PLACE DES T1CT01BES, N
t. lé.
LE
DÉPART D'ÉDEN
POEME
T. XV I. OBOY. POftTH.
tf
SBS9B
Ce petit poëme, inspiré au traducteur de Milton par Mil ton lui-même, et qui se place si naturellement à la suite du Paradis perdu , parut imprimé pour la première fois en 1817, précédé d'un avertissement , que nous avons cru devoir conserver : le voici.
« Delille disoit en traduisant Milton : Cette pauvre Eve! elle est si belle, et*si malheureuse! » Ce fut donc par le désir d adoucir la rudesse d'Adam, quand le ciel déploie ses rigueurs contre Eve, que Fauteur entreprit ce petit poëme. Il auroit voulu quelle trouvât plus de consolation dans le cœur de son époux.
Delille ne s'étant point occupé de la préface, sans avoir la prétention d'y suppléer, je demande la permission de hasarHer quelques détails sur lui-même, qui peuvent en quelque sorte se rattacher à cet ouvrage.
Delille faisoit remarquer une grande conformité entre le caractère de ses écrits et sa physionomie : ils avoient de la noblesse, de la
simplicité , de l'élévation , de l'esprit , de la
franchise, de la gaieté, et 4e la mélancolie. Mais c'étoit dans ses regards qu'il falloit chercher sa physionomie tout entière. Ils étoient si expressifs, qu'on ne vouloit plus croire à leur extrême foiblesse, lorsque la conversation animoit ses yeux, et qu'ils animoient la conversation. Laissez-moi le voir, disoit une femme à quelqu'un qui s'étoit placé devant elle dans une société nombreuse où il lisoit ce poëme : quand je ne le vois pas, je ne l'entends plus!
Sa sensibilité le rendoit fidèle, non seulement à ses amis, mais aux personnes qui l'intéressoient, aux lieux mêmes qu'il a voit habités. Ses ouvrantes sont pleins de ses premiers souvenirs. Le commentaire de ses vers étoit toujours dans son cœur. Le Départ d'Eden en est une preuve sensible. Il sembloit n'avoir aucune mémoire pour les choses de vanité; et, quand il parloit de lui, il oublioit toujours les moments les plus brillants de sa gloire.
Dénué, par le hasard de sa naissance, de ce que les enfants trouvent de délices dans les secours de la parenté, cette espèce d'isolement, loin de diminuer pour lui l'intérêt des personnes sensibles, ne fit que l'augmenter.
Vraisemblablement on doit à cet abandon une partie de ses travaux et de ses succès,
puisque cette situation Je oôndamnoit à se créer Jui-même une existence indépendante de la naissance- et de la fortune. Ses ouvrages l'occupoient beaucoup ; il aimoit le travail; il détestoit la publicité. S'il fut né avec un peu de fortune,* il n'eût rien imprimé de son vivant. Il donnoit des preuves de foiblesse dans les petites occasions ; il étoit sublime dans les grands événements. Son aine sembloit appartenir tour-à-tour à la gaieté, à la mélancolie; l'une se répafcdoit dans sa conversation, l'autre dans ses ouvrages. Ses entretiens avoient de la grâce , parceque , toujours naturel et simple, il ignoroit l'affectation, qui la détruit. En général, il régnoit un grgnd accord entre spn esprit et spn cœur; il n'auroit pu se peindre, il ne se connoissoit pas. Il n'exprimoit jamais que ce qu'il avoit éprouvé ou senti. Quoi qu'en aient dit des détracteurs injustes, j'ai vu souvent ses larmes suivre ou précéder les vers qu'il me dictoit. L'envie de plaire chez lui ressembloit à la vertu ; inspiré par sa bienveillance naturelle, il faisoit pour sa société ordinaire les mêmes frais «que pour les cercles les plus nombreux . De toutes les vertus qui coinposoient son caractère, la reconnoissance étoit celle qu'il cultivoit le plus soigneusement?
L'ingratitàde lui^embloit le plus hideux dçp
vices. Il aimoit beaucoup ; 41 aimoit d'être aimé. Il ne regrettoit point la perte de«sa fortune; mais il plein oit amèrement celle de ses amis. »
LE
DÉPARS D'ÉDEN
POÈME
^ Un soir, dans son berceau, le couple infortuné, Pressé par ses remords, par le ciel condamné, Ensemble nourrissant sa douleur recueillie , Abandonnent son ame à la mélancolie ; Et tous deux, dans un triste et long embrassement, Suspendoient de leurs cœurs le tendre épanchement.
Adam rompt le premier ce lugubre silence :
u O fille du Seigneur, rappelle ta constance, Dit-il; notre malheur en a besoin. Tu vois »
Quel deuil remplit ces lieux, si riants autrefois. La nature est blessée : et notre vaste enceinte De cette grande plaie offre par-tout l'empreinte. Nos ruisseaux sont taris, nos arbres dépouillés; Du crime paternel nos neveux sont souillés; Sur eux notre malheur tout entier se déploie; Et Satan s'est promis une éternelle proie.
Contre tant de revers nous avons notre amour; Moins doux brille au couchant le reste d un beau jour. Mais, seuls > à tant de maux nous ne pouvons suffire : Le vrai consolateur, c est le Dieu qui m'inspire.
LE DÉPART D'ÉDEN
Eh bien ! présentons-lui les larmes du malheur;
D'un cœur humilié Dieu chérit la douleur; .
Elle adoucit ses coups,xodJtire sa menace,
L'implore ou le bénit, rend ou demande grâce;
Et le courroux divin, content du repentir,
Remet dans le carquois le trait prêt à partir.
Mais à ses pleurs touchants , à ses saintes délices,
Tous les lieux ne sont pas également propices ;
Il en est d'où nos cœurs sur des ailes de feu
S'élancent avec force et s'élèvent à Dieu.
D'autres, de la ferveur amortissant la flamme,
N'ont rien qui plaise au ciel, rien qui parle à notre ame.
Vois-tu ce mont sacré qui du riant Éden
D'un front majestueux couronne le jardin ?
Dans ce fertile enclos ^privé de sa parure, f
Lui seul a de ses bois conservé la verdure.
Ghaqu^fois qu'au Très-Haut j'y vins offrir mes vœux ,
Ses bénédictions descendirent des cieux ;
Ou quelque ange du ciel nous porta les promesses,
Ou la terre pour nous redoubla ses largesses.
En des temps plus heureux, Dieu même, quelquefois,
Écouta sur ce mont nos innocentes voix;
Et, quand nos saints concerts célébroient ses louanges,
Oublia, pour nos chants, les cantiques des anges.
Là, j'espère aujourd'hui (partage mon espoir)
De ce maître irrité désarmer le pouvoir. » .
« Eh bien ! dit Èye, allons : par-tout où la prière Peut adoucir pour toi la céleste colère,
POEME
Je te suis. » Â ces mots, tous dent se sont levés, Et sur le mont divin sont bientôt arrivés.
« La voilà, dit Adam, cette montagne sainte Dont notre repentir consacrera l'enceinte \ Là, Dieu nous fut propice, 6 ma chère moitié ! C'est toi qui dois (Tabord implorer sa pitié; Ta douleur de ses mains fera tomber les armes. Eh ! qui l'attendrira , s'il résiste à tes larmes ! E^re obéit: trois fois elle prie; et trois fois Ses sanglots redoublés ont étouffé sa voix.
Alors à son époux, tremblante, elle s'adresse : « Objet de ma douleur! objet de ma tendresse ! Mon crime est trop affreux pour le justifier. Hélas !. je dois gémir, et je n'ose prier; Et sur le Dieu vengeur que pourroit ma prière? C'est moi qui l'offensai, qui péchai la première. Ta malheureuse épouse est odieuse au ciel, Cher Adam; c'est à toi de fléchir l'Éternel.
Mes vœux s'épureront en passant par ta bouche. Que de nos cœurs soumis le repentir le touche ! Moins coupable à ses yeux, attendris-le pour toi; Si ton amitié Fose , implore-le pour moi.
Ai-je par mon orgueil attiré sa vengeance? Mon cœuf avec Satan fut-il d'intelligence?
Non; du fruit, dont sa ruse exalta les effets* Je voulus avec toi partager les bienfaits, ^t Par lui, s'il se pôuvoit, dans ma tendresse extrême, Je voulus ajouter aux bontés de Dieu même.
10 LE DÉPART D'ÉDEN
Ce Dieu, qui nie pwit, m'ordonna de t aimer ; Du feu qu'il alluma mon cœur dut s enflammer ; Et ne devois-je rien à l'époux magnanime Qui plaint mon infortune et me suit dans l'abîme? Pouvois-je trop payer ton amour et ta foi?
L'objet de mon hommage après Qjeu , ce fut toi. Eh bien ! j'espère encor; dans sa bonté féconde, L'Éternel pour lui seul n'a pas formé le monde; En achevant la terre , il a fini par nous. *
Tu naquis pour ta femme, et moi pour mon époux. Et que me sont, sans toi, le monde et ses merveilles? Des couleurs pour mes yeux, des sons pour mes oreilles. Dieu prévit que toi seul pouvois remplir mon cœur; En nous donnant la vie, il nous doit le bonheur. J'espère encore en lui : charmé de son ouvrage, Lui-même dans tes traits imprima son image.
Voudroit-il l'effacer ? Non , perfide Satan ! U ne veut pas deux fois abandonner Adam.
Lui-même il a maudit ta coupable victoire, Et sur nos fronts encor fera briller sa gloire. Je crois à sa pitié, bien plus qu'à son courroux ; Notre foiblesse même aura plaidé pour nous.
L'archange criminel avoit brisé sa chaîne;
Instruit de notre amour, il en arma, sa haine.
Par lui le fruit mortel en mes mains fut remis, Et nous souffrons d'un mal que Dieu même a permis. Mais peut-être ma plainte irrite sa colère ! t^
Tu m'aimes; je n'ai plus de reproche à lui faire.
POEME
Je ne puis que béjiir le pouvoir qui ta fait ; *
Que dis-je? ses rigueurs sont peut-être un bienfait. Jusque dans sa justice adorons sa clémence; Nos maux seront bornés, et sa grâce est immense. Pleure donc, gémis donc : ton Dieu t'écoutera; Tes cris iront au ciel, et mon cœur les suivra. » Tandis quelle p^rloit, dans la céleste voûte De longs sillons de flamme illuminant sa route,* Un ministre du ciel, sur un char lumineux • Descendant lentement, sembloit venir vers eux : « Regarde, cher Adam, dit l'épouse craintive; Vers nous, du haut des cieux, un message#arrive : D un 'air mêlé de grâce et de sévérité, Sur m nuage d or, tout brillant de clarté, Il vient. Nous sera-t-il ou fatal ou prospère ? Faut-il trembler encore ? ou faut-il que j espère ? Je ne sais; mais mon cœur me, dit que, dans ce jour, Cet ange va de nous disposer sans retour.
Avant qu'il ait de Dieu prononcé la sentence , Hâte-toi, cher époux, d'invoquer sa clémence. Peut-être nos remords, portés vers le saint lieu, Sont, avec nos soupirs, ^arrivés jusqu'à Dieu. Doux comme son sSuris, prompt comme son tonnerre, Le pardon peut du ciel descendre sur la terre. Tu me l'as dit cent fois : pour fléchir sa rigueur Il ne faut qu'un moment, qu'une larme du cœur. Oui, mon ame i l'espoir se livre tout entière. Il en est temps encor ; commence ta prière. »
LÉ DÉPART DÉDEN,
Son époux s'agenouille, et des sons gémissants A l'oreille de Dieu vont porter ces accents:
« Seigneur, je suis coupable, hélas ! et ta puissance Devoit mieux espérer de ma reconnoissance.
C'est par toi que je vis la lumière des cieux ; Toi-même ornas pour mpi ces champs délicieux; Je vivois seul alors; et dans ma solitude, Eve vint de mon cœur calmer l'inquiétude.
L'uh pour l'autre tous deux nous étions l'univers; Tes bienfaits partagés nous en étoient plus chers. Pour celle qui charmoit mon séjour solitaire Je devois0m'as-tu dit,»me montrer plus sévère; Je ladorois, sans doute, et dans elle mes veux * Croy oient,, en la voyant ; voir un rayon des ciepx. Pour elle mes remords accusent ma foiblesse ;
Mais c'est toi qui formas .sa grâce enchanteresse.
J'ai perdu, pour lui pjaire, et le monde et mes fils.
Eh ! comment résister à celle que tu fis?
Dans l'œuvre de tes mains je t'aurois fait oufrage;
J au rois calomnié ton plus parfait Ouvrage.
Que dis-je ? mon malheur vient tout entier de moi ;
Devois-je à sa beauté sacrifier la loi ?
C'est à toi qu'elle dut sa grâce inAtpriçiable;
Et plus tu la fis belle , et plus j$ fus coupable.
Je le suis; mais mon crime adresse à ton pouvoir
La voix du tfeperîtir, et non du désespoir.
Au bout de luniters ton foudre pett^n atteindre;
Le péché l'alluma, le remords doit l'éteindre.
POEME
Que ton oreille s'ouvre aux cris de nos douleurs ! Tu nous laissas l'espoir en nous laissant les pleurs. Abandonné par toi, c'est en toi que j'espère. Permets qu'un fils ingrat tombe aux pieds de son père* Dieu puissant, j'entendis ta foudroyante voix Éclater sur les monts et gronder dans les Bois. J'entendis dans les airs, noircis par les orages, Ton tonnerre à grand bruit déchirer les nuages; J'entendis, par ton souffle avec force poussés, Rouler, gros de débris, les torrents courroucés; Mais ces foudres brûlants qui tonnent sur nos têtes, Le fracas des torrents et le cri des tempêtes, O mon Dieu ! valent-ils, pour proclamer toiknom, L'accent de la prière et la voix du pardon?
« Si je ne puis pour moi désarmer ta justice, Que sur moi seul au moins ton bras s'appesantisse ! Lorsqu'elle osa toucher à l'arbre du savoir, Eve espéroit connoître encor mieux ton pouvoir; Et, plus digne de moi, du ciel et de toi-même * Entrer dans les secrets de ta bonté suprême ; C'est moi qui la perdis. A* moment du.danger Mon amour vigilant devoit la protéger.
Tu ma vois confié sa fragile innocence; Son bonheur fut détruit par un moment d'absence. N'abandonne donc pas à toute ta rigueur L'épouse qu^tjL main choisit près de mon cœur. * Je dévoue à tes tmuts ma tête criminelle; Mais tu me punis trop en te vengeant sur elle.
14 LE DÉPART DÉDEN,
La voilà devant toi, redoutant tes regards, Les yeux noyés de pleurs, et les cheveux épars. Je ne demande plus cette beauté divine Qui révéloit aux yeux sa céleste origine; Et, lorsqu'ils descendoient dans ces terrestres lieux, Rappeloit leur patrie "aux envoyés des cieux : Mais tends à ses remords ta main compatissante; Pour être heureuse encor, quelle soit innocente; Dans les larmes d'Adam lave son déshonneur; Reprends-lui ses attraits, et rends-lui le bonheur ! Dans quelque horrible lieu que ta rigueur nous jette, Quelle soit ma compagne, et sur-tout ta sujette. Le malheur nous unit; ah ! jusques au trépas Que j'allège ses maux et conduise ses pas !
Si ma main quelquefois peut essuyer ses larmes, Le plus affreux désert aura pour moi des charmes. Dans ce cruel exil, qu'en tremblant je prévoi, Nos repentirs unis s'élèveront vers toi.
Par-tout où, rappelant ce séjour de délices, Quelques fleurs à nos yeux ouvriront leurs calices, Tous deux syr un autel, élevé par nos mains, Nous en ferons hommage au maître des humains. Si pourtant nous pouvions sous nos riants ombrages Cueillir encor nos fruits et bénir tes ouvrages ! Là, nous fûmes heureux ! là, docile à tes lois, •Mon Eve m'apparut pour la premier^ /ois.
Non, je n'espère plus, parmi les choeurs des anges Savourant l'ambrosie et chantant tes louanges,
Partager ton bonheur et ta gloire avec eux;
Que je sois auprès d'Eve, et je suis dans les cieux ! »
Ainsi parloit Adam, et la sainte milice, Du char qui dans les.airs légèrement se glisse, S'abat sur la montagne; à leur tête est Michel , Qui vient bannir d'Éden le couple criminel. #
« Cessef de vous flatter d'une espérance vaine, Leur dit-il; du péché vous porterez la peine. Le cri de vos remords, vos prières, vos vœux, Ont frappé mon oreille en montant vers les cieux; Mais il n'en est plus temps : l'homme plein de faiblesse, Borné dans son pouvoir, borné dans sa sagesse, Est dans ses volontés sujet au repentir :
Dieu, qui ne peut errer, ne peut se démentir; Sa divinité même et sa sublime essence * Mettent une limite à sa toute-puissance ; U ne peut de ses droits accorder l'abandon:
Sa grandeur à lui seul interdit le pardon , Et sa longue indulgence, en reprenant la foudre, Par des coups éclatants a besoin de s'absoudre. Aussi, comme l'éclair échappé de ses mains, ' L'irrévocable arrêt du maître des humains , Au but marqué d'en-haut par son œil redoutable, Porte de son courroux le trait inévitable.
Nul secret ne se cache au Dieu de vérité;.
Nul attentat n'échappe à sa sévérité.
Venez donc, suivez moi. Pour expier vos crimes, Dieu se doit vos malheurs, il se doit des victimes.
16 * -iiE DÉPART D'ÉDEN,
Un jour, un jour viendra, qu'un grand médiateur Désarmera pour vous Fange exterminateur.
Jusque-là vous devez ,. par un châtiment juste , Satisfaire, en souffrant, à ce monarque auguste. . Je vous apporte ici ses ordres absolus :
Ces jardins fortunés ne vous reverront plus.
Il les avoit parés pour un couple fidèle : # 'Cette terre aujourd'hui vous rejette loin d'elle. Je plains votre infortune ; et même dans les cieux De^ pleurs, en l'apprenant, ont coulé de mes yeux; Mais vous êtes jugés, et vos plaintes sont vaines. »
Le sang d'Eve à ces mots se glace dans ses veines. Cependant, au milieu du bataillon sacré, Soumise, mais pensive, et le cœur déchiré, Elle foule en passant les plantes défleuries, Les arbrisseaux mourants, et les roses flétries. À travers ces débris, sur ses pieds chancelants, Entre Adam et Michel elle avance à pas lents. La nature par-tout sembloit déshonorée.
Seule, moins languissante et moins décolorée, Une rose restoit ; mais ses j eunes boutons Paroissoient à regret déployer leurs festons. D'Eve, à travers ses pleurs, les yeux l'ont aperçue; Sur son frêle calice elle arrête sa vue :
♦ « Fleur charmante , dit-elle, entre toutes les fleurs. Toi dont avec plaisir je cultivoisies sœurs, Toi dont je parfumois ma couché nuptiale, Avant que de mourir sur ta tige natale,
POÈME. 17
Sur tes rameaux souffrants laisse-moi te saisir; C'est leur dernier tribut, et mon dernier plaisir. Comme toi, je parois cette enceinte chérie; Hélas ! et comme toi le péché m'a flétrie ! » Elle dit, la détache, et, suivant son chemin, À lenvoyé céleste abandonne sa main.
En parcourant ces lieux, autrefois pleins de grâces, Par-tout du châtiment elle aperçoit les traces. Son œil rencontre enfin le berceau nuptial, D où quelques fleurs pendoient sur le lit conjugal. Son cœur à ces débris trouve encore des charmes : « Berceau chéri, dit-elle, en le baignant de larmes, Toi qui vis mon bonheur, connois mon désespoir ! Ah ! s'il faut te quitter, falloit-il te revoir ! Adieu, séjour de paix, d'amour et de délices ! Ici mes souvenirs sont autant de supplices, Et mes plaisirs perdus, se changeant en douleurs, De mes félicités composent mes malheurs.
Charmés de visiter nos demeures agrestes, Ici m'apparoissoient les envoyés célestes :
Ici, je m'en souviens, du divin Raphaël La consolante voix m'entretenoit du ciel.
Dieu même à nos regards s'y montra dans sa gloire. Sortez , riants tableaux , de ma triste mémoire. Ces beaux jours ne sont plus : le farouche Satan A perdu, par mes mains, le malheureux Adam.
O vous, dont loin d'ici j'emporterai l'image, Mystérieux abris, délicieux ombrage,
t. xvi oeuv. rosni. a
18 LE DEPART DÉDEN,
Anges, qui visitiez autrefois ce beau lieu,
Paix du cœur, douces nuits, jours innocents, adieu!
Et toi, couche sacrée, où mon ame ravie
En commençant d'aimer crut commencer la vie;
Toi que baignent nos pleurs pour la dernière fois ,
Quelle tu m'as reçue, et quelle tu me vois !
Dieu nous a retiré sa bonté paternelle;
Tu me vis innocente, et je pars criminelle !
Je pars avec douleur, hélas ! et sans retour ! »
Ainsi, pleurant ces lieux si chers à son amour, Du premier des humains la compagne chérie, En quittant son berceau, croit quitter sa patrie.
Adam ne pleure point : dans sa mâle douleur Il voudroit porter seul tout le poids du malheur. Tel le chêne, qu'embrasse une plante débile, La défend de l'orage et demeure immobile.
Tout-à-coup il s'écrie : « O ma chère moitié, Écoute ! écoute encor la voix de l'amitié !
Ainsi que toi, j'aimai ces riantes demeures, Où, comme nos ruisseaux, couloient nos douces heures; Mais quel charme aujourd'hui peuvent avoir ces lieux Où j'armai contre moi la colère des cieux?
Ce n'est plus cet Éden où la terre naissante Répondoit avec joie à ma voix innocente; C'est Éden profané par mon coupable orgueil ■ Ici nos attentats répandirent le deuil, Et mon ingratitude, en désastres féconde, Des promesses du ciel déshérita le monde.
POÈME. 19
Ces plaines, ces coteaux, à nos regards si doux,
Tout ce qui nous fut cher dépose contre nous.
Je pars; mais dans mon cœur j'emporte l'espérance :
L espoir marche toujours auprès de la souffrance.
Non , mes vœux les plus chers ne seront point trahis.
Dieu nous eût séparés, s'il nous avoit haïs.
Sa bonté se fait voir dans sa justice même;
Chère épouse, on n est point malheureux quand on aime.
Nos cœurs étoient unis dans la prospérité;
Ils resteront unis contre l'adversité.
Quelle douleur ne cède à ta douce présence !
Je puis braver l'exil, mais non pas ton absence.
L'un par l'autre, en un jour, nous nous sommes perdus ;
Mais pour nous le malheur est un lien de plus.
Viens; ma main essuiera tes larmes; et les miennes
Perdront leur amertume, en se mêlant aux tiennes. »
A ce discours touchant, le terrible Michel Sembloit presque oublier l'ordre de l'Éternel; La pitié dans son cœur désarmoit la vengeance. D'un envoyé de Dieu la céleste indulgence Tempéroit ses regards, et de son fer divin Les éclairs adoucis s'éteignoient dans sa main. Mais enfin , d'un air doux à-la-fois et sévère Remplissant à regret son triste ministère, A la porte dlîden il les conduit tous deux, Et console en ces mots leur exil rigoureux :
« Couple aimable ! d'Éden vous touchez la limite. C'en est fait; mais je dois, avant que je vous quitte,
20 LE DÉPART DÉDEN,
Contre votre infortune armer votre raison.
« Voyez s'ouvrir au loin cet immense horizon : Là vous retrouverez encor la Providence, Et pour vous le travail produira l'abondance. Pourtant n'espérez pas, dans ce séjour nouveau, Un bonheur toujours pur, un destin toujours beau. Peut-être vos enfants feront couler vos larmes; Peut-être, pour vos cœurs nouveau sujet d'alarmes, Leurs discords troubleront votre félicité; Et leur mère, pleurant sur sa fécondité, Verra s'ouvrir par eux les scènes de la guerre. Hélas ! le vrai bonheur n'est point fait pour la terre ! Votre ame peu long-temps en goûta les douceurs, Et votre Éden lui-même a vu couler vos pleurs. Mais le ciel, si vos cœurs souffrent avec courage, Vous dédommagera de ces moments dorage.
Là, Dieu lui-même un jour bénira votre hymen; Là fleurira pour vous le véritable Éden.
Jusque-là l'Éternel, tempérant vos disgrâces, De sa juste vengeance effacera les traces.
Les éléments, que Dieu déchaîna contre vous, Serviront ses bontés bien plus que sou courroux. Les chaleurs mûriront la grappe fécondée ; Le ciel vous versera la bienfaisante ondée.
La tempête elle-même, en balayant les airs, Des infectes vapeurs purgera l'univers; Et le foudre indulgent d'un maître moins sévère Vous dira sa puissance et non pas sa colère.
POÈME. 21
« Des volontés du ciel ministre obéissant, Mais de votre malheur ami compatissant, Moi-même quelquefois des célestes demeures Je viendrai du travail vous adoucir les heures ; Votre inexpérience entendra mes leçons :
De vos champs paresseux je hâterai les dons; Vous me verrez souvent dans vos nouveaux domaines Alléger vos travaux et soulager vos peines ; Et parmi la rosée, en ce séjour mortel, Vos jeunes plants boiront quelques larmes du ciel. Nourrissez dans votre ame avec persévérance Et l'humble repentir et la douce espérance.
Tous les deux à profit mettez votre malheur.
Dieu n'a pas sans dessein affligé votre cœur; Que de ses châtiments et de votre disgrâce L'exemple salutaire instruise votre race.
Quand, loin de ce beau lieu, qui nous vit tant de fois Ou savourer vos fruits, ou visiter vos bois, Au lieu de cultiver cette plaine si belle, Il vous faudra lutter contre un terrain rebelle , Et du sillon ingrat, creusé péniblement, De votre faim pressante arracher l'aliment ; Dites à vos enfants, devenus vos victimes :
Voilà votre destin et le prix de nos crimes.
Du mal qui vous punit ils ont tous hérité; Qu'ils en lèguent l'histoire à leur postérité, Et que de leurs récits l'impression profonde Courbe tous les humains sous le maître du monde.
22 LE DÉPART DÉDEN.
Oh ! combien je voudrais dans les plus doux climats Vous choisir un asile et diriger vos pas !
Mais il est temps que jaille au Dieu de la clémence Annoncer vos douleurs et votre obéissance.
Prosterné devant lui, j'implorerai pour vous Des jours moins rigoureux et des destins plus doux. Vous, ne murmurez point contre l'Etre suprême: Le murmure est un crime, et la plainte un blasphème. L'impatience aigrit le chagrin douloureux, Et les cœurs résignés ne sont point malheureux. Du bonheur à la peine endurez le passage; Des arts consolateurs faites l'apprentissage ; Que la terre pour vous soit un nouveau jardin, Et dans ce lieu d'exil refaites votre Éden.
Entourés de vos fils et de vos fleurs naissantes, Vous lèverez au ciel vos mains reconnoissantes; Et vos chants d'alégresse et vos hymnes d'amour Du soleil renaissant salueront le retour.
Ainsi l'affreux Satan aura perdu sa proie; Et le ciel, qui vous plaint, vous devoit cette joie. » Il dit, prend son essor, remonte vers les cieux , Et long-temps dans les airs ils le suivent des yeux.
jr
ESSAI SUR L'HOMME
DE POPE
CETTE traduction du plus beau poëme didactique de l'Angleterre fut composée par Delille vers Tannée 1 765. Les obstacles qui en empêchèrent alors la publication n'ont cessé que depuis très peu de temps; et ce n'est qu'aujourd'hui qu'il est possible de faire paraître un ouvrage qu'il avoit commencé dès le temps où il composa son immortelle traduction des Géorgiques ; ce n'est que neuf ans après sa mort que nous pouvons enfin publier un ouvrage sur lequel il avoit fondé ses premières espérances de gloire.
A plusieurs époques, il se crut près de le mettre au jour; et chaque fois il revit son manuscrit avec un nouveau soin. On ne peut pas douter que ses vers n'aient beaucoup gagné à toutes ces révisions; et ce sera un assez grand dédommagement pour une si longue attente.
Nous avons suivi avec un scrupule religieux
* Dei&u.
toutes ses corrections; et dous en avons tiré des Pariantes d'autant plus précieuses , qu'en les comparant avec le texte, il sera facile d'y reconnoître, d'abord le talent du poëte dans sa première vigueur, ensuite l'empreinte de l'expérience et de la maturité.
Lorsque Delille entreprit la traduction de YEssai sur V Homme > il en existoit deux en prose: celle de Silhouette, imprimée à Londres, en 1 737, sous les yeux de Pope lui-même; et celle de Millot, publiée à Paris en 1762. La traduction en vers que du Resnel fit paroi tre en 1740, jouissoit d'une assez grande réputation; et l'on prétendoit même que Voltaire en avoit composé quelques passages. Cependant elle manque généralement de verve, et elle est d'une prolixité qui forme u n contraste choquant avec la concision et la vigueur de l'original.
Un rival plus redoutable se mit ensuite sur les rangs; ce fut M. de Fontanes, qui, persuadé, ainsi qu'il le dit dans sa préface, que la traduction de Delille ne paroîtroit jamais, publia la sienne en 1783. Elle eut beaucoup de succès, et l'on sait qu'elle commença la réputation de l'un de nos plus grands écrivains.
Celle de M. de Nivernais, qui est également en vers, et qui parut en 1796, dans ses Mélanges de littérature, mérite à peine d'être ci-
lue, à causé du sujet, par ceux-là même qui mettent peu de prix à la beauté des vers.
On peut ajouter à ces considérations, qu'un poëme consacré entièrement à la morale et à la métaphysique , est chez nous un véritable phénomène. Boileau , Voltaire et d'autres poètes moins célèbres, ont fiait des excursions dans les sciences morales et dans la philosophie ; mais jamais on n'avoit vu en France de poëme complet et d'une certaine étendue sur ces matières. Elles étoient considérées comme tout-à-fait incompatibles avec le génie des vers; et les poètes évitoient même avec soin d'employer les expressions qui leur sont consacrées. Il appartenoit à celui qui sut exprimer avec tant de grâce et de noblesse les pratiques de l'agriculture et les procédés des arts, d'opérer dans notre langue ce nouveau prodige ; il appartenoit au chantre des Géorgiques de revêtir des couleurs de la poésie, des objets qui sembloient en être encore moins susceptibles : les dissertations des moralistes et des philosophes.
Delille venoit d'entrer dans sa glorieuse carrière , lorsqu'il conçut le projet de traduire Y Essai sur V Homme. Jeune, plein de feu, aucun obstacle ne l'arrêtoit ; son génie séchauffoit à l'aspect des difficultés, et l'on sait qu'il ne s'est jamais montré avec plus d'éclat, que lorsqu'il
en a eu de plus grandes à surmonter. Aucune entreprise n'en offroit réellement de plus effrayantes. S'il est vrai que les écrits dont la concision et la vigueur forment le principal caractère, soient ceux dont il est le plus difficile de faire passer les beautés dans une autre langue, on ne peut nier que les vers de Pope, qui se distinguent éminemment par ce double mérite, ne présentent au plus haut degré tous les genres de difficultés. « Il met, disoit Swift, plus de sens dans une strophe, que je ne puis en mettre en six. » Et certes on ne peut pas dire que Swift soit un écrivain prolixe ni médiocre.
D'autres admirateurs des ouvrages de Pope ont dit qu'il étoit impossible d'y ajouter ou d'en retrancher un seul mot , sans affaiblir ou dénaturer le sens. Cet éloge doit sans doute être appliqué à tous les grands écrivains; mais il appartient plus particulièrement à Pope, parmi les poètes de sa nation, et plus particulièrement encore à ï Essai sur V Homme, parmi les ouvrages de ce poëte. Les pensées les plus profondes et les plus sublimes y sont pressées, accumulées dans un cadre étroit. Chaque vers , chaque hémistiche offre une grande maxime, ou une admirable sentence. Il y en a pour tous les lecteurs, pour toutes les situa-
lions de la vie. Elles frappent l'esprit au premier aspect, et reviennent sans cesse à la mémoire. C'est ainsi que Pope a fait pénétrer les idées les plus abstraites dans toutes les classes de la société ; c'est ainsi qu'il a pu rendre populaire un traité de morale et de métaphysique.
Il s'agissoit, pour le traducteur, de ne perdre aucun de ces avantages; et l'on avouera qu'il lui falloit toute la conscience de ses forces, toute l'ardeur dont il étoit animé, pour ne pas s'en effrayer.
Nous indiquerons, dans une esquisse rapide du poëme anglais et de ses principales beautés, l'exactitude et la fidélité avec lesquelles Delille les a rendues; mais il nous seroit impossible de donner une idée complète de tous les efforts qu'a dû lui coûter cet heureux résultat. Les lecteurs qui se sont essayés à traduire en vers, ceux qui connoissent la poésie anglaise, sui> tout celle de Pope, peuvent seuls les bien apprécier.
Dans la première épître, le poëte considère l'homme relativement à l'univers : il démontre que, créé comme il l'est pour cet univers, loin que cet univers soit créé pour lui , il est aussi bien placé qu'il puisse l'être; et que son orgueil et sa folie peuvent seuls lui faire désirer
de s'élever davantage. Les reproches que Pope lui adresse à ce sujet, sont d'une force et d'une vivacité que tous les critiques ont admirées. Loin d'être resté au-dessous de son modèle, dans cette occasion, nous ne craignons pas de dire que Delille lui est quelquefois supérieur par la force et le mouvement , sur-tout dans l'apostrophe véhémente qu'il termine ainsi :
La chaîne qui joint tout, par qui tout se soutient, Est-ce toi, vil mortel, ou ton Dieu qui la tient?
Le tableau de l'échelle des êtres, emprunté des anciens philosophes , beaucoup plus poétique qu'il n'est vrai, est un des plus beaux passages de Pope ; on doit aussi le considérer comme un de ceux où Delille s'est le plus approché de son modèle. Mais ce que cette épître offre de plus admirable, dans l'original ainsi que dans la traduction, c'est le passage où la Divinité est représentée comme l'ame de l'univers. Delille l'a rendu presque mot pour mot: il pourroit sur ce point le disputer aux traducteurs en prose. Cependant tous ses Vers sont beaux et harmonieux ; rien n'y montre la gêne de l'imitateur.
La seconde épître est moins remarquable que la première par les beautés poétiques ; c'est une dissertation philosophique sans digres-
sion, sans épisode, et à laquelle il paroissoit très difficile de donner du mouvement et du coloris. Cependant c'est là que, selon sa coutume, Delille, redoublant d'efforts, a le mieux fait briller son talent. Les contrastes de la nature humaine sont rendus avec une force, une précision bien rares dans notre langue. Ainsi que dans l'original, il n'est pas un vers qui ne puisse être cité et rapporté séparément; qui ne renferme une idée profonde, et qui ne soit destiné à être répété désormais chez nous aussi souvent qu'il Test chez les Anglais.
C'est sur-tout dans la courte description des nuance» qui séparent, les vices des vertus que ce genre de beautés est remarquable.
La troisième épître est beaucoup plus riche de poésie que les deux précédentes. Pope s y occupe moins de raisonner et de discuter que d'embellir et de faire briller ses pensées. Il semble avoir puisé dans toutes les sources pour accumuler les plus belles et les plus sublimes peintures. Tout y est grand, noble, éminemment poétique ; et quoique l'on puisse avec raison contester l'exactitude de quelques unes de ses assertions ; quoique l'on y trouve des contradictions et des erreurs positives, l'ensemble est de l'effet le plus admirable.
Dans toute cette épître, Delille, entraîné
par son modèle, n'a eu besoin que de céder aux impulsions de son génie. Il Fa suivi pas à pas avec un respect tout-à-fait religieux; et dans un nombre de vers à-peu-près égal, il n'a pas omis une pensée , il na pas supprimé un trait ni la moindre nuance. Nous n'hésitons pas à dire que les Anglais eux-mêmes, si difficiles lorsqu'il s'agit des efforts que Ton ose faire pour transporter chez leurs voisins les richesses de leur poésie, liront ses vers avec plaisir à côté de leur admirable modèle. Enfin nous ne craignons pas d'affirmer que, dans notre langue si prolixe, si embarrassée d'articles et de participes, gêné, comme il l'étoit, par la mesure et par la rime, le traducteur ne pouvoit pas être en même temps plus fidèle, plus concis et plus poétique.
Jusque-là Pope n'a fait que présenter à l'homme ses erreurs et ses ridicules; il va maintenant, dans sa quatrième épître, lui tracer la route du bonheur; il démontrera que ce bonheur ne consiste pas dans le bien d'un seul être, mais dans celui de tous, et qu'ainsi il ne peut être fondé que sur la vertu et sur l'amour de ses semblables; c'est la conséquence de tout ce qui précède. Cette épître peut être considérée comme la conclusion ou le corollaire de tout l'ouvrage.