SUR UN CÈDRE
Planté en 1806 chez M. Micoud, à Clamart-sous-Meudon.
Aglaure aimoit les lieux champêtres :
Elle-même les cultivoit; Souvent sous l'ombrage des hêtres Tranquillement elle revoit.
Le jour, sans craindre pour ses charmes, Ses intéressantes alarmes La conduisoient de fleurs en fleurs: Elle soignoit les jeunes plantes Et sauvoit des ardeurs brûlantes ' Et leur parfum , et leurs couleurs.
Tantôt sa main, sous leur feuillage, Conduisoit un jeune ruisseau, Qui cachoit sous un roc sauvage Le mystère de son berceau ; Tantôt, sur un arbre stérile, Son ait d une tige fertile Greff oit un tendre rejeton ;
Et souvent sa vue attentive Venoit de la plante adoptive Épier le premier bouton.
Tantôt des roses surannées Elle retranchoit les débris, Et de leurs guirlandes fanées Soulageoit leurs rameaux flétris :
Ainsi la seve vagabonde.
Suspendant sa source féconde.
Attendent de plus heureux temps ; Et le suc, qui du sombre automne Eût nourri la pâle couronne, Réservoit ses dons au printemps.
Mais au jardin qu'elle décore Manquoit un arbre précieux ; Un jour qu elle erroit avec Flore, Le hasard l'offrit à ses yeux :
Elle aime sa naissance illustre ; Il vint âgé d un demi-lustre Des lieux où régne le turban ; Et sa famille souveraine Long-temps a vu dans son domaine L'antique sommet du Liban.
C'est cet arbre cher à la Bible, Qui , jadis fécond en bienfaits,
Sur une poutre incorruptible Portoit la voûte des palais; Qui, chez une illustre sorcière Brûlant durant la nuit entière, Guidoit l'aiguille entre ses mains ; Et, dans une boîte odorante, De la vermine dévorante Sauvoit les poètes romains.
Ce cèdre, intéressant arbuste, Géant futur, aujourd'hui nain, N'est point encore l'arbre robuste Qui s'ouvre le plus dur terrain:
Mais un jour, sous son front superbe, Il verra ramper comme l'herbe, Et nos chênes et nos ormeaux; Et de sa tige adolescente Déjà la sève effervescente Brûle d'abreuver ses rameaux.
Voilà celui qu'elle destine A parer son jardin chéri ; Enfant d'une race divine, Il est déjà son favori :
Long-temps, dans l'abri qui l'enserre, Son amie, au fond dune serre, Le laisse humblement végéter,
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Attendant qu un ciel favorable, Dans le lieu le plus honorable , L'invite un jour à le planter.
Elle voudrait, mais elle n'ose Le retirer de sa prison :
Aux vents par degrés elle expose Ce tendre et frêle nourrisson.
Son amour timide ménage L'essor craintif de son jeune âge, Jusqu'au moment où, plus hardi, L'arbre, croissant sous ses auspices, Ornera ce lieu de délices De son feuillage reverdi.
Elle y revoit ; les dieux le surent ; Soudain vers ces lieux enchantés, Du fond de leurs bois accoururent Les champêtres divinités :
Le chœur léger des oréades, Les nymphes des eaux, les dryades, Hôtesses des jeunes ormeaux, Vinrent fêter la jeune plante, Et de leur troupe bondissante Environnèrent ses rameaux.
Le dieu Pan étoit à leur tête , Et, ses chalumeaux dans ses mains,
Il conduisoit à cette fête Et les faunes, et les sylvains :
Parmi tous ces dieux des campagnes, Et des forêts, et des montagnes, On vit quelques uns des grands dieux Qui, de leur demeure divine, Venoient, à la plante enfantine, Porter leurs bienfaits et leurs vœux.
Souvent la grandeur fière et dure, Qui devoit être son soutien, Dédaigne la foiblesse obscure ; Mais les dieux ne dédaignent rien :
Chacun, à la tige modeste Apportant la faveur céleste, Arrivoit d'un air triomphant; Et, partageant l'ardeur commune, Chacun, pour faire sa fortune, Vouloit doter le jeune enfant.
Apollon dit : « Dans mon empire, En cercle roulent les saisons ; Pour lui , j en j ure par ma lyre , Je tempérerai mes rayons :
Dans la saison la plus ardente, Je veux qu'une sève abondante Aille nourrir ses frais boutons ; Et ma guirlande poétique,
En dépit du laurier antique , Se formera de ses festons. »
« Moi, de la sève maternelle, Nul ne peut contester mes droits; J'alimenterai, dit Gybéle, Son tronc, son feuillage et son bois.»
« Cette enceinte n'est plus profane ; Loin d'ici , s écria Diane , La dent avide des troupeaux ! »
Moi, dit une nymphe des ondes, De mes sources les plus fécondes Je lui prodiguerai les eaux. »
A ces mots , les dieux applaudirent ; Soudain deux oiseaux radieux, Deux paons superbes descendirent, Conduisant la reine des dieux , Qui dit : « Plante favorisée , Je te garantis la rosée ; Je suis la déesse de l'air, Je commande aux célestes plages, Et je régne sur les nuages, Comme au trône de Jupiter. »
Du voluptueux Épicure La charmante divinité,
Vénus, charme de la nature, Et modèle de la beauté, Dit à son tour : « Dans Idalie, J'ordonne qu'il se multiplie :
Les myrtes en seront jaloux; Mais je ferai tout pour Aglaure :
C'est mon image qu'on implore, Lorsque l'on tombe à ses genoux. »
L'Amour vint aussi ; dans le monde Peu de choses se font sans lui.
Du vieux Nérée , au sein de l'onde , U venoit de charmer l'ennui.
« A cet arbuste, il en est digne, Chacun a fait un don insigne ; Moi, dit l'enfant porte-bandeau, Je lui fais présent du mystère ; Qu'un jour pour la jeune bergère, Son ombrage soit un rideau.
« Je connois peu l'agriculture :
Tous mes arts sont dans mon carquois ; Jamais les fleurs, ni la verdure, Ne prospérèrent sous mes lois :
Tout au plus en passant je jette Le lis, l'œillet, la violette, La rose qui vit peu d'instants ;
A peine une nuit j'y repose :
Un jour est un siècle de rose,
Mais toi , tu verras cent printemps. »
Alors, rempli de confiance, Je dis au dieu puissant des bois : De cet arbre soigne l'enfance :
Sur toi mes vœux ont quelques droits.
Les poètes te sont fidèles ; Pour chanter les dieux et les belles , Us cherchent tes ombrages verds :
Leur calme profond les inspire ; Là, se nourrit ce beau délire, Source féconde des beaux vers.
Oh ! combien de riants prestiges De ce délire sont sortis !
Par-tout j'en trouve les vestiges :
Le pin renferme encor Atys ; Plus loin, couvertes de verdure, Et leurs rameaux pour chevelure , Pleurent les sœurs de Phaéton :
Et, sur la montagne prochaine, Ce vieux tilleul et ce vieux chêne Cachent Baucis et Philémon.
L'Ausonie a vu son Orphée Remplir tes bois d enchantements ,
Et sa muse, nouvelle fée, Les peuple d'amours et damants.
Souvent même sa muse épique Quitte la trompette héroïque Pour enfler tes pipeaux légers ; Et la belliqueuse Herminie De loin écoute l'harmonie Du chant rustique des bergers.
Sois donc sensible à la demande De ces poètes séducteurs ; La nature te recommande
Tous ces aimables enchanteurs.
Par-tout ils sèment les miracles:
Dodone leur dut ses oracles; Leur fable embellit chaque lieu ; Sans eux la foret est muette ; Par eux , chaque arbre est la retraite Ou d une déesse ou d un dieu.
Moi-même, enfin , de mes services Je puis te demander le prix ; Je t'ai délivré des caprices D un art tombé dans le mépris.
Par moi le saule de l'aurore, Dans l'onde qui le vit éclore, Trempe son feuillage pendant ; Et le chêne, roi du bocage,
Dans toute sa pompe sauvage, Relève un front indépendant.
J'appelai des rives lointaines, Et j'acclimatai sur nos bords Ces plans dont nos monts et nos plaines Ne connoissoient pas les trésors :
Ma muse, du fer téméraire Sauva plus d'un tronc centenaire :
Leurs vieux abris sont mes bienfaits; Pour l'arbuste heureux que je chante, Écoute donc ma voix touchante, Et reçois les vœux que je fais.
« Eh bien ! tes vœux et ta demande , Me dit-il, ne seront pas vains; Vénus le veut: je recommande Ce jeune cèdre à mes sylvains.
Son Aglaure, autre enchanteresse, Pour cet arbuste s'intéresse, Et mon poëte l'a chanté.
Jeune arbre , ta cause est la mienne ; Il n'est rien que de moi n'obtienne La poésie et la beauté. »
Il dit: la brouette roulante, Au lieu creusé pour son berceau,
Apporte avec la jeune plante, Et Tonde fraîche et le terreau ; La bêche en main, Aglaure même, De l'heureux arbuste qu elle aime Prépare le frais reposoir:
Sur lui trois fois elle se penche, Et sur lui par trois fois épanche L'eau qui jaillit de l'arrosoir.
Alors, part un cris d'alégresse:
Un nuage emporte les dieux ; Mais l'arbre a reçu leur promesse ; Lui-même reçoit nos adieux.
Bientôt sa feuille se déploie; Le sein de la terre avec joie Semble allaiter son nourrisson; Et, nouvel hôte du bocage, Au jeune arbuste de son âge L'oiseau bégaie une chanson.
Ainsi ta tige complaisante , Roi des arbres, après l'hiver Rassemblera la foule errante Des légers habitants de l'air:
Là, chaque jour leur troupe ailée Prendra sa rapide volée ; Mais tous n'ont pas les mêmes droits ;
Et, s'ils viennent te rendre hommage, Préfère ceux dont le ramage Charme le silence des bois.
Reçois la douce Philomcle, Quand, pour se plaindre de ses maux, Elle viendra, ployant son aile, Se reposer sur tes rameaux. Accueille la vive allouette; Aux tendres fruits de la fauvette Accorde l'hospitalité , Mais bannis les oiseaux voraecs, Et de leurs désolantes races Que l'aigle seul soit excepté.
C est sur ta tige impériale, Chère à ce redoutable oiseau, Que de sa famille royale Il aime à placer le berceau :
Sa tête brave.le tonnerre; Il porte la foudre en sa serre; Tu montes aux ci eux, il fend l'air; Et Rousseau, Malherbe et Pindarc, Sont fiers quand le goût les compare Au noble oiseau de .Jupiter.
Hélas ! si la grâce et la force Ne s 'enfuyoit bien loin de moi, Je reviendrais sur ton écorce Graver des vers dignes de toi :
Que puisse du moins ma vieillesse Voir fleurir long-temps ta jeunesse; Et, si le fer vient l'outrager, Si contre toi gronde l'orage, Conserve encor, malgré sa rage , Quelques rameaux pour m'ombrager.
Souviens-toi qu'à côté d'Aglanre, Lorsque tu n'étois qu'arbrisseau, Loin du lieu qui te vit éclore Je creusai ton second berceau; Des soins donnés à ta jeunesse Récompense un jour ma vieillesse ; Et que, sous tes feuillages verts, Quelquefois ma musc rustique Puisse à ton ombre poétique Demander encor de beaux vers.
Pour relire le grand Homère, Je chercherai ton frais abri; Peut-être sur ta cime altière
S'abattra son oiseau chéri :
Il déploira ses vastes ailes ; L'arbre, ses ombres solennelles, Le poète, ses vers pompeux :
Quand leur grandeur est réunie, L'aigle, le cèdre, et le génie, Sont un tableau digne des dieux.
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