‹ ŒuvresChapitre 3 sur 47 · T. XVI. OEUV. P06TH · texte numérisé non relu

T. XVI. OEUV. P06TH

La vertu y est représentée sous les couleurs les plus séduisantes; on voit que le poëte a puisé dans son cœur les traits le» plus touchants de ses tableaux. 11 fait cependant usage, dans quelques endroits, de son talent pour la satire : mais , quoique Ton ait cru y reconnoître les portraits de plusieurs hommes de son siècle, ce ne sont que des idées générales; il n'y a point d'attaque personnelle, ni de trait qu'on puisse attribuer à un sentiment de haine ou de vengeance. Revenant bientôt aux peintures du bonheur et de la vertu , il répand dans son style cet heureux calme, cette tendre mélancolie, qui sont les grâces et la félicité de l'homme de bien. Le désir d'être utile aux hommes paroît seul inspirer et soutenir sa muse ; ce beau motif donne à toute l'épître un caractère de justice et de vertu, qui la distingue des trois autres. Les pensées y sont peut-être moins grandes , moins sublimes ; mais elles sont plus généreuses, plus touchantes, et d'un effet plus certain sur toutes les classes de lecteurs.

Encore une fois, le traducteur n'a eu ici qu'à se laisser entraîner par son modèle.

Comme lui, il a trouvé dans son cœur tous les traits dont il a peint la vertu et l'homme de bien; et si, dans quelques passages, il a osé

substituer ses affections particiftères à celles de Pope, nous ne pensons pas que les lecteurs français se plaignent de cette infidélité.

Ainsi que lui, il eut des amis et des bienfaiteurs : comme lui , il mit son bonheur à les chanter; comme lui, son plus doux espoir fut d'immortaliser leur nom. On trouve dans toutes ses poésies des preuves de son dévouement à l'amitié et à la reconnoissance ; et, quoique l'invocation à lord Bolingbroke, qui termine cette quatrième épître, soit un des passages les plus brillants du poëte anglais, nous ne craignons pas d'avancer que , dans plusieurs morceaux du même genre, Delille lui est évidemment supérieur. Ainsi il ne pouvoit pas rester au-dessous de lui dans cette occasion ; et Ton ne s'étonnera point qu'il ait rendu toutes les pensées, tous les sentiments de Pope avec une fidélité, une chaleur, qui pénètrent lame. Enfin, l'on peut dire que cette espèce de péroraison, par laquelle finit si heureusement le poëme anglais, ne termine pas la traduction avec moins d'éclat.

Il nous reste à repousser les objections que des hommes scrupuleux, ou sans doute trop sévères, ont faites à Pope, d'avoir mêlé des opinions irréligieuses à ses sublimes pensées sur la nature humaine, à ses touchantes maxi-

mes sur la v4^tu et le bonheur. Peut-être devrions-nous * pour toute réponse à un tel reproche, nous borner à dire que Delille connoissoit parfaitement cet ouvrage , lorsqu'il entreprit de le traduire, et qu'il l'admiroit également sous le rapport de la morale et sous celui de la poésie. On sait assez son respect et son attachement à la religion et à tous les principes fondamentaux de la société. Nous dirons de plus, que Pope ne fut pas moins religieux ni moins attaché à ses devoirs de bon catholique et de fidèle sujet ; sa lettre à Racine le fils ( i cr septembre i ^4 2 ) en est une preuve incontestable. Racine ne sa voit pas alors l'anglais ; et sur la foi de quelques traducteurs infidèles, il avoit adressé, dans son second chant du poëme de la religion, des reproches graves à l'auteur de YEssai sur r homme. Pope se hâta de se justifier ; et la profession de foi qu'il fit à cette occasion est si franche, si loyale, elle fait si bien connoître ses principes et sa croyance religieuse, que nous croyons devoir la rapporter tout entière.

« J'aurois eu l'honneur de répondre plus tôt à votre lettre, si je n'avois pas toujours attendu le beau présent dont vous m'avez honoré. J'ai reçu enfin votre poëme sur la religion. Le plaisir que in a causé cette lecture auroit été

sans mélange , 9i je n'avois eu le chagrin de voir que vous m'imputez des principes que j'abhorre. Je ne m'en suis consolé qu'en lisant l'endroit de votre avertissement, où vous déclarez que, n'entendant pas l'original anglais, vous ne pouvez pas juger de Y Essai sur F homme par vous-même, et que vous n'attaquez pas mes principes, mais les fausses conséquences qu'on en a tirées, et les dangereuses maximes que quelques personnes ont cru y trouver. Cet aveu est une preuve éclatante de votre candeur, de votre prudence, et de votre charité. «Je puis vous assurer, monsieur, que votre entière ignorance de notre langue ma été beaucoup moins funeste que la connoissance imparfaite qui a empêché mes traducteurs de pénétrer mes véritables sentiments. Les divers embellissements que M. dû Resnel a cru devoir ajouter à mon poëme, ont fait moins x d'honneur à Y Essai sur Uhomme, que ses méprises continuelles sur mes raisonnements et sur ma doctrine ne lui ont été préjudiciables. Vous verrez ces méprises relevées et réfutées dans l'ouvrage anglais que j'ai l'honneur de vous envoyer. Cet ouvrage est un commentaire critique et philosophique par le savant auteur de la divine mission de Moyse{^). Je me

(*) Warbuthon.

flatte que le chevalier de Ramsay, rempli comme il lest d'un zèle ardent pour la vérité, voudra bien vous en expliquer le contenu.

Alors je m'en rapporterai à votre bonne foi et à votre justice, et je me flatte que tous vos soupçons seront dissipés. En attendant ces éclaircissements, je n'hésiterai pas à m'expliquer franchement à l'égard de quelques points particuliers sur lesquels vous desirez une réponse.

« Je déclare donc hautement et très sincèrement , que mes principes sont diamétralement opposés à ceux de Spinosa et même à ceux de Leibnitz, puisqu'ils sont parfaitement conformes à ceux de M. Pascal et de M. l'archevêque de Cambrai, et que je me ferai toujours gloife d'imiter la docilité avec laquelle ce dernier a subordonné ses opinions particulières aux décisions de l'Église dont il étoit membre. »

Une profession de foi aussi claire et aussi positive doit suffire pour fixer toutes les incertitudes. Racine parut entièrement convaincu ; et il se hâta d'écrire à Pope, pour s'excuser de Yattafue téméraire où l'avoit conduit un zèle trop précipité^*).

(*) Cette profession de foi rassura complètement, en effet , L. liacine , qui se fit un devoir de la publier, sur les sen-

M armontel , qui avoit aussi attaqué les principes de Pope , a déclaré ensuite qu'il lui reconnoissoit du moins le mérite d'avoir consacré en beaux vers des vérités du premier ordre.

Il est assez remarquable que, dans cette discussion, l'auteur de Y Essai sur Vhomme fiit défendu par des ecclésiastiques et des théologiens. Le P. Tournemine, jésuite, s'exprime ainsi dans une de ses lettres, en parlant de cet ouvrage :

« Il ne nuira qu'aux esprits corrompus, qui tournent tout en venin ; un esprit droit en tirerait un bon suc, de grandes vues et des maximes utiles. » Le même dit encore dans un autre endroit: «Je suis charmé de Pope; c'est un philosophe profond et un poëte vraiment sublime. »

Les fragments de Pascal, que nous avons rapportés dans les notes, achèveront de convaincre les plus incrédules, qu'en effet le poëte anglais s'étoit pénétré des principes et du système de l'un de nos moralistes les plus profonds et les plus religieux.

On sait aussi qu'il a beaucoup emprunté

timents particuliers de Pope; mais elle ne leva pas tous ses doutes sur l'orthodoxie des doctrines de X Essai sur l'Homme. Voyez C Avertissement des éditions subséquentes du poème de la Religion.

des poésies de Boileâu ; et il ne pouvoit y puiser que des idées de morale et de respect religieux.

Nous avons cru devoir ajouter à cette traduction de Y Essai sur ïhomme par Delille, celle de la prière universelle de Pope , par M. de Lally-Tolendal. Les éditeurs anglais regardent ce dernier ouvrage comme la suite et le complément nécessaire du premier ; et ils ne l'en ont jamais séparé.

Nous avions déjà dans notre langue plusieurs traductions de cette prière , en vers et en prose ; mais celle de M. de Lally nous a paru supérieure sous le rapport de la précision et de la fidélité A nécessaires dans une composition de ce genre. Chaque mot y est exactement rendu par un autre mot ; chaque vers par un autre vers; enfin elle est à tous égards digne de Pope et de Delille.

ESSAI SUR L'HOMipi.

THE ARGUMENT

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