur, la mén^e que celle d'un peuple pasteur; celle d'un peuple pasteur, la même que celle d'un peuple guerrier?

La différence des climats a dû aussi en apporter une considérable dans la langue. Dans les climats du midi, les organes ont toute leur souplesse : aussi les mots sont coulants, harmonieux; la douce influence de l'air invite à la gaieté, enflamme l'imagination , augmente le babil : les mots y sont alongés, abondants: la nature ne présente que des objets riants ; les mots y sont doux et flatteurs. Dans les pays du nord, l'organe est resserré par le froid: aussi la prononciation est dure, paresseuse; la nature n'y présente que des objets hideux , hérissés ; la tristesse du climat se communique aux esprits ; le silence lugubre de la nature produit la tacitumité, raccourcit les mots, multiplie les monosyllabes. Toutes les langues méridionales, composées de mots différents, ont à-peu-près le même caractère de douceur et d'harmonie: celles du nord différent de même par les mots, et se ressemblent également parl'âpreCië des sons.

La différence des mots qui composent les langues amènera nécessairement celle du génie de ces langues. Ce qui fait les mots d'une langue, c'est la différente combinaison de sons; et ce qui fait son génie, c'est la différente combinaison des mots entre eux, leurs rapports avec les idées qu'ils expriment ; rapports qui peuvent varier d'une infinité de manières, qui peuvent être plus directs ou plus réfléchis,

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dégrader leur style. On peut en dire autant dune multitude d'idées et d'images qui n'étoient point ignobles, parceque le caractère de souveraineté dont le peuple étoit revêtu

plus justes ou moins exacts. Ce qui fait encore le génie des langues, c'est leur facilité ou difficulté à exprimer de certaines idées, leur richesse ou leur indigence, leur force ou leur foiblesse, leur précision ou leur prolixité. Mille causes peu^nt varier leur génie ; plusieurs de celles qui varient les mots d^une langue varient son génie. Nous avons dit que dans telle langue il y auroit une foule de mots qui manqueroient à une autre; le genre de vie d'un peuple amène nécessairement une foule de mots qui lui seront particuliers. On remarquera tous les objets qui frapperont continuellement : on observera toutes leurs nuances, tous leurs genres, toutes leurs espèces ; on aura des synonymes : on observera toutes leurs qualités ; on aura des adjectifs : on observera leurs différentes actions sur les corps ; on aura des verbes. Les Arabes ont cent cinquante mots pour exprimer le mot lion, et trois cents pour exprimer le mot serpent.

Nous avons dit aussi que les mots d'une langue seroient doux, que les autres seroient durs: cela détermine encore le génie d'une langue. La première aura plus de facilité à exprimer des choses agréables et voluptueuses ; la seconde, des choses horribles et sombres. La peinture des jardins d'Ar^ mide appartenoit à la langue italienne ; celle de l'enfer et du combat des anges ne convenoit guère qu'à la langue angloite.

Le génie d'une langue est encore déterminé par celui de la nation; et ce qui détermine le génie d'une nation, c'est d*abord le climat , ensuite le gouvernement. Dans les climats du midi, l'imagination, plus vive, plus exaltée, peindra les objets d'une manière plus brillante ; les images seront plus

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imprimoit un caractère de noblesse à toutes ses actions , et par contre-coup aux idées et aux images qui les exprimoient ou qui en étoient

fréquentes, plus hardies ; le passa{|;e d\ine idëe à Fautre sera plus brusque. Dans les climats moins chauds, l'imagination, plus tempérée, produira des ouvrages plus fix>ids et plus corrects. Dans les pays plus froids encore, l'imagination laissant plus de flegme, on raisonnera mieux, et on parlera moins bien ; on aura plus de profondeur que de saillie; la nation produira plus de philosophes que de poètes ; et ces poètes seront plus profonds, plus penseurs, que ceux des autres nations.

Cependant ce qu'ion dit ici des pays froids ne convient pas à tous les peuples, aux Anglois, par exemple, dont les ouvrages ont une effervescence et une force d'imagination prodigieuses. C'est ce qui prouve l'influence du gouvernement sur le génie d'une nation, et, par contre-coup, sur celui de la langue. Dans un pays où tout le monde est libre, la langue est fière et précise. Dans les monarchies, où l'on dépend d'un prince à qui l'on doit du respect, et de supérieurs qu'on est forcé de ménager , la langue aura moins de fierté et de précision; elle aura de la délicatesse, de l'élégance, de la finesse, qui consiste à ne laisser entrevoir que la moidé de ce qu'on dit. Dans les pays despotiques, où l'esclave n'ose parler à son maître, la langue prendra un ton allégorique et mystérieux, et c'est là que naîtront les apologues et le style figuré.

Enfin, le degré de civilisation d'un peuple influe beaucoup sur sa langue. Les peuples barbares ont une langue très grossière, presque tous les verbes à l'infinitif; point de ces mots abstraits qui lient les idées, qui exprimait les propriétés générales des corps, ou les notions purement spirituelles : enfin , le défaut d'idées amène la disette de mots.

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empruntées. Parmi nous, la barrière qui sépare les grands du peuple, a séparé leur langage, les préjugés ont avili les mots comme les hommes, et il y a eu, pour ainsi dire, des termes nobles et des termes roturiers. Une délicatesse superbe a donc rejeté une foule d'expressions et d'images. La langue, en devenant plus décente, est devenue plus pauvre; et comme les grands ont abandonné au peuple Texercice des arts, ils lui ont aussi abandonné les termes qui peignent leurs opérations. De là la nécessité d'employer des circonlocutions timides, d'avoir recours à la lenteur des périphrases; enfin d'être long, de peur d'être bas ; de sorte que le destin de notre langue ressemble assez à celui de ces gentilshommes ruinés, qui se condamnent à l'indigence de peur de déroger.

A la pauvreté s'est jointe la foiblesse. Le peuple met dans son langage cette franchise énergique qui peint avec force les sentiments et les sensations : le langage des grands est circonspect comme eux. Aussi dans tous les pays oh le peuple donne le ton , on trouve dans les écrits des sentiments si profonds, si forts, si convulsifs, si jose m'exprimer ainsi, qu'il est impossible de les faire passer dans une langue qui expnme foiblement, parceque ceux qui donnent le ton sentent de même.

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Il y a dans ces langues des idées qui manquent absolument d'expressions. Les Romains, pour rendre Faction de faire du bien, avoient une foule de mots : nous n'avons que depuis peu celui de bienfaisance. N'est-ce pas encore parcequ'à Rome c'étoit le peuple qui fixoit la langue, et que parmi nous ce sont les grands?

Les mœurs n'influent pas moins sur la langue que le gouvernement. Les Romains se voyoient toujours en public, et pour ainsi dire en perspective : nous nous voyons de plus près et plus en détail. Dans leurs assemblées tumultueuses, l'effervescence de l'ambition, l'enthousiasme de la liberté, faisoient fermenter avec violence leurs passions ; dans nos petites sociétés, l'envie de plaire, l'esprit de galanterie, les contraignent, les modifient, ou les masquent. Les grands ressorts de l'ame, les grands éclats des passions, voilà ce qu'ils ont dû peindre avec force : les nuances de ces mêmes passions, la délicatesse des sentiments, et les fibres les plus imperceptibles de l'ame; voilà ce que notre langue sait rendre avec finesse. Ils vivoient davantage dans les campagnes, et nous davantage dans les villes ; ils ont dû peindre mieux les objets physiques, et nous avons dû mieux exprimer les idées morales ; ils ont eu des mots pour toutes les productions

XXX DISCOURS

de la terre, et nous pour tous les mouvements du cœur.

C'est sans doute ce qui a fait long-temps regarder comme étrangère à notre langue la poésie épique, qui vit d'images et de descriptions. Ronsard et quelques autres, imitateurs des anciens, plutôt que peintres de la nature, ont écrit sans succès en ce genre, ont rempli leurs poésies de descriptions, d^épithétes dans le goût des Grecs et des Romains. Cette manière n'a eu qu^un temps. Est-ce, comme oii l'a dit, parcequ'ils ont méconnu le génie de leur langue? non, puisqu'elle n'étoit pas encore formée : mais c'est qu'ils ont méconnu ce qui détermine ce génie, c'est-à-dire celui de la nation et l'influence des mœurs, qui, nous resserrant dans l'enceinte des villes, ont, par un ascendant invincible, détourné nos idées, et par conséquent notre langue, des objets physiques vers les objets moraux. Aussi un poëme sur l'agriculture est-il bien plus difficile à écrire en françois , qu'un poëme sur la morale.

Outre leur caractère général, les langues ont encore un génie particulier, dépendant des mots qui les composent, de leurs sons, de leurs combinaisons entre eux. A cet égard, la langue françoise, comparée avec la langue la-

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tine, perd encore au parallèle. En latin, la désinence des substantifs marque le cas et le nombre; la désinence des verbes désigne le temps, la personne, le nombre et le mode.

Les François ont besoin, pour décliner, des articles de, du, etc., fe, la, etc. ; pour conjuguer, des verbes auxiliaires ^fre et avoir; quand les Latins en emploient un, nous en employons deux. Nous avons encore besoin, pour conjuguer, des pronoms je , tu, il, etc. Ainsi, tandis que la langue Françoise, embarrassée d'articles, de prépositions, de verbes auxiliaires, se traîne lentement, la langue latine, que la désinence de chaque mot dispense de se charger de tout cet attirail, s'avance d'un pas rapide et dégagé.

Elle n a pas moins de supériorité sur la nôtre par l'harmonie. En effet, soit que l'on considère les mots pris séparément, notre langue est pleine de muets, de syllabes sourdes, qui trompent l'oreille, amortissent les sons et interceptent l'harmonie ; soit que Ton considère les mots liés entre eux , l'inversion permet aux Latins d'essayer une foule de combinaisons, jusqu'à ce qu'ils aient assorti et marié les mots de la manière la plus flatteuse pour l'oreille : au contraire, l'obligation de ranger toujours nos phrases dans le même ordre de construc-

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tion , donne plus rarement à l'écrivain Toccasion de faire entre les mots des alliances agréables, de varier le nombre du style et la cadence des périodes. Ajoutez que, dans une langue où l'inversion est permise, il est plus aisé de trouver non seulement la juste proportion qui doit régner dans la coupe des phrases, mais encore la gradation qui doit se trouver entre les idées.

Les régies de la poésie latine sont aussi bien plus faciles à observer que celles de la poésie françoise: la gêne qu'elle impose n'approche pas de l'esclavage où est réduit le poëte françois,par l'obligation de suspendre l'hémistiche, de remplir le nombre des syllabes, d'éviter le froissement des sons qui se heurtent désagréablement, et sur-tout de porter le joug de la . rime , qui seul est plus pesant que toutes les entraves de la poésie latine*

Enfin, malgré cette gêne, l'observation des régies de notre poésie produit de moins grandes beautés que l'observation des régies de la poésie latine. Dans celle-ci, le mélange marqué des syllabes brèves et longues amène nécessairement le rhythme : dans la nôtre, les règles ne prescrivent rien sur la durée des syllabes, mais seulement sur leur nombre arithmétique ; de sorte que des vers françois peuvent être ré-

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çuliers, sans être nombreux; et satisfaire aux lois de la versification , sans satisfaire à celles de rharmonie.

Je n'ai parlé jusqu'à présent que de cette harmonie générale, qui, par Fheureux choix, Fenchaînement mélodieux des mots, flatte agréablement loreille. Il est une autre espèce dliarmonie nommée imitative, harmonie bien supérieure à l'autre, s'il est vrai que l'objet de la poésie soit de peindre. Pope en ^pnne lexemple et le précepte àJa-fois dans des vers imités admirablement par l'abbé Duresnel, et que j'ai essayé de traduire :

Pein»-inoi l^èrement Famant léger de Flore ;

Qu^un doux ruisseau murmure en vers plus doux encore.

Entend-on de la mer les ondes bouillonner?

Le vers, comme un torrent, en roulant doit tonner,

Qu'Ajax soulève un roc , et le lance avec peine,

Chaque syllabe est lourde, et chaque mot se traîne.

Mais vois d'un pied lëger Camille effleurer Peau ;

Le vers voie et la- suit , aussi prompt que Foiseau.

Mais il faut en convenir, c'est peut-être à cet égard que la lan(pie latine Temporte le plus sur la nôtre. La quantité des syllabes, dont la brièveté ou la longueur précipite ou ralentit le vers, étoit déterminée chez les Latins. Nous avons aussi des brèves et des longues, mais»

beaucoup moins marquées; notre [)i\>sodie

T. II. OÉORG. C

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11 est point décidée comme celle des anciens, et cette indécision laisse tout le jugement et tout le travail de l'harmonie à l'oreille et au goût du poëte.

D'ailleurs, comme jel'ai déjà dit, nous avons dans notre langue trop peu de sons pleins , trop d'e muets, trop de syllabes sourdes. L'enjambement, les mots rejetés, plusieurs coupes de vers propres à l'harmonie imita tive, sont proscrits dans nq^ grands vers. Peut-être aussi notre langue est-elle devenue moins favorable à cette harmonie, que les langues anciennes, parceque nous-mêmes y sommes moins sen^ sibles que les anciens. On sait combien ils étoient heureusement orgatiisés à cet égard.

Il nous faut des sentiments pathétiques, des pensées fortes j nous voulons que le poëte aille droit à notre cœur, sans le secpurs de l'oreille : aussi n'avons-nous guère que des poëmes dramatiques «

Enfin, nos premiers poètes, Ronsard, Théophile, ont décrédité cette harmonie par l'usage barbare qu'ils en ont fait. Leurs successeurs ont été trop effrayés du ridicule qu'on a justement attaché à certains vers imitatifs, où ces auteurs effarou choient^ à-la-fois l'oreille, tourmentoient la langue, et choquoient le bon sens.

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Par cette exposition des avantages que la poésie latine a sur la nôtre ^ on peut juger combien est difficile une traduction des Géorgiques en vers françôis. Cependant, j ose le dire, j'ai cru sentir plusieurs fois que ces difficultés ne seroient pas invincibles pour un grand écrivain, s'il vouloit déroger jusqu'à traduire. Si le climat, le gouvernement, les mœurs, influent, comme je l'ai dit, sur les langues, le génie des grands écrivains n'y influe pas moins : c'est lui qui les dompte, les plie à son gré ; qui rajeunit les mots antiques, naturalise les nouveaux, transporte les richesses d'une langue dans une autre, rapproche leur distance, les force, pour ainsi dire, à sympathiser; rend fécond l'idiome le plus stérile, rend harmonieux le plus âpre, enrichit son indigence, fortifie sa foiblesse, enhardit sa timidité , met à profit toutes ses ressources, lui en crée de nouvelles, en fait la langue de tous les lieux, de tous les temps, de tous les arts.

La lecture de nos bons poètes en fournit une infinité d'exemples. Depuis que notre langue a été, jose ainsi parler, fécondée par ces grands génies, une foule d'idées, d'expressions, d'images, qu'il auroit paru impossible de transporter dans notre langue, sont déjà adoptées, ou n'attendent pour l'être, qu'un écrivain ha-

xxxvj DISCOURS

bile. Le briquet est aussi bien exprimé dans ces vers de Boileau,

Et du sein d'un caillou qull frappe au même instant , Il fait jaillir un feu qui pétille eiî sortant ;

que dans celui-ci de Virgile,

li Ac primum silicis scintillam excudit Achates. )>

Le mot pave semble être banni de la grande poésie : voyez quelle noblesse il emprunte de ces beaux vers où Racine Fa placé :

Tu le vois(i) tous les jours, devant toi prosterné, Humilier ce fîx)nt de splendeur couronné; Et , confondant Forgueil par d'aug^tes exemples, Baiser avec respect le pavé de tes temples.

Dévorer un règne (Tun montent, dans Cor^ neille; de David éteint rallumer le flambeau, dans Racine, sont*ils bien inférieurs pour la hardiesse à ce que les Latins ont de plus fort en ce genre?

A l'égard de Fharmonie, lisons les beaux morceaux de Boileau et de Racine; et nous serons étonnés de voir jusqu'à quel point le génie et le travail peuvent dompter l'inflexibilité d'une langue.

(i) Louis XIV.

PRÉLIMINAIRE. xxxvij

Lliarmonie imitativ^ elle-même n'est ti9s exclue de nos vers. Je ne veux, pour le prouver, que ce beau récit tant critiqué dans Phè-' dre, et qu'on seroit si fâché de n'y pas trouver : Racine semble l'avoir travaillé exprès pour prouver que, dans l'art de peindre les objets par des mots énergiques, des images fortes, des sons nombreux, et même des sons imitatifs, nous pouvons souvent lutter contre les anciens. C'est peut-être de tous les morceaux de notre poésie celui qui approche le plus des poésies de Virgile.

Quel vers du poëte latin est plus expressif . que celui-ci ?

Des coursiers attentifs le crin s^est hérisse.

On admiroit dans Homère f«7a ^ I6pax« W"^»^ aï«v. L'essieu crie vaut ^pa^i; et se rompt vaut mieux assurément que <p>57ivo;, qui est une épithéte oiseuse.

Lorsque nous ne pouvons pas peindre par le son des mots, nous le pouvons par le mouvement du style, comme dans ces vers:

L'onde approche , se brise , et vomit à nos yeux , Parmi des flots d'e'cume, un monstre furieux.

Ou dans ce beau vers de Boileau ,

Soupire , étend les bras , ferme l'œil , et s'endort.

xxxviij * DISCOURS

. Notre langue, maniée avec adresse, subjuguée par le travail, peut donc descendre sans bassesse aux objets les plus communs, s'élever sans témérité jusqu'aux plus nobles, peindre presque tout par des images, des sons, ou des mouvements.

C'est dans cette persuasion que j'ai hasardé une traduction des Géorgiqiies. Je croîs devoir rendre compte au public des vues dans lesquelles j'ai entrepris cette traduction , des raisons qui m'ont décidé à la faire en vers, et du système de version que j'ai cru devoir suivre.

J'ai toujours regardé les traductions comme un des meilleurs moyens d'enrichir une lan- ^gue. La différence de gouvernements, de climats et de mœurs, tend sans cesse à augmenter celle des idiomes : les traductions, en nous familiarisant avec les idées des autres peuples , nous familiarisent Avec les signes qui les exprimeiit; insensiblement elles transportent dans la langue une foule de tours, d'images, d'expressions, qui paroissoient éloignés de son génie, mais qui, s'en rapprochant par le secours de l'analogie, quelquefois s'annoncant comme le seul mot, la seule expression, la seule image propre, sont soufferts d'abord, et bientôt adoptés. Tant qu'on écrit des ouvrages origi-

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naux dans sa langue, on n'emploie guère que des tours, des expressions déjà reçues ; on jette ses idées dans des moules ordinaires, et souvent usés : lorsqu'on fait une version , la langue dans laquelle on traduit prend imperceptiblement la teinture de celle dont on traduit. Ecrire un ouvrage original dans sa langue, c'est, si j'ose m'exprimer ainsi, consommer ses propres richesses: traduire, c'est importer en quelque façon dans sa langue, par un commerce heureux, les trésors des langues étrangères. En un mot, les traductions sont pour un idiome ce que les voyages sont pour l'esprit.

La traduction des Georgiques étoit plus propre qu'aucune autre , si^Ue eût été entreprise par un grand poëte, à donner à notre langue des richesses inconnues. Une belle version de \ Enéide l'enrichiroit moins: les aventures héroïîpies ^'éloignent moins de son génie. Les opérations champêtres, les détails de la nature physique, voilà ce qu'il falloit la forcer à exprimer noblement; et c'eût été une véritable conquête sur sa fausse délicatesse et son dédain superbe pour tout ce que nos préjugés ont osé avHir.

J'ai préféré de traduire en vers, parceque^

DISCOURS

quoi qu'en dise labbé Desfontaines , la fidélité d une traduction de vers en prose est toujours très infidèle.

Un des premiers charmes des vers est l'harmonie. Or, l'harmonie de la prose ne sauroit représenter celle des vers. La même pensée, rendue en prose ou en vers, produit sur nous un effet tout différent. Il y a dans La Bruyère et dans La Rochefoucauld, autant de pensées fines et vraies que dans Boileau. Or, on retiendra quarante vers de Boileau, contre dix lignes de ces deux auteurs. C'est que l'oreille cherche naturellement le rhythme, et sur-tout dans la j>oésie.

Un autre charme de la poésie, comme de tous les autres artf , c'est la difficulté vaincue. Une des choses qui nous frappent le plus dans un tableau , dans une statue, dans un poëme, c'est qu'on ait pu donner au marbre de la flexibilité; c'est qu'une toile colorée fasse illusion à la vue; c'est que des vers, malgré la gêne de la mesure, aient la même liberté que le langage ordinaire; et c'est encore un avantage dont le traducteur en prose prive son original.

Enfin le caractère de la prose diffère trop de celui des vers. Ceux-ci ont une hardiesse qui effraie la timidité de Feutre : une vivacité

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de mouvement qui contraste avec sa pesanteur, une rapidité de marche que sa lenteur ne sauroit atteindre. Ce qui n'est que saillant en vers , devient tranchant en prose ; ce qui nest que fort, devient dur; ce qui n'est que vif, devient brusque ; ce qui n'est que hardi , devient téméraire.* Le traducteur en prose, cédant, sans s'en apercevoir, au caractère <Je ce genre d'écrire, remplacera la force par la foiblesse, l'expression figurée par l'expression simple, le mètre par le discours non mesuré, le charme de la difficulté vaincue par l'insipidité d'une prose facilement écrite. Après cela, qu'il soit un peu plus fidèle au sens littéral de quelques mots , à la construction de quelques phrases, le traducteur en vers lui abandonne sans peine cette apparente fidélité, • qui ne sauroit compenser des infidélités réelles, s'il est vrai que la hardiesse, le mouvement, l'harmonie, les figures, fessent le mérite de la poésie.

L'abbé Desfontaines, comme je l'ai dit, est w^* celui qui a soutenu le plus vivement le système des traductions en prose. C'est assurément le meilleur traducteur de Virgile que nous ayons. Or, il est aisé de le réfuter par lui-même, c'està-dire en citant quelques morceaux de sa traduction. Pour peu qu'on sente la beauté des

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vers de Virgile, on sera étonné des énormes -infidélités qu'il a faites à son auteur.

a M ultum adeo , rastris glebas qui fran(pt inertes,

u Vimîneasque trahit qfates, juvat arva ; neque illum

u Flava Gères alto nequidquam spcctat Olympo :

a Et qui, proscisso quae suscitât œquore terg[a ,

u Rursus in obliquum verso perrumpit aratro,

u Ëxercetque frequens tellurem, atque imperat arvis. n

a Cérès , du haut de l'Olympe, jette toujoui's « un regard favorable sur le laboureur attentif « qui a soin de briser avec la herse ou le râteau « les mottes de son champ ; elle ne favorise « pas moins celui qui , avec le soc de sa charte rue, sait croiser les sillons, et qui ne cesse « d'agiter sa terre. »

De bonne foi , qui peut reconnoître Vii:gile dans cette prose? Où est l'harmonie, sur-tout l'harmonie imita tive, qui, par des vers travaillés et un rhythme pénible, me peint si bien les efforts du laboureur qui tourmente sa terre pour la forcer à la fécondité ? Oui sont ces expressions si pittoresques ou si justes, glebas inertes, trahit crûtes , exercet tellurem y et* surtout imperat arvis? Je sens combien mes vers sont au-dessous de ceux de Virgile; mais, si j'ai été plus exact en vers, que l'abbé Desfontaines en prose, j'aurai cause gagnée.

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Voyez ce laboureur, constant dans ses travaux, Traverser ses sillons par des sillons nouveaux ; Écraser sous le poids des longs râteaux qu'il traîne Les glèbes dont le soc a hérissé la plaine ; Gourmander sans relâche un terrain paresseux ? Gérés à ses travaux sourit du haut des cieux.

u Ac , dnm prima novis àdolescit frondibus œtas, a Parcendum teneris ; et, dum se laetus ad auras u Palmes agit, Iaxis per purum immissus habenis, u Ipsa acie nondum falcis tentanda ; sed uncis u Garpendœ manibus frondes, interque legendee. u Inde ubi jani validis amplexas stirpibus ulmos tt Exierint, tum stringe comas, tum bracftia tonde. u Ante reformi^ant ferrum : tum denîque dura u Exerce imperia, et ramos compesce fluentes.

« Dans le temps qu elle pousse ses premières « feuilles , ménagez un bq^s si tendre ; et même «lorsqu'il est devenu plus fort, et qu'il s'est «élevé plus haut, abstenez-vous d'y toucher « avec le fer : arrachez les feuilles adroitement a avec la main. Mais quand le bois est devenu « ferme et splide, et que les branches de votre « vigne commencent à embrasser l'orme, alors « ne craignez point de la tailler ; n'épargnez ni «son bois, ni son feuillage: elle ne redoute « plus le fer. » '

Je ne dis rien de la différence que met entre ces deux morceaux, d'un côté la mélodie la plus

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sensible, de Fautre le dé&ut total dliarmonîe. Voyez seulement comment toutes les expressions figurées, toutes les images hardies, se sont évanouies dans la traduction :

u Prima aetas adolescit.... Dum se laetus ad auras palmes tt agit... Laxis per purum immîssus habenis... Nondum acie u falcis tentanda... Dura exerce imperia... ramos oompesce a fluentes... n •

Enfin, la réi>étition de ces trois tum, qui donne au vers tant de mouvement et de vivacité.

Je demande encore pardon au lecteur de citer mes vers après ceux de Virgile ; mais si j ai réussi à conserver la plupart de ses images, que n'auroit pas fait un poëte qui auroit plus de talent que moi pour manier sa langue?

Quand les premiers boui^^eons s'empresseront d'ëclore ,

Que Facier rig[oureux n'y touche point encore :

Même lorsque dans Fair, qu'il commence à braver,

Le rejeton moins frêle osepnfin s'élever,

Pardonne à son audace , en faveur de son âge ;

Seulement de ta main éclaircis son feuillage.

Mais enfin , quand tu vois ses robustes rameaux

Par des nœuds redoublés embrasser les ormeaux ,

Alors saisis le fer, alors sans indulgence

De la sève égarée arrête la licence ;

Borne des jets errants l'essor présomptueux,

Et des pampres touffus le luxe infructueux.

Qu'on n'imagine pas que j'ai choisi ces deux

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morceaux : toute la traduction de l'abbé Desfontaines es^ dans ce genre. Il y a sans doute de la faute du traducteur ; mais on sent, en le lisant, que presque par-tout la hardiesse du poëte a effarouché la timidité du prosateur.

On peut être plus fidèle que lui, même en prose : mais cette fidélité sera toujours très imparfaite ; ^t pour une image heureusement rendue, mille autres avorteront infailliblement, par l'effet de la circonspection* timide nécessairement attachée à ce genre d'écrire.

A l'égard de ceux qui prétendent que la meilleure traduction en vers défigure les originaux et affoiblit leurs beautés, il me suffit de leur opposer celle d'Homère par le célèbre Pope, J'ai vu des personnes très instruites de la langue grecque convenir de bonne foi que la traduction leur avoit fait infiniment plus de plaisir que l'original. Celle de Virgile, par Dryden , m'a paru moins nerveuse, moins brillante, plus négligée; mais encore est-il vrai qu'il nous fait mieux Connoître Virgile que les meilleures versions en prose : c'est du moins un poëte qui traduit un poëte.

Il me reste à parler du système de traduction que j'ai suivi, et des libertés que je me suis permises. J'ai toujours remarqué qu'une extrême fidélité en fait de traduction étoit une

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extrême infidélité. Un mot est noble en latin ; le mot françois qui y répond es% bas : si vous vous piquez d'une extrême exactitude, la noblesse du style est donc remplacée par de la bassesse.

Une expression latine est forte et précise ; il faut en françois plusieurs mots pour la rendre : si vous êtes exact, vous êtes long. ,

Une expression est hardie dans le latin, elle est tranchante en françois: vous remplacez donc la hardiesse par la dureté.

Une suite de mots est harmonieuse dans Foriginal ; ceux qui y répondent immédiatement peuvent n'être pas aussi mélodieux: lapreté de sons va donc prendre la place de ITiarmonie.

Une image étoit neuve dans Fauteur latin ; elle est usée en françois : vous rendez donc une image neuve par une image triviale.

Un détail géographique, une allusion aux mœurs, pouvoit être agréable dans votre auteur au peuple pour lequel il écrivoit, et ne Fêtre pas pour vos lecteurs : vous n'êtes donc qu'étrange, lorsque votre auteur est intéressant.

Que fait donc le traducteur habile ? il étudie le caractère des deux langues. Quand leurs génies se rapprochent, il est fidèle; quand ils s'éloignent , il rempUt l'intervalle par un équi-

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valent, qui, en conservant à sa langue tous ses droits, s'écarte le moins qu'il est possible du génie de l'auteur. Chaque écrivain a^ pour ainsi dire, sa démarche et sa physionomie; il est plus ou moins chaud, plus ou moins rapide , plus ou moins ingénieux : on ne prendra donc pas, pour rendre le style toujours vrai, toujours précis, toujours simple, de Virgile, le style brillant, fécond et diffus d'Ovide.

On consultera ensuite le genre d'ouvrage.

On ne traduira pas un poëme didactique comme un poëme épique; les GéorgiqueSy par exemple, comme \ Enéide.

Chaque morceau de l'ouvrage a aussi son caractère dépendant du fond des idées et du mouvement du style. Les idées sont simples ou brillantes, gaies ou sombres, riantes ou majestueuses: le traducteur non seulement ne confondra pas ces différents Jons, ces différentes couleurs, mais en saisira, autant qu'il lui sera possible, leç nuances principales.

Le mouvement du style dépend sur-tout de la longueur ou de la brièveté des phrases. Le traducteur ne noiera pas dans de longues périodes des traits détachés ^gui doivent s'élancer avec vivacité ; il ne hachei:a pas non plus des périodes nombreuses, qui doivent rouler avec majesté.

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