ÉPITRE DEUXIÈME
Au lieu de sonder Dieu, descends donc en toi-même : Homme, approfondis l'homme, incroyable problème; L'homme, éternel chaos de contrariétés, Tableau toujours frappant par ses variétés, Trop foible pour atteindre à la vertu stoïque, Trop instruit pour nager dans le doute sceptique; Guidé par sa raison, et par elle séduit, Entouré de lumière et plongé dans la nuit; Respirant pour mourir, et mourant pour renaître; Sage et fou, vil et grand; incertain si son maître L'a formé pour Terreur ou pour la vérité, La fait pour le repos ou pour l'activité; Fuyant ce qu'il approuve, et cherchant ce qu'il blâme > Dégradé par son corps , ennobli par son ame.
Maître, esclave de tout, pensant trop ou trop peu, Rampant avec la brute ou s'élevant à Dieu ; De vices, de vertus, source à jamais féconde, La gloire, le jouet et l'énigme du monde.
De contrariétés mélange monstrueux, Va, prends vers la science un vol présomptueux; Va, du globe étonné mesure la surface; De l'océan des airs oce peser la masse;
88 EPISTLE II. T. a .i.
Go, soar with Plato to the empyreal sphère, To the first good, first perfect, and first fair ; Or tread the mazy round his followers trod, And quitting sensé call imitating God; As Eastern priests in giddy circles run, And turn their heads to imitate the sun.
Go, teach Eternal Wisdom how to rule — Then drop into thyself, and be a fool !
Superior beings, when of late they saw A mortal man unfold ail nature s law, Admired such wisdom in an earthly shape, And show'd a Newton, as we show an ape.
Could he, whose rules the rapid cornet bind, Describe or fix one movement of his mind?
Who saw its fires hère rise, and there descend, Explain his own beginning or his end?
Alas, what wonder ! Man s superior part Uncheck'd may rise, and climb from art to art;
Des astres vagabonds, du roi brillant des jours. Calcule la distance et dirige le cours ('); Détermine le flux et le reflux de Fonde ; Éclaircis des vieux temps l'obscurité profonde ; Va, vole dans les cieux; avec le grand Platon ( 2 ) Cherche letre parfait, le vrai beau, le vrai bon; Ou de ses sectateurs perçant l'obscur dédale, Crois que leur saint délire à Dieu même t'égale; Tel que l'adorateur des corps brillants des cieux, S'étourdit en tournant pour imiter ses dieux; Fais plus : va diriger la sagesse suprême ; Puis reviens, et rougis de t'ignorer toi-même !
Lorsque les immortels voyoient du haut des airs Newton développer les lois de l'univers, • Surpris de son audace, ils concevoient à peine Un esprit plus qu'humain sous une forme humaine; Et se montraient cet homme, étonnant à leurs yeux, Comme nous nous montrons un singe ingénieux ( 3 ).
Mais des secrets des cieux l'interprète sublime Pouvoit-il de son être approfondir l'abîme ?
Lui qui sut mesurer et régler ces grands corps (4) , Savoit-il de son cœur connoître les ressorts? Lui qui vit les soleils s'élever et descendre, Sait-il d'où l'homme vient, où l'homme doit se rendre? Quel prodige ! l'esprit de ses vastes regards Parcourt tous les degrés de l'échelle des arts ; Rien dansnous ne s'oppose à son essor immense : Mais vea&jfe son être approfondir l'essence ,
90 EPISTLE IL *.4i.
But when his own great work is but begun, What reason weaves, by passion is undone.
Trace science then, with modesty thy guide; First strip off ail her équipage of pride ; Deduct what is but vaoity or dress, Or learning s luxury, or idleness ; Or tricks to show the stretch of human brain, Mère curious pleasure, or ingenious pain ; Expunge the whole, or lop the excrescent parts Of ail our vices hâve created arts ; Then see how little the remaining sum, Which served the past, and must the times to corne!
Two principes in human nature reign; Self-love to urge, and reason to restrain; Nor this a good, nor that a bad we call, Each works its end, to move or govern ail:
And to their proper opération still, Ascribe ail good; to their improper, ill.
Self-love, the spring of motion, acts the soûl; Reason s comparing balance rules thftwwle.
Dès les premiers efforts, l'aveugle passion Vient brouiller tous les traits qu'a tracés la raison.
Fuis donc les préjugés qu'un vain orgueil entraîne ; De tout ce long calcul de la science humaine, Déduis tout ce qui n'est qu'un stérile ornement, Ou qu'un plaisir frivole, ou qu'un docte tourment, Qu'un secours pour savoir, plutôt qu'une science , Qu'un luxe dont l'esprit couvre son indigence; Toutes ces questions, dont la subtilité N'est qu'un superbe effort d'un esprit exalté; De ces arts dangereux, vil produit de nos vices, Raye ou la somme entière, ou les valeurs factices, Et vois où se réduit pour nous, pour nos neveux, De tout ce vain savoir l'héritage orgueilleux.
Viens; sondons notre cœur; voyons ce qu'il rassemble La raison, l'amour-propre, y dominent ensemble; L une n'est point un bien , l'autre n'est point un mal ; L'usage en est heureux, l'abus en est fatal : L'une doit arrêter, l'autre aiguillonne lame ; La raison me conduit, l'amour-propre m'enflamme. Trop actif ou trop lent, l'homme, sans leur accord, S'élance sans objet, ou languit sans ressort : C'est tantôt une plante, un arbrisseau débile, Qui naît, végète et meurt sur sa tige immobile ; Tantôt un, météore enflammé dans la nuit, Et qui, détruisant tout, par lui-même est détruit.
L'amour-propre fougueux pousse, excite, réveille; La raison, plus paisible, éclaire, instruit, conseille :
Man, but for that, no action could attend, And, but for this, were active to no end:
Fix'd iike a plant on his peculiar spot, To draw nutrition, propagate, and rot; Or, meteor-like, flame lawless through the void, Destroying others, by himself destroy'd.
Most strength the moving principle requires ; Active its task, it prompts, impels, inspires. Sedate and quiet the comparing lies, Form'd but to check, deliberate, and advise.
Self-love, still stronger, as its objecte nigh; Reason s at distance, and in prospect lie :
That sees immédiate good by présent sensé; Reason, the future and the conséquence.
Thicker than arguments, temptations throng, At best more watchful this, but that more strong. The action of the stronger to suspend, Reason still use, to reason still attend.
Attention, habit and expérience gains ; Each strengthens reason and self-love restrains.
Let subtle schoolmen teach thèse friends to fight, More studious to divide than to unité ; And grâce and virtue, sensé and reason split, With ail the rash dexterity of wit.
Wits, just like fools, at war about a name, Hâve full as oft no meaning, or the saine.
Self-love and reason to one end aspire ; Pain their aversion, pleasure their désire :
L'un, ardent orateur, fait entendre sa voix; L autre j juge prudent, discute en paix nos droits; L'un, plus près des objets, s enflamme davantage; Dans un heureux lointain l'autre les envisage ; Frappé du bien présent, l'un en sent les attraits; L'autre dans l'avenir en pressent les effets; L'un est plus vigilant, l'autre est plus paresseuse; Enfin l'un est moins sûr, l'autre moins vigoureuse. Mais veux-tu du plus fort suspendre l'action? Écoute sa rivale avec attention :
L'attention bientôt produit l'expérience; L'habitude se forme et s'accroît en silence ( 5 ), Et toutes trois, enfin, par un commun effort, Secondent le plus foible, et domptent le plus fort.
Qu'ennemis de la paix, les héros des écoles, Dans leurs distinctions subtilement frivoles, De deux pouvoirs amis détruisent l'union, D'avec le sentiment séparent la raison ; Et ne pensant jamais, ou pensant tous de même, Combattent pour des mots qu'ils ont nommés système! La raison, l'amour-propre ont le même désir; Tous deux craignent la peine et cherchent le plaisir; Mais l'un s'élance au but avec impatience; L'autre plus circonspect y marche avec prudence; L'un voudrait dévorer l'objet de son ardeur; L'autre en pompe le miel, mais sans blesser la fleur. Dans le champ des plaisirs, souvent le ciel sévère Place un fruit dangereux près d un fruit salutaire;
94 EPISTLE IL *.a 9 .
But greedy, that its object would devour, This taste the honey, and not wound the flower Pleasure, or wrong or rightly understood, Our greatest evil, or our greatest good.
Modes of self-love the passions we may call; Tis real good, or seçniing, moves them ail :
But since not every good we can divide, And reason bids us for our o wn provide ; - Passions, though sel fis h, if their means be fair, List under reason, and deserve her care ; Those, that iraparted, court a nobler aim, Exalt their kind, and take some virtue's name.
In lazy apathy l<jt stoics boast Their virtue fijfd; 'tis fix'd as in a frost ; Contracta ail, retiring to the breast; But strengtk of mind is exercise, not rest :
The rising tempest pute in act the soûl; Parts it may ravage, but préserves the whole. On life s vast oce*n diversely we sail, Reason the card, but passion is the gale;
Ou bien ou mal connus, les plaisirs enchanteurs
Sont ou nos plus grands biens, ou nos plus grands malheurs.
Que sont les passions? C'est l'amour-propre même, Par des moyens divers marchant vers ce qu'il aime : Leur mobile est un bien réel ou mensonger, Puisqu'il est des trésors qu'on ne peut partager, Puisque le ciel ordonne à chaque créature De pourvoir aux besoins qu'imposa la nature; Ces passions qu'en nous concentre l'intérêt, Si leurs moyens sont purs, la raison les permet. Mais celles dont la flamme, en grands hommes féconde, S'élance hors de nous pour le bonheur du monde, Deviennent des vertus, et la sage raison À de plus nobles feux donne un plus noble nom.
Laisse au stoïque altier sa vertu léthargique, Froidement concentrée en son cœur apathique; Jamais un cœur glacé ne forma de héros.
On vit par l'exercice , on meurt par le repos ; .^
Des passions en nous l'impulsion puissante Réveille les ressorts de l'ame languissante ; C'est un orage utile en nos cœurs élevé ; Quelque partie en souffre, et le tout est sauvé. Sur la mer de la vie, ô raisonneur frivole 1 L'homme a besoin de vents ainsi que de boussole : L'homme s assoupiroit dans l'immobilité.
Dieu lui-même, Dieu sort de sa tranquillité;
96 EPISTLE IL v.109.
Nor God alone in the still calm we find ; He mounts the storm, and walks upon the wind. Passions, like éléments, though born to fight, Yet, mix'd and soften d, in his work unité :
Thèse 'tis enough to temper and employ ; But what composes man, can man destroy ?
Suffice that reason keep to naturels road, Subject, compound them 9 follow her and God.
Love, hope, and joy, fair pleasure's smiling train; Hâte, fear, and grief, the family of pain; Thèse mix'd with art, and to due bounds confined, Make and maintain the balance of the mind:
The lights and shades, whose well accorded strife Gives ail the strength and colour of our life.
Pleasures are ever in our hands or eyes; And when in act they cease, in prospect rise ; Présent to grasp, and future still to find, The whole employ of body and of mind.
Ail spread their charms, but charm not ail alike; On différent sensés différent objects strike:
Il promène la foudre au-dessus de nos têtes, S'élance sur les vents et conduit les tempêtes.
Tels que dans leurs combats les éléments divers, Unis, quoique rivaux, composent l'univers; Les passions f malgré leurs haines mutuelles, Dans l'univers moral se combinent entre elles. Orgueilleux insensé, dont l'imprudente erreur Prétend anéantir ces éléments du cœur !
Si l'homme en est formé, peut-il donc les détruire? Sachons les employer au lieu de les proscrire ; Modérons leur ardeur, sans éteindre leur feu, Et suivons à-la-fois et la nature et Dieu.
L'amour, la douce joie et la vive alégresse, De l'aimable plaisir famille enchanteresse; La peur, la sombre haine, et les soucis affreux, Du malheur éploré cortège douloureux; Toutes ces passions l'une à l'autre opposées S'alliant avec art, avec soin maîtrisées, De leur choc mutuel font jaillir le bonheur : Ce sont des contre-poids qui balancent le cœur; C'est l'ombre avec le jour sagement assortie, Qui contraste avec art au tableau de la vie.
Les plaisirs, ici-bas doux charme des humains, Sont toujours sous nos yeux ou bien entre nos mains; Leur image toujours supplée à leur absence; L'espérance renaît, où meurt la jouissance.
Chercher les biens futurs, goûter les biens présents, C'est tout le soin de l'âme et tout l'emploi des sens.
T. XVI. GKUV. P08TH. 7
98 EPISTLE IL v . n 9 .
Hence différent passions more or less inflame, As strong or weak, the organs of the frame; And hence one master passion in the breast, Like Aaron s serpent, swallows up the rest.
As man 9 perhaps, the moment of his breath, Receives the lurking principle of death; The young disease, which must subdue at length, Grows with his growth, and strengthens with his strength : So, cast and mingled with his very frame, The mind's disease , its ruling passion came ; Each vital humour, which should feed the whole, Soon flows to this, in body and in soûl :
Whatever warms the heart, or fills the head, As the mind opens, and its functions spread, Imagination plies her dangerous art, And pours it ail upon the peccant part.
Nature its mother, habit is its nurse; Wit, spirit, faculties, but make it worse;
Par différents attraits chacun d eux nous attire; Tous ont le même but, mais non le même empire. Des objets variés frappent nos sens divers:
De là divers penchants nous sont plus ou moins chers, Sont plus ou moins puissants, selon que leur amorce Rencontre dans l'organe ou plus ou moins de force ; De là s'élève enfin au fond de notre cœur Le penchant dominant, ce superbe vainqueur, Qui, pareil au serpent qu'un sage Hébreu fit naître , Dévore ses rivaux ou leur commande en maître. Dans le sein maternel l'homme reçoit, dit-on, Le principe caché de sa destruction, Qui, croissant avec lui, nourri de sa substance, Subjugue lentement sa fragile existence.
Ainsi, dès le berceau, fermente dans son sein Du penchant dominant l'indomptable levain ; 11 asservit le corps, il tyrannise l'âme; L'imagination lui prête encor sa flamme, Lui porte tous nos vœux, lui livre tous nos sens, Et dans ce penchant seul confond tous nos penchants.
Instinct impétueux que la nature enfante , Que nourrit l'habitude et que le temps augmente ; Les talents asservis lui portent leur tribut, Et loin de l'arrêter l'entraînent vers son but; L'esprit combat pour lui; la raison elle-même Fomente sourdement sa violence extrême.
100 EPISTLE IL v.,4 7 .
Reason itself but gives it edge and power; As Heaven s blest beam turns vinegar more sour. We, wretched subjects, though to lawful sway, In this weak queen, some favourite still obey ; Ah ! if she lend not arms, as well as raies, What can she more than tell us we;are fools?
Teach us to mourn our nature, not to mend; A sharp accuser, but a helpless friend !
Or from a judge turn pleader, to persuade The choice we make, or justify it made; Proud of an easy conquest ail along, She but removes weak passions for the strong: So, when small humours gather to a goût, The doctor fancies he has driven them out.
Yes, nature s road must ever be preferr'd; Reason is hère no guide, but still a guard :
Tis hers to rectify, not overthrow, And treat this passion more as friend than foe : A mightier power the strong direction sends, And several men impels to several ends :
Like varying winds, by other passions toss'd, This drives them constant to a certain coast.
Telle des feux du jour la plus douce chaleur D'un acide piquant aiguise encor l'aigreur ( 6 ).
Et nous, tristes sujets de cette foible reine, Nous qui croyons céder à sa loi souveraine , Nous servons en secret, au lieu de la raison, Quelque heureux favori qui règne sous son nom. Hélas ! de ce penchant pour subjuguer les charmes, Au lieu de nous donner de salutaires armes, D'inutiles avis nous fatiguant toujours, Prodigue de leçons, avare de secours, Dur censeur, froide amie, ou sa vaine sagesse, Sans jamais la changer, gourmande ma foiblesse, Ou, déjuge orgueilleux changée en vil flatteur, Elle adopte nos goûts et plaide en leur faveur. Trop fière cependant d'un triomphe facile, Quand elle croit dompter la nature indocile, Elle détruit en nous, par un funeste effort, Quelques foibles penchants pour un penchant plus fort Quand de la goutte ainsi les humeurs sont fixées, L'Esculape orgueilleux croit les avoir chassées.
Ah ! puisque la nature a d'invincibles droits, Suivons donc sans rougir ses immuables lois ! Sa route est la plus sûre. Au lieu d'être ton guide, La raison n'est pour toi qu'un surveillant timide, Qui doit, sans les bannir, calmer nos passions; Sans briser leurs ressorts régler nos actions, Et traiter le penchant que notre ame préfère Plutôt en sage ami qu'en rigide adversaire.
Let power or knowledge, gold or glory, please, Or (oft more strong than ail) the love of ease; Through life 'tis folio w'd, e en at life's expense; The merchant's toil, the sage s indolence, The monk s humility, the hero s pride, Ail, ail alike, find reason on their side.
The Eternal Art, educing good from ill, Grafts on this passion our best principle :
Tis thus the mercury of man is fix'd, Strong grows the virtue with his nature mix'd; The dross céments what else were too refined, And in one interest body acts with mind.
As fruits, ungrateful to the planteras care, On savage stocks inserted, learn to bear;
Par ce penchant vainqueur le monarque éternel Au but qui lui convient conduit chaque mortel; Les autres passions, tels que des vents volages, Poussent le cœur flottant vers différents rivages : Mais tel qu'un vent réglé, ce profond sentiment Toujours aux mêmes bords l'entraîne constamment. Oui, quel que soit le goût qui subjugue notre ame, Soit de l'amour des arts l'impétueuse flamme, Ou l'ardeur de la gloire, ou bien la soif de lor, Ou le repos enfin, souvent plus cher encor; Tant que l'homme est vivant, même au prix de la vie Cette pente invincible est à jamais suivie.
La raison à ses goûts consent à se plier ; L'humilité du moine et l'orgueil du guerrier, Le travail du marchand, l'indolence du sage, Tous, sont également certains de son suffrage.
Dieu, qui du sein du mal fait éclore le bien, Doune à nos qualités ce penchant pour soutien ; 11 enchaîne par lui notre ame vagabonde; Puisant dans cet instinct une sève féconde, Notre vertu devient robuste comme lui.
Dans la seule raison qu'elle trouve un appui, Elle erre sans objet, flotte sans consistance; Avec les sens grossiers son utile alliance L'affermit, la cimente; et F esprit et le corps Réunis d'intérêt unissent leurs efforts.
Vois-tu ce sauvageon, par une greffe utile, En un arbre fécond changer un bois stérile ?
104 EPISTLE II. v. .83
The surest virtues thus from passions shoot,
Wild nature's vigour working at the root.
What crops of wit and honesty appear
From spleen, from obstinacy, hâte, or fear!
See anger, zeal and fortitude supply ;
E en avarice, prudence; sloth, philosophy ;
Lust, through some certain strainers well refined,
Is gentle love, and charms ail womankind;
Envy, to which the ignoble mind s a slave,
Is émulation in the learn'd or brave;
Nor virtue, maie or female, can we name,
But what will grow on pride, or grow on shame.
Thus nature gives us (let it check our pride) The virtue nearest to our vice allied:
Reason the bias turns to good from ill, And Nero reigns a Titus, if he will.
The fiery soûl abhorr'd in Catiline, In Decius charms, in Curtius is divine :
Ainsi les passions fertilisent le cœur;
La nature nourrit leur sauvage vigueur.
De talents, de vertus quelle récolte heureuse
Fait germer, fait mûrir leur sève généreuse !
La crainte à la douceur quelquefois nous conduit;
De l'obstination la constance est le fruit;
L odieuse avarice enfante la prudence ;
La sagesse souvent naquit de l'indolence;
Le zèle impétueux, la bouillante valeur,
De l'ardente colère empruntent leur chaleur;
À notre vanité nos arts doivent la vie ;
L'émulation même est fille de l'envie;
La brûlante luxure, en épurant ses feux,
Devient du tendre amour le flambeau vertueux.
Il n'est point, en un mot , de qualités de lame
Qui ne puissent, dans l'homme ainsi que dans la femme,
Éclore de la honte, ou s enter sur l'orgueil;
Et leur base est souvent ce qu'on croit leur écueil.
Ainsi, des fiers humains que l'orgueil en rougisse, La vertu dans nos cœurs est toujours près du vice (7), Et d'une même tige ils sont formés tous deux. Lorsque lame incertaine est suspendue entre eux, La raison, par le poids de ses sages maximes, Détermine aux vertus et détourne des crimes.
Néron, en l'écoutant, pouvoit être un Titus; L'affreux Catilina, le divin Décius, Reçurent tous les deux une fougue brûlante; Ce qu on abhorre en l'un dans l'autre nous enchante.
106 EP1STLE IL v.*oi
The same ambition can destroy or save, And makes a patriot, as it makes a knave.
This light and darkness in our chaos join'd, What shall divide? The God within the mind.
Extrêmes in nature equal ends produce, In man they join to some mysterious use :
Though each by turns the other s bounds invade, As, in some well-wrougbt picture, light and shade, And oft so mix, the différence is too nice Where ends the virtue, or begins the vice.
Fools! who from hence into the notion fall, That vice or virtue there is none at ail.
If white and black blend, soften, and unité A thousand ways, is there no black or white?
Ask your own heart, and nothing is so plain ; Tis to mistake them, costs the time apd pain.
Vice is a monster of so frightful mien, As, to be hated, needs but to be seen; Yet seen too oft, familiar with her face, We first endure, thèn pity, then embrace.
La même ambition sauve et perd les états, Fait les grandes vertus et les grands attentats.
Dans ce chaos du cœur, si brillant et si sombre, Qui peut donc démêler la lumière de l'ombre, Les vertus des défauts, et le vrai de Terreur? C est Dieu, ce Dieu qui parle au fond de notre cœur. Le ciel dans l'univers rapproche les extrêmes; Leur nature diffère et leurs fins sont les mêmes. Dans l'homme il les unit pour quelques grands desseins ; Souvent même on les voit, ambitieux voisins, Entre eux se disputant le cœur qui les rassemble, Usurper l'un sur l'autre et se confondre ensemble : Et comme nous voyons, sous des pinceaux heureux, Les ombres et les jours se mélanger entre eux; Souvent on cherche en vain à marquer la nuance Où le vice finit, où la vertu commence.
Mais parceque leurs traits vous semblent confondus , N'est-il, à votre gré, ni vices ni vertus?
Que le clair et l'obscur avec art se marient, Cessent-ils d'exister au moment qu'ils s'allient? Et du mal et du bien le juge est dans nos cœurs, Milord ; il en est d'eux ainsi que des couleurs ; Il nous faut plus de temps, plus de peine peut-être, Pour confondre leurs traits, que pour les reoonnoître.
Le vice est effrayant , et ce monstre odieux N'a, pour nous révolter, qu'à paroître à nos yeux : Cependant cette horreur de jour en jour s'efface; On le souffre, on le plaint, on l'excuse, on l'embrasse;
108 EPISTLE IL *.»ai.
But where the extrême of vice, was ne er agreed :
Ask where f s the north? At York, 'tis on the Tweed:
In Scotland, at the Orcades ; and there,
At Greenland, Zembla, or the Lord knows where.
No créature owns it in the first degree,
But thinks his neighbour further gone than he :
E en those who dwell beneath its very zone,
Or never feel the rage, or never own ;
What happier natures shrink at with affright,
The hard inhabitant contends is right. -
Virtuous and vicious every man must be, Few in the extrême, but ail in the degree ; The rogue and fool by fits is fair and wise ; And e'en the best, by fits, what they despise. Tis but by parts we follow good or ill; For, vice or virtue, self-directs it still :
Each individual seeks a several goal, But Heaven s great view, is one, and that the whole. That counterworks each folly and caprice; That disappoints the effect of every vice ; That, happy frailties to ail ranks applied, Shame to the virgin, to the matron pride; Fear to the statesman, rashness to the chief ; To kings presumption, and to crowds belief :
Mais son plus haut degré, quel est-il? Sur ce point Recueillez les avis, ils ne s accordent point. Quel pays est le Nord ? A Tunis , c'est l'Espagne ; En Espagne, la France; en France, l'Allemagne : L'Allemand à son tour le renvoie au Lapon; Celui-ci nomme encor quelque autre région.
On juge ainsi du mal: nul ne se rend justice; Chacun voit loin de lui l'extrémité du vice; Son voisin à ses yeux en est toujours plus près ; Celui même qui touche à son dernier excès, Ou jamais ne le sent, ou jamais ne l'avoue.
Ce qu'un bon cœur abhorre, un scélérat s'en loue, 'habitude peut tout ; il n'existe à ses yeux Ni de tristes climats, ni de vices hideux.
Notre ame entre le mal et le bien se partage; Le sage est souvent fou, le fou souvent est sage; Nous sommes vertueux, vicieux par accès; Tous le sont à demi, peu le sont à l'excès; Car chacun bien ou mal n'agit que pour soi-même; Chacun tend à son but. Mais l'arbitre suprême Ne voit qu'un grand objet, le bien de l'univers; C'est lui qui, l'un par l'autre, affoiblit nos travers; Contre une passion fait combattre un caprice; Par un vice opposé contre-balance un vice; Fait servir les défauts à la société :
Donne aux filles la honte, aux femmes la fierté ; Souffle au guerrier fougueux ses fureurs courageuses, Au ministre prudent ses craintes ombrageuses;
110 EPISTLE II. v.a45.
That, virtue's ends from vanity can raise, Which seeks no interest, no reward but p raise; And build on wants, and on defects of mind, The joy, the peace, the glory of mankind.
Heaven forming each on other to dépend, A master, or a servant, or a friend, Bids each on other for assistance call, Till one man s weakness grows the strength of ail. Wants, frailties, passions, closer still ally The common interest, or endear the tie.
To thèse we owe true friendship, love sincère, Each home-felt joy thatlife inherits hère; Yet from the same we learn, in îts décline, Those joys, those loves, those intereste, toçesign; Taught half by reason, half by mère decay, To welcome deâth, and calmly pass away .
Whateer the passion, kapwledge, famé, or pelf, Not one will change his neighbour with himself.
Par la présomption sait enhardir les rois, Par la crédulité soumet le peuple aux lois ; Aux grandes actions exfcite une grande ame, Par cette vanité que l'honneur seul enflamme ; Enfin , sur le désordre et le trouble du cœur, Établit la concorde et fonde le bonheur.
G est peu; par nos besoins il nous joint l'un à l'autre; Dans le bonheur d autrui nous rencontrons le nôtre; Foibles séparément, l'union nous rend forts; Chaque membre jouit de la santé du corps.
Les défauts, les besoins, les foiblesses humaines, Resserrent l'intérêt, embellissent les chaînes; On leur doit de l'amour les doux épanchements , De la vive amitié les nobles sentiments ; Tous ces plaisirs du cœur, notre plus doux partage , Et de tous les humains le comrttûn héritage.
Plus vieux, et dégoûté de tant de tristes soins, Ces mêmes passions, ces défauts, ces besoins, Des amours, des plaisirs rendent la fin moins rude; Enfin, moitié raison, moitié décrépitude, L'homme apprend à bénir le terme de son cours ( 8 ) , Et voit tranquillement s'évaporer ses jours.
Quel que soit cependant l'objet qui l'intéresse, L'ambition, les arts, la gloire ou la richesse,
112 EPISTLE II. *. i63.
The learn'd is happy nature to explore,
The fool is happy that he knows no more ;
The rich is happy in the pleftty given,
The poor contents him with the care of Heaven.
See the blind beggar dance, the cripple sing,
The sot a hero, lunatic a king :
The starving chemist in his golden views
Supremely bless'd, the poet in his muse.
See ! some strange comfort every state attend,
And pride bestow'd on ail, a common friend.
See some fit passion every âge supply ;
Hope travels through y nor quits us when we die.
Behold the child, by naturel kindly law, Pleased with a rattle, tickled with a straw : Some livelier plaything gives his youth delight, À little louder, but$s empty quite:
Scarfs, garters, gold, amuse his riper stage, And beads and prayer-books are the toys of âge: Pleased With this bauble still, as that before, Till tired he sleeps, and life s poor play is o er. Meanwhile opinion gilds with varying rays Those painted clouds that beautif y our days : Each yyant of happiness by hope supplied, And ea A vacuity of sensé by pride : v Thèse build as fast as kno wledge can deitroy ; In follys cup still laughs the bubble joy;
Tout homme, grâce au ciel, vit enchanté de lui. Nul de nous ne voudroit s'échanger pour autrui. Le sage à méditer met son bonheur suprême, L'ignorant est heureux par l'ignorance même; L'alchimiste affamé voit en songe de l'or; Le riche s'applaudit en comptant son trésor. Vois l'heureux mendiant bénir la Providence ; Vois le boiteux qui chante et l'avçugle qui danse; Le fou se croit un roi, le buveur un héros, Et le poète est fier de cadencer des mots.
Chaque âge a son plaisir, chaque état a ses charmes; Le bien succède au mal, les ris suivent les larmes; L'orgueil vient nous flatter au sortir du berceau, Et l'espoir nous conduit aux portes du tombeau.
Vois cet enfant naïf: sa main n'est occupée Qu'à frapper son tambour, qu'à parer sa poupée. La jeunesse succède; il se livre à des jeux Peut-être plus bruyants, mais non plus sérieux. Dans l'âge mûr, épris des richesses, des titres, Ses joujoux sont de l'or, des cordons et des mitres; Sa vieillesse s'amuse avec des chapelets ; Et le trépas, enfin , vient briser ses hochets. Mais jusqu'à ce moment 1er *eur enchanteresse Dans sa coupe à longs traits lui fait puiser l'ivresse; Et pour nous rendre heureux, nous abusant toujours, De nuages dorés elle embellit nos jours (9).^ Que la triste raison dissipe un doux mensonge, La douce illusion enfante un autre songe :
T. XVI. OEUV. POSTH. 8
One prospect lost, another still we gain :
And not a vanity is given in vain ; E en mean self-love becomes, by force divine, The scale to measure others' wants by thine.
See ! and confess, one comfort still must rise; Tis this, Though man's a fool, y et God IS WISE.
L'espoir des biens futurs tient lieu des biens présents; L'orgueil remplit toujours le vide du bon sens; Notre amour-propre même, utile au bien des autres, Apprend à mesurer leurs besoins par les nôtres. La vanité souvent nous remplit d'un beau feu , Et jusqu'en sa folie, on reconnoît un dieu.