IV. 64° livraison
plongé dans une profonde réverie, fit
. voir à Frances les traits fortement pro-
noncés, mais calmes et bienveillants de Harper. ù
Tout ce que Dunwoodie avait dit de son pouvoir, tout ce qu’il avait lui-même promis à son frère , toute la confiance
qu’avaient excitée en elle son maintien.
noble et son ton paternel, toutes ces circonstances se présentèrent à sa pensée ; et ouvrant précipitamment la porte, elle
alla tomber à ses pieds et embrasser ses.
genoux en s’écriant : .
« Sauvez-le, sauvez-le, sauvez mon
frère! rappelez-vous votre promesse et
sauvez-le ! «
En voyant ouvrir la porte, Harper s’était levé, et avait fait un léger mouvement pour porter la main à ses pistolets; mais ce mouvement était calme, et il fut aussitôt réprimé en voyant Frances.
Il souleva le capuchon de sa mante qui était retombé sur son visage, et s’écria d’un air d’inquiétude :
« Miss Wharton ! mais sûrement vous n’êtes pas seule ?
— Il n’y à ici que Dieu et vous, et
c'est en son saint nom que je vous conjure de vous souvenir de votre promesse et de sauver mon frère. »
. Harper la releva doucement de terre et la plaça sur l’escabelle qu’il lui abandonna, la priant en même temps de se calmer et de lui apprendre tout ce qu’elle savait.
Frances obéit aussitôt et lui fit part ingénument des motifs qui l’avaient amenée en ce lieu solitaire, toute seule et à une heure pareille. nu . Il était difficile de sonder les pensées d’un homme qui savait si bien maîtriser ses sentiments que Harper : cependant son œil pensif s’éclaircissait, et l’on pouvait même distinguer un sourire tandis que la jeune fille faisait son récit; il manifesta un profond intérêt quand elle en vint à la fuite de Henri dans les bois, et quand elle eut achevé on distingua dans ses traits une expression d’indulgence bienveillante ; ses craintes que son frère ne tardât trop
dähs les montagnes pirürent faire impression sur lui; il 8e leva et fit un tour où deux dans la chaumiète.
Frances hésita; sans y songer elle venäit de poser sa main sur la poignée d’un des pistolets; la pâleur que £es craintes avaient répandue sur ses traits disparut sous un vif incarnat, et après une petite paise elle ajouta:
« Nous pouvons compter sur l’arñitié du major Dunwoodie; mais ses idées sur l'honneur sônt si pures que... que.
malgré ses... ses. sentiments, il croira de son devair de poursuivre mon frère.
D'ailleurs il pense qu’il ne court aucun
danger, parce qu’il compte beaucoup sur votre intervention.
—» Sur la mienne? teprit Harper, »
en la regardant avec surptise.
« Oui, sur la vôtre; quand nous lui avons raconté la bienveillance que vous nous aviez témoignée, il nous a affirmé que vous aviez le pouvoir, puisque vous l'aviez promis, ‘d'obtenir la grâce de Henri,
— En a-t-il dit davantage ? » dernanda Harper en jetant un regard scrutateur sur la jeune fille.
— Rien de plus, sinon qu’il nous a réitéré l’assurance que Henri était sauvé, et en ce mornent même il vous cherche.
— Miss Wharton, » dit Harper avec dignité, «il serait maintenant inutile de nier que je suis pour beaucoup dans la malheureuse lutte qui a lieu entre P Angleterre et l'Amérique «vous devez Pévasion de votre frère, cette nuit, à la certitude que j ’avais de son innocence et au souvenir de ma promesse. Le ma- Jor Dunwoodie s’est trompé en vous disant qué je pouvais ouvertement obtenir sa grâce! je puis maihtehant veiller sur son sort, et je vous garantis Sur ma parole, qui a quelque crédit auprès de Washington, que je prendrai des mésures pour qu'il ne soit pas repris; hais j'exige de vous la promesse que tout ce qui s’est passé entre nous, et même cette entrevue, restera- enseveli dans voire sein, jusqu’à ce que je vous autorise à en parler. »
FENIMORE COOPER
. Frances lui eh fit là phüfhesay; et il continua :
. a Le cülpôrtett ét votrs frère nië tar:
deroht pas à arriver ; thai8 il ne faut pus qué le capitaine mé voie, où là vié de Birch serait comptomisé,
— Jamais ! » s'écria Frances. avèc ürdeur, - « Henri n'aurait jamais là bessesse dé trahir l'hommë qui l’a sauvé. ;
— Nous ñne jouoiñs pas un jeu d'enfant, miss Whaftton. La vie et la fortune des hommes ne tiennent qu’à un fil, et l’on ne doit pas abandonner au hasard ce dont or peut se garantir. $i sir Henri Clinton éavait que le colporteur a des relations avec moi, le malheureux perdrait aussitôt la vie. Ainsi donc si vous mettez juelque valeui à la vie d’uñ de vos semblables, ou si vous conservez le souvenir du service rendu à votre frère, soyez prudente et gardez Île silence… Communiquez à tous deux ce que vous savez, et pressez-les de partir surle-champ; s'ils peuvent atteindre les derniers piquets de notre armée avant l'aurore, je veillerdi à ce que personne ne gêne leur marche. On peut fournir au major Dunwoodie une occupation plus utile que celle d’exposer la vie de son ami. »
Tout en parlant ainsi Harper roulait soigneusement la carte qu’il venait d’étudier; il la plaça, ainsi que ses papiers, dans sa poche, et il n’avait pas encore terminé quand là voix de Harvey se fit enteridre au-dessus d’eux ; il parlait plus haut que de coutume.
« Venez de ce côté, capitaine Wharton, et vous verrez les tentes äu clair de la lune; mais qu’ils trottent à cheval tant qu'il leu plaira, j’äl par ici uti nid
ui nous contiendra tous deux. ét nous î eñtrerons Quand il nous laira. »
— Et où est ce nid? » s'êchia Heñil avec joie; « j’avoue düe j'ai peu mängé ces deux derhfers jours, et je réclame une patt de ces provisioris déht vous avez parlé. *
— Hern ! » dit le colporteur en élevant davantage la voix, « hem ! ce brouiHard in'é Enrliimé. Allez dobcemeüt , èt ayez
L'ESPION. 297
#ih dé fie pas glisser, vous pourriez Bien mettre pied à terre sur la baïonnette de la sentinelle des terres basses ; là montagne est duré à gravir, mais on en descend facilement. »
Harper appuya son doigt sur ses lèvres pour rappeler à Frances sa promesse de silence, et prenant ses pistolets et son chapeau , de manière à cequ'’il nie resiât aucune trace dé sa visite, il se retira dans tin.coin de la cabane où, soulevant plusieurs vêtements qui y étaient accrochés, il se glissa dans une caverne du rocher ; il laissa retomber le voile et disparut. Frances vit, à la lueur du feu, que c'était une cavité naturelle qui ne contenait autre chose que quelques articles domestiques. |
On concevra facilement la surprise de Henri et de Harvey lorsqu'ils apercurent Frances. Sans attendre les explications ni les demandes, la généreuse Frances vola dans les bras de son frère et s’abandonnh à ses larmes; mais le colporteur paraissait frappé de sentiiments bien différents ; son premier regard 8e tourna vers le feu qui avait été récemment alimenté; puis il ouvrit un petit tiroir de la table, ét parut alarmé en le trouvant vide.
& Êtes-vous seule, miss Fanny ? » lui demandb-t-il avec précipitation; « vous h’êtes pas venue ici seule ?
— Telle Qué vous me voyez, mohsieur Birch, » dit Frances se dégageant des bras de son frère et jetant vers la caverne secrète un regard expressif ; ce que l'œil vif du colporteur comprit aussitôt.
«a Mais pourquoi, et comiment étesvous ici,» s’écria son frère surpris, «et comment se fait-il que vous conhaissiez ce lieu ? »
Frances leur donna un détail abrégé de ce qui s’était passé depuis leur départ et des motifs qui l'avaient décidée à les chercher.
e Mais, dit Birch, pourquoi nous suivre ici quand on nous a laissés sur l’autre montagne en face de celle-ci ? »
Frances alors raconta comment elle
avait aperçu la cabane et le colporteur
"en traversant les montagnes ; elle ajouta
qu'elle l’avait encore vu ce même jouf, et qu’elle en avait conclu que les fugitifs chercheraient un abri dans ce lieu pour la nuit. Birch l’examinait tandis qu’elle détaillait, avec une franchise naïve, leg petits incidents qui l'avaient rendue maîtresse de son secret, et dès qu’elle eut terminé, il s’élança vers la fenêtre, et frappant les carreaux avec le bâton qu’il tenait , il les brisa d’un seul coup.
« Jé ne jouis que de peu d’aisance, dit-il, et encore ne puis-je en ur en sûreté... Miss Wharton,» dit-il,. en s’avançant vers Fanny, et en prenant ce ton d'amertume et de mélancolie qui lui était ordinaire ; « j'ai été chassé dans ces montagnes comme une bête de la forêt; mais quand, harassé de fatigue, j’atteins ce lieu, tout pauvre et triste qu’il est, j'y passe mes nuits solitaires en sûreté. Voudriez-vous contribuer à rendre la vie d’un malheureux encore plus misérable ? |
— Jamais, » s'écria Frances avec ferveur, « votre secret est en sûreté avec moi.
— Le major Dunwoodie , » dit le colpor:eur lentement en portant sur elle un regard qui semblait lire au fond de son âme.
Frances laissa tomber sa tête sur son sein comme par un mouvement de honte; puis relevant son visage couvert de rougeut, elle ajouta avec enthousiasine : ..
« Jamais! jamais, Harvey! que Dieu soit sourd à mes prières si je viole ce serment. ,
Le colporteur parut satisfait, car il se retira , et guettant le moment opportun, il se glissa dans l’autre caverne sans être vu de Henri.
Frances et son frère, qui pensait que son compagnon était sorti par la porte, continuérent à s’entretenir de sa situation pendant quelques minutes, et eHe ne cessa d’insister sur la nécessité de partir tout de suite, afin de devancer Dunwoodie, qui, ils le savaient, se fe- :
sens
rait un devoir de le poursuivre. Le ca- pitaine tira son portefeuille, écrivit quelques lignes au crayon, et pliant le pa- ‘pier il le remit à sa sœur.
.. « Frances, dit-il, vous avez prouvé, cette nuit, que vous êtes une femme incomparable ; au nom de l’amour que vous me portez, remettez ce billet à Dunwoodie, sans l'ouvrir , et rappelezvous que deux heures de temps peuvent sauver ma vie. :
— Je le ferai, je le ferai; mais pourquoi différer ? pourquoi ne pas fuir , et employer ces moments précieux.
— Votre sœur a raison, capitaine Wharton, » s’écria Harvey, qui était rentré sans être aperçu; « il nous faut partir tout de suite. Voici de quoi manger en route.
— Mais qui conduira cette charmante créature en sûreté, s’écria le capitaine ; il m'est impossible d'abandonner ma sœur dans un tel lieu. |
— Laissez-moi, laissez-moi , dit Frances ;. je descendrai, comme je suis montée. Ne doutez pas de moi ; vous ne connaissez ni mon courage ni ma force.
— Je ne vous connaissais pas, chère sœur, il est vrai; mais je sais vous apprécier maintenant, et comment puis-je consentir à vous abandonner ici ? non, jamais , jamais !
— Capitaine Wharton, » dit Birch en ouvrant la porte, « vous pouvez risquer vos vies , si vous en avez plusieurs ; mais je n’en ai qu’une, et je dois la conserver... Partirai -je seul ou non ?
— Allez, allez, cher Henri, » dit
. Frances en lembrassant , « allez, pensez à notre père, pensez à Sara. »
Elle n’attendit pas sa réponse , mais le poussant doucement hors de la porte, elle la ferma elle-même. |
Pendant quelque temps, il y eut un moment de discussion entre le capitaine et le colporteur; mais à la fin le dernier triompha, et elle entendit le bruit de leurs pas le long du rocher qu’ils descendaient rapidement. Bientôt elle ne les entendit plus.
FENIMORE COOPER
Dès que le bruit de leur marche eût cessé, Harper reparut ; il prit en silence le bras de Frances, et la conduisit hors de la cabane ; le chemin paraissait lui être familier, après être arrivé au plateau, il conduisit la jeune fille, en lui indiquant avec bonté les difficultés de la route, et la prémunissant contre des dangers.
Frances, en marchant à côté de cet homme à taille majestueuse, sentit qu’elle était soutenue par quelqu'un de distingué. Son pas ferme, et le calme de son maintien semblaient annoncer uu caractère fort et résolu. En prenant le chemin qui conduisait derrière la montagne , ils descendirent promptement , et avec peu de danger; le trajet que Frances avait mis une heure à fran-
chir, elle le parcourut avec son com- .Pagnon en dix minutes, et ils parvinrent
à la clairière. Ils prirent l’un des sentiers dont nous avons parlé, et arrivèrent bientôt près d’un cheval caparaçonné pour un cavalier de haut rang. Le noble animal bennit, et frappa la terre du pied dès que son maître s’approcha pour replacer ses pistolets.
Harper se retournant, prit la main de Frances, et lui dit :
« Cette nuit, vous avez sauvé votre frère, miss Wharton; il ne me convient pas d'expliquer pourquoi il est des bornes à mon pouvoir pour le servir ; mais si vous pouvez retenir la cavalerie pendant deux heures, il est sauvé.
Après ce que vous avez déjà fait, je vous crois capable de tout le reste.
Dieu m'a refusé des enfants, jeune fille, mais sil eût permis que mon mariage fût fécond, j'aurais souhaité que dans sa miséricorde il m’accordât un trésor comme vous. Mais vous êtes mon enfant; tous ceux qui habitent cette vaste contrée sont mes enfants , et l’objet de mes soins. Recevez la bénédiction de celui qui espère vous retrouver dans un temps plus heureux. » s
Il parlait avec une solennité qui pénétra le cœur de Frances ; il appuya sa
TT Um mt mm = = —
main sur sa tête; la jeune fille leva les yeux vers lui, et son capuchon retombant sur ses épaules exposa ses traits charmants à la pleine clarté de la lune.
Une larme brillait sur chaque joue, et ses beaux yeux bleus le regardaient avec vénération. Harper se pencha, et, déposant un baiser paternel sur son front, il continua :
« L'un ou l’autre de ces sentiers vous conduira dans la plaine; mais il faut nous séparer ici ; j’ai beaucoup à faire, et loin à aller. Oubliez-moi en tout, hormis dans vos prières. »
: El s’élança sur son cheval, et levant son chapeau avec politesse, se dirigea derrière la montagne; descendant en même temps, il disparut bientôt parmi les arbres. Frances partit, le cœur bien soulagé; elle prit le premier sentier qu’elle rencontra, et, en peu de minutes , elle arriva en sûreté dans la plaine. Pendant qu’elle traversait les prairies pour se rendre à la ferme, un brüit de chevaux la fit tressaillir ; elle sentit qu’il y avait plus à craindre des hommes que de la solitude; elle se cacha dans l’angle d’une haie près de la route.
Elle y resta tranquille un moment, et attendit qu’ils fussent passés. Un parti peu nombreux de dragons, dont l’uniforme n’était pas celui des Virginiens, passa au grand trot; ils étaient suivis d’un personnage enveloppé dans un grand manteau, et qu'elle reconnut aussitôt pour Harper ; derrière lui venait un nègre en livrée, et deux jeunes gens en uniforme fermaient la marche.
Au lieu de prendre la route qui menait
au camp, ils tournèrent à gauche, et
entrèrent dans les montagnes.
Tout en cherchant à deviner quel pouvait être cet ami inconnu et puissant de son frère, elle traversa rapidement les prairies, et, moyennant quelques précautions aux approches de la maison , elle y rentra sans être aperçue.
LL ve