‹ ŒuvresChapitre 25 sur 47 · DE LA QUATRIÈME ÉPITRE · texte numérisé non relu

DE LA QUATRIÈME ÉPITRE

(') L'on me dit: Sois actif, deviens utile an monde; L'autre : Vis pour toi seul dans une paix profonde.

Pope débute , dans cette quatrième épître , par réfuter les .fausses notions qu'on a sur le bonheur. Elles sont, selon lui, de deux espèces, populaires et philosophiques. U a récapitulé les premières dans son invocation. Quant aux fausses notions des philosophes, elles différent dans leurs moyens, comme dans la nature de leur fin; les uns faisoient consister le bonheur dans Faction, et Pappeloient plaisir ; d'autres plaçoient le bonheur dans la contemplation, et Pappeloient repos, contentement, plaisir. Les premiers entroient dans une route qui les menoit d'abord aux pléjtàrs sensuels, et ensuite» à la douleur; ou bien ils s'engageoient dans la recherche de quelques perfections imaginaires, peu convenables à leur nature et à leur état, et n'acquéroient que de la vanité. L'état contemplatif de ceux qui plaçoient le bonheur dans le repos, faisoit que les uns trouvaient la vérité dans toute chose, et les autres nulle part. Tous ces prétendus beaux génies tomboient dans le même sophisme, ils ne nous disoient pas en quoi consistoit le bonheur de la nature humaine, qui étoit ce qu'on leur demandoit, mais en quoi chacun d'eux faisoit consister son propre bonheur.

(') Souviens-toi que les lois de l'arbitre suprême De l'univers entier embrassent le système.

« Ceux qui ont le plus approché de la félicité , ont con-

sidéré qu'il est nécessaire que le bien universel , que tous les hommes désirent, et où tous doivent avoir part, ne soit dans aucune des choses particulières qui ne peuvent être possédées que par un seul, et qui étant partagées affligent plus leur possesseur par le manque de la partie qu'il n'a pas, qu'elles ne le contentent par la jouissance de celle qui lui appartient. Us ont compris que le vrai bien devrait être tel que tous pussent la posséder à-la-fois sans diminution et sans envie, et que personne ne le pût perdre contre son gré. » Pens. de Pascal, ch.ii.

( 3 ) Mon sort ne dépend pas des biens , des maux présents , Mais des biens qne j'espère et des maux que j'attends.

«Nous ne tenons jamais au présent. Nous anticipons l'avenir comme trop lent et comme pour le hâter, ou nous rappelons le passé pour l'arrêter comme trop prompt; si imprudents, que nous errons dans les temps qui ne sont pas à nous , et ne pensons point au seul qui nous appartient ; et si vains , que nous songeons à ceux qui ne sont point , et laissons échapper sans réflexion le seul qui subsiste. Cest que le présent d'ordinaire nous blesse, et si nous y pensons, ce n'est que pour eh prendre la lumière, pour disposer l'avenir. Le présent n'est jamais notre but. Le passé et le présent sont nos moyens, le seul avenir est notre objet. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre; et nous ne sommes jamais heureux, nous nous disposons toujours à l'être. » Pens. de Pascal, ch. a4-

(*) Et toi , brave Gossé , jenne et brillante fleur, Qne dn sort des combats moissonna la foreur, etc.

Le poète français a substitué au nom de Falkland celui de Bayard, et à celui du jeune Digby celui du duc de Cossé-Brissac, qui avoit été tué en 1757, à la bataille de Rosback, où il commandoit un régiment. L'honorable

mention que Pope a faite de Falkland , de cette victime de la vertu et de sa fidélité à son roi, est certainement aussi juste que méritée; et l'hommage qu'il rend au jeune Digby et à Sidney, l'un des plus grands hommes d'état des Anglois, ne Test pas moins sans doute; mais on ne peut se dissimuler qu'une grande partie de l'intérêt que ces différents* noms excitent en Angleterre, est perdue pour nous. Lorsque Delille fit cette traduction, la mort du jeune duc de Brissac étoit encore récente ; il étoit l'ami particulier de sa famille , et ce n'est pas le seul passage de ses poèmes qui soit consacré à cet illustre nom.

Cette licence ou cette infidélité, la seule qu'il se soit permise dans cet ouvrage, fut donc, de sa part, un acte de patriotisme, et un hommage à l'amitié et à la reconnoissance.

Si nous avions eu le bonheur de le conserver plus longtemps , un homme de lettres , qu'il honoroit de son amitié ( A. M. H. Boulard ) , auroit osé lui -proposer une autre variante. S'il ne l'eût pas adoptée sous le rapport de la poésie, nous ne pouvons pas douter qu'elle ne lui eût au moins paru très convenable pour exprimer ses propres sentiments.

Et toi , brave d'Eiw'jien , jcane et brillante fleur, Dont Vincenne '. jamais redira le malheur, Est-ce pourra vertu qu'une amante adorée (*) Pleure ew lore aujourd'hui ta mort prématurée? Ah ! si , pour sa valeur, dlSnghien est immolé, Pour? a n , surchargé d'ans , de gloire couronné , Son a.eul (**) jouit-il de l'amour de la France?

( 5 ) 7 où vient qu'un saint prélat , de mourants entouré , Semble respirer seul un air plus épuré ?

Tou » les poètes ont rendu hommage au respectable Bel-

(*) Toute l'Europe connoît la mort cruelle du dernier duc d'Enghien. L'opinion générale est qu'il étoit sur le point d'épouser la princesse de K. (**) Le prince de Condé, mort en 1818.

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sunce, évêque de Marseille, qui ne cessa 4e braver la mort, pendant tout le temps que la peste affligea cette ville, en 1 720. MiUevoie lui a consacré un poème, et Voltaire en parle avec beaucoup de respect et d'admiration dans ses stances sur le fanatisme.

( 6 ) Pourquoi ma mère enfin , ma vertueuse mère. %

Delille, qui dans les vers précédents a changé quelques noms propres , pour substituer les objets de se* affections particulières, à ceux que Pope avoit chantés, n'a besoin ci de faire aucun changement pour exprimer sa propre pensée. Ainsi que le poète anglais, il aima sa mère de la manière la plus tendre, et, comme lui, il eut le bonheur de la voir parvenir jusqu'à la plus extrême vieillesse.

(7) Dieu doit-il, des saisons changeant Tordre éternel, Rendre l'hiver pins doux pour le sage Béthel?

Béthel étoit un ami de Pope, très distingué par sa sagesse et sa probité; mais d'une très mauvaise santé. Le poète en a parlé dans plusieurs de ses Épttres; on y voit qu'il l'estimoit et l'aimoit sincèrement, et ce trait de son caractère doit nous servir à l'apprécier lui-même. On pourroit souvent juger un auteur par les hommes qu'il loue ou qu'il blâme. C'est de Béthel que Pope a dit, dans une de ses dernières épîtres morales, qu'il dit toujours ce qu'il pense, et qu'il ne pense jamais que ce qu'il doit penser.

(*) Et réserve sa chute à l'infâme Charter.

François Charter étoit un homme infâme par toute sorte de vices. N'étant encore qu'enseigne, il fut chassé de son régiment pour filouterie. Il fut ensuite banni de Bruxelles, et chassé de Gand pour d'autres actions semblables. Après avoir fait cent friponneries au jeu, il se mit à prêter à grosse usure, et aux conditions les plus onéreuses, accumulant intérêts sur intérêts, capital sur

capital , et exigeant son paiement avec une rigueur excessive, à la minute où il étoit exigible. C'est ainsi qu'il amassa des biens immenses, par une attention continuelle à profiter des vices , des besoins , et de la folie des hommes. Il fit de sa demeure une de ces maisons dont le nom est infâme. Il fut condamné deux fois pour crime de rapt, et pardonné; mais la dernière fois il fut enfermé à Newgate, et il lui en coûta des sommes considérables pour sortir. Il mourut en Ecosse en 1731 , âgé de soixantedeux ans. A son enterrement la populace se mutina ; son corps fut presque arraché du cercueil, et l'on jeta des chiens morts, etc., dans la fosse où il fut enterré. Le docteur Arbuthnot a parfaitement tracé son caractère dans l'épitaphe suivante:

« Gy continue de pourrir le corps de François Charter, « qui persista avec une constance inflexible, et l'uniformité « de vie la plus inimitable , en dépit de Page et des infir- « mités, dans la pratique de tous les vices humains, excepté a la prodigalité et l'hypocrisie, son avarice insatiable « l'ayant préservé de l'une, et son impudence sans égale, u de l'autre. Remarquable et singulier par la dépravation «constante et inaltérable de ses mœurs, il ne le fut pas a moins par le succès avec lequel il accumula richesses sur a richesses. Sans commerce ou profession , sans maniement a de deniers publics, sans avoir eu l'occasion de se laisser a corrompre pour rendre aucun service, il acquit, ou , pour u mieux dire, il se créa à lui-même une fortune digne d'un « premier ministre. Il fut la seule personne de son siècle « qui pût tromper sous le masque de l'honneur, et conser- « ver toute sa bassesse primitive avec 10,000 livres sterling u de rente. Ayant mille fois mérité le gibet pour les actions « qu'il faisoit journellement, il y fut enfin condamné pour « celle qu'il ne pouvoit plus faire. O lecteur indigné ! ne u pense pas que sa vie soit inutile au genre humain. La

u Providence a connivé à ses desseins exécrables, pour « donner aux âges futurs une preuve éclatante de combien « peu de valeur les richesses les plus exorbitantes sont aux u yeux de Dieu, puisqu'il «n a comblé le plus indigne de « tous les mortels. »

Charter possédoit 7000 fifres sterling de rente en terres, et 100,000 livres sterling d'argent comptant. Cest environ 170,000 livres tournois de rente, et 2 millions 3oo,ooo liv.

d'argent.

• (9) Tom le ssjiç des Talbot lie tairait t'Ulnstrer.

Le traducteur a substitue le nom de Talbot à celui d'Howard. Ces deux familles sont Fnne et Fautre très illustres et très célèbres dans Phistoire d'Angleterre.

( lo ) Homère qui n'est plus, Vokaire qui respire.

Pope dit seulement: a Soit qu'il brille ou qu'il ait brillé, un bel esprit ou un* guerf^r est bien peu de chose. » Delille a ici personnifié en quelque sorte la pensée de son auteur, pour faire un comtrôment à. Voltaire, qui /vivoit dans le plus grand éclat de sa gloire, lorsque cette traduction fut composée»

( " ) Vois Bacon , la lumière etTopprobré du monde.

Suard a tracé, dans la Biographie universsUe , nn portrait aussi vrai qu'éloquent de cet homme a-le-fiys si grand et si méprisable. Nous nous bornerons à en citer^uelques fragments. « Comme garde-des-scçaux, il reçut de l'argent pour l'expédition des brevets ou patentes de plusieurs places obtenues par le crédit *du duc de Buckingham, favori de Jacques P% auquel Bacon devoit une grande partie de son avancement; mais il paroit constant que ce fut particulièrement pour servir la cupidité du 1 protecteur, que le protégé se prêta à ces manœuvres capables, dont il doit cependant partager le blâme, puisqu'il en parta-

DE L ÉPiTRE IV. 213

geoit le honteux bénéfice. Comme chancelier, il reçut aussi de l'argent pour expédier des affaires portées à son tribunal; mai» OJQ convient qu'à ccttq bassesse» si indigne de son rang, il ne joignit pas du moins le crime de trahir la justice dans les jugements qu'il rendit strç ces mêmes affaires ; il a toujours passé pour un juge aussi équitable qu'éclairé. Il montra une foiblesse excessive à l'égard de ses domestiques^ qui s'e^ricjrôsoient en vendant la protection de leur maître, et en l'engageant dans des actes de corruption dont ils recevoient le profit. On raconte qu'en rentrant un jour chez lui, ses domestiques se levèrent en le voyant parottre, et qu'il leur dit : Restez assis , mes maîtres, c'est votre élévation qui a fait ma chute. Le jçu de mot qui est dans l'original ne peut se rendre en français, parceque le terme anglais, traduit par celui d'élévation, exprime également l'action dé se lever et de s'élever. Après s'être abaissé par des actes honteux d'une complaisance servile et d'une basse vénalité, on le voit quelquefois se relever par des traits de noblesse et de fermeté qui prouvent qu'il avoit le sentiment de la justice et de la liberté, alors même qu'il les outrageoit; et l'on aime à croire que les crimes qui ont flétri sa mémoire, tenoient plus à une extrême foiblesse de caractère, qu'à une perversité naturelle. Le seul tort de Bacon qui ne comporte aucune excuse, c'est son ingrate et lâche conduite envers son bienfaiteur, le comte d'Essex.... 11 est temps de détourner ses regards du tableau affligeant des fautes dçl'homme d'état, pour les porter sur les ouvrages immortels de l'homme de génie; mais tes travaux sont d'une telle étendue, et embrassent des objets si divers et si multipliés, qu'il seroit impossible d'en donner une idée à-peu-près complète, sans outrepasser de beaucoup les bornes qui nous sont imposées.

u Dès ses premières études, il avoit été frappé de l'absurdité de la méthode que l'on suivoit dans les écoles pour l'enseignement public; et il conçut le projet hardi d'une

218 VARIANTES DE LÉPITRE I.

Cet homme ambitieux, qui se croit le seul sage, (Voira manquer de tout, s'il n'a tout en partage.

Qu'au moindre ébranlement l'odorat se réveille: Tu mourras du parfum de la rose vermeille.

Aussi grand dans un ver, qu'en son plus grand ouvrage.

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