‹ Œuvres (volume 5)Chapitre 3 sur 25 · IK · texte numérisé non relu

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xlviij DISCOURS

Il sera sur^tx)ut fidèle à Hiarmonie: dans une traduction en vers, sur-tout dans une traduction, de Virgile, il vaudroit mieux sacrifier quelquefois l'énergie etla justes$»e, que lliarmonie. 11 en est de la poésie comme d'un instrument musical ; il ne suffit pas que les tons soient justes, il faut qu'ils soient mélodieux. Lorsque Virgile a dit,

« Atque metus omnes et inexorabile fatum u Subjecit pedibus ; n

en vain voi^ rendrez la force de cette pensée, si vous ne représentez pas la majesté de l'harmonie.

Mais c'est sur-tout l'harmonie imitative qu'il faut s'attacher à rendre. J'avoue que c'est ce qui m'a le plus coûté dans cette traduction : notre langue à cet égard a si peu de ressources I Aussi ai-je passé quelquefois sur les régies ordinaires qui ordonnent la suspension de l'hé* mistiche, et qui proscrivent l'enjambement.

J'en citerai quelques exemples ; c'est aux connoisseurs à méjuger. Lorsque Virgile a dit,

« Et mortalia corda M Per gentes humilisj|ravit pavor ; ille fla(pranti, etc. »

pour rendre cette iiispension subHme, j'ai osé dire.

L'univers ébranlé s'épouvante... le dieu, etc.

PRÉLIMINAIRE. xlix

Lorsque Virgile, peignant un flot qui tombe , a (ait ces vers admirables ,

il Ad terras immane sonat per saxa , nec ipso

M Monte minor procumbit ; at ima exœstuat unda , etc. n

pour rendre la pesanteur de cette chute, j'ai cru pouvoir hasarder une coupe de vers nouvelle :

Soudain le mont liquide élevé dans les airs

Retombe ; un noir limon bouillonne au fond des mers.

Il n'y a pas dans Virgile un seul endroit imitatif , pour lequel je n'aie fait les mêmes efforts : mais comme il n'est pas possible que j'aie toujours réussi, je m'en suis dédommagé, autant que je l'ai pu, en mettant de l'harmonie imitative dans plusieurs vers, où Virgile n'en a point mis ; car il faut être quelquefois supérieur à son original, précisément parcequ'on lui est très inférieur.

Œnfin, le traducteur portera le scrupule jusqu'à conserver à chaque membre de phrase la place qu'il occupe, toutes les fois que la gradation naturelle des idées l'exigera. Il s'attachera sur-tout à rendre chaque trait avec précision. Il ne mettra que rarement en deux vers ce*que son auteur exprime en un. Plus un trait gagne en étendue, plus il perd en force: c'est

T. n. cioRG. d

1 DISCOURS

une liqueur spiritueuse, qui, lorsqu'on y verse de Teau, diminue de qualité, en augmentant de quantité.

C est sur-tout dans un ouvrage didactique, comme les Géorgiques de Virgile, que la précision est essentielle : un précepte exprimé brièvement se grave bien mieux dans la mémoire, que lorsqu'il est noyé dans une foule de mots qui la surchargent. C'est sans doute dans cette vue, que Boileau a rempli son Art poétique de vers pleins de précision, et, par cette raison, faciles à retenir.

J'ai fait tous mes efforts pour être aussi précis que mon original : sur deux mille vers et plus, ma traduction n'excédé guère que deux cent vingt ; et j'ai cherché en cela, non la gloire puérile de faire à-peu-près le même nombre de vers que Virgile, mais l'avantage d'égaler, autant qu'il m'a été possible, la rapidité de l'original , qui doit à cette qualité un de ses principaux charmes.

Mais le devoir le plus essentiel du traducteur, celui qui les renferme tous, c'est de chercher à produire dans chaque morceau le même effet que son auteur. Il faut qu'il représente, autant qu'il est possible, sinon les mêmes beautés, au moins le même nombre de beautés.

Quiconque se charge de traduire, contracte

PRÉLIMINAIRE. Ij

une dette ; il feut, pour l'acquitter, qu'il paie , noa avec la même monnoie, mais la même somme: quand il ne peut rendre une image, qu'il y supplée par une pensée ; s'il ne peut peindre à l'oreille, qu'il peigne à l'esprit; s'il est moins énergique, qu'il soit plus harmonieux ; s'il est moins précis, qu'il soit plus riche. Prévoit-il qu'il doive affoiblir son auteur dans un endroit? qu'il le fortifie dans un autre; qu'il lui restitue plus bas ce qu'il lui a dérobé plus haut ; en sorte qu'il établisse par-tout une juste compensation, mais toujours en s'éloignant le moins qu'il sera possible du caractère de l'ouvrage et de chaque morceau. C'est pour cela qu'il est injuste de comparer chaque vers du traducteur au vers du texte qui y répond : c'est sur ^nsemble et l'effet total de chaque morceau J^u'il faut juger de som mérite.

Mais, pour traduire ainsi, il faut non seulement se remplir, comme on Fa dit si souvent, de l'esprit de son poëte, oublier ses propres mœurs pour prendre les siennes, quitter son pays pour habiter le sien , mais aller chercher ses beautés dans leur source, je veux dire dans la nature : pour mieux imiter la manière dont il a peint les objets, il faut voir les objets euxmêmes ; et, à cet égard, c'est composer jusqu'à un certain point, que de traduire.

Kj DISCOURS

G est en voyant la campagne , les moissons, les vergers, les troupeaux, les abeilles, tous ces tableaux délicieux qui ont inspiré Fauteur des GéorgiqueSj que j'ai cru sentir quelque étincelle du feu nécessaire pour le bien rendre. Jamais je n'ai trouvé la nature plus belle, qu'en lisant Virgile; jamais je n'ai trouvé Virgile plus admirable , qu'en observant la nature : la nature , en un mot , a été pour moi le seul commentaire de celui de tous les poètes qui l'a le mieux imitée.

Voilà les idées que je me suis faites de la traduction; je sens combien je suis loin de les avoir remplies ; mais j'ose dire que cet ouvrage seroit parfait, s'il n'a voit fallu, pour le rendre tel , qu'un goût vif pour la poésie , la plus grande admiration pour Virgile, et le plu^rand respect pour le public. ?%^

Il y a plusieurs traductions des Géorgiques^ en vei;^ françois. On ne connoît guère celle de l'abbé de MaroUes, qui traduisoit encore plus mal en vers qu'en prose. Il en existe une de Segrais, qui n'a été imprimée qu'après sa mort: on ne la lit pas plus que son Enéide. Quelque temps après celle-ci, il en parut une de Martin, qu'on a faussement prétendu être le même que Pinchêne, neveu de Voiture, l'un de ces mal-

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heureux dont Boileau enchaînoit les noms dans ses vers satiriques. Sa traduction, dont on ne peut soutenir la lecture, est cependant supérieure à celle de Segrais, dont Despréaux a vanté les églogues.

Dans les notes qui accompagnent cet ouvrage , j e ne me suis pas borné à rapporter quelques traits de la mythologie, quon|]^ut trouver par-tout; je me suis attaché sur-tout à éclaircir les endroits obscurs, qui, malgré la foule des traducteurs et des commentateurs, sont encore en grand nombre. Tantôt j'explique Virgile par Virgile lui-même, en rapprochant les passages qui peuvent s'expliquer mutuellement; tantôt je compare ses préceptes avec ceux des écrivains du même genre, qui Font précédé ou suivi. J'ai emprunté de nos auteurs tout ce qui pou voit offrir des objets de comparaison. La partiç des plantes offre, je crois, des observations neuves. Enfin, je n'ai rien négligé pour rendre utile cette partie de mon ouvrage ; j'ai tâché de faire en sorte qu'elle obtînt grâce pour l'autre, et de réparer, en interprétant bien les vers de Virgile, le tort que je puis leur avoir fait, en les traduisant mal.

LES GÉORGIQUES

DE

VIRGILE

T.n. g£obo.

P. VIRGILII

MARONIS

GEORGICA.

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