DE LA PREMIÈRE ÉPITRE
(') C'est l'homme qu'avec loi je veux étudier ;
L'homme , dédale immense , et pourtant régulier.
On a critiqué avec quelque raison, dans le début de Y Essai sur F Homme, cette accumulation de figures, où l'homme est tour à tour un labyrinthe, un jardin, un champ, un désert: on n'a point retrouvé là cette sagesse de goût, ce tact judicieux, qui distinguent Pope entre tous les poètes anglais, et qui rapprochent son école de celle de Boileau. Cette faute de goût, très commune dans Lucain, dans Toung, et dans Ovide lui-même, a dû blesser en effet, dans un écrivain qui rappelé si souvent la pureté de Virgile et l'élégance de Racine. Mais peut-être aussi eût-il été juste d'observer que cet entassement de métaphores a pu sembler nécessaire à Pope, pour donner une idée des difficultés d'un sujet, où il entreprend d'expliquer ce qu'il y a au monde de plus inexplicable, la nature de l'homme.
( a ) Le ciel sur ton état mesura ta science.
« Tout ce que nous voyons du monde n'est qu'un trait imperceptible dans l'ample sein de la nature. Nulle idée n'approche de l'étendue de ses espaces. Nous avons beau enfler nos conceptions , nous n'enfantons que des atomes au prix de la réalité des choses. Cest une sphère infinie dont le centre est par-tout, la circonférence nulle part(*). Enfin,
(*) Cette expression , si justement admirée , et tour-à-tour attribuée à Timcc de Locres , et au savant éditeur d' Aristotc , Guillaume Dotal , ap-
c'est un des plus grands caractères sensibles de la toutepuissance de Dieu , que notre imagination se perde dans cette pensée... L'intelligence de l'homme tient, dans l'ordre des choses intelligibles , le même rang que son corps dans l'étendue de la nature: et tout ce qu'elle peut faire, est d'apercevoir quelque apparence du milieu des choses, dans un désespoir éternel d'en connoître ni le principe , ni Ta fin. Toutes choses sont sorties du néant, et portées jusqu'à l'infini. Qui peut suivre ces étonnantes démarches? L'auteur des merveilles les comprend; nul autre ne le peut faire. » Pens. de Pascal , cliap, 22.
« Si l'homme commençoit par s'étudier lui-même, il verroit combien il est incapable de passer outre. Comment se pourroit-il faire qu'une partie connût le tout? Il aspirera peut-être à connoître au moins les parties avec lesquelles il a de la proportion. Mais les parties du monde ont toutes un tel rapport, et un tel enchaînement Tune avec l'autre, que je crois impossible de connoître l'une sans l'autre, et
sans le tout Toutes choses étant causées et causantes,
aidées et aidantes, médiatement et immédiatement, et toutes s'entretenant par un lien naturel et insensible, qui lie les plus éloignées et les plus différentes, je tiens impossible de connoître les parties, sans connoître le tout, non plus que de connoître le tout, sans connoître particulièrement les parties. » Ibid., ch. 3i.
(*) Au-delà de ces monts qui terminent sa vue , Il imagine nn monde , une terre inconnue.
Kailâca ou Keilâcha (le paradis ou le ciel de Siva) est le nom que les théologiens hindous donnent au palais, au séjour favori que -Siva s'est choisi sur un des trois pics de
partient à Hermès-Trismégiste , qui dit (liv. I, comment. XVlll, quctst. I ) : « Mercurius vocal Deum , sphaeramintellectualem , eu jus centrum ubique est, eàvumfftentia vero nusquam. » Mais répétons avec Voltaire : Pascal étoit digne de l'inventer.
la célèbre et fabuleuse moutagne de Mérou , qui fait partie de la vaste chaîne de l'Himalaya (montagne neigeuse), située entre l'Inde et la Tartarie. C'est, suivant les mêmes théologiens, le théâtre des principales aventures de la troisième personne de leur Trinité; de ses pieuses retraites, de ses amours, de son mariage avec Parvàti, etc. Les auteurs indiens prétendent que le Kailâca est une montagne au sud du grand Mérou, et placent sur cette montagne la Siva-Poura, ville de Siva, endroit délicieux, planté de toutes sortes d'arbres chargés de fruits pendant toute l'année. Les roses et autres fleurs exhalent un parfum ravissant; le lac, situé au pied de cette montagne, est ceint de différentes allées d'arbres qui forment de charmantes promenades, bien ombragées, tandis que les paons sauvages et d'autres oiseaux charment les oreilles, et que les yeux sont enivrés des appas des plus célestes beautés. Les bosquets servent d'asile à des êtres privilégiés, exempts de toute souillure, et nommés Mouris ou Richi, qui, évitant toute communication avec les autres, passent leur temps à offrir des sacrifices à Siva. {Monuments anciens et modernes de CHindoustan , par L. Langlès, tome II, pages 97 et 98. )
(<) La nature a son but n'est pas toujours fidèle.
C'est ce qui n'arrive jamais, l'auteur de la nature agissant en tout avec dessein. « Puisque les comètes parcourent des orbites fort excentriques, dans toutes les directions imaginables, un destin aveugle n'a jamais pu faire mouvoir les planètes du même côté dans des orbites concentriques; à l'exception de quelques irrégularités peu considérables, qui peuvent provenir des actions mutuelles des comètes et des planètes les unes sur les autres. » Optique de Newton, dern. quest.
(*) Crois- tu qu'un Borgia le trouble davantage?
« César Borgia, élevé dans un siècle (le quinzième; où
chaque petite cour étoit une école d'immoralité , de fausseté et de perfidie; où la fréquence des crimes politiques en avoit presque effacé la honte; où les traités ne donnoient plus de garantie, les serments n'inspiraient plus de confiance; érigea le crime en système, et porta l'impudence et la mauvaise foi à un degré inconnu jusqu'à lui. Beaucoup de princes ont répandu plus de sang; beaucoup ont exercé des vengeances plus cruelles , ont ordonné des supplices plus atroces; cependant le nom d'aucun n'est taché d'une plus grande infamie; mais la voix publique a été juste envers lui. Les autres monstres ont été entraînés par leurs passions. Borgia a tout calculé , jusqu'à la férocité, rapportant tout à lui , sacrifiant tout à son seul intérêt; ne connoissant la morale, la religion, le sentiment, que comme autant d'instruments qui pou voient le servir, et qu'il brisoit, dès qu'il s'en trouvoit gêné.... Ses mœurs étoient extrêmement corrompues; on l'accusa d'inceste avec sa sœur Lucrèce. D'ailleurs, il étoit sobre, et ne se livrait jamais au plaisir de manière à compromettre le
succès de son projet ambitieux Machiavel, dans son
livre du Prince, a donné Borgia comme le modèle du tyran ou de l'usurpateur; et s'il est vrai qu'il ait voulu, par un tableau odieux, faire craindre la servitude aux peuples, il ne pou voit choisir un héros qui inspirât une plus grande horreur. » (Extrait de la Biographie universelle, tom. V,pag. 180.)
( 6 ) Ah ! plutôt adorons-le et dans l'an et dans l'antre.
a La dernière démarche de la raison, c'est de connottre qu'il y a une infinité de choses qui la surpassent. Elle est bien foible, si elle ne va jusque-là. Il faut savoir douter où il faut , assurer où il faut , se soumettre où il faut. Qui ne fait ainsi , n'entend pas la force de la raison. Il y en a qui pèchent contre ces trois principes, ou en assurant tout comme démonstratif, manque de se connoltre en
démonstrations; ou en doutant de tout, manque de savoir où il faut se soumettre; ou en se soumettant en tout, manque de savoir où il faut juger. » Pens. de Pascal, ch. 5.
(7) Dans l'un, l'agilité compense la foiblesse.
C'est un axiome dans l'anatomie des créatures, que leur force ou leur vitesse est plus grande ou moindre dans une proportion relative l'une à Pautre , en sorte que plus elles ont de vitesse, moins elles ont de force.
(•) Conviens qne la nature est toujours sage et bonne , Dans ce qu'elle refuse, et dans ce qu'elle donne.
« Nos sens n'aperçoivent rien d'extrême. Trop de bruit nous assourdit; trop de lumière nous éblouit; trop de distance et trop de proximité empêchent la vue; trop de longueur et trop de brièveté obscurcissent un discours; trop de plaisir incommode; trop de consonnances nous déplaisent* Les qualités excessives nous sont ennemies et non pas sensibles. Nous ne les sentons plus, nous les
souffrons Les choses extrêmes sont pour nous comme
si elles n'étoient pas, et nous ne sommes point à leur égard. Elles nous échappent, et nous à elles.» Pens. de Pascal, ch. 22.
(9) La lionne, au seul bruit s'élance avec ardeur.
Lorsque les lions des déserts d'Afrique vont à Fentree de la nuit chercher leur proie , ils font d'abord un grand rugissement qui met en fuite les autres animaux; ensuite, attentifs au bruit que ces animaux font dans leur fuite, ils les poursuivent, non par l'odorat, mais par l'ouïe.
(••) De sentir a penser, qu'il est peu de degrés!
Si peu , que Protagoras et les autres philosophes athées soutenoient que la pensée riétoit autte chose que le senti'
ment; d'où ils inféraient que chaque imagination, ou opinion de chaque homme étoit vraie. Notre auteur raisonne plus philosophiquement, en disant qu'ils sont réellement et essentiellement différents, quoique le sentiment et. la pensée soient séparés par une nuance imperceptible; que peu de chose divise le sentiment de la pensée. (Test ainsi (pour éclaircir cette vérité par un exemple) qu'un géomètre, considérant un triangle, dans le dessein de démontrer l'égalité de ses trois angles à deux angles droits, a l'image de quelque triangle sensible dans son ame , ce qui est le sentiment: cependant il doit nécessairement avoir aussi l'idée d'un triangle intellectuel, ce qui est la pensée; car toute idée d'un triangle doit nécessairement représenter un triangle obtusangle, ou rectangle, ou acutangle; mais le triangle qui , dans son ame , est le sujet de sa proposition, est la raison d'un triangle, sans détermination à aucune de ces espèces. C'est ce qui fait dire à Aristote : « Les conceptions de l'ame diffèrent tant soit peu des images sensibles ; ce ne sont pas des images sensibles, et néanmoins elles n'en sont pas entièrement dégagées. »
(") Depuis Dieu jusqu'à toi, de toi jusqu'au néant.
ce Qu'est-ce qu'un homme dans l'infini? Qui le peut comprendre?... Qui se considérera de la sorte, s'effraiera sans doute de se voir comme suspendu dans la masse que la nature lui a donnée entre ces deux abimes de l'infini et du néant, dont il est également éloigné. Il tremblera dans la vue de ces merveilles, et je crois que sa curiosité se changeant en admiration, il sera plus disposé à les contempler en silence, qu'à les rechercher avec présomption. Car enfin, qu'est-ce que l'homme dans la nature? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout. Il est infiniment éloigné des deux extrêmes; et son être n'est pas moins distant du néant
d'où il est tiré, que de l'infini où il est englouti. » Pens. de Pascal, ch. 22.
(»*) Tons ces mondes roulants , subordonnés entre eux , BcMûrts essentieb d'une vaste machine , Qttfl t'en dérange on seul , et tout tombe en ruine.
U y a dans le texte anglois :
Let ruling angels from their sphères be hurl'd.
C'est une allusion au système de Platon , qui fait présider un génie aux révolutions de chaque sphère céleste. «Il (Dieu) donna aux dieux des étoiles un corps de feu, pour les rendre plus éclatants et plus beaux; la forme circulaire , pour qu'ils fussent semblables à l'univers même ; le sentiment de l'ordre et l'amour du bien , pour que ce peuple de génies, dont la lumière couronne le monde, entretint l'harmonie dans les cieux. » (Timée, traduct. de M. Le Clerc.)
(••) Vois l'unirers en grand : il forme un tout immense. Son corps c'est la nature , et son ame , c'est Dieu.
Ce morceau a fait soupçonner Pope de Spinosisme ; cependant nous croyons qu'il n'avoit en vue que de rendre la pensée de saint Paul, lorsque cet apôtre disoit: In ipso vivimus, et movemur, et sumus (Act. Apost. , cap. xvii, v. 28). D'ailleurs le système de Spinosa n'est qu'un athéisme; pallié, tandis que tout l'ouvrage de Pope est consacré à nous pénétrer d'amour et de respect pour la Divinité, en distinguant toujours la créature du Créateur. Il montre dans plusieurs endroits un Dieu vengeur et rémunérateur, et il tire de la fragilité des choses humaines la conséquence d'une autre vie.
Le dessin de la gravure qu'il avoit composé lui-même, et dont nous reproduisons l'idée en tete de ce volume , prouve combien il étoit éloigné de regarder la vie de l'homme ici-
t. xvi. oecv. rosTrt. G
bas comme sa dernière fin. G'étoit évidemment pour lui montrer un avenir plus durable et plus consolant, qu'il vouloit lui faire considérer le néant de tout ce qui flatte son orgueil sur la terre.
ESSAI SUR L'HOMME
THE ARGUMENT